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14 septembre 2021 2 14 /09 /septembre /2021 16:49

    Jeremy KUZMAROV, spécialiste de la politique étrangère et de l'histoire contemporaine des États-Unis et John MARCIANO, professeur émérite de la State University of New York à Cortland entendent ici écrire une contre-histoire de la guerre froide, loin de l'hystérisation médiatique des relations Etats-Unis-Russie. Rompant avec une historiographie trop répandue, ils prennent une certaine hauteur pour livrer, comme le sous-titre de leur livre l'indique, une histoire des États-Unis face à la Russie de 1917 à nos jours. S'ils partent de manière générale de la naissance de l'URSS, ils évoquent leurs relations bien avant, aux différentes tentatives des États-Unis de s'accaparer des territoires auparavant sous l'influence russe.

  Plutôt qu'une histoire de la guerre froide à la manière de celle d'André FONTAINE, les auteurs préfèrent l'aborder par thème, après un chapitre consacré à "l'hystérie antirusse dans la propagande et dans les faits" en examinant pour commencer des accusations contre la Russie de Vladimir POUTINE, parues dans le New York Times, alléguant en 2016, des menées d'un impérialisme russe. L'historiographie, comme la presse aux États-Unis  fourmille de fausses informations, souvent alarmistes, qui opèrent un double effet : l'occultation des véritables opérations américaines et la vision déformée de ce qui se passe en Russie. La propagande russe n'arrange rien, souvent très maladroite. De la chute de l'URSS à aujourd'hui, les deux auteurs estiment rien de moins que les États-Unis ont refusé un consensus bipartite et provoqué la nouvelle guerre froide.

Précisément dans le deuxième chapitre de leur livre qui en compte en tout 6, ils exhument les agissements des Américains à l'origine de la guerre froide, dès la fin des années 1910. Au fil des chapitres - Provoquer la confrontation. Les États-Unis et les origines de la guerre froide (années 1940, Seconde guerre mondiale) - La guerre froide et les coups portés à la démocratie états-unienne (complexe militaro-industriel - Truman, le maccarthysme et la répression intérieure - Une guerre menée contre les pays du Sud : La guerre froide dans le Tiers monde (guerre de Corée, guerre du Vietnam, Rambo Ragan), on assiste à un procès à charge, qui aurait au minimum été plus crédible si l'on avait mis en regard les manoeuvres soviétiques puis russes.

  Avec les notes abondantes qui couvrent presque le tiers du livre, le lecteur pourra se faire une meilleure idée des faits et des représentations courantes aux États-Unis. Les auteurs ont au moins le mérite d'éveiller le lecteur sur le gouffre qui sépare les réalités aux justifications de nombreuses entreprises militaires ou civiles, à l'intérieur ou à l'extérieur des administrations successives des États-Unis. Et sur la nature de l'impérialisme américain. Souvent, ces administrations ont agi plus à partir de représentations erronées des intentions et des réalisations soviétiques. Dans le monde soviétique, puis russe, comme dans le monde américain, on continue à agir selon des rumeurs. Et les services de "renseignement", dans l'un et l'autre camp alimentent (ne serait-ce que par la volonté de rendre opaques bien des agissements et des réalités) des paranoïa collectives.

On pourra regretter que les événements commentés fassent surtout partie des décennies 1950-1990, et que les auteurs n'approfondissent pas au-delà. En se centrant complètement sur les États-Unis, ils n'évitent pas le reproche d'avoir élaboré un ouvrage, certes critique, mais à sens unique, le faisant du coup apparaître, à l'inverse de nombreux ouvrages qui renouvellent profondément toute l'historiographie des relations internationales, comme un livre engagé, trop engagé, à la limite d'une certaine propagande.

Restituons l'esprit des auteurs en reproduisant ici une partie de leur conclusion, Éviter une troisième guerre mondiale : "Aujourd'hui comme durant la guerre froide, la campagne de calomnie contre la Russie convient très bien au programme politique de l'élite. Elle est conçue pour détourner l'attention du public de tous nos problèmes nationaux  en faisant d'un pays étrangers notre bouc émissaire, suscitant la perspective d'une menace militaire et sécuritaire qui peut servir à mobiliser le soutien public en faveur de budgets et d'interventions militaires accrus. Des stratèges impérialistes comme le défunt Zbigniew Brzezinski ont longtemps soutenu que le contrôle de l'Eurasie et ses riches ressources en pétrole et en gaz était capital pour la domination mondiale. L'histoire de la guerre froide nous montre les terribles conséquences qu'il y a à tenter de diriger le monde par la force, et toute l'arrogance aux coeur de l'affirmation "le monde nous appartient". Nous pensons qu'il est désormais impératif de tirer les leçons de l'histoire que nous avons racontée dans ce livre, et de résister à la propagande nous conduisant à une nouvelle confrontation dangereuse qui menace à la sécurité et la paix mondiales. Nous devons nous éduquer et engager nos concitoyens, particulièrement les jeunes, et développer des programmes alternatifs qui peuvent nous aider à préserver l'avenir de ces derniers, alors que les États-Unis commencent à craquer après toutes ces années de conquêtes impériales. (...)".

Jeremy KUZMAROV et John MARCIANO, Guerres froides. Les états-Unis face à la Russie de 1917 à nos jours, Éditions critiques, 2020, 310 pages

 

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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 11:26

  La série norvégienne de 2015 en 3 saisons, dont 2 accessibles en Français, est un thriller politique imaginé par le maitre du polar norvégien Jo NESSO. Elle se veut une relation des réactions - collaborations et résistances - suscitées dans une société moderne par l'invasion venue d'un pays plus puissant.

    Ayant décidé de stopper l'exploitation de son pétrole, la Norvège est envahie "pacifiquement" par la Russie, avec la bénédiction de l'Union européenne. Dans le pays occupé, le chaos menace. La population est dévorée par la peur de la guerre. Collaboration aveugle (de la part des dirigeants) ou résistance sanglante (notamment par des éléments de l'armée) sont les deux extrêmes dans une zone grise ou chacun cherche des marques. Comment faire confiance et à qui? Les scénaristes et les réalisateurs de cette fiction explorent les convulsions d'un nation européenne en crise et bousculent toutes les conventions du genre.

   Bien entendu, l'ambassade de Russie en Norvège a protesté contre la diffusion de la série, même si ses auteurs disent avoir choisi ce contexte seulement en fonction de l'actualité : l'invasion de la Crimée par la Russie, possible prélude d'une nouvelle guerre froide. C'est surtout l'arrière fond de la crise climatique qui les intéresse en même temps que cette interrogation sur les réactions d'une population en arrière-fond. C'est parce que les dirigeants danois remettent en cause le modèle pétrolier que les oligarques russes et européens réagissent en laissant faire la Russie. Si la première saison met bien en relief ce contexte (centrale au thorium contre pétrole), la deuxième met plutôt en avant les méandres politiciennes de la situation. Nous n'avons pas visionné la troisième saison, pour donner un sentiment définitif sur la série.

   La série n'a pas connu un énorme succès à l'audience, alors qu'elle est une des séries norvégiennes les plus coûteuses produites ces dernières années, et en novembre 2017, la chaîne de télévision TV2 hésitait à donner son feu vert pour une troisième saison.

   Diffusée tout de même dans une dizaine de pays (sur ARTE en France), renouvelé en février 2018 pour cette troisième saison, elle figure parmi les séries nordiques n'hésitant pas à s'attaquer à des problèmes contemporains avec une vision critique du monde politique.

 

Occupied (Okkupert), réalisation Erik SKJOLDBJAERG, John Andreas ANDERSON, Pâl SLETAUNE, Erik Richter STRAND et Eva SORHAUG, Production Yellow Bird Norway, Gétévé Productions, épisodes de 45 minutes, 18 épisodes pour les deux premières saisons, diffusion en 2015.

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 14:07

    L'homme politique prussien Ferdinand LASSALLE est socialiste de premier plan et écrivain. Membre de la Ligue communiste et fondateur en 1863 de l'Association générale des travailleurs allemands, il suit une autre ligne que Karl MARX qui n'y adhère pas. Même si plus tard en 1875, ce même ADAV fusionne avec les marxistes du Parti ouvrier social-démocrate pour former le SPD.

   Il suit des cours à l'Université de Breslau, puis à celle de Berlin, influencé surtout par FICHTE et HEGEL pour la philosophie et par LIST pour l'économie. Il est alors favorable à une sorte de socialisme d'État : c'est à l'État qu'il appartient de faire régner la justice sociale. Agitateur et homme d'action plus que théoricien, il devient célèbre en assurant la défense de la comtesse HATZFELD dans ses long démêlés avec son mari.

Arrêté en novembre 1848 à Düsseldorf et condamné à la prison à la suite de manifestations qu'il a organisées contre la dissolution du Parlement de Francfort, il fait la connaissance de Karl MARX, incarcéré comme lui. Leur amitié dure jusqu'en 1862, et LASSALLE aide matériellement MARX quand celui-ci est dans la misère à Londres. Pourtant, dès 1859, des désaccords naissent entre eux à propos de la politique étrangère de la Prusse. Pendant la guerre des Duchés et la guerre austro-italienne, LASSALLE  soutient la politique de BISMARK au nom des "intérêts nationaux prussiens". De plus, son patriotisme s'alimente d'une conception de l'État comme représentant de la nation toute entière, un État au-dessus des classes sociales. Il entretient d'ailleurs une correspondance avec BISMARK, dont il partage la sympathie pour un certain "sésarisme social".

En 1862, LASSALLE développe à Berlin, a cours d'un meeting, son "programme ouvrier" :il y propose la conquête pacifique du pouvoir d'État par le suffrage universel. Il y définit aussi sa célèbre "loi d'airain" combattue par MARX comme une aberration économique : le salaire perçu par l'ouvrier se borne dans le système capitaliste à ce qui lui est indispensable pour assurer sa subsistance et il décline inexorablement avec le progrès technique.

Il fait de ces idées, des axes politiques de l'Association générale allemande des travailleurs, lorsqu'il la fonde en mai 1863. Il préside alors le premier parti socialiste d'Europe. Son programme affirme donc l'autonomie du prolétariat face à la bourgeoisie, la nécessité du suffrage universel, la création avec l'aide de l'État de coopératives de production. Lorsque LASSALLE disparait à la suite d'un duel provoqué par une rivalité sentimentale, le développement de son parti est encore limité. Mais l'empreinte de ses idées est ensuite profonde sur le mouvement socialiste allemand. Mgr KETTELER, évêque de Mayence et inspirateur du catholicisme social allemand, reprend certaines propositions de LASSALLE. D'autre part, l'organisation centralisée et autoritaire du parti exerce une incontestable influence sur Karl MARX lorsque celui-ci aborde la question de l'organisation du prolétariat. Cependant, les disciples allemands de MARX dénonceront violemment les aspects antidémocratiques et prussophiles du lassallisme. (Paul CLAUDEL)

 

Ferdinand LASSALLE, Discours et pamphlets, Collection XIX, format kindle, 2015 ou broché BnF ; Capital et travail, suivi de Procès de haute trahison intenté à l'auteur (1904), collection Bibliothèque socialiste internationale, BnF ;  Qu'est-ce qu'une constitution? (1900) Éditions Sulliver, 1999 ou dans Marxists.org. La plupart de ses écrits, non traduits en français, sont en polonais ou en allemand.

Paul CLAUDEL, Ferdinand Lassalle, dans Universalis Encyclopedia, 2014. Eduard BERNSTEIN, Ferdinand Lassalle, Le Réformateur social. Sonia DAYAN-HERZBRUN, Mythes et mémoires du mouvement ouvrier, Le cas Ferdinand Lassalle, L'Harmattan, collection Logiques sociales, 2003.

    

Complété le 7 juillet 2021

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 12:06

     Parmi une production historiographique très centrée sur le cadre franco-français, le livre de Jacques SEMELIN (né en 1951), historien et politologue, directeur de recherche émérite affecté au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), après avoir été un militant actif de la non-violence (un des fondateurs du Mouvement pour une Alternative Non violente), reste une des rares tentatives de comparaison entre divers mouvements de résistance à travers l'Europe. Son étude se rapproche de l'ouvrage de Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, mentionné déjà sur ce blog, et puise, entre autres dans de nombreuses monographies ( certaines publiées dans les Cahiers de la réconciliation). Jacques SEMELIN y propose la notion de "résistance civile" pour qualifier la résistance spontanée de certains acteurs de la société civile et/ou de l'État par des moyens politiques, juridiques, économiques ou culturels. Rompant avec les représentations "héroïsantes", encore très répandues à l'époque de la première parution de ce livre en 1989, de la lutte contre l'occupant nazi, cette notion permet de décrire une résistance au quotidien, "des humbles, des anonymes, qu'elle soit celle d'étudiants, d'ouvrieers ou de fonctionnaires.

L'ouvrage s'appuie sur une quarantaine de cas de résistance civile de masse à travers l'Europe nazie (manifestations, grèves, protestations d'Églises ou de cours de justice, activités de propagande ou sauvetage de Juifs...) dont il raconte des pages peu connues, ainsi ces femmes "aryennes" protestant dans les rues de Berlin en 1943 conte l'arrestation de leurs maris juifs.

   L'auteur travaille sur de longues années cette notion de résistance civile, dans une perspective proche de celle de François BÉDARIDA. Il tente de circonscrire l'unicité et la diversité du phénomène résistant. La révolte, au sens d'Albert CAMUS, la désobéissance (par exemple au Service du Travail Obligatoire - STO), la résistance (opération de communication par l'action), et notamment la résistance civile parfois massive sont des modalités aussi concrètes que l'action armée ou la résistance armée. C'est par l'opposition à la politique d'extermination des Juifs que ces modalités d'opposition au régime nazi s'expriment de la manière la plus diverse, de la plus discrète à la plus spectaculaire; Jean-Pierre AZÉMA, qui introduit l'édition de poche de 1998,  écrit que Jacques SEMELIN sait "qu'il lui faut convaincre des lecteurs souvent prévenus, pour qui ces actions ne sont que bavardage, au mieux exutoire pour rêveries utopistes, au pire paravent derrière lequel sont menées de façon unilatérale des campagnes pacifistes déstabilisatrices. Pour sa part, il est totalement persuadé que ce qu'il convient de dénommer "la résistance civile de masse" est le moyen le plus efficace non seulement pour rendre inopérante toute occupation étrangère mais pour lutter contre l'emprise de tout régime totalitaire. Car à ses yeux c'est la mobilisation qui correspond à l'idéal de la démocratie. Il regrette donc que la classe politique, dans bon nombre de démocraties libérales, tienne encore la résistance civile pour quantité négligeable, alors qu'elle a des effets non seulement préventifs mais dissuasifs. Aux lecteurs de juger. Ajoutons encore (que) Jacques SEMELIN retrouve parfois certaines des analyses faites en son temps par Jean JAURÈS, dans L'Armée nouvelle, un des livres majeurs qui aient été écrits sur ces problèmes."

  C'est un nouveau regard que propose là Jacques SEMELIN, pour qui la résistance s'inscrit dans la durée (ici de l'occupation nazie), et que ne la réduit pas à des actions insurrectionnelles s'appuyant directement sur des perspectives de libération militaire d'un territoire. La question de la légitimité d'une résistance civile, notamment aux yeux de l'opinion publique, est centrale pour son efficacité.

 

Jacques SEMELIN est aussi l'auteur de Pour sortir de la violence (Édition de l'Atelier, 1983), Quand les dictatures se fissurent... Résistances civiles à l'Est et au Sud (sous sa direction) (Éditions Desclée de Brouwer, 1995), La liberté au bout des ondes. Du coup de Prague à la chute du mur de Berlin (Éditions Belfond, 1997), Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides (Seuil, 2005), La survie des juifs en France (1940-1944) (CNRS Editions, 2018).

 

Jacques SEMELIN, Sans armes face à Hitler, La résistance civile en Europe, 1939-1945, Petite Bibliothèque Payot, 1998, 280 pages.

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3 juillet 2021 6 03 /07 /juillet /2021 13:09

    Voulant combiner dans la forme les avantages du livre et ceux du magazine, Jean LOPEZ et son équipe lancent cette nouvelle revue, aux éditions Perrin, dont le numéro 1 parait en pleine pandémie du coronavirus, en été 2021. Il faut saluer cette nouvelle entreprise dans la réflexion et la publication sur les questions de la guerre, sujet oh combien difficile, dans le grand public. Il s'agit, pour le rédacteur en chef de Science et Vie Junior et chercheur en histoire militaire, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur la seconde guerre mondiale, de lancer une véritable encyclopédie sur la guerre, à raison de deux numéros spéciaux (Hors série de Guerres et Histoire) par an, en associant le premier éditeur de livres d'histoire (Perrin) et un magazine de haut niveau (Guerres&Histoire). Chaque partenaire sollicite à chaque fois quelques-uns des "meilleurs" auteurs, dans le monde universitaire et dans celui du journalisme.

    Le menu proposé dans ce premier numéro est déjà copieux, en 165 pages environ, avec un très riche iconographie que permet un grand format et des sources sûres.

D'abord une retranscription d'une interview de 18 heures du devenu commandant, le capitaine Paul-Alain Léger (maître de l'intox), sur son action lors de la guerre d'Algérie, par Guillaume Zeller, réalisée en 1998 au domicile de l'officier. Qui apporte un éclairage sur la bataille d'Alger en 1957, bataille où l'information et l'intox constituent les premières armes. Ensuite une anatomie comparée des trois désastres que furent pour la France les batailles de Crécy, Poitiers et Azincourt, durant la guerre de Cent Ans, sous la responsabilité de Frédéric BAY. Querelles de familles et "enjeux nationaux" y sont très bien précisés. On continue avec une interview (fausse, évidemment, mais appuyée sur de nombreux documents et mémoires, dont certains très récents) du maréchal GROUCHY, rendu responsable par une longue tradition - notamment littéraire - de la défaite de NAPOLÉON et de la Grande Armée lors de la bataille de Waterloo en 1815. Antoine REVERCHON jour le rôle de l'interviewer dans cette entreprise toujours risquée. Suit un port-folio remarquable sur l'affrontement en 1962 entre la Chine et l'Inde dans l'Himalaya. Dans une rubrique portraits croisés, François CADIOU, fait ensuite ceux de Scipion l'Africain et d'Hannibal Barca, décrivant leur rivalité devenue légendaire.

Le dossier central de ce numéro 1 porte sur la seconde guerre mondiale : Hitler a-t-il eu une chance de l'emporter?  Interviews d'historien et analyses denses examinent tour à tour les fondations minées du IIIe Reich, l'irruption de l'imprévisible en 1940, la guerre en Russie, le rôle des États-Unis depuis le début de la guerre... On notera une interview de Richard OVERY, historien britannique, auteur de Why the allies Won (1995).

Après ce dossier vient De la guerre en armure à la guerre en dentelles où Dominique PRÉVÔT détaille le rôle de l'apparition de l'uniforme dans les armées. Il jour un rôle indispensable dans le passage du guerrier au militaire, dans la formation du soldat, dans l'identification des troupes et de l'esprit de corps. Puis est analysé par Benoist BIHAN le concept de brouillard de la guerre : "Par leur interprétation simpliste de la notion de brouillard introduite par Clausewitz au XIXe siècle, les Américains se sont piteusement enlisés dans les sables irakiens. Car il ne suffit pas d'amasser des informations factuelles : il faut aussi prendre en compte la nature de son adversaire ainsi que des facteurs imprévisibles. Mais pour cela, il faut des esprits brillants..." Cette formule assassine envers l'état-major américain des Bush et compagnies est l'occasion de préciser des composantes de ce brouillard de la guerre. Suit une analyse par Clément OURY, en forme de récit, de la bataille de Malphaquet, dont "la défaite - des alliés - sauve le royaume" (de France) en 1709, sous le règne de Louis XIV. Ensuite encore une analyse, en forme d'Uchronie, de la bataille politique et militaire entre la Monarchie et la Fronde, par Emmanuel HETCH. Et si la Fronde avait vaincu les troupes royales? est une hypothèse qu'il en serait fallu de peu, que la France, plutôt que l'Angleterre, inventât la monarchie parlementaire et fit l'économie de 1789. Et le numéro 1 se clôt, avant des actualités littéraires, par un retour à la seconde guerre mondiale, avec un entretien entre Thierry LENTZ, directeur de la Fondation Napoléon et Jean LOPEZ, directeur de la rédaction de Guerres&Histoire sur Napoléon et Hitler face à l'invasion de la Russie. un parallèle est souvent fait entre les tentatives napoléonienne en 1812,  et hitlérienne en 1941 de soumettre la Russie. Les deux spécialistes montrent que presque tout oppose les deux campagnes : objectifs, conduite des opérations, logistique, feuilles de route des commandements... Ils indiquent toute une série d'erreurs évitables, d'apories de buts de guerre et de méconnaissances de l'adversaire.

Le choix éclectique des ouvrages présentés renforce l'impression d'avoir entre les mains plus qu'une revue : un vrai morceau de traité de stratégie. Le numéro 2 promet d'être aussi fourni, avec un dossier central sur Femme de guerre, mythe, tabou et nécessité, avec les mêmes rubriques (grandes archives, infographie, interview posthume, concept, récit, portfolio, armement, interview, portraits croisés, débat).

De la guerre, Hors série de Guerres&Histoire, éditions Perrin, 40, avenue Aristide Briand, 92227 Bagneux.

 

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 12:10

     Cet ouvrage de deux spécialistes en la matière, l'un plutôt de la France Libre et de la Seconde guerre mondiale, l'autre de la Résistance, auteur entre autres de La Libération de Paris (Tallandier, 2013) est l'un des derniers d'une longue série qui de traite de la collaboration et/ou de la résistance. Cet ouvrage est doublement intéressant : il tente de dépasser dans un prologue pourtant très court le contexte de la seconde guerre mondiale pour cerner la notion de collaboration, laissant ouverte la question d'une définition, et il se place d'un point de vue d'historien pour déterminer la réalité d'une collaboration dans cette guerre. Les deux auteurs tente de reprendre à grand frais l'histoire de la collaboration, qu'ils estiment propre à la France pendant la deuxième guerre mondiale, en tant que phénomène historique particulier. Alors que nombre d'ouvrages traitent de la Résistance, et dernièrement dans des approches plutôt critiques, celui-ci se centre sur la Collaboration, lui donnant une ampleur qu'on a voulu longtemps cacher.

    Décrivant le point de vue, sans y coller, des acteurs de cette collaboration, dans maints de ses aspects, les deux auteurs décrivent par le menu l'évolution de celle-ci, dans sa chronologie, et pas seulement de ce qu'a pu en vouloir le pouvoir politique de Vichy. Conscients des polémiques encore vives sur la place de la collaboration, ils la décrivent comme recouvrant, en reprenant les approches d'Henri ROUSSO (La collaboration, les noms, les thèmes, les lieux, MA éditions), "un large éventail d'idées et de comportements qui ne se laisse pas facilement cerner, qu'il est impossible d'enserrer dans un cadre rigide".

Les auteurs rappellent la longue tradition d'historiographie militants d'Henri GUILLEMIN à Annie LACROIX-RIZ qui s'est efforcée d'établir des similitudes entre les épisodes de défaite militaire suivis d'une occupation étrangère (1814-1819, 1870-1873 et 1940-1944) pour dénoncer la tendance défaitiste, capitularde, voire purement et simplement "collaboratrice des élites françaises, qui auraient cherché dans les armées étrangères le rempart contre le péril de la subversion intérieure. BROCHE et MURACCIOLE estiment que leurs approches partisanes, leur histoire engagée, n'aide pas vraiment à saisir ce qui se joue en France entre 1940 et 1944. Ils estiment que la première occupation n'a pas réellement généré une collaboration massive des élites, l'attitude de alliés, changeante en 1814-1815 (d'abord très répressive avant le retour de Napoléon puis conciliante après le second retour de Louis XVIII)), l'ensemble de la population étant largement hostile aux troupes étrangères et très peu favorable au rétablissement de la monarchie style Louis XVIII. Non plus en 1870-1873, où l'attitude de l'Allemagne n'a guère suscité d'élans envers l'occupant. Même topo en ce qui concerne l'occupation des dix départements de l'Est et du Sud pendant la première guerre mondiale. Ce qui fait ressortir la grande spécificité de la situation en France pendant la seconde guerre mondiale.

Ils indiquent trois principales causes de la Collaboration (française) : l'héritage dreyfusard et le pacifisme, le discrédit sur le régime parlementaire, le mythe du sauveur, incarné par le "vainqueur de Verdun". Ces trois causes conjuguées, selon eux, entrainent non la défaite militaire, qui était loin d'être inévitable, mais l'acceptation de la défaite. On peut ne pas adhérer à cette explication, développée surtout dans le prologue, et qui s'appuie sur une certaine historiographie, et mettre en avant plutôt la lutte des classes, la peur du bolchévisme ou l'aspiration d'une frange intellectuelle à un ordre nouveau, mais l'ensemble de l'ouvrage permet de comprendre un certain nombre de choses, et plus, de partir de certains faits historiques pour rechercher plus avant.

Dommage sans doute que la discussion théorique sur la Collaboration, qui pourrait faire appréhender des réalités historiques, en-çà et par-delà de la seconde guerre mondiale, n'est-elle qu'ébauchée dans l'ouvrage (dont ce n'est pas le principal objet). toujours est-il que la lecture, fluide et utile, sur les différentes phases apporte des informations essentielles sur cette période de l'Histoire. Le découpage que les deux auteurs font de celle-ci - en cinq parties : Lever de rideau, Juin-décembre 1940 ; Révolution nationale et ordre nouveau, Janvier 1941-avril 1942 ; Au nom de l'Europe, Avril-décembre 1942 ; Illusions et désillusions, janvier 1943-mai 1944 ; Le rideau tombe, Janvier 1944-mai 1945 - éclaire l'évolution de différents acteurs politiques, littéraires, économiques, moins sur celle de certains acteurs sociaux. On peut regretter aussi que les évolutions entre collaboration et résistance (là encore les auteurs n'en font pas le sujet de leur ouvrage) ne soient pas mentionnés. Leur conclusion sur l'Actualité de la Collaboration sonne pour autant assez juste. Il existe un champ permanent de recherche et d'interprétation dont les enjeux sont encore perceptibles aujourd'hui. La résurgence pour certains (notamment dans la presse) de la question nationale et de la question "raciale" (à travers les polémiques sur l'immigration par exemple) le montre bien.

 

François BROCHE est aussi l'auteur de Ils détestaient de Gaulle (Tallandier, 2020), d'un Dictionnaire de la Collaboration (Belin, 2014) et d'un Dictionnaire de la France Libre (Laffont, collection Bouquins, 2010 (avec J-F. MURACCIOLE), ainsi que de L'Armée française sous l'Occupation, Tomes 1,2 et 3, Presses de la Cité, 2001, 2002 et 2003). Jean-François MURACCIOLE est aussi l'auteur de Encyclopédie de la Seconde guerre mondiale (avec Guillaume PIKETTY), Robert Laffont, collection Bouquins, 2015 , d'Histoire de la Résistance en France (PUF, collection Que-sais-je?, 2003 (4e édition)), et de L'ONU et la sécurité collective (Ellipses, 2006).

 

François BROCHE et Jean-François MURACCIOLE, Histoire de la Collaboration, 1940-1945, Éditions Tallandier, 2017 et 2021, 765 pages

 

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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 08:39

    L'épidémie de Covid-19 n'a pas supprimé les soulèvements populaires au Sud de notre planète. La démultiplication et simultanéité des celles-ci à l'automne 2019 avaient mis au-devant de la scène ces soulèvements, qui répondaient et répondent encore à l'accroissement des inégalités et aux régressions sociales et économiques de nombreuses régions du monde. Mal renseignées par les statistiques mises en avant par des Instituts économiques parfois tendancieux, leurs renseignements étant par ailleurs biaisée par l'amalgame dans les chiffres de l'économie réelle et de l'économie financière, ces inégalités et pauvretés touchent encore des millions de personnes. Les mouvements massifs de contestation posent nombre de questions quant à leur dynamique, leur temporalité, leur composition et leurs significations, et pas seulement au vu des méthodes d'actions (violentes, parfois exclusivement armées ou de désobéissance civile, parfois ouvertement non-violentes). Ancrés localement, tenant à distance acteurs politiques institutionnels, ouvrent-ils la voie à des transformations en profondeur, voire à un changement de "système"?, questionne par exemple Frédéric THOMAS, docteur en sciences sociales, du Centre tricontinental (www.cetri.be). Cette question est encore d'actualité (même si la presse en Occident ne s'y intéresse que brièvement...) ; l'épidémie ne les a pas mis entre parenthèses.

   Il situe les enjeux des récents soulèvements populaires, après un petit détour sémantique : "Les dictionnaires évoquent un "mouvement collectif et massif de contestation, de révolte", synonyme d'insurrection, de rébellion et d'émeute. Le curseur est donc mis sur l'action, sur l'impulsion et la spontanéité qui l'accompagne. Quant à "populaire", l'adjectif renvoie tout à la fois à la composition sociale des manifestations, au large spectre de catégories de la population y prenant part, et à l'affirmation même des acteurs.

Mais en réalité, chacun des caractéristiques, ainsi que les contours mêmes du populaire font l'objet de débats et soulèvent nombre de questions, tant la définition même de la mobilisation participe du conflit social. De plus, loin de se fondre dans un tout homogène, ces traits spécifiques dessinent des lignes de tension, se déclinent différemment selon les moments et les situations.

La simultanéité des soulèvements populaire à l'automne 2019, ainsi que les modalités de l'action et les symboles communs, y compris les signes que semblent s'échanger entre eux Petrochanllengers haïtiens, "vendredistes" algériens et K-Poppers indonésiens par exemple, ne doivent pas, cependant, nous induire en erreur : les déclencheurs de ces mobilisations sont toujours localisés, spécifiques à des situations nationales particulières (...)."

"Mais, force est aussi de reconnaître (...) que si le ressorts de ces soulèvements sont locaux, les crises dont ils sont le fruit sont, elle, internationalisées. C'est évident dans les cas de Haïti,du Liban et de l'Irak, pays "sous dépendance" économique et politique, où l'ingérence des États-Unis et de puissances régionales pèse lourd. Mais, cela vaut également pour l'Équateur, en raison du rôle joué par le Fonds Monétaire International (FMI) à l'origine de la révolte, de même que pour l'Algérie et l'Iran, du fait de leur positionnement géopolitique. De manière générale, l'imbrication des échanges économiques mondialisés et la médiatisation participent de cette internationalisation, à a laquelle contribue la tendance des gouvernements à discréditer les soulèvements en leur attribuant une source étrangère (au peuple, à la nation), téléguidée par l'international, ainsi que les allers-retours - fussent-ils symboliques - entre manifestant-es d'un pays à l'autre. Reste que ces interdépendances n'effacent pas les configurations nationales, qui demeurent déterminantes." Notre auteur entend mettre en évidence la variété des mouvements de soulèvements, en restant critique envers eux, de façon à ne pas idéaliser les révoltes ni les évaluer par rapports à des processus réformiste ou révolutionnaire tels qu'on peut se les représenter. Car les voies et moyens des révoltes dépassent les catégories, usuelles, notamment dans les milieux militants.

"L'analyse, poursuit-il, du cadrage médiatique des révolutions arabes de 2010-2011, qui a mis en évidence son effet d'amplification, sa logique de spectacularisation et la célébration d'un "idéologie de bons sentiments" (droits humains, pacifisme, émancipation des femmes et de la jeunesse) et de l'"utopie internet", vaut d'ailleurs pour les soulèvements de ces dernières années. Toutes proportions gardées donc, la couverture médiatique reste ce "savant cocktail de clichés (...), d'enthousiasme axiologique (célébration des aspirations démocratiques) et de fascination technologique (la "révolution Facebook" et des blogueurs)" (A. MERCIER, comprendre le traitement médiatique du "printemps arabe" à l'aune de la newsworththiness, dans l'ouvrage sous la direction de Tourya GUAAYBESS, Cadrages journalistiques des "révolutions arabes" dans le monde, L'Harmattan, 2015)."

"Prendre la mesure des soulèvements populaires de 2018-2020 suppose de les appréhender dans leur dynamique, en tension entre choix stratégiques implicites et affirmations radicales, renouvellement de l'action et impensé, potentialités et limites. De les situer au plus près de leur écart avec les manifestations "traditionnelles" mais aussi en fonction et à partir du geste qu'ils inventent et de la nouvelles configuration politique qu'ils créent en retour. IL s'agira en conséquence d'interroger sur un mode critique plutôt que de définir péremptoirement les enjeux et caractéristiques des soulèvements populaires."

  C'est ce que s'efforcent de faire dans des articles qui doivent faire l'objet d'une attention soutenue, les auteurs, répartis comme d'habitude suivant le lieu d'où ils parlent : -

pour la région Asie, SHUDDHABRATA SENGUPTA (Inde : les femmes de Shabeen Bagh au coeur de la contestation), YAFUN SASTRAMIDJAJA (Indonésie : évolution rhizomique d'une nouvelle résistance juvénile)

pour la région du Moyen-Orient, Hajar ALEM et Nicolas DOT-POUILLARD (Liban : la portée et les limites du hirak), Zarah ALI (Irak : le civil et le populaire au coeur de la révolte), Mohammad J. SHAFEI et Ali JAFARI (Iran : révoltes populaires sans lendemain et fragmentation des mouvements)

pour l'Afrique, Entretien avec Louisa DRIS-AÏT HAMADOUCHE (Algérie : le hirak, un soulèvement populaire et pacifique), Magdi EL GIZOULI (Soudan : divisions entre les acteurs du soulèvement de 2019)

pour l'Amérique Latine, Sabine MANIGAT (Haïti : mobilisations antisystème et impasse politique), Luis THIELEMANN HERNANDEZ (Chili : le soulèvement de 2019 au prisme d'un cycle de luttes et de déceptation), Raül ZIBECHI (Amérique Latine : l'année des "peuples en mouvement")

 

Soulèvements populaires, Points de vue du Sud, revue Alternatives Sud, Centre Tricontinental et Éditions Syllepse, 2020, 175 pages

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3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 08:28

     Le philosophe, historien, économiste, journaliste, théoricien de de révolution, socialiste et communiste allemand Karl Heinrich MARX est le fondateur avec Friedrich ENGELS du marxisme. Connu pour sa conception matérialiste de l'histoire, son analyse des rouages du capitalisme et de la lutte des classes, comme pour son activité révolutionnaire au sein du monde ouvrier, il marque l'ensemble des acteurs des mouvements socialistes de l'empreinte de sa pensée. Membre dirigeant de l'Association Internationale des Travailleurs (Première Internationale), il a une grande influence à la fois sur la manière de mener l'action révolutionnaire et sur le développement ultérieur des sciences humaines et sociales. Ses travaux ont marqué de façon considérable le XXe siècle, au cours duquel de nombreux mouvements révolutionnaires et intellectuels se sont réclamés ou appuyés sur sa pensée.

    Plus d'un siècle après sa mort, Karl MARX apparait bien comme le premier théoricien du "socialisme scientifique" (expression utilisée avant lui par PROUDHON) et, à ce titre, comme l'initiateur du mouvement ouvrier international contemporain. Toutefois, la présentation de sa théorie (comme de sa vie d'ailleurs) n'a cessé d'être l'enjeu de luttes idéologiques, donc, en dernières instance, politiques. Ces luttes apparaissent dès la période de sa propre activité ; elle continuent dans la deuxième période de l'histoire du mouvement ouvrier, celle de la formation des partis socialistes de masse et de la IIe Internationale ; dans la troisième période , celle du développement de l'impérialisme et de la révolution soviétique ; et dans la quatrième, la période actuelle, celle de la généralisation des luttes révolutionnaires à l'échelle mondiale, des scissions du mouvement communiste international et de la crise du "socialisme réalisé". Cette périodisation en vaut sans doute une autre ; une chose est sûre, c'est que les luttes portées par le marxisme de manière général ont encore une histoire devant elles...

Il importe, pour comprendre ces luttes, de remonter à leur signification pratique.

Ainsi en est-il des controverses qui portent sur la nature et le sens de la philosophies qi "fonderait" la théorie et la pratique du marxisme : hégélienne? anti-hégélienne? Matérialisme naturaliste, où l'histoire humaine apparait comme le prolongement de l'évolution biologique et même géologique, où les lois de l'histoire sont des cas particuliers d'une dialectique universelle de la nature? Ou bien philosophie humaniste, fondée sur la critique de toutes les aliénations de la société bourgeoise, sur l'idéal éthique d'une libération de l'homme, sur l'irréductibilité créatrice de la pratique historique? Mais la théorie de Marx est-elle au juste fondée sur une philosophie?

Ainsi est-il également des controverses qui porte sur le rôle de Marx dans l'histoire du mouvement ouvrier, et en particulier dans la Première Internationale, donc sur le sens des luttes de factions qui s'y sont déroulées et les circonstances de sa dissolution. Marx a-t-il été en quelque sorte l'invité du mouvement ouvrier? A-t-il introduit de l'extérieur dans le mouvement ouvrier une théorie forgées en tant qu'observateur (et non participant) des événements historiques? A-t-il su, par une tactique souple, faire triompher dans le mouvement ouvrier sa tendance contre d'autres, en attendant que leur conflit conduise à la scission? Ou bien a-t-il été le véritable créateur de l'Internationale, a-t-il exprimé les tendances profondes du mouvement, en facilitant le processus, en se faisant l'interprète de l'histoire pour instruire et guider les dirigeants de la classe ouvrière?

En fait, dans ces questions philosophiques comme dans ces questions historiques, il s'agit d'un même paradoxe : ce que Marx semble apporter du dehors du mouvement du prolétariat, c'est en réalité une idéologie prolétarienne de classe, autonome. Au contraire, les porte-paroles autochtones du prolétariat n'ont d'abord été, en fait que des représentants de l'idéologie petite-bourgeoise. C'est en ce sens très particulier que le marxisme a été importé dans la classes ouvrière par l'oeuvre d'un intellectuel : cette importation est le même processus que celui par lequel le prolétariat trouve les formes d'organisation qui commandent son rôle historique dans la lutte des classes. Et, par conséquent, ce sont, pour chaque époque, les conditions pratiques permettant ou empêchant la fusion de la théorie révolutionnaire et du mouvement ouvrier qui sont en jeu dans l'interprétation de l'oeuvre de Marx et de son rôle. (Étienne BALIBAR, Pierre MACHEREY)

 

Des études séculières au cercle des hégéliens de gauche

    Issu d'une famille (hollandaise) respectueuse de sa tradition juive et observant après conversion la foi luthérienne, mais ne recevant pas une éducation religieuse ni n'entrant dans une école juive ou chrétienne, Karl MARX, baptisé en 1824 dans le luthérianisme, n'est pas élevé de façon religieuse et ne subit donc pas, sauf de manière indirecte,  dans une société imprégnée du religieux. Il entre au Gymnasium Friedrich-Wilhelm de Trèves en 1830. Après avoir obtenu son Abitur, il entre à l'université, d'abord à Bonn en octobre 1835 pour étudier le droit et reçoit un certificat de fin d'année avec mention de "l'excellence de son assiduité et de son attention", puis à Berlin à l'université Friedrich-Wilhelm à partir de mars 1836 où il se consacre davantage à l'histoire et la philosophie. Il finit ses études en 1841 par la présentation d'une thèse de doctorat : Différence de la philosophie de la nature dans Démocrite et Épicure. Marx est reçu in absentia docteur de la faculté de philosophie de l'Université d'Iéna en avril 1841.

A Berlin, il s'engage auprès des "hégéliens de" gauche", ou "jeunes hégéliens" aux relations diverses quoique attentives avec la philosophie de HEGEL, qui cherchent à tirer des conclusions athées et révolutionnaires de celle-ci.

L'hégélien de gauche Ludwig FEUERBACH s'était lancé dans une critique de la théologie à partir de 1836 et avait commencé à se tourner vers le matérialisme (par opposition à l'idéalisme religieux). En 1841, cette orientation matérialiste prend le dessus dans sa philosophie (L'essence du christianisme) et se combine avec la dialectique dite idéaliste de HEGEL pour lui donner un caractère scientifique et historique saisissant le réel dans la logique de son évolution. Cette position se heurte à la politique du gouvernement prussien qui avait enlevé à FEUERBACH se chaire en 1832, puis lui avait interdit de revenir à l'université en 1836. Pour finir, les mêmes autorités interdisant à Bruno BAUER, autre grand e figure de l'hégélianisme de gauche, d'enseigner à Bonn en 1841. MARX, après avoir obtenu son diplôme universitaire, part pour Bonn avec l'espoir d'y devenir professeur. Mais face à cette politique du gouvernement, il abonne l'idée d'une carrière universitaire.

 

Au journal d'opposition Rheinische Zeitung

   Au début de 1842, certains bourgeois libéraux de Rhénanie, au contact avec les hégéliens de gauche, créent à Cologne un journal d'opposition au clergé catholique, le Rheinische Zeitung (Gazette Rhénane). Il s'agissait au départ, dans l'intérêt de la Prusse protestante, de faire pièce à la Gazette de Cologne et à ses points de vue ultra-montains, mais les rédacteurs développent en fait une "tendance subversive", beaucoup plus indépendante et radicale. Ils proposent à MARX et Bruno BAUER d'en devenir les principaux collaborateurs. MARX s'installe dans un premier temps à Bonn, et écrit plusieurs articles pour défendre la liberté de la presse. Moses HESS participe également au journal. En octobre 1842, MARX en devient le rédacteur en chef et s'installe à Cologne.

La tendance démocratique révolutionnaire du journal s'accentue sous la direction de MARX. Le gouvernement réagit en lui imposant une double, voire une triple censure avant de l'interdire le 1er janvier 1834. MARX est contraint de démissionner avant, mais cela ne sauve pas le journal, obligé de suspendre sa publication en mars 1843.

L'un des principaux articles de MARX dans le Reinische Zeitung est celui consacré aux conditions de vie des vignerons de la vallée de la Moselle. Ce reportage, ainsi que l'ensemble de ses activités journalistiques, lui fait prendre conscience de ses insuffisances en matière d'économie politique et le pousse à se lancer dans une étude en profondeur de celle-ci.

 

Annales franco-allemandes

    Après son mariage en 1843, MARX, fuyant la censure prussienne gagne Paris à l'automne. L'histoire étant aussi l'histoire de familles, on mentionnera que le frère de son épouse, amie d'enfance, Jenny von Wesphalen, appartient à la noblesse rhénane. Ce frère aîné devient ministre de l'intérieur du royaume de Presse au cours d'une des périodes les plus réactionnaires que connut ce pays, de 1850 à 1858. Paul LAFARGUE, socialiste français, montre dans son Souvenirs de Karl MARX, combien les relations entre certains leaders du socialisme européen sont liées à des rencontres non seulement professionelles ou politiques, mais aussi personnelles et intimes. Se croisent ainsi les parcours de Paul LAFARGUE (fondateur avec Jules GUESDE du parti socialiste de France, parti qui fusionne plus tard le parti du même nom de Jean JAURÈS, pour former avec d'autres petits partis, la SFIO). Une des filles de MARX, Jenny CAROLINE (1844-1883), épouse en 1872 Charles LONGUET, personnalité de la Commune de Paris, dont l'union donne naissance à Jean LONGUET, qui eut un rôle déterminant dans le Congrès de Tours de 1920, dans l'opposition à LÉNINE et au SFIC, futur PCF. MARX entretient des relations parfois conflictuelles avec ces deux gendres. On imagine l'ambiance, entre convictions politiques et obligations familiales... Les relations, plus tard, entre MARX et ENGELS sont marquées elles aussi par des croisements d'ordre autant intimes (d'amitié) que littéraires et politiques.

C'est en pleine amorce de ces relations familiales qu'en 1843, il s'installe avec sa femme en novembre, rue Vaneau à Paris, près d'autres réfugiés allemands. Son projet est de publier un journal radical à l'étranger avec Arnold RUGE (1802-1880). Un seul numéro des Annales franco-allemandes est édité. La publication s'interrompt du fait des grosses difficultés dans la distribution clandestine du journal en Allemagne et aussi par suite de désaccords entre MARX et RUGE. Les articles de MARX montrent que celui-ci se positionne déjà comme un révolutionnaire défendant une "critique impitoyable de tout l'existant" comptant sur les masses et le prolétariat pour changer l'ordre des choses, et non plus sur quelques dirigeants éclairés. La publication des Principes de la philosophie de Ludwig FEUERBACH lui fait une forte impression.

 

Rencontre avec ENGELS

    En septembre 1844 à Paris il revoit Friedrich ENGELS qu'il n'avait fait que croiser auparavant. Début d'une grande amitié et d'un grand travail intellectuel commun. Étudiant par lui-même la philosophie, ENGELS était devenu partisan de HEGEL tout en rejetant le soutien que celui-ci avait apporté à l'État prussien. En 1842, il avait quitté Brême pour prendre un poste dans une firme commerciale de Manchester dont son père était l'un des propriétaires. Là, il avait rencontré la misère prolétarienne dans toute son ampleur et en avait étudié systématiquement les conditions (La conditions des classes laborieuses en Angleterre, 1845).

Peu après leur rencontre, MARX et ENGELS travaillent de concert à leur première oeuvre commune, La Sainte Famille, dans laquelle ils s'attaquent à la philosophie critique de Bruno BAUER dont ils avaient été proches. Vient ensuite L'idéologie allemande (essentiellement écrite par MARX), principalement axée autour d'une critique très virulente de Max STIRNER intitulée "Saint Max" et qui occupe près des deux tiers de l'ouvrage. Le livre défend une conception matérialiste de l'Histoire qui dépasse la conception du matérialisme de FEUERBACH. Par une critique sévère de STIRNER, les deux auteurs marquent une rupture non seulement avec FEUERBACH, mais également avec PROUDHON. Mais l'ouvrage ne trouve pas d'éditeur, et il ne sera publié que près d'un siècle plus tard, éclairant du coup le parcours intellectuel de MARX. Dans ses Thèses sur Feuerbach, court texte retrouvé dans le même manuscrit, MARX écrit (Thèse IX) : "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer".

 

Misère de la philosophie : critique de PROUDHON

  MARX et ENGELS prennent une part active dans la vie alors bouillonnante des groupes révolutionnaires parisiens. Une majorité d'entre aux étaient particulièrement influencés par les doctrines de PIERRE-Joseph PROUDHON qui est alors une sorte de conseil juridique d'une entreprise de péniches que d'anciens amis de collège avaient créé à Lyon. MARX, comme beaucoup d'autres, étaient admiratif pour ce philosophe, comparant son ouvrage illustre Qu'est-ce que la propriété, (1840) à celui de SIEYÈS Qu'est-ce que le Tiers-État? Ils se rencontrent fin 1844 ou début 1845 lors d'un séjour de PROUDHON à Paris. Mais MARX doit quitter la France le 1er février 1845, suite à un décret d'expulsion. Dans une lettre du 5 mai 1846, il invite PROUDHON à se joindre à un projet d'association internationale d'intellectuels socialistes, mais ce dernier émet des réserves au son d'une fin de non-recevoir. Lorsqu'en octobre parait le Système des contradictions économie ou Philosophie de la misère, MARX en fait une critique très sévère dans son Misère de la philosophie. L'avant-propos montre le caractère polémique et ironique du style de MARX, qui sera dépassé d'ailleurs par toute une cohorte d'écrivains communistes au siècle suivant, mélangeant avec bonheur attaques personnelles et propos politiques. De retour, PROUDHON juge sévèrement Misère de la philosophie, comparant MARX à un parasite (Marx est le ténia du socialisme), sentiment tiré directement des tentatives de MARX et d'ENGELS (et de leurs amis) à donner à leurs réflexions une portée supérieure avec son soutien. Chassé de France, MARX arrive alors à Bruxelles. Dans sa maison, à Ixelles, qu'il occupe d'octobre 1846 à février 1848, il accueille presque tous les opposants politiques. Il participe à l'Association démocratique de Bruxelles, dont il est élu vice-président.

Au printemps 1847, MARX et ENGELS rejoignent un groupe politique clandestin, la Ligue des communistes. Ils y prennent une place prépondérante lors de son second Congrès à Londres en novembre 1847. A cette occasion, on leur demande de rédiger le Manifeste de la Ligue, connu sous le nom de Manifeste du Parti communiste, qui parait en février 1848.

 

Révolutions de 1848

   A l'éclatement de la révolution française de février 1848, MARX quitte la Belgique pour revenir à Paris. Avec l'extension de la révolution à l'Allemagne, il part pour Cologne pour y devenir rédacteur en chef de la Neue Rheinische Zeitung (La Nouvelle Gazette rhénane) publiée du 1er juin 1848 au 19 mai 1949. Avec la victoire de la contre-révolution, MARX est poursuivi devants les tribunaux, notamment pour avoir publié dans la Gazette une proclamation du révolutionnaire en exil Friedrich HECKER.  Il revendique devant les jurés "le premier devoir de la presse" (miner toutes les bases du système politique actuel). Acquitté en février 1849, il est expulsé de France le 16 mai, bien qu'il soit prussien.

Il retourne à Paris dont il est de nouveau chassé après la manifestation du 13 juin. Il part ensuite pour Londres où il réside le restant de ses jours. La vie de MARX en exil est extrêmement difficile comme en témoigne sa correspondance. Le soutien financier d'Engels, également installé en Angleterre, lui permet de survivre. Malgré ce soutien, MARX et sa famille doivent faire face à une extrême misère (maladie, sous-alimentation). Il reste toutefois acharné au travail et écrit encore une série de 7 articles, rassemblés sous le titre Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, décrivant les débuts de la Deuxième République française et son évolution vers le coup d'État du 2 décembre 1851 aboutissant au Second Empire. Jusqu'à la fin de l'année 1862, alors qu'il entame la rédaction du Capital, sa situation reste critique malgré l'aide d'ENGELS, lui-même en difficulté financière en raison de la crise américaine, et de son oncle Lion PHILIPS qui lui consente une avance sur héritage. En 1864, sa situation s'améliore grâce à l'héritage de sa mère, mais le train de vie de la famille MARX reste d'un niveau modeste.

 

New York Tribune

   Il consacre une grande partie des années 1850 à rédiger des centaines d'articles "alimentaires" pour des journaux comme le New-York Tribune, tout en se livrant à des recherches approfondies en économie, histoire, politique, etc. Les articles du New-York Tribune étaient toute une "guerre secrète" contre Henry Charles CAREY. Dans le même temps, il reste en correspondance avec les révolutionnaires du continent et rédige des brochures politiques en lien avec l'actualité. Il passe aux yeux des gouvernants prussiens pour le chef d'une organisation de conspirateurs, alors que la Ligue des communistes n'existe plus depuis son auto-dissolution en 1852. En fait, il est isolé. Sa situation économique précaire ralenti son travail.

 

Retour aux écrits politiques

   Ce n'est pour cela d'ailleurs qu'il achève et ne publie sa Contribution de l'économie politique qu'en 1859. Y sont présents tout les éléments essentiels, en particulier la loi de la valeur, du Capital. MARX écrit à cette époque : "Je ne pense pas qu'on ait jamais écrit sur l'argent tout en en manquant à ce point".

En 1859, il sort de son isolement politique pour participer au journal germanophone Das Volk, en lien avec les regroupements qui s'opèrent dans le mouvement ouvrier allemand et qui vont déboucher sur la constitution par Ferdinand LASSALLE du premier véritable parti ouvrier allemand (l'ancêtre du SPD). En 1867, il publie enfin, après plus de vingt ans d'un travail harassant, la première partie de son ouvrage Le Capital. Il part à Hambourg à cet effet. Mais le livre sort dans l'indifférence, les mille exemplaires publiés mettront 4 ans à être écoulés. Il continue son travail pour achever les deux tomes prévus suivants, mais malade et manquant de temps, il ne laisse que des brouillons inachevés, qui sont ensuite mis en forme, achevés et publiés par ENGELS.

 

L'Internationale des travailleurs

   En 1864, il rédige l'Adresse inaugurale de l'Association Internationale des Travailleurs, qui se fonde alors. Cette adresse devient l'âme de cette Première Internationale. Tout l'effort de MARX dans la rédaction de cette inauguration tend à unifier le mouvement ouvrier qui connait toutes sortes de formes de regroupements se réclamant du socialisme sur des bases diverses et contradictoires (MAZZINI en Italie, PROUDHON en France, plus tard Michel BAKOUNINE en Suisse, syndicalisme britannique, lassaliens en Allemagne...). C'est pour interduire le cogrès de Genève de l'AIT que MARX rédige ce qui reviendra plus tard son livre Salaire, prix et profits.

La Commune de Paris est écrasée en 1871. MARX rédige un texte qui est adopté par l'Internationale : La Guerre civile en France. Karl MARX tire la conclusion que le prolétariat ne peut pas se contenter de s'emparer de la machine d'État pour la faire fonctionner à son profit : il devra la détruire de fond en comble. Marx salue la nouvelle démocratie apparue avec la Commune : le principe de l'éligibilité et la révocabilité des responsables à tous les niveaux de la société (exécutif, législatif, judiciaire). Ce texte fait grand bruit, et le nom de l'auteur est alors révélé : Karl MARX acquiert pour la première fois une certaine renommée, y compris au sein du mouvement ouvrier dans son ensemble.

Dès l'année suivante, d'importantes divergences apparaissent au sein de l'Internationale. La dégradation des relations entre MARX et BAKOUNINE se manifeste par des exclusions. Une scission se dessine. S'y ajoute la quasi-disparition du mouvement ouvrier en France du fait de la violente répression de la Commune. L'AIT cesse pratiquement d'exister en Europe (une partie importante des militants de l'Internationale préfère suivre les principes fédéralistes prônés notamment par BAKOUNINE). Le Conseil général de l'AIT passe de Londres à New York et une internationale ouvrière fédéraliste se constitue la même année.

 

Retour de nouveau au travail d'écriture

    Sa santé déclinante oblige MARX à laisser ENGELS s'occuper à suivre les développements du SPD, et à se concentrer sur l'achèvement du Capital, même si en 1875, il écrit une critique très sévère du programme de Gotha du parti. Pour cela, il collecte une masse considérable de nouveaux matériaux, et, en plus des langues vivantes qu'il maitrisait déjà (français, anglais, italien et allemand) apprend le ruse. Toutefois, il ne peut l'achever.

Les idées de MARX gagnent en notoriété et en influence dans les milieux socialistes, grâce entre autres au travail de vulgarisation accompli par Paul LAGARGUE, gendre de MARX. Même si lui-même n'est pas très convaincu par le messianisme révolutionnaire et utopiste des disciples du marxisme, au point de considération que si ces textes sont du marxisme, alors il n'est pas marxiste. Il continue d'écrire et apporte son soutien à cette vulgarisation jusqu'à sa mort.

 

Une influence multiforme, tant dans le domaine politique que dans les disciplines scientifiques

     Les notions et les développements accordés à autant de sujets comme la critique de l'économie politique, les origines du capitalisme, le travail et la propriété privée, la consommation et la production et leurs cycles, la consommation des différentes productions, la théorie de la valeur, l'argent, la monnaie et la richesse, l'idéologie et la domination, la religion (MARX se revendique athée), la démocratie bourgeoise, l'aliénation dans le travail, l'argent et la morale, la théorie du prolétariat... font partie d'un corpus que nombre d'auteurs s'approprient ou rejettent. Durant tout le long du XXe siècle notamment, toutes ces réflexions forment une grande partie des discussions dans les partis et mouvements politiques, dans le monde académique et dans l'opinion publique en général... avant de connaitre une éclipse due à l'examen des résultats produits par des régimes politiques qui se réclamaient ou qui se réclament encore du marxisme ou qui se disaient ou se disent communiste.

 

       Pourtant, il n'existe pour le moment pas encore d'édition exhaustive des écrits de Karl MARX. Il semble que tous ne soient pas encore au jour. L'édition la plus complète en allemand est la "MEGA" (Marx-Engels-Gesamtausgabe), initiée par David RIAZANOV, toujours en cours (notamment sur Internet).

L'édition la plus complète en français, bien qu'inachevée et même faisant l'objet de critiques à divers niveaux, est constituée des quatre tomes publiés dans la Bibliothèque de la Pléiade par Maximilien RUBEL.  Ces critiques portent sur un certain manque de rigueur philologique "manifeste" de cette édition (GRANJONC, BLOCH...), RUBEL coupant et choisissant des extraits suivant des préférences politiques, même si il a permis de connaître des textes oubliés ou censurés jusqu'alors. C'est ce genre de travers que s'efforcent d'éviter les artisans d'une vaste édition disponible sur Internet, la MEGA, toujours en cours. (Jean-Numa DUCANGE, préface de Vie de Karl Marx, de Franz MEHRING (1918), édition traduite, annotée et commentée par Gérard BLOCH, Page2/Syllepse, 2018). Les éditions sociales, sous le pilotage du Parti Communiste Français, n'ont pas réalisé le projet d'une édition complète des oeuvres de Karl MARX.

On partage habituellement son oeuvre entre les ouvrages écrits avec ENGELS et ceux qu'il a écrit seul.

 

Karl MARX, Oeuvres philosophiques, Paris, A. Costes, "Oeuvres complètes de Karl Marx", 1929-1931, en 9 volumes, réédition Paris, Champ libre, 1981, en 2 volumes ; Oeuvres politiques, (Riazanov éditeur), "Oeuvres complètes de Karl Marx", 1929-1931, en 8 volumes ;  Oeuvres, (Rubel éditeur), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956-1994, en 4 volumes.

A propos de la question juive, édition bilingue, Paris, Aubier Montaigne, "Connaissance de Marx, 1971 ; Contribution à la critique de l'économie politique, Paris, Éditions sociales, 1957 ; Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Paris, Aubier Montaigne, 1971 ; Critique de l'État hégélien/ Manuscrit de 1843, Paris, Union Générale d'Éditions, 10/18, 1976 ; Fondements de la critique de l'économie politique (Grundrisse), Ébauche de 1857-1858, Paris, Anthropos, 1967-1968, en 2 volumes ; La guerre civile en France, 1871 (la commune de Paris), édition nouvelle accompagnée des travaux préparatoires, Paris, éditions sociales, 1968 ; Le Capital, Critique de l'économie politique. Livre premier. le développement de la production capitaliste, Paris, Éditions sociales, 1948-1950, réédition 1971 ; La Capital, critique de l'économie politique. Livre deuxième. Le procès de circulation du capital, Paris, Éditions sociales, 1952-1953, en volumes (ENGELS éditeur) ; Le Capital, Critique de l'économie politique. livre troisième. Le procès d'ensemble de la production capitaliste, Paris, Editions sociales, 1957-1960 (ENGELS éditeur) ; Le Capital, Critique de l'économie politique, Paris, Éditions sociales, 1976, en 3 volumes ; Manuscrits de 1844, Économie politique et philosophie, Paris, Éditions sociales, 1962 ; Misère de la philosophie. Réponse à la Philosophie de la misère de M. Proudhon, Paris, Éditions sociales, 1968, réédition en 1977 ; Théories sur la plus-value. Livre IV du Capital, Paris, Editions sociales, 1974-1976.

Avec ENGELS, Écrits militaires, Violence et constitution des États européens modernes, Paris, L'Herne, "Théorie et stratégie", 1970 ; L'idéologie allemande. Critique de la philosophie allemande... Paris, Éditions sociales, 1967-1971, en 3 volumes ; Manifeste du Parti Communiste, édition bilingue, Paris, Aubier Montaigne, , 1971, une des nombreuses rééditions : éditions sociales, 1983 ; Anti-Dühring, 2e édition, Paris Éditions sociales, 1956, 3e édition en 1971.

Cette liste n'est évidemment pas exhaustive : outre les éditions en langues diverses, il existe en édition une abondante correspondance MARX-ENGELS, des anthologies de différents textes des deux fondateurs du marxisme (notamment sous la direction de RUBEL ou de DANGEVILLE) et une mutitude d'ouvrages reprenant ces textes...

On consultera avec profit le livre de Franz MEHRING, Vie de Karl Marx (re)publié  aux éditions Syllepse et Pages2, en 2 volumes. Et indispensable, le site MEGA sur Internet...

Étienne BALIBAR et Pierre MARCHEREY, Karl Marx, Encyclopedia Universalis, 2014.

 

   

 

 

 

 

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5 avril 2021 1 05 /04 /avril /2021 15:14

   Sous-titré Pourquoi la résistance civile est efficace, déjà signe d'une assimilation entre résistance civile et non-violence, ce livre paru aux États-Unis en 2011, paraît enfin en français, avec le décalage habituel d'une dizaine d'années de l'autre côté de l'Atlantique, habituel pour de nombreux ouvrages de sociologie comme de sciences naturelles... Erica CHENOWETH enseigne à Harvard, au sein de la Kennedy School of Government et Maria J. STEPHAN a rejoint l'United States Institute of Peace, fondation fédérale financée par le Congrès américain. Préfacé par jacques SÉMELIN, spécialiste français reconnu en matière de résistance ou de défense civile non-violente, le livre entend montrer la supériorité en terme d'efficacité des campagnes non-violentes par rapport aux campagnes violentes, à travers l'examen de 323 campagnes de résistance de 1900 à 2006. Prenant entre autres le contre-pied de tout un courant (voir Peter GELDERLOOS, Comment la non-violence protège l'État, Éditions libres, 2007, déjà recensé dans ce blog) qui dénie cette supériorité et surtout estime qu'à moyen terme la non-favorise un pseudo système démocratique et le système capitaliste en général, les deux auteurs, aux nombreux récompenses littéraires, entendent démontrer que les "damnés de la terre" ne sont pas condamnés ni à la violence ni à la passivité. Elles s'inscrivent dans un courant de recherche dont le chercheur Gene SHARP a été le principal représentant aux États-Unis dès les années 1970. Elles s'inspirent également des travaux de Adam ROBERTS, professeur émérite à Oxford, mais plus largement se réfèrent aux sociologues des mouvements sociaux, comme Sidney TARROW et Doug MacADAM. Elles puisent aussi dans le champ des études sur la guerre, s'appuyant sur des ouvrages ayant tenté de penser les conflits asymétriques, tels celui d'Ivan ARREGIN-TOFT, How the Weak Win War (Cambridge University Press, 2005), ou de Kurt SCHOCK sur les insurrections non armées, Unarmed Insurrections (University of Minnesota Press, 2005).

   CHENOWETH et STEPHAN renouvellent ici les travaux universitaires sur la non-violence et la résistance civile, dans ce qu'on appelle les "global studies". Conscientes de l'ambiguïté de la notion de violence, elles se livrent en fait à une problématique risquée - vus les contextes très différents, comparative, entre campagnes de libération d'oppression ou d'occupation. Ce corpus mondial, tenté pour la première fois à cette échelle de temps et d'espace, consultable en accès libre sur Internet sur la base de données Nonviolent and Violent Campaigns and Outcomes Data Project, hébergée par l'Université de Denver, repose sur une classification des campagnes en plusieurs dimensions : leur caractère principalement violent ou non-violent (et là les polémiques peuvent commencer à enfler, car peu de campagnes ne furent entièrement violentes ou non-violentes de bout en bout...), le fait qu'elles aient débouché sur une réussite (au regard de l'objectif affiché, car sur le moyen terme le regard peut être plus compliqué à établir), un échec ou un demi-succès, et l'objectif de la campagne : changement de régime, objectif territorial ou autre. Le traitement de ces données par les deux universitaires aboutit, selon leurs conclusions, à deux découvertes contre-intuitives : les campagnes non-violentes sont plus efficaces que les campagnes violentes et l'issue victorieuse d'une lutte est directement liée à la mise en oeuvre d'une stratégie d'une part et elles sont plus rarement suivies d'une dictature ou d'une guerre civile d'autre part, avec toutefois, analysent-elles, de grandes exceptions dans les deux sens. Ce qui attirent le regard de nombreux sociologues, politologues et stratégistes de nos jours, c'est le caractère de surprise stratégique que revêtent ces campagnes non-violentes, il est vrai dans un univers mental et des habitudes intellectuels imbibées encore de l'idée d'efficacité des guerres.

Ce que bon nombre de critiques ont souligné tourne autour de deux considérations : le fait que la conception d'un régime démocratique reste soumise aux canons du libéralisme, dans un monde pourtant où les institutions officielles promettent bien plus qu'elles ne réalisent  l'idéal démocratique ; le fait également, mais cela ne touche pas seulement les recherches en matière de défense ou de stratégie, mais également une très large partie du champ scientifique (que ce soit en sciences humaines ou en sciences naturelles), la dépendance forte, liée au financement et parfois à la définition du champ d'études, envers les sociétés économiques dominantes (et parfois sous le mécanisme des fondations, d'industries d'armement) et les directions d'État (ministères de la défense, mais pas seulement...). A ce propos, souvent le dilemme pour de nombreux chercheurs, se résume à cette dépendance (plus ou moins forte dans les faits, il faut l'écrire) ou à ne rien chercher du tout... (voir Le difficile pas de deux entre militaires et chercheurs, de Nicolas CHEVASSUS-AU-LOUIS, dans Médiapart, 6 février 2021)

  Les auteures énoncent leur thèse dans leur première partie : "ce qui fait la supériorité des campagnes non violentes sur les campagnes violentes est qu'il est plus facile d'y participer (je ne sais pas si elles ont participé à une campagne de désobéissance civile!) ; cela est un facteur déterminant de leur issue. Les différentes barrières - morales, physiques ou d'accès à l'information - que doit surmonter celui qui s'engage dans une campagne de résistance non violente sont bien moindres que celles qu'ils rencontreraient s'il choisissait de participer à une insurrection armée. Or, une forte participation à une campagne met en route un cercle vertueux de circonstances propices au succès de celle-ci : une plus grande capacité à endurer les revers, un plus large éventail de choix tactiques, l'extension des actes de désobéissance civile (qui augmente le coût de maintien à la normale de la situation pour le régime contesté), le ralliement d'anciens adversaires à sa cause, notamment parmi les forces de l'ordre. En définitive, la mobilisation des populations sur le lieu même de la lutte contribue plus sûrement à la force d'une campagne de résistance que le soutien d'alliés extérieurs, que beaucoup de luttes armées doivent  aller chercher pour compenser la faiblesse de leurs troupes. En outre, nous constatons que les périodes de transition qui succèdent à la victoire des mouvements de résistance non violents donnent lieu à des démocraties plus durables et plus apaisées que les transitions qui suivent les insurrections armées. (...)". Elles s'appuient, pour la recherche des preuves de la validité de leur thèse, non seulement sur l'exploitation de la base de données, mais également sur des études de cas. Elles admettent in fine que le succès et l'échec d'une campagne sont des questions complexes, sur lesquelles des débats animés ont souvent lieu.

 

Erica CHENOWETH et Maria J. STEPHAN, Pouvoir de la non-violence, Pourquoi la résistance civile est efficace, Calmann Levy, 2021, 480 pages.

On pourra consulter, même si je ne la partage pas, la critique émise par Nicolas CASAUX sur www.partage;le.com. (5 avril 2021)

 

STRATEGUS

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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 07:58

   Une des finalement assez nombreuses aujourd'hui revues sur la défense, la sécurité, la stratégie, Sécurité globale, trimestriel, se veut une revue de référence française consacrée "aux questions de sécurité intérieure et aux enjeux sécuritaires internationaux". Fondée en 2007, elle offre une plate-forme de recherche, de débats et d'échanges sur des thématiques allant de l'analyse du terrorisme et de ses moyens de lutte, de la criminalité organisée aux crises sanitaires et à la gestion des catastrophes naturelles et industrielles, en passant par les menace pouvant toucher l'environnement.

La revue, éditée par les Éditions ESKA, dont le directeur est Serge KEBABTCHIEFF, est conçue et réalisée au numéro 27 (portant numéro 1), en janvier 2013, pour la nouvelle série, sous la direction de Charles-Louis FAVILLIER et de Xavier RAUFER. Le comité de rédaction d'une vingtaine de membres rassemble de spécialiste du terrorisme, de la criminalité, de la défense et des relations internationales. Elle s'adresse d'abord aux chercheurs, universitaires, journalistes, acteurs de la sécurité (armée, police...) et aux professionnels de la gestion de crises et,plus généralement, tous les soucieux de mieux saisir les problématiques liées aux questions de la sécurité intérieure.

Si le concept de sécurité globale appartient à l'origine au contexte de la guerre froide, est issu des travaux de la commission Palme en 1982, qui évoquent "la sécurité commune" et l'interdépendance croissante due au développement économique, c'est le développement des "nouvelles menaces" apparues au milieu des années 2000 qui suscite la création de cette nouvelle revue.

  La revue a déjà traité des thèmes, entre autres, Crise covid-19 : crimes et fraudes (2020/2, n°22), Djihadisme : le combattre (2020/1, n°21), Brésil demain : sécurité, économie, écologie (2018/4, n°16), Les habits neufs de l'impérialisme (2017/1, n°9), Le monde criminel à l'horizon 2025 (2016/2, n°6), L'OTAN après Lisbonne (2011/3, n°17), La face noire de la finance (2011/2, n°16), La privatisation de la guerre (2009/2, n°8)...

 

Sécurité globale, Éditions ESKA, 12 rue du Quatre Septembre, 75002 Paris. Site internet : eska-publishing.com

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