Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
5 octobre 2017 4 05 /10 /octobre /2017 11:12

   Les récits officiels des Empires, ces Chroniques ou ces Mémoires exhibés et utilisés par les organismes officiels et même officieux (lorsqu'ils ne correspondent pas tout à fait aux canons de la propagande impériale) mettent en relief objectifs de Roi ou d'Empereur, faits glorieux et batailles victorieuses, et ensuite vénération des populations "libérées" qui n'attendaient que cela, réussites administratives, religieuses ou/et politiques... Pourtant d'autres histoires circulent pendant ces campagnes militaires, soit elles-mêmes glorifiées car elles ont le don de semer l'effroi parmi l'ennemi, soit occultées car nuisant à l'image d'armées disciplinées ou tout au service des chefs, soit encore minorées pour servir la pacification qu'attend tout Empire établi en son sein, pour mener à bien tous les travaux utiles et toutes les spoliations nécessaires... Ces histoires, insérées parfois dans les Chroniques car elles servent à l'époque où elles sont écrites - mais pas forcément ensuite - les Empires constitués, racontent des réalités de conquêtes fort peu reluisantes pour la postérité (proche et lointaine) et qui pourtant sont leur lot presque systématique dans l'Antiquité. 

  Il faut toujours, sous peine de ne pas tirer les bonnes leçons de l'Histoire, s'interroger sur les motivations des conquêtes entreprises par Alexandre le Grand par exemple. Il faut distinguer la cause officiellement invoquée par la propagande royale et les motivations réelles. Il faut également examiner les conséquences politiques et sociales engendrées par ici l'expansion macédonienne : l'impact de la conquête sur la fonction royale et les dissensions apparues au sein de l'armée en raison, en particulier, de l'orientalisation du pouvoir d'Alexandre. L'impact des conditions des victoires militaires et de leurs conséquences juste après les combats sur les villes et sur les populations doit être pris en compte pour mesurer par exemple quelle est la réalité de cette hellénisation dont quasiment tous les auteurs admettent comme une réalité (ils donnent même ce nom à la période historique). L'Histoire a des étapes surtout perçue par les différentes élites, religieuses, politiques, économiques... mais les peuples des villes et des villages, et encore plus les populations asservies depuis longtemps, bref l'immense majorité, ont souvent l'impression de simplement changer de maîtres... Toute une discussion sur la diffusion culturelle serait là bienvenue.

   Les extraordinaires succès qui marquèrent la conquête de l'Asie et la découverte par Alexandre des conceptions orientales de la monarchie, en particulier pharaonique et achéménide, eurent un profond impact sur la fonction royale. Le pouvoir d'Alexandre évolua dans un sens toujours plus personnel, autoritaire et surtout théocratique ; le roi finit par exiger qu'on lui rendît des honneurs habituellement réservés aux dieux. Cette nouvelle conception de la monarchie, en contradiction flagrante avec la tradition macédonienne, suscita des tensions et des séditions dans l'armée. Le roi riposta souvent par la terreur et l'élimination physique des opposants. 

   Les questions qui se posent sont donc de plusieurs ordres : les réalités de la conquête d'Alexandre, la propagande autour du panhellénisme et de l'universalisme de l'Empire d'Alexandre, l'impact de la guerre sur la fonction royale macédonienne, l'ampleur des dissensions dans l'armée, les réalités de la diffusion du modèle socio-politico-économique ou sans doute plus modestement, du rayonnement culturel grec culturel, avec tout ce que cela suppose (et ce n'est pas le moindre effet) de transmission de certaines valeurs sur les territoires conquis.

C'est que la vision romanesque de l'expédition d'Alexandre, répandue jusqu'à aujourd'hui dans bien des ouvrages de vulgarisation et même de facture "scientifique", ne permet pas toujours de bien saisir les enjeux. L'effort à cet égard d'auteurs comme Marie-Hélène DELAVAUD-ROUX, maître de conférences à l'université de Bretagne occidentale, Pierre GONTIER ou Anne-Marie LIESENFELT, maître de conférences à l'université de Paris X-Nanterre en sont d'autant plus méritoires. 

   Dans sa réalité quotidienne, la conquête de l'Orient achéménide s'apparente à une vaste entreprise de pillage des peuples vaincus et cela ne constitue pas une marque d'originalité... L'attrait du butin, des trésors perses prestigieux, constitue l'une des principales motivations de la guerre. C'est vers l'or, l'argent et les femmes de l'Asie que "se hâtaient les Macédoniens, comme des chiens", affirme PLUTARQUE dans sa Vie d'Alexandre (voir Les Vies parallèles des hommes illustres, composé entre 100 et 120, série de biographies d'hommes illustres du monde gréco-romain, organisées par paire, chaque paire mettant en parallèle un Grec et un Romain, extrêmement populaire, notamment dans les écoles et universités romaines...). Destructions (y compris des bibliothèques...), massacres, vêtements royaux, vases et statues dépecées à coup de hache sont le lot final de certains sièges de villes. Même si certaines villes sont épargnées, sur ordre (au grand dam des hommes de troupe... et de leurs accompagnateurs de toute sorte...), des grandes cités comme Persépolis n'y échappent pas. Il faut aussi ajouter l'habituelle mise en esclavage (lorsqu'elles ne sont pas encore esclaves...) des populations qui ont opposé une résistance forte. Le bétail humain peut alors être revendu par le commandement militaire au profit des caisses de l'armée. L'argent recueilli sert à couvrir les dépenses de l'armée. Les hommes, femmes et enfants comme les biens sont répartis entre les soldats méritants libres ensuite de les revendre ou de les échanger entre eux... La conquête de l'Orient se traduit sans doute par un regain des marchés d'esclaves, un des ressorts de l'économie antique. Les textes insistent parfois sur la discipline dans les armées, dont un des aspects est précisément une "bonne" répartition du butin parmi les soldats et officiers après la bataille, dans le calme et avec une organisation assez méticuleuse. 

A l'égard des peuples soumis s'exerce toujours le droit du vainqueur, considéré par les Grecs comme le propriétaire légitime des territoires conquis. Une partie de la grogne dans l'armée peut précisément, notamment vers la fin de l'expédition, se manifester à cause d'une certaine remise en cause de ce droit, au nom de l'amalgame socio-culturel voulu par Alexandre.

Le système fiscal achéménide, qui permet l'exploitation des campagnes, demeure inchangé. Alexandre conserve pour l'essentiel les cadres de l'ancienne administration, simplement mis au service du nouvel Empire. Les taxes et impôts payés au Grand Roi perse sont versées ensuite à Alexandre, dont les contrôleurs d'impôts jouent le rôle également de gouverneurs généraux des provinces. 

Selon ARRIEN, les richesses du pays, en particulier les épices et les parfums ont attiré le conquérant. Nourrissait-il également un vaste projet de contrôle du commerce entre l'Inde et la Méditerranée? La conquête de la péninsule arabe, un des derniers projets du roi, semble s'inscrire dans une telle optique commerciale. Qu'Alexandre ait eu ce projet ou non, ses conseillers et toute la floppée des marchands qui suivait les armées dans leur parcours visaient sans doute ce contrôle, une des causes récurrentes des conflits armées en Asie mineure et en Grèce depuis des siècles. 

     La quête du butin, motivation essentielle, ne serait-ce que pour appâter (aux enrôlement notamment) les troupes de l'armée, n'est pas la cause invoquée par le conquérant.

Celui-ci, par une série de mesures de propagande, laissa entendre que sa préoccupation première était la libération des cités grecques d'Asie Mineure du joug perse, le tout emballé dans une sorte de discours nationaliste grec (rappelons que la Grèce est alors très divisée en ces particularistes des cités...). Non sans mal d'ailleurs, car beaucoup d'intérêts grecs et perses s'entrecroisent encore... Alexandre s'investit officiellement d'une mission panhellénique qu'il accomplirait au moyen d'une "guerre de représailles" contre les Perses. Il s'agissait, pour le roi de Macédoine, de venger les Grecs des crimes autrefois commis par les "Barbares", mission ni propre à Alexandre ni très originale. La "croisade panhellénique" était l'objectif fixé par le texte fondateur, pour autant qu'on puisse le connaitre, de la Ligue de Corinthe créée par Philippe II en 337. Le père d'Alexandre projetait déjà la conquête de la Perse afin de "venger les grecs des profanations commises par les Barbares dans les temples de la Grèce", thème religieux qui fonctionne toujours bien dans presque toutes les parties du monde...

Philippe fit voter par la Ligue la "guerre de représailles", dont lui-même devait commander les opérations en tant que "stratège investi des pleins pouvoirs". Par ailleurs l'orateur ISOCRATE s'était déjà fait l'apôtre du panhellénisme au cours du IVème siècle. et avait eu des contacts avec Philippe.

Pour rendre crédible cette guerre de représailles, il fallait que les Grecs y participent tous pleinement. La Ligue de Corinthe mis sur pied une armée gréco-macédonienne par l'incorporation de contingents grecs dans l'armée. Il y eut ainsi 7000 fantassins et 600 cavaliers grecs sur un total d'environ 32 000 hommes, ce qui représente une bonne proportion. Par ailleurs, l'idéologie panhellénique se traduisit par de nombreux actes spectaculaires et de pure propagande : après la victoire du Granique, Alexandre fit triomphalement envoyer à Athènes trois cent tenues militaires perses en trophée ; après Gaugamélès, il proclama la fin de toutes tyrannie et le triomphe des lois "démocratiques". L'incendie de Persepolis, centre religieux des Achéménides, apparait comme l'ultime conséquence et comme le couronnement de cette guerre-là. Alexandre mettait fin symboliquement aux guerres médiques.

Dans l'iconographie officielle, Alexandre apparait comme le nouvel Hercule et le nouveau Achille, les anciens mythes, et l'Iliade et l'Odyssée d'HOMÈRE étant les références littéraires et mêmes populaires les plus répandues en Grèce et même en Asie Mineure. On retrouve d'ailleurs cette "lignée" jusque dans les mythes de la fondation de Rome...

D'innombrables objets sont fabriqués à la gloire de ce nouvel Hercule, fils de Zeus (et Alexandre devient en fait un fils de Zeus...) : statues, peintures, pendentifs... Mais surtout les pièces de monnaie frappée à son effigie (en posture artistique de Zeus) dont la circulation est amplifiée tout le long du parcours de la conquête, constituent des instruments démultipliés de propagande. La monnaie a remplit là sa deuxième fonction (idéologique) pleinement, à côté de sa fonction (marchande). Qui achète et vend avec cette monnaie honore le Souverain dont l'image est frappée sur chaque pièce et chaque lingot...

Quelles réalités se cachent derrière la façade idéologique?

Malgré tout, Alexandre remplit en partie la mission dont il s'était investi, en particulier en Ionie. On peut considérer que le conquérant libère Éphèse des Perses et de la tyrannie puisqu'il assure sous son autorité le rétablissement des institutions démocratiques. Cette "libération" se traduit par l'absence de tribut et de garnison. Mais le cas d'Éphèse ne peut être généralisé, car Alexandre se heurta également à la résistance de certaines cités grecques, en particulier dans le sud de l'Asie Mineure, où il est obligé de mener une dure campagne. Des cités subirent alors l'autorité directe d'un satrape nommé par Alexandre.

L'armée gréco-macédonienne n'était d'autre part pas aussi mixte qu'on pourrait le croire. L'élément macédonien y dominait en nombre mais surtout Grecs et Macédoniens n'étaient pas employés de la même manière. A part la cavalerie thessalienne, les troupes grecques servirent surtout à l'occupation du territoire. Des auteurs se demandent même si l'adhésion des Grecs n'étaient pas "forcées", s'ils ne servaient pas tout simplement d'otages par rapport aux autorités et familles grecques restées au pays... 

L'universalisme déclaré traduit un certain opportunisme. La "croisade contre les Barbares" se serait transformée en "fusion" des élites macédoniennes, grecques et perses? C'est que l'immensité du territoire conquis, le nombre important de points stratégiques... ne pouvaient être gardé uniquement par l'armée conquérante. Il fallait s'assurer, comme dans tous les grands empires, la collaboration des élites conquises, et une collaboration très active, à la mesure cette immensité et des grandes distances. Du coup, Alexandre s'est mis à concevoir une nouvelle idéologie - celle de la "croisade" devenant caduque avec l'anéantissement de la dynastie achéménide. Il se fait l'apôtre du dépassement de l'antagonisme Perse-Grec, ce qui fut d'ailleurs mal perçu par l'élite macédonienne.

C'est dans l'armée que devait commencer cette fusion, par une réforme en 324. Alexandre créa une cinquième hipparchie, ou corps de cavalerie, pour y intégrer essentiellement des Perses armés et entrainés à la macédonienne. A Suze, en 324, il intégra 30 000 jeunes Perses (épigones), dans des phalanges de type macédonien, mais distinctes et commandées par des Perses. Cela provoqua le mécontentement des vétérans qui manifestèrent leur colère lors de la "sédition d'Opis". Alexandre doubla également par l'intégration de troupes iraniennes, le nombre des hypapistes (troupes d'élites) qui constituaient sa garde personnelle. Par ailleurs, des aristocrates perses et indiens reçurent ou conservèrent leurs anciennes charges administratives. Certains se virent confier le gouvernement de provinces ou satrapies. 

Des mariages collectifs furent organisés entre Grecs, Perses et Macédoniens, plus ou moins forcés, tant dans l'élite que dans l'armée...

      Cette entreprise de fusion consolida le pouvoir d'Alexandre, qui se préoccupa aussi des conditions d'exercice de l'activité des nombreux personnels des temples et des lieux culturels, d'où la fondation de multiples Alexandrie dans tout le nouvel Empire.

Et c'est sans doute ce que les historiens retiennent le plus : la culture grecque, via ces nouveaux canaux, peuvent se diffuser sur l'ensemble des territoires conquis. L'hellénisme est d'abord culturel et ce sont, après la mort d'Alexandre, les différents chefs militaires qui se partagent l'Empire - et se font d'ailleurs la guerre pour agrandir chacun leur domaine - qui se chargent de faire perdurer l'activité intellectuelle de ces nouveaux foyers culturels. Malgré les destructions causées par ces guerres-là et les suivantes pendant la conquête romaine par exemple, ces foyers ont été suffisamment nombreux pour que reste cet esprit hellénistique qui finit par donner son nom à une période historique. Du rayonnement de la culture grecque, qui emprunte d'ailleurs plus à l'Ouest d'autre canaux, via notamment les cités marchandes de la Méditerranée, nait l'éclatement du monde grec, la fin de l'antagonisme entre la Grèce et l'Orient (pour faire place à d'autres conflits), de nouvelles conceptions de la monarchie... Le legs d'Alexandre n'est pas seulement la dissociation politique de l'Empire macédonien, celui-ci n'ayant pu assurer sa succession, si brutale et soudaine (effet conjugué des blessures et des épidémies) fut sa fin, mais aussi cette diffusion culturelle assurée par PTOLÉMÉE en Egypte (fondateur de la dynastie Lagide, qui règne jusqu'à l'occupation romaine, vers 30 av JC), ANTIGONE en Phrygie, en Lycie et en Pamphylie (qui étendit l'Empire des Antigonides à une partie de la Grèce, à l'Asie mineure et à la Syrie), SELEUCOS en Babylonie et en Syrie (Séleucides qui ne pourront garder que la Syrie jusqu'à l'occupation romaine en 64 av.JC), et d'autres qui reçoivent en succession de moindres territoires. Tous, entre deux guerres, surtout en Egypte, ont eu à coeur de répandre cette nouvelle culture hellénistique, dont Rome plus tard, à travers l'Empire romain, transmet un certain nombre de traits caractéristiques. 

Sous la direction de DELAVAUD-ROUX, GONTIER et LIESENFELT, Christian BOUCHET, Isabelle PIMOUGUET-PÉDARROS, Christian SCHWENTZEL, Sylvie VILATTE, Guerres et Sociétés, Mondes grecs, Ve-IVe siècles, Atlante, 2000.

STRATEGUS       

Partager cet article
Repost0
4 octobre 2017 3 04 /10 /octobre /2017 16:06

   L'Empire fondé par Alexandre Le Grand (356-323 av JC), même s'il ne vécu pas longtemps de manière unifiée, constitue une sorte de précipité des configurations socio-politiques nécessaires à la formation et au maintien d'un Empire, même si précisément toutes les conditions n'étaient pas réunies pour qu'il perdure. Cependant, il constitue, de par sa formation et même de par son morcellement rapide, un Empire charnière dans l'histoire de l'Occident qui permet ensuite à l'empire romain d'advenir. C'est toute une époque, avec cet Empire, qui s'ouvre l'époque hellénistique qui propage sur de vastes territoires des manières de penser et de gouverner, avec tous les mouvements culturels que cela représente. Si les histoires du monde se focalisent sur l'"aventure", l'"épopée" de son fondateur, peut-être serait-il intéressant de s'attacher bien plus au devenir des royaumes qui sont issus de l'Empire macédonien. Ajoutons que de macédonien, sans doute cet Empire a une étiquette commode, car l'entreprise d'Alexandre le Grand et de son père avant lui, ne représente pour la Macédoine qu'une parenthèse (de près de cinq siècles tout de même) sans lendemain pour la Macédoine proprement dite. Sans doute doit-on la placer dans l'ensemble de l'histoire grecque (antique) au sens large.

   Comme l'écrivent Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, "la carrière politique et militaire d'Alexandre le Grand est unique dans l'Histoire. A l'exception de la percée mongole du XIIIème siècle, aucune tentative de conquête n'aura couvert un territoire aussi grand ni provoqué un choc aussi puissant en un temps aussi court".

"Alexandre, poursuivent-ils, reçoit son éducation d'Aristote (dont d'ailleurs il ne suivit pas tous les conseils mais dont la présence avec tous ses "collègues" est sans doute plus importante pour l'histoire culturelle qui suit...). Il succède à son père, Philippe de Macédoine (...) et hérite d'une armée puissante. Depuis la guerre du Péloponnèse, l'art de la guerre en Grèce a beaucoup évolué. La guerre s'est transformée en une activité technique et spécialisée. Les soldats sont des professionnels, bien entrainés et expérimentés, mais peu fiables. Philippe de Macédoine est parvenu à surmonter ce handicap en mêlant dans ses armées des troupes de mercenaires chevronnés avec un continent de miliciens attachés à leur patrie. Il a rééquilibré les diverses branches de son armée ; infanterie lourde et légère et cavalerie, et il a adopté les nouvelles techniques d'artillerie (par catapulte) qui se sont développées un peu partout en Grèce. Le choc, qui était réservé à l'infanterie lourde est désormais porté par la cavalerie. Les hoplites (fantassins casqués et cuirassés) macédoniens sont armés de piques qui sont deux fois plus longue que les piques traditionnelles."

Si son armée est un instrument de qualité, la situation politique dont hérite Alexandre est très précaire. Alexandre doit faire face à un grave agitation dans les terres conquises de Grèce et attaque sans tarder les cités les unes après les autres (tout en laissant Sparte...). Une fois la Grèce soumise, Alexandre se dirige vers la Perse en un vaste mouvement inverse de ce qui se passe d'habitude. En effet, l'histoire de l'Asie Mineure est une succession de tentative des empereurs perses d'étendre leur emprise vers l'Ouest. Après avoir battu Darius à Issos, il entreprend le contrôle systématique des ports de mers et des côtes du Levant. Après la prise de Gaza, Alexandre, délivré de l'hypothèque de la supériorité navale de l'Empire perse, peut s'attaquer au coeur de celui-ci. Et c'est à travers une véritable marche, malgré une infériorité numérique patente et avec un grand sens de la tactique tenant compte du relief, qu'il vainc Darius dans une bataille décisive (sur la plaine de Gaugamèles) et investit sans grande difficulté l'ensemble de l'empire perse, jusqu'au Nord-Est de l'Iran où il rencontre des guerriers aux tactiques de guérilla.

Outre les qualités tactiques de son armée, il accorde la plus grande importance à deux disciplines essentielles : la logistique et le renseignement. Suivant l'exemple de son père, il allège considérablement le cortège de chariots qui accompagnent généralement une armée en déplacement et en cantonnement. Il utilise de préférence des animaux de bât (mules, chevaux, chameaux) plus rapides, et contraint du coup le fantassin à porter lui-même sa panoplie et quelques provisions de marche. Il réduit même pour ses officiers le personnel d'accompagnement. Il fait du renseignement un usage constant, tant stratégique (informations sur l'état d'esprit de l'ennemi ou sur les ressources du pays) que tactique (utilisation systématique de cavaliers comme éclaireurs. Alexandre le Grand donne de plus une impulsion vigoureuse à la poliorcétique : tours, balistes deviennent des engins redoutables, servis par des ingénieurs renommés dont il s'entoure constamment tout au long de ses campagnes. (André CORVISIER).

Comme Napoléon loin après lui - qui a lu beaucoup sur lui - il s'entoure d'équipes de techniciens, ingénieurs et scientifiques de toute sorte, qui l'aident dans ses conquêtes, mais qui surtout, après celles-ci, doivent assurer le rayonnement de son pouvoir et des connaissances acquises. Dans le récit des campagnes militaires, on devrait bien plus mettre l'accent sur ce qui fait le succès des armées : la logistique, le renseignement, son accompagnement sur tous les plans, y compris sur des aspects jugés peu reluisants par une certaine morale.

Pour finir, il entreprend la conquête des marches de l'Empire achéménide : le Punjab. Lequel malgré la connaissance du relief - et la présence des éléphants de guerre - des rois rencontrés, il atteint les limites : ses troupes refusent de le suivre davantage. 

Depuis le départ de Macédoine, quelque 25 000 km avaient été couverts. Le retour s'effectue par terre et par mer jusqu'à Babylone, où Alexandre meurt brusquement (323 av JC). Tout au long du parcours et surtout au retour, Alexandre tente de pérenniser son entreprise par une fusion - mal acceptée d'ailleurs - entre les éléments civils et militaires macédoniens et perses, jusqu'à imposer des mariages gréco-perses parmi les supérieurs de l'armée et jusqu'à endosser les caractéristiques d'un roi oriental. Mais, après avoir vaincu tous les ennemies extérieurs, les rivalités internes prennent le plus d'importance dans les événements, et ce sont ces rivalités, après sa mort, qui contribuent à l'éclatement de l'Empire macédonien : les chefs d'armée se partagent les territoires. 

    Dans son enquête sur les sources de la guerre, Alain JOXE qualifie l'action d'Alexandre le Grand de "parcours sans défaut".

"Quand Alexandre, explique-t-il, succède à son père, à l'âge de vingt ans, il doit d'abord conquérir son propre héritage. cet héritage ne consistait pas seulement dans le royaume de Macédoine, mais dans la relation d'hégémonie particulière que Philippe avait imposée à la Grèce tout entière et qui affirme un nouveau critère du politique : les Grecs sont tous amis, leur ennemi est le Perse. C'est la paix générale, grâce à la fédération des cités : son conseil fédéral qui se réunissait à l'époque aux grands jeux (Olympie, Delphes et Némée), et son comité exécutif, siégeant à Corinthe. Le roi de Macédoine ne faisait pas partie de la ligue mais était hêgemôn à vie de la Grèce et, si le conseil fédéral décidait la guerre, il devait en confier la direction à Philippe. Philippe décidait en fait, de bien des choses et en particulier, en 338, il avait entraîné le conseil à déclarer la guerre à la Perse. Nommé autocrate (commandant avec pleins pouvoirs), terme qui servira plus tard à traduire le latin imperator, il interdit à tous les Grecs de servir les Perses, même comme mercenaires, mesure notoirement dirigée contre les Spartiates. C'est au moment où l'avant-garde de l'expédition était en train de franchir les détroits que Philippe est assassiné à l'âge de 46 ans. 

Le programme politique d'Alexandre était donc tout tracé par la définition de la paix et par le commandement de guerre, mis en place par son père. C'est un système qui, comme le pouvoir d'Athènes, jouit d'une "légitimité extérieure" fondée sur l'opposition à l'Empire perse, mais dépassant Athènes et ce que j'ai appelé le "code de Marathon". Le roi de Macédoine avait su imposer aux cités ce que Raymond Aron appelle une "paix d'hégémonie", par opposition à une "paix d'équilibre" et à une "paix d'Empire". Cette paix d'hégémonie définit le nouveau critère du politique en action. Alexandre est prêt à opérer ce bond qui va faire passer les Grecs de l'échelle de l'hégémonie intérieure à celle de l'Empire extérieur.

Le premier soin d'Alexandre est d'assumer entièrement ce code de légitimité politique. Or les cités grecque pensent le moment venu de secouer le joug". On pourrait se demander pourquoi, mais il suffit d'avoir en tête que cette situation politique ne plait pas à tous, et notamment à tous ces marchands qui ont fait auparavant d'une certaine prédominance maritime la base de leurs enrichissements. A tout honneur politique de plus, se rattache toujours des "préférences" économiques, en clair une certaine forme de tributs, même s'ils n'en portent pas le nom (n'oublions pas que la pratique des "otages" est toujours en vigueur ; l'honneur pour des jeunes aristocrates ou des fils et des filles de princes de vivre à la cour de la Macédoine est obligatoire...). "Il faut, poursuit notre auteur, réaffirmer à la fois l'unité-amitié de la Grèce et la dominance macédonienne. Dès la mort de Philippe, Démosthène, à Athènes, avait envoyé un ambassadeur au Grand Roi (de Perse) afin d'appuyer sur les Perses la fin du système macédonien : le "code de Marathon" est bien mort ; Thèbes qui, depuis Epaminondas, avait quelque titre à l'hégémonie, avait prétentieusement proclamé "l'indépendance de la Grèce". Les mouvements centrifuges pro-perses reprennent donc partout. Pour les arrêter, Alexandre se montre très modéré à l'égard d'Athènes qu'il considère comme une alliée qui n'a pas encore compris son dessein. Il se contente d'obtenir l'exil de deux conjurés (ce qui, à l'époque est très, très généreux...). Son propos est, en effet, clairement d'assumer l'héritage économique et politique de la cité attique et de se lancer avec l'approbation d'Aristote, son maître, à la conquête d'un empire dont les limites en Asie Mineure avaient été depuis longtemps proposées par Isocrate : une grèce qui s'arrêtait aux limites du royaume de Sardes et à la Cappadoce. Par contre, il marque durement son irritation contre les Béotiens en faisant raser thèse (plus dans les moeurs de son temps...) (...). Cet acte de terreur assoit son autorité : il établit, contre Thèbes, la hiérarchie, forme de critère d'action militaire. Il peut reprendre le projet d'expédition et se lancer à la conquête de l'Asie."

"Il faut noter qu'il se dote d'un outillage humain particulier aux conquérants : la duplication des logiciels de communication (politique) et de commandement (militaire) par des personnages "fidèles" à l'original. De tels "alter ego stratégiques" sont indispensables dans l'Antiquité et jusqu'à l'invention du télégraphe, étant donné les lenteurs de communication ; tous les conquérants en ont disposé. Mais ce n'est pas la seule raison qui est plus fondamentale et plus abstraitement liée au rôle de la "mémoire" en stratégie des moyens : tout homme politique, sur un itinéraire stratégique, a besoin d'alter ego (...). Ceux-ci sont susceptibles d'être transportés avec le conquérant ou, au contraire, laissés en arrière, fournissant ainsi au conquérant une sorte de don d'ubiquité. L'alter ego, qu'il laisse en arrière pour veiller sur la Grèce est Antidater, un doublet de Philippe, un ancien compagnon de son père qui se chargera fidèlement d'assurer ses arrières et de le représenter comme "toujours présent" en Macédoine et en Grèce, bases de départ de la conquête. Il enmène avec lui un autre alter ego de Philippe, Parménion, vieux guerrier qui représentera l'ancien code politique macédonien à la fois hiérarchique et égalitaire, pendant toute la conquête de l'Empire acheminée." Si Alain JOXE emploie le mot alter ego, expression forte en comparaison de "représentant du roi ou de l'empereur", c'est pour montrer que physiquement, ce personnage est Alexandre personnifié sur place, avec toute son aura et toute son autorité, sa personne étant aussi sacrée que lui, et son action étant quasiment la même, en tout cas présentée comme exactement la même...

"Du point de vue du "critère du religieux", Alexandre est un héros de la pluralité divine (de son vivant, faudrait-il souligner...). C'est avec l'appui de tous les dieux possibles (de toutes les villes hêgémôn) qu'il se prépare à affronter les Perses. Ceux-ci, malgré leur flexibilité administrative, constituaient un système monothéiste militant, marquant, chaque fois que cela paraissait nécessaire, la prééminence absolue du Dieu unique du mazdéisme, et se mettant à dos les temples d'Egypte et de Babylone (seul Yahvé trouvant grâce à leurs yeux). L'unification de la politique d'Empire et de la religion d'Empire, tentation récurrente des empires asiatiques, minait la politique acheminée." Alain JOXE montre bien le contraste entre les deux conceptions du religieux et du politique que cela constitue. C'est pourquoi la conquête d'Alexandre se fait sur tous les points de vue économique, religieux, politique, militaire. Et cela est sans doute le plus essentiel, que de concevoir une invasion globale des territoires et des mentalités. Car cette conquête, dans les faits concrets, n'est jamais qu'un parcours sinueux de lieu en lieu stratégique, à travers des reliefs souvent hostiles. Mais un parcours, même limité géographiquement aux pourtours des villes et des voies terrestres ou maritimes, qui résonne alentours, de proche en proche, dans chaque village, idéologiquement.

La conquête d'Alexandre se fait ensuite en trois étapes très nettes (...). La première est la conquête de la Méditerranée orientale (et ses quatre zones de conquêtes) : des villes d'Ionie, de cette partie de l'Asie Miennes jusqu'à l'Haly, l'ancienne royaume de Crésus, de la côte phénicienne, en particulier de Tyr, de l'Egypte où il est accueilli en libérateur et fait Pharaon (à la suite d'un pèlerinage au temple d'Amon où il se pense investit d'une mission divine - car en fait Alexandre est aussi sujet au mysticisme que ses contemporains...).

"Ces quatre zones de conquête sont précisément celles qu'Athènes n'avait pas réussi à maîtriser ou à détruire. il n'y manque que l'Italie et la Sicile. Jusque là le Macédonien est bien l'héritier du rêve impérial athénien. Mais en restaurant les cités ioniennes et en détruisant la puissance de Tyr (vieux rêve grec), il s'engage à maîtriser la fonction d'échange de l'économie-monde de l'Orient tout entier. Puis, en assumant la royauté pharaonique, il ne cherche pas tant à comprendre les recettes de production planifiée étatique qu'à s'imaginer comme "Dieu" de tout le bassin oriental de la Méditerranée et donc de réarticuler l'un sur l'autre les composants hétéroclites qu'étaient l'Egypte pharaonique, la cavalerie macédonienne et la cité grecque. La fondation d'Alexandrie permet à l'hellénisme de se greffer directement sur le système productif de la grande usine à grains d'Egypte (le grenier du monde antique... très loin des espaces désertiques actuels) et d'en faire les bases arrière du réseau international des cités marchandes. Le projet d'expansion de l'hellénisme cesse de rester tributaire, comme cela avait été le cas d'Athènes, d'une agilité chrématistique marginale (basée sur la bonne gestion d'une petite mine d'argent) d'une flotte dont la valeur repose sur le sens civique du démos et d'un réseau de comptoirs toujours menacés. C'est, avec un changement d'échelle, un nouveau mode d'articulation de la cité sur la paysannerie asiatique. En installant la cité grecque au flanc même du delta du Nil, comme le centre d'un nouveau grand racket, Alexandre va bien au-delà des petites entreprises coloniales des cités grecques, y compris d'Athènes. On peut dire que l'hellénisme a trouvé dans l'Egypte sa banque, mais aussi que l'Egypte a trouvé dans le Macédonien son soldat. La relation de hiérarchisation ambiguë entre pouvoir militaire et pouvoir économique n'est jamais stable, mais c'est une oscillation perpétuelle entre la domination de l'un ou de l'autre."

D'ailleurs, il y a sans doute une autre façon de raconter l'histoire de la Méditerranée en se centrant sur l'Egypte, pivot de puissance romaine plus tard, et pivot de puissance arabe encore plus tard....

"Autrement dit, au terme de cette première tranche de conquêtes, à laquelle sans doute la plupart des Grecs et des Macédoniens auraient souhaité qu'il se limite, Alexandre a fait l'unité politico-militaire du monde de la Méditerranée orientale : il en est devenu l'"empereur" au sens que nous donnons à ce terme. Tout se passe, en outre, comme si par le contact avec le dieu Amon en Egypte, il était aussi chargé d'une mission d'agrégation sans fusion et sans combat de la pluralité divine et agissait en fonction du critère religieux comme Sauveur. Enfin lui-même, en tant que conquérant militaire, découvre qu'il ne peut s'arrêter, n'ayant fait qu'écorner l'ensemble d'une économie-monde dont il pressent les prolongements et l'appel, au-delà des rives de sa mer : c'est le début de la poursuite qui l'amènera au fond de l'Asie.

La deuxième étape commence alors, il entre en Babylonie et, après avoir battu Darius à Gaugamèles, il pénètre en vainqueur à Babylone qui se donne à lui, sans résistance, comme l'Egypte. Alexandre se fait alors consacrer dans l'antique temple de Marduk. Il collectionne les divinités protectrices. Il est le contraire d'un conquérant agissant au nom d'un dieu contre les autres dieux ennemis. Il rejette la confusion du politique et du divin. Le voici donc en possession, sans contestation, des deux noyaux préhistoriques où est apparu l'Etat. Il doit, alors, poursuivre encore le Roi en fuite et détruire le lieu d'origine de la puissance perse, Persepolis, qu'il pille et rase de fond en comble. Puis il se rue à la poursuite de Darius, jusqu'à Esbatane et dans les régions plus lointaines de la Perse profonde, jusqu'en Afghanistan à la conquête des satrapies perses d'Asie centrale qui touchent aux barbares nomades des steppes.

L'itinéraire suivi n'est pas celui qui avait naguère servi à la constitution de l'Empire de Darius (...), la Perse avait conquis les terres hautes de Médie, et l'Anatolie jusqu'à l'Ionise avant de conquérir la Babylonie. Alexandre ne suit pas l'itinéraire inverse des Achéménides : une fois absorbée l'Asie Mineure hellénisée, il s'attaque aux vieux noyaux irrigués, centres de haute productivité de l'économie-monde, nilotiques et mésopotamiens, de la "genèse" de l'Etat, accoutumés depuis des millénaires à vivre par phases sous le joug militaire de quelque peuple marginal conquérant venu du nord. C'est ensuite seulement qu'il se lance à la conquête violente des bases de départ du système achéménide, remontant de la base au sommet de cet organigramme fondamental."

Alain JOXE veut guider le lecteur vers ce qu'il juge important dans les conquêtes : les itinéraires de conquêtes, qui touchent tour à tour les centres importants des royaumes ou empires constitués auparavant, autant de villes, de place-fortes, de centres commerciaux ou même de noeuds de circulation des hommes et des marchandises, des lieux de richesses, qu'elles y soient produites ou qu'elles y circulent obligatoirement, compte tenu des contraintes géographiques et climatiques. Il ne s'agit bien évidemment pas d'investir tout un territoire, mais de se servir de la maîtrise de tous ces lieux pour constituer un Empire, une entité politique - surtout politique, générateur de tributs et d'impôts - reconnue sur l'étendue "utile" de ce territoire. Et pour cela, il faut passer par des chemins, des routes, terrestres ou maritimes, "sécurisés" qui permettent de tout canaliser : marchandises, esclaves, honneurs....

D'ailleurs notre auteur fait une pause dans la description des campagnes d'Alexandre pour l'écrire clairement : "Considérons un instant que l'organigramme fondamental de tout Empire est l'organigramme du racket, c'est-à-dire le parrainage par un groupe violent d'un groupe producteur. Alexandre procède dans un certain ordre : il cherche à retrancher le fondement économique de la puissance acheminée avant d'attaquer son système militaire. Il "libère" les terres basses et les grandes organisations hydrauliques pour conquérir ensuite les plateaux iraniens d'où étaient issues les aristocraties cavalières conquérantes de la nation perse."

Vu l'étendue de ces conquêtes, "il utilise cependant immédiatement la société perse comme pépinière de fonctionnaires et réalise, précisément à l'issue de cette deuxième tranche de conquêtes, la fameuse opération de mariage collectif qui scelle l'unité des Perso-Macédoniens pour la domination de l'Egypte-Babylonie. Mais il agit toujours dans le respect des usages des temples (qui pourtant attirent par leurs richesses, notons-le, les convoitises de ses troupes), ces conservatoires de savoir politique antérieurs à l'invention de la guerre de conquête et qui l'ont coopté comme leur héros (et protecteur...).

En quittant les rives de la Méditerranée, Alexandre fut conduit à "changer de nature", c'est-à-dire à modifier quelque peu son code de conduite politique. Il entre en opposition avec le vieux lieutenant de son père, Parménion, qui non seulement s'est déclaré hostile à la conquête au-delà de l'Hales, et se serait contenté des propositions de Darius, mais encore s'oppose nettement à l'orientalisation du pouvoir du roi qui tente alors d'imposer aux Macédoniens la prosternation rituelle. Alexandre doit (donc) faire exécuter cet anti-héros, dépassé par les dimensions nouvelles de l'entreprise de conquête et dont la critique devient insupportable non pas en en soi, mais dans le lieu où il s'est transporté." Il faut bien voir que les spectateurs de cette querelle ne sont pas seulement les éléments de l'armée et/ou toutes les équipes qui vont avec, mais également - et surtout sans doute - (car enfin, ces hommes grecs sont habitués aux débats, même un peu chauds...) tous les dignitaires et les populations conquis, qui ont, eux, une notion tout autre de l'autorité d'un chef...

"La troisième étape de la conquête est celle qui va le mener en Inde jusqu'à l'Indus et le verra naviguant au retour, par le golfe persique. Sans s'étendre sur cette entreprise étonnante, il faut rappeler que la victoire d'Alexandre en Inde est une demi-victoire seulement, qu'ils se rend si bien compte de la fragilité de son succès qu'il conserve son titre de roi à Porus, le vaincu de la bataille de l'Hydaspe et, finalement renonce à poursuivre au-delà, vers le Gange, sous la pression de ses troupes qui estiment que, cette fois, les limites sont atteintes (et, disons-le, les pertes bien plus importantes...)". Alain JOXE pose bien la question : quelles limites? Car il ne s'agit là pas seulement d'impasses ou de demi-impasses militaires. Il y a aussi chez Alexandre sûrement le sentiment que la retraite risque d'être plus périlleuse que l'avancée. 

"Pour Alexandre, qui plaide sur le front des troupes macédoniennes assemblées sur la rive du fleuve Hyphase, en faveur de la poursuite de l'expédition, ils ont atteint la limite au-delà de laquelle on a intérêt à continuer plutôt qu'à revenir en arrière, parce que, la terre étant entourée par l'océan, on est presque déjà, en allant plus loin, sur le chemin du retour. En outre, un conquérant qui retourne strictement sur ses pas a l'air battu. Alexandre vit dans une géographie fantasmatique, fondée sur les périples phéniciens et déformée par une sorte de besoin maladif de poursuivre indéfiniment, toujours plus avant, l'exploration du monde (...°). Notre auteur est peut-être un peu sévère : le fantasme d'Alexandre est simplement fondée sur les connaissance cartographiques de l'époque (n'a-t-il pas d'ailleurs avec lui les cartographes les plus compétents de son temps, qu'ils soient Grecs ou pas?...), et la lassitude de ses troupes ne provient pas seulement de leur fatigue et de leur vieillesse. C'est que ses chefs sont là de fait qu'ils ne peuvent pas réellement profiter de leurs conquêtes (dont en plus ils sont mis en demeure de partager avec des conquis...). Ils désirent, comme le rappelle d'ailleurs Alain JOXE que la conquête soit réservée à un continent plus frais qu'on va recruter en Grèce au retour.

"La vision de la conquête qu'Alexandre et ses compagnons partagent sans aucun doute, c'est que l'Empire se fabrique par l'expédition, qui prend les peuples comme au lasso dans le cercle de sa marche triomphale. Le seul argument présenté par les militaires, c'est leur fatigue et donc  un doute sur l'espace qu'il reste à parcourir en poursuivant en avant." Après tout, les cartes semblent devoir être modifiées au fur et à mesure qu'on avance. "Doute justifié : le tour de l'Afrique n'est pas aussi court que l'imaginait Alexandre. Il n'est pas possible d'y parvenir en poussant vers le Gange. C'est avec prudence et bon sens (les cartographes devaient sans doute se diviser eux aussi...) que les Macédoniens souhaitent une relève. Mais dans leur contre-argumentation, il y a le rappel de deux directions stratégiques, bien plus efficaces et plus raisonnables pour la constitution d'un Empire hellénique centré sur la Grèce : l'expédition en Mer Noire, l'expédition de Carthage et contre l'Afrique au-delà de Carthage, jusqu'aux colonnes d'Hercule, mais en passant par la Méditerranée. Alexandre furieux s'est retiré sous sa tente. Puis, finalement, il accepte l'opinion du peuple. En renonçant à poursuivre, au-delà de l'Hyphase, toutefois, il ne revient pas sur ses pas mais envoie une partie des troupes longer par le désert la rive du golfe persique, tandis que lui joint par mer l'Inde et la Mésopotamie. Il a touché les limites de son économie-monde : celle qui s'était d'ailleurs organisée dès les premiers empires sumériens. Mais il n'a pas su cependant remplir le contrat divin qui lui avait été suggéré par les prêtres d'Amon et doit renoncer à unifier les trois Temples (Egypte, Mésopotamie et Inde). Dans la tradition arabe et persane, Alexandre est un héros précurseur de l'Islam : il a, en effet, rassemble un instant toutes les terres du califat, et fondé à ce carrefour des trois continents le "Dar" commun des navigateurs, des marchands, des irrigateurs, des montagnards et des nomades, mais sans la révélation du Dieu unique."

 

La bibliographie sur Alexandre le Grand est surabondante.

Pour les sources antiques :

Flavius ARRIEN, historien romain de langue grecque du IIème siècle (95-175), avec L'anabase ou Expédition d'Alexandre qui donne une description fiable et détaillée des campagnes militaires, la source préférée des auteurs contemporains. On trouve des extraits de L'Anabase d'Alexandre le Grand, dans une traduction de Pierre SAVINEL, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990. Ces extraits sont tirés d'un ouvrage, qui reprend aussi le texte "Flavius Arrien : entre deux mondes, de Pierre VIDAL-NAQUET : L'Anaphase d'Alexandre le Grand, éditions de Minuit, 1984.

La Vulgate d'Alexandre Le grand, qui mêle faits tangibles et légende, écrite par CLITARQUE, contemporain de la conquête de l'Asie, est la source commune des historiographies antiques, Didore de Sicile, Trogue-Pompée et QUINCE-CURCE. On l'oppose parfois, même si on en tire souvent des éléments, à l'Anabase d'ARRIEN et des écrits de PLUTARQUE, lesquels s'inspirent des Mémoires d'ARISTOBULE et de PTOLÉMÉE, deux lieutenants d'ALEXANDRE LE GRAND. On peut se référer pour bien s'y retrouver à Historiens d'Alexandre, Les belles lettres, 2001. 

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988, Alexandre le Grand, rédaction de R. LONIS. Pierre BRIANT, Alexandre le Grand, PUF, Que sais-je?, 2005. CLOCHÉ, Alexandre le Grand, 1961. John Frederik Charles FULLER, The Generalship of Alexandre the Great, Londres, 1958.

 

STRATEGUS

 

 

Partager cet article
Repost0
27 septembre 2017 3 27 /09 /septembre /2017 12:53

    L'Empire assyrien est considéré comme le premier empire militaire qui dépasse les différents systèmes bâtit autour des cités-Etats précédents. 

   Rappelons avec Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND que l'Empire assyrien vient après de "brèves tentatives d'instaurer un Empire tel celui de Sargon, ou celui, plus durable, de Babylone. Quant à l'Egypte, elle ne se militarise qu'à partir du Moyen Empire avec la XVIIIème dynastie, celle des Ramsissides.

"Placée au nord de la Mésopotamie, l'Assyrie se trouve dans une position de grande vulnérabilité vers les XVe-XIVe siècle avant notre ère. Au Sud, Babylone, alors dominée par les Kassites, à l'est, les montagnards agressifs du Zagros, au nord, le royaume de Mitanni.

L'Assyrie se dote, au XIVe siècle (...), d'une armée remarquable, fondée sur une infanterie lourde, disposant d'armes en fer et d'instrument de siège. L'expansion assyrienne connait deux phases bien distinctes : 

- du XIVe au XIIIe siècle ;

- du IXe au VIIe siècle (Nouvel Empire).

Au cours de la première phase, les Assyriens conquièrent le royaume de mitanni, mais au-delà, la puissance hittite reste considérable, et les Assyriens se heurtent au royaume d'Ourartou qui leur tien tête. En revanche au sud, les Assyriens l'emportent sur les Kassites et s'emparent de Babylone. La désagrégation de l'empire hittite au début du XIIIe siècle offre à l'Assyrien la possibilité de s'étendre en direction de la Méditerranée où elle rencontre par ailleurs une vive résistance de la part des Araméens.

La grandeur militaire de l'Empire assyrien est surtout le fait du Nouvel Empire (...), qui perfectionne l'outil militaire unique à l'époque qu'est l'infanterie assyrienne. Une série de grands souverains conquièrent la Syrie, contrôlent à nouveau l'ensemble de la Mésopotamie et s'emparent de l'Egypte, constituant ainsi le plus vaste empire de la région avant celui des Achéménides au Ve siècle avant notre ère.

Tiglathpileser 1er (1115-1077) restaure brièvement la grandeur assyrienne et introduit l'usage systématique de la terreur qui compense l'infériorité numérique des Assyriens, très souvent en lutte sur plusieurs fronts. La guerre devient une activité chronique, saisonnière et rentable, ayant pour but l'appropriation violente des biens et des personnes (esclave).

Tiglathpileser III (745-728) étend encore les régions contrôlées par l'empire jusqu'en Egypte portant la logistique de l'Assure jusqu'à ses limites. Shalmaneser V (126-722) écrase la rébellion des Araméens de Damas et celle de leur allié, le royaume d'Israël, qu'il détruit (722) ; une partie de la population d'Israël est déportée en Mésopotamie. Le royaume de Judée est abattu par Sennacherib (705-682), et Esarhardon (681-670) conquiert la Basse-Egypte, puis Memphis (671). Assurbanipal III (668-625) est le dernier de la grande lignée des souverains assyriens qui, avec ténacité, poursuivent une politique expansive dont l'issue leur sera fatale lorsque leurs lignes de communication s'étendront au-delà de la  capacité de contrôle du pouvoir central.

L'Empire assyrien s'effondrera brusquement en - 612 sous l'offensive conjuguée des Mèdes, des Babyloniens et des Scythes.

Le zénith de l'armée assyrienne se situe entre le VIIIe et le VIIe siècle. Peut-être pouvait-elle compter jusqu'à 150 000 hommes - un chiffre très rarement dépassé avant le XVIIe siècle de notre ère. Elle comprenait, outre l'infanterie et la cavalerie, des corps spécialisés de sapeurs, de génies, d'infanterie de montagne. L'art du siège était déjà pleinement maitrisé. Bien que la cavalerie soit développée, le chariot, pour les dignitaires, reste à l'honneur lorsque le terrain est propice. La logistique assyrienne permettait à l'armée d'opérer jusqu'à 1 500 km de ses bases."

    Ce petit rappel, inutile pour ceux qui connaissent bien l'histoire de l'Antiquité, permet de bien situer dans le contexte spatial et temporel, un certain nombre d'éléments qui expliquent l'expansion et le maintien d'un Empire. Certaines méthodes et réalisations inspirent bien après sa disparition, nombre d'autres empires et font partie d'un "savoir stratégique" plus ou moins bien maitrisé.

   André CORVISIER rappelle que "la stratégie des "Sargonides" consista à implanter des forteresses contrôlant un réseau routier chez les peuples vaincus et à y installer des prisonniers de guerre enrôlés. A partir de ces bases, ils lancèrent des expéditions chez les voisins destinées à lever des tributs, véritable razzias d'Etat qui soutenaient l'économie du royaume. Les résistances étaient réprimées avec férocité et donnaient lieu à de véritables mises en coupe réglée.

La royauté assyrienne faisait du souverain le champion des dieux et lui résister était un péché et un crime. Une organisation commune s'étendait sur militaires et civils et s'appuyaient sur les "fidèles du roi" (ardenes) qui lui devaient obéissance en échange d'aide et protection, obligations établies par un engagement juré lors d'une cérémonie. Les ardenes fournissaient au roi, fonctionnaires, officiers et soldats dévoués. Tous les sujets avaient le droit de renseigner le roi. Les informations étaient recueillies et centralisées par les gardes du roi", sorte de Deuxième Bureau. Les "yeux et les oreilles du roi" utilisaient l'action des Dajjalis ou éclaireurs qui sillonnaient les pays vassaux et le roi entretenait à l'étranger de nombreux espions. Les transmissions étaient assurées par des courriers express et par des signaux de feu.

L'armée assyrienne réalisa une synthèse entre la traditionnelle phalange sumérienne de fantassins lourds et les enseignements des Hittites concernant le cheval, l'usage du fer et les chars. Les troupes étaient organisées suivant le système décimal, avec des cadres très hiérarchisés (...). L'infanterie se composait d'archers et de "boucliers", fantassins lourds armés de piques et d'un grand bouclier. La ligne de combat était composée de binômes archer/bouclier, le bouclier protégeant les deux hommes. Les Assyriens perfectionnèrent les chars, mais ceux-ci devinrent plus lourds, montés par un maitre de char, un cocher et un ou deux "tiers-charristes". On y retrouvait aussi le binôme archer/bouclier. De plus ds chars étaient destinés au transport des hommes et des armes. Ainsi s'étaient constituée une sorte d'infanterie montée."

Après avoir détaillé en quoi consistait leur charrerie et leur corps de génie, André CORVISIER note une caractéristique, réputée parmi les contemporains, de l'Empire des Assyriens. "L'Empire des Assyriens reposait en partie sur la terreur inspirée aux adversaires, dont ils firent une arme de dissuasion. Tandis que les Annales qu'ils ont laissées exaltaient l'invincibilité des rois, les bas-reliefs montraient complaisamment les supplices infligés aux ennemis. Par contre, les correspondances conservées, étudiées par Mme (Florence) MALBRAN-LABAT (L'armée et l'organisation militaire de l'Assyrien d'après les lettres des Sargonides trouvées à Ninive, Genève-Paris, 1982) laissent une image assez différente et beaucoup plus terre à terre de la vie des soldats. Quoi qu'il en soit, les Assyriens suscitèrent beaucoup de haines et succombèrent à une coalition des peuples voisins (prise de Ninive, 612 av JC)." On peut consulter, comme l'auteur, le livre de J. F. ROLLAND, Aristocrates et mercenaires au Moyen-Orient, dans Histoire universelle des armées, tome I, chapitre III.

      Traitant de "l'impasse assyrienne", Alain JOXE décrit les caractéristiques de cet Empire en sociologie de défense. 

"L'Empire militaire de Rome fut capable de "coller" ensemble un Etat logistique ancien, comme l'Egypte, une nébuleuse de cités marchandes ouvertes, comme la Grèce, un conglomérat de tributs comme la Gaule, sans les confondre ni les homogénéiser ni chercher à le faire par la violence au service de l'organisation. Pourquoi? Parce qu'on savait déjà en Orient, stratégiquement parlant, depuis fort longtemps, que quand c'est l'organisation du militaire qui l'emporte sur tout autre facteur, et se mêle d'accompagner dans le détail, de manière totalitaire, chaque relation de production par une relation de menace, il arrive que le système cesse assez rapidement de jouer le rôle "néguentropique" qui est celui de toute organisation politique."

Par néguentropie, notre auteur entend un facteur d'organisation des systèmes sociaux et humains, qui s'oppose à la tendance naturelle à de la désorganisation (entropie), extension de la notion exposée d'abord par  le physicien français Léon BRILLOUIN (La science et la théorie de l'information, 1956) pour les systèmes physiques, reprenant là un concept initialement introduit par le physicien autrichien Erwin SCHRÖDINGER en 1944 dans son ouvrage Qu'est-ce que la vie? Cette notion de néguentropie dans les systèmes sociaux est utilisée entre autres par Edgard MORIN (La nature de la société, 1974).

"L'histoire de l'Empire assyrien est, à cet égard, exemplaire. La production de destruction devenant supérieure à la production de structure organisationnelle, l'Empire assyrien s'est effondré d'un seul coup, cédant la place à une restauration de l'Empire babylonien dans une zone de souveraineté réduite au vieux territoire de "Sumer et Akkad". Celui-ci renoue alors avec de vieilles coutumes sécuritaires bien plus logistiques et pacifiques que "militaristes", l'achat du daprt des barbares ou leur mercenarisation."

"Ce qui s'est passé en Mésopotamie entre 1375 et 1047, puis, surtout, entre 909 et 612 av JC concerne très précisément le rapport entre la technique militaire, sans cesse perfectionnée par les Assyriens et les techniques agricoles; également perfectionnées sous leur Empire, mais insuffisamment. "Colosse aux pieds d'argile", l'Empire assyrien s'est souvent démantibulé, comme aujourd'hui l'Empire soviétique et demain, peut-être, l'Empire américain. Avec les Assyriens, on était sorti du train-train socio-militaire qui entrainaient les peuples du croissant fertile dans des cycles sans fin de prospérité et d'invasion. Les Assyriens sont des volontaristes de l'ordre et de la mise au pas.

C'est sans doute, poursuit-il, sous l'Ancien Empire assyrien que fut mis au point, dès 1800 (...) pour la première fois, une organisation militaire basée sur un recensement général fournissant l'assiette des milices locales et l'incorporation des recrues dans des unités permanentes, jouissant de congés réguliers ; en outre, l'organisation d'une intendance et d'un service de renseignements. Ces principes d'organisation ont peut-être servi de modèle à l'Empire babylonien de Hammurabi qui leur succède. Mais refoulés une première dois dans leurs bases de départ, les Assyriens, entre l'Ancien et le Moyen Empire, paraissent avoir subi une lobotomie (en fait, pensons-nous, la transmission culturelle de génération en génération n'est pas toujours réalisée...) : tout en restant fidèle au système des milices locales rassemblées sous commandement royal pour la guerre, ils ont oublié l'intendance. La "production de milices" est immédiatement vouée non pas tant à la défense ou à la conquête qu'au pillage. Ils commencent leur expansion par des razzias sur les peuples voisins qu'ils ne cherchent pas nécessairement à conquérir. Ils ont inventé dès le Moyen Empire, sous Salmanasur Ier (1273-1244) et Tukulti Ninurta Ier (1243-1207), la pratique du génocide et de la déportation massive destinées à détruire la substance des nations soumises et à les transformer en commandos de travailleurs déracinés. L'extension maximale de l'Empire est atteinte sous Téglath-Phalasar Ier, puis les Assyriens retournent à leur noyau primitif, redevienne un royaume.

Ayant résisté aux Araméens qui bouleversent tout vers 1050, les Assyriens reconstituent encore une fois leur royaume vers 900, puis un Epire conquérant, en se conduisant selon les normes destructrices inventées au Moyen Empire. Evidemment, ils finissent par imposer leur souveraineté sur les provinces ainsi soumises et dépecées. Mais ils continuent à y conserver une mentalité de conquérants pillards. Le pouvoir royale ne se renforce pas au cours de cette expansion rapide mais, au contraire, doit déléguer ses prérogatives locales à une très haute noblesse militaire de cour qui finit par se mettre à dos non seulement les provinces mais la "petite noblesse assyrienne" dépourvue de responsabilités politico-économique. Une première révolte de la petite noblesse d'Assyrien est écrasée en 827 avec l'appui de Babylone (qui préfère le maintien d'un roi affaibli par de grands apanages). Il faut attendre le règne de Téglat-Phalasar III (746-727) pour que triomphe une révolution de la petite noblesse qui s'empare du pouvoir royal et restaure le pouvoir central du roi, éliminant les grands gouvernerais nobles. Le roi organise alors une armée permanente mercenaire d'origine étrangère, qui constitue à la fois sa garde et le noyau du dispositif militaire d'annexion. Mais la stratégie de l'Empire peut se ramener à une tentative constante de s'emparer et de contrôler les centres de production anciens et rationalisés du monde antique, à savoir la Babylonie, l'Elam et l'Egypte.

Cet accès aux sources principales du surplus, ce parasite, sont évidemment rendus nécessaires à l'entretien d'une armée qui devient la spécialité assyrienne et le lieu d'une extraordinaire activité novatrice, mais qui est, par là même, très coûteuse. Par cette définition dans ce qu'elle a de général, c'est-à-dire comme parasite, la stratégie impériale assyrienne est comparable à l'Empire de Rome : le rapport entre l'Occident romain et l'Orient est conforme au rapport entre l'Assyrien et la Babylonie/Elam/Egypte. Un système militaire supérieur domine pendant un cycle un système de production supérieur. Mais la priorité stratégique des Assyriens reste la domination directe des zones de production et non leur "protection" (comme ce fut le cas de Rome, qui fut même "cooptée protectrice" en Asie). Cette tâche de pillage/parasitage détourne les souverains de veiller sur la frontière nord, et c'est de là que viendront les envahisseurs.

L'équilibre social interne, et notamment le triomphe d'une classe de petits notables locaux, ne créa pas les conditions les meilleures pour permettre au roi d'accumuler des ressources, et la vocation militaire du système assyrien est lancée aussi par l'avidité de cette noblesse nombreuse. Jusqu'au bout, les Assyriens organiseront leur expansion et leur défense intérieure sur le mode purement militariste de l'épreuve de force, de la déportation, des tortures et du massacre. Dans le déferlement de l'invasion scythe qui suit la mort d'Assourbanipal en 631, l'Assyrie, battue militairement ne peut pas se protéger. Le pharaon Néchao, qui s'est affranchi des Assyriens, n'a sans doute pas la force de battre les Scythes, mais il achète, sans problème, leur départ d'Egypte.

Cet épisode est exemplaire : en se consacrant à sa machine militaire permanente et à son amélioration des ressources excessives, l'Empire assyrien n'avait-il pas fait courir un risque aux deux grands foyers de civilisation? Celui de voir partout la mort, le génocide, le pillage, l'emporter et détruire au lieu de protéger les techniques néolithiques de l'agriculture communautaire irriguée et de l'économie royale-sacerdotale planifiée, qui sont l'ornement de l'humanité du IVème millénaire au VIIe siècle avant JC? Ne fallait-il pas renouer avec une coutume moins coûteuse, illustrée par Néchao : e défendre des barbares par des dons, les utiliser comme sa propre armée et par là, les civiliser?

Lorsque les Assyriens s'effondrent, battus par les Mèdes (...), c'est sous les coups d'armées ui se sont toutes formées à leur école. Il faut certainement une grande habileté à l'Empire néo-babylonien qui se reconstitue, et à la dynastie saute qui fait renaître l'Egypte, pour remettre en place un système plus traditionnel d'équilibre. Ce qui est visible, c'est que les techniques de production stagnent tandis que les techniques de destruction ont fait un bond en avant. Si un "chercheur" de cette époque avait été conscient de cette tendance, il aurait sans doute cherché à définir quelles étaient les techniques proprement militaires transposables en techniques de production, de telle sorte qu'une partie du progrès des forces destructives soient réinjectées dans l'intensification de la production." Notre auteur consacre par ailleurs dans son étude de sociologie de défense énormément de pages sur le système militaire romain et sans doute considère-t-il que l'Empire a réussi en partie cela, à travers notamment la légion.

"Une des pratiques que la terreur militaire assyrienne avait rendue possible, c'était l'arrachage de populations entières à leur pays d'origine, leur réduction massive en esclavage, leur déportation par le Roi dans le lieu qu'il décidait pour telle tâche productive qu'il envisageait. Le résultat de cette série de brassages (qui, notons-nous est réalisé avec beaucoup moins de violences ailleurs et dans un autre temps...) avait été , paradoxalement, l'homogénéisation de la culture assyrienne autour de la langue araméenne, une langue de "personnes déplacées", appartenant déjà à une culture méditerranéenne et marchande plus ouverte que le militarisme assyrien.

L'esclavage d'Etat relié à l'attachement à la glèbe, constituait en Mésopotamie, en Anatolie et en Egypte, une combinaison de statuts personnels en mosaïque qui mérite sans doute le nom d'"esclavage généralisé". Mais cet esclavage généralisé qui restait dans la main du souverain, en tant que propriétaire éminent de la terre et de l'eau (avec notons-le toute la mythologie qui va avec) ou en tant que chef de l'entreprise royale alimentée par la déportation, était évidemment administré par une hiérarchie de fonctionnaires royaux et ne pouvait atteindre qu'une productivité infime. La privatisation de l'esclavage apparait alors comme le moment d'une invention qui permettait de détourner une partie de la force militaire vers l'acquisition de moyens de production dont la productivité supérieure serait acquise par l'intéressement direct des particuliers, se substituant à l'intérêt général du roi. La sortie en marche arrière de l'impasse assyrienne est pratiquée par les Egyptiens et les Babyloniens, mais la reprise du mouvement en avant, l'intensification de l'intéressement économique dispersé sur des producteurs centrés  se répartissant des esclaves, se produit d'abord en Grèce.

L'esclavagisme des Grecs, puis des Romains, peut donc être considéré comme l'étape de reconversion à la productivité des inventions "destructivistes" des Assyriens. Mais il est clair que l'esclavagisme n'est pas un mode de production supérieur. C'est toujours une mise en tutelle du travail par la violence et donc un parasite du mode de production par le système stratégique dominant, ce n'est pas un progrès des techniques de production, mais un détournement habile des techniques de destruction. Le "mode de production esclavagiste" n'est supérieur aux système de production asiatiques que par le fait qu'il produit, en même temps, des entrepreneurs privés et des soldats meilleurs, au niveau de la société civile, et que l'équilibre production-prédation ne détourne pas toutes les forces de destruction vers la répression interne mais permet d'en détacher suffisamment vers la défense des frontières pendant un cycle bien plus long que celui de l'Assyrien."

   On aimerait voir ce type d'analyse reproduit plus souvent dans les Histoires d'empire; Elle s'efforce de comprendre comment se forment, vivent et se détruisent les Empires et pas seulement d'exposer une succession d'événements avec plus ou moins de bonheur, mettant l'accent plus sur le volet militaire que sur leurs conditions sociales, économiques et politiques. Cela permettrait de mieux expliquer comment fonctionnent, entre autres, les empires contemporains...

 

Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, Perrin, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

 

  

Partager cet article
Repost0
13 septembre 2017 3 13 /09 /septembre /2017 09:04

   Avant d'en venir aux dimensions proprement dites de la stratégie aérienne, Hervé COUTEAU-BÉGARIE entend s'élever conte un certain brouillage entre tactique et stratégie, provenant directement de la focalisation des attentions des responsables civils et militaires plus sur les capacités mêmes de leur flotte aérienne que sur les caractéristiques de l'ennemi.

Alors que certains écrits tendent à mélanger précisément tactique et stratégie, il estime que "loin de (l')abolir, (l'avion) lui a donné une nouvelle dimension."

"Les missions tactiques, poursuit-il, sont celles qui participent aux opérations de surface, les missions stratégiques sont celles qui visent les objectifs au-delà du théâtre d'opérations. Il semble n'y avoir là qu'une transposition du critère classique du combat, mais la ligne de distinction entre les deux est ici spatiale et non plus seulement temporelle. Dans les domaines terrestres et navals; stratégie et tactique sont des phases successives d'une même action au lieu d'être définies par leur zone d'application. Mais, pas essence, les forces terrestres et navales sont cantonnées au théâtre d'opérations, alors que les forces aériennes ne sont pas limitées à celui-ci.

Même si cette explication vaut ce qu'elle vaut (la stratégie et la tactique relèverait plutôt  de deux ordres de réflexion sur le combat)...Hervé COUTEAU-BÉGARIE estime que "ce glissement en a entrainé un autre : stratégie et tactique, tout en continuant de caractériser des missions, en sont venues à désigner les moyens eux-mêmes : l'aviation tactique regroupe les avions légers destinés à intervenir dans la bataille, l'aviation stratégique, les avions lourds à grand rayon d'action. Le problème est qu'il n'y a pas d'adéquation entre les deux : des bombardiers "stratégiques" ont pu participer à des missions d'appui au sol, donc "tactiques" (en Normandie, dans le Golfe...) tandis que des avions que leurs caractéristiques feraient qualifier de "tactiques" peuvent revoir des missions "stratégiques" (les Mirage IV des Forces aériennes stratégiques françaises). Ce sens matériel a reçu des prolongements organiques, aussi bien aux Etats-Unis (Strategic Air Command, Tactical Air Force) qu'en France (Forces aériennes stratégiques, Force aérienne tactique)."

Il nous semble qu'il y ait, historiquement, bien plus. Durant la seconde guerre mondiale, le gros problème des bombardiers est leur confrontation avec la chasse ennemie, et le cours de la guerre change lorsque ces bombardiers peuvent être accompagnés d'avions de chasse. L'entrée de l'armée d l'air dans l'ère des missiles laisse entier le problème. Pour que les bombardiers effectuent leurs missions stratégiques, très loin des lignes de fronts terrestres et maritimes, il faut le doter de défense tout le long de leur parcours. Pas de bombardements stratégiques sans supériorité aérienne...

"Une telle approche, poursuite Hervé COUTEAU-BÉGARIE, ne peut qu'engendrer de la confusion en substituant aux effets recherchés les caractéristiques de l'instrument. La doctrine soviétique avait une conception plus équilibrée lorsqu'elle suggérait que "l'usage stratégique des forces aériennes provient de leur capacité à frapper des objectifs dits stratégiques (essentiellement les centres urbains) que de leur intégration dans des opérations qui aboutissent à des résultats stratégiques, par exemple en provoquant l'effondrement des forces averses" (Jacques SAPIR, La Mandchourie oubliée). Cette vérité d'évidence a tout de même fini par émerger chez les autres puissances aériennes. En France, la Force aérienne tactique (FATAC) a cédé la place à la Force aérienne de combat (FAC). Aux Etats-Unis, en 1988, le chef du Strategic Air Command lui-même soulignait que "les terms "tactique" et "stratégique" décrivent des actions, non des armes".(...)"

"Ce brouillage de la distinction entre stratégie et tactique est la conséquence inévitable de la polyvalence et de la mobilité de l'avion, capable de frapper ou d'intervenir vite et loin, dans le cadre de n'importe quel type de stratégie. (...)."

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, toujours, distingue stratégie conventionnelle et stratégie alternative, stratégie de guerre totale et stratégie de conflit limité, stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure, stratégie de destruction et stratégie d'interdiction, stratégie offensive et stratégie défensive, stratégie de dissuasion et stratégie d'action....

Pour la stratégie conventionnelle opposée à la stratégie alternative, née surtout avec les guerres de décolonisation, mais présente déjà lors de diverses rebellions dans les colonies, notre auteur écrit que "l'avion est par nature un instrument de stratégie conventionnelle en raison des infrastructures lourdes et impossibles à dissimuler qu'il exige", et dont les partisans ou guérilleros auront du mal à disposer. L'avion n'intervient alors surtout de l'extérieur pour appuyer leur action. "En revanche, l'avion est un excellent instrument d lutte contre des guérilleros ou des partisans." C'est dans l'entre-deux-guerres que l'avion a été un moyen de surveillance et de lutte anti-guérilla dans l'empire britannique, théorisé sous l'appellation d'Air Control (J.E. PETERSON, Defending Arabia, Croom Helm, 1986. David E. OMISSI, Air Power and Colonial Control : the Royal Air Force 1919-1939, New York, St-Martin's Press, 1990). Dans les années 1950-1960, en Corée, en Indochine et en Algérie, la force aérienne rend à la défense conventionnelle sa mobilité face à la guérilla, sous forme d'avions ou d'hélicoptères. Mais l'apparition des missiles sol-air, rend plus tard ceux-ci vulnérables. On dote avions et hélicoptères de meilleurs blindages, mais cela ne suffit pas, face à l'escalade des mesures et des contre-mesures électroniques dont sont dotés les missiles ou l'environnement technique qui les sert.

L'avion est d'abord un instrument de stratégie de guerre totale, mais peut être aussi un instrument de conflit limité. "Pour la première, écrit-il, on songe spontanément au bombardement stratégique anti-cité. Mais dans les faits, celui-ci n'a pas produit d'effets instantanés, contrairement à ce qu'avait rêvé Douhet. Il constitue plutôt une modalité d'une stratégie d'usure, au moins quand il ne met pas en oeuvre l'arme nucléaire. La participation de l'avion à une stratégie d'anéantissement se situe plutôt sur une autre plan, lorsqu'il est associé à l'instrument terrestre dans une bataille décisive ou dans une percée en profondeur qui provoque l'effondrement de l'adversaire." Il s'agit du modèle du couplage char-avion utilisé dans le Blitzkrieg allemand de la Seconde guerre mondiale. "L'appui au sol peut également ressortir à une stratégie d'usure lorsqu'il est impossible d'obtenir la décision sur terre. Il cherche alors l'attrition de l'ennemi ou sa paralysie (...)."

L'avion peut permettre de mettre en oeuvre une stratégie de destruction et une stratégie d'interdiction. La première vise des objectifs aériens (missions de chasse) ou des objectifs terrestres et naval (missions de bombardement, mais aussi de transport de troupes parachutistes ou aéroportées). La seconde, perfectionnée durant les grandes offensives alliées de 1943 à 1945, avec l'impossibilité pour le défenseur de se déplacer librement et en sécurité. 

L'avion est, à la fois, "un instrument de stratégie offensive et de stratégie défensive. Pour la première, il recherche la supériorité aérienne et son exploitation contre la terre par l'appui au sol-interdiction, et/ou le bombardement stratégique. Dans la seconde, il assure des missions de couverture (des objectifs terrestres et navals) ou de protection (d'avions en vol)." Cette dualité a ses défenseurs et ses détracteurs, et cette divergence creuse le fossé entre partisans de l'autonomie de l'aviation et partisans d'une coopération entre les armes. Cette théorisation ne doit pas cacher l'enchaînement des événements durant la seconde guerre mondiale : aux bombardements massifs de villes d'Angleterre répondent souvent, par vengeance, des bombardements massifs de villes allemandes... 

    "Malgré l'aura, écrit encore Hervé COUTEAU-BÉGARIE, des as de la chasse, les fondateurs de la stratégie aérienne n'ont jamais placé au coeur de leur analyse l'acquisition (offensive) et la conservation (défensive) de la maitrise de l'air, mais bien les deux volets de son exploitation, l'appui au sol-interdiction et le bombardement stratégique. C'est là une différence remarquable avec le modèle maritime. La plupart des auteurs navals ont été obsédés par l'acquisition de la maitrise de la mer par la bataille décisive, au point d'y subordonner tout leur édifice théorique. L'exploitation contre la terre n'a généralement été envisagée par eux que comme une étape ultérieure, la bataille étant perçue comme un préalable obligé. A l'inverse, les théoriciens aériens se sont focalisés sur l'utilisation de la puissance aérienne contre la surface, sans trop s'attarder sur l'acquisition de la maitrise du milieu aérien par la bataille aérienne, dont la bataille d'Angleterre constitue l'archétype. Sans doute parce que, plus encore que la maitrise des mers, la maitrise de l'air est précaire et révocable, ce dont la doctrine contemporaine prend acte en parlant plutôt de supériorité aérienne. Celle-ci devient dès lors un problème tactique ou opératif plutôt que stratégique. La bataille d'Angleterre a pourtant démontré qu'il était extrêmement dangereux de prétendre mettre en oeuvre la puissance aérienne sans disposer d'une supériorité au moins temporaire et relative. La maitrise de l'air est susceptible de produire par elle-même des effets stratégiques. C'est une leçon qu'il convient de ne jamais oublier. On peut concevoir des opérations sans maitrise en cas de nécessité, mais avec une très forte prise de risque. La théorie aérienne a eu trop tendance à évacuer ce problème que l'expérience s'est chargée de rappeler."

D'une certaine manière, le développement des engins guidés avec de plus en plus de précisions et franchissant des distances de plus en plus rapidement, est une manière de contourner cette problématique. Au lieu de rechercher cette maitrise de l'air, il faut et il suffit de mettre en oeuvre de tels engins de manière plus efficace que l'adversaire. Cette réflexion vaut d'ailleurs pour tous les types d'opérations sur terre, sur mer, dans les airs ou dans l'espace extra-atmosphérique. L'escalade technologique est là pour obliger les théories stratégiques et tactiques d'évoluer, et c'est au complexe militaro-industriel le plus performant, à l'état-major possédant la maitrise de l'information, et la capacité de synthèse pour l'utiliser, que pourrait revenir la décision dans le futur. D'une certaine façon, tous les découpages de la stratégie aérienne exposés plus haut appartienne déjà à l'Histoire, pour laisser la place à d'autres façons de penser la stratégie aérienne. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. 

 

STRATEGUS

 

 

Partager cet article
Repost0
9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 11:33

    Hervé COUTEAU-BÉGARIE indique combien le milieu aérien (des pilotes jusqu'aux états-majors) est déchiré entre les revendications des différentes armes, notamment aux Etats-Unis, à un tel point que chaque arme possède sa propre aviation. L'aviation doit faire face par ailleurs à des exigences diverses et souvent contradictoires, en partie à cause des conflits entre individualités et entre groupes d'intérêts (convictions et égoïsmes se conjuguent avec un beau dynamisme...) qui se transforment en disputes perpétuelles (qui durent depuis plus d'un siècle...) d'une extrême intensité qui pèsent sur les choix stratégiques. Le tout dans une surestimation constante du rôle de l'aviation dans la stratégie globale, sommet dans la logique de recherches de solution militaires à des problèmes complexes...

Ces conflits, même s'ils sont moins intenses, et accordent moins d'importance à l'aviation, existent également dans les cultures stratégiques des autres pays que les Etats-Unis où ils frisent souvent la caricature...

    "On ne doit donc pas s'étonner, écrit-il, si la pensée aérienne (celle des Etats-Unis domine encore beaucoup et a même contaminé les stratégies chinoises...) a presque toujours eu une tournure polémique (ce qui ne le cède en rien dans les siècles précédents à celles qui existaient  par exemple au sein d l'armée de terre entre les tenants et adversaires de la colonne au XVIIIème siècle...). Celle-ci ne semble pas près de s'éteindre, à en juger les controverses furieuses autour des résultats de la compagne aérienne durant la guerre du Golfe. L'armée de terre a une tendance, sinon spontanée, du moins dominante, à considérer que l'air doit être avant tout être au service de la terre ; c'est ce que l'on appelait, dans l'entre-deux-guerres, l'aviation de coopération, placée dans une situation auxiliaire et subordonnée. l'aviation est conçue comme une arme, au même titre que l'infanterie ou l'artillerie, et non comme une armée. Les partisans de la puissance aérienne revendiquent, au contraire, pour elle, l'indépendance et, souvent, la prééminence ; l'aviation doit pouvoir mener ses missions librement dans être asservie aux exigences du champ de bataille et elle est supposée pouvoir obtenir, à elle seule, des résultats décisifs. (...) Quant aux marins, ils ont toujours argué de leur particularisme pour revendiquer le contrôle de l'aviation maritime. Il est de fait que les aviateurs ont tendance à se focaliser sur les opérations conduites au-dessus de la terre et à placer en second rang les missions au-dessus de la mer."

  Il ne s'agit pas seulement d'un problème interarmées, car au sein même des armées ou armes de l'air, de grandes frictions sont à l'oeuvre depuis le début de l'aviation militaire. Un antagonisme fort oppose aviation de chasses, aviateurs de chasse et tacticiens de la chasse aérienne d'une part et forces de bombardement, pilotes et servants de bombardier, tacticiens du bombardement d'autre part. Une fracture aussi importante oppose stratégistes et stratèges de la supériorité aérienne par la chasse d'une part et stratégistes et stratèges du bombardement.  Si des théoriciens ou commentateurs comme Hervé COUTEAU-BÉGARIE jugent nécessaires de réagir contre les multiples déviations que provoquent ces antagonismes, ils demeurent et n'ont rien perdu de leur intensité. De plus entre stratégie et tactique, il n'est pas toujours facile de démêler les prétentions et les réalités. D'autant que ce sont les caractéristiques des matériels volants qui mènent à chaque étape les débats purement militaires. Cela explique que plus que nulle part ailleurs (dans l'armée de terre ou dans la marine), le complexe militaro-industriel possède une très grande emprise sur les états-majors d'armées de pratiquement tous les pays dotés d'une aviation qui se respecte. A un point tel qu'on peut très bien analyser, à l'instar d'Alain JOXE par exemple, les stratégies aériennes à l'aune des matériels (qu'ils soient classiques ou nucléaires) proposés par les grandes formes de l'armement. Cet état de fait explique également pourquoi c'est dans l'armée de l'air que les coûts de production et d'exploitation (si l'on ose dire) explosent régulièrement bien plus qu'ailleurs...

Hervé COUTEAU-BÉGARIE parle même pour ces aviations de syndrome de Guynemer (chasse) et de syndrome d'Hiroshima (bombardement).... 

      Alain JOXE expose "l'hypothèse d'une rationalité universelle de la production de stratégies et d'armements : "Le système de production de stratégies, écrit-il, est certainement différent selon les pays. cependant, l'objet américain comme l'objet soviétique ou européen, est un agrégat de technologies appliquées à un conglomérat de composants sous-traités. Quant à la stratégie militaire, légitime pour un producteur américain de stratégie, elle est - comme pour l'Européen - un compromis entre un scénario stratégique imaginaire sécurisant et l'agrégation des capacités tactiques réelles. Enfin, l'interface entre l'objet et la stratégie est gérée par une bureaucratie chargée d'articuler des nationalités hétérogènes, c'est-à-dire aboutissant parfois à des non-sens." 

   Les rivalités fortes entre constructeurs et branches de constructeurs qui selon les cas mettent en oeuvre des recherche-développements et des fabrications soit d'avions de combat, soit de bombardiers, accentuent les dérives bureaucratiques dans le domaine de la branche de l'air, par rapport aux autres secteurs (armées de terre et marines), de la stratégie aérienne par rapport à la stratégie terrestre ou maritime. 

    La multitude de "scandales" qui agitent les milieux militaires et industriels au fil du temps, résultant de l'inadéquation des matériels aux situations sur le terrain provient en grande partie de cette logique bureaucratique fortement orientée vers les logiques industrielles. Il est significatif que la majorité de ces "scandales" touchent surtout les matériels volants. 

 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Alain JOXE, Richard PATRY, Yves PEREZ, Alberto SANTOS, Jacques SAPIR, Fleuve noir, Production de stratégies et production de systèmes d'armes, Cahiers d'études stratégiques n°11, CIRPES, 1987. 

 

STRATEGUS

Partager cet article
Repost0
8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 13:43

     Si un renouveau de la pensée stratégique aérienne s'amorce dans les années 1980, suite à l'érosion des stratégies nucléaires, accélérée à la fin de l'URSS, il semble bien que l'on assiste à des redites des anciens clivages aux seins des états-majors. Le débat concerne alors beaucoup plus les spécialistes, les opinions publiques s'en désintéressant, notamment avec la fin de la crise des euromissiles, terminée par forfait d'un des protagonistes. C'est au Etats-Unis que le débat se fait le plus ouvert car les chercheurs y sont les plus nombreux qu'ailleurs et manifestent un insatisfaction croissante face au retard de la théorie sur des progrès techniques constants. 

    En 1996, le Livre blanc Aerospace Power for the 21e century, qui émane d'un important think tank, le Strategic Aerospace Warfare Study Panel, constate que "l'édifice de la puissance aérienne sur lequel l'US Air Force a été fondée en septembre 1947 a souffert d'une fragmentation croissante, d'une érosion de son objectif et de certaines perceptions négatives dues surtout à l'héritage de 1941-1945 et aux circonstances spécifiques de la guerre froide". Différents auteurs explorent des voies nouvelles, mais dans des directions différentes. Mais comme le constate Hervé Couteau-BÉGARIE, "au lieu de la nouvelle synthèse espérée par certains, on voit ressurgir, sous de nouveaux habits, les anciens clivages".

       Le colonel John Richard BOYD (1927-1997), pilote de chasse, chercheur et consultant du Pentagone, émet des théories, qui n'étaient pas destinées à la publication, qui ont encore aujourd'hui une grande influence sur le développement de l'aviation militaire et de la stratégie aérienne des Etats-Unis. Il propose un modèle de décision stratégique, dit OODA (Observation-Orientation-Décision-Action) qui met l'accent sur les dimensions morales et mentales du conflit. A partir d'une démarche théorique très complexe qui associe CLAUSEWITZ au théorème d'incomplétude de GÖDEL, à la relation d'incertitude d'HEISENBERG et à la deuxième loi de la thermodynamique, il recommande de maximiser la friction chez l'ennemi par une combinaison d'actions variées effectuées avec la plus grande rapidité qui doivent rendre l'ennemi incapable d'agir. 

Curieusement, alors que lui-même, souvent en désaccord avec ses supérieurs démissionne de l'US Air Force en 1975, se consacrant ainsi à ses études théoriques, d'après David FADOK (La paralysie stratégique par la puissance aérienne, John Boyd et John Warden, Economica-ISC), ses idées, répétées au cours de multiples conférences, ont un impact certain sur le Manuel FM 100-5 de l'Army, dans sa version de 1986, et sur le Manuel I de la Fleet Marine Force de 1989, mais aucun sur les doctrines de l'Air Force ou de la Navy (du moins immédiatement). Plus tard dans les années 1990 et 2000, son travail est reconnu par l'ensemble des chefs d'états-majors de l'USMC qui l'ont utilisé pour leurs manuels d'aera of responsability. 

      Le colonel John A WARDEN III (né en 1943) conçoit la théorie des cinq cercles, une stratégie d'attaque mise au point durant la guerre du Golfe. Dans The Air Campaign de 1988, il adopte une approche systémique. Renversant l'axiome traditionnel qui voir dans la destruction des forces armées adverses la mission prioritaire, sinon exclusives, il voit "l'ennemi comme un système composé de nombreux sous-systèmes". Il définit cinq cercles : direction (commandement), fonctions organiques essentielles (réseaux électriques, installations pétrolières, approvisionnement en nourriture et finances), infra-structure (système de transport), population (qui assure la protection et le soutien des dirigeants, forces déployées (forces armées ennemies), ces dernières étant moins vulnérables aux attaques directes parce qu'elles ont été conçues pour cela. La stratégie détermine les points vulnérables de chaque sous-système à attaquer afin de provoquer la paralysie stratégique de l'ennemi jusqu'à ce que celui-ci reconnaisse sa défaite ou soit hors d'état de continuer à résister.

Il s'agit, comme pour le système de BOYD, d'une stratégie sélective reposant sur une planification très élaborée. Mais à la différence de ce dernier, sa réflexion débouche très vite sur une application pratique, puisque WARDEN est chargé de la planification de l'offensive aérienne préliminaire contre l'Irak durant la guerre du Golfe. Malgré le succès de celle-ci, xa carrière s'arrête et il quitte l'Air Force sans avoir obtenu ses étoiles (de général...), ce qui est dû sans doute en parties à des manoeuvres professionnelles de rivaux dans l'armée de l'air, comme souvent. De plus, la liberté de pensée n'est pas vraiment la qualité la plus en vue dans les armées.  Cette théorie est mise en pratique grâce à la précision grandissante des armes, notamment les smart bombs ou précision-guided missiles (PGM) et au fait que l'aviation, de force d'accompagnement des opérations terrestres, devient la force principale. On considère que l'objectif fondamental est la destruction de l'infrastructure assurant la survie de la population ou de l'organisation sociale. Ces infrastructures, deviennent cibles légitimes de la guerre (WARDEN, Air Theory for the 21st century, in Battle of the future, Air and Space Power Journal, 1995).

Si les objectifs ont bien été atteints (colonel Kenneth RIZEL, 2001), les avions détruisant les infrastuctures duelles (civiles et militaires) de l'Irak tout en évitant de bombarder directement les populations civiles (3 000 morts), l'impact global est problématique. En effet, on évalue à plus de 100 000 civils le nombre de victime des épidémies et des privations de toute sorte, provoquée par la destruction de toutes les infrastructures sanitaires et énergétiques. Depuis la guerre du golfe, la doctrine de l'Air Force n'a guère évolué à partir de cette stratégie-là, le bombardement des infrastructures téléphoniques étant ajouté pour jeter la confusion dans les esprits.

        Après la guerre du Golfe, le débat continue.

Une partie de la hiérarchie désapprouve cette orientation jugée trop liée à la bataille de surface et préfère une stratégie dans laquelle "la puissance aérospatiale" serait un instrument "indépendant" et "dominant". Cette tendance s'exprime dans les Livres blancs Global Reach, Global Power (1991) du secrétaire à l'Air Force Donald RICE (né en 1939), entre 1989 et 1993, en même temps président ou directeur exécutif de nombreuses compagnies de l'aéronautique et think tanks...   On retrouve cette tendance dans l'Aerospace Power for the 21st Century (1996), rédigé par un groupe de travail international de l'Air University et qui plaide pour une "guerre aérienne stratégique" ayant pour but "la poursuite directe des objectifs politico-militaires primaires ou ultimes à travers la puissance aérospatiale. Edward LUTTWAK célèbre lui aussi "la renaissance de la puissance aérienne stratégique", grâce aux armes guidées avec précision (The Renaissance of Strategic Air Power, 1996).

Au sein de l'US Air Force, une tendance s'écarte des thèses de WARDEN pour prôner des frappes beaucoup plus violentes dès le début de la crise ou du conflit afin d'obtenir une solution immédiate (half pass concept). Cette conception est simulée pour la Bosnie et pour l' Irak (dans les "jeux de guerre" informatiques maintenant d'usage banal au Pentagone). Mais cette conception se heurte à de fortes réticences ; elle suppose en effet une grande supériorité de moyens et beaucoup la soupçonne de n'être qu'une justification de plus pour le développement d'avions très coùteux comme le F-22.

La glorification du "tout aérien" n'est pas unanimement partagée. Le Gulf War Air Power Survey  Summary (1993) se montre beaucoup plus réservé. Le major Stephen T GANYARD par exemple, officier du Marine Corps se livre à des attaques très violentes contre le bombardement stratégique, dans le Golfe (échec selon lui) et de manière générale (William R HAWKINS), des analyses du Congrès dénonce l'affaiblissement de la capacité de projection qui résulte de la réduction de l'armée de terre, ceci sous le ciseau des réductions budgétaires générales et de l'augmentation relative des moyens alloués à l'aéro-spatial.

On voit donc ressurgir des clivages classiques qui suggèrent que le débat n'a pas réellement avancé depuis l'entre-deux-guerres. Au milieu des débats strictement militaires teintés de considérations économiques apparaissent toutefois des considérations politiques bienvenues.

Ainsi, Robert Anthony PAPE Jr (né en 1960), politologue américain connu pour ses travaux géopolitiques sur la sécurité internationale, entend démontrer que le bombarder,t stratégique est, dans l'ensemble, inefficace (Bombing to Win, Air Power and Coercition in War, 1996). 

Le recensement dans d'autres pays des sources de débat est très peu réalisé. La relance du débat ne se limite pourtant pas aux Etats-Unis, témoins les travaux du commodore R A MASON et de l'air vice-marshal Tony MASON en Grande Bretagne ou les deux généraux Michel FORGET (parfaits homonymes par le nom, le grade et les dernières fonctions actives) en France. Les différentes activités aériennes militaires après la guerre du Kosovo mettent en lumière à la fois des problèmes qui dépassent largement la question d'une supériorité de l'arme aérienne et démontrent encore une fois les grandes limites des approches strictement militaires.

   Sont remise de plus en plus en cause l'évaluation sur le moment des bombardements stratégiques dans toutes les guerres, y compris dans la seconde guerre mondiale. De graves mécomptes sont à mettre sans doute (et la littérature à venir va sans doute s'amplifier à ce sujet) dans les débordements d'enthousiasme de nombre d'acteurs du complexe militaro-industriel, peu soucieux des conséquences à moyen et long terme de l'usage de ces armements aériens. Sans doute les politiques libérales de réduction des moyens des Etats vont-elles être plus efficaces dans le déclin de la "puissance aérienne militaire" que les questions de plus en plus pressantes de l'opinion publique internationale....

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002

 

STRATEGUS

 

 

Partager cet article
Repost0
25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 11:34

  La stratégie aérienne, depuis l'apparition d'appareils qui ne volaient que quelques centaines de mètre, met un temps relativement long pour s'imposer, avec des accélérations notables pendant les deux guerre mondiales. Même s'il n'existe pas d'histoire de la pensée aérienne, les mêmes noms revenant dans presque tous les ouvrages de stratégie, on peut, comme Hervé COUTEAU-BÉGARIE, tenter de repérer les étapes essentielles - et les stratégistes correspondant - en s'appuyant de la même manière sur la seule anthologie remarquable existante à ce jour, The impact of Air Power National Security and World Politics, d'Eugene EMME (Princeton, Van Nostrand, 1959). 

   Le concept de puissance aérienne est resté longtemps intermittent et n'a pas été théorisé tout de suite de manière satisfaisante (et encore aujourd'hui...). 

Dès les premières années du XXème siècle, Clément ADER énonce le dogme repris par tous ses successeurs : "Sera maitre du Monde celui qui sera maître de l'Air". Il fonde une pensée caractérisée par une volonté impérialiste et dogmatique. Au-delà des différences nationales, des multiples approches individuelles, la majorité des auteurs partagent la conviction qu'elle est appelée à supplanter les dimensions traditionnelles, terrestre et navale. Aux réactions indignées des théoriciens et praticiens de l'armée de terre et de la marine répondent des outrances des prophètes de l'aviation et vice-versa... Au sein même de l'armée de l'air qui se fraie un chemin à travers les expériences guerrières existe également, notamment dans la RAF britannique des opinions diverses et tranchées : pour ou conte l'indépendance de l'armée de l'air dans les années 20, pour ou contre le bombardement stratégique dans les années 1930-1940, pour le bombardier ou le missile dans les années 50... En fait, on chercherait en vain, parmi les fondateurs, un seul théoricien d'envergure. Même l'auteur qui devient une référence, DOUHET, avec son livre Il domino dell'aria (1921), ne soutient pas la comparaison avec CLAUSEWITZ. 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE expose les caractéristiques spécifiques de l'instrument aérien, qui influent fortement sur le type de stratégie développé.

"Si (...) la pensée aérienne est fille de la pensée navale, elle est dominée par un lien encore plus fort entre le matériel et l'emploi de sorte que la stratégie découle, pour la plus grande part, de choix tactiques préalables : un chasseur n'est pas apte au bombardement à grande distance et un bombardier n'a aucune utilité dans la défense aérienne. La définition du matériel est donc prépondérante. Qu'elle commande la stratégie ou que celle-ci soit déterminée par elle, le résultat est le même : il est très difficile de concevoir une stratégie aérienne théorique.

Pour autant, il ne faudrait pas en conclure que la pensée aérienne soit exclusivement technique. Les penseurs allemands ont mis au premier plan, dans les années 30, les problèmes d'organisation et de doctrine en partant de l'idée, qui s'est finalement révélée fausse, d'une relative équivalence technique des matériels des différentes nations. Cette négligence du facteur technique s'est payée très cher à partir de 1942, lorsque la supériorité doctrinale et tactique de la Luftwaffe n'a plus prévalu face à la supériorité matérielle des avions alliés. A partir des années 1960, on a vu l'émergence d'une pensée aérienne se voulant résolument historique : la plupart des auteurs récents s'efforcent d'illustrer leurs thèses par références aux enseignements de la Seconde guerre mondiale ou des guerres de Corée et du Viet-Nam. Le colonel Warden a construit un modèle qui combine les enseignements de l'histoire, l'analyse systémique et une parfaite connaissance des moyens contemporains, sa méthode est synthétique. Robert Pape se rapproche (sans y accéder vraiment) de la méthode philosophique dans son analyse du bombardement stratégique organisée autour du concept de coercition. De sorte que la pensée aérienne offre aujourd'hui une palette qui recouvre la plupart des catégories (...) identifiées à propos de la stratégie générale. Seule absente, la méthode culturaliste n'a pas trouvé d'application d'une certaine ampleur, mais elle ne serait pas dépourvue d'objet. Il suffit de citer le superbe essai de Horst Boog sur le commandement de la Lufwaffe de 1933 à 1945 (1979), (mais il s'agit d'une analyse historique, non stratégique) ou de songer au général Fogleman décrivant les Etats-Unis comme une "nation aérospatiale", du fait de leur immensité, de leur isolement et de leur attirance pour la technique, ou aux réactions britanniques face au danger aérien durant l'entre-deux-guerres."

Notre auteur dresse un tableau, indicatif et non exclusif, des théoriciens en la matière :

- Méthode historique : Tony MASON (RAF Officer), né en 1932, Michel FORGET, auteur de Puissance aérienne et stratégies (Economica, 2001).

- Méthode réaliste, Billy MITCHELL (1879-1936), pionnier de l'aviation américaine, Alexander de SEVERSKY (1894-1974), pionnier de l'aviation militaire russe, Camille  ROUGERON (1893-1980).

- Méthode rationnelle-scientifique, Giulio DOUHET (1869-1930), général italien, théoricien de la guerre aérienne.

- Méthode géographique : RENNER, JONNES.

- Méthode culturaliste : Horst BOOG (1928-2016), historien allemand spécialiste de la seconde guerre mondiale.

- Méthode Synthétique : John WARDEN, né en 1943, colonel américain spécialiste des questions stratégique au Pentagone.

- Méthode philosophique : Richard BOYD, né en 1942, spécialiste de la philosophie des sciences.

  Figurent parmi les auteurs de l'émergence d'une stratégie aérienne (voir Jules DUHEM, Histoire de l'arme aérienne avant le moteur, Nouvelles Éditions Latines, 1964), de manière lointaine le lieutenant Prussien Pilâtre de ROZIERS (La machine volante récemment découverte par Messieurs Montgolfier, 1784) ainsi que le Napolitain Antonio COSTA (Saggio sull'aeronautica, 1837).

Clément ADER, constructeur de l'Avion, écrit une série articles qui composent un livre prophétique, L'Aviation militaire dans les années 1900-1905. Pionnier de l'arme aérienne, il n'en est pas le seul : le major britannique JD FULLERTON qui lance le concept de maitrise de l'air, l'ingénieur Frederik MANCHESTER, qui annonce dès 1908 que la maitrise de l'air deviendra bientôt le complément obligé de la maitrise des mers.

D'autres auteurs ensuite accompagnent la naissance de l'arme aérienne, dans l'hostilité puis la bienveillance, première guerre mondiale oblige. La chasse s'organise en 1915, les doctrines d'emploi se forgent en 1916 pendant que s'organise l'appui au sol. Le bombardement stratégique sur les arrières apparait dès 1915 et se développe à partir de 1917. Le colonel TRENCHARD , le major TIVERTON en Grande Bretagne, le major Edgar S GORREL aux Etats-Unis se livrent à la bataille pour donner à l'arme aérienne une importance accrue. C'est en  premier en Grande Bretagne que l'arme aérienne (1918, naissance de la Royal Air Force) devient une armée à part entière. 

       Les pères fondateurs de l'affirmation de la stratégie aérienne, juste après la première guerre mondiale doivent batailler dûrement contre de hiérarchies réticentes. Le général italien DOUHET, le lord anglais TRENCHARD, le général américain Billy MITCHELL, des auteurs russes encore à découvrir participent à un mouvement largement polycentrique. 

Deux écoles s'affrontent : partisans et adversaires d'une stratégie générale dominée par l'arme aérienne luttent à la fois dans les cabinets ministériels, les arcanes des commandements militaires et dans l'opinion publique. Le débat prend souvent une tournure acérée, avec parfois la mise à la retraite dorée, sinon plus (MITCHELL, DOUHET) des adversaires de l'establishment d'alors. Mais on trouve des partisans de l'arme aérienne aux arguments moins tranchés et moins simplistes un peu partout. Ainsi, Amedeo MECOZZI, très critique à l'encontre de DOUHET : à travers de nombreux articles, il affirme que l'aviation sous être toujours décisive, peut être prédominante. De plus, parmi les partisans de l'aviation, les débats opposent les perspectives du bombardement stratégique à celles de la participation directe à la bataille. Dans le premier cas, on considère qu'elle rend caduc les concepts d'emploi des armes traditionnelles, dans le second, elle collabore avec elles. Ces débats perdurent tout au long des années 1920 et 1930. 

   La consolidation de la stratégie aérienne vient en Grande Bretagne surtout dans un contexte littéraire apocalyptique sur les destructions causées par les aéronefs (CHARLTON, War from the Air, 1935, par exemple). Rares sont les esprits qui ne s'emballent pas : Liddel HART conserve de la mesure, expliquant l'accroissement de la puissance de feu que recèle l'aviation (When Britain goes to War, 1935). Le gouvernement est obnubilé par la menace d'une attaque (française!) et tente d'obtenir la mise hors-la-loi du bombardement. On songe comme James M SPAIGHT (An International Air Force, 1932) a faire de l'aviation un instrument de dissuasion, renouant avec un certain esprit qui avait concerné en son temps l'invention et le développement de la dynamite... 

En France dans les années 1920, la question centrale est celle de l'indépendance de l'armée de l'air, mais là aussi les débats opposent partisans du bombardement et tenant de l'aviation de coopération. Les uns s'appuient sur DOUHET, les autres, majoritaires soit font de l'aviation une force coopérant avec les autres armes, soit la reléguant dans un rôle secondaire, cette dernière opinion étant celle de stratégistes éclairés (qui affirment le primat de l'armée de terre) comme le général ALLÉHAUT (Être prêt, 1935) ou même le Colonel De GAULLE (Vers l'armée de métier, 1934). Tous les auteurs sont nombreux mais de second plan. Sauf l'ingénieur de marine Camille ROUGERON, vers la fin des années 1930 (L'Aviation de bombardement, 1936). La guerre d'Espagne relance les débats, notamment avec, du même auteur, Le Enseignements aériens de la guerre d'Espagne (1939). La création de l'Ecole de Guerre aérienne et du Centre des Hautes Ecoles Aériennes n'intervient qu'en 1936, toujours sous pression du "lobby" de l'armée de terre. 

Même état de réflexion en Allemagne, alors même que le programme secret de réarmement prend en compte à la fin des années 1930, un surdéveloppement de l'aviation. La production d'armement aérien n'est pas soutenue par une réflexion théorique à la hauteur, ce qui en dit long sur la puissance du complexe militaro-industriel (aidée en cela par les firmes américaines...) dans un Etat pourtant officiellement bridé par le Traité de Versailles. Robert KNAUSS (pseudonyme Major HELDERS), le "Douhet allemand" ne laisse pas une grande trace dans la théorie aérienne (Luftkrie 1936, 1932). La mort prématurée du général VEWER, premier chef d'état-major de la Luftwaffe accélère la désaffection à l'égard de l'aviation à grand rayon d'action au profit d'une conception d'appui aérien au moyens terrestres. En ricochet si l'on peut dire, cela favorise la conception du couple char-avion dans la "guerre éclair". 

Les débats soviétiques, qui se centrent dans les années trente sur le bombardement à longue distance, sont alimentés par Alexandr LAPCHINSKY, auteur d'une oeuvre abondante d'une part et les partisans d'une vision douhettiste (Général KHRIPINE) d'autre part. Les purges staliniennes, là comme ailleurs dans la société soviétique, laminent ce débat, liquidant autant les partisans d'un camp que de l'autre. La persistance toutefois d'un courant partisan du bombardement stratégique (Major IVONOV) permet le développement d'un aviation à grand rayon d'action en 1942, qui demeure toutefois peu active.

L'élaboration d'une doctrine aux Etats-Unis suit également les méandres de ce jeu à trois Adversaires de l'Aviation/Partisans du Bombardement/Partisans de l'appui au sol) (campagnes de MITCHELL), avant un véritable partage, au sein de l'administration américaine (accord MacARTHUR/PRATT) entre l'aviation de l'armée et l'aviation de la marine en 1931. Mais cela n'empêche pas la constitution, notamment à l'Air Corps Tactical School, d'un modèle scientifique du bombardement stratégique. Le déroulement des opérations de la seconde guerre mondiale accélère la prise en considération d'un tel modèle.

D'ailleurs, ces mêmes opérations suscitent dans de nombreux pays à la fois un débat théorique et un développement rapide de l'aviation, alors qu'en contraste la théorie et la pratique maritime n'évoluent presque pas. La pensée aérienne continue donc son développement, dont le plus éclatant exemple est probablement le major Alexander de SEVERSKY, russe émigré aux Etats-Unis. Son livre Victory through Air Power, de 1942 connait un immense succès public. Son effort est soutenu par une myriade d'auteurs secondaires qui vulgarisent les thèses de DOUHET. Cyril C CALDWELL, propagandiste de l'Air Power (Air Power and Total War, 1943) répète que la puissance aérienne est décisive, sans être exclusive. Même si ses adversaires mettent en doute l'efficacité des bombardements aériens et si d'autres encore perçoivent la nécessité, comme Maurice J B DAVY de ne pas mettre aux mains de certains pays cette force aérienne et de placer cette forme sous contrôle international (Air Power and Civilization, 1942).

     Après la seconde guerre mondiale, le triomphe des tenants du bombardement stratégique est avéré dans les faits et les années 1945-1954 sont dominées par la réflexion autour de l'Air Power stratégique nucléaire. En fait, les débats prometteurs son orientés surtout par la recherche de la primauté nucléaire (pas seulement aérienne...) et en fin de compte à partir du milieu des années 1950, les progrès fantastiques des matériels ne s'accompagnent pas véritablement de l'effort de réflexion correspondant. On assiste même à un déclin de la pensée stratégique aérienne, qui n'est pas sans conséquence sur la définition des matériels (hésitations des états-majors).

   Ce n'est que dans les années 1980 qu'on assiste à un renouveau de la réflexion, résultat direct du déclin du nucléaire, qui oblige à penser simultanément la dissuasion et l'action, selon des modalités de plus en plus diversifiées. Les guerres du Golfe, vu les difficultés du maniement de la force aérienne et du Kosovo, vu la médiocrité des campagnes aériennes, obligent à repenser toute la stratégie aérienne. La glorification du "tout aérien", poussée par une puissance industrie aérienne, est remise en question. Les logiques industrielles et financières semblent ne pas correspondre aux logiques proprement militaires dans l'esprit de beaucoup de stratégistes. 

 

    Patrick FACON analyse dans le même esprit les limites et la réhabilitation très relative de la guerre aérienne stratégique. "Force est de la constater : aucun exemple dans l'histoire du XXème siècle n'offre l'illustration concrète d'une guerre qui aurait été gagnée par le recours à la seule puissance aérienne stratégique, telle que la conçoivent les douhétiens. Les théories de Douhet ou de Mitchell n'ont pu être vérifiées ni pendant la Seconde Guerre mondiale, ni à l'occasion des conflits coréen ou vietnamien. Pis encore, des voix nombreuses et influentes se son élevées pour dénoncer les méfaits de la guerre aérienne stratégique - à l'origine de la destruction de la civilisation - et, partant, cause possible d'un phénomène révolutionnaire. La guerre aérienne stratégique semble, par ailleurs, avoir à ce point obsédé les aviateurs qu'ils en ont oublié le rôle fondamental dont peuvent se prévaloir les armées de l'air dans l'appui des forces de surface ou le missions de défense aérienne - la doctrine de l'aviation de chasse a été ainsi clairement énoncée par Claire Lee Chennault aux Etats-Unis, au début des années 1930.

Aussi le bombardement stratégique a-t-il longtemps souffert du discrédit dans lequel l'ont amené les excès des épigones de Douhet. Ce phénomène se prolonge sans interruption jusqu'à la fin des années 1980 pour s'estomper avec la guerre du Golfe qui amène un renouveau épistémologique et théorique."

Figurent parmi les promoteurs de cette remise en question des penseurs en même temps que des praticiens, comme le colonel américain John WARDEN III. C'est l'un des planificateurs de l'offensive aérienne conte l'Irak en 1991 qui entreprend une redéfinition en profondeur de la guerre dans les airs, "y donnant un véritable coup de balai conceptuel". Il s'intéresse, à l'encontre des doctrines qui préconisent des dommages massifs sur les infrastructures économiques, à la paralysie politique de l'adversaire. Il préconise donc de s'attaquer en priorité aux centres de gravité ennemis les plus susceptibles d'entrainer sa neutralisation, les installations et processus  "sans lesquels l'Etat et son organisation ne peuvent se maintenir", les structures qui supportent sa capacité décisionnel au plus haut niveau. Il préconise des frappes aériennes ciblées, qui, tout en évitant les villes et les installations industrielles, et même les objectifs militaires, sur les centres de décision.

Le renouveau d'une pensée aérienne théorique qu'incarne WARDEN (La Campagne aérienne. Planification en vue du combat, est supporté également par d'autres théoriciens : David S FADOCK (La paralyse stratégique par la puissance aérienne), Edward LUTTWAK (La renaissance de la puissance aérienne stratégique... Leurs approchées est favorisée par le développement des armes guidées avec précision, ainsi que par l'importance-clé des systèmes informatiques d'assistance à la décision dont se dotent maintenant quasiment tous les états-majors. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Patrick FACON, Guerre aérienne (Théorie de la), dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Partager cet article
Repost0
24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 11:19

    La guerre aérienne ne se limite pas, en théorie comme en pratique, à la guerre menée dans ou à partir des airs. Dans l'histoire, la possibilité d'utiliser des aéronefs comme engins de guerre marque une évolution importante dans la stratégie dans son ensemble. Alors qu'auparavant - dans la réalité comme dans la fiction, avant que des auteurs comme Albert ROBIDA s'empare du thème - la guerre se fait en deux dimensions, clouées au sel, avec de rares exceptions, comme l'utilisation très intermittente de dirigeables ou d'objets planeurs plus ou moins maniables ; avec l'avion comme objet aérodynamique maitrisé, elle prend une troisième dimension qui remet beaucoup d'éléments tactiques et stratégiques en question.

   Patrick FACON, alors directeur de recherche au Service historique de l'Armée de l'Air,  explique bien ce que cette troisième dimension apporte à la guerre. "Par une sorte d'étrange et fascinant phénomène de chassé-croisé, l'avion (...) s'impose d'emblée comme un moyen de mettre à bas la civilisation industrielle dont il est lui-même issu. Mais, s'il est un des instruments de cette montée aux extrêmes qui caractérise les grandes guerres du XXème siècle, il n'en est pas pour autant la cause. D'une certaine manière, il incarne une évolution inéluctable dans la nature même des conflits, prédite par quelques philosophes à l'aune des mutations engendrées par la révolution industrielle du XIXème siècle. Des philosophes tels Nietzsche et Spengler, s'interrogeant sur le destin de la société née des machines, conclurent qu'elle ne peut rien engendrer d'autre que la guerre et la misère.

Machinisme et progrès technique portent en eux les germes de nouvelles formes d'affrontements guerriers. Désormais, les conflits ne concernent plus les seules armées sur le champ de bataille, mais le corps social dans son entier, l'ensemble des activités des nations qui y sont plongées. Aussi les théoriciens de la guerre totale - dont les théoriciens originels de la guerre aérienne forment un sous-ensemble - préconisent-ils de s'en prendre à toutes les ressources de l'ennemi, qu'elles soient militaires, économiques, industrielles, humaines ou morales. Désormais, les affrontements guerriers doivent aussi bien viser la destruction des armées que celle des populations adverses, pour la simple raison qu'ils impliquent tant les combattants que les non-combattants. 

De ce fait, le principe fondamental de la modération - plus ou moins bien appliqué jusque-là - laisse la place à des logiques différentes. Déterminisme technologique, dépravation de la morale - liée à la volonté de terroriser l'ennemi, comme le préconise, par exemple, la doctrine allemande de la Schrecklichkeit -, implication de l'ensemble des ressources nationales - notamment à travers la conscription universelle et l'industrialisation des conflits - se combinent pour donner naissance aux guerres totales. Bref, les guerres ne sont plus affaire des seules armées mais de défense nationale.

Comme le recours à la puissance aérienne s'inscrit-il dans cette problématique? La théorie naissante de la guerre aérienne s'intéresse avant tout au champ du bombardement stratégique. Essentiellement parce que celui-ci représente une tâche beaucoup plus "noble", dans l'esprit des aviateurs, que l'appui-feu ou l'appui-renseignement aux forces de surface, ou encore la défense aérienne. Mais surtout, il se rapport à une mission autonome sur laquelle les armées de l'air en devenir peuvent se fonder pour revendiquer leur indépendance pleine et entière."

Notons que cette revendication se heurte à l'organisation préexistante des armées et les différentes armes, terrestres et navales s'efforcent de s'approprier d'une manière ou d'une autre les nouvelles missions. Emblématique de cette lutte interne, l'organisation actuelle de la défense de certains pays (on pense notamment aux Etats-Unis)  où la marine et l'armée de terre possède des moyens autonomes aériens. De même la stratégie de l'air ne s'impose dans les états-majors qu'à l'occasion des guerres elles-mêmes. Ainsi, successivement, les deux guerres mondiales, donnent à une aviation militaire un statut d'égal à égal avec les autres armes, avec, en bonne et due forme, des stratégies et des tactiques qui lui sont propres, quitte même à imposer sa temporalité aux autres organes militaires.

"C'est que l'aviation autorise la destruction de l'appareil politique, économique, industriel et social qui nourrit l'activité militaire des Etats, objectif qui apparait à certains aussi important que la mise hors d'état de nuire des forces armées ennemies sur le terrain et devient bientôt une fin en soi. Les pertes subies par les populations civiles importent peu. Elles font partie, au contraire, de cette nouvelle logique, quand elles n'en sont pas un des éléments essentiels dans la mesure où la neutralisation psychologique de l'adversaire est alors consubstantielle à la guerre aérienne stratégique. Cette logique fait de l'ouvrier qui travaille dans les usines à l'arrière, du civil qui participe à l'effort collectif de la nation, de quelque manière que ce soit, un objectif dont la destruction est aussi nécessaire, voire plus importante, que celle du soldat qui se bat en première ligne. Car il s'agit dans ce cas précis, de priver les armées en campagne des moyens nécessaires à leur subsistance en anéantissant l'infrastructure socio-économique qui les soutient, en brisant aussi le ressort moral des populations afin qu'elles réclament immédiatement la paix auprès de leurs dirigeants. Ce but peut être atteint avec d'autant plus de facilité que les sociétés industrielles modernes, de par l'extrême fragilité qu'on leur prête, ne semblent guère devoir résister bien longtemps à une application massive et foudroyante de la puissance aérienne. Par là mêmes, les tenants de la nouvelle doctrine déplacent le principe d'anéantissement d'un objet - les armées - à l'autre - les fondements vitaux de toute société, en frappant les bases mêmes de la civilisation industrielle - les villes - dans le cadre d'une approche qu'on pourrait déjà qualifier d'nanti-cités". 

  L'histoire des guerres est marquée par ces doctrines même si, par ailleurs, l'outil aérien ne semble pas donné les effets escomptés. Les stratégies aériennes demeurent ancrées dans la culture militaire de nombreux pays (parmi les plus puissants...) comme pouvant donner les clés d'une victoire militaire. Les différentes "difficultés" à obtenir de réels résultats sur le terrain, -malgré la rageuse bataille des idées à l'intérieur des armées - poussent à augmenter encore la destruction potentiel que l'on peu déverser en territoire ennemi, tout en déjouant les tactiques des "cibles". Des armes aériennes de plus en plus puissantes et de plus en plus performantes (précision, guidage, etc...) voient le jour et sont utilisées, en démonstration ou sur les champs de bataille, et plus ces "difficultés" perdurent, plus les courses aux armements aériens s'accélèrent. Et de nos jours, il semble bien que nous en sommes encore là, dans les états-majors et, paradoxalement, dans l'esprit de certaines opinions publiques.

Même si force est de constater qu'aucun exemple dans l'histoire du XXème siècle n'offre l'illustration concrète d'une guerre qui aurait été gagnée par le recours à la seule puissance aérienne, tel que les conçoivent les théoriciens les plus influents, une grande partie de l'ingénierie des armements est orientée vers l'acquisition de tels résultats, et l'on peut dire que cette tendance s'est notablement aggravée avec l'apparition des armements nucléaires. 

 

    La guerre aérienne ne modifie pas seulement la stratégie. Elle bouleverse la géopolitique. 

Comme l'écrit entre autres, car on retrouve cette réflexion un peu chez tous les auteurs qui se préoccupent de stratégie ou/et de géopolitique, Aymeric CHAUPRADE, "par l'importance croissante qu'elle joue dans les conflits contemporains, l'aviation modifie les données de la puissance et le rapport de l'homme au territoire." Même si l'irruption de l'aviation ne signifie pas l'élimination des facteurs pré-existants, l'homme s'affranchit avec elle des obstacles du relief, de la topologie. Les déterminants du rapport de l'homme à la nature s'en trouve modifié en profondeur et les trois dimensions doivent désormais être pensées dans leur interaction, au temps de guerre comme en temps de paix. L'existence des engins aériens, des monoplaces aux missiles de croisière, modifient complètement les rapports de puissance, même si des permanences fortes, liées notamment à la culture des populations qui y vivent, ne changent que lentement la géopolitique proprement dite. Comme dans l'air, il n'y a pas de topologie géopolitique, c'est toute une aéropolitique et une aérocratie qui s'installe, d'abord progressivement, puis durablement, dans un faisceau de faits qui donnent à la stratégie aérienne une certaine prépondérance dans la stratégie.

Ce mouvement, amplifié à l'ère nucléaire, et qui se prolonge avant que celui-ci ne s'affermisse (l'Histoire le dira) par la "conquête de l'espace", n'a sans doute pas encore donné sa pleine mesure, car beaucoup d'illusions persistent, entretenues par des théories stratégiques qui sont loin d'avoir fait leurs preuves. Si la géopolitique est bouleversée, les ensembles culturels peuvent avoir à la longue le dernier mot, car si la guerre modifie les choses surtout sur le court terme, et cela de façon si spectaculaire que nombre de médias ne voient pas autre chose, des constantes demeurent de par cette réalité toute simple : les hommes vivent encore sur la terre... C'est d'ailleurs en comptant sur les ressources du sol et du sous-sol que nombre d'Etats industriels ont pu survivre même sous les bombardements massifs (Troisième Reich jusqu'à ce que les sols soient conquis,  VietNam du Nord, qui mit en échec l'armée américaine par usure ...).

 

Patrick FACON, Guerre aérienne (Théorie de la), dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000. Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2003.

 

STRATEGUS

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 11:45

   Depuis les destructions des deux villes japonaises qui mettent fin, quel que soient les autres possibilités qui s'offraient alors aux belligérants, à la seconde guerre mondiale, l'horizon d'une guerre nucléaire n'a pas cessé de hanter à la fois les responsables civils et militaires de la défense et les populations. La perspective dans les opinions publiques d'une guerre nucléaire  est revivifiée à chaque grande crise mondiale, tandis que la littérature, la télévision, le cinéma, les jeux videos... maintiennent toujours présentes cette possibilité. On ne compte plus les oeuvres de fictions qui entretiennent parfois crainte et peur de cette guerre nucléaire, et souvent, en pointent les conséquences, souvent présentées comme assez définitives pour l'humanité. Souvent, d'ailleurs, ces conséquences sont étayées par une série d'études scientifiques où sont présentés des effets d'explosions nucléaires multiples sur l'environnement, le climat, le devenir de la planète. Même lorsque ces craintes ne sont pas avivées, les responsables civils et militaires élaborent des plans de guerre plus ou moins longue et plus ou moins globale, impliquant l'utilisation d'un arsenal qui demeure suffisant pour détruire plusieurs fois la surface de la Terre. Les plans "nucléaires" sont toujours là depuis des dizaines d'années, se modifiant au fur et à mesure des évolutions technologiques, plus ou moins prêts à l'emploi. Lorsque des crises porteuses de dangers globaux se développent, la presse écrite et audio-visuelle s'empare de cette perspective, et c'est singulièrement le cas, après de multiples crises plus ou moins bien résolues, avec le conflit grandissant entre la Corée du Nord et ses voisins. Puissance nucléaire émergente, ce petit pays (en terme de démographie et de puissance économique) prend à son compte les théories de dissuasion nucléaire, dans une rhétorique belliqueuse émise par un pouvoir dictatorial qui a le soutien, à l'instar de l'Allemagne nazie, de sa population. C'est le moment de rappeler les précédentes crises, les soubassements de la pensée stratégique que possède à des degrés sans doute différents les Etats-Unis et la Corée du Nord. La guerre entre la Corée du Nord et la Corée du Sud avait déjà été l'occasion, notamment dans les milieux militaires américains, dans les années 1950, d'envisager l'utilisation de bombes atomiques sur le terrain.

     La guerre nucléaire, soit l'utilisation d'armes nucléaires en temps de guerre pour infliger des dégâts majeurs à l'ennemi, est envisagée historiquement comme représailles massives, barreau dans l'échelle de l'escalade militaire et intégration dans l'usage des armées conventionnelles. Par rapport à la guerre conventionnelle, la guerre nucléaire est capable de causer des dommages sur une échelle beaucoup plus importante en moins de temps. Les frappes nucléaires, qu'elles soient réalisées sur des villes ou des concentrations de troupes, peuvent entrainer de graves effet à long terme, essentiellement dus aux retombées radioactives mais également à cause du haut degré de pollution atmosphérique qui pourraient installer un hiver nucléaire durant des décennies, voire des siècles. Tous les analystes, y compris ceux qui prônent, souvent en dernier recours l'usage des engins nucléaires, considèrent une guerre nucléaire comme un risque majeur pour l'avenir de la civilisation moderne. Seuls varient dans leurs écrits les formes de chances de survie de l'humanité...

    Décrite déjà dans des romans de fictions écrits par des auteurs très au fait des dernières découvertes et théories scientifiques comme H.G WELLS (La Destruction libératrice, 1914), l'utilisation de l'atome à des fins militaires fait une entrée fracassante (à beaucoup de points de vue...) dans la réalité historique avec les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945. La destruction de ces villes par une seule arme, au lieu de milliers de tonnes de bombes conventionnelles (plus ou moins, les bombes au phosphore sont classées dans des catégories particulières) utilisées jusque là dans les bombardements stratégiques (de villes), puis le syndrome d'irradiation aigüe provoqué par les radiations ont marqué les esprits. On peut même dire que l'ensemble de la pensée (philosophique par exemple), notamment européenne, par bien des aspects en est marquée. 

    Le développement technologique des armements nucléaires (en qualité et en quantité) permet d'envisager la destruction de régions entières, notamment avec la sans doute illusion de construire des armements anti-nucléaires (interceptions...) qui permettrait d'échapper aux destructions tout en en causant à l'ennemi. 

    La guerre nucléaire a failli se produire, en dehors des crises, par accident à de nombreuses reprises. On a recensé 14 accidents entre 1956 et 1962 entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, à la suite de fausses alertes, d'erreurs humaines ou informatiques (lesquelles sont devenues plus nombreuses avec le développement des ondes hi-fi et d'Internet...). Parmi celles-ci, onze ont été des incidents durant la phase la plus aigüe de la crise des missiles de Cuba de 1962. En 1973, durant la guerre du Kippour, des rumeurs non confirmées indiquent qu'Israël était prêt à faire usage de l'arme atomique, alors que la situation sur le front du Golan était critique (hypothèse reprise dans le film La somme de toutes les peurs, de Phil Alden ROBINSON, 2002, lui-même issu du roman éponyme de Tom CLANCY paru en 1992...). A la suite d'attentats, la confrontation conventionnelle et nucléaire atteint un paroxysme en mai-juin 2002 entre l'Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires régionales. 

   La prolifération nucléaire, tant au niveau des puissances nucléaires que des pays cherchant à produire ou à acquérir l'arme atomique, ou des organisations terroristes cherchant à se procurer des bombes sales, accroît le risque d'une guerre nucléaire. Si, pour la plupart des experts, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 1968 et les accords créant des zones exemptes d'armes nucléaires, ont permis de limiter ce risque, la présence à la surface de la Terre de multiples arsenaux plus ou moins opérationnels fait craindre le pire.

   La stratégie nucléaire, dans les pays détenteurs, constitue le pivot de la stratégie de défense adoptée. A un point tel que les théories militaires anciennes sont revisitées à la lumière de l'expérience de l'ère atomique. Les doctrines de dissuasion diverses fleurissent, parfois à grande vitesse, dans les états-majors comme dans les think tank étatiques ou privés. De manière générale, la situation est comprise de manière complètement différente selon que la théorie fait se confronter des puissances nucléaires (à peu près symétriques) ou met en scène les relations entre puissances nucléaires et puissances non-nucléaires ou encore entre puissances nucléaires majeures et puissances nucléaires mineures (positions asymétriques). 

    Ainsi Edward LUTTWAK qui réfléchit longuement à cette dernière position qui concerne surtout à l'heure actuelle la Corée et les Etats-Unis, préfère parler de manière générale de suasion armée plutôt que de dissuasion. Pour lui, la suasion est inhérente à la force : "toute perspective de recours à la force suscite une réaction des acteurs - ceux qui en attendent un bénéfice, comme ceux qui en redoutent les conséquences."

"Il me parait, poursuit-il, légitime d'introduire ce néologisme - suasion - parce que le contexte politique et culturel très particulier de la "dissuasion" obscurcit la dimension universelle du phénomène. La suasion armée est à la dissuasion ce que la force en général est à la force défensive. ". Ayant défini ce concept, le spécialiste en stratégie et en géopolitique américain, revient au langage commun pour l'aborder sous sa forme négative - la dissuasion - et sous sa forme positive - la persuasion -, "la première se manifestant quand un acteur est amené à agir dans le sens voulu par son adversaire, la seconde lorsqu'un allié est encouragé à persister dans son attitude en échange d'un éventuel soutien armé."

Abordant les types de suasions, notre stratégiste s'attarde sur le cas, qu'il juge riche d'enseignements, de la Corée du Nord. 

"Hormis ses effets routiniers, silencieux, non intentionnels et pour l'essentiel invisible, il arrive que la suasion armée occupe seule le devant de la scène, pour le meilleur et pour le pire. Si Rome a dû combattre deux siècles pour soumettre Carthage, sa domination hellénistique, pourtant plus vaste et plus riche fut obtenue au prix d'une seule bataille et d'une bonne dose d'intimidation. De la même manière, Hitler conquit la Tchécoslovaquie sans tirer un seul coup de canon, agissant au moyen de la suasion, alors qu'il dut livrer bataille pour envahir la Pologne. Hormis les destructions causées, dans le second cas, par les combats, les deux méthodes aboutirent au même résultat. Dans le cas de la Corée, notons aussi que la défense par la guerre, de 1950 à 1953, et la protection du pays par la suasion armée, beaucoup moins coûteuse, depuis, ont produit des résultats équivalents. L'exemple coréen est riche d'enseignements, non comme illustration exemplaire du fonctionnement de la dissuasion mais parce qu'il est, au contraire, atypique. Dans le cas coréen, la conception simpliste, quasi mécaniste de la "dissuasion" comme action intentionnelle et non comme réaction politique d'un adversaire est moins inappropriée que dans d'autres situations. En premier lieu, la perception d'une menace en provenance de la Corée du Nord n'est pas une extrapolation, fondée sur un calcul du potentiel militaire de l'ennemi et sur la construction de circonstances hypothétiques. Le danger a une forme physique indiscutable : la majeure partie de la considérable armée nord-coréenne est massée sur la frontière et, de toute évidence, prête à attaquer. Quant aux intentions des dirigeants nord-coréens, avant l'effondrement économique du pays, ils n'hésitaient pas à les proclamer, et des préparatifs très réels confirmaient leurs déclarations, qu'il s'agisse de tunnels creusés sous la ligne démilitarisée, d'attaques sporadiques de commandos ou de multiples tentatives d'assassinats contre des officiels sud-coréens - une méthode que même les pays arabes et Israël ont toujours évité. De plus, la perception par les Sud-coréens, que la menace pèse avant tout sur eux ne relève pas d'une erreur d'appréciation (contrairement à l'estimation par les Israéliens que l'effort militaire irakien de 1989-1990 était dirigé contre eux, n'imaginant pas que la cible était le Koweït), la situation géographique montre que l'armée nord-coréenne peut combattre exclusivement contre le Sud. Aussi le terme de menace est-il ici approprié, dans la mesure où le phénomène est permanent et orienté dans une direction spécifique - en conformité, dans ce cas particulier, avec la conception mécaniste de la dissuasion. En règle générale, le danger n'est pas continu, il constitue une éventualité, susceptible de prendre forme dans des circonstances exceptionnelles pour ouvrir une crise grave et il n'est caractérisé ni dans sa forme, ni dans son intensité, ni dans sa direction, si bien qu'aucun moyen prédéfini de la contrer ne s'impose de lui-même. 

Dans le cas de la Corée, la dissuasion se distingue par un autre trait. Bien que subsiste la possibilité de bombardements postérieurs à une attaque pour punir le voisin du Nord d'avoir entrepris une invasion, c'est en premier lieu, sur l'efficacité de la défense du Sud, que repose la dissuasion. Toute défense comporte une dimension de dissuasion par interdiction, par opposition à la défense par punition (ou par "représailles") de même qu'une dimension de persuasion est inhérente à toute force offensive. Mais chacune de ces deux formes de dissuasion peut, en principe, être isolée ; et la différence entre l'une et l'autre a des conséquences sur l'organisation et la composition des forces armées."

  Cette analyse montre toute l'importance de la rhétorique dans le cas d'une menace agitée de manière permanente et perçue comme toujours réelle. Si le bouclier américain en Corée du Sud et le jeu croisé des alliances militaires entre les Etats-Unis et les Etats de la région a toujours constitué une sécurité contre l'assimilation de la rhétorique nord-coréenne à l'imminence d'une action réelle, tant par la Corée du Sud que pour les Etats de cette région. L'émergence de la Corée du Nord comme puissance nucléaire, dont l'arsenal pourrait être considéré comme suffisamment réel pour les Etats-Unis pour que cette super-puissance hésite dans la permanence de ce bouclier, peut remettre en question la perception de cette rhétorique nord-coréenne (qui pourrait tendanciellement être considérée comme le seul moyen d'allégeance de la population de la Corée du Nord à ses dictateurs, à usage surtout interne). Ce qui change également la situation, c'est la propension à la rhétorique, récente, des Etats-Unis, sur le même registre, dans le même ton, dans la même hargne que la Corée du Nord. Comme dans toute situation de pré-guerre, où les invectives, les "incivilités", les actions symboliques, s'accumulent,   les protagonistes se préparent "au pire". Il n'est jamais sûr, même au regard de la puissance de feu des armes possédées, que les dirigeants mesurent les conséquences d'une guerre, fut-elle nucléaire. Les essais d'armements n'ont pas cessé en France et en Allemagne avant la Première guerre mondiale qui a pourtant montré l'incompétence (assez crasse) des états-majors, devant les conséquences dévastatrices de l'usage des nouveaux armements...

C'est pourquoi, sans doute, il faut prendre au sérieux toute menace de guerre nucléaire, même s'il s'agit d'abord, dans l'esprit des protagonistes de prendre des gages, de faire des avancées diplomatiques, d'occuper une place reconnue sur la scène internationale, voire de se voir accorder le droit d'usage de terres ou d'eaux... C'est que tout repose sur la perception de la situation de "l'ennemi", notamment intérieure. Comme les dirigeants nord-coréens ont l'habitude d'une organisation pyramidale de la société, ils pourraient leur sembler, à un moment ou à une autre (même bref) que le haute administration américaine soit désorganisée à cause d'une incompétence politique assez rare à la présidence. "Oubliant" d'un coup à la fois l'histoire militaire des Etats-Unis et le fait que l'arsenal nucléaire américain est prêt depuis de longues décennies à chaque heure du jour et de la nuit... La rhétorique de la peur de la guerre agit à double sens, sur ceux à qui elle est destinée et sur ceux qui la profèrent...

Si la guerre nucléaire fait surtout partie d'un horizon à ne jamais explorer pour de nombreuses opinions publiques, rien n'indique qu'il en est de même pour les dirigeants civils et militaires. Tout occupé par ailleurs à monter (voire à prouver) qu'une guerre, donc qu'une guerre nucléaire, pourrait être limitée, surtout si aucune ville n'est visée et que les "échanges" de missiles pourraient avoir lieu uniquement en mer...Après tout la dernière rhétorique critique de la guerre froide (lors de l'installation des missiles américains en Europe de l'Ouest et de nouveaux missiles soviétiques à l'Est dans les années 1980) concernait la possibilité d'une guerre nucléaire limitée en Europe, à l'Europe....

 

Edward LUTTWAK, Le grand livre de la stratégie, De la paix et de la guerre, Odile Jacob, 2002.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 13:12

   Au-delà d'une perception faussée faisant apparaitre le parti de Chiang Kai-Chek comme nationaliste (futur régime de Ta¨wan) et comme marxiste pur et simple celui de Mao Tse Toung (futur régime de la Chine continentale), perception dérivée d'une analyse géostratégique primaire calquée sur une confusion de ce qui de la géostragie et de ce qui est de l'idéologie, la recontextualisation historique du passé et du présent des mouvements nationalistes et marxistes en Chine permet de comprendre ce qui relèvent de la propagande, du programme politique, de la dérive idéologique et des préoccupations stratégiques. Nul doute que ces confusions sont nées pendant la guerre froide qui oppose forces capitalistes et forces réellement ou prétendûment socialistes, car auparavant ce qu'on peut lire des compte-rendus de presse et des reportages révèle des perceptions bien plus correctes. Ce sont les réalités du nationalisme et du marxisme en Chine qui refont surface, éclairant mieux les enjeux d'aujourd'hui, avec les travaux de sociologues et d'historiens contemporains. 

   Comme l'écrit Jean-Pierre CABESTAN, "le nationalisme chinois est une réalité plus ambigüe qu'il n'y parait. Son existence est indéniable. Sa force et sa vivacité sont grandes, comme l'ont montré ces dernières années les manifestations contre le bombardement américain de l'ambassade de Chine à Belgrade (1999), l'icident de l'EP3 (avril 2001), les dénonciations des visites du Premier ministre japonaix au sanctuaire de Yasukini, les critiques virulentes proférées contre les dirigeants taiwanais (...) ou plus récemment les violences antijaponaises (avril 2005) et plus généralement l'ambition de faire de la Chine non seulement une grande puissance économique et militaire mais la première puissance du monde devant les Etats-Unis. Le nationalisme semble constiter aujourd'hui la valeur la mieux partagée de la société comme du pouvoir chinois et ce dernier le sait, qui l'a largement instrumentalisé dans le but de renforcer sa main face à ses principaux partenaires étrangers et aussi d'empêcher toute "évolution pacifique" du régime vers la démocratie." Plus largement "Si le nationalisme chinois, pour des raisons qui tiennent à l'histoire, est à bien des égards spécifique, il traduit depuis le début de l'époque contemporaine, c'est-àdire la Guerre de l'Opium (1840), le profond sentiment d'insécurité des élites chinoises. Toutefois, par-delà ce sentiment d'insécurité, plusieurs formes de nationalisme cohabitent : un nationalisme officiel, inspiré par l'idéologie communiste et le souci du Parti communiste de maintenir son monopole sur la chose publique, proche du nationalisme modernisateur mais autoritaire de nombreux révolutionnaires chinois du début du XXe siècle ; un "nationalisme primitif" et revanchard, aux tendances racistes, disséminé au sein de la société par les segments les plus anti-étrangers des élites chinoises ; et un "nationalisme pragmatique" qui tire sa légitimité de la réalité économique et sociale chinoise actuelle sans pour autant rejeter a priori l'influence étrangère. Ce nationalisme peut-il, à terme, accoucher d'un nationalisme démocratique, à la fois mesuré, ouvert et soucieux de défendre non seulement les intérêts de la nation chinoise mais aussi ceux des hommes et des femmes qui y appartiennent." Les manifestations hostiles aux Américains et/ou aux Japonais mettent "en lumière la difficulté de cette évolution et la persistante tradition du pouvoir chinois d'instrumentaliser la seule idéologie qui lui permette de prolonger une espérance de vie."

   Pour éclairer ces propos, le retour sur l'histoire de la Chine que proposent John FAIRBANK et Merle GOLDMAN sur la période qui va de la révolution nationaliste au retour du Parti Communiste Chinois (notamment jusqu'en 1937) peut être également utile pour comprendre les évolutions du nationalisme et du marxisme dans ce pays. Comme dans beaucoup de cas hors de Chine, les positions idéologiques des partis combattant pour le pouvoir peuvent changer par l'exercice de ce pouvoir ou tout simplement pour le garder. Les influences venant de la jeune Union Soviétique sont alors décisives.

  Sun Yat-sen, pionnier parmi les révolutionnaires chinois, président pour quelques semaines en 1912 de la République, avant Yuan Shikai, défend une cause nationaliste limitée à la réorganisation de la société chinoise. Il tente d'unifier la Chine, alors en proie àla guerre civile entre seigneurs de la guerre, en s'appuyant sur de smilitaires opportunistes à Gunagshou, avant d'échouer. En 1922, contraint de s'enfuir de Shanghaï, il décide de joindre ses forces à celles du Komintern dont il entame la régorganisation sous la houlette soviétique. Dans son esprit, le communisme ne suppluante pas les trois principes du peuple qu'l a théorisés : nationalisme; droits du peuple ou démocratie et susistance du peuple qui forment le programme d'une révolution chinoise. Il s'appuie sur l'Union Soviétique, envoie Chiang Kai-Shek en Russie (1923), s'appuie sur Michael Borodine pour réorganiser le Kuomintang et le premier congrès national (1924) élit un comité central exécutif de type soviétique.

C'est le marxisme, versant léniniste qui fournit son armature idéologique. L'objectif du Kuomintang est bien de développer le Parti communiste chinois et de le placer dans une position stratégique vis-à-vis du Juomintang, afin de pouvoir, un jour, prendre le contrôle de ce dernier. Acceptable par Sun Yat-Sun, parce que les membres du PCC était très peu nombreux, cette stratégie ne lui semble pas du tout en mesure de "marxiser" l'ensemble de la société, mais juste de lui assurer l"hégémonie de fait. C'est sa mort en 1925 qui ouvre l'accession au pouvoir de Chiang Kai-shek. Dans l'effervescence nationaliste (1925-1927), et au moment où le mouvement nationaliste est effectivement en mesure de forcer les résidents étrangers à quitter Nanjing, qu'éclate la coupure latente entre l'aile droite et l'aile gauche de la révolution.

"Bien que le Kuomintang eût conquis le pouvoir, il était composé d'éléments à ce point disparates qu'il se trouvait incapable de faire vivre une distature de parti. Au lieu de cela, c'est la dictature personnelle de Chinag Kai-shek qui s'imposa. L'impulsion fondamentale avait été, au début de l'histoire du Kuomintang, une impulsion nationaliste dirigée, après 1905, contre le gouvernement des Mandchous, puis, après 1925, contre l'impérialisme des puissances signataires des traités inégaux. L'idéologie du parti, si nécessaire pour inspirer les militants étudiants, reposait théoriquement sur les trois principes du peuple formulés par Sun Yat-sen. mais ceux-ci relevaient davantage d'un programme politique que d'une idéologie (une théorie de l'histoire). Jusqu'à ce qu'il eût fait alliance en 1923 avec l'Union soviétique, en se réorganisant sur le modèle léniniste, en créant un parti militarisé et endoctriné et en constituant un front uni avec les communistes, le Kuomingtang n'avait pas connu à Guangzhou de destin plus reluisant que celui, strictement régional, des seigneurs de la guerre. (...)". L'histoire embrouillée - où aller en Union soviétique était beaucoup moins de recevoir une formation idéologique que de recevoir une enseignement pratique de révolutionnaire - "suggère qu'il n'y eut jamais au XXe siècle, fondamentalement, qu'un seul mouvement révolutionnaire en Chine, le mouvement révolutionnaire socialiste du Parti Communiste chinois." Ce que l'on sait des massacres des communistes ordonné par Chianh Kai-shek à Sanghaï en 1927 le montre bien : l'esprit révolutionnaire socialiste se dissipe et le gouvernement de Nanjin est plus un gouvernement de bureaucrate méfiant des masses étudiantes, avec un programme qui se délite avec le temps, détruisant même le régime de semi-autonomie d'entreneurs. Les tendances bourgeoises sont elles-mêmes détruites et l'on revient tout simple au contrôle (plutôt moins que plus effectif) bureaucratico-militariste des populations, avec des méthodes brutales, mafieuses, intermittentes... Jusqu'en 1937, ce ne sont guère que les industries militaires d'Etat qui se développent. "Pour le dire brièvement, en arrivant au poouvoir, le Kuomintang avait changé de nature. Après tout, il avait conquis le pouvoir en employant à son service, et contre les communistes, l'univers mafieux de la Bande verte. Au début, de nombreux Chinois s'étaient ralliés au gouvernement de Nanjing, mais les maux du beureaucratisme à l'ancienne avaient tôt fait de les décevoir. non contente d'exercer une terreur blanche visant à détruite le Parti communiste, la police du Kuomintang combatait, réprimait les individus qui les gênaient au sein des autres partis ou dans le milieu professionnel. La presse, bien qu'elle réussît à se maintenir, était durement censurée. (...) Quiconque exprimait de l'intérêt pour les masses était réputé protocommuniste. Cette position anticommuniste avait pour effet de décourager, si ce n'est d'empêcher, tous les projets destinés à améliorer le sort du peuple. Ainsi, le Kuomintang finit par se couper de l'entreprise révolutionnaire." A la tête du gouvernement militaire de facto, Chiang Kai-shek, lui-même accablé par l'esprit de lucre des bureaucrates, tente de remplacer l'aide russe par celle de l'Allemagne, et, au premier revirement stratégique (l'alliance Japon-Allemagne de 1937), se retrouve seul avec ses forces affaiblies face à l'impérialisme militaire du Japon. 

Pendant toute cette période, les forces communistes, avec Mao-Tse-toung à leur tête (après bien des combats internes) tentèrent de trouver une base géographique d'exercice du pouvoir, sur des bases marxistes-révolutionnaires. Presque éradiquées à la veille de l'assaut japonais, les forces communistes lui doivent d'abord un sursis, puis les conditions de son redressement politico-militaire. "Sans l'invasion dévastatrice des Japonais, le gouvernement de Nanjing aurait pêur-être pu conduire progressivement la Chine vers la voie de la modernisation. Cependant, la résistance que Mao et le PCC opposèrent aux Japonais leur donna la chance de pouvoir établir un nouveau pouvoir autocratique dans les campagnes, d'où ils expulsèrent l société civile urbaine naissante qui avait pu continuer à s'y développeer sous les nationalistes. Grâce aux nécessités de la guerre, le PCC put se mettre à bâtir un nouveau type d'Etat en Chine, un régime équipé pour la guerre des classes. En plein coeur du XXe siècle, les révolutionnaires chinois s'apprêtaient donc à mener l'assaut contre une structure sociale vieille de 3 000 ans".  Même si John FAIRBANK et Merle GOLDMAN semblent plutôt appuyer l'opinion d'historiens en économie comme William C KIRBY sur la capacité du gouvernement nationaliste de parvenir à une industrialisation et une modernisation économique, ils ne se font guère d'illusions sur cette capacité, tant les élements progressistes de la société chinoise sont réprimés les uns après les autres.

Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c'est la manière dont s'articulent et se combattent l'idéologie marxiste et l'idéologie nationaliste, les acteurs semblant naviguer souvent entre les deux pour un objectif très pratique de conquête et de maintien au pouvoir. Pour avoir abandonner l'une (la communiste) au profit de l'autre, les nouveaux gouvernants n'ont d'autres choix que de s'appuyer sur les structures les plus anciennes du pouvoir local et régional, les forces les plus militarisées à l'oeuvre depuis au moins le début de l'empire Mandchou. Avec la faiblesse supplémentaire de devoir utiliser - puisque les anciens cadres structurant les solidarités ont été éliminées - des méthodes qui s'approchent de celles du grand banditisme organisé. Incapables de réellement choisir, avec leur bagage intellectuel occidental, entre réforme urbaine à l'occidental et conservatisme à l'intérieur des terres, les élites très momentanément parvenues au pouvoir par la force et l'appui des étudiants (qu'ils répriment ensuite...), se condamnent à tout simplement reproduire, mal et avec notamment plus de violence, les anciennes structures de domination...

   Mais de quel marxisme et de quel nationalisme s'agit-il? En effet, dans la pensée de Mao ZEDONG par exemple,  notamment celle élaborée entre 1942 et 1944, la "ligne de masse" dans laquelle il réaffirme la nécessité d'une direction centrale et où il dénonce le caractère réactionnaire du Kuomintang, se refère à un maxisme léninisme fortement sinisé. Le prolétariat ouvrier devient celui des campagnes et le jargon utilisé, pour des raisons de crédibilité sur la scène international, reste celui du marxisme-léninisme. Conscient de la faible industrialisation de la Chine, encore plus faible que celle de la Russie, les dirigeants du PCC axent leurs efforts sur l'éducation du peuple chinois et l'amélioration-réforme de la pasysannerie. C'est à une véritable autre Longue marche que doit s'ateler le nouvel Etat issu de la victoire des communistes à la fois contre l'armée japonaise, les troupes nationalistes et les résidus des moyens des seigneurs de la guerre entre 1949 et 1953.

   Pour cela, les dirigeants s'appuient sur le "nationalisme modernisant de l'élite réformiste" (Yves CHEVRIER) de la fin du XIXe siècle, celui partagé par une grande partie des intellectuels et des cadres administratifs, face aux diverses autres formes de nationalisme évoqué par Jean-Pierre CABESTAN. Les quatre formes de nationalisme qu'il décrit restent présentes en Chine populaire. Leur évolution est loin d'être achevée, et en raison de la mort progressive de l'idéologie communiste (y compris au sein de l'Etat chinois...), de l'effondrement du bloc soviétique, mais aussi de certains échecs de la collectivisation dans les campagnes (malgré l'énorme progrès de la fin des vastes disettes et famines), le direction du PC est "davantage tentée depuis 1989 d'instrumentaliser la dimension anti-occidentale et surtout anti-japonaise du nationalisme chinois. Et certains segments des élites chinoise ont utilisé ce courant idéologique (d'autant que la bureaucratie s'embourgeoise et veut profiter beaucoup plus qu'auparavant des fruits de la croissance, devons-nous préciser), pour renforcer leur influence, soit leur contestation au système actuel." Si la faible opposition s'appuie plus sur un nationalisme qu'un socialisme, même à réinventre, le pouvoir central ouvre la voie à l'expression d'un nationalisme populaire qui dépasse les limites du nationalisme d'Etat. Il hésite toutefois, au gré sans doute de l'évolutioon même du système économique, entre une instrumentalisation et une mise sous contrôle, "notamment dans le but, écrit encorre Jean-Pierre CABESTAN, de conserver uneplus ample marge de manoeuvre sur le plan international."

 

Jean-pierre CABESTAN, Les multiples facettes du nationalisme chinois, dans Pespectives chinoises n°88, mars-avril 2005 (mise en ligne avril 2008). John FAIBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Tallandier, 2013.

 

STRATEGUS

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens