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1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 13:14

       L'expression guerre totale, selon Philippe MASSON, peut s'identifier à la mobilisation de toutes les forces vives d'un Etat, à la mise sur pied d'une grande armée, d'une économie de guerre, du contrôle de toutes les activités intellectuelles et spirituelles d'un pays.

     Cette conception est influencée fortement par l'exemple de celle menée par le IIIe Reich allemand pendant la seconde guerre mondiale, laquelle s'inspire des objectifs définis par Erich LUDENDORFF (1865-1937) dans La guerre totale, paru en France en 1936. "Objectif préparé dès le temps de paix par la militarisation des forces morales, par "l'unité psychique du peuple", par la mise en place d'une économie de type autarcique. La guerre totale suppose encore le préambule de la subordination du pouvoir civil au pouvoir militaire." LUDENDORFF procède à une inversion des facteurs entre objectif stratégique et objectif politique. La doctrine de LUDENDORFF, compagnon d'HITLER au parti nazi, n'a pas été prise en compte dès le départ de sa prise au pouvoir. HITLER souhaite d'abord une guerre "courte et vive" par le biais du Blitzkrieg, sa préoccupation essentielle consiste à rechercher la décomposition de l'adversaire de l'intérieur par une intense préparation psychologique. La guerre totale n'intervient qu'en 1943, au lendemain des premières grandes défaites. Le régime hitlérien impose alors une mobilisation économique complète et place, avec des pouvoirs discrétionnaires, à la tête des industries d'armement, Albert SPEER, ministre de l'Armement et des Munitions depuis 1942. La vision de HITLER est assez différente de celle de LUDENDORFF, pour lequel l'anéantissement de l'ennemi ne peut être obtenu que par la "bataille décisive", suivant un principe hérité de CLAUSEWITZ, mais qui découle en fait d'un modèle occidental de la guerre déjà présent dans l'Antiquité grecque. LUDENDIRFF estime que cette bataille met en oeuvre toutes les armes, infanterie, artillerie, blindés et aviation, bombardement stratégique et guerre sous-marne associée à l'aviation. Pour HITLER, cette stratégie se double d'une préoccupation primordiale idéologique et raciale.

   La guerre totale n'est pas une création du XXe siècle. De nombreux exemples de guerre totale émaillent l'Histoire. Philippe MASSON rappelle les guerres puniques, qui se solde par la destruction de Carthage et la guerre de Sécession américaine où les États du Sud sont ravagées par les armées du Nord. Elle n'obéit pas à la préméditation et est mise en oeuvre souvent dans la dynamique de certaines guerres. C'est pendant la seconde guerre mondiale, sur de nombreux fronts, en Europe de l'Est et en Asie notamment, que tous les moyens sont délibérément utilisés pour écraser l'adversaire et ruiner son territoire. 

 

Guerre illimitée, guerre limitée...

       La pensée stratégique ne s'est pas penchée très tôt sur la distinction entre guerre illimitée et guerre limitée, si nous suivons Hervé COUTEAU-BÉGARIE.

Hans DELBRUCK (1848-1929), à partir d'un texte inédit de CLAUSEWITZ qu'il publie en 1878 et d'une réévaluation de la stratégie de FRÉDÉRIC II, réfute l'idée, alors commune, du grand roi précurseur de NAPOLÉON et de MOLTKE, sur le chemin de la guerre totale : les conditions politiques et sociales du temps, ainsi que le rapport de forces avec l'Autriche, l'incitent à ne pas rechercher la bataille décisive. En développant cette analyse, cet auteur dépasse le problème des fins de la guerre pour s'attacher à celui de sa conduite. Cela le conduit à poser la distinction entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure. La première est celle de NAPOLÉON, la deuxième celle de FRÉDÉRIC II, incapable de frapper un coup décisif du fait de la faiblesse de ses moyens et donc condamné à fatiguer l'adversaire par une série de coups de détail. "Contrairement à ce que suggéreront plus tard, poursuit le stratégiste, ses critiques, la stratégie d'usure n'exclut pas nécessairement la bataille. Delbruck précise que "la Niederwerfungstrategie (la stratégie d'anéantissement) n'a qu'un pôle, la bataille, tandis que l'Emattungstrategie (la stratégie d'usure) en a deux, la bataille et la manoeuvre, entre lesquels évoluent les décisions du général".

Toute une littérature traite de la question des contradictions ou des complémentarités entre stratégie d'usure et stratégie d'anéantissement. Au delà de tous ces débats, "il semble possible, nous suivons toujours Hervé COUTEAU-BÉGARIE, de dire que la distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui, avec l'incarnation de l'anéantissement dans la Bombe, que lorsqu'elle a été esquissée par Clausewitz et développés, dans des sens différents par Delbruck et Corbett. L'US Navy a récemment tenté de la dépasser en lui substituant une distinction attrition-manoeuvre. Mais les deux termes ne se situent pas sur le même plan : la manoeuvre n'est qu'un moyen en vue d'une fin militaire qui peut être l'attrition ou l'anéantissement. La manoeuvre n'est pas l'antithèse de l'attrition, elle en est souvent la condition. L'élimination de l'anéantissement, favorisée par le moralisme sous-jacent à la pensée américaine, pose des problèmes insolubles : comment soutenir qu'un échange nucléaire relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à l'extermination, alors que Clausewitz souligne bien que l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soit les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large champ d'option." 

 

Le contexte des idées de LUDENDORFF

    Pour comprendre les idées de Eric LUDENDORFF, explique Hans SPEIER, "il ne faut pas perdre de vue la nature du militarisme allemand avant la première Guerre mondiale. Il s'agissait d'un militarisme de classe largement accepté, fondé sur des principes à demi-féodaux, à l'intérieur même d'une société aux structures, par ailleurs, capitalistes. Le conflit entre les traditions militaires de la monarchie et les aspirations de la bourgeoisie industrielle n'était pas résolu mais institutionnalisé. Le pouvoir militaire et le prestige social étaient répartis de manière à favoriser l'aristocratie et les grands et moyens propriétaires fonciers, tandis que la puissance économique était concentrée dans les mains de capitaines d'industrie, de commerce et de finance sans expérience politique." La structure de décision sur les affaires militaires montre la prédominance des autorités militaires sur les autorités civiles. Le cabinet de Guillaume II traite les affaires militaires avec la hiérarchie militaire, passant outre les ministres chargés de la défense, et encore plus outre le Parlement. A cela, on peut ajouter que la plus jeune branche des forces armées, sous l'influence de Von TIPITZ, avait un sens aigu de la publicité patriotique, et était socialement plus agressive encore que l'armée conservatrice. La Ligue navale, par exemple, fondée en 1898, constituait la première organisation sociale en Allemagne, patronnée par l'industrie lourde. L'élite militaire elle-même n'était pas impérialiste et tout en défendant ses privilèges, elle reste toujours en retrait sur le plan des ambitions territoriales par rapport à la contre-élite économique et aux intellectuels issus de la bourgeoisie qui dirigent et patronnent les organisations sociales patriotiques. La structure de classe particulière du militarisme allemand à l'époque impériale empêchait une bonne préparation de la guerre ou même le minimum d'efficacité que permettaient les progrès de la technologie. Cela affectait la vie militaire essentiellement sur quatre points, relatifs à la composition de l'armée, à l'économie de guerre, au comportement des militaires face à la technologie, et au manque d'intérêt accordé à la propagande en cas de conflit armé, quatre points auxquels s'attaquent tous les écrits de LUDENDORFF. Pour l'ensemble de l'élite militaire, il importait de faire une guerre courte, car la préparation d'une guerre longue entraînerait une diminution du monopole des militaires sur la direction de la guerre, et augmenterait en tout cas l'importance des facteurs économiques et sociaux. 

        Eric LUDENDORFF qui n'appartient pas à cette élite militaire, énonce une conception de la guerre totale, que l'on peut formuler en cinq propositions fondamentales :

- la guerre est totale parce que le théâtre des opérations s'étend à l'ensemble du territoire des nations belligérantes ;

- l'entière population participe à l'effort de guerre. Il faut adapter donc le système économique à ses objectifs ;

- il devient impératif, par suite de la participation de larges masses à la guerre, de consacrer des efforts particuliers à affermir le moral sur le front intérieur et à affaiblir la cohésion politique de la nation ennemie au moyen de la propagande ;

- il faut commencer la préparation de la guerre totale avant l'ouverture des combats. La guerre militaire, économique et psychologique influence les activités de temps de paix des sociétés modernes ;

- il faut soumettre la conduite de la guerre totale à une autorité suprême, celle du commandant en chef. 

Sa contribution la plus originale à la théorie de la guerre totale ne concerne pas la conduite des opérations militaires, même si dans les faits il occupe une position de premier plan pendant la première guerre mondiale, mais la guerre psychologique. Il recherche la cohésion la plus forte à l'intérieur de la nation, prenant comme modèle le shintoïsme japonais. loin de penser que la source d'une concorde réside dans l'efficacité des services de police, il la voit dans les traditions profondément enracinées dans le peuple. Il ne soutient pas l'usage de la violence à l'intérieur de la nation et lorsqu'il faut le faire, c'est à regret, afin de protéger l'effort de guerre. Produit de l'évolution technologique et démographique, la guerre totale absorbe la politique. S'il plaide vigoureusement pour la préparation de cette forme de guerre, il ne suggère jamais qu'il la préfère à la guerre limitée pour des raisons métaphysiques ou morales. Jamais, il ne justifie explicitement la guerre totale par une doctrine impérialiste ou un système de valeurs dans lequel la pugnacité, l'héroïsme et l'amour du sacrifice seraient tellement essentiels qu'il leur fait la guerre pour être pratiqués et glorifiés, contrairement à ce que font HITLER et ses partisans. Il va jusqu'à soutenir que la guerre totale est fondamentalement défensive. Ainsi le peuple ne coopère à la guerre que s'il sait qu'elle vise à préserver son existence.

 

Les conceptions nazies

    Les nationaux-socialistes ont à la fois organisé la société allemande en vue de la guerre totale et ont consacré à celle-ci une abondante littérature. Leur contribution, nous dit toujours Hans SPEIER, au développement de la théorie de la guerre totale part de l'affirmation fondamentale de CLAUSEWITZ et de LUDENDORFF, selon laquelle, dans la guerre moderne, il faut mobiliser toutes les ressources matérielles et morales de la nation.

"La principale différence entre les écrits de Ludendorff et la littérature national-socialiste sur cette forme de guerre réside dans le fait que le national-socialisme a essayé de lui donner des justifications idéologiques. La supériorité de la race et les lois de la nature, entendues dans le sens darwinien et géopolitique, sont censées fournir une caution morale à la guerre allemande et au nouveau militarisme. De plus, certains écrivains nationaux-socialistes (voir Guido FISCHER, Rupert Von SCHUMACHER et Hans HUMMEL...) ont poussé la théorie de Ludendorff jusqu'à ses limites extrêmes en niant purement et simplement l'existence de la paix. Ils ne considèrent plus la guerre comme une phase des rapports entre les États, précédée et suivie de phases de paix, mais comme "l'expression d'une nouvelle évolution politique et sociale de la vie des peuples". De même, les géopoliticiens ont écrit des livres sur les formes qu'assume la guerre aux époques qualifiées par l'usage d'époques de paix. Au lieu de parler de paix entre deux guerres, ils ont trouvé la formule de "guerre entre les guerres"."  Ajoutons à cela, la disparition totale de toute résistance aux progrès technologiques de la part des officiers de la nouvelle génération, et le rétablissement du service militaire obligatoire, sans exemptions sociales. De plus, "les idées de LUDENDORFF sur la suprématie du général en chef dans la guerre totale disparurent avec lui. Les généraux allemands sont sous la domination du parti national-socialiste, mené par Hitler, caporal charismatique."

 

Les conceptions d'Hans DELBRÜCK

     Hans DELBRÜCK, historien militaire, dont la vie active correspond presque exactement avec celle du second Empire allemand, est aussi l'interprète des affaires militaires auprès du peuple allemand et critique civil du grand état-major.

Son Histoire de l'art de la guerre, écrit Gordon A CRAIG, n'est pas "seulement un monument à la gloire de l'érudition allemande mais aussi une mine de renseignements précieux pour les théoriciens militaires de son époque. Ses commentaires des affaires militaires, publiés dans les pages du Preussische Jahrbücher, contribuèrent à l'éducation du peuple allemand, et, pendant la première guerre mondiale notamment, aidèrent celui-ci à comprendre les problèmes stratégiques fondamentaux auxquels devait faire face le grand état-major. Ses critique du haut commandement, écrites pendant et après la guerre, encouragèrent dans une large mesure à revoir le type de pensée stratégique qui avait prévalu dans l'armée allemande depuis l'époque de Moltke." 

Il revient à la doctrine de CLAUSEWITZ en soutenant que les objectifs politiques doivent conditionner la conduite de la guerre et le choix d'une stratégie et que, lorsque la pensée stratégique devient inflexible et autonome, même les plus brillants succès tactiques peuvent conduire à une catastrophe politique. Il est, en ce sens, le critique le plus convaincant de la stratégie de LUDENDORFF. 

   Les quatre volumes de son Histoire de la guerre renferme à la fois une analyse de la conduite de la guerre depuis l'Antiquité, au niveau tactique notamment, et une théorie des rapports entre évolution politique et évolution militaire. Même s'il n'entreprend pas une analyse générale de la relation entre la politique et la guerre, il montre, en passant d'une époque historique à l'autre, le rapport étroit entre les institutions politiques et militaires. Il explique par exemple, comme se forment la puissance militaire des tribus germaniques, des Suisses au XVe siècle ou de la France révolutionnaire.

Révisant souvent les relations des guerres de l'Antiquité par les auteurs grecs (HÉRODOTE par exemple) ou romains, notamment sur le plan des effectifs engagés (souvent fortement exagérés), des rapports de force numérique et des tactiques employées, en se fondant sur l'étude concrète des terrains de bataille, ses études de l'évolution de la phalange grecque ou des rôles de l'infanterie et de la cavalerie font autorité, même si ces révisions fortes lui attirent à son époque les foudres de la majorité des historiens. 

De toutes ses théories militaires, "la plus remarquable, écrit encore Gordon A CRAIG, était celle qui affirmait qu'on peut diviser l'ensemble de la stratégie militaire en deux formes fondamentales. (...) Sous l'influence du De la guerre de Clausewitz, la grande majorité des penseurs militaires à l'époque de Delbrück croyaient que le but de la guerre était la destruction complète des forces de l'ennemi, et qu'en conséquence la bataille, qui la permettait, faisait l'objet de toute la stratégie." Se référant à une note rédigée par CLAUSEWITZ lui-même, mais qui n'a pas fait l'objet de développements de sa part, il accepte la distinction entre deux méthodes de conduire la guerre :

- l'une vise seulement l'anéantissement de l'ennemi ;

- l'autre, guerre limitée, car cet anéantissement est impossible, pour des motifs politique (jeux des alliances, tensions politique internes ou externes) ou militaire (manque de moyens).

La stratégie de l'anéantissement (Niederwerfungstrategie) s'oppose plus ou moins alors à la stratégie de l'usure (Ermatungsstrategie). Pour Gordon A CRAIG, ses contemporains responsables militaires ne comprirent pas le "sens profond de la théorie stratégique de Delbrück.". Pour lui, ce n'est pas le sens tactique qui fait gagner la guerre, mais les manoeuvres politiques qui l'accompagnent et la soutiennent. Sa description de la première guerre mondiale, vue du côté allemand, l'amène à cette conclusion. Convaincu que c'était la Russie qui avait causé la guerre, il pensait qu'une entente était possible avec la France et la Grande Bretagne, et qu'il fallait sauvegarder tout au long de la guerre, surtout lorsqu'elle s'enlise dans les tranchées, toute possibilité de s'entendre avec ces deux puissances. Conscient dès le début d'une faiblesse stratégique de l'Allemagne (considérée comme l'agresseur-oppresseur), il fallait donner des gages d'absence d'ambition territoriale, faute de quoi l'entrée en guerre des États-Unis submergerait son pays. Ne doutant pas de la supériorité de l'armée allemande en soin, il voyait que cela ne suffisait pas. Soutenant la résolution du Parlement en Juillet 1917 en faveur de la paix, il décèle à l'intérieur du gouvernement un manque de direction politique et une tendance croissante de la part des militaires à dicter la politique à suivre. Les militaires, prenant totalement la direction des opérations se lancent alors  dans une offensive en 1918, qui échoue, par manque de préparation réelle des troupes au combat et par infériorité technique des matériels de guerre employés, et aussi par un système d'approvisionnement (en carburants entre autres) défectueux. L'objectif stratégique de la campagne était l'anéantissement de l'ennemi, mais sur le terrain, pour avoir suivi la ligne tactique de la moindre résistance, LUDENDORFF entama une politique d'improvisation désastreuse, violant le premier principe de la stratégie d'anéantissement qu'il prétendait suivre.

"L'erreur capitale de l'offensive fut l'incapacité du haut commandement, résume Gordon A CRAIG, de voir clairement ce que l'armée allemande pouvait accomplir en 1918, et d'adapter sa stratégie à ses possibilités. Sur cette question, Delbrück reprit le thème majeur de toute son oeuvre d'historien et de publiciste. La force relative des troupes adverses était telle que le haut commandement aurait dû prendre conscience de l'impossibilité d'anéantir l'ennemi. Au l'offensive de 1918 aurait-elle dû viser à épuiser l'ennemi pour l'amener à accepter une paix négociée. Cela n'aurait été possible que si le gouvernement allemand lui-même s'était montré disposé à l'accepter. Une fois cette déclaration faite, l'armée allemande, en ouvrant l'offensive, se serait gagné un grand avantage stratégique. Elle aurait pu adapter celle-ci à la force dont elle disposait. Elle aurait pu, en toute sécurité, attaquer aux points tactiquement avantageux, c'est-à-dire là où le succès était le plus facile, puisque même des victoires mineures auraient alors eu un effet moral accru dans les capitales des pays ennemis." 

Cette vision de la guerre mondiale, passé la génération d'Hans DELBRÜCK, ne lui survit pas et l'ensemble des forces politico-sociales préfèrent alors répandre la légende du soldat allemand poignardé dans le dos, légende propre à entretenir le désir de revanche.

 

Les conceptions d'Edward Mead EARLE

    Issues du bouillonnement intellectuel consécutif à la première guerre mondiale, parfois théorisée, le plus souvent pas, les pratiques de guerre totale de l'Allemagne nazie, sont l'objet de la réflexion en forme d'épilogue d'Edward Mead EARLE, à ses deux ouvrages sur les "Maitres de la stratégie".

Pour le stratégiste, "les succès allemands en Pologne, en Norvège, aux Pays-Bas et en France résultèrent largement de la combinaison extraordinairement efficace d'une stratégie militaire et d'une stratégie politique également imaginatives et audacieuses. En d'autres termes, les nouvelles techniques militaires s'unirent à l'audace révolutionnaire pour produire une force dévastatrice qui écrasa les défenses de l'Europe occidentale presque aussi facilement que Josué avait fait s'écrouler les murailles de Jéricho". Il indique la difficulté pour HITLER de parvenir à un modus operandi entre le conservatisme fondamental du corps des officiers et le radicalisme des extrémistes et "parvenus" nazis. Cette coordination entre l'armée et le parti se fit en fait au moyen d'une purge sanglante en 1934, et d'une acrobatie politique interne. "Hitler réussit à imposer une discipline militaire de fer, sans éteindre dans la jeunesse nazie ce fanatisme qui eut une influence considérable sur le moral de l'armée allemande. L'esprit de croisade du nazisme, associé à la compétence technique de la Wehrmacht, anéantit tout (à l'exception de la Royal Air Force) jusqu'au moment où il dut affronter l'Armée rouge que le communisme avait conditionnée de façon similaire."  L'unité d'intention depuis ses années d'opposition à la République de Weimar, exprimée dès son Mein Kampf (1925) (l'acquisition pour la race germanique débarrassée du poison juif d'une espace vital à l'Est, conquis avec l'aide plus ou moins volontaire des anglo-saxons), ne se retrouve que chez STALINE, selon notre auteur. Balayer la France, (prendre la revanche sur le Traité de Versailles), seul ennemi à l'Ouest, et ensuite allié à l'Angleterre et à l'Italie pour écraser le bolchévisme à l'Est, était cette intention stratégique. Après les succès stratégiques obtenus par la terreur (notamment de revoir les destructions de la première guerre mondiale) "la bataille devint largement l'affaire des militaires, et il n'y a guère de preuves que la stratégie militaire du Führer puisse égaler ses triomphes dans le domaine de la guerre psychologique et politique." 

 

La mise en oeuvre de la guerre totale

Si, dans les faits, la guerre totale est mise en oeuvre sur beaucoup de fronts pendant la seconde guerre mondiale (que l'on songe aux fronts chinois, sino-japonais, américano-japonais, russo-allemand...), elle n'est justifiée voire théorisée pleinement que du côté nazi.

"La stratégie nazie, en effet, n'avait tracé aucune ligne de démarcation clairement définie entre la guerre et la paix et considérait la guerre, et non la paix, comme l'état normal d'une société. Pour les nazis, la guerre ne consistait pas seulement ou même principalement en opérations militaires, la politique de l'État en temps de soit-disant paix était donc une "stratégie élargie", utilisant des armes économiques, psychologiques et d'autres instruments non-militaires. L'Allemagne recourut constamment à la guerre politique, écrit un ancien membre de l'entourage de Hitler, "non seulement pour rendre la situation tactique favorable à une série de victoires pacifiques, mais aussi pour déterminer ces problèmes spécifiques que la situation politique générale a suffisamment fait mûrir pour que la solution à y apporter s'accorde avec les buts du national-socialisme. Ces activités politiques trouvent leur explication dans le caractère nouveau des importantes opérations futures - un état de tension associé à des menaces soudaines, tantôt ici, tantôt là, dans une action ininterrompue qui fatigue l'adversaire, permettant d'isoler certaines questions particulières, de créer des divisions dans le camp ennemi et de simplifier les problèmes jusqu'à ce qu'on puisse les résoudre sans complication (c'est-à-dire sans guerre)" (Hermann RAUSCHNING, The voice of destruction, New York, 1940). Les préparatifs militaires de Allemagne nazie ne furent qu'un aspect de ses activités révolutionnaires qui visaient à rendre l'agression armée inutile ou si elle était nécessaire, à en garantir le succès."

 

    Les réflexions sur la guerre totale ne s'arrête pas à la fin de la Seconde guerre mondiale et même s'intensifient sous la réalité de l'émergence des armements nucléaires, mais sous une autre forme. 

 

 

Gordon A. CRAIG, Delbrück : l'historien militaire, dans Les Maitres de la stratégie, tome 1, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, 1980. Hans SPEIER, Ludendorff : la conception de la guerre totale, dans Les Maitres de la stratégie, tome 2, 1982. Edward mead EARLE, Hitler : la guerre selon les nazis, dans Les maitres de la stratégie, 1982. Philippe MASSON, Guerre totale, dans Dictionnaire de la stratégie, PUD, 2000. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

 

Relu le 7 mai 2021

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 13:09

     Adam TOOZE (né en 1967), enseignant britannique de l'histoire de l'Allemagne à l'Université de Yale, déjà auteur d'ouvrages en histoire économique, veut renouveler nos connaissances dans la formation et dans la ruine de l'économie nazie. Il veut "remettre l'économie au centre de notre intelligence du régime hitlérien en offrant un récit économique qui aide à étayer les histoires politiques produites au cours de la génération passée et à en dégager le sens. Non moins pressante est cependant la nécessité d'accorder notre intelligence de l'histoire économique du IIIe Reich avec la subtile réécriture de l'histoire de l'économie européenne engagée depuis la fin des années 1980, mais largement passée inaperçue dans l'historiographie dominante de l'Allemagne."

Ses recherches l'amènent à mettre en cause la thèse de la dominance économique allemande en Europe, dans les années 1930 et ensuite. il met en évidence les effets déjà tangibles en Europe du retournement économique suite à la première guerre mondiale en faveur des États-Unis d'Amérique. "D'un côté, nous avons une perception plus aiguë de la position réellement exceptionnelle des États-Unis au sein de l'économie mondiale moderne. De l'autre, l'expérience européenne commune de "convergence" nous offre une perspective singulièrement désenchantée sur l'histoire économique de l'Allemagne. La thèse fondamentale de ce livre, la plus radicale peut-être, est que ces mouvements liés l'un à l'autre de notre perception historique requièrent une refonte de l'histoire du IIIe Reich, laquelle a pour effet dérangeant de rendre l'histoire du nazisme plus intelligible, en vérité mystérieusement contemporaine, et en même temps de mettre davantage encore en relief son irrationalité idéologique fondamentale. L'histoire économique éclaire d'un jour nouveau à la fois les motifs de l'agression hitlérienne et les raisons de son échec - de son échec inéluctable."

 

        A la lumière de cette nouvelle analyse économique, il est possible de rationaliser l'agression du régime hitlérien en y reconnaissant une réponse intelligible aux tensions nées du développement inégal du capitalisme mondial (...). Dans le même temps, cependant, l'intelligence des fondamentaux économiques nous aide aussi à mieux apprécier l'irrationalité profonde du projet de Hitler. Ainsi qu'on le verra dans ce livre, le régime engagea après 1933 une campagne de mobilisation économique réellement remarquable. Le programme d'armements du IIIe Reich fut le plus grand transfert de ressources jamais engagé par un État capitaliste en temps de paix. Hitler n'en fut pas moins incapable de modifier le rapport de force économique et militaire sous-jacent. L'économie allemande n'était tout simplement pas assez vigoureuse pour créer la force militaire qui lui permettrait de terrasser l'Union Soviétique, sans parler des États-Unis. Bien que Hitler ait remporté de brillants succès à court terme en 1936 et en 1938, la diplomatie du IIIe Reich fut incapable de créer l'alliance antisoviétique proposé dans Mein Kampf. Confronté à une guerre contre la Grande-Bretagne et la France, Hitler se vit contraint, au dernier moment, de passer un accord opportuniste avec Staline. L'efficacité dévastatrice des forces de panzers, le deus ex machina des premières années de la guerre, ne formait pas la base de la stratégie avant l'été 1940, puisque ce fut une surprise, même pour les dirigeants allemands. Et si les victoires de l'armée allemande en 1940 et 1941 furent bel et bien spectaculaires, elles furent peu concluantes. Ainsi en arrivons-nous à la conclusion réellement vertigineuse que Hitler lança la guerre en septembre 1939 sans plan cohérent pour vaincre son principal antagoniste : l'Empire britannique. 

Pourquoi Hitler prit-il ce risque épique? Telle est assurément la question fondamentale. Même si l'on peut rationaliser la conquête de l'espace vital en y voyant un acte d'impérialisme, même si l'on peut créditer le IIIe Reich d'un remarquable effort de mobilisation de ses ressources pour combattre, même si les soldats allemands se battirent vaillamment, la conduite de la guerre par Hitler impliquait des risques si grands qu'ils défient toute rationalisation en termes d'intérêt pragmatique. Et c'est par cette question que nous rejoignons l'historiographie dominante avec son insistance sur l'importance de l'idéologie. C'est l'idéologie qui donna à Hitler le prisme à travers lequel il comprit le rapport de force international et le déploiement de la lutte de plus en plus mondialisée qui débuta en Europe avec la guerre civile espagnole, dans l'été 1936. Dans l'esprit de Hitler, la menace que représentaient les États-Unis pour le IIIe Reich ne relevait pas seulement de la rivalité conventionnelle des superpuissances. C'était une menace existentielle, liée à la peur que Hitler eut toujours d'une conspiration juive mondiale se manifestant sous la forme de la "juiverie de Wall Street" et des "médias juifs" des États-Unis. C'est une interprétation fantastique du véritable rapport de force qui explique le caractère volatile, très risqué, des décisions de Hitler. Pas questions pour l'Allemagne de se ranger pour devenir un satellite prospère des États-Unis, comme telle avait paru être la destinée de la république de Weimar dans les années 1920, parce que cela se serait soldé par un asservissement à la conspiration juive mondiale et, en définitive, par une mort raciale. Compte tenu de l'influence envahissante des Juifs, révélée par la montée des tensions internationales à la fin des années 1930, un avenir prospère fondé sur l'association capitaliste avec les puissances occidentales était tout bonnement impossible. La guerre était inévitable. La question était de savoir quand."

 

      Cette introduction de l'auteur marque bien ses ambitions. il suit l'ordre chronologique pour montrer comment l'économie allemande devint une puissance réelle, accordant une place très importante aux politiques menées avant la guerre. Cela scande son gros livre en trois parties : Redressement, La guerre en Europe, Guerre mondiale. Avec plus de cent pages de notes, placées en fin d'ouvrage, ce livre nous montre avec pédagogie, malgré la masse importante des faits brassés, comment l'économie allemande fut mis au service d'un projet insensé, et comment, par certaines des mesures mêmes prises par ses responsables (esclavage des travailleurs, déplacements des populations, destructions économiques et physiques de l'adversaire..) elle échoua. Nous pouvons comprendre également comment une stratégie de guerre totale peut - ou ne peut pas fonctionner - dans la confrontation de puissances industrielles.

 

Adam TOOZE, Le salaire de la destruction, Formation et ruine de l'économie nazie, Les belles lettres, collection Histoire, 2012, 800 pages.

 

Relu le 5 avril 2021

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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 08:52

      L'histoire des entreprises indique que la guerre économique est plus appliquée que raisonnée, tant dans ses présupposés que dans ses conséquences. Elle est parfois génératrice de guerre tout court, parfois en constitue un substitut sans doute moins violent mais aux conséquences à moyen et long terme néfastes (sur le plan du bien être des populations). Si à un moment ou à un autre, par suite de collusion/fusion momentanée d'objectifs d'entreprise et d'État, la guerre économique est entreprise.

Il faut néanmoins avoir à l'esprit deux éléments très importants :

- du fait d'une certaine instabilité dans les instances dirigeantes ou dans les systèmes d'alliance entre entreprises, celle-ci peut être appliquée de manière décousue et contradictoire, dont les résultats bénéfiques ne sont pas évidents mais dont les répercussions sur les populations sont généralement dramatiques (au mieux chômage massif, au pire famine) ;

- du fait de la nature compétitive des relations entre entreprises ou groupes d'entreprises, la marge entre pratiques commerciales couramment déloyales et entre pratiques volontairement destinées à nuire est plus ou moins importantes.

Avec la dominance actuelle des marchés financiers sur l'économie toutefois, les activités des traders et autres acteurs financiers sont relativement destructrices d'éléments de l'économie réelle, tant et si bien que dans certaines circonstances, la prospérité de la sphère financière dépend de destructions dans la sphère matérielle productive (envolée boursière se confond parfois avec suppression d'emplois..). La pratique dans les salles de marché les fait ressembler à des champs de bataille, à coup de fausses rumeurs et de vraies OPA agressives, tout cela étant tendu vers l'accroissement de valeurs nominales de titres financiers, sans "préjudice", comme on dit dans le droit des affaires, des conséquences sur la production, l'emploi et les services publics. 

    De nombreux stratégistes en herbe ou confirmés proposent couramment leurs services aux entreprises, pour mener des batailles économiques, comme l'indique l'ouvrage de Dominique FONVIELLE. Un ensemble de réflexions sur la finance internationale, par ailleurs, tend à faire voir l'activité des milieux financiers comme une guerre économique contre les peuples.

 

Batailles économiques

    Dominique FONVIELLE, dirigeant d'un cabinet de conseil et d'information stratégiques, ancien officier de renseignement, propose aux entreprises, comme tant d'autres l'ont fait avant lui et après aux États-Unis, en Europe ou en Asie, d'appliquer une méthode de raisonnement tactique de l'École supérieure de guerre au processus de décision de l'entreprise. 

"Au-delà de la stratégie "normale" de l'entreprise, les actes hostiles, l'exaspération de la concurrence, les pratiques concurrentielles déloyales, l'espionnage industriel, la désinformation mettent les dirigeants dans une situation de conflit permanent. Le plus grand danger serait de ne pas en tenir compte. Il s'agit donc de "mettre l'entreprise en dispositions de combat" et de tenir compte de l'environnement et des conditions de sa survie. (...) Nous sommes en guerre économique, et de nombreuses affirmations tendent à le prouver. Les meilleurs auteurs désignent l'Amérique hégémonique comme l'adversaire (l'ennemi) de la France et de l'Europe. (Nous remarquerons simplement ici que la Chine a déployé tout un arsenal économique bien plus agressif que celui des États-Unis...). La mondialisation est à l'origine de tous les maux de la planète et doit être combattue. Par leurs rejets (dans le processus de production des marchandises), les entreprises des pays industrialisés accentuent l'effet de serre et favorisent le réchauffement de la planète. Une firme comme Monsanto aurait voulu gérer l'ensemble des ressources mondiales à partir de manipulations génétiques. A qui profitent ces accusations, ces actions sont-elles réellement menaçantes pour l'ensemble de la communauté mondiale ou ne servent-elles que des intérêts particuliers, politiques ou partisans? 

Pour y voir clair, il faut une méthode d'analyse. Pour apprécier le danger, et donc mettre en place les moyens de défense, il faut comprendre buts et moyens d'action adverses. Puisque nous sommes en guerre économique, appliquons à l'économie les principes de la guerre et de la tactique. Analysons la situation à la lumière de la "Méthode de raisonnement tactique" de l'École supérieure de guerre, et nous pourrons apprécier les tenants et aboutissants des actions qui nous menacent, et donc évaluer les moyens et les méthodes à mettre en oeuvre pour survivre dans ce monde peuplé d'ennemis."

L'auteur s'appuie donc sur cette fameuse "Méthode" (TTA 152) éditée en 1977. Ce document représente un corpus doctrinal intéressant dans la mesure où il vise à remettre en ordre les principes tactiques de l'engagement conventionnel des forces après les expériences de l'Indochine et de l'Algérie et fait appel à la réflexion sur les risques nouveaux que l'arme nucléaire a introduits dans l'art militaire. Il suit  la même démarche que de nombreux analystes employés par le Pentagone des États-Unis d'Amérique durant la guerre du Vietnam, déploient dans l'administration fédérale ou dans les nombreuses entreprises (souvent elles-mêmes stratégiques) où ils ont essaimés ensuite. Comme la méthode TTA 152 française, les multiples projets de recherche américains développent une méthode de raisonnement tactique intégrée dans la stratégie de nombreuses grandes entreprises.                

        Comme tout document concernant la défense, il procède d'abord à une catégorisation des ennemis de l'entreprise. Suivant cette catégorie, une analyse du milieu et des circonstance de leur rencontre et des possibilités d'action sont définies.

Ainsi, en ce qui concerne les multinationales et la concurrence, pour la conquête des marchés émergents et la constitution du développement économique, sont mises en action des investissements étrangers en France. Comme actions légales, nous comptons la concurrence dans le cadre des lois existantes, l'action sur les marchés par OPA ou partenariats. Comme actions illégales peut être conduit un espionnage industriel avec ou sans appui de l'État. En ce qui concerne les stratégies économiques nationales et dans le cadre d'un perte de pouvoir des États, avec la mondialisation des échanges économiques et les luttes pour l'hégémonie mondiale, sont mises en oeuvre des réglementations restrictives, des embargos par l'État, gestionnaire de l'économie nationale (cas-type des clauses secrètes ou non de nations favorisées des États-Unis), des politiques d'influence sur les Organisations internationales, dont l'OMC ou la Banque mondiale ; un appui également aux entreprises nationales. Face aux nouvelles menaces économiques, provenant directement de la globalisation des échanges (finances, information, revendications, éco-terrorisme...), sont mises en oeuvre des techniques de blanchiment d'argent par le crime organisé, de communications, d'attaque des systèmes informatiques, jusqu'aux atteintes aux biens et aux personnes (enlèvements, sabotage...)  Une grande place est accordée ici également à la guerre de l'information et à l'espionnage électronique.

    Le document permet l'examen également des divers cas de figures conflictuelles, où se jouent la mobilité des personnels, la fragilité du système d'information et l'Image :

- État contre firme.

Personnels : Expulsions de personnels, droit au travail restrictif pour les expatriés, obligation d'embauche des personnels locaux ; Manipulation des recrutements pour prendre des parts de marchés.

Fragilité du système : Écoutes (Système Echelon), communication défavorable à l'entreprise, mise en place de réglementations défavorables en réaction, pour provoquer l'éviction des marchés au profit des entreprises nationales concurrentes.

Image : Accusation d'exploiter des ressources locales sans contrepartie, d'ingérence politique pour des raisons économiques ou mercantilistes pour créer les conditions juridiques et économiques défavorables et la provoquer la perte de confiance des actionnaires, des salariés, des consommateurs...

- Firme contre firme.

Personnels : Débauchage de cadres, diminution du patrimoine de compétences, retard technologique, perte de marchés, tout cela provoquant l'aggravation du risque de fusion et d'acquisition.

Fragilité : Pénétration, désinformation, pillage technologique et commercial, détournement de clientèle, provoquant la diminution du chiffre d'affaires, la perte de parts de marchés, la fragilisation globale de l'entreprise.

Image : Désinformation et atteinte à l'image pour provoquer le départ des cadres et des salariés, la diminution des performances, l'arbitrage négatif des marchés financiers...

- Criminalité, sectes et mafias.

Personnels : Corruption, menaces, manipulation de cadres et de salariés, restrictions à la mobilité et l'indépendance des personnes, pour provoquer la perte d'autonomie de l'entreprise progressivement vidée de sa substance et l'amenant à disparaître.

Fragilité : Utilisation de l'entreprise comme vecteur de blanchiment ou de prosélytisme, accroissant les risques juridiques et financiers.

Image : création d'une image d'entreprise sectaire, corrompue, ou vecteur d'actes de blanchiment, pour parvenir à terme à la disparition de l'entreprise.

- Guérillas et preneurs d'otages.

Personnels : Enlèvements, demandes de rançon, attentats, pour provoquer l'abandon du territoire, la perte de marchés, un traumatisme pour les salariés.

Fragilité : Identification des cadres-clés, des implantations géographiques de l'entreprise et de ses vulnérabilités, pour provoquer l'impossibilité de travailler avec des expatriés, et l'obligation de se fier uniquement à des cadres locaux.

Image : création d'une entreprise incapable de se défendre ou d'entreprise victime, pour provoquer les arbitrages négatifs des clients, des investisseurs, des actionnaires...

- ONG, syndicats et associations diverses.

Personnels : Manipulation tendant à entraîner la perte de confiance des personnels dans leur firme.

Fragilité : Communication défavorable, orientée vers le boycott.

Image : Accusation d'atteinte aux droits de l'homme, à l'environnement, vers également l'appel au boycott...

Tout le monde remarque que pour le regard distancié de l'analyste, les entreprises légales et illégales, les États effectifs ou non effectifs, les entreprises humanitaires ou criminelles peuvent être entraînés dans la guerre économique, de son propre fait ou du fait de l'environnement global...

  Les différents choix qui s'offrent à ces acteurs dépendent des critères d'évaluation interne et des "images de soi". Le document TT 152 toujours, permet de dégager 4 critères de choix :

- Surprise stratégique : En principe, c'est un critère prépondérant, surtout si des créations concurrentielles ou financières sont à attendre. A l'inverse, l'éducation du marché peut imposer de distiller progressivement les informations concernant la mise en place prochaine d'un produit, avec ses caractéristiques. la condition sine qua none de réussite est évidemment l'absence certaine de produits concurrents susceptible de faire échouer l'opération.

- Création de valeur : C'est un point important, dans la mesure où l'annonce de nouvelles acquisitions dans le cadre d'une opération de croissance externe a généralement tendance à faire peur aux marchés qui n'aiment pas le changement; La démonstration d'un bénéfice rapide est alors indispensable. A l'inverse, certains investissements peuvent avoir tendance à détruire de la valeur et à faire baisser le niveau des dividendes distribués. Une bonne communication doit permettre alors de justifier cette mesure et de rassurer les investisseurs.

- Respect du code d'éthique : Il est très délicat de passer outre les valeurs que l'entreprise s'est elle-même données. La tentation de sous-traiter des "affaires sales" est évidemment forte, mais il faut se souvenir qu'un jour ou l'autre ce type d'expédient sera connu et sera désastreux, car il sera évidemment exploité au mieux des intérêts concurrentiels.

- Conformité aux orientations politiques nationales : C'est une question de positionnement de l'entreprise et d'arbitrage entre diverses obligations en situation de force, il est toujours possible de passer outre. L'action de lobbying qui doit soutenir cette action doit prendre en compte le fait que les hommes sont plus sensibles aux politiques que les États, et que les carrières sont mobiles. Les mêmes hommes ne prennent pas toujours les mêmes décisions.

 Tout réside alors dans l'évaluation interne des avantages et des inconvénients d'appliquer ces critères... Mais souvent la décision est faite dans le but de gagner à court terme une bataille économique. 

 

Mondialisation, financiarisation...

   En termes très globaux, qui mettent face à face cette fois les peuples et les firmes, les États étant considérés comme inféodés à ces firmes - même si les personnels publics et privés n'ayant pas tous les mêmes préoccupations, de nombreux auteurs, qui sympathisent ou qui se veulent partie prenante d'un altermondialisme, partisans d'un autre mondialisation à laquelle nous assistons depuis près d'un quart de siècle - de nombreux auteurs théorisent la résultante du fonctionnement des systèmes économiques dominants actuels. S'appuyant souvent sur des cas précis de fonctionnement d'une entreprise multinationale ou de l'économie de toute une région, ces économistes discutent d'une véritable guerre économique menée par tout un système financier - qu'il est difficile de percevoir entièrement comme la somme de l'agissement de milliers d'individus placés aux sommets des hiérarchies économiques ou à l'envers comme le fonctionnement d'une méga-machine supportée par tout un appareil idéologique et comptable - contre les peuples en général.

Citons simplement ici une dizaine de leurs thèses :

- Depuis les années 1980, on assiste au niveau planétaire à un appauvrissement massif comme résultat de politiques délibérées qui ont pour nom "néolibéralisme" ;

- La mondialisation ou globalisation est inséparable de la dérégulation des marchés des capitaux dédiés par les gouvernements des principales puissances économiques et par les institutions financières multilatérales ;

- La mondialisation/globalisation implique une financiarisation croissance de l'économie de tous les pays de la planète au point que certains auteurs parlent d'une "tyrannie" des marchés financiers qui réduit fortement la marge de manoeuvre des politiques gouvernementales, sans pour autant que le point de non retour ait été atteint. Il y a encore et sans doute plus actuellement une lutte à l'intérieur même des institutions financières nationales et internationales dans laquelle des responsables estiment que les marchés financiers doivent être à nouveau régulés ;

- La mondialisation/globalisation n'est pas un processus purement économique. Les politiques menées par un nombre croissant de gouvernants qui ont suivi la voie ouverte par l'administration américaine Reagan et le gouvernement britannique Thatcher, au début des années 1980, l'ont puissamment accélérée. Les gouvernants ont délibérément réduit les possibilités des pouvoirs publics.

- Il est nécessaire de prendre un nouveau tournant qui mette la satisfaction des besoins humains au centre des politiques mises en oeuvre. Et sans doute dirions-nous de mettre enfin le, les peuples, au centre de la vie politico-économique. Pour atteindre cet objectif, il faut prendre des mesures contraignantes à l'égard des détenteurs de capitaux. Les opprimé(e)s peuvent devenir les acteurs d'un changement révolutionnaire. La mondialisation néo-libérale n'est pas incontournable (et est d'ailleurs de plus en plus contournées actuellement, tant par des acteurs économiques nationaux, que par des populations entières).

- Après plus de vingt ans de politiques néo-libérales, la croissance économique n'a pas retrouvé le niveau des trois décades qui ont suivis la seconde guerre mondiale. Le développement est non seulement ralenti, mais il implique dans le cadre néo-libéral, une augmentation des inégalités à la fois à l'intérieur des pays et entre les pays du Centre et de la Périphérie.

- La mondialisation/globalisation en cours implique un recentrage des investissements, de la production et des échanges sur les trois pôles principaux aux plans industriels financier, commercial et militaire : la Triade Amérique du Nord-Europe-Japon.

- La mondialisation/globalisation implique dans la phase actuelle à la fois une ouverture des frontières aux mouvements des capitaux et une fermeture des frontières des pays industrialisés aux populations du Tiers-Monde et de l'ex-bloc dit "socialiste".

- La richesse est produite par le travail humain et la nature. Une partie croissante du surproduit du travail humain est déviée vers la sphère financière par les détenteurs de capitaux. Ils investissent une fraction décroissante de ce surproduit dans la sphère productive. Ce processus n'est pas sans fin mais, si un virage n'est pas pris grâce à l'action de ceux et de celles d'en bas, il risque de durer et d'aboutir à des crises financières de plus en plus fréquentes et d'une ampleur croissante. 

Même si depuis 2004, date à laquelle ont été émises ces thèses, la situation a évolué (les régions changent de dimension économique, les notions de Centre et de Périphérie ont perdu de leur pertinence au profit d'un monde plus multi-polaire, sans que celui-ci gagne en stabilité d'ailleurs), et parfois a empiré (changements climatiques accrus, multiplication exponentielle des fraudes fiscales...), il reste une analyse Peuples/Fiance mondiale qui reste selon leurs auteurs plus que jamais d'actualité. La lecture attentive de la presse financière elle-même donne des signes d'accélération d'une certaine décroissance dans certaines parties du monde. Une inquiétude se manifeste de plus en plus des milieux financiers eux-mêmes quant à l'évolution d'un système qui semble échapper à leurs analyses les plus fines.

 

Eric TOUSSAINT, La finance contre les peuples, La Bourse ou la vie, Éditions Syllepse/CETIM/CADTM, 2004. Dominique FONVIELLE, De la guerre... économique, PUF, collection Défense et défis nouveaux, 2002.

 

STRATEGUS

 

Relu le 5 avril 2021

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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 12:40

  Fanny COULOMB met en avant dans son essai de nouvelle conceptualisation de la guerre économique, l'élément essentiel de la volonté de nuire. Dans ce cadre, à première vue, on ne peut discuter de guerre économique que dans le cas d'États mettant en oeuvre une stratégie précise, élaborée et mise en oeuvre, par exemple sous la seconde guerre mondiale par le IIIe Reich, comme élément d'une guerre totale. Mais sans examiner cette stratégie de guerre économique qui ravagea notamment l'Europe, elle effectue un examen des théories de guerre économique en passant directement des réflexions de Friedrich LIST à celles de A. O. HIRSCHMAN, pour aboutir à une vision non de guerre économique à proprement parler, mais plutôt d'armes économiques utilisées par les États.

Friedrich LIST, notamment dans son Système national d'économie politique (Paris, Capelle Éditeur, 1857), est le premier économiste à insister sur l'importance de la dimension économique de la sécurité nationale. L'ensemble de la production nationale, et non uniquement celle de caractère stratégique (armements, métallurgie, carburants), participe à la défense nationale, et ce d'autant plus efficacement que les forces productives sont pleinement employées, ce qui ne peut être que le résultat d'une volonté politique, et non du libre jeu des marchés, et d'une union collective forte. Il en appelle également à la conduite par le pays d'une politique commerciale et de puissance, pour dégager un excédent commercial, passant sans transition du domaine économique au domaine militaire, des problèmes de défense à ceux de sécurité économique.

 

Une logique néo-mercantiliste

  La logique néo-mercantiliste développée récemment par les États, nonobstant une mondialisation qui devient moins globale qu'il le parait, conduit à élargir l'analyse de la sécurité nationale à la sphère économique. Le lien entre le potentiel industriel d'un pays et sa capacité à peser sur les normes du système international et à élargir sa sphère d'influence, notamment par les politiques d'assistance commerciale et technique est mis en évidence par exemple par M. BORRUS et J. ZYSMAN (Industrial compettitiveness and American national security, dans l'ouvrage de W. SANDHOLTZ et ses collaborateurs, The Highest States - The Economics Foundations of the Next Security System, Oxford University Press, 1992). D'un autre côté, cette perspective conduit à s'interroger sur les problèmes de dépendance et de vulnérabilité des économies nationales.

Albert Otto HIRSCHMAN (1915-2012) (National power and the structure of Foreign Trade, University of California Press, 1980, réédition), dans une étude de 1945, se démarque des analyses libérales et impérialistes des relations internationales et se réfère fréquemment à la théorie mercantiliste. Sa théorie est centrée sur les relations entre le commerce extérieur et la puissance d'une nation. Présenté aujourd'hui couramment comme un "économiste politique", il développe dans son ouvrage fondateur une analyse de la vulnérabilité des économies nationales à l'utilisation de l'arme économique par un ou plusieurs pays (quotas, contrôle des échanges, investissements de capitaux et autres instruments). La question n'est pas de s'interroger sur la validité des théories de l'impérialisme. Il se contente de revendiquer son appartenance à un courant général qui accepte l'idée selon laquelle les nations mènent une politique de puissance, quelles que puissent être leurs origines économiques, politiques ou idéologiques. Il montre d'abord que les questions relatives aux stratégies économiques des États n'ont pas toujours été bien posées (notamment par MACHIAVEL et ses continuateurs). L'enjeu qu'il se donne est de démontrer les possibilités d'utilisation du commerce extérieur (aide extérieure, flux de capitaux ou négociations commerciales) comme instrument de pression politique. Véritable auteur du "coefficient de Gini", HIRSCHMAN a mis au point une mesure de la concentration du commerce qui lui permettait de mesurer la dépendance d'un pays vis-à-vis de l'extérieur, et par là sa vulnérabilité. Ce coefficient est beaucoup utilisé dans les études économétriques, notamment celles qui traitent des questions de défense (pénétration des secteurs stratégiques d'un pays, projection de puissance par des pénétrations dans d'autres pays). Il met en évidence l'indice de préférence des grands pays pour les pays les plus petits et les plus faibles en matière d'importation. Cette analyse montre que le laissez-faire est une exception ; les contrôles, les protections et les échanges inégaux étant la règle, même de la part des chantres idéologiques de la mondialisation et de l'ouverture des frontières (les "États-Unis ou... la Chine). Dans ces conditions, les États jouent de leur influence pour modifier les flux commerciaux à leur profit. Il rejoint les analyses de Friedrich LIST dans son opposition à une concurrence internationale généralisée dans une situation caractérisée par des États aux niveaux de développement inégaux. 

Plusieurs auteurs suivent également cette tendance. Thomas Crombie SCHELLING (né en 1921) souligne en 1958 (international Economics, Boston, Allyn and Bacon) la nécessité d'étudier les différents aspects de la politique économique internationale, et notamment la liaison entre les objectifs politiques poursuivis par une nation et les instruments de sa politique économique extérieure (protectionnisme, sanctions économiques, contrôle des produits stratégiques...), ces pratiques étant appelées à se développer. David BALDWIN (Economic Statecraft, Princeotn University Press, 1985) s'intéresse aux techniques économiques variées pouvant être employées comme instrument de politique extérieure. Son étude sur "l'art de la politique" ou "l'art de conduire les affaires de l'État" ou la "diplomatie économique" se centre sur les instruments utilisés par les politiques dans leurs tentatives d'exercice du pouvoir. Au service du "prince", il s'agit de développer une nouvelle perspective de l'intérêt national "qui prenne en compte le chevauchement entre les intérêts nationaux". La théorie de la globalisation et la théorie marxiste adoptent toutes les deux, selon lui, une conception erronée du rôle de l'État. La première ne lui accorde pas assez d'importance, tandis que la seconde le réduit à n'être que le reflet des intérêts des classes dominantes, sans objectif collectif d'amélioration de la situation nationale.

      Pour Fanny COULOMB, "on touche ici à la véritable signification de la guerre économique ; la puissance ou la vulnérabilité économique influe directement sur le niveau de sécurité nationale.". Le problème est qu'elle recherche surtout les éléments d'une guerre économique menée par des États, impulsant des stratégies d'entreprise, ce qui peut être pertinent dans le cas d'entreprises publiques ; et du coup elle ne voit pas, ou la minore, la perspective inverse, une guerre économique menée par des méga-entreprises, utilisant des ressources étatiques pour mener leurs propres stratégies. A ne voir que des aspects intentionnels déclarés et des armes économiques aux services des États, elle passe sans doute à côté de grandes questions concernant les activités des grands groupes internationaux privés. 

 

Quels combattants de cette guerre économique?

   Adoptant la même posture et se plaçant du point de vue des intérêts nationaux français, Frédéric CHARPIER se pose la question de l'identité des "combattants de cette guerre économique, si silencieuse qu'elle en serait presque indécelable".

Sur quels fronts mènent-ils leurs actions et à quelles armes ont-ils recours? "Cette guerre singulière, écrit le journaliste d'investigation, se déroule sur de multiples champs de bataille aux lignes de front mouvantes et souvent invisibles : exploration minière, laboratoires de recherche, coulisses de l'ONU ou de l'OMC ou encore intrigues au sein des institutions financières et bancaires. Les États y engagent des moyens considérables - services secrets, réseaux d'influence, cabinets d'enquête privés ou encore centres de recherches... et soutiennent des fondations elles aussi largement mises à contribution. Ils recourent aux ONG qu'ils peuvent manipuler ou instrumentaliser, ainsi qu'aux chambres de commerce, aux cabinets d'avocats d'affaires, aux sociétés militaires privées ou encore aux fonds d'investissement, véritables et modernes chevaux de Troie (sur le rôle des fonds d'investissement, voir Alexandra GUY et Xavier BASHER, Capitalisme financier et sécurité économique, Éditions Vuibert-Institut national des hauts études de la sécurité et de la justice, 2011). (...) Enfin, les États n'hésitent pas à instrumentaliser la lutte contre la corruption et les offres publiques d'achats (OPA) ou encore à recourir à la guerre des monnaies. (...) Dans le même esprit de compétition, certains pays subventionnent parfois de façon discrète des laboratoires universitaires, des agences gouvernementales ou des sociétés privées afin de financer des programmes de recherche dans des domaines stratégiques tels que les nanotechnologies, la biométrie, la robotique, la lutte contre les armes bactériologiques, les nouvelles ressources énergétiques ou encore l'exploitation des ondes terahertziennes (ondes qui permettent de "voir à travers les murs", de détecter des explosifs et des mines). Tout aussi effrénée est la course pour le contrôle de l'information et des nouveaux réseaux de communications, qu'il s'agisse de la bataille qui se joue à l'Internet ou de l'appropriation de méthodes des banques de données."

      Dans une conclusion provisoire, nous pouvons lire : "L'avenir de la France tout comme celui des grandes nations qui aspirent dans le futur à jouer les premiers rôles ne dépend que de la volonté et des choix avisés de ses dirigeants ainsi que d'une perception lucide des véritables enjeux. (...) ... l'on peut, au terme de cette enquête, tirer de celle-ci de précieux renseignements :

- Tout d'abord, il semble établi que la compétition économique s'apparente bien et sans excès de langage à une véritable guerre. Cette guerre économique (ou guerre des économies) alterne même les guerres chaudes comme en Irak ou en Libye et d'innombrables formes d'action plus ou moins clandestines et parfois même invisibles. Sur ce champ de bataille où le combat parât souvent indécelable se déploient des forces insoupçonnées qui utilisent des "armes" aussi bien conventionnelles qu'inédites et sophistiquées. La ligne de front qui oscille entre un cabinet d'affaires de Wall Street et une opération de maintien de la paix en Afghanistan décide ainsi du choix des armes.

- Ensuite, les États qui disposent d'un véritable arsenal semblent recourir avec prédilection aux réseaux d'influence le plus souvent invisibles ou du moins habilement camouflés. Ces réseaux, qui sont autant de petites armées de guérilleros en col blanc (avocats, hommes d'affaires, hauts fonctionnaires, agents secrets), oeuvrent dans les coulisses de l'OMC ou celles de l'Union Européenne, ou encore en Afghanistan, sous le paravent d'ONG ou de services humanitaires de pacification.

- Enfin, les États peuvent à l'occasion instrumentaliser des institutions financières de haut niveau ou manipuler des agences de notation qui, non sans arrière-pensée, ont par exemple manifestement attisé, au début de l'année 2012, la crise de la dette européenne.

- Toutefois, un des enseignements majeurs de cette enquête réside dans l'importance si ce n'est la primauté de la "guerre de l'information" à laquelle se livrent avec une virulence sans cesse accrue les grands États. Cette guerre de l'information constitue à l'évidence un des enjeux cruciaux de la guerre commerciale et industrielle. Les États ne lésinent en effet sur aucun moyen, usant de tous ceux qu'ils jugent nécessaires à la lutte impitoyable qu'ils mènent sous les auspices de la guerre du renseignement dont l'action s'étend de la censure au contrôle des populations en passant par l'espionnage industriel, économique ou diplomatique."

   Cette enquête, même si celle-ci bénéficie d'un large esprit de synthèse plus que certaines autres, reste elle aussi au niveau de la guerre économique entre États. Nous pouvons remarquer que, dans la production éditoriale, bien plus de textes sont consacrés à cette guerre économique interétatique qu'à celle, plus difficile à cerner, car plus éparse, même si elle est aussi systématique, entre entreprises utilisant de manières croisées services publics et services privés.

 

 

Frédéric CHARPIER, L'économie, c'est la guerre! Les agents secrets au service du big business (sous titre assez trompeur en fait), Seuil, 2012. Fanny COULOMB, Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Économie, Ellipses, 2003

 

STRATEGUS

 

Relu le 7 avril 2021

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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 08:59

     La guerre économique est assez répandue dans le temps et dans l'espace avant même d'avoir été pensée (il n'est qu'à regarder par exemple la "technique" des sièges des villes de l'Antiquité à la Renaissance : nombre d'entre elles sont prises en affamant la population, et en détruisant ses ressources).

La guerre économique en tant que telle n'a jamais constitué un sujet d'étude ni pour les économistes, ni pour les stratégistes ou les stratèges, comme le rappelle Ali LAÏDI. "Seuls les penseurs marxistes (mais pas Marx lui-même) s'intéressent à la question." Au début du XXe siècle, Nikolaï BOUKHARINE présente la guerre économique comme la faiblesse du capitalisme. Mais ses analyses, même si elles sont utilisées sous la seconde guerre mondiale par l'état-major soviétique (et d'ailleurs comme une "réponse" à la stratégie de la faim nazie), sont vite oubliées. Une partie d'entre elles refont surface dans les années 1970, avec l'école de l'Économie Politique Internationale (EPI). Ses chercheurs reconnaissent alors l'existence de rapports de force économiques entre les nations et s'intéressent aux logiques d'affrontement entre les marchés et les États. Ils ne font pas pour autant l'analyse que nous appellerons pour l'instant triangulaire États/Peuples/Marchés.

 

     Dans un premier temps, limitons-nous à la guerre économique entre États.

Plusieurs auteurs abordent des éléments de la guerre économique, au long des siècles, sans approfondir la question de manière globale :

- SUN TZU (de manière alors très indirecte, même s'il est cité beaucoup par les chercheurs) fait de l'espionnage des ressources de l'ennemi un élément capital de la stratégie. Afin d'être certain de gagner la guerre si possible sans mener bataille. 

- Thomas HOBBES, dans le Léviathan, propose également de faire des espions des agents très importants, mais il s'intéresse beaucoup plus à la guerre, comme beaucoup de stratégistes, qu'à la guerre économique. Pourtant dans sa théorie de la "guerre de tous contre tous" ne peut que renfermer des éléments économiques capitaux.

- Jean-Jacques ROUSSEAU propose (Que l'état de guerre nait de l'état social, dans Oeuvres complètes, Gallimard, collection de la Pléiade, 1964) une définition très large qui ne se limite pas à l'affrontement armé : "j'appelle guerre de puissance à puissance l'effet d'une disposition mutuelle, constante et manifestée de détruire l'État ennemi, ou de l'affaiblir au moins par tous les moyens qu'on le peut. Cette disposition réduite en acte est la guerre proprement dit : tant qu'elle reste sans effet, elle n'est que l'état de guerre". Il distingue donc la guerre effective de l'état de guerre, dans lequel tous les moyens, y compris économiques, sont utilisés. 

- Les penseurs libéraux Adam SMITH et David RICARDO abordent les relations économiques internationales comme objet d'étude, alors que jusque là était confondus l'État, le marché et l'international, lorsqu'on étudiait le phénomène guerre. Mais l'on reste toujours dans le cadre de la guerre interétatique.

- Si la guerre économique n'est pas pensée, malgré l'émergence des marchés à partir du XVIIIe siècle, c'est aussi selon Ali LAÏDI, "parce que le libéralisme a imposé le récit d'un commerce pacifique", porté notamment par MONTESQUIEU dans l'Esprit des lois : l'effet naturel du commerce est de porter la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent mutuellement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins naturels." Il distingue toutefois, toujours au niveau des relations internationales, le commerce entre les États, le bon commerce non belliqueux, et le commerce entre les particuliers, lourd de menaces sur la stabilité et la tranquillité des nations. 

- L'Abbé Gabriel Bonnet de MABLY (principes de négociations, pour servir d'introduction au droit public de l'Europe fondé sur les traités, La Haye, 1767) d'une part et Benjamin CONSTANT (De l'esprit de conquête, 1814, réédité par l'Imprimerie nationale en 1992) d'autre part, estiment toutefois qu'il n'y a pas de différence entre l'esprit guerrier et l'esprit du commerce.

- La plupart des auteurs traitent des relations internationales, comme Raymond ARON, strictement ou principalement comme des relations de paix ou de guerre, dans l'exercice de leur monopole de la violence. Dans la guerre économique, la violence n'est pas physique, mais surtout sociale, et ne peut donc pas entrer dans le cadre des relations entre États. Raymond ARON écrit notamment, dans Paix et Guerre entre les nations (Calmann Lévy, 1984) : "A divers égards, le système économique échappe au système interétatique ; pour mieux dire, les États, par leurs politiques, contribuent à former le système économique, mais celui-ci, inégalement déterminé par les États selon les pesanteurs de chacun d'eux, constitue un système différent du système interétatique, qu'on devrait plutôt qualifier de transnational que d'interétatique ou même d'international". Il exclut "a priori la prédominance du système économique", et induit, chez ses continuateurs et ceux qui s'inspirent de ses écrits une tendance à considérer que seuls importent en dernier ressort les rapports de force militaires, même s'ils reconnaissent que les guerres peuvent avoir des motivations économiques et des conséquences économiques. Seul domaine où l'économie joue un rôle fort : le domaine de l'économie militaire ou des armements. 

- A l'inverse, après les soubresauts géopolitiques des années 1960, des auteurs, qualifiés de trans-nationalistes, ne mettent plus l'État au centre du monde. Par exemple, Robert KEOHANE et Joseph NYE (Transnational Relations and World politics, dans international Organisations, été 1971) montrent que les gouvernements ne maîtrisent pas l'ensemble des relations internationales et que les relations entre les acteurs non étatiques ont un impact important sur les sociétés. Nous passons alors d'un modèle à un autre, du modèle interétatique au modèle transnational sans qu'aient été analysées les différentes guerres économiques menées par les États, et sans non plus que soient analysés plus tard réellement les différents éléments de guerre économique mis en oeuvre par les acteurs transnationaux. 

- Seul économiste non marxiste à approcher l'analyse des guerres économiques, et ce de manière indirecte, Friedrich LIST (1789-1846) examine, comme par ailleurs Adam SMITH et Alexander HAMILTON, mais de manière beaucoup plus appuyée, les fondements économiques de la puissance militaire. L'objet essentiel de ses théories, nous dit Edward Mead EARLE, est la puissance, associé au bien-être. Il veut montrer (Das nationale System der politischen Okonomie, Stuttgart, 1841, dans Schriffen, Reden, Briefe, Berlin, 1930-1935, 10 volumes, sous la direction d'Artur SOMMER, Berlin, 1930) que la capacité d'une nation à faire la guerre se mesure en fonction de sa capacité à produire la richesse, et c'est le développement maximal de sa puissance productive qui constitue le but de l'unification nationale et du protectionnisme. Une politique protectionniste peut pour un temps - et seulement pour un temps - conduire à un niveau de vie plus faible, parce que les droits de douane impliquent nécessairement des prix plus élevés. Mais ceux qui prétendent que le faible coût des biens de consommation est le critère principal d'évaluation des avantages du commerce extérieur se préoccupent peu de la puissance, de l'honneur ou de la gloire de leur nation. Ils doivent prendre conscience que les industries protégées sont une partie organique du peuple allemand. Plus la capacité de production d'une nation est élevée, plus sa position dans ses relations extérieures est forte et grande son indépendance en temps de guerre. Par conséquent, on ne peut séparer les principes économiques de leurs implications militaires : "A une époque où la science technique et mécanique exerce une si grande influence sur les méthodes militaire, où toutes les opérations de guerre dépendent, dans une si large mesure, du revenu national, où l'efficacité de la défense tient beaucoup au fait que la masse de la nation est riche ou pauvre, intelligente ou stupide, énergique ou noyée dans l'apathie ; que ses sympathies sont exclusivement tournées vers la patrie ou partiellement vers les pays étrangers, qu'elle peut rassembler une foule ou un petit nombre d'individus pour la défendre, à une telle époque, plus que jamais, il convient de mesurer la valeur des manufactures d'un point de vue politique". Comme HAMILTON, écrit Edward Mead EARLE, qui ne cache pas ses sympathies pour la conception libérale classique de l'économie, "List fut l'un des principaux acteurs du renouveau mercantiliste dans le monde moderne. Quelles qu'aient pu être les vertus du mercantilisme au XVIIe et au XVIIIe siècle, sa contrepartie moderne a été une force incendiaire dans un monde terriblement inflammable et explosif. Le néo-mercantilisme est d'autant plus dangereux qu'il opère dans notre société hautement organisée et intégrée. Il a partie liée avec le système de guerre. A un degré qui aurait fait honte aux mercantilistes de jadis, il a utilisé le pouvoir de l'État pour rehausser le pouvoir d'État. Tous les vieux expédients ont été renforcés par une foule de nouvelles mesures sous forme de quotas, boycotts, contrôles des échanges, rationnements, constitutions de stocks et subventions. Le nationalisme économique pratiqué dans le demi-siècle qui suivit 1870 a engendré l'économie, l'état et la guerre totalitaire, si inextricablement liés qu'il est devenu impossible de dire lequel en est la cause et lequel la conséquence. Au nom de la sécurité nationale, l'autorité politique s'est étendue à presque tous les domaines de l'activité humaine." 

- Ce sont les auteurs marxistes qui ont le plus parlé de la guerre économique, plus d'ailleurs en tant que rapports entre États, qu'entre agents économiques, si l'on excepte la période la plus récente, ou à travers les effets négatifs de la mondialisation, on discute de véritable guerre économique entre peuples et firmes. Pour ce qui concerne les auteurs marxistes au XIXe au XXe siècles, la guerre économique entre les grandes puissances capitalistes est une réalité. C'est d'ailleurs elle qui doit favoriser ou induire l'échec économique de tout le système capitaliste. Bien que Karl MARX ait beaucoup écrit en tant que journaliste sur les révolutions en Europe, ni lui, ni ENGELS, ni même LÉNINE ne proposent une théorie d'ensemble des relations internationales. Leurs réflexions se concentrent essentiellement sur le fonctionnement du capitalisme et son impact sur les peuples. Nicolas BOUKHARINE (1888-1938) présente la guerre comme la mort du système capitaliste, rejoignant sur ce point de nombreux auteurs non-marxistes sur la structure anarchique de l'économie mondiale. Notamment dans son ouvrage de 1915, L'économie mondiale et l'impérialisme, le compagnon de LÉNINE considère que guerre et concurrence sont les deux faces de la même pièce capitaliste. Il n'évoque pas explicitement le concept de guerre économique, mais pourtant c'est bien ce qu'il décrit de long en large. Le développement de l'échange international, loin de favoriser l'installation d'une économie pacifiée, un accroissement de la solidarité, est accompagné d'un accroissement de la concurrence la plus âpre et d'une lutte à mort. Dans son observation des marchés, BOUKHARINE remarque que les entreprises américaines de son époque n'ont pas de limite éthique, et qu'elles utilisent les procédés de lutte les plus âpres : recrutement de bandes de brigands détruisant les chemins de fer, sabotant et ruinant les canalisations de pétrole, incendies et assassinats, corruption sur une immense échelle, espionnage industriel, procédés d'abord utilisés à l'intérieur des États-Unis, puis à l'extérieur, notamment dans la zone "réservée" du continent américain. 

- Ces approches transnationales et marxistes des rapports de force économique inspirent dans les années 1970, les chercheurs de l'EPI qui constatent que les rapports économiques entre les États se radicalisent. Ils croisent les questions économiques et les questions politiques, comme aux origines de l'économie politique, laquelle ne se focalisait pas sur les données quantitatives, mais tentait également des véritables analyses qualitatives. Ils analysent les interactions entre les marchés et les États, n'ayant pas peur des foudres de l'establishment économique libéral qui les accuse de politiser l'économie. L'EPI ne parle pas, elle non plus, à proprement parler de guerre économique, mais toute sa démarche finit par admettre son existence. Susan STRANGE (International Economics and international Relations, A Case of Mutual Neglect, dans International Affairs n°46, 1970) refuse la dissociation des problématiques politique et économique. La liaison entre ces problématiques doit permettre aux politiques de voir le monde autrement que par le seul prisme binaire paix/guerre, et aux économistes de cesser de faire de l'angélisme avec des chiffres. L'establishment politique américain ne s'y trompe pas et s'inspire de leurs analyses pour maintenir l'hégémonie sur la planète, mais Susan STRANGE, par exemple, estime que pour l'instant la bataille des États qu'elle analyse est perdue et que les marchés ont pris le dessus ("Who or what is responsable for change? Who or what exercises authority - the power to alter outcomes and redefine options for the others - in the world economy or world society?" The Retreate of the State. The Diffusion of Power in the world Economy, Cambridge University Press, 1996). En cause dans le grignotage de la prépondérance des États, pas seulement les multinationales, mais aussi les mafias, les bandes armées et les groupes terroristes qui occupent des "zones grises" dont les États sont exclus. Elle pose, avec ses collaborateurs, les bonnes question concernant la guerre économique. Ses acteurs sont autant les firmes que les États.

 

Ali LAÏDI, Aux sources de la guerre économique, Armand Colin 2012. Edward Mead EARLE, les maîtres de la stratégie, Bibliothèques Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980.

 

STRATEGUS

 

Relu le 8 avril 2021

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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 10:03

    Les approches strictement polémologiques - étude de la guerre économique dans le cadre de celle du phénomène-guerre - comme stratégiques - élaboration générales de concept d'appropriation et de privation de ressources économiques - sont en fin de compte assez peu fréquentes.

 

Une distinction entre guerre et guerre économique...

    Pour ce qui est de la polémologie, la référence demeure la somme consacrée par Gaston BOUTHOUL à la guerre. C'est en partant de cette référence que Ali LAÏDI tente de décrire les fondements historiques et philosophiques de la guerre économique. Le fondateur de la polémologie ne livre pas une définition de la guerre économique et on est en droit de penser, à la lecture de ses différentes oeuvres, que cette expression parait impropre. Il est suivi en cela par la plupart des auteurs qui traitent des relations entre Économie et Guerre. Pourtant, selon l'auteur cité, "la définition de la guerre économique entre bien en résonance avec celle de guerre."

Dans son ouvrage Le Phénomène guerre (1962), Gaston BOUTHOUL tente de définir la guerre. Si d'emblée, il reconnaît qu'il y a autant de définitions que d'auteurs qui se sont penchés sur la question, il distingue plusieurs traits principaux de la guerre :

- son caractère collectif qui la différencie des actes de violence individuelle, ce caractère collectif se déterminant à partir de la nature du groupe et de son intention, qui n'est pas forcément un État. Ce qui ouvre la perspective de guerre économique non seulement aux États, mais également aux grandes entreprises ;

- son caractère de violence armée. La guerre peut être plus ou moins meurtrière, elle se situe dans le cadre d'un conflit qui implique l'usage des armes. La lutte armée est un critère qui, en revanche, n'ouvre la guerre économique qu'aux États et entre gouvernements organisés. Il faut de toute façon que le sang coule pour parler de guerre. Dans la guerre économique, le sang ne coule pas, la lutte n'est pas forcément sanglante mais elle est violente et il y a, souvent, des armes... économiques. 

      Gaston BOUTHOUL insiste sur le caractère sanglant de la guerre, ce qui ne l'empêche pas d'utiliser lui-même l'expression "guerre économique", tant au chapitre XVI de son Phénomène guerre que dans la cinquième partie de son Traité de Polémologie. Il remarque dans le premier ouvrage que les animaux ne se font pas la guerre car ils ne possèdent rien et ne tuent que pour se nourrir. Parce que l'animal ne travaille pas et, à de rares exceptions, n'économise pas. C'est l'absence d'économie qui expliquerait l'absence de guerre. Seule exception, que l'on trouve dans son Traité de polémologie, le cas des insectes sociaux, comme les fourmis et les termites. "Les fourmis ont la guerre parce qu'elles ont du bien, des richesses ; et ce sont les seuls animaux avec les termites et les abeilles qui soient dans ce cas. Il y a de grandes guerres de termites, et aussi des guerres d'abeilles (ces dernières, il est vrai, très rares, pour des raisons qui nous échappent, peut-être parce qu'elles sont terriblement armées)." Il constate que des études sur les fourmis compliquent les choses : "Car elles ajoutent au simple facteur économique (désir de prédation et d'appropriation du travail et des biens de ses congénères) un facteur psycho-social dans lequel interviennent des éléments semble t-il mystiques et magiques (sic)". 

 

La guerre économique, également meurtrière...

     L'existence de sociétés industrielles complexes et différentes stratégies déployées pendant la Seconde guerre mondiale amènent à se poser toutefois la question de cette deuxième restriction à la définition de la guerre, qui empêcherait de considérer que l'expression guerre économique renferme plus qu'une métaphore.

 En questionnant le rapport entre la guerre et le nombre des victimes comme des blessures qui causent leur mort, on peut se poser la question, dans un premier temps en restant sur la guerre proprement dite, menée avec des armes qui tuent directement sur les champs de bataille, si elle ne voit pas mis en oeuvre d'autres méthodes moins directes, mais aussi efficaces, dans le moyen ou le long terme, de provoquer la mort. La destruction consciente de ressources économiques, la dévastation, même non volontaire, d'étendues agricoles gigantesques ou d'infrastructures industrielles, dans des sociétés industrielles ou semi-industrielles, provoquent des victimes en masse, par la faim, le froid, les épidémies... On considère ainsi généralement que la seconde guerre mondiale a vu la mort de bien plus de victimes civiles que de soldats, et que suite directement à la première guerre mondiale, les épidémies ont provoqué la mort de plus de personnes que la guerre elle-même. Les victimes "collatérales" sont bien plus nombreuses que les victimes directes des guerres. 

En sortant du cadre strict de la guerre, avant ou après celle-ci, des moyens économiques provoquent la mort eux aussi. Soit de manière volontaire : affamer des populations situées dans les territoires ennemis, soit de manière "involontaire" : provoquer la ruine d'économies concurrentes. Des méthodes qui provoquent l'extinction de populations entières ne peuvent-elles pas être considérées comme des méthodes de guerre? La guerre économique, celle des entreprises ou des États, provoquent bien plus de destructions et de décès que les guerres tout court. Alors, comment pouvoir comprendre l'évolution de conflits marqués seulement de temps en temps par des guerres franches et déclarées, mais traînant en longueur par des destructions économiques? Décidément, il ne s'agit pas d'une métaphore : la guerre économique, malgré le positionnement de la polémologie, constitue bien une guerre en bonne et due forme. Les causes de ces guerres-là s'apparentent souvent aux causes des guerres reconnues comme telles : rivalités politiques ou économiques, désir d'extension territoriale ou d'accaparement de ressources. Leurs conséquences également : destructions de matériels et de vies humaines, haines indéfinies (de populations vis-à-vis des entreprises ou des nationalités représentées en elles...), désirs de revanche (par les mêmes moyens ou par des moyens "plus directs"). Cela n'empêche nullement de considérer les guerres reconnues comme telles comme des objets d'étude en soi, comme le fait la polémologie classique. Cela permet de plus de faire le lien direct entre stratégies armées et stratégies non armées dans le cadre d'étude de conflictualité ou de conflit. D'ailleurs, la consultation de nombreuses ouvrages de stratégie permettent de comprendre, parfois entre les lignes, que dans la guerre moderne, il y a toujours des éléments de guerre économique. Ce qui bloque sans doute, c'est que la guerre est considérée comme l'attribut de puissances souveraines, est réservée aux États, contrairement d'ailleurs, au premier trait principal de la guerre de Gaston BOUTHOUL. Faire ce pas, considérer que la guerre économique est bien une guerre, c'est ouvrir la possibilité que des entreprises, en dépit du fait qu'elles n'ont pas en principe de pouvoirs régaliens, se livrent entre elles à de véritables guerres. 

      Ce qui brouillent les perspectives polémologiques, qui restent souvent dans le cadre du droit de la guerre, c'est que des entreprises peuvent entrer en lutte, armée ou non armée, avec non seulement d'autres entreprises, mais également contre des États. Ce qui rend difficile alors les analyses, c'est que si les États se signalent par leur permanence, leur efficience (pas tous...), par l'existence d'une colonne vertébrale administrative qui les rend reconnaissables (et leurs archives décodables...), les entreprises multinationales, par le jeu des influences internes de groupes, de familles, voire d'individus, par leurs alliances changeantes (parfois à 180 degrés) se caractérisent au contraire par leur porosité et leur mouvement perpétuel... L'analyse des différents systèmes bureaucratiques de ces grandes entreprises peut donner d'ailleurs à penser qu'elles constituent sans doute de redoutables machines qui fonctionnent dans une logique difficilement réversible ou réformable, avec leurs appareils comptables impitoyables, de plus redoutables machines encore que des États en proie à des contestations radicales de leur rôle (par en bas, les citoyens leur faisant de moins en moins confiance et vivant si possible en dehors d'eux ou par en haut par la dépossession au profit d'institutions supranationales, ou même... au profit d'entreprises privées).

 

Ali LAÏDI, Aux sources de la guerre économique, Armand Colin, 2012. Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie, Payot, 1991 (première édition : 1951), Le Phénomène guerre, Petite Bibliothèque Payot, 1962. 

 

STRATEGUS

 

Relu le 9 avril 2021

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 15:00

      La guerre économique - la guerre pour monopoliser des ressources et pour en priver l'adversaire - est un phénomène que l'on rencontre tant en temps de paix qu'en temps de guerre. Elle fait partie du paysage des relations entre États comme entre entreprises privées, entités préexistantes depuis longtemps. Sa théorisation, par contre, est relativement récente, et l'expression en elle-même est restée relativement peu utilisée jusqu'au milieu du XXe siècle.

Cette notion est déjà présente chez les mercantilistes et est reprise par des économiste comme LIST, MARX ou HIRCHMAN. On peut noter déjà qu'elle entre (férocement) dans la notion de guerre totale mise en oeuvre par les dirigeants nazis pendant la seconde guerre mondiale.

 

La difficulté d'une définition

       Fanny COULOMB, Maître de conférences en sciences économique à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble, à la recherche d'un conceptualisation moderne de la guerre économique, indique qu'une lecture attentive des recherches économiques "montre que le concept de guerre économique manque de clarté et que les auteurs utilisent la même expression pour désigner des situations ou des stratégies politico-économiques différentes." "Suivant une conception, poursuit-elle, largement répandue aujourd'hui, la guerre économique est apparentée à une concurrence économique exacerbée, dans laquelle les coups les moins loyaux sont permis, avec notamment des stratégies beggar-thy-neighour. La difficulté de cette définition est qu'elle ne permet pas de distinguer la guerre économique de la compétition et de la concurrence économique. l'enjeu pour les États est d'améliorer leur situation relative dans la hiérarchie économique mondiale. Il ne s'agit pas d'une guerre avec la volonté de détruire les autres, il s'agit simplement d'un conflit économique dans lequel les États interviennent pour favoriser leurs propres économies, par l'exercice de leur pouvoir d'influence ou par la mise en place de politiques commerciales ou industrielles adaptées. Ainsi, les grandes puissances recherchent des alliances dans les grandes organisations internationales, moins pour fragiliser les autres pays que pour améliorer leur propre situation, quels que soient par ailleurs les résultats sur les autres économies. 

 

Une définition stricte insuffisante

Une conception plus stricte de la guerre économique vise à limiter l'emploi de ce terme à la description d'actions de violence à l'encontre d'un autre pays. Dans ce cadre, les victimes supposées sont clairement identifiées. Il s'agit d'entreprendre une action économique qui affaiblira l'autre partie, même au détriment de ses propres avantages économiques. Ainsi, si une situation d'embargo provoque des dommages économiques important au pays qui en est la cible, cette opération est également coûteuse pour le pays qui l'applique. On se situe alors délibérément dans un jeu à somme négative qui s'apparente dès lors à une vraie guerre. Il ne s'agit plus de modifier les conditions de la concurrence, de transformer les conditions économique à son profit, mais vraiment de porter des "coups" violents au pays concerné.

Il semble ainsi nécessaire de différencier la "guerre" des simples "conflits" économiques, qui résultent de la compétition économique entre deux nations. Parler de "guerre" économique à propos de l'affrontement entre deux entreprises concurrentes constitue un "abus" de langage, qui laissera alors supposer que toute compétition s'apparente à la guerre. Dans ces conditions, nous proposons d'appeler "conflits économiques" toutes les stratégies qui conduisent un pays ou une firme à s'assurer d'avantages économiques particuliers, même au détriment d'autres États et firmes, et de réserver le concept de "guerre économique" aux opérations qui n'ont pas un simple objectif économique et qui ont pour vocation d'agresser ou d'affaiblir un pays ennemi." Cette position amène la directrice adjointe du CEDSI (Centre d'Etudes de Défense et de Sécurité internationale) à examiner tour à tour les deux acceptions du concept de guerre économique.

 

La guerre économique généralisée

     Ali LAÏDI, docteur en science politique, chercheur à l'IRIS, considère lui  que "la guerre économique est partout. Elle oppose les États entre eux, les entreprises entre elles, les États aux entreprises, les marchés aux États... Bref, elle fait rage et ses champs de bataille sont sans limites. États et entreprises n'hésitent pas à recourir aux méthodes les plus déloyales et les plus illégales pour protéger leurs marchés ou en conquérir d'autres. Subventions déguisées (souvent, notons-le, ceux qui en bénéficient se font les chantres du libéralisme le plus débridé...), espionnage industriel, guerre de l'information, infiltration chez les concurrents et dans les ONG (Organisations Non Gouvernementales), recours aux services de sécurité et de renseignement, mise sur écoute des délégations commerciales, manipulation des monnaies, évasion fiscale... tous les coups sont permis. Les tensions montent et la tentation du protectionnisme revient en force." Il met en avant l'existence d'une finance mondiale hégémonique sur l'ensemble de l'économie, d'une guerre fiscale, des manoeuvres des grandes firmes pour échapper aux tentatives de régulation mise en place par des organisations internationales ou des États. Il situe à 2007 à peu près les plus récentes tentatives de réintroduction des arbitres sur les marchés, auxquelles les très grandes firmes (737 d'entre elles contrôlent 80% du chiffre d'affaires des 43 000 plus grandes entreprises).

Pour lui, la définition de la guerre économique "entre bien en résonance avec celle de la guerre." Il s'appuie pour le démonter sur les écrits de Gaston BOUTHOUL, sur le phénomène guerre. et entend montrer que "la guerre économique existe depuis le début des temps, mais le libéralisme a étouffé toute réflexion à son propos parce que c'est un concept ambivalent, à la fois libéral et anti-libéral." Les grands courants de pensées politique et économique "sont passés à côté de leur étude (car) la guerre économique est consubstantielle au libéralisme à cause de son modèle entièrement fondé sur la compétition (...) (et) elle est en même temps antilibérale car elle oblige l'État à intervenir sur les marchés, notamment en protégeant ses champions nationaux."

Il entend analyser pourquoi les grands penseurs, de Thomas HOBBES à Raymond ARON en passant par MILL, SMITH, HAYEK... n'ont pas étudié la question. "Le libéralisme prétend que la guerre économique est un fantasme, alors qu'il en est lui-même un soldat. Depuis sa naissance, il combat ses adversaire ; d'abord l'Église, puis la monarchie et enfin l'État. Guerre idéologique essentiellement, mais pas seulement. Pour réussir, le libéralisme et son versant plus radical, le néo-libéralisme, ont dû s'imposer en menant une lutte sans merci en particulier contre les services publics et, de manière générale, contre tout ce qui représentait de près ou de loin l'État."

Le même auteur Ali LAÏDI, dans son Histoire mondiale de la guerre économique (Perrin, 2016), signale que le concept de guerre économique n'a pas de définition académique et que cela n'empêche pas un foisonnement d'évocation. "Aujourd'hui, la guerre économique est omniprésente. Ce qui ne signifie pas qu'elle était totalement absente hier. Au contraire. Malgré l'absence de définition, des médiévistes comme Paul Murray Kendall ou Jean Favier utilisent cette expression pour décrire les tensions et même la violence des relations économiques au Moyen Âge. Quand à Fernand Braudel, Frédéric Lane, Immanuel Wallerstein et bien d'autres, ils parlent de luttes et de rivalités économiques entre les grands royaumes européens, les républiques maritimes italiennes et certaines grandes entreprises de la Renaissance."

Il propose une définition étayée dans son ouvrage, fruit de nombreuses années d'étude de son histoire. "La guerre économique est l'utilisation de violences, de contraintes et de moyens déloyaux, ou illégaux, pour protéger ou conquérir un marché, gagner ou préserver une position dominante qui permet de contrôler abusivement un marché. La guerre économique s'exerce en temps de guerre comme en temps de paix. Elle est pratiquée par les États, les entreprises, les associations et même les individus. Sachant que rien n'échappe à la marchandisation dans un monde libéral, la guerre économique s'applique aussi bien à tous les produits et services qu'à touts les biens immatériels, comme la pensée (guerre des idées) ou les croyances (guerre des Églises)." A la lecture de son gros livre de plus de 500 pages, on peut survoler de nombreuses guerres économiques. On peut même se demander, l'histoire de l'étatisation du monde étant relativement récente, si la guerre économique non seulement précède en importance la guerre proprement dite comme moyen d'obtenir des biens ou de plier autrui à sa volonté, et que en fin de compte, ne s'imposerait-il pas une relecture globale de l'histoire du monde, relecture assez familière d'ailleurs à maints auteurs marxistes ou marxisants, en terme de conflits entre entités humaines mues d'abord par des ambitions économiques, camouflant souvent leurs mobiles sous des habits politiques, idéologiques ou religieux...

 

La guerre économique pensée...

     Dans l'Antiquité, le Moyen-Âge, la Renaissance et les Temps modernes, puis dans l'époque contemporaine (malgré l'imperfection de ces catégories historiques) , la guerre économique est utilisée sans être analysée. Sa prise en compte tardive, même si tour à tour et dans des contextes très différents, SUN TZU, MONTESQUIEU, l'ABBÉ DE MABLY, Benjamin CONSTANT passent à côté de la question, même s'ils en abordent certains éléments, avant que les penseurs marxistes, notamment Nicolas BOUKHARINE, ne la conceptualisent dans leur vision d'ensemble de l'économie politique.

C'est du côté de certains économistes comme Friedrich LIST le premier, et chez les néo-mercantilistes, que l'on trouve toutefois des penseurs non marxistes qui se sont penchés sur l'économie comme instrument de pouvoir, de sécurité et de guerre, sans toutefois aboutir à une vue d'ensemble globale qui analyse le jeu d'acteurs aussi différents que les États, les firmes (privées ou publiques!), les multinationales financières, les marchés, les syndicats ouvriers, les organisations non gouvernementales qui agissent aujourd'hui dans une sorte de bras-de-fer permanent où l'opinion publique est souvent prise à témoin (car c'est là que se trouvent en dernier ressort les consommateurs, les électeurs et les travailleurs). Ce bras de fer oppose de plus en plus fortement intérêts privés et intérêts publics (ou intérêt général) et cela de manière de plus en plus apparente (polémique sur les fraudes fiscales, sur les aides d'États détournées... polémiques encore autour des dégâts sur la santé ou/et sur l'environnement...). 

 

Une divergence profonde entre partisans et adversaires du modèle libéral

    Autour de la notion de guerre économique existe une divergence profonde, qui épouse plus ou moins les contours de l'adhésion ou de l'opposition au modèle économique dominant actuel. Ainsi peut-on comparer les positions de François-Bernard HUYGHE et de Ali LAÏDI, d'autant mieux que leurs champs respectifs de recherche sont assez voisins. Le premier est en effet un spécialiste français de l'information et de la stratégie et le second de l'intelligence économique. 

        Jean-François HUYGHE, dans son blog  (www.huyghe.fr), effectue une tentative de définition de la guerre économique :"Guerre économique? Aussitôt énoncée, cette formule provocatrice, les objections se pressent (...) : 

- la guerre suppose mort d'hommes administrée collectivement (...) usant d'outils spécifiques (...) obéissant à une autorité et à des fins politiques. Ceci dans un cadre juridique et moral exceptionnel (...). Elle oppose des communautés naturelles (...) et non des entités liées par des relations contractuelles comme des entreprises.

La guerre est une catégorie anthropologique fondamentale : la période où des autorités politiques ou religieuses proclament que ce n'est pas un crime que de tuer l'ennemi commun. Elle distingue ce dernier l'hostis de l'inninicis (ennemi privé que l'on combat pour ce qu'il est ou pour ce qu'il nous fait, non par ordre d'une autorité commune et comme membre d'une autre communauté). La guerre est ostensible : elle mobilise toutes les énergies d'une Nation et fonde l'existence même de l'État. Tout en elle est proclamation d'une intention, s'inscrire dans l'Histoire, c'est pourquoi elle vise si souvent au sublime et tombe si souvent dans l'emphatique. Selon l'expression du philosophe Alexis Philonenko : "La visée fondamentale de la guerre consiste à éliminer l'autre du champ du discours".

Ces dimensions dramatiques ne se retrouvent guère dans la guerre économique par définition si discrète que son existence est niée par ceux qui la pratiquent le plus. L'économie oppose des concurrents, qu'il s'agit de surpasser, non des ennemis : le but n'est pas de faire céder leur volonté politique dans la perspective d'une situation historique durable et favorable (...). La compétition économique cherche à produire, avoir ou vendre plus que l'autre, la guerre tout court à dominer des gens ou des territoires pour y établir une autorité durable (...). La guerre sert à faire faire des choses aux gens (...), l'économie à avoir. La guerre se fait en vue de la paix (...), mais comment peut-on déclarer la "paix économique", puisqu'il y aura toujours à se développer, à gagner des marchés, à faire des profits? Une guerre a un début et une fin, l'économie est, par définition, quête perpétuelle d'un accroissement de puissance et de ressources. Elle vise des finalités pratiques tandis que la guerre, même motivée par les intérêts les plus sordides, ne peut se passer d'une dimension de croyance collective. Si la guerre se fait aussi pour des motifs économique (...), il n'est pas de guerre qui ne comporte une dimension symbolique et ne veuille faire sens pour l'Histoire. L'économie est censée être créatrice, la guerre destructrice (...). L'une est du côté d'Eros, l'autre de Thanatos. Enfin, l'activité économique est censée être limitée dans ses moyens, soumise à une forme de contrôle du souverain qui, par exemple, interdit de tuer, tandis que la guerre suppose sinon la levée des interdits et limitations, au moins des normes et des forces exceptionnelles, parfois sans considération du rapport coût/gain. L'économie est, en principe, moralement neutre et ne connaît d'autre valeur que l'utilité, si possible chiffrable, la guerre économique renvoie à une autre notion, qui évoquer une autre affect : le patriotisme économique." Dans la conclusion de sa tentative de définition, nous pouvons lire également :

- "dans la guerre économique, il y a intervention du Souverain et de ses moyens régaliens (...). Certains de ces moyens sont spécifiquement publics (...) mais d'autres pourraient également être employés par des acteurs privés.

- Ces moyens sont employés de façon "non économique" dans une perspective d'acquisition ou de protection de richesses ou de moyens de produire des richesse ; la notion fédératrice est ici celle d'intérêt, plus exactement d'intérêts matériels car on pourrait aussi soutenir que l'on fait la guerre pour des intérêts psychologiques ou idéologiques.

- par "de façon non économique", nous entendons ceux qui ne consistent pas seulement à fabriquer, vendre ou acquérir des biens et services.

- parmi les trois moyens d'acquérir du pouvoir qu'énumérait l'économiste Galbraith : rétribution, coercition, persuasion, la guerre économique fait appel aux deux seconds.

La guerre économique mobilise de l'influence au service de la puissance.

   Jean-François HUYGHE distingue donc fortement la guerre économique et la guerre d'une part et la guerre et l'économie d'autre part. Il le fait dans une perspective qui semble ignorer la perte progressive de monopole de la violence par les États, dans un monde où le rôle de l'État s'efface peu à peu devant la puissance économique d'agents non étatiques.

     Ali LAÏDI décèle, lui, dans le principe de la compétition du néo-libéralisme la source de la guerre économique qui se livre dans le monde. Il tente de montrer qu'il y a comme une inversion dans l'activité politique et économique : si dans l'État mercantile, les moyens économiques sont source de puissance, dans le néomercantilisme, c'est la méga-entreprise qui utilise à des fins de profits la puissance publique. Les analyses marxistes sont déjà aller au-delà de cette considération en analysant le rôle des classes sociales dans l'État : les entreprises ont toujours liés leurs intérêts à une forme ou une autre d'État, et la répartition des richesses économiques comme du pouvoir de décision d'utilisation des ressources, entre les différentes fractions de la société indiquent qu'une lutte des classes a toujours existé. Du coup, la guerre économique a toujours constitué à la fois une source de profits pour des entreprises et une source de puissance pour des États qui leur sont liés.

 

 

Ali LAÏDA, Aux sources de la guerre économique, Fondements historiques et philosophiques, Armand Colin, 2012. Fanny COULOMB, Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique, dans Guerre et Economies, sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003.

 

ECONOMICUS

 

Complété le 5 mai 2013. Complété le 17 avril 2017. Relu le 10 avril 2021

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 17:13

   Si les persécutions et les politiques d'extermination légales et progressives contre les Juifs constituent un élément original du régime national-socialiste allemand, dans les années 1930 et 1940, une sorte d'apogée dans l'horreur, qui fait parfois douter de la viabilité de l'espèce humaine, élément ensuite diffusé depuis les années trente à l'ensemble de l'Europe, la Shoah n'est pas réductible à cela. La shoah par balles et la shoah par gaz dans les camps de concentration, notamment dans les pays de l'Est, forme un ensemble qui tua plusieurs millions de personnes, et fut le fait également du régime soviétique et d'autres armées.

     Comprendre comment ces persécutions et ces politiques d'extermination purent avoir lieu, ce n'est pas seulement comprendre comment la tradition antisémite se précipite dans les années de crise économique mondiale, c'est aussi comprendre comment des politiques de persécutions et d'exterminations légales se sont mises en place, dans des sociétés tout de même très divisées, au point de constituer un élément essentiel dans des rassemblements populaires nationalistes, un élément constitutif de renouveaux de nations.

Également, il est nécessaire de faire une distinction entre temps de paix et temps de guerre. Sans la Seconde guerre mondiale, la solution finale n'aurait sans doute pas été mise en oeuvre, même si celle-ci a pu être pensée, mais de manière très minoritaire, auparavant. 

Enfin, ces politiques d'État de persécutions et d'exterminations constituent une systématisation de pratiques très anciennes qui allient massacres et pillages, ceux-ci se produisant le plus souvent alors dans un grand désordre. Ce qui frappe dans leur mise en oeuvre, c'est la recherche d'une efficacité dans la discipline, et une systématisation dans le but poursuivi (la destruction de l'influence juive) et dans les méthodes adoptées (mises à l'écart, expulsions, exterminations).

Mais du fait de l'intrication, depuis l'Émancipation juive, des activités et des familles "juives" et "non-juives" - ce qui suit une très longue période de croisement de populations malgré tout en contact, notamment en Allemagne mais pas seulement, les conséquences de leur exclusion de la vie politique, économique, scientifique... se retournent contre leurs promoteurs, car l'exil forcé des élites et des peuples alimente les forces économiques extérieures, et singulièrement, ennemies. Dans le détail de l'étude des politiques nazies, les historiens constatent que les responsables politiques et administratifs avaient bien conscience - mais insuffisamment il semble, car la doctrine nazie elle-même est très bornée, malgré sa cohérence apparente - des effets négatifs de leurs propres agissements, même s'ils étaient plutôt obnubilés par la possibilité de la création d'une puissance juive extérieure, singulièrement en Palestine...

 

Une mise en oeuvre difficile des persécutions

    Saul FRIEDLÄNDER montre bien les difficultés pour le régime nazi de mettre en oeuvre des persécutions inscrites dans son programme depuis 1920. Il indique que cette mise en oeuvre ressemble plus à un ensemble de tactiques, parfois avec succès, mais aussi parfois rencontrant des résistances, qu'à une stratégie d'ensemble pensée de bout en bout des premières persécutions systématiques de 1933 à l'extermination décidée en 1942.

Une double difficulté, qui tient à la racine même de leur idéologie, demeure tout au long de ce processus qui ressemble à un glissement progressif vers l'horreur :

- d'abord dans la définition du Juif. Si bien que pour contourner la difficulté de déterminer un "gène juif" (auquel les connaissances scientifiques du moment ne donne bien entendu pas accès, par méconnaissance du substrat matériel génétique), une "caractéristique biologique juive", chez des individus pris dans la dynamique de l'intégration à la nation allemande et de l'émancipation par rapport à la culture juive ancestrale, l'administration nazie se rabat sur la preuve de l'appartenance à la "race aryenne". Lorsque s'abattent sur la société les directives visant à exclure les Juifs de la fonction publique, de la presse, du milieu artistique ou des professions médicale et d'avocat, chacun est tenu de prouver, papiers familiaux à l'appui son ascendance "germanique". L'ambition de remonter jusqu'en 1650 fut vite rabattue à prouver cette appartenance familiale à partir de 1800 ou de 1850... A travers l'étude de l'arbre généalogique de chacun, l'administration définit l'aryen, le demi-juif, le quart juif... jusqu'au huitième de juif, ce qui lui permet de moduler ensuite les interdictions professionnelles de manière progressive. Les Juifs "étrangers" sont d'abord touchés, puis les Juifs "nationaux" n'y échappent pas ; les demi-Juifs sont épargnés pour la plupart des activités jusqu'à tardivement en 1938, ou plus aucune différence n'est faite entre les portions de juifs.

- l'imbrication des sociétés aux propriétaires juifs et des sociétés "aryennes" dans l'économie allemande rend difficile leur exclusion de leurs activités économiques. Passé le cap de l'exclusion des parties les plus visibles de la société (activités artistiques et dans la presse), il devient de plus en plus difficile de pratiquer cette exclusion. Partie constitutive de l'économie allemande, les entreprises des propriétaires juifs bénéficient longtemps d'une solidarité de fait, malgré la propagande antisémite et les mesures administratives, de leurs clients et de leurs fournisseurs, au moins jusqu'en automne 1937. Le boycottage de ces entreprises "juives" est rendu compliqué, non par des violations voulues de la légalité, mais par l'indifférence de la population en général vis-à-vis de l'idéologie pure et dure nazie, indifférence qui a son pendant vis-à-vis du sort de la population juive visée. Cette imbrication économique explique un certain pragmatisme d'Hitler, soucieux de remilitariser l'Allemagne et de remettre sur pied un complexe militaro-industriel efficace et dimensionné par rapport à des ambitions territoriales importantes. Très longtemps, les milieux d'affaires, même Juifs, participèrent à cet effort de préparation à la guerre, et ce n'est qu'à l'approche de la guerre, et l'expression de plus en plus agressive des revendications à partir de 1938, qu'Hitler fait mettre en oeuvre l'exclusion totale des dirigeants économiques juifs - dans l'industrie et la finance - avec toutefois des exceptions notables que l'on retrouve d'ailleurs dans le domaine scientifique. 

     Les mesures nazies furent plus ou moins suivies d'effets selon que les élites étaient consentantes ou inquiètes.

L'arsenal de la propagande s'exerce d'abord pour amplifier l'antisémitisme chrétien séculaire, neutralisant les autorités religieuses, elles-mêmes en grande majorité conservatrices, agite simultanément la menace du communisme pour faire approuver certaines mesures (exclusion de la gauche allemande, emprisonnement des militants socialistes ou communistes, répression des manifestations, peu nombreuses en fait), et s'exerce ensuite pour faire effectuer l'amalgame entre la menace soviétique et la menace juive, jusqu'à son propre point de départ, bien mis en avant dans le Mein Kampf du dirigeant nazi, le "fait" que la "juiverie internationale" veut diriger le monde par son emprise sur le pouvoir soviétique.

Une fois obtenue la méfiance entre les juifs, la crainte de sanctions lourdes en cas d'aide aux juifs, d'emploi de Juifs ou même de voisinage trop proche des Juifs, l'assentiment (il est nécessaire de la faire pour purifier la société allemande d'éléments douteux) de la persécution de plus en plus lourde et de plus en plus systématique de la part du parti nazi qui prend progressivement la place de l'État, le pouvoir peut passer à des mesures de regroupement des Juifs, dans des quartiers qui sans constituer pour autant des ghettos fermés (par l'expulsion de logements, "normalement destiné aux vrais allemands"), à des mesures de fichages de la population juive (avec la collaboration des autorités juives constituées, filtrées et surveillées).

Tout cela en même temps que le pouvoir nazi tente d'abord l'émigration des Juifs vers d'autres pays, s'activant diplomatiquement pour l'organiser conjointement avec le reste de la communauté internationale, pour constater que cette politique échoue par rapport à ses attentes : si les autorités de pays voisins expriment leur condamnation de certaines mesures contre les Juifs, ils ne sont pas prêts à les accueillir. 

 Une fois fichée et repérés, identifiés en tant que tels, les Juifs sont l'objet de mesures de regroupement dans des camps de concentration, présentés (ce qu'ils sont parfois) comme des camps de travail pour employer une population complètement paupérisée à causes des persécutions, des camps d'extermination. L'assaut donné contre les populations juives, est alors massif (dès 1938) et brutal, émaillé de brusques flambées de violence (comme la Nuit du Cristal) "spontanées" (en fait approuvées et facilitées par les autorités) et "populaires" (en fait surtout le fait des groupes nazis paramilitaires, sous les yeux d'une population qui préfère détourner le regard). 

 

Une montée en puissance progressive des politiques d'exclusion et d'extermination

    Le professeur d'histoire à l'Université de Californie (UCLA) montre bien cette montée en puissance, prudente de la part des dirigeants nazis, le sentiment des Juifs eux-mêmes et de la population allemande en général.

"Les persécutions et les exterminations des nazis furent perpétrées par des gens ordinaires qui vécurent et agirent au sein d'une société moderne nullement différente de la nôtre. Cette société dont ils étaient issus a créé les méthodes et instruments nécessaires à leur dessein. Mais le régime, l'idéologie et la culture politique qui définirent les buts de ces entreprises n'avaient, eux, rien d'ordinaires. Ce sont les rapports entre l'exceptionnel et le banal, la fusion des potentialités destructrices largement partagées d'un monde qui est encore le nôtre avec la fureur très particulière du plan apocalyptique des nazis contre l'ennemi mortel, le juif, qui confèrent à la fois sa signification universelle et sa singularité historique à la Solution finale de la question juive." Sur la progressivité de ces persécutions, il écrit : "Ainsi donc, avant même de promulguer leurs premières mesures d'exclusion systématique contre les juifs, les nouveaux dirigeants de l'Allemagne s'en étaient déjà pris aux représentants les plus visibles de l'"esprit juif", qu'il fallait désormais détruire. En général, le dispositif antijuif adopté tous azimuts par les nazis n'avait pas pour seul but d'instaurer la terreur : il avait une portée emblématique. Cette double fonction traduisait l'omniprésence de l'idéologie au sein du régime. Il fallait en réaffirmer rituellement les principes, la persécution des victimes désignées participant justement de ce rituel. Il y eut plus. Le double objet des initiatives du régime engendra une sorte de "conscience éclatée" dans une grande partie de la population. Si les gens n'approuvaient pas nécessairement la brutalité des expulsions auxquelles étaient soumis les intellectuels juifs, ils se félicitaient que la vie culturelle allemande fût débarrassée de l'"influence excessive" des juifs. Même certains des plus célèbres exilés allemands, comme Thomas Mann, ne furent pas à l'abri, au moins momentanément, de ce double regard porté sur les événements." L'efficacité de la propagande nazie permet d'installer même dans les populations juives l'idée qu'il valait mieux et pour le peuple "aryen" et pour le peuple "juif" de vivre séparément, chacun se renforçant dans ses racines culturelles... Il n'y eut pas, en 1933, et même dans les années suivantes de panique au sein de la population juive, que ce soit dans les élites ou chez le "peuple ordinaire", à l'arrivée de Hitler, notamment parce que son assise politique paraissait au début incertaine, et ensuite parce que toujours ont été touchées en même temps des populations "non aryennes" ou "contaminées" par l'idéologie communiste.

"On s'est demandé si les nazis avaient des objectifs concrets et des plans précis. certes, malgré les tensions internes et les modifications du contexte, les buts à court terme, dans la plupart des domaines, furent définis de manière systématique et rapidement atteints. Mais les objectifs ultimes du régime, sa politique à long terme, ne furent qu'esquissés. Pourtant, ces buts à long terme vaguement formulés s'avérèrent essentiels non seulement comme orientations, mais aussi comme indicateurs d'une ambition illimités et d'un espoir : ils fondaient les articles du credo de Hitler et de sa coterie, ils stimulaient les énergies du parti et de divers secteurs de la population et exprimaient la foi dans la justesse de la démarche choisie." "Selon les termes de la théorie raciale nazie, la communauté nationale allemande (Volksgemeinschaft) tirait sa force et de sa pureté de sang et de son enracinement dans le sol sacré de l'Allemagne. Cette pureté raciale garantissait la supériorité de la création culturelle et de la solidité de la construction d'un État puissant, elle assurait la victoire dans la lutte pour la survie de la race et sa prééminence. Les lois de 1933 visèrent donc d'emblée à exclure les juifs des domaines servant cette utopie : de l'administration (loi sur la fonction publique), de la santé (loi sur les médecins), du tissu social de la communauté (radiation des avocats), de la culture (lois touchant les écoles, les universités, la presse, les professions culturelles) et, enfin, du sol sacré (loi sur l'agriculture). En fait, seule la loi sur la restauration de la fonction publique fut pleinement mise en application à ce stade initial, mais on ne pouvait se méprendre ni sur les présupposés symboliques qui sous-tendaient ces lois ni sur le message idéologique qu'elles véhiculaient. Très peu de juifs allemands devinèrent la terreur absolue que les lois nazies laissaient augurer à plus longue échéance." Beaucoup, dans les élites, se tranquillisaient en estimant qu'ils s'agissait là de loi-limites et que cela n'irait pas au-delà, tout en se félicitant de politiques d'émigration (soutenues par le produit des exclusions économiques...) dont une partie d'elles-mêmes, acquise aux convictions sionistes, voulaient l'aboutissement.

Dans la mise en oeuvre de leur politique, les nazis "exploite(nt) pleinement plusieurs grands dogmes antisémites des conservateurs : la surreprésentation des juifs dans les secteurs clés de la vie socioprofessionnelle ; le fait qu'ils constituent un élément non assimilé, donc étranger, de la société ; l'influence délétère de leurs activités (libérales ou révolutionnaires), en particulier depuis novembre 1918."  Hitler navigue constamment entre une prudence envers les puissances extérieures, dans la crainte d'un boycott économique - lequel ne viendra jamais, la manipulation de réactions provoquées par ses propres troupes fanatiques et l'expression d'une volonté toujours plus forte d'aller de l'avant dans la "purification raciale".

Pour ce qui est de la réaction de la population allemande envers la situation des Juifs qui constituaient à peine un dixième de la population générale, mais à la grande visibilité (présence dans la presse, la culture et dans les affaires) "au vu des six premières années du régime, à l'évidence la société allemande ne s'opposa pas, dans l'ensemble, aux initiatives antijuives du régime. Le fait que cette politique fut incarnée  par Hitler lui-même et que la population sentait que, dans ce domaine, les nazis étaient décidés à aller de l'avant renforça peut-être l'inertie de la grande majorité face à une question au demeurant marginale à leurs yeux. Les intérêts économiques et les motifs religieux entraînèrent une certaine opposition, certes, principalement dans la paysannerie et chez les catholiques et les membres de l'Église confessante. Néanmoins, ces réticences, sauf de rares exceptions strictement individuelles, n'occasionnèrent aucune remise en cause publique de la politique du régime. Toutefois, pendant les années 1930, la population allemande, dont la grande majorité partageait l'antisémitisme traditionnel ambiant sous une forme ou une autre, ne réclama jamais des mesures antijuives ni n'exigea qu'elles fussent brutalement appliquées. En fait les "Allemands ordinaires" manifestèrent surtout de l'indifférence à l'égard de la ségrégation et du renvoi des juifs de la fonction publique ou des activités de services. Certes, il y eut des initiatives individuelles pour tirer parti de leur expropriation ; certes, leur humiliation suscita quelque jubilation. Mais, hors des rangs du parti, on n'observa aucune pression populaire massive pour les chasser d'Allemagne ou ajouter aux violences. La majorité des Allemands se contenta de souscrire aux dispositions prises par le régime, et (...) de détourner le regard." D'autant que les apparents résultats de la politique économique générale des nazis - récupérant là en fait les effets des dernières mesures de la République de Weimar, effet quasi naturel des différences temporalités économique et politique...- se traduisaient concrètement par une amélioration du niveau de vue des Allemands. En plus, la population ne s'inquiétait pas de possibles perspectives de guerre (le souvenir de la Grande Guerre était encore dans tous les esprits), tant Hitler accumulait les réussites diplomatiques d'annexion de nouveaux territoires.

 

Deux courants de l'historiographie de l'histoire de l'extermination des Juifs.

       Saul FRIEDLÄNDER, toujours, tout en avertissant que l'histoire de l'extermination des Juifs "ne saurait se limiter à rapporter les politiques allemandes", tient à caractériser deux courants de l'historiographie de la Solution Finale du IIIe Reich :

- le premier considère que l'extermination des Juifs représente en soi un objectif majeur des politiques allemandes dont l'étude nécessite cependant de nouvelles approches : les activités des acteurs à l'échelon intermédiaire, l'analyse détaillée des événements dans des régions limitées, la spécificité de la dynamique institutionnelle et bureaucratique sont alors censées éclairer d'un jour nouveau les rouages de tout le système d'extermination (par exemple l'approche de Ulrich HERBERT, edition National Socialitz Extermination Policies : Contemporary German Perspectives and Controversies, New York, 2000) ;

- le second considère que la persécution et l'extermination des Juifs d'Europe n'ont été qu'une conséquence secondaire de grandes politiques allemandes qui poursuivaient des objectifs entièrement différents, notamment un nouvel équilibre économique et démographique dans l'Europe occupée, un remaniement ethnique et une colonisation allemande de l'Est, le pillage systématique des Juifs afin de faciliter la conduite de la guerre sans faire peser un fardeau matériel trop lourd sur la société allemande, ou plus précisément, sur l'État national-raciste hitlérien.

L'auteur préfère se situer dans le premier courant, se focalisant sur la place centrale des facteurs idéologiques et culturels comme premiers moteurs de la politique nazie en ce qui concerne le problème juif. 

Revenant sur certains aspects de l'historiographie dont il ne partage pas les prémices, il écrit : "Dans son cadre propre, distinct de l'histoire fouillée des politiques et mesures allemandes ou d'un tableau des attitudes et des réactions des témoins, l'histoire des victimes a été méticuleusement racontée, d'abord au cours des années de guerre et, bien entendu, depuis la fin du conflit. Mais l'exposé des politiques de domination et de meurtre y demeure à l'état d'esquisse. Dès le début, priorité a été donnée à la collecte systématique des traces documentaires et des témoignages concernant la vie et la mort des Juifs : les attitudes et stratégies des dirigeants juifs, l'asservissement et la destruction de la main-d'oeuvre juive, les activités des divers partis et mouvements politiques de jeunesse juifs, la vie quotidienne dans les ghettos, les déportations, la résistance armée et la mort massive sur chacun des centaines de sites de tuerie à travers l'Europe occupée. Même si, peu après la guerre, des débats et des querelles, des interprétations systématiques, parallèlement à la collecte permanente de traces, sont devenus partie intégrante de cette historiographie, l'histoire des Juifs est demeurée un monde autonome, pour l'essentiel le domaine d'historiens juifs. Bien entendu, l'histoire des Juifs durant la Shoah ne saurait être l'histoire de la Shoah ; mais sans elle, on ne saurait écrire l'histoire générale de ces événements. Dans son très controversé Eichamm à Jérusalem, Hannah Arendt rejette carrément une partie de la responsabilité de l'extermination des Juifs d'Europe sur les épaules des divers groupes dirigeants juifs : les conseils juifs. Cette thèse très mal étayée a transformé les Juifs en collaborateurs de leur propre destruction. En vérité, l'influence que des victimes ont pu avoir sur le cours de leur victimisation fut marginale, mais quelques interventions eurent lieu, pour le meilleur et pour le pire, dans un petit nombre de contextes nationaux. Ainsi, dans divers cadres de cet type, des dirigeants juifs ont eu une influence limitée, mais pas entièrement insignifiante, positive ou négative, sur les décisions prises par les autorités nationales. (...) De surcroît, de manière particulièrement tragique, une résistance armée juive (...) a sans doute provoqué une accélération de l'extermination juive asservie qui restait encore (tout au moins jusqu'au milieu de l'année 1944), malgré le besoin aigu de travailleurs dans un Reich de plus en plus assiégé. 

Pour ce qui de sa signification historique fondamentale, l'interaction entre les Juifs d'Europe occupée et satellite, les Allemands et les populations environnantes se situe à un niveau plus profond. Dès l'instant où la politique d'extermination a été lancée (c'est-à-dire surtout à partir de 1942), toutes les mesures prises par des Juifs afin d'entraver l'effort nazi pour éradiquer chacun d'entre eux représentaient une riposte directe, fut-ce à l'échelle individuelle la plus infime. Soudoyer des officiels, des policiers ou des dénonciateurs, payer des familles afin de cacher des enfants ou des adultes, fuir dans les bois ou les montagnes, disparaître dans des petits villages, se convertir, rejoindre la résistance, voler des vivres : tout ce qui venait à l'esprit et pouvait permettre de survivre revenait à mettre un obstacle en travers des visées allemandes. C'est à ce micro-niveau que s'est déroulée l'interaction élémentaire et permanente des Juifs avec les forces contribuant à la mise en oeuvre de la Solution Finale."

 

La collaboration tactique...

    Saul FRIEDLÄNDER, tout en ne faisant pas l'impasse sur le rôle des conseils juifs, semble peut-être minorer leurs rôles pendant la période des persécutions et même dans la période d'extermination, même si ces rôles sont très différents.

D'autres auteurs, comme Werner RINGS dans l'examen des résistances et collaborations sous la seconde guerre mondiale, classent le comportement de nombreux Juifs, présents dans des organes administratifs importants, dans la catégorie de la collaboration tactique : "sur le chemin qui les menait à l'extermination, se trouvaient d'autres Juifs, des dizaines de milliers, devenus collaborateurs du national-socialisme, parce qu'ils y étaient contraints ou en espéraient un bénéfice d'une nature ou d'une autre, complices pour le bien comme pour le mal. Il va de soi qu'ils ne pratiquaient et que l'on acceptait et même n'attendait de leur part rien de plus qu'une collaboration tactique - dont les objectifs étaient par conséquent opposés à ceux de l'ennemi. Ce fut dans cet esprit que les Allemands créèrent à partir de février 1941 des organes de collaboration particuliers, les "commissions juives", chargées d'assurer la liaison entre les autorités allemandes et la population juive des territoires occupés des Pays-Bas, de Grèce, de Pologne et d'Union Soviétique, ainsi que des ghettos de l'Est, du camp de concentration de Theresienstadt et des camps d'extermination, d'où l'on ne revenait jamais. Des points de jonction donc, par lesquels devaient passer toutes les "communications" entre Juifs et Allemands. Les commissions transmettaient les instructions et ordres de l'occupant et surveillaient leur exécution ; elles organisèrent leur propre service d'ordre, une police juive portant des brassards spéciaux, qui participait aux rafles et aux arrestations et dont les chefs, comme ce fut par exemple le cas dans le ghetto de Lodz (ce qui est rapporté d'ailleurs par Saul FRIEDLÄNDER), devaient décider lesquels de leurs coreligionnaires et compagnons de misère seraient supprimés ou portés sur les listes des "opérations de transfert", euphémisme officiel désignant l'envoi dans les camps d'extermination."

    Au coeur même de l'organisation des camps de concentration, et ce n'est pas propre aux juifs - les diverses nationalités, des divers "criminels" avaient les leurs - existaient tout un système hiérarchique de distribution des ordres et des quémandes des victimes.

 

L'analyse du génocide des Juifs d'Europe

    Léon POLIAKOV, à qui l'on doit les premières analyses du génocide nazi des Juifs d'Europe, recherche l'origine des persécutions.

Pour ce faire, il contribue à la constitution d'une histoire globale et multidimensionnelle de l'antisémitisme, conçue de plus en plus comme une histoire anthropologique des formes de judéophobie. Il ne cesse de rappeler que, "pas loin de nous (est) le temps où de l'avis des populations occidentales ou "blanches", la république des savants et des philosophes non exclues, le genre humain se partageait en races inférieures et races supérieures." On pourrait même pousser plus loin dans le temps, où semblait exister des races de seigneurs, des races de guerriers, des races de prieurs et des races de paysans... Il repère dans le temps une démonologie millénariste, des théories du complot, qui se précipitent et se condensent sous le IIIe Reich. Il remonte à la Révolution anglaise, à la Révolution française, à la philosophie allemande (aux Lumières allemandes...) pour comprendre comment la constitution d'une idéologie nazie a pu être facilitée. 

 

Léon POLIAKOV, La causalité diabolique : Essai sur l'origine des persécutions ; Du joug mongol à la victoire de Lénine, Calmann-Lévy, 2006. Saul FRIEDLÄNDER, Les années de persécution, L'Allemagne nazie et les Juifs, 1933-1939, Éditions du Seuil, 2008 ; Les années d'extermination, L'Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945, Éditions du Seuil, 2008. Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

STRATEGUS

 

Relu et compléter le 15 avril 2021

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:27

       Le film documentaire fleuve de Claude LANZMANN (né en 1925), réalisé en 1974-1981 et sorti sur les écrans en 1985, marque une étape importante dans la représentation cinématographique du génocide des Juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Le cinéaste, journaliste et écrivain français, engagé dans la Résistance, compagnon de Simone de BEAUVOIR entre 1952 et 1959, directeur à partir de 1986 de la revue Temps Modernes, réalise 350 heures de prise de vue, sur les lieux du génocide, d'entretiens avec des témoins de la Shoah, pour n'en retenir que 613 minutes (les longueurs sont différentes selon les pays de diffusion). Ce montage de 9 heures 30 constitue un objet nouveau du point de vue du cinéma, entre documentaire et fiction.

La quasi totalité des rushes exploitables (220 heures environ) sont disponibles à l'USHMM. Les archivistes de cet organisme montent en 2011 un film pour témoigner de la richesse de ces archives en compilant trois témoignages non montrés par le réalisateur (Shoah : The Unseen Interviews, 55 minutes). Par ailleurs, Claude LAUZMANN continue d'exploiter la masse de ses documents. Il effectue successivement quatre montages : Un vivant qui passe (1997, 65 minutes), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001, 95 minutes), Le Rapport Karski (210, 49 minutes) et Le dernier des injustes (pour 2013). 

    Malgré la longueur du métrage - que nous conseillons d'ailleurs de visionner par tranches nombreuses sous peine de lassitude, et de devenir déprimé! - Shoah constitue sans doute une des meilleures visions de ce qu'a été l'entreprise d'extermination. Les principales personnes interviewées ont fait partie soit de l'organisation des camps de concentration, de l'entourage immédiat de ces camps, ou sont des survivants de ceux-ci. Sont enregistrées autant des victimes que des bourreaux, des paysans alentours ou des cheminots. Le texte intégral du film, paroles et sous-titres, est paru en livre, avec une préface de Simone de BEAUVOIR (Claude LANZAMANN, Shoah, Editions Fayard, 1985, 254 pages, réédité en poche chez Gallimard en 1997. 

 

Un ensemble dense de documentaires et de fictions sur la Shoah

    Ce long document est à resituer dans un ensemble dense de documentaires et de films de fiction concernant le génocide. Dans la présentation d'un ouvrage sur les représentations cinématographiques et théâtrales de la Shoah, tout au début, Alain KLEINBERGER et Philippe MESNARD écrivent : "Malgré le discrédit dont ils sont l'objet, au moins en France depuis le célèbre article de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo ('De l'abjection", 1960) et en dépit des avertissements réitérés d'une grande partie de la critique et des intellectuels depuis Shoah (Claude Lanzmann, 1985), les film de fiction évoquant le sort des Juifs durant la Seconde guerre mondiale ou mettant en scène les épisodes du génocide se sont multipliés.

En effet, pour la seule décennie 1985-1995, le département cinéma de Yad Vashem à Jérusalem a recensé plus de 1 100 films sur le sujet, tout genres confondus, et le rythme n'a pas baissé. La plupart du temps, les vagues filmiques arrivent des États-Unis, mais elles proviennent aussi du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Israël, d'Europe de l'Est. Et la France n'est pas en reste. Sans présumer de la constitution éventuelle d'un nouveau "genre cinématographique", à n'en pas douter la Shoah est un véritable sujet de représentation." Ils s'interrogent : "Mais à quoi les fictions sur la Shoah viennent-elles répondre? On ne peut pas se limiter à des raisons de type économique et invoquer simplement l'audimat. Arguer de la demande de connaissances d'un public ignorant paraît nettement insuffisant ; comme serait insuffisant la recherche d'une émotion par sympathie, voire d'une catharsis. Si aucun de ces arguments ne résiste à l'analyse, c'est peut-être que chacun méconnaît à la fois la nature de l'événement et celle du cinéma ou du théâtre, car la Shoah est cet événement singulier qu'on ne peut pas objectiver, qu'on ne parvient pas à avoir sous les yeux."

     Lisons aussi la conclusion de l'analyse de ce film en particulier par Eric MARTY : "Présenté comme une "fiction du réel" par l'équipe du film, reçu comme une "oeuvre d'art" en France, comme un "documentaire" aux États-Unis, le premier temps de la réception de Shoah (1985-1987) a principalement vu ces trois termes s'imposer. Claude Lanzmann et Ziva Postec ont argumenté leur choix d'une nouvelle catégorie, l'usage des termes "d'oeuvre" et de documentaire n'est jamais expliqué. Ces mots relèvent - et à ce titre révèlent - un impensé. Suite à la polémique autour de la Liste de Schindler (de Steven Spielberg), le terme de "fiction du réel" a perdu de sa lisibilité, le film étant alors plus souvent qualifié de documentaire. Ce terme a également eu tendance à s'imposer chez certains chercheurs, alors que celui de "chef-d'oeuvre" prenait une place centrale chez la plupart des critiques de cinéma. De nouveau, les éléments expliquant ces choix restent incertains. le plus souvent, l'usage d'un de ces mots est lié aux présupposés de chacun des auteurs et au contexte historiographique contemporain de l'article. On notera que si le terme documentaire est rarement dépréciatif, l'usage constant de termes hagiographiques conduit à un refus du terme "documentaire", comme si les auteurs voulaient signifier qu'il s'agit d'un film plus important qu'un "simple" documentaire.

En définitive, pas plus qu'une étude de la forme, l'appréhension des discours portant sur le film ne permet d'apporter une réponse nette à la question initiale. Cela permet de mieux comprendre l'explicite laissé dans le titre de cet article : Shoah, documentaire, oeuvre d'art et fiction. Il ressort de cette étude de cas qu'en fonction de la période et des auteurs considérés, le film de Claude Lanzmann peut être perçu comme un documentaire, un chef d'oeuvre, une fiction du réel, dénominations le plus souvent exclusives les unes des autres, donc chaque occurrence propose une articulation inédite entre fiction et documentaire. Déterminer à quelle catégorie le film appartient a finalement moins d'intérêt et de sens que de comprendre à travers l'usage de ces différents termes comment il a été conçu, puis perçu.

Fiction de réel, il est présenté comme résultant à la fois de dispositifs filmiques construits et d'un montage élaboré. Documentaire, il est le plus souvent rapproché de la pratique du témoignage ou d'une fonction commémorative. L'accent est alors mis sur le contenu du film au détriment de la forme. Oeuvre, il est interprété comme relevant du domaine de la création. le contenu est alors souvent moins mis en avant que les choix formels. la distinction entre oeuvre et documentaire rend ainsi compte d'une difficulté à penser ensemble dimension documentaire et artistique. Cet article aura simplement essayé de dés-absolutiser l'usage de chacun de ces termes. Il se veut enfin, au-delà du seul cas de Shoah, un appel à penser la porosité et la continuité entre les genres et à refuser tout a priori dans l'usage ds termes pour désigner un production culturelle."

   En tout cas, nous pensons que la forme choisie par Claude LANZMANN, faire parler les témoins plutôt que de montrer comment cela s'est passé, est propice à la réflexion. Le visionnage par tranche renforce la nécessité de se questionner davantage sur le fait et la signification de la Shoah. En montrant en pointillé le cadre de cette politique d'extermination, par le montage focalisé sur le rôle des acteurs de ce drame et de cette catastrophe, le réalisateur accentue la tension vers une compréhension des événements et, sans doute, contribue mieux à en prévenir le retour. La forme choisie renforce la nécessité d'une attention constante de la part du spectateur et du coup lui refuse la distanciation que permettent nombre d'autres films de fiction ou de documentaires.

 

Shoah, film français de Claude LANZMANN, Montage de Ziva POSTEC et d'Anna RUIZ (pour une des séquences de Treblinka), langues : anglais, allemand, hébreu, polonais, yiddish, français, ce qui requiert un sous-titrage pratiquement constant, 613 minutes  (États-Unis : 503 minutes), sortie le 30 avril 1985. 

Sous la direction d'Alain KLEINBERGER et de Philippe MESNARD, La Shoah, Théâtre et cinéma aux limites de la représentation, Éditions KIMÉ, collection Entre histoire et mémoire, 2013.

 

FILMUS

 

Relu le 16 avril 2021

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 18:21

      Bernard BRUNNETEAU exprime bien l'ambiguïté et du mot et de l'important déploiement intellectuel qui continue autour du Génocide. Parti, après quelques études isolées, de l'examen des massacres commis en Europe sous la Seconde guerre mondiale, et de sa condamnation par la communauté internationale via le Tribunal de Nuremberg, ce déploiement induit des notions et des représentations qui ne sont pas toutes de nature à éclaircir leurs causes, leurs mises en oeuvre et leurs conséquences.

"Officialisé dans le vocabulaire international depuis sa définition par la Convention de 1948, écrit le professeur d'histoire contemporaine à l'Université Pierre Mendès France-Grenoble II, le terme de génocide fait l'objet d'une utilisation inflationniste. Confusément associé à toute tuerie ou oppression d'importance, il sert ainsi à qualifier des pratiques observables dans les crises et les conflits les plus divers de ces cinquante dernières années, comme à donner une clé explicative à des événements du plus lointain passé aussi différents que la destruction de Carthage au IIe siècle avant Jésus-Christ, la conquête des Amériques, la guerre de Vendée ou l'exploitation coloniale du Congo. Son emploi apparaît par ailleurs malaisé en raison des multiples enjeux auxquels il est soumis : enjeux de mémoire (l'identification génocidaire de la violence subie dans le passé par un groupe en quête d'identité), enjeux politiques (l'invocation génocidaire pour prévenir ou réduire la menace pesant sur une population), enjeux judiciaires (l'incrimination génocidaire pour faire condamner des responsables et obtenir des réparations). Le risque est donc grand de voir le concept non seulement vidé de sa substance originelle mais aussi de priver le chercheur qui l'utilise de toute autonomie scientifique. Écrasée entre la norme et l'analyse, le droit et l'histoire, la notion de génocide semble peu opératoire au sein des sciences sociales pour certains qui lui préfèrent les catégories plus neutres de "violence de masse" ou "crime de masse". Mais on peut aussi considérer que le terme de génocide est trop massivement accepté dans l'opinion pour être remplacé et qu'il s'agit d'abord de réintroduire du sens dans le phénomène qu'il entend nommer, à savoir la destruction de masse planifiée de groupes sans défenses, ciblés sur des critères définis unilatéralement par une autorité politique et idéologique. Ce sens peut être retrouvé en rappelant que le concept de génocide, comme celui de crime contre l'humanité dont il est une composante originelle, est né dans l'histoire et de l'histoire, celle du premier XXe siècle. Il peut s'illustrer dans la recherche des facteurs communs qui éclairent le déclenchement des grands événements génocidaires tout en préservant la singularité des méthodes et du degré de destruction. Il doit enfin permettre d'identifier les frontières entres massacres de masse de nature différente."

 

      Nous pensons qu'il n'est jamais vain d'indiquer, avant de poursuivre plus avant, qu'admettre certains termes ou certaines conceptions, comme l'existence de plusieurs races humaines, ou de pool génétiques différents et identifiables à partir de déterminations sociales (en l'occurrence pour les Juifs, la circoncision et un gêne ou ensemble génétique juif...), qu'admettre des termes tels que la race dans des énoncés scientifiques, recèlent bien des dangers de dérives sémantiques. De même qu'il est établi scientifiquement qu'il n'existe qu'une race ou espèce humaine qui peuple actuellement la planète, il est difficile admissible de parler de génocide, sans préciser qu'il s'agit là d'une terminologie juridique de recherche de responsabilités de massacres commis au nom précisément de la race... Pour en terminer avec cette mise en garde, discuter du génocide, comme d'homicide ou de régicide, c'est discuter de la mort d'un ensemble génétique, comme de la mort d'un être humain ou d'un roi. Or, s'il y a bien eu, de la part de leurs ordonnateurs, tentative de génocide, de leur point de vue même, il a largement échoué, donc il n'a pas eu lieu en tant que tel, à l'instar d'un être humain sauvé in extrémis ou d'un roi ayant échappé à l'attentat. La politique d'extermination repose largement sur le mythe et la croyance de l'existence de plusieurs races distinctes dans l'humanité. Elle est bien spécifique d'une période et d'une idéologie. Elle a contribué à la chute même de ceux qui l'ont promue, en ce sens qu'elle a provoqué l'exode ou la mort d'une grande partie de son élite politique, sociale, scientifique, artistique...sans laquelle l'Allemagne n'aurait jamais été ce qu'elle est devenue au XIXe siècle et au début du XXe...

En fin de compte, l'usage sans explicitation, courante, du mot génocide tend à accréditer l'idée de la possibilité d'élimination génétique d'une partie seulement de l'humanité. Ceci dit, il appartient à l'histoire des idées et à l'histoire tout court, devenu par ce fait incontournable.

 

Aux origines de la notion de génocide

    Le terme génocide est un néologisme formé en 1944 par Raphaël LEMKIN (1900-1959), professeur de droit américain d'origine juive polonaise, à partir de la racine grecque genos, "naissance", "genre, "espèce", et du suffixe cide, du latin caedere, "tuer", "massacrer". Le terme est apparu pour la première fois dans son étude Axis Rule in Occupied Europe (au chapitre IX, Génocide), publiée par la Fondation Carnegie pour la paix internationale, pour tenter de définir les crimes perpétrés par les nazis à l'encontre des peuples juifs, slaves et tziganes durant la seconde guerre mondiale, ceux commis également par le gouvernement des Jeunes-Turcs de l'Empire ottoman à l'encontre des Arméniens pendant la première guerre mondiale et ceux dont furent victimes les Assyriens en Irak en 1933. Pour lui, "de nouveaux concepts nécessitent de nouveaux mots. Par génocide, nous entendons la destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique."

Ses premiers travaux remontent à 1933, alors qu'il est procureur à Varsovie. Il participe aux efforts de la Société Des Nations pour développer un droit international humanitaire. Il établit un lien entre deux pratiques qu'il propose d'introduire dans le droit international : celle de "barbarie" et de "vandalisme". Il poursuit ensuite ses travaux lors de l'invasion de son pays en s'exilant aux États-Unis, dans le cadre de la nouvelle Organisation des Nations Unies où il forge en 1943 le terme de génocide. Ce néologisme entre directement dans le droit positif lors du jugement de Nuremberg pour qualifier la tentative d'extermination menée contre les Juifs. Il s'impose dans le droit international avec le vote le 9 décembre 1948, la veille de la déclaration universelle des droits de l'homme, par les 58 États membres qui constituent alors l'Assemblée générale de l'ONU, réunis à Paris, de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, dont Raphaël LEMKIN est le principal rédacteur. 

     A partir de là, est qualifié de génocide un ensemble de massacres de masse, qualification qui ouvre la voie judiciaire pour la condamnation des coupables et l'indemnisation des victimes.

"On peut ainsi voir, écrit encore Bernard BRUNETEAU, le concept de génocide (et celui de crime contre l'humanité qui l'englobe), comme résultant d'une double conscience développée à partir de la fin du XIXe siècle et au cours du premier XXe siècle : celle que l'humanité est confrontée à un nouveau type de crime et qu'un nouveau qualificatif s'impose ; celle qu'une incrimination nouvelle doit être un instrument des droits internationaux de l'homme, même face à des crimes de type ancien. Et cette conscience conflue déjà sur une avancée conceptuelle juridique polymorphe : le droit des minorités, le droit humain, l'intervention d'humanité, la criminalité des États, la justice pénale internationale. Si elle est contrariée et niée par les événements de l'entre-deux-guerres, elle est à la base de l'institutionnalisation des années 1944-1948 et des textes de l'Organisation des Nations unies (ONU).

De façon très caractéristique, René Cassin a une fois qualifié la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide d'application spécifique de la Déclaration universelle des droits de l'homme. La sociogenèse du concept de génocide est indissociable de l'histoire de l'idéalisme juridique accoucheur d'un droit international pacificateur, de celle des pratiques émergentes de l'"intervention d'humanité", du mouvement en faveur d'un tribunal pénal international (évoqué dès 1919), des aspirations à une protection internationale des minorités, ainsi que des massacres et exterminations de la "seconde guerre de trente ans"."

 

Du droit à la réalité...

   Mais une fois qu'il a rappelé cela, le même auteur questionne : "Comment faire coïncider la définition juridique avec la réalité, c'est-à-dire fonder une définition historique et sociologique du génocide?" Comme toujours le droit a sa dynamique propre et partir d'un concept juridique n'est pas la meilleure manière de bâtir une sociologie.

Jacques SÉMELIN, historien et politologue français, du Centre d'études et de recherches  internationales (CERI), le constate bien : "On sait bien les difficultés épineuses que pose l'adoption de cette notion juridique en sciences sociales. C'est pourquoi j'ai préféré prendre (dans son étude sur les massacres et génocides) comme unité de référence celle de "massacre", sans préjuger de ce qu'est ou n'est pas un génocide. Mais dans la mesure où la notion de massacre renvoie encore à une multiplicité de cas hétérogènes, la recherche s'est limitée à examiner une même classe d'événements : ceux relevant d'une dynamique d'éradication. reste alors le plus délicat et le plus périlleux : construire la procédure concrète de leur comparaison". Il fait alors référence aux études du politiste Robert MELSON (Revolution and Genocide. on the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust, Chicago, University of Chicago Press, 1992), dans la comparaison des génocides juif et arménien, à ceux de Norman NAIMARK (Fires of Hatred,) et d'Eric WEITZ (a century of Genocide,), dans des monographies historiques qu'ils soumettent ensuite à un examen comparé.

       Rudolph Joseph RUMMEL (1932-2014), professeur émérite américain en sciences politiques à l'université d'Hawaï, en réfléchissant sur les sens différents de génocide (il en distingue trois), invente un autre terme, celui de Démocide pour disposer d'un concept plus large que la seule définition légale de génocide. Même s'il permet d'étendre sa réflexion à toutes les victimes (directes et collatérales, incluant les morts par épidémies par exemple), et du coup de ne pas se limiter aux décomptes stricts officiels et ainsi de mesurer l'impact global d'une politique de destruction, il n'est pas sûr qu'on y gagne en clarté.

Il définit le démocide comme "le meurtre d'une personne ou d'une population par un gouvernement, y compris le génocide, le politicide, et les exécutions des masse." Il utilise la définition civile du meurtre, "qui dit que quelqu'un peut être coupable de meurtre s'il est responsable de la perte d'une vie à cause d'un irrespect conscient pour cette vie, comme lors de l'enfermement de gens dans des camps où ils meurent rapidement de malnutrition, de maladies non soignées, et d'épuisement dans des travaux forcés, ou par la déportation vers des terres désolées où ils risquent de mourir rapidement d'exposition aux intempéries et de maladie". Ce qui l'amène à évoquer pratiquement tous les grands massacres et toutes les grandes conséquences (notamment les épidémies) de guerres, avant ou pendant le XXe siècle. La famine est classée comme démocide si elle remplit la définition ci-dessus. Cette définition est tellement large que l'on peut se demander, outre à établir des listes de guerres et d'exactions, parfois reposant sur des évaluations pas forcément fiables du nombre de victimes, si la notion de démocide est réellement opératoire. La recherche de Rudoph RUMMEL montre toutefois, mais il n'est pas le seul auteur à le faire, que le nombre de morts par démocide est bien plus important que le nombre de morts dues aux guerres. Après avoir analysé 8 000 rapports de morts causées par des gouvernements, il estime qu'il y a eu 262 millions de victimes de démocide au cours du XXe siècle. D'après ces chiffre, six fois plus de gens sont morts de causes dues aux actions des personnes travaillant pour un gouvernement que n'en sont morts lors des batailles... Les exemples récents de démocide (le Grand bond en avant chinois sous MAO, les Grandes Purges perpétrées par Joseph STALINE et les morts dues aux politiques coloniales dans l'État indépendant du Congo)  renforcent pour lui la conclusion  que les démocraties libérales ont causé moins de démocides que les régimes autoritaires. La concentration des pouvoirs politiques est la plus grande cause de meurtre sur Terre. (Death by government, 1997, lire dans le site www.hawaii.edu, lire aussi dans le site freedomsnest.com)

Nous ne sommes pas certains qu'il n'ait pas oublié certains démocides causés tout simplement par l'existence de systèmes économiques conduisant à la faim et à la misère de populations entières. Nous ne sommes pas certains non plus que ses travaux sont exonérés du soupçon de s'inspirer de l'air idéologique libéral du temps, cette vaste offensive idéologique rendant responsables les pouvoirs publics de tant de malheurs, laissant croire que les pouvoirs privés n'y participent pas...

 

Vers une sociologie du génocide

    En dépit de la difficulté de s'appuyer sur le droit international pour élaborer une sociologie du génocide, plusieurs générations d'auteurs s'y sont essayer.

Ben KIERNAN, d'une part, professeur à l'Université Yale, fondateur du Programme international sur le génocide du Cambodge et Bernard BRUNETEAU (Le siècle des génocides, Armand Colin, 2004) d'autre part, indiquent certaines des études les plus fructueuses ou les plus marquantes, souvent le fait d'auteurs désireux de soutenir l'effort de dénonciation des responsables de grands massacres.

- L'intentionnalité a mobilisé historiens et sociologues qui tentent d'en définir la nature dans le cadre de typologies élaborées. Helen FEIN (Genocide, a sociological perspective, dans Current Sociology, n°38, 1990) différencie "génocide de développement" (destruction des groupes faisant obstacle à un projet économique), "génocide despotique" (élimination d'une opposition réelle ou potentielle) et "génocide idéologique" (destruction d'un groupe diabolisé et présenté comme ennemi total). Les auteurs du Livre noir de l'humanité, réunis autour d'Israël CHARNY, distinguent le "génocide utilitaire" (les massacres de conquête) du "génocide idéologique" (extermination pour imposer une croyance ou pour satisfaire une idéologie). Ben KIERNAN (Blood and Soil, A world History of Genocide and Extermination from Sparta to Darfur, New Haven-Londres, Yale University Press, 2007) balaie, parfois avec des anachronismes presque toute l'histoire du monde, de manière parfois douteuse. Nous recommandons, face à ces études, celle de Jacques SÉMELIN, aux arguments plus simples et plus rigoureux, où apparaît la différenciation entre une logique meurtrière et terroriste visant à soumettre une population (l'échelle du massacre "ordinaire") et une logique d'extermination visant à éradiquer une population d'un territoire (le "vrai" génocide). 

- La possibilité d'un génocide relevant d'une destruction "partielle" et pas seulement totale est vue à travers deux tendances de réflexions : celle qui vise à regrouper dans un même continuum, politiques de destruction partielle et politiques de destruction totale, au risque de considérer tout massacre comme un génocide (CHARNY). Leo KUPER, introduisant un correctif en discutant de "massacres génocidaires" (tueries à grande échelle non planifiées) ; celle qui différencie un premier type de criminalité (le génocide) qui entend réaliser un massacre de masse sélectif, à des fins de dénationalisations ou de mises en esclavage et un deuxième type qui cherche à mettre en pratique une annihilation physique planifiée de tous les membres d'un groupe (Yehuda BAUER, Rethinking the Holocaust, Yale University Press, 2001). 

Leo KUPER établit des catégories distinctes selon que les génocides sont religieux, raciaux et ethniques - les génocides des conquêtes coloniales - ou commandés par une idéologie politique. 

- Roger SMITH suggère une typologie qui inclut le génocide "par vengeance", au cours duquel les massacres de masse sont perpétrés au titre de la revanche ; le génocide "institutionnel" qui accompagne la conquête militaire au cours de l'histoire avant l'époque contemporaine ; le génocide "utilitaire" lié à l'expansion coloniale et à l'exploitation économique ; le génocide " monopolistique" visant à transformer les sociétés plurielles ; enfin le génocide "idéologique". Frank CHALK et Kurt JONASSEN distinguent pour leur part les génocides selon les motivations des perpétrateurs : "éliminer une menace réelle ou potentielle", "répandre la terreur parmi des ennemis réels ou potentiels", "acquérir la richesse économique" et "imposer une croyance, une théorie ou une idéologie". Ces deux derniers auteurs plaident pour une "archéologie du génocide", car ils suspectent que c'était "un événement relativement commun", même dans l'Antiquité. 

- La tendance la plus récente des Genocide Studies tente de mettre en valeur des facteurs unifiant dans une perspective globale visant à dépasser le débat sans issue entre incomparabilité et mise en équivalence de la Shoah avec d'autres génocides. Des auteurs comme Manus I. MIDLARSKY (The Killing Trap : Genocide in the Twentieth Century, Cambridge University Press, 2005), Marc LEVENE (Genocide in the Age of the Nation-State, 2 volumes, B Tauris, 2005) et Eric WEITZ (A Century of Genocide. Utopias of Race and Nation, Princeton University Press, 2003) sont représentatifs de cette tendance.

Intégrée dans tous les travaux présents, la notion de processus génocidaire a l'avantage de prendre en compte la phase d'incubation dans ses dimensions sociales, culturelles et idéologiques, tout en gardant une place centrale à la phase d'accélération où jouent les incitations du pouvoir et le poids du contexte.

 

Ben KIERNAN, Sur la notion de génocide, Le Débat, mars-avril 1999 (www.yal.edu). Bernard BRUNETTEAU, Génocide, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011. Jacques SÉMELIN, Purifier et détruire, Seuil, 2005.

 

STRATEGUS

 

Relu le 25 mars 2021

 

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