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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 14:42

        Les massacres - définis à l'heure actuelle par beaucoup comme destruction brutale et délibérée de civils sans défense en grand nombre, ce qui laisse de côté les destructions d'hommes de guerre sur les champs de bataille comme les erreurs ou les dommages collatéraux résultant d'actes de guerre - constituent un objet relativement nouveau de la recherche historique et sociologique. 

Le terme de massacre forgé en français vers 1100, ne devient courant qu'au XVIe siècle en Occident. Il remonte à l'ancien picard machecler qui désigne la massue ou masse, un mot dérivé du latin populaire matteuca. Lié à la technique d'un instrument grossier, il signifie une opération maladroite, caractérisée par sa nature dévastatrice.

Le sens de ce mot connaît deux évolutions : d'une part, il désigne un "abattoir" (et la boucherie) et, au XIVe siècle, il entre dans le vocabulaire de la vénerie pour définir par métonymie la tête du cerf que l'on conserve comme trophée ; d'autre part dès le XIIe siècle (dans le Roman de Thèbes, massacre signifie la mise à mort de nombreux individus), il prend le sens de "mise à mort d'un grand nombre d'individus". La banalisation du terme au XVIe siècle, liée aux guerres de religions entre protestants et catholiques, infléchit le sens vers l'acception moderne. En 1556, il apparaît dans le pamphlet Histoire mémorable de la persécution et saccagement du peuple de Mérindol et Cabrières et autres circonvoisins appelez Vaudois, qui relate les tueries en 1545, des vaudois de Provence, chrétiens issus d'une hérésie médiévale et ralliés à la réforme calviniste. Il signifie alors le meurtre en grand nombre de personnes sans défense. Il implique une dissymétrie entre des bourreaux et des victimes. Durant la Saint-Barthélémy, en août 1572, les pamphlets huguenots contre la reine Catherine de Médicis, dénoncée comme une nouvelle Jézabel, responsable de l'assassinat de ses sujets, popularisent le terme : les néologismes massacreur et massacrement apparaissent dans son sillage. Son succès s'explique donc par l'émergence du combat religieux. Cette acception empirique est retenue aujourd'hui : en effet, si les techniques de destruction à distance ne cessent d'être de plus en plus sophistiquées, les massacres en "face à face" restent des pratiques courantes dans les guerres actuelles, interétatiques ou civiles (David EL KENZ, Claudine VIDAL). 

 

La banalité du massacre dans l'Histoire...

    Avant même la formulation de ce terme, et le jugement porté qui rend son expression courante, le massacre, comme le rappelle Pierre VIDAL-NAQUET, est tristement banal. De l'époque du mésolithique à l'Antiquité, en passant par des passages célèbres de la Bible hébraïque ou des textes fondateurs hindous, le massacre peut être décliné en types, comme le fait Jacques SÉMELIN (Du massacre au processus génocidaire, dans Revue internationale des sciences sociales, n°174, 2002) :

- massacre de proximité (corps à corps) ;

- massacre à distance (armes de jet, armes à feu, bombes...) ;

- massacre bilatéral (guerre civile) ;

- massacre unilatéral (un État contre son peuple) ;

- massacre de masse, contraire au massacre réduit ;

- génocide qui vise à l'éradication totale d'une collectivité selon des critères définis par le persécuteur ;

On peut compléter cette typologie en distinguant massacre exhibé et massacre occulté. A partir du XIXe siècle, les progrès technologiques de la guerre transforment les soldats en masse à détruire, par la recherche des points de concentration des troupes (des guerres de Napoléon à la guerre de Sécession, puis aux deux guerres mondiales). Il y a bien alors massacre de soldats pris dans des bombardements contre lesquels ils n'ont aucune possibilité de se défendre. Ces progrès ramènent d'une certaine façon aux pratiques avant et pendant l'Antiquité, où des villes entières se déplacent (notamment dans l'empire perse) avec les combattants, et constituent les "cibles" de chaque armée : dans ces cas-là, il n'y a pas de distinctions entre les guerriers et leurs soutiens : tout ce qui ne peut pas être utilisé à court terme par l'armée en marche est détruit, même après la victoire.

 

     C'est surtout depuis la fin du XIXe siècle que le massacre acquiert une dimension juridique, avant d'être, en 1944, intégré par l'avocat polonais Raphael LEMKIN dans une définition du génocide, entérinée par la suite par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide et adoptée par l'ONU en 1948. 

 

     Le regard diachronique sur une série de massacres n'induit pas, insiste David EL KENZ, un sens de l'histoire, du moindre massacre à l'époque des Grecs, au XXe siècle génocidaire. Avec de nombreux auteurs, il veut distinguer chaque massacre en mettant en oeuvre trois problématiques communes :

- "Le massacre est un évènement qui suscite différentes méthodes historiques et superpose diverses traditions historiographiques et mémorielles. L'occultation des violences extrêmes dans le camp des bourreaux et la demande de reconnaissance dans celui des victimes renforcent la complexité de son appréhension. Le régionalisme sicilien, la guerre de Trente Anas dans le prisme de l'historiographie nationaliste allemande, la conquête de l'Algérie ou la controverse historiographique sur la conquête de l'Amérique du Nord et le négationnisme du génocide arménien offrent des exemples d'instrumentalisation de l'événement du massacre." Nous pouvons ajouter que la grande instrumentalisation de la Shoah par l'État d'Israël, pour justifier d'autres exactions, introduit une difficulté supplémentaire dans l'appréciation du phénomène. 

- "La condamnation des massacres religieux au XIVe siècle, l'utopie d'une guerre civilisée au XVIIIe siècle, les massacres orientaux, de l'Assyrie à l'Empire Ottoman et au Japon contemporain, agissant comme repoussoirs pour les Européens, constituent des exemples significatifs de la croyance en un progrès propre à ladite modernité occidentale. Cependant, le massacre demeure un fait récurrent dans l'histoire de l'humanité. Le recours à l'anthropologie historique, à condition qu'il soit fortement contextualisée, semble préserver de tout paradoxe entre modernité civilisée et retour des crimes de masse."

- "La question des sources est, enfin, au coeur de l'étude sur les massacres. Bien que le travail de l'historien ne se réduise pas à un recensement et un classement des sources, ceux-ci guident cependant l'appréhension première d'un civilisation confrontée à ses massacres. Chaque discours révèle une sensibilité à la cruauté. S'ils sont construits chez les historiens grecs et latins, les critères politiques et religieux sont décelables dans les témoignages des guerres d'Italie ou des guerres de Religion. Les littératures du romantisme et de l'après-Première guerre mondiale présentent des témoignages autocensurés sur les horreurs de la guerre, tandis que les sites Internet, au contraire, sont prolixes en images brutales, mais déforment la réalité chronologique du massacre."

 

Comprendre la logique des massacres

     Loin de certains décomptes qui foisonnent précisément sur internet, sans référence aux contextes ni aux jeux des acteurs concernés, seule la recherche de la logique des massacres (en tant que enchaînements de faits dans des contextes) peut permettre de les éviter. La reconnaissance juridique du massacre est une chose, notamment envers la mémoire des victimes et l'indemnisation des survivants. La compréhension de la manière d'où il se déroule est une autre chose, qui exige autant, sinon plus d'efforts. La recherche de la justice, car c'est cela qui est mis souvent en avant comme moteur des entreprises juridiques, ne peut se résumer dans l'examen d'une comptabilité, de l'action de bourreaux et des torts faits aux victimes. Les premiers pas, qui permettent que des massacres ne se reproduisent plus, résident dans l'établissement des logiques qui les ont permis.

Aussi faut-il distinguer différentes logiques à l'oeuvre :

- logique d'extermination ;

- logique de punition (représailles) ;

- logique de terreur.

Ces trois logiques peuvent se retrouver dans des guerres ou des gestions d'Empire. Si les massacres sont sans doute perpétrés le plus souvent dans le cadre de guerres, sans que celles-ci soient à proprement parler des guerres d'anéantissement, et notamment lorsqu'ils ne rentrent pas forcément dans le cadre d'une stratégie (cas de débordement des armées après une victoire, comme dans le cas du pillage des villes dans les guerres d'Italie), ils existent également dans le cadre de la gestion d'un Empire (déplacements de populations jugées menaçantes ou surnuméraires, déplacements des groupes humains jugés bons pour sa défense, obtention d'un exploitation des ressources du pays...). Ce qui amène à proposer d'examiner successivement différentes formes de massacres :

- Massacres d'intention stratégique, qu'ils soient à objectifs économiques, politiques, ou religieux ;

- Massacres dus à la dynamique même de la guerre, avec ses aspects irrationnels ;

- Massacres induits par les haines religieuses, présentes souvent dans les guerres civiles longues, mais n'entrant pas dans le cadre d'une stratégie.

    Pour l'examen de ces différents massacres, il importe de ce concentrer successivement sur leurs causes, sur leurs déroulements, mais également sur leurs conséquences. Dans l'étude de ces massacres - les études de cas se prêtant mieux aux décorticages des faits - il convient également de distinguer les massacres directs et les massacres indirects (qui obéissent à des logiques bien différentes) . Il faut qu'on s'en explique : le décompte des victimes d'une guerre n'est pas seulement celui des corps retrouvés sur les champs de bataille et qui servent souvent de référent unique ; il faut inclure également les victimes sur une durée plus longue (questions de démographie) et les victimes strictement collatérales, dues aux diverses épidémies qui suivent souvent les guerres (la première guerre mondiale a fait moins de mort que les différentes épidémies qui la suivirent). 

   Enfin, les comparaisons entre massacres contemporains et massacres anciens sont faussées au moins sur deux plans : d'une part, l'évaluation des victimes est beaucoup sûre pour la période récente, et d'autre part la valeur de la vie n'est pas considérée de la même façon. Quoi de commun entre le technicien qui manipule des commandes électriques à des centaines des kilomètres du champ de bataille, le technocrate aveugle obéissant aux ordres, le fanatique soldat aux premières lignes, et le guerrier - à la durée de vie courte - soucieux de la victoire et de sa récompense (matérielle et/ou spirituelle) ignorant de toute notion d'économie ou de stratégie ?  Quoi de commun entre un stratège militaire soucieux surtout de ses troupes qui doit avancer coûte que coûte dans un pays qui résiste et un politique fanatique croyant à la supériorité de sa race (et partant à l'existence même d'une race...) ?

 

Les massacres comme éléments des conflits

    Les massacres sont à considérer en définitive comme éléments des conflits, à la fois résultats et aliments dans une série de causes et de conséquences de nouveaux enchaînements dont le caractère violent peut parfois s'atténuer mais redevenir massif. Entrant dans des cycles de vengeances très souvent, visant des populations pas forcément à l'origine des torts causés (massif bouc émissaire), les massacres ne peuvent s'arrêter justement qu'à l'extinction de ses causes. Les efforts mémoriels sont nécessaires pour supporter les études historiques, mais le risque de contamination (l'origine de cet effort de mémoire étant très souvent partisan) est toujours là. Plus que ces efforts mémoriels, c'est la compréhension des événements qui peut couper les racines de ces cycles, à la condition que la valeur de la vie en soi soit partagée (et que les conditions de ce partage soient réunies).

On ne peut en rester à une attitude morale ou juridique, il faut plonger au coeur des conditions sociales et économiques qui alimentent des politiques d'extermination plus ou moins avouées. On ne le répétera ensuite sans doute jamais assez : si la conscience de ces massacres, en tant que atteinte à la vie et injustices radicales, est partagée - relativement - en Occident, il n'en est pas de même partout. Cela va de pair avec une certaine inconscience politique qui croit et fait croire que l'ensemble des valeurs occidentales, y compris l'aspiration démocratique, est partagé dans le monde avec la même appréciation. On commence à entendre ici et là d'ailleurs des voix - pas toujours bien intentionnées, faisant sauter le pas d'une certaine délégitimation de l'effort mémoriel, sur le génocide des Juifs par exemple, mais pas seulement - qui pointent le fait que la dénonciation des massacres soit le fait d'une petite partie seulement de l'humanité. A sein des institutions internationales (notamment à l'UNESCO), on est bien conscient de ce fait, la vigilance ne devant jamais se relâcher pour promouvoir un droit international qui bannisse les massacres de la pratique hélas répandue.

 

    Claudine VIDAL, évoquant tour à tour les études pour la période contemporaine, sur les massacres sous la Seconde Guerre mondiale, d'Indonésie, du Vietnam, du Rwanda, résume bien l'état actuel des recherches : "Il existe une série de massacres célèbres. Leur mémorisation est souvent liée à la volonté de dénonciation rétrospective et au désir d'honorer les victimes. Ces massacres sont alors représentés comme des événements à part, isolés, exceptionnels. Il est vrai qu'il s'agit de massacres restés longtemps stupéfiants et qui le furent aussi pour certains de leurs contemporains. Aujourd'hui, les organisations internationales, des journalistes mettent en lumière et relatent une multiplicité de massacres perpétrés sur tous les continents, des chercheurs les analysent dans leur spécificité. Tous relèvent des continuités entre ces épisodes de massacres et les formes ordinaires de la violence, les historiens actuels de massacres anciens le font aussi."

 

Claudine VIDAL, Massacre, dans Dictionnaire de la violence, Sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011. Sous la direction de David EL KENZ, Le massacre, objet d'histoire, Gallimard, 2005.

 

STRATEGUS

 

Relu le 27 mars 2021

 

 

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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 14:41

    Très distante d'une vision nationaliste qui prévaut dans de nombreux territoires à l'issue d'une libération, comme sous la seconde guerre mondiale dans l'Europe sous occupation nazie, l'ensemble des conflits sociaux existe avant, pendant et après cette occupation. Les conflits nationaux - au sens que ce sont des nations qui se combattent par soldats ou citoyens interposés se mêlent d'une manière souvent dramatique aux conflits sociaux, lesquels peuvent prendre une acuité particulière à l'heure des rationnements et des pénuries.

La position de fonctionnaires loyaux à qui la loyauté se colore très différemment selon qu'il s'agit de la République ou de l'État, en France sous l'occupation, est cruciale pour l'envahisseur dans le bon déroulement de l'exploitation économique, politique, idéologique et stratégique d'un territoire. Elle n'en est pas moins cruciale, lorsque la fortune des armes change et plus encore lors d'une libération, qui constitue dans certains cas un nouveau changement de régime politique. La volonté de l'épuration - qui mêle désirs de vengeances et poursuite de combats bien antérieurs - se heurte bien souvent alors à la volonté de réconciliation nationale prônée, au nom de la nation restaurée.

C'est tout cet ensemble qu'illustre bien les situations en Europe pendant cinq longues années, et c'est aussi cet ensemble, qui, plus ou moins, influe sur le déroulement des événements, dans un conflit entre États, qui se solde par une occupation, puis par une libération, et cela dans beaucoup de lieux et de temps.

A partir du moment où l'envahisseur n'est pas seulement mû par la volonté de rapines et de pillages, où l'existence et la pérennité d'un empire (petit ou grand) entre dans les plans des dirigeants de cet envahisseur, la situation devient complexe, et souvent, la densité culturelle et technique d'une population finit par s'imposer dans le temps, parfois à l'inverse des objectifs antérieurs de domination...

Cette tendance ne se vérifie évidemment pas dans le cas d'application de stratégie de destructions massives (exterminations ou destructions matérielles), et dans le cas de période d'occupation courte, comme sous la seconde guerre mondiale. Cependant, les éléments de cette occupation nazie, résistance et collaboration, ont été jusqu'ici les plus étudiés, alors que ces situations se retrouvent maintes fois dans l'histoire.

Ce sont des aspects de ces études de la seconde guerre mondiale - l'historiographie est assez impressionnante, celle-ci étant un enjeu mémoriel au sens fort à grandes implications politiques - qui nous permettent, avec un certain recul, de penser la dynamique générale du conflit entre deux ensembles politiques, qui sont souvent aussi deux ensembles culturels différents. 

 

      Dans son étude de l'histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône, de 1930 à 1950, en quatre volumes, dont trois déjà parus, Robert MENCHERINI traite de la partie centrale de cette histoire - celle qui va de 1940 à 1945 - en mettant en relief beaucoup d'éléments déjà apparus dans les études antérieures sur l'Occupation, la Résistance, la Collaboration et la Libération, mais aussi d'autres qui replacent sans doute plus justement les places respectives qu'occupent les conflits nationaux et sociaux. Ainsi, les luttes ouvrières ne s'arrêtent pas, ni non plus la lutte des classes sociales, même si celle-ci se trouvent alors soumises aux conjonctures de la guerre. 

L'un des objectifs de son étude (volume 2), "était de proposer une vision d'ensemble de Marseille et des Bouches-du-Rhône sous Vichy, de 1940 à 1942, de mettre en relation divers ordres de phénomènes et de s'interroger sur les effets de la Révolution nationale, les caractéristiques et les modalités d'organisation du pouvoir, le rôle et l'influence des autorités allemandes et italiennes." il dégage plusieurs grandes étapes dans l'attitude des autorités économiques, politiques et religieuses et plusieurs idées-forces :

- L'ampleur des changements opérés en deux ans par le régime en Révolution nationale ;

- La présence importante des vainqueurs, dans ce département de zone libre, bien avant l'Occupation ;

- L'évolution d'une opinion dont les caractéristiques ne correspondent pas toujours aux idées reçues. 

Il confirme ce que d'autres travaux, avant lui, ont établis (notamment ceux de Robert PAXTON (La France sous Vichy) ou de Pierre LABORIE (L'opinion française sous Vichy), sauf qu'il insiste sur le poids important des autorités vainqueurs.

"On constate, d'abord, que la Révolution nationale relève bien, dans le département, d'une chirurgie lourde et non du simple pansement selon le mot de Robert Paxton. La "dictature pluraliste", selon l'expression de Stanley Hoffmann (La droite à Vichy), s'exerce en extension, dans l'ensemble du département, mais aussi en profondeur, et pénètre les groupes sociaux. Elle mobilise, pour ce projet, l'appareil d'État, les institutions religieuses, les courants de la droite extrême, crée de nouvelles organisations. Au ras du département, on voit finalement que, tandis que les "traditionalistes" président au cérémonial, les dispositifs modernistes prônés par les "jeunes cyclistes" se mettent en place. La contradiction entre les réalisations et les déclarations ultraconservatrices et réactionnaires est balayée par l'invocation des nécessités de l'heure. Ainsi, au sein de l'appareil d'État, en dépit des proclamations régionalistes, parfois provencialistes (...), la centralisation est renforcée avec la mise en place de la préfecture régionale de Marseille et de ses intendances de police et économique. La création d'une province est toujours présentée comme un objectif, mais renvoyée à une avenir meilleur. L'ensemble des services est épuré, la police est réorganisée (...). Les pouvoirs départementaux et communaux sont pris en mains. (...) La grande majorité de la population est concernée : non seulement tous les conseils municipaux des villes les plus importantes ont été modifiés, pour la plupart remplacés par de nouvelles assemblées, mais un grand nombre de petites communes rurales sont également touchées. Dans le même temps, les organisations nouvelles quadrillent le département. La Légion française des combattants (LFC) participe activement à l'encadrement de la population et à l'épuration de l'administration et des assemblées élues. On assiste ainsi à une véritable "révolution municipale" à la mode de l'Action française qui s'en réjouit. Si l'on ajoute à ce contrôle territorial celui des divers secteurs économiques et groupes sociaux, par les comités d'organisation, corporations, Charte du Travail et Corporation paysanne, et l'ensemble des nombreuses mesures d'exclusion et de répression, on perçoit l'ampleur des bouleversements. La Révolution nationale a sans doute, à ce niveau, plus d'effets en zone libre qu'en zone occupée : Vichy peut y déployer plus facilement tous ses objectifs, en utilisant, en particulier la LFC, interdite dans les territoires occupés, alors que les Allemands maintiennent, lorsqu'ils ne sont pas menacés, d'anciennes élites qui leur assurent l'ordre. Pour mener à bien cette contre-révolution (par rapport à la révolution que constituait l'action du Front Populaire et même de manière plus lointaine, rappelons-le, celle de la Première République française) en zone libre, Vichy n'a pas pu s'appuyer sur une organisation unique. cette absence ainsi que l'incapacité à véritablement contrôler les populations et à emporter leur adhésion à son programme distingue ce régime très autoritaire du fascisme."

C'est le Parti Populaire français qui incarne le mieux cette contre-révolution, ses dirigeants et membres s'engageant par ailleurs dans la voie de la collaboration militaire pour soutenir sa lutte anticommuniste et antisémite. Son influence réelle, malgré la reconnaissance de Vichy est difficile à apprécier, mais son collaborationnisme débridé, construit sur l'acceptation de la défaite, le discrédite auprès des Provençaux. Robert MENCHERINI souligne l'importance de la présence militaire des Allemands et des Italiens, avant même l'invasion de la zone libre, notamment dans le domaine économique. Marseille, par sa situation stratégique, par son rôle d'interface avec l'Empire français et son trafic maritime, reçoit dès le début l'attention importante de l'ennemi.

"Enfin, l'opinion. Elle dénonce, par exemple, le pillage par les Allemands des ressources françaises. peut-être en exagère t-elle la portée. Certes, celui-ci n'est qu'un élément d'un ensemble lié à la situation de guerre qui a entraîné aussi la désorganisation des transports à l'échelle internationale. Mais c'est un fait - important - qui ne relève pas de la simple représentation. Il en est de même des effets des pénuries dans la région. (...) Les pénuries de toutes sortes (...) constituent le coeur des préoccupations des Provençaux. Les divers épisodes de la guerre ne les laissent pas indifférents, sans toutefois toujours les mobiliser fortement. Globalement, on constate, dès le départ, une forte anglophilie, parfois ternie (...) mais jamais démentie. Ce sentiment va de pair avec de fortes réticences par rapport à la Collaboration. Si le maréchalisme, sorte de ferveur envers la personne de Philippe Pétain, demeure vivace, Pierre Laval est assez unanimement rejeté. Le "pétainisme", cette adhésion à l'entièreté de la politique gouvernementale est beaucoup moins répandu que la confiance envers le Maréchal. (...)"

Le plus important événement parmi toute une série qui renforcent peu à peu, de manière non linéaire mais cumulative, la défiance envers le régime, est "l'aggravation des restrictions et des pénuries dont le gouvernement et les vainqueurs sont tenus pour responsables." Nous touchons, selon nous, ici, un des éléments capitaux pour un occupant pour obtenir l'adhésion au moins passive des populations sur les territoires conquis, élément qui est aussi, au coeur de l'attitude de défiance ou de confiance d'une population envers le pouvoir politique. "D'autres faits, d'apparence mineures, peuvent laisser des traces (symbolique ou culturel). Il en est de même, évidemment à un niveau incomparablement dramatique, pour les rafles de juifs étrangers de l'été 1942. leur brutalité suscite des désapprobations, des prélats catholiques prennent parti pour la première fois contre une action gouvernementale. Il n'y a pas pour autant de mouvements massifs d'opposition. Mais la suspicion envers le régime s'accroît. Plutôt que de ruptures brutales, nous assistons, je crois, à l'addition de ressentiments et de craintes qui élargissent des failles qui existent dès le départ. (...)". 

 

      Dans le troisième volume de son étude (Résistance et Occupation (1940-1944)), Robert MENCHERINI constate, qu'en contraste avec la zone occupée, la question des rapports avec l'État français se pose de manière différence en zone libre.

"C'est d'ailleurs ce dernier qui réprime directement les activités dissidentes. (...) (et face à cela) la Résistance telle qu'elle s'affirme et se coordonne en 1943-1944, en opposition à la fois à Vichy et aux occupants, est le résultat d'un processus complexe et différencié. De l'été 1940 à l'automne 1942, les mouvements de Résistance se constituent par deux mouvements complémentaires mais différents : l'engagement d'individus et l'enracinement des organisations. Ces deux notions renvoient à des stades différents de construction de la Résistance. Elles décrivent aussi des démarches distinctes. la première, plus intérieure, est celle par laquelle des individus évoluent, prennent conscience, établissent des projets. Elle est à l'oeuvre pendant toute la période mais domine dans les premiers temps. La seconde, celle pour simplifier, du recrutement et de l'implantation, entraîne inévitablement, au-delà de contacts aléatoires, des rapports, à la fois, avec des milieux sociaux plus favorables, et avec des organisations ou groupes déjà existants. Ces deux mouvements ne peuvent s'analyser sans référence à l'entourage social et politique qui les facilite et parfois les nourrit. Nous avons souligné dans ce cadre, le rôle de la franc-maçonnerie. L'action des confédérations syndicales et des partis politiques reconstitués clandestinement relève aussi de cette logique. Il s'agit principalement à Marseille et dans le département, de la CGT et des partis socialiste et communiste qui, avant-guerre, dominaient la vie politique."

L'auteur souligne la spécificité du département : la forte affluence des réfugiés qui tentent dans un premiers temps de quitter l'Europe par le grand port.  Le repli dans le Midi, de nombreux organismes d'État, civils ou militaires, suscite également un climat très particulier. Il regrette que l'histoire de la Résistance soit trop souvent vue (en tout cas en France) à partir des territoires occupés, ce qui fait négliger la précocité, la spécificité et l'importance de la Résistance à Marseille, qui, avant Lyon, est véritablement le centre de la Résistance jusqu'en novembre 1942. C'est à ce moment d'ailleurs que les organisations sont directement confrontées aux occupants et à l'appareil répressif très efficace du SIPO-SD et de ses auxiliaires français.

"Beaucoup de responsables des organisations d'aide et de sauvetage, particulier juives, passent définitivement dans la clandestinité. La Résistance multiplie, à partir de ce moment-là, des actions de lutte armée contre les occupants et les collaborationnistes, menées par de petits groupes liés à des réseaux d'action, français ou anglo-saxons. (...) Ils accueillent les jeunes requis en rupture avec le STO, mais ce recrutement est loin d'être exclusif et tous les réfractaires ne deviennent pas des maquisards. Parallèlement, les organisations syndicales reconstituées clandestinement animent, sous couvert des syndicats officiels, d'importants mouvements de grève en mars et mai 1944." Cette montée en puissance est suivie par une répression féroce, notamment celle des maquis qui se forment dans le nord du département. "Ainsi, dans le département, alors que la Résistance a su, au cours de ces quatre années à acquérir une réelle influence, tisser des liens avec la population et coordonner ses efforts, elle apparaît singulièrement affaiblie au moment où s'engagent les combats décisifs."

 

   Grégoire MADJARIAN, dans son étude sur la Libération de la France, explique que "les événements militaires dont la signification est immédiatement perceptible occultent souvent les réalités politiques, plus complexes. En 1944, on l'oublie trop, ce qui se joue directement en France, ce n'est pas seulement la libération du territoire, mais aussi l'existence d'un régime, la nature du pouvoir politique et la direction de ce pouvoir. L'insurrection de l'été 1944 n'a pas seulement un caractère national : elle provoque l'effondrement de l'"État français" et elle est l'instrument d'une prise de pouvoir." Le conflit politique, vieux de plusieurs années, interne aux forces du pays, est prêt de virer à la guerre civile, comme cela a été le cas par exemple en Grèce. Derrière le mot Résistance, auquel on ne peut s'arrêter en la considérant comme toute orientée vers l'ennemi national, il y a des questions essentielles : Résistance de qui? Résistance à qui?, Résistance à quoi? 

"Entre 1940 et 1944, poursuit-il, la société française est divisée en profondeur selon plusieurs lignes de clivage qui ne se superposent jamais que partiellement.

En premier lieu, le clivage vis-à-vis de l'occupant et de l'attitude à adopter à son égard. Bien que dans les premiers temps l'attitude - habile - des armées du Reich contrastait avec celle que lui avaient prêtée les services de propagande, la grande majorité de la population eut instinctivement envers celle-ci les dispositions d'esprit qui sont celles d'un peuple subissant le poids d'une occupation. Méfiance, position sentimentale anti-allemande, sentiments germanophobes, "antipathie marquée à l'égard des troupes d'occupation plus que sentiments gaullistes proprement dits", "sentiments non "pro-alliés" mais "anti-occupants", "hostilité latente contre l'occupant"...  telles sont les seules formes de réaction qu'enregistrent les préfets à ce propos et dont ils soulignent le caractère spontané. Ni la crainte du bolchevisme, ni les bombardements alliés, qui provoquèrent des mouvements de colère, ne réussirent à retourner réellement cet état d'esprit de la majorité de la population chez qui prévalurent les effets de l'occupation. Il est caractéristique, au contraire, qu'un mouvement de sympathie à l'égard de la Résistance, puis de l'offensive des armées soviétiques se développa même dans de nombreux milieux hostiles au régime de l'URSS, simplement parce que celles-ci véhiculaient l'espoir d'une défaite de l'Axe

Une autre réaction, vive et silencieuse, est symptomatique : la presse et la radio françaises considérées comme contrôlées étroitement par les autorités d'occupation connurent un discrédit grandissant et furent de moins en moins suivies, tandis que le public se passionnait pour les nouvelles en provenance de Londres. Les contraintes de plus en plus lourdes, les arrestations de plus en plus nombreuses et dans toutes les couches de la population, les condamnations qui s'ensuivaient, le passage dans les campagnes des formations de SS ne firent que creuser le fossé existant entre la population et l'occupant dont la présence devint de plus en plus insupportable. Cet état d'esprit existe que les partis de la collaboration, coalition hétéroclite d'affairistes, de pro-nazis fanatiques, d'anciens nationalistes et de pacifistes, ne purent, malgré les efforts de propagande et le soutien officiel, rassembler et gagner à leurs vues qu'une minorité de la population. La collaboration, acceptée à contre coeur tant qu'elle apparut la seule attitude possible devant un adversaire qui, aux dires de l'état-major français, allait gagner la guerre sous peu, suscita très tôt des critiques sévères, dès que s'ancra la conviction que rien n'était joué (...).

Un clivage de nature différente se produisit face à la réaction politique qu'incarnait le régime de Vichy, cette sorte de monarchie militaire qui allait s'identifier, sous de nombreux aspects, à son modèle fasciste. (...) Ce qui caractérise le mouvement de l'opinion entre 1940 et 1944, c'est l'inégalité des appréciations et de la contestation des différents aspects de la politique du régime, la relative lenteur de la mise en cause des structures politiques par rapport à celle de l'attitude extérieure de l'État." L'adhésion au régime ou le prestige du Maréchal semblent avoir été deux éléments bien distincts. La ferveur en un Sauveur ne va pas de pair avec l'adhésion à la politique pétainiste, surtout que beaucoup estimaient que son attitude était une stratégie de duperie de l'ennemi, sentiment qui s'étiole dans le temps. "Les formes de division sociale traditionnelle entre ouvriers, classes moyennes et grande bourgeoisie, comme entre la ville et la campagne n'ont pas disparu sous l'effet de la guerre et de l'occupation. Au contraire, les conditions matérielles d'existence qui en résultent donnent aliment à leur aggravation. La pénurie rend plus importantes, plus sensibles, plus vitales, les différences de situations. Le fossé va se creuser entre les groupes sociaux de par l'amenuisement des biens de consommation, le marché noir et les inégalités grandissantes dans le domaine du ravitaillement. Des haines et des rancunes tenaces se créent sur ce terrain, qui, pour les autorités, laissaient présager des troubles : un "climat de méfiance" et de "sourde hostilité" entre démunis et privilégiés se développe, relevait l'administration vichyste."

Grégoire MADJARIAN évoque ensuite les répressions contre les militants ouvriers et communistes comme contre l'ensemble de la dissidence, notamment les camps de concentration, en contraste avec l'opinion, recueillie là aussi par les services préfectoraux de l'époque, de milieux bourgeois, industriels, commerçants, notables et ruraux dont la situation matérielle demeure privilégiée et qui souffrent moins des restrictions. Ceux-ci "fournirent au régime de Vichy les appuis principaux les plus solides, les sentiments gaullistes étant en règle générale le fait d'une minorité, le souci de la sécurité et la crainte des bouleversements sociaux restant les ressorts essentiels de leur attitude." C'est, affirme t-il, "la grande bourgeoisie qui s'était développée à travers une série de régimes (qui) en était venue peu à peu à rêver d'un pouvoir autoritaire fonctionnant sous son seul contrôle, qui se trouvait la véritable classe bénéficiaire du régime de Pétain.

Rejoignant là plusieurs des conclusions de Werner RINGS ou de Robert PAXTON, il constate que "l'État corporatif de Vichy réalisait une intégration politico-financière de type fasciste sous des formes immédiates moins onéreuses pour le grand  capital qu'en Italie ou en Allemagne. L'occupation nazie suppléait à l'immaturité des conditions internes et permettait de se passer, du moins provisoirement, d'un parti unique de masse. Si la suppression de toute représentation politique élue calmait les frayeurs sociales, elle dépossédait les classes moyennes de l'influence institutionnelle qu'elles exerçaient sur l'État à partir du Parlement. Dans le même temps, l'ensemble de l'économie, aussi bien pour la répartition des matières premières que pour la distribution des produits, passait sous la coupe de l'armature étatique des comités d'organisation, eux-mêmes presque entièrement contrôlés par la grande bourgeoisie capitaliste. Cette hégémonie instituée donnait à cette dernière la possibilité de mener à sa guise et à son profit les mesures de concentration et de restructuration du capitalisme français."

La grande bourgeoisie capitaliste, à part quelques exceptions, fut portée à la collaboration politique et économique et en constitua l'ossature sociale (Henri MICHEL, Aspects politiques et sociaux de la Résistance française, conférence de Milan, 1963). Dans cette situation, un des facteurs de l'isolement social de la grande bourgeoisie en 1944 fut l'attitude des petites et moyennes entreprises qui se considéraient comme sacrifiées dans la répartition des matières premières et les mesures de concentration. "L'itinéraire de la masse bourgeoise s'accomplit à reculons. L'attitude de celle-ci peut être caractérisée selon la formule par laquelle D'Astier de la VIGERIE la résumera plus tard : plutôt Vichy que de Gaulle, de Gaulle plutôt que la Résistance, la Résistance plutôt que les communistes."

L'hostilité de la classe ouvrière devint manifeste après l'instauration du Service du Travail Obligatoire, rendu nécessaire pour les autorités après l'échec de la relève (échange des prisonniers contre des ouvriers allant travailler en Allemagne) et son silence est interprété par les autorités comme le "signe d'une animosité tacite", très loin de l'enthousiasme voulu envers la Révolution Nationale. Au fur et à mesure des revers subis par l'occupant, en l'absence d'organisations représentatives qui auraient pu servir de tampons, les préfectures observent l'infiltration en milieu ouvrier d'éléments de la Résistance, et sur le tard, en 1944, la classe ouvrière devint la force vive des insurrections urbaines. Et à la libération, de nombreux espoirs de renouveau social s'exprimèrent fortement.

Le jeu des forces politiques fut toutefois décevant pour elle. "La classe ouvrière (...) dont la place nouvelle des représentants à la tête de l'État apparaissait comme l'indice et le prélude d'un changement de sa position sociale se retrouve en 1947 brutalement rejetée à l'arrière-ban de la société, acculée à défendre des conditions matérielles d'existence guère plus enviables qu'aux temps de l'Occupation. L'automne 1947 où s'achève le cycle de la libération est l'antithèse de l'été 1944. La grande bourgeoisie qui avait ligué contre elle trop de forces, avait dû subir une défaite (qui s'est traduite par des nationalisations et la mise en oeuvre d'une planification dirigée par l'État, entre autres) ; lors des grèves "insurrectionnelles" de 1947, les plus violentes avec celles de 1948 de toute l'après-guerre, c'est le prolétariat qui est quasiment isolé face à toutes les autres classes et qui subit la défaite". 

 

    Dans un grand dossier sur les Fonctionnaires dans la tourmente, soit les épurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, Marc BERGÈRE et Jean LE BIHAN mettent en valeur le passage d'une lecture exclusivement ou principalement politique à une lecture progressivement substituée beaucoup plus sociale et culturelle. ils entendent par là surtout une histoire des représentations sociales, mais cela met en lumière un processus central dans les dynamiques de collaboration et de résistance. Ils veulent étudier le phénomène de l'épuration et par là explorer des aspects peu visités sur le comportement des fonctionnaires envers les situations changeantes et le comportement des autres acteurs envers eux.

Au XIXe et XXe siècle, on est passé "de la désignation de l'élimination du fonctionnaire à celle de mesures moins sévères (sanction professionnelle, suspensions, déplacement, mutation, dégagement, renouvellement, recrutement...), lesquelles n'en sont pas moins parfois d'authentiques mesures d'épuration, même si elles taisent leur nom".

Ils envisagent cette réflexion sous trois axes :

- dresser un état, sinon exhaustif du moins synthétique, des différentes épurations administratives en France aux XIXe et XXe siècles, cela sans focaliser l'analyse sur la Libération, comme le veut l'habitude ;

- appréhender l'impact de ces cycles d'épuration sur les différents corps, en particulier sur les hommes, les carrières et les pratiques administratives, sachant que dans ce cadre, le recours à l'épuration constitue un mode privilégié, et majeur sans doute, mais non exclusif, de régulation ;

- revisiter ces processus à l'aune d'un champ de recherches aux contours encore incertains, mais riches de perspectives, celui des transitions politiques.

"Au fond,et quelle que soit l'approche, on voit bien que l'enjeu (...) est de réfléchir à la façon dont le lien entre l'État et ses agents se décompose et se recompose en période d'exception politique. Alors que l'historiographie, victime, peut-être, d'une certaine "illusion héroïque", a eu tendance à survaloriser les ruptures en ce domaine, un bilan serein, aujourd'hui possible, devrait faire la part des continuités, tout du moins se montrer attentif à la grande diversité des situations de fait, aussi bien sur le plan sectoriel que hiérarchique. En tout état de cause, il apparaissait urgent de revisiter les cycles transition-épuration ou exception-normalisation et de les considérer comme autant d'éléments constitutifs de la construction de l'État contemporain, au point de rencontre entre la conjoncture et la structure."

  Au XXe siècle, et cela ne vaut pas seulement pour la France, le corps des fonctionnaires, souvent nourri des notions d'impartialité et d'obéissance hiérarchique, fait face au moins dans deux grandes phases à un changement de système de loyautés : loyauté envers un État démocratique ou une République et loyauté envers un État ouvertement fasciste ou réactionnaire, dans la période qui va de la défaite à l'occupation, et dans la période qui va de la résistance à la libération. Pour la France, l'étude de l'attitude de la Haute fonction publique comme de la chaîne qui descend vers le fonctionnaire de base, s'avère fournir des clefs de compréhension, de l'Armistice à l'Occupation comme de la Victoire à la Réinstauration de la République, sur les processus à l'oeuvre dans la prise de pouvoir par un ennemi, qu'il soit de classe ou national. De même, les vainqueurs font face à une administration qu'ils utilisent et épurent, tant en gardant les aspects techniques indispensables à la cohérence d'un État. Et cela les amène souvent à privilégier d'abord ces aspects, quitte à fermer les yeux sur les appartenances et les activités politiques passées, par un processus cette fois inverse, de réintégration. Remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal républicain, comme remplacer des fonctionnaires gagnés à l'idéal fasciste ne doit pas faire oublier que pour la grande majorité d'entre eux, qui se disent "apolitiques", les enjeux principaux sont souvent immédiats, dans la pénurie, et carriéristes si la situation perdure. Nous aurons l'occasion bien entendu d'y revenir.

 

Sous la direction de Marc BERGÈRE et de Jean LE BIHAN, Fonctionnaires dans la tourmente, Épurations administratives et transitions politiques à l'époque contemporaine, L'Equinoxe, Collection de sciences humaines, Georg Editeur, 2009. Grégoire MADJARIAN, Conflits, pouvoirs et société à la libération, 10/18 Union Générale d'Éditions, 1980. Robert MENCHERINI, Midi rouge, ombres et lumières, volume 2, Vichy en Provence, 2009 ; volume 3, Résistance et Occupation (1940-1944), 2011, Editions Syllepses.

 

STRATEGUS

 

Relu le 29 mars 2021

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 15:14

   Un des termes qui se rapproche le plus de notre démarche est la conflictualité, du moins dans la définition qu'en apporte Anne CARODET. Lisons ce qu'en dit la Maître de conférences à l'université d'Aix-Marseille :

La conflictualité fait référence aux caractéristiques et au processus d'un ensemble de situations conflictuelles sur un espace (les acteurs des conflits, les types de manifestations, la durée, l'intensité, la résonance médiatique, la fréquence spatiale). L'étude de la conflictualité en géographie renvoie à l'analyse des dynamiques sociales, spatiales et temporelles des oppositions où l'espace est objet, support, enjeu, ou impacté par des oppositions.

Le programme Observatoire en Réseau des Conflits Littoraux et Maritimes propose un indicateur de mesure en degré de conflictualité d'un territoire en prenant en compte la complexité des situations d'opposition (liée notamment à la multiplicité des types d'acteurs des conflits, des ressources en jeu dans les oppositions, des types d'espaces concernés, de la multiplicité des échelles de "concernement" des acteurs et des modes de régulation, ainsi que des enjeux géopolitiques) et l'intensité des conflits (liée notamment au degré de violence des manifestations, au nombre d'acteurs impliqués et au vécu des parties prenantes). Complexité et intensité des conflits servent alors à estimer le degré de conflictualité plus ou moins fort d'un territoire."

    Au-delà du continuum Causes/Déroulements/Conséquences, il s'agit de comprendre comme le couple coopération/conflit fonctionne réellement. Suivant le type de conflit, une logique du comportement des acteurs face à face ou côte à côte parait se déployer de bout en bout (à moins d'avoir affaire à un chaos, ce qui reste une hypothèse...), mais de manière parfois discontinue. C'est l'étude de cette logique-là que nous entendons par conflictologie, y compris dans les effets de la compréhension du conflit sur le conflit lui-même. Cela ne recouvre pas forcément ce que l'on entend par conflictualité, même si de nombreux éléments sont communs, tels qu'ils émergent de pratiques et de théories dans certaines disciplines. Mais encore une fois, la conflictologie apparaît - sous ce nom en tout cas, mais pas beaucoup de ces éléments - plutôt  "à la marge" des circuits académiques. Ainsi en Médecine, en Sociologie et en Géopolitique se forgent des visions plus globales.

 

En médecine

    En médecine, apparait, en partie sous l'impulsion de Christian FLÈCHE (Décodage biologique des maladies, Éditions Le Souffle d'or), tout de même assez loin semble t-il des réflexions d'Henri LABORIT sur l'Agressologie, des études de conflictologie. Ainsi sur le Décodage biologique des problèmes de peau, sont étudiées les questions d'équilibre, de lésions organiques et de leurs signes fonctionnels. des séminaires sont organisés (Pierre-Olivier GÉLY) sur le bio-décodage à Aix en Provence (voir le site biodecodage.com)...

 

En Géopolitique

     Nicolas LANDRU, journaliste au Caucase, examine le rôle des macro-perspectives appliquées aux conflits de Géorgie (http://nicolas.blogspot.fr). Il s'agit de comprendre comment interfèrent  dans des rivalités régionales, les acteurs transitionnels dans l'espace post-soviétique, l'interférence des avancées de l'OTAN dans la région, la "guerre des hydrocarbures". "Très majoritairement, écrit-il, les journalistes, analystes, experts régionaux, spécialiste des conflits ou de disciplines des sciences humaines (...) voire responsables politiques occidentaux cherchant à expliquer la genèse de la guerre d'août 2008 et des conflits séparatistes ont jusqu'à présent opté pour des approches s'appuyant sur une macro-perspective issue d'une de ces catégories. En revanche, ils ont largement laissé pour compte des analyses plus "localistes", "autochtonistes", basées sur une observation du jeu des acteurs politiques, économiques et sociaux locaux, de leurs stratégies  et appropriations de la situation de conflit. Encore, l'étude des structures de construction des identités collectives et de leur interrelation avec les comportements et décisions des nombreux protagonistes locaux est jusqu'à présent loin d'avoir été privilégiée. Enfin la vision du "grand échiquier" tend également à occulter la part de "l'incontrôlable", de l'"imprévisible" et du "réversible" dans la genèse du mécanisme de conflit à l'oeuvre en Ossétie du Sud ou en Abkhasie." Il s'appuie par ailleurs sur les travaux de Valery TISHKOV (Ethnic Conflicts in the Former USSR : The Une and Misuse of Typologies and Data, Tishkov Journal and Peace Research, volume 36, 1999). "L'utilisation du terme "conflictologie" a été déplacée du champ sociologique vers le champ géopolitique dans les années 1990 pour désigner un domaine particulier des sciences politiques doté d'un corpus spécifique, visant à formuler une analyse performante des différents conflits séparatistes du monde post-communiste (Caucase, Asie Centrale, Moldavie, Balkans) qui avaient des origines communes ou des parallélismes flagrants."

 

En Sociologie

       En Espagne, animé par plusieurs spécialistes et professeurs, entre autres, sont organisés des Congrès de Conflictologie (le 2ème en octobre 2008). Des spécialistes en conflictologie utilisent Internet pour organiser des programmes (uniquement sur la Toile) pour et par des organisations non lucratives (plateforme Ab-core, voir le site iwith.org). Ils proposent d'utiliser Internet pour ouvrir un travail d'un Campus pour la paix de la Université Ouverte de Catalogne, avec pour objectifs :

- Établir et rédiger une proposition d'approche à la détection et l'analyse du conflit public en soulignant les avantages et les inconvénients des actions des agents qui interviennent, et en proposant des améliorations de la gestion et la résolutions des conflits publics.

- Créer un programme d'idées, d'expériences et des propositions, pour développer la réflexion, la recherche, la promotion, l'impulsion, la formation, l'intervention sur les conflits publics désormais et en établissant des priorités.

- Analyser le rôle des technologies de l'information et de la communication dans la résolution des conflits publics.

- Définir les destinataires potentiels der chacun de ces objectifs et des propositions, et projeter une action collective (à court terme) des participants du groupe pour la promotion et l'impulsion de la Résolution Alternative des Conflits.

 

Dans une approche transdisciplinaire

     L'Institut Français de Géopolitique pilote la constitution d'un consortium de 8 universités pour créer un Institut Méditerranéen de conflictologie, Géopolitique, plate forme universitaire de coopération pour le développement d'une formation transdisciplinaire au niveau du doctorat sur l'étude des conflits en Méditerranée. Les universités de ce consortium sont également engagées dans un programme de développement de l'encadrement en cotutelle pour le développement d'une formation transdisciplinaire sur l'étude des conflits en Europe. (voir www.geopolitique.net).

   Plusieurs initiatives de la société civile (dans plusieurs pays, et parfois en coordination) s'appuient, dans le domaine de la Résolution et prévention des conflits, sur le rapport de juin 2001 sur la prévention du Conflit Armé à l'Assemblée Générale des Nations Unies, qui appelle à une interaction étroite entre l'ONU et les organisation de la société civile et sur la résolution 1625 du Conseil de Sécurité. Ainsi des organisations régionales telles que l'Union Africaine (UA) et la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ont engagé les acteurs de la société civile dans leurs efforts visant à promouvoir la paix et la sécurité dans la région.  (Forum international des Plateformes Nationales d'ONG FIP). Cela est sans doute une bonne illustration de ce que nous entendons par conflictologie, à la fois analyse et pratique, en vue de la compréhension et de la résolution des conflits.

 

Plusieurs approches...

   CarolecHanning, considérant le conflit en soi comme positif, expose les bases de la conflictologie, autant de règles de comportements dans les conflits inter-personnels. Après l'examen des phases de conflit, elle propose cinq stratégies de comportement. (fr.carolchannings.net)

    Considérant que la conflictologie est une véritable science à la jonction de la sociologie et de la psychologie, qui étudie la nature, les causes et les moyens de résoudre efficacement les conflits, une article dans fr.exitdep.com, propose, dans le cadre d'une étude sur la croissance personnelle, 7 règles pour exprimer la situation de conflit et le résoudre. En disant très clairement qu'un conflit non exprimé est une "bombe à retardement".

 

  Relu le 30 mars 2021. Complété (légèrement..) le 11 avril 2021.

 

 

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 16:04

    Les études sur les collaborations et résistances à l'occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale ne sont guère suivies en général par des considérations plus synthétiques et plus systématiques, et surtout plus pratiques (mises en oeuvre), sur la notion de Résistance.

Hormis de nombreuses études qui, mettant en avant les apports des populations et moins des armées ou des groupements armés, en tirent des leçons sur la nécessité d'organiser une véritable défense civile (qui ne soit pas seulement une protection civile) des valeurs et des territoires (mais souvent plus des valeurs que des territoires, à savoir la démocratie, le respect des droits de l'homme...), il n'existe guère de regard sur l'histoire à propos des phénomènes qui se déroulent après une guerre (et avant la suivante...) sur un sol occupé par des forces étrangères.

Les phénomènes de résistances et de collaborations si étudiés pour la seconde guerre mondiale, le sont très peu pour d'autres lieux et d'autres temps. Pourtant, au-delà de la mise en scène des victoires ou des pleurs-contritions sur les défaites, la "transformation" (dans le sens qu'il a en rugby...) de ces faits d'armes en exploitation des territoires ou en résultats stratégiques ou économiques est essentielle pour comprendre comment les conflictualités (plus ou moins violentes) se perpétuent. Car au-delà des chapitres de sièges de villes ou de batailles qui se terminent en massacres et en pillages, il existe bien une logique de confrontation, au sein des populations et des élites, entre vaincus et vainqueurs, qui modifie souvent la structure socio-économique et politique. Il existe bien, après une guerre, des phénomènes qui mettent aux prises ces quatre grands types d'acteurs : résistants, collaborateurs, et les deux pouvoirs qui vienne d'en découdre. Avec des phénomènes d'assimilation et de répulsion à la clef. Bien entendu, ce qui précède demande études.

Commençons par les enseignements en matière de défense civile qui ont été tirés et poursuivons par le regard sur quelques phases historiques qui peuvent être analysées sous le prisme plus général Collaboration/Résistance. Bien entendons, il s'agit là de deux ordres de réflexions différents, qui ne sont pas toutefois sans liens entre eux.

 

      Adam ROBERTS (né en 1940), Professeur émérite de Relations internationales au St Antony's College d'Oxford, définit la résistance civile comme un "type d'action non-violente qui suppose une série d'activités continues, soutenues et coordonnées, dirigées contre une puissance ou une force adverse particulière (...). L'adjectif "civil" dans ce contexte implique ce qui est propre au citoyen ou à la société et aussi ce qui est typiquement pacifique, civilisé, non-militaire ou non-violent.

Ces caractéristiques font que le terme "résistance civile" peut s'avérer plus précis que celui plus large "d'actions non-violentes" en tant que description de certaines luttes pacifiques nationales ou sociales, comme celles menées contre un coup d'État militaire, une occupation militaire étrangère, ou encore contre un gouvernement oppressif. L'expression "résistance civile" a fréquemment été utilisée en relation avec certains types de campagnes non-violentes, menées par exemple par Gandhi (...). L'expression "résistance civile" diffère de "désobéissance civile" (autre type d'action non-violente) notamment en ce sens que la résistance civile peut parfois s'inspirer de l'obéissance consciente à l'autorité légitime par opposition à un pouvoir rival ou usurpateur. Elle peut parfois revêtir la forme non d'une désobéissance mais plutôt d'une résistance légale."  L'auteur admet que des problèmes de définitions demeurent non résolus, notamment parce que plusieurs conceptions de la résistance civile se distinguent : des actions apparemment similaires peuvent être considérées comme morales ou immorales, constructives, défensives ou agressives, selon le contexte. Qu'en est-il d'une résistance civile utilisant de manière extensive le sabotage, ou plus loin encore, de celle qui opère (comme en France sous la seconde guerre mondiale) une forme de terrorisme contre les agents nationaux de la force étrangère (collaborateurs actifs). Sans aller jusque là, peut-on qualifier "d'entièrement non-violent" une grève générale qui peut avoir des conséquences dramatiques, de manière complètement indirecte, en termes de vie humaine?... Tout dépend en fin de compte des définitions de la violence conçues et surtout de la perception en terme d'agressivité des moyens utilisés. Il n'y a pas, en dernier ressort, totale assimilation entre résistance civile et résistance non-violente, bien que, par la force de choses (non accès à l'armement ou non formation à leur utilisation), beaucoup d'actes de résistance civile sont non armés.

L'auteur entre ensuite dans le détail des moyens : sabotages et dommages plus ou moins limités, jeûnes de protestation et auto-immolation, chantage moral, tactiques de ralentissement et de désorganisation du travail des fonctionnaires, boycottages économiques internationaux, avant de dresser des tableaux  des cas de résistance civile, contre une domination étrangère, des coups d'état militaire...

     

     Theodor EBERT (né en 1937), professeur de Sciences politiques à l'Université Libre de Berlin, entre dans la problématique de l'organisation et de la fonction de direction en défense civile qui s'inspire de nombreuses actions de résistance civile. La plupart des réflexions en Occident s'effectue parallèlement et en contre point d'une critique de la défense nucléaire. "Si l'on compare la Défense civile avec la "Défense préventive" de l'OTAN, les avantages et les inconvénients de chacune ne se présentent pas dans la même phase d'un conflit. Le point fort de la "Défense préventive" est théoriquement son effet de dissuasion, lequel, dit-on, fonctionne depuis plus de vingt ans maintenant (le texte date de 1967). Ses points faibles sont clairement les conséquences catastrophiques de l'escalade qui en résulterait si la dissuasion ne marchait pas. A propos de la Défense Civile, l'on peut dire qu'elle peut encore produire des réalisations politiques quand, en fait, elle est employée. Même si elle échoue d'abord, la défaite n'est ni catastrophique, ni finale. D'aucuuns voient généralement son désavantage dans le fait qu'étant basée sur un désarmement militaire unilatéral, elle présente un "invitation" à des agressions potentielles, une sorte de "provocation passive". Comme l'avantage de la stratégie militaire de dissuasion semble se trouver dans le temps présent, l'avantage de la Défense Civile semble se trouver cependant, seulement dans un avenir qui devrait être évitable. Mais si l'on peut s'attendre à un changement systématique d'une politique militaire de sécurité pour une Défense Civile à un stade où, d'une part le coût et l'instabilité d'un système international d'intimidation sont devenus transparents et que d'autre part, lorsqu'on a démontré qu'un pays ayant trans-armé vers la Défense Civile ne représente pas un vide de pouvoir, l'on doit montrer qu'au contraire cette forme de défense a une capacité de dissuasion que les agresseurs potentiels enregistrent au moins aussi clairement qu'une dissuasion militaire. Durant les années passées, des chercheurs internationaux pour la paix sont arrivés à d'impressionnants et indispensables résultats en analysant le système international d'intimidation et son instabilité (tel que Dieter SANHAAS,: Zur Pathologie des Rüstungswettlaufs. Beiträge zur Friedens- und Konfliktorschung, Freiburg, 1970). La prochaine étape dans la controverse avec le système actuel de défense militaire est d'examiner la capacité de dissuasion de la Défense Civile.

La capacité de dissuasion de la Défense Civile dépend de la crédibilité de l'entraînement à la défense, de sa manifestation et de la perception de ses effets. Il est difficile de prouver la présence d'une telle dissuasion par des exemples historiques. Dans les cas examinés jusqu'à présent, les actions non-violentes furent improvisées, dans la résistance contre le putsch de Kapp, l'occupation française (franco-belge en fait) de la Ruhr, la résistance pendant la deuxième guerre mondiale et en Tchécoslovaquie en 1968. L'opposant fut surpris. Il est donc difficile d'apprécier si une résistance annoncée et préparée eut été dissuasive. La politique allemande d'occupation pendant la deuxième guerre mondiale offre tout au plus des exemples pour étayer le fait qu'un agresseur fut dissuadé d'étendre son intervention dans les affaires d'un pays déjà occupé, parce qu'on s'attendait à une résistance non-violente."

 

     Ce que beaucoup d'études ne mentionnent pas, c'est que l'organisation d'une Défense Civile suppose une cohésion sociale forte, ne serait-ce que pour maintenir dans le temps une désobéissance massive aux ordres d'un occupant ou d'un gouvernement fantoche, pour sauvegarder l'essentiel des infrastructures socio-économiques (des écoles jusqu'à l'outil de production) et pour finalement décourager l'adversaire de poursuivre ses plans d'occupation et d'exploitation. Or cette cohésion sociale fait défaut à la plupart des pays, traversés parfois par des conflits sociaux très vifs, sinon également par des divisions d'ordre socio-religieuses. L'essentiel de "l'arsenal" de la résistance ou de la défense civile reste semble t-il l'apanage de groupes sociaux à cohésion forte, à l'intérieur d'un pays, quelque soit le domaine de cette cohésion, et en fonction des attaques opérées par l'ennemi.

 

     Pour ce qui est de l'aspect de la recherche sur les différents ressorts de la collaboration et de la résistance dans l'Histoire, il convient sans doute de repérer plusieurs éléments-phares :

- le degré admis de violence sociale, qui varie énormément d'un espace et d'un temps à l'autre ;

- l'objectif de l'agresseur : il est évident que si son objectif est la destruction globale d'une société et d'un peuple, étant donné sa continuité ou sa présence dans un temps et dans un l'espace limité et pleinement connu, la question ne se pose même pas. Ces cas de massacres organisés, ne serait-ce que pour occuper à sa place le territoire d'un ennemi sont relativement courants dans l'Histoire, même si cet objectif devient de plus en plus inenvisageable et possible au fur et à mesure que les sociétés se complexifient et s'interpénètrent. Si les Mongols pouvaient massacrer sans vergogne des populations sur des territoires entiers (et même là ils connurent leurs limites) pour s'y installer, une politique d'extermination de populations, intégrée dans le pays visé (ce pouvait même être l'Allemagne sous la seconde guerre mondiale), et même si la tentative de génocide (on pense aux peuples tsigane et juif..) cause de très nombreuses victimes, des résistances se manifestent.

- le degré de cohésion sociale, à la fois dans le pays occupé et dans le pays occupant. Une vision strictement militaire de la situation n'offre là guère de possibilité de compréhension. Même dans un pays "victorieux", pour de multiples raisons, se manifestent des divisions, ne serait-ce que pour se partager les richesses du pays "vaincu". Il est relativement rare qu'une société fasse bloc, sans recours interne à la contraintes envers certaines populations, pendant longtemps lors d'un conflit armé. 

- les liens préexistants à l'invasion entre des parties des populations ou des classes sociales chez les protagonistes.

- les moyens que l'occupant (notamment si s'établit ou s'étend un Empire) déploie pour s'attirer les collaborations plus ou moins actives : système des otages, systèmes fiscaux, assimilation ou déportation...

- les moyens que l'occupé (suivant ses réticences culturelles notamment) met en oeuvre pour résister de manière ouverte (insurrections...) ou cachées (actions clandestines de toutes les formes ;

- les systèmes d'autorité respectifs établis chez les protagonistes, qui, par delà des divergences socio-économiques permettent la transmission plus ou moins solides (encore une fois dans l'espace - problèmes de communications et dans le temps - durée d'acceptation de nouvelles contraintes pour soutenir l'effort de guerre...) des ordres venant de sommets de l'édifice social. Dans les sociétés pyramidales (et encore...), les possibilités de soutenir une occupation ou une exploitation semblent plus constantes. Il ne faut pas sous-estimer la capacité d'obéissance des populations soumises depuis longtemps à de mêmes autorités (civiles ou religieuses).

- Enfin, la capacité pour les différents pouvoirs militaires de maitriser la violence de leurs propres troupes. Combien de villes furent laissées au pillage, au grand dam de commanditaires de guerres (rois ou princes...) car les capitaines n'avaient plus la maitrise (surtout en cas de longs sièges) de la colère ou de l'esprit de vengeance de leurs troupes?

 

   L'intérêt de telles considérations réside dans la lecture même des événements historiques, qui rompe avec une vision strictement militaire ou guerrière (qui instaure souvent des coupures temporelles là où sans doute elles n'existent que pour des classes ou éléments bien précis de populations...) et qui réinstaure le sens de la continuité logique des conflits.

 

Theodor EBERT, organisation et Fonction de Direction en Défense Civile, Cahiers de la Réconciliation, Décembre 1978. Adam ROBERTS, Résistance civil et arsenal de la Défense Non)violente, Les Monographies de la Défense Civile, XII, Mai 1980.

 

STRATEGUS

 

Relu le 1er avril 2021

 

 

 

 

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 08:49

         Werner RINGS dresse une typologie précise et circonstanciée de différentes collaborations et résistances à l'occupation nazie pendant la seconde guerre mondiale. 

    En France comme dans les autres pays occupés, les gouvernements mis en place fournissent tout au long de la guerre davantage de biens et de services à l'Allemagne que celle-ci ne l'escompte ou l'exige et ce fait pèse lourdement dans la balance des collaborations et des résistances.

     Il s'agit là du principal bénéfice que peut espérer un occupant sur un sol ennemi. Même s'il échoue en fin de compte sur le plan socio-culturel, qui est tout de même un élément essentiel du national-socialisme.  L'ensemble des collaborations, s'il forme un faisceau favorable à l'occupant, n'est pas pour autant homogène, et les différentes collaborations provoquent des effets à moyen terme différents, plus ou moins favorables à cet occupant. Le bémol que l'on peut introduire dans toute analyse de collaborations et de résistances de l'expérience de la seconde guerre mondiale, c'est que, malgré parfois une grande intensité, celle-ci fut pourtant, à l'échelle du continent relativement courte et qu'elle tourna assez vite, vers la moitié de cette durée, au désavantage de l'occupant nazi. On peut difficilement déduire de cette expérience, ce que serait le déroulement d'un rapport de forces pendant une occupation longue d'un occupant victorieux face à ses derniers ennemis. Les éléments que l'on peut voir dans l'Histoire conduisent à penser que les collaborations l'emportent en dernier ressort sur les résistances, au prix d'un évolution plus ou moins radicale de la formation politique vainqueur. C'est notamment par l'évolution de la fiscalité imposée par l'occupant, qui prend la place des réquisitions pures et simples, que nous pouvons étudier comment évoluent les relations entre l'occupé et l'occupant. Souvent, cela se traduit par une assimilation plus ou moins profonde ou superficielle. Évidemment, dans le cadre de la seconde guerre mondiale, cette problématique n'existe pas. 

     Reprenons ce qu'en dit Werner RINGS dans sa conclusion, à partir de la constatation que les gouvernements des pays occupés ont plus que facilité l'exploitation de leur propre pays : "Le sacro-saint égoïsme, quelle que fut sa nationalité, était le meilleur allié de Hitler. Ce n'est, certes, qu'un aspect de la collaboration avec l'ennemi. La collaboration tactique, elle, était en fait une des formes que prenait la Résistance. Elle se manifestait dans la vie quotidienne partout, ou presque, où la Résistance se préparait, voire était déjà active.

Elle jouait en outre un rôle primordial là, où, comme au Danemark pendant les trois premières années et demie d'occupation, la Résistance ne pouvait être que le fil conducteur d'une politique contrainte de louvoyer habilement entre les diverses formes de collaboration. Dès avant la guerre, le gouvernement néerlandais s'était efforcé de poser les bases d'une telle politique, que les fonctionnaires de l'État devaient s'engager à respecter en cas d'occupation militaire du pays. Les instructions de mai 1937 se fondaient sur le droit des peuples et sur le droit de la guerre, tels qu'ils étaient notamment exposés dans les Conventions de La Haye. Ces instructions ne tenaient évidemment pas compte des réalités de la "guerre totale" qui s'abattit sur les Pays-Bas en mai 1940. Trois ans plus tard, le gouvernement néerlandais en exil donna de nouvelles instructions, qui tenaient compte de l'expérience de ces années de guerre, et en particulier des méthodes utilisées par l'occupant. Ces nouvelles instructions essayaient elles aussi de définir, avec un maximum de précision, la collaboration administrative et ses limites, ainsi que les droits et les devoirs des fonctionnaires contraints de se mettre à la disposition de l'occupant. La disposition la plus importante et la plus neuve était qu'en toutes circonstances, tout fonctionnaire de l'État portait à l'égard de son gouvernement, où que ce dernier se trouve, l'entière responsabilité personnelle de ce qu'il faisait ou omettait de faire. Aux yeux de la loi, il était responsable de ses actes. Nous abordons une problématique qui dépasse le cadre de cet ouvrage. Par exemple : serait-il possible d'organiser la collaboration et la Résistance de sorte à les intégrer dans la défense globale du territoire national? La notion de Résistance civile non armée s'inscrit également dans ce contexte.

     En ce qui concerne, enfin, la Résistance, de nombreux exemples ont montré combien il est difficile d'en donner une image cohérente. Il n'en est pas moins difficile de faire un bilan. Ses forces et ses faiblesses ne se laissent pas simplement additionner ou soustraire. Quelle était sa valeur, en quoi consistait son utilité? Certainement pas dans sa signification militaire ou stratégique. Celle-ci est généralement surestimée par ses défenseurs, et parfois sous-estimée par les militaires de carrière. Peut-être la Résistance européenne était-elle plus qu'un fait militaire, un phénomène politique et humain. (...)".

 

Les différents types de collaboration

   Les différents types de collaboration étudiés par Werner RINGS se classifient ainsi :

- Collaboration inconditionnelle par solidarité avec la puissance occupante et adhésion à ses idéaux et principes. Le prototype en est Vidkun QUISLING dans le symbole du traître et du collaborateur national-socialiste, en Norvège. Les figures des autres chefs nationaux-socialistes, aux Pays-Bas, Anton Adriian MUSSERT et, au Danemark, Fritz CLAUSEN ont moins d'importance, En fait, "le concept de "collaboration inconditionnelle" rassemble des personnages aussi curieux qui disparates : le socialiste et professeur de philosophie français Marcel Déat et le général de brigade russe Kaminski, le médecin danois Fritz Clausen et l'ex-diplomate et officier d'état-major norvégien Vidkun Quisling, un ancien fonctionnaire du Komintern nommé Jacques Doriot et le fasciste catholique Léon Degrelle, et quelques autres - une troublante pluralité de caractères, de mobiles, d'ambitions et de naufrages politiques. Il est toutefois possible d'en tirer quelques conclusions générales :

- Dans aucun pays occupé, les collaborateurs radicaux n'obtinrent l'estime et le pouvoir sur lesquels ils avaient compté.

- En tant que figurants chargés de tâches administratives ou répressives, ou encore en tant que pions politiques dans la main de l'occupant, la minorité qu'ils constituaient resta toujours en marge des événements.

- Sous l'occupation allemande, ils ne furent jamais suivis par plus de deux pour cent de la population au maximum."

On peut ajouter que les autorités nazies ont fait preuve de méfiances fortes envers ces petits partis ultra-nationalistes ou fascistes.

- Collaboration conditionnelle, par souscription sélective envers les enseignements du national-socialisme, afin de conforter les positions acquises et de modifier les circonstances qui dictent cette attitude. Le groupe socialement et politiquement important qui adopta cette attitude joua un rôle difficile à saisir. Les collaborateurs conditionnels se distinguent des collaborateurs neutres qui ne cherchent que leur profit personnel par la présence d'un élément politique. Rentre dans cette catégorie la collaboration française sous le Maréchal PÉTAIN. Le désir de satisfaire à l'avance les désirs de l'ennemi procède à la fois d'une volonté de préserver une autorité proprement française (quitte à agir à sa place et au-delà de ses desiderata), d'un désir de préserver l'avenir de la France (faire partie entièrement d'un nouvel ordre européen), et d'une volonté d'établissement d'une Révolution Nationale (les valeurs Famille, Travail, Patrie). Mais il n'y a pas réellement de doctrine politique précise de la part de l'État français. Cette forme de collaboration exista également à l'Est, dans le cas d'officiers supérieurs de l'Armée Rouge et de fonctionnaires du Parti Communiste, faits prisonniers de guerre (Andreï Andreïewicl VLASSOV).

- Collaboration tactique par consentement, bien que dans l'adversité par rapport au nazisme pour servir à plusieurs fins : briser la domination étrangère afin de retrouver la liberté, empêcher dans la mesure du possible, l'assassinat massif d'hommes et de femmes innocents, diffuser une idée politique obstacle à la domination national-socialistes. Cette collaboration sert à camoufler une résistance. Courante au Danemark, pratiquée également en Europe de l'Est, dans le Protectorat de Bohême-Moravie, entité créée pour détruire la Tchécoslovaquie. On la retrouve dans la collaboration tactique des communistes danois et norvégiens, et en Yougoslavie.

    "La collaboration inconditionnelle, neutre et tactique - quelles leçons peut-on tirer de (cela)? Il est tout d'abord manifeste que les hommes, les peuples et les autorités des pays occupés d'Europe avaient en règle générale un comportement assez incohérent. Parfois, ils collaboraient avec des réserves plus ou moins importantes, à d'autres occasions, ils le faisaient sans scrupules et parfois, ils ne collaboraient que pour des raisons tactiques, quand ils ne se livraient pas en même temps à une résistance active. Il n'en ressortait une attitude fondamentale que dans la mesure où l'un de ces comportements était dominant et imposait ses valeurs. C'était particulièrement visible chez ces "grands collaborateurs" qu'étaient les dirigeants des partis nazis des pays occupés. Ensuite, il s'avère difficile de délimiter avec précision ces divers comportements. Les frontières sont imprécises et se confondent : il faudrait plutôt parler de larges zones d'ombre faites de transitions impalpables, zones dont l'importance est égale à celle des positions sans équivoque. Il semble, par exemple, que l'attitude fondamentale de Vichy se situait quelque part entre la collaboration conditionnelle et la collaboration inconditionnelle. Troisièmement, il apparait que, dans ces zones mal définies, il y avait amplement place pour des comportements irrationnels, qui n'étaient pas rares dans les difficiles circonstances créées par la guerre.(...)".

L'une des sources sans doute de la difficulté de distinguer des parcours logiques et constants demeurent largement contingents à la disponibilité de documents écrits (souvent détruits lors des revers de fortune de l'activité militaire, pour précisément sauvegarder le secret de certaines tractations ou de certaines allégeances) et à la crédibilité des témoignages souvent émis après-guerre de différents acteurs... La guerre est source de destructions, et toujours de destructions de données écrites...

 

Les différents types de résistance

    Les différents types de résistance étudiés par le même auteur se classifient ainsi :

- Résistance symbolique, dont les paroles ou actes personnels, en épousant la cause du peuple, de son individualité et de son droit à l'existence, donne une preuve de l'amour-propre intact. Il s'agit de faire sentir à l'occupant qu'il a affaire à une nation fière et consciente de sa valeur. Des nombreuses manifestations symboliques, à la faveur de commémorations ou de fêtes, éclosent dans les pays occupés, à l'Ouest notamment, en France, au Luxembourg ou en Norvège.

- Résistance polémique dans laquelle des personnes ou organisations se rebellent contre des exigences de l'occupant, en manifestant ou en organisant des manifestations, même si cela peut paraître dangereux. Des paroles doivent convaincre les concitoyens de poursuivre le combat. Tant dans des Églises que dans des organisations professionnelles, patronales ou syndicales (mais surtout syndicales...), jusqu'à des grèves de protestation (pour les Églises des non-participations à certaines cérémonies...). Elle trouve sa plus forte expression (notammant parce que sa répression est plus compliquée) par des tracts illégaux, des journaux, revues et livres clandestins, tous rédigés, imprimés et diffusés par des hommes et des femmes qui risquent ainsi leur vie. La résistance polémique en tant que protestation publique ou en tant que conjuration clandestine : la différence est que l'une de ces actions est légale et l'autre illégale, que l'une est moins risquée que l'autre. Les dangers se trouvent surtout dans l'univers de la clandestinité, dans lesquels s'introduisent également des agents de l'occupant...

- Résistance défensive, qui se place du côté des persécutés et de ceux qui sont en danger ; aide des hommes et des valeurs menacés par l'occupant, au besoin en utilisant la force. Dans la clandestinité, il s'agit d'aider les prisonniers de guerre réfractaires, les alliés perdus en territoire ennemi, les Juifs ou les minorités menacées de mort (sans parfois que les personnes engagées dans de telles occasions aient pleinement conscience de la nature des menaces). Le sauvetage des Juifs danois constitue probablement l'exemple le plus spectaculaire d'une véritable résistance défensive. 

- Résistance offensive, lutte ouverte contre l'occupant avec tous les moyens disponibles. Attaque ou préparation d'attaque. Le résistant se considère comme un soldat ou comme un volontaire du maquis. Cette résistance croit avec l'avance des alliés, par la multiplication de sabotages de tous ordres. Puis se mue dans certains cas en assistance ou participation directe aux combats, malgré les réticences des forces alliées à totalement prendre en compte, en dehors du renseignement, les apports possibles de cette résistance.

- Résistance enchaînée, dans les ghettos juifs notamment, mais aussi pour extraire des prisonniers de camps.

 

Plusieurs catégories d'acteurs

    Warner RINGS prend soin de ne pas mettre en scène seulement un face à face entre Résistants et Collaborateurs. Si les Résistants doivent composer avec des partenaires difficiles (Forces de la France libre du général de GAULLE par exemple, mais aussi Forces Alliées anglaises ou américaines) qui peuvent louvoyer entre les différentes composantes de la Résistance, si les Collaborateurs inconditionnels doivent aussi composer avec des forces d'occupation qui ne les prennent parfois pas réellement en compte dans leurs plans, le fait central est que le territoire est occupé. Et les forces d'occupations (qu'elles soient allemandes ou italiennes) mènent un double combat sur ce sol : contre les forces clandestines plus ou moins organisées et contre les parties réticentes des populations, en faisant régner la peur ou la terreur, menant une propagande parfois très efficace. 

  Dans le jeu Résistance/Occupation, nous avons affaire à au moins quatre grandes catégories d'acteurs : Résistants, Alliés, Occupants et Collaborateurs. Tant par leurs nuances réciproques que par leurs interactions, ils donnent une couleur plus ou moins dramatique aux conflits qui les opposent. 

   Pour ce qui concerne la Résistance (mais cela joue aussi à l'intérieur même de certaines Collaborations), deux éléments peuvent jouer :

- Le rapport personnel ou collectif à la légalité. Le degré de démocratie politique et sociale dans un pays donné avant l'invasion constitue un facteur essentiel. La confusion de la légalité et de la légitimité est souvent générale, mais la forte personnalité ou la forte conscience politique permette de ne pas la faire. Des groupes habitués à lutter (les protestants ou les communistes...) en faisant appel à leur sens de l'analyse et de manière souvent critique, qui se signalent généralement par leur turbulence dans un régime de paix, peuvent se révélés particulièrement pugnaces, suivant les circonstances, lors d'une occupation par des forces étrangères. En revanche, une idéologie qui met en avant la loyauté à l'autorité a peu de chance, en cas de main-mise sur les services légaux, de faire éclore une résistance.

- La question de l'usage des armes et de la violence constitue une autre facette de douloureux débats qui freinent ou orientent de manière différente les différentes résistances. De fortes valeurs chrétiennes (Tu ne tueras point)  peuvent inhiber des énergies, faute d'accès à des pratiques alternatives qui peuvent faire la preuve, elles aussi de leur efficacité, même si elles ne sont pas aussi spectaculaires que l'affrontement sanglant.

   Par ailleurs, les résistances peuvent ne pas peser sur un objectif essentiel, celui de priver un ennemi de l'utilisation économique et stratégique du sol conquis. Un décalage, dans les pays occupés, existe tout au long de ces quatre ans, entre une collaboration massive sur le plan économique et une résistance souvent axée sur le combat militaire (sabotages de lignes de communications, renseignement sur les objectifs militaires, participation à la libération armée). Ce décalage peut avoir une double raison : d'une part les leviers économiques peuvent être aux mains d'élites qui font passer leurs intérêts financiers avant leur esprit patriotique et d'autre part les structures idéologiques peuvent privilégier les moyens militaires de combat, survaloriser le recours à la force violente, voire exclure toute pensée de résistance qui ne soit pas violente. Cela exclu une très grande partie de la population, pourtant hostile à l'ennemi et rêvant d'en découdre, d'agir dans le sens de la résistance défensive ou offensive.

 

Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

STRATEGUS

 

Relu le 3 avril 2021

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 09:38

      Si ces termes font référence surtout à la seconde guerre mondiale, période historique propice à l'établissement d'une typologie des collaborations et des résistances, leur existence remontent à bien plus loin. On pourrait dire que de tout temps et en tout lieu, tout occupant a dû s'aménager des collaborations et vaincre des résistances, après sa victoire, afin de réaliser pleinement ses buts de guerre. On pourrait écrire de la même manière, que de la part des peuples vaincus, s'expriment envers leurs vainqueurs, des collaborations et des résistances, deux attitudes diamétralement opposée (mais en fait les positions sont toujours beaucoup plus nuancées dans l'ensemble) : soit participer à la vie de la nouvelle entité géographique, aux nouvelles règles édictées par l'ennemi dans le but d'en tirer le moins de désagréments ou le plus d'avantages possibles, soit combattre toutes ou certaines manifestations du nouvel état des choses. 

   L'analyse des différentes collaborations et résistances pendant la deuxième guerre mondiale permet d'établir une typologie, autant parce que les buts de guerre nazis ont variés suivant les territoires et les peuples, que parce que les attitudes des peuples dans les territoires conquis ont elles aussi variées suivant leurs propres traditions socio-politiques. Par traditions socio-politiques, formule très rapide, nous entendons l'ensemble des coopérations et des conflits dans une société donnée, celle qui est envahie. Une autre perspective, qui indique que cela ne peut pas se résumer à une problématique géopolitique ou étatique (État contre État), est que l'ensemble des actes de guerre engendre chez le vainqueur, à l'intérieur de ses propres frontières, également des collaborations et des résistances, et ceci d'autant plus, pour des raisons économiques et/ou politiques, que ces actes perturbent ses propres traditions socio-politiques.

 

Vivre avec l'ennemi pendant la seconde guerre mondiale...

   L'étude de Werner RINGS sur le comportement des gouvernements et des peuples sous l'occupation nazie, de 1939 à 1945, se donne pour objectif précisément d'établir le tableau de ces différentes collaborations et résistances, suivant leur nature et leur intensité. Elle met en perspective les profits qu'a tiré ou n'a pas tiré le régime nazi à cette occupation. Dans son livre Vivre avec l'ennemi, il fait le point sur les différentes formes d'occupation allemande : il en dénombre 7 formes. "Et ces sept formes étaient elles-mêmes englobées dans un chaos administratif sans pareil. Dans les faits, l'État totalitaire devait échouer précisément là où on lui aurait donné certaines chances (un vrai totalitarisme, une voie, un chef...). Il est hors de question de parler d'une ligne droite, d'une rigide discipline étatique et administrative, ou d'une politique d'occupation homogène et clairement définie."

Il décrit ainsi :

- Dans le Nord de la France, en Belgique, en Serbie et en Grèce, de même que dans les territoires russes situés à l'Est des commissariats Généraux d'Ostland et d'Ukraine régnait la Wehrmacht. Dans ces régions d'importance stratégique, elle exerçait le pouvoir d'occupation civile et militaire. 

- Les territoires annexés en 1939-1940, soit Dantzig, Posen (Poznan), Eupen, Malmédy et Moresnet, devinrent des districts ou des Landër, directement englobés dans l'Allemagne, dépendant de son administration, et placés sous la "surveillance administrative" du ministère de l'Intérieur.

- L'Alsace, la Lorraine, le Luxembourg, la Styrie méridionale et la Carinthie yougoslave, territoires dont "l'annexion au Reich" était prévue, furent mis sous "administration civile spéciale", régime transitoire précédant l'intégration définitive.

- Le Danemark était le seul pays occupé relevant du ministère des Affaires étrangères et à partir de 1944, la Hongrie fut soumise au même régime de contrôle administratif.

- Les Pays-Bas et la Norvège étaient placés sous le contrôle de Commissaires du Reich relevant directement de Hitler. Ils contrôlaient l'ensemble de l'administration de l'État.

- Le Gouvernement Général de la Pologne occupée était entre les mains d'un gouverneur général dépendant lui aussi directement de Hitler. Soumise à un contrôle rigoureux de la puissance occupante, l'administration ne conservait que des attributions mineures (administration gouvernementale).

- Les territoires occupés de l'Est - les Gouvernements Généraux d'Ostland et d'Ukraine - étaient soumis à une gestion de forme coloniale, dirigée par des commissaires généraux relevant directement de Hitler (administration coloniale).

- De plus, le gouvernement français de la zone libre conservait, par exemple, l'autorité administrative aux échelons inférieurs sur l'ensemble de la France occupée, y compris les départements du Nord et du Pas-de-Calais qui relevaient directement de l'administration militaire allemande.

  "En outre, précise Werner RINGS, les Allemands ne s'en tenaient pas une fois pour toutes à une politique d'occupation donnée. Des changements brusques survenaient, en général consécutifs à de soudaines et imprévisibles décisions de Hitler.(...) Dans ce mélange anarchique de sept formes d'occupation mal définies et souvent interverties, venaient de plus s'immiscer les divers ministères berlinois rivaux, essayant de se faire une place au sein même de l'administration existante, en y introduisant leurs agents, voire en établissant des services parallèles. Dans cette lutte pour le pouvoir remplie de contradictions, de jalousies et de conflits, chacun défendait ses intérêts sans trop hésiter sur le choix des moyens. En définitive, la politique d'occupation allemande était une constante improvisation. Selon les besoins, l'on prenait l'un de ces modèles d'administration et l'appliquait à la situation particulière du moment. Et comment aurait-il pu en être autrement? Ni Hitler ni les autres hauts responsables du Reich ne s'étaient jamais attaqués aux difficiles problèmes de l'administration et de l'organisation d'un territoire occupé. Au mieux, quelques services isolés s'occupaient de ces problèmes : des groupes de jeunes fonctionnaires ou bien un homme comme le spécialiste SS de la gestion Werner Best, qui devait devenir plénipotentiaire du Reich au Danemark. (...). L'improvisation et le chaos administratif, les conflits de compétences, demeurèrent dans l'ensemble cachés à l'opinion. De toute façon, c'eût été trop contraire à l'image que l'on se faisait généralement de la puissance d'occupation. Une propagande intensive avait depuis longtemps veillé à ce que la majorité des Européens considèrent le Reich comme un colosse fortement centralisé, qui exécutait exclusivement et toujours des ordres venus du sommet de la hiérarchie. Les contradictions et les absurdités apparentes paraissaient par conséquent intentionnelles, prévues, résultant d'ordres supérieurs. Les conséquences devaient être particulièrement vénéneuses, car l'impossibilité de concilier l'expérience quotidienne avec l'image d'un Reich monolithique prêtait à la force d'occupation des traits démoniaques. Derrière la confusion des intérêts personnels et administratifs, derrière les ordres contradictoires et les mesures incompréhensibles, les victimes croyaient voir une intention maligne qui semblait faire partie d'un plan d'ensemble où tout était prévu - alors que la politique d'occupation allemande était tout simplement dénuée de plan. Non seulement, ce qu'était la politique d'occupation, mais aussi ce qu'elle n'était pas, devint une provocation permanente."

   Ces lignes qui décrivent l'état de l'organisation d'un système totalitaire, en temps de guerre toutefois, vont à l'opposé d'une conception de philosophie politique qui fait de la dictature, personnelle ou non, un système ordonné. Ce que nous savons d'un système totalitaire, en temps de paix, comme celui qu'à connu la Russie pendant plus d'un demi-siècle, corrobore l'impression de véritable supercherie idéologique, qui, malheureusement pour ses victimes, fonctionne très bien. Un appareil hiérarchisé sur plusieurs milliers de kilomètres carrés est-il vraiment réalisable en tant que tel?   En tout cas, pour ce qui concerne la dictature en temps de guerre, nous sommes assez édifiés...

 

   Face à ces types d'occupation, Werner RINGS, dresse une typologie fine des résistances et des collaborations. Mais dans sa conclusion, contrairement aux glorifications multiples des résistances après la guerre ou encore les mises en scènes de l'activité de Justes (citoyens ayant aidé des Juifs à échapper à la déportation et à la mort), et dans le prolongement d'une historiographie plutôt critique du comportement des classes dirigeantes dans tous les pays européens, inaugurée en France par les travaux de PAXTON sur le régime de Vichy, il entend indiquer l'ampleur de la collaboration globale.

"La résistance, qui était en premier lieu une réaction, devint elle-même (dans le processus d'occupations d'une occupation de plus en plus violente et inhumaine) un défi. L'occupant réagit par des représailles, qui poussèrent la Résistance à frapper encore plus fort. La spirale du terrorisme et du contre-terrorisme devenait une véritable comptabilité de la violence, pour reprendre la terrible expression utilisée par Gottlob BERGER, chef de l'office central des SS, c'était une guerre de l'"assassinat de clearing". La structure dialectique de la provocation  et de la surenchère sous-tend toute l'histoire de la Résistance - ainsi que de celle de la collaboration, conditionnelle ou inconditionnelle.

La collaboration avec l'occupant caractérisa pendant longtemps l'attitude fondamentale des 180 millions d'Européens adultes qui étaient condamnés à vivre avec l'ennemi. L'attitude largement répandue d'une collaboration "neutre", évitant dans la mesure du possible tout engagement politique et considérée par ceux qui la pratiquaient comme une simple adaptation à des circonstances adverses, a rendu d'inestimables services au Troisième Reich. Des millions de travailleurs européens allèrent travailler volontairement pour l'industrie de guerre nazie, de nombreux chefs d'entreprises, industriels, financiers, mirent leur potentiel au service du Troisième Reich bien avant d'y être contraints pas la violence : non pas parce qu'ils étaient nationaux-socialistes, mais simplement parce qu'ils voulaient survivre, et si possible, vivre mieux. La "collaboration avec réserve" d'un Maréchal Pétain et de son gouvernement fut particulièrement profitable à l'industrie de guerre de Hitler ; ils espéraient tirer de cet engagement politique un bénéfice sous la forme d'un avenir calme et protégé contre les remous sociaux, voire sous celle d'une association profitable avec le puissant Reich hitlérien." 

On ne peut pas comprendre cet état des faits si l'on a pas en mémoire des événements survenus auparavant où une grande partie des élites européennes se trouvaient pris dans une dialectique de choix entre une idéologie socialiste dont le gouvernement de l'URSS se disait le plus grand représentant et une idéologie fasciste-conservatrice, nimbée d'une nostalgie envers d'anciens régimes d'autorité où régnaient l'alliance de l'Église et de l'État...

 

Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

STRATEGUS

 

Relu le 12 mars 2021

 

 

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 12:52

    Cette récente Histoire de la Résistance (française) sous la seconde guerre mondiale bénéficie, outre l'ouverture de certaines archives publiques et privées, du recul qui manquait à tant d'autres "historiens" de cette période, souvent d'ailleurs anciens acteurs de celle-ci. Très loin d'une lecture dithyrambique ou apologétique, Olivier WIEVIORKA remet en perspective la Résistance, non seulement en regard des opérations militaires alliées, mais aussi en regard des conflits politiques, avant et après la guerre. Il analyse aussi une partie de l'héritage de la réflexion des différents groupes à la Libération et son impact sur le futur de la société française.

 

Résistance-Organisation et Résistance-Mouvement...

Dépassant le seul cadre de la Résistance militaire, il soupèse également le poids de ce qu'il appelle la Résistance-Mouvement, le mouvement de résistance globale d'une population, dont les individus expriment les mille et unes facettes, de manière intermittente, en face de la Résistance-Organisation, l'organisation en groupes structurés de personnes ou d'associations qui opèrent de manière continue, face à la répression de l'occupant, de leur naissance à la libération, fut-ce en changeant de forme et d'appellation, évoluant les uns par rapport aux autres dans des relations de subordination ou de compétition. 

    C'est pour ne pas buter sur les nombreux écueil auxquels se sont heurtés ses prédécesseurs dans cette Histoire de la Résistance qu'il prend soin de distinguer cette Résistance-Mouvement et cette Résistance-Organisation. Il tente de clarifier dans son "Ouverture" les contours de cette résistance intérieure française. 

"Cette dernière se définit tout d'abord par son action. En effet, elle vise concrètement à combattre l'occupant allemand, voire son allié vichyste, ce qui suffit à la distinguer de l'opinion. Le fait, en d'autres termes, de refuser la fatalité de la défaite et d'affirmer son désaccord avec le régime de Philippe Pétain ne suffit pas à définir l'engagement résistant - un engagement qui s'incarne avant tout dans des pratiques, aussi diverses soient-elles. Cela posé, l'action ne peut être dissociée du sens qui l'affecte. Un passeur acheminant des juifs en France pour de l'argent ne saurait être considéré comme un résistant, même s'il contrecarre par sa démarche l'ambition génocidaire du régime nazi." "Il n'y a Résistance que s'il y a conscience de résister, qu'elle traduise le choix d'un engagement volontaire ou qu'elle passe par la conscience spinozienne de la tâche nécessaire", constate Pierre Laborie (Les Français des années troubles. De la guerre d'Espagne à la Libération, Seuil, 2003). "La résistance, enfin, postule la transgression. Elle s'oppose à la légalité qu'imposèrent le Reich et son complice vichyste. A cette aune, elle postule un risque que tous acceptèrent et que beaucoup acquittèrent au prix de leur vie. Ces critères invitent par conséquent à proposer une lecture restrictive d'un mouvement qui se déploya dans la France captive, du crépuscule de la défaite à l'aurore de la libération. Que les Français, dans leur majorité, aient rejeté le nazisme et l'occupation qui en désignait la réalité est incontestable. Que certains aient, ponctuellement, soutenu les réseaux ou les mouvements ne l'est pas moins. Jamais la résistance n'aurait pu s'enraciner dans l'hexagone si elle n'avait bénéficié de ces concours. On peut ainsi distinguer une "Résistance-organisation" qui ne comprend de toute évidence qu'une toute petite minorité, et une "Résistance-mouvement", phénomène social beaucoup plus vaste. Celle-ci englobe tous ceux qui ont mené des actions individuelles et tous ceux dont les actes de solidarité ont été essentiels à la Résistance organisée."

"La Résistance-mouvement n'est nullement en marge de la Résistance-organisation : elle conditionne son existence", note l'historien François Marcot ("Pour une sociologie de la Résistance : intentionnalité et fonctionnalité", dans La Résistance, une histoire sociale, aux Éditions de l'Atelier, 1997, sous la direction d'Antoine Prost). "Distinguer ne signifie pas pour autant confondre. C'est bien de la résistance-organisation que traite cet ouvrage, non de la résistance-mouvement. Il abordera en conséquence l'action que menèrent les formations clandestines (ce qui exclut les Forces françaises libres gaullistes) tout en s'efforçant de répondre à des questions cruciales. Les liens entre la résistance intérieure et la France libre du général de Gaulle, les motivations de l'engagement individuel, la sociologie des organisations, l'impact de la répression, l'efficacité militaire de l'armée des ombres... seront au fil des pages traités pour proposer au lecteur une vision synthétique du combat clandestin (...)."

 

Une synthèse très élevée...

    Il faut dire qu'au fil de ces pages, précisément, le niveau de synthèse est assez élevé, tout en se permettant de véritablement raconter ces luttes clandestines, dans leurs aspects humains notamment. Sans hésiter à écorner les légendes, l'auteur, avec précision dans les données et dans les chiffres, offre une manière de comprendre la résistance, de manière globale. Un long chapitre porte sur les sociologies des organisations clandestines, afin d'évaluer par exemple l'impact des options de classes et de nationalisme. Il termine son livre sur la victoire inachevée de la résistance à la libération et la mémoire divisée qui en reste encore aujourd'hui. 

 

   L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Parce qu'elle repose sur l'engagement et se construit sur le secret, la Résistance reste à la fois un mystère et un enjeu de polémiques partisanes. Amorcée dès juin 1940, elle parvient à s'unir dans l'ombre de la croix de Lorraine, grâce aux patients talents de Jean Moulin, tout en affirmant son indiscutable pluralisme. Elle resta néanmoins de bout en bout minoritaire, se préoccupa peu du sort des juifs et joua un rôle limité sur le plan militaire. Son apport politique fut en revanche immense : la Résistance évita à la France les affres de la guerre civile et favorisa, à la Libération, une transition pacifique du pouvoir au profit d'une Résistance regroupée derrière l'altière figure du général de Gaulle. Ce livre aborde sans tabous l'ensemble de ses enjeux, de la formation des premiers réseaux au couronnement de 1944. Il ne dissimule ni les conflits, ni les ambitions qui animèrent les promoteurs de l'armée des ombres, du rôle de la presse clandestine à l'efficacité des réseaux, de la répression allemande aux motifs de l'engagement, des idées politiques de la Résistance à sa mémoire dans la France contemporaine. Pour la première fois, un ouvrage à la fois complet et accessible, synthétique et vivant, offre une vision globale sur un phénomène majeur qui reste curieusement méconnu malgré le rôle que la Résistance a jouée dans l'histoire et la mémoire nationales."

 

   Olivier WIEVORKA (né en 1960), historien français,  membre de l'Institut universitaire de France et professeur des Universités à l'École normale supérieure de Cachan, spécialiste de la Résistance et de la Seconde guerre mondiale, est également l'auteur d'autres ouvrages : Les libération de la France (avec Jean-Pierre AZÉMA, La Martinière, 1993), Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France (Seuil, 1995, réédition en 2010), Histoire du débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (1941-1944) (Seuil, 2007, réédition en 2010), La Mémoire désunie. Le souvenir politique français des années sombres, de la Libération à nos jours (Seuil, 2010). A noter que l'auteur est Rédacteur en chef de la revue Vingtième siècle.

 

   Olivier WIEVIORKA, Histoire de la Résistance, 1940-1945, Perrin, 2013, 575 pages.

 

Relu le 13 mars 2021

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:26

   Une fois dépassé le stade du nomadisme ou du semi-nomadisme et au fur et à mesure que les civilisations se complexifient et que les buts de guerre ne sont plus seulement (même s'ils le demeurent en partie) de piller et de détruire, la problématique d'une conquête ne se résume plus à l'obtention d'une victoire militaire au bout de laquelle tous les territoires conquis deviennent automatiquement soumis et à la volonté du vainqueur. Depuis que le langage courant et même spécialisé a admis de remplacer le mot guerre par le mot défense (qui il est vrai dépasse le domaine de la guerre proprement dite), on a peut-être un peu facilement oublier que la problématique d'un conflit armé ne peut pas se focaliser seulement sur la défaite ou la victoire de l'un des deux camps. Comme si une fois la déclaration de défaite (quel qu'en soit le nom, traité, armistice...), les classes dominantes ou la population en général du pays vainqueur aurait le champ libre, moyennant quelques parades militaires pour impressionner, pour occuper ou/et exploiter le pays vaincu.

Même au temps des Empires (comme l'Empire Turc ou l'Empire Romain), la participation au moins des élites du pays conquis à l'exploitation de la contrée vaincue s'avère nécessaire. Cette problématique qui vise à vaincre les résistances post-victoire militaire pour la transformer en victoire sur tous les plans (ce qui ne figure pas forcément dans les buts de guerre) est d'ailleurs bien intégrée dans les grands Empires. Si la Résistance intervient dans les études de défense (ou de guerre) surtout à l'occasion de la Seconde guerre mondiale (résistances intérieures à l'occupant nazi), elle n'en existe pas moins longtemps auparavant dans les préoccupation des élites vainqueurs. Loin de s'illusionner sur le caractère définitif des victoires militaires, de nombreuses élites ont bien compris, si elles voulaient faire perdurer l'état de leur prépondérance que la participation, voire l'assimilation d'une partie plus ou moins grande de la population vaincue est nécessaire. Faute de quoi, la victoire militaire peut très bien être suivie d'une défaite politique, prélude le plus souvent à une reprise des combats armés. L'imposition brutale d'une administration (soit idéologique, soit politique, soit économiques) dans le pays occupé se traduit souvent, (l'Empire français napoléonien l'a par exemple appris à ses dépens), soit volontairement (pour accélérer l'exploitation économique ou stratégique d'une région), soit faute d'une participation-adhésion suffisante au sein de la population vaincue (encore faut-il qu'elle se considère comme telle...), par une déliquescence larvée et souvent progressive, une dégradation parfois pas très perceptible dans l'immédiat (aveuglement sur le fait militaire) des conditions de cette occupation. 

 

    C'est autour de ce couple Défense/Résistance que l'on peut élaborer une compréhension d'une partie du phénomène-guerre, et en passant, comprendre que se détruit plus ou moins dans les faits, dans la majeure partie des cas dans l'histoire, l'idée que l'on peut tirer globalement profit avec une guerre (ou des guerres), changer le cours des civilisations sans en subir à son tour des conséquences souvent désastreuses.

Il faut bien des destructions pour qu'arrive une soumission globale (et cela est arrivé dans bien des périodes, des populations entières disparaissant ou émigrant ailleurs), et lorsque ces destructions interviennent, une majeure partie des buts de guerre, précisément, s'avère jamais atteint.

Si effectivement le cours des choses change, ce n'est pas très souvent au profit des vainqueurs, ou ceci de manière bien éphémère. Sur un plan très général, la conquête par la guerre de territoires s'avère toujours fragile, et parfois très longtemps après leur constitution, les Royaumes (par exemple le Royaume Britannique, "Royaume Uni") s'avèrent, dans les profondeurs des phénomènes socio-culturels et économiques, des constructions politiques artificielles, et ceux-ci s'effritent lentement (dans cet exemple, l'Irlande, puis l'Écosse, puis demain le Pays de Galles...).

Si, pour paraphraser Carl Von CLAUSEWITZ, la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, on se rend bien compte que l'utilisation de la force armée n'aboutit précisément que peu souvent au but poursuivi par la politique. D'une certaine manière, la politique se pervertit dans l'utilisation de la violence armée. 

 

        A contrario, l'usage de la violence par les peuples occupés ou vaincus constitue aussi une part majeure de la problématique Défense/Résistance.

Nombre de révoltes et de révolutions furent mâtées, ce qui revient souvent, vu les destructions observées, au cas précédent. Nombre de révoltes et de révolutions ont au contraire rétablis des peuples ou des parties de populations dans leur droit d'usage des terres qu'ils occupent avant l'invasion.

Dans cette problématique où nous observons cette fois les choses du côté du vaincu de guerre, l'usage des moyens - les contextes généraux pèsent aussi (État vainqueur encore en guerre contre d'autres États ou au contraire arrêt de conflits armés...) - entraînent des conséquences directes sur les formes des régimes politiques adoptés par les populations en révolte et sur l'ampleur des nouvelles destructions. La répression constitue un élément majeur de cette problématique du côté de l'occupé, et cela est encore plus vrai dans des civilisations industrielles...

   Ces constations proviennent en partie au moins de deux considérations :

- Le phénomène-guerre n'est pas un phénomène rationnel à part entière. Malgré tous les traités stratégiques et les hommes de guerre, une part d'irrationalité domine et souvent l'emporte sur la perception rationnelle des événements, transformant de courtes campagnes prévues en très longues guerres ; Souvent ce qui était au départ des buts de guerre définis et limités se trouvent dépassés, submergés par la dynamique même de la guerre. 

- Les populations assaillantes et les populations attaquées, comme les populations résistantes ne forment jamais des entités uniques. Les luttes entre différentes strates sociales deviennent plus aiguës en temps de guerre et une grande partie des haines installées en temps de conflit (avant et pendant la guerre) est souvent utilisée par le camp adverse. Combien d'armées (notamment impériales) furent constituées d'anciens ennemis choisis pour leur haine ou leur différence d'intérêts envers d'autres peuples à leur tour objet des convoitises du vainqueur? Sans verser dans la guerre civile (ce qui arrive néanmoins souvent), ces conflits (de classes souvent) constituent des éléments centraux dans l'évolution des royaumes ou des empires. Les événements montrent que dans une partie de la population vaincue les éléments propices à une collaboration avec l'ennemi se trouvent souvent suffisamment nombreux pour former l'armature d'une occupation. Plus loin encore, une partie de la classe dirigeante de la population vaincue peut très bien se retrouver dans les sommets même du pouvoir de l'envahisseur, de manière obligée ou sous la volonté de faire durer précisément une nouvelle entité politique.

 

   Tout ce qui précède vise uniquement à introduire une série Défense/Résistance dans le cadre de la thématique générale de la Défense. Il s'agit plus d'hypothèses de travail que de conclusions anticipées.

 

   Terminons cette introduction par une mise au point. Loin de limiter, comme le veulent de nombreux dictionnaires et encyclopédies, l'usage du mot Résistance aux événements de la seconde guerre mondiale, nous préférons analyser les conflits de nombreux temps et de nombreux espaces en nous servant précisément de l'analyse des phénomènes d'occupation, de résistance... très nombreux et variés durant cette guerre mondiale. Cela restaure la continuité dans l'analyse du conflit, où que celui-ci se déroule et dans n'importe quelle circonstance.

Pour cela, nous en revenons à l'étymologie du mot Résistance, notion d'abord issue de la Physique : la Résistance des matériaux est incluse dans l'étude des propriétés mécaniques des matériaux et des conditions dans lesquelles ils résistent et de déforment lors de leur emploi. Leur résistance à quelque chose comprend la résistance au choc, à la compression, au déchirement, à l'éclatement, à l'écrasement, au feu, à la flexion, au roulement, au tirage, à la traction, à l'usure (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales ; www.cnrtl.fr)...  La définition, suivant la même source, sur le plan physique et moral (des personnes) est la Défense, riposte par la force à un adversaire, à un ennemi qui a déclenché les hostilités ; c'est aussi le Refus d'accepter, de subir les contraintes, violences et/ou vexations, jugées insupportables, qui sont exercées par une autorité contre une personne, les libertés individuelles ou collectives, l'action qui en découle. La résistance est aussi définie comme le Combat mené contre un envahisseur  ou un occupant indésirable... Découle la définitions de nombreux autres expressions, lesquelles font l'objet des articles qui suivent : Résistance active, Résistance violente, Résistance passive, Résistance civile, Résistance militaire, Résistance non-violente, Résistance caritative, Résistance-Mouvement, Résistance-Organisation... 

 

 

STRATEGUS

 

Relu le 14 mars 2021

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 14:02

     En matière de film de propagande, deux niveaux de lecture au moins sont toujours en présence, et le documentaire fleuve produit par la télévision chinoise CCTV à l'intention du public chinois, ne fait pas exception : le premier niveau tient au contenu même de cette série de 12 épisodes de 50 minutes chacun, dans son approche de la réalité et de son explication, et le deuxième niveau, celui de l'intention de l'oeuvre, diffusée en novembre 2006, dans le contexte de l'émergence de la puissance chinoise. 

 

     Le documentaire-fleuve de 10 heures au total, tente d'exposer chronologiquement les principaux facteurs qui ont favorisé l'ascension des neuf puissances depuis le XVe siècle : le Portugal, l'Espagne, la Hollande, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, le Japon, la Russie (URSS) et les Etats-Unis. En conclusion, le douzième épisode précise que seuls les Etats qui optaient pour une stratégie de puissance adaptée à leurs particularités et à l'évolution de ces différentes époques pouvaint saisir les chances que leur offrait l'Histoire. Néanmoins, explique YE MING, docteur en géopolitique de l'Université Paris-VIII, ce n'est qu'après avoir regardé l'ensemble des douze épisodes que l'on comprend quelle est la clé de l'essor des grandes puissances à l'échelle mondiale : on perçoit un schéma évolutif : au début le Portugal, l'Espagne et la Hollande, entités politiques dirigées par un leader ambitieux, accompagné d'un exécuteur courageux, saisissant une opportunité, ont le monopole d'un savoir, d'une ressource, d'une technique ou d'une invention. Ensuite, dès la révolution industrielle au XVIIIe siècle, les États-nations saisissent à leur tour les opportunités de l'Histoire - c'est le cas de la Grande Bretagne, de la France, de l'Allemagne, du Japon, de la Russie et des États-Unis. Au cours de cette période, l'essor des grandes puissances se joue sur leur capacité à acquérir un système étatique rationalisé et compétitif (légitimité politique, compétitivité économique, puissance militaire, harmonie sociale et capacité à porter l'espérance, idéalisme, etc.). 

    Après avoir désigné la richesse et l'étatisme comme les deux éléments fondamentaux des réussites passées, le documentaire prévoit que le prochain essor des grandes puissances sera déterminé par l'influence des pays qui seront capables de développer sur un échelle mondiale une "puissance globale" (soft power et hard power) étroitement liée à la créativité technologique et à l'innovation politique, et qui occuperont une position majeure dans la conquête de l'espace. 

     Reprenant le style rhétorique typique de la littérature chinoise classique pour raconter l'histoire de l'essor des neuf puissances occidentales (sauf la Russie peut-être), c'est en définitive la Chine d'aujourd'hui que le documentaire pointe. La gravité de ton des commentaires, l'intervention de chercheurs, d'experts et de personnalités politiques "prestigieuses", renforcent le sérieux et la crédibilité de ce documentaire qui transmet certains messages politiques de la Chine actuelle (notamment ceux de la présidence de HU JINTAO depuis 2002).

 

        Inspiré directement d'une thème de réflexion du Comité politique Central du Parti Communiste chinois, le documentaire coïncide parfaitement avec le contexte politique de la Chine de HU JINTAO, d'autant qu'il s'insinue dans le rythme du changement politique, en reprenant les nouveaux propos sur l'"harmonie" : l'harmonie du monde et l'harmonie de la société chinoise. Même s'il est destiné au public interne chinois, les producteur et réalisateur, comme les soutiens politiques à cette vaste entreprise qui a nécessité trois ans de tournage et la mobilisation de sept équipes et de pas moins d'une centaine d'intervenants occidentaux et chinois, savent qu'il est observé de l'étranger, non seulement par le canal de l'Internet (véritables réseaux et sources de démocratie en Chine, comme nulle part ailleurs), mais aussi par les multiples canaux d'information officiels et officieux des "puissances partenaires". Et non seulement, ils le savent, mais ce documentaire fait partie aussi d'une vaste opération médiatique visant à apaiser les nombreuses craintes suscitées par le développement économique, politique et stratégique de la Chine. Il fait partie, sans que peut-être on puisse parler d'une stratégie délibérée en ce qui concerne ce documentaire, d'un ensemble d'événements qui mettent aux prises des conceptions opposées : développement pacifique ou développement nationaliste, et dans lequel ensemble c'est la tendance du développement pacifique de la Chine qui se fait le plus entendre (à l'intérieur comme à l'extérieur). 

    Dans un contexte, explique encore YE MING, où Pékin substitue le culturalisme chinois à prétention universaliste au nationalisme à la recherche d'une particularité, cela permet d'encadrer les courants comme le libéralisme et le nationalisme en Chine et sa quête d'un compromis d'intérêts. La diffusion de L'essor des grandes puissances ne serait donc plus seulement une affirmation de la politique d'ouverture, mais bien un message fort de la nouvelle perception du monde multipolaire des autorités chinoises : une harmonie du monde porteuse d'un nouveau regard avec autant de passion sur l'Occident. Ce documentaire fait figure de message mais s'inscrit aussi dans un débat intérieur.

Des critiques se sont exprimées, venant des intellectuels, très partagées, alors que l'opinion publique l'a reçu de manière très favorable. Au point que la chaîne de télévision sud-coréenne EBS a acheté les droits d'auteurs du documentaire en version papier (celui-ci a fait l'objet  d'une version papier en 8 volumes...).

Si des experts en relations internationales ou des historiens l'ont approuvé, des voix venues des milieux démocrates et des communistes dogmatiques, se sont faites virulentes. LIU XIAOBO s'interroge sur la distinction faite entre l'ascension d'une Chine dictatoriale et l'ascension d'une Chine libre. HU PING est plus favorable à la liberté des Chinois, en l'occurrence à la montée en puissance de la Chine.

Du côté opposé, le chercheur marxiste ZHANG SHUNHONG critique le documentaire sur 5 points :

- l'admiration de l'hégémonie ;

- l'enjolivement de l'histoire de la colonisation ;

- la valorisation du régime politique capitaliste ;

- l'admiration de l'économie de marché capitaliste ;

- les louanges des valeurs de la bourgeoisie.

   Ces critiques permettent de remarquer que, pour la première fois, L'essor des grandes puissances échappe à la dialectique marxiste habituellement appliquée à l'Occident. Il s'agit donc d'un essai portant un nouveau regard, plus ou moins de manière chinoise, mais sans préjugés idéologiques, sur l'histoire de l'expansion de l'Occident, essai dont il faut voir ensuite s'il est suivi d'une évolution en profondeur dans le même sens. 

 

   Ce documentaire a été doublé en anglais et figure dans le "catalogue" d'History Channel, chaîne de télévision américaine spécialisée dans l'histoire, créée en 1995 (A&E TV Networks).

 

L'essor des grandes puissances (Da Guo Jue Qi), réalisé par Ren Xue'an, en mandarin, produit par Guo Zhenxi, Chaîne CCTV-2, 13-24 novembre 2006.

YE MING, L'essor des grandes puissances : un documentaire-fleuve à la télévision chinoise, dans Hérodote, n°125, 2ème trimestre 2007.

 

FILMUS

 

Relu le 24 février 2021

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 11:32

      Professeur émérite de civilisation de l'Asie orientale à l'Institut national des langues et civilisations orientales, François JOYAUX est notamment un spécialiste de la Chine. Créateur du diplôme de hautes études internationales, enseignant à l'Université Paris 1, à l'École Nationale d'Administration, puis aux Instituts d'Études Politiques de Paris et Grenoble, il est membre de la Société Asiatique. C'est actuellement un des meilleurs spécialistes de l'histoire moderne de l'Asie orientale.

 

     Dans son oeuvre, il montre la continuité dans l'histoire des problématiques géopolitiques de la Chine, du Japon et de la Corée. S'il ne se définit pas comme un géopoliticien, il a néanmoins écrit des ouvrages de géopolitique exhaustifs et qui font force de modèle tant ils éclairent sur les invariants géopolitiques des États asiatiques. La lecture des travaux de ce spécialiste est également instructive tant dans les descriptions de situations - guerre de Corée, ambition de la Chine, politique japonaise, fonctionnement de l'Association des Nations du Sud-Est asiatique - que par la méthode suivie. (Aymeric CHAUPRADE et François THUAL).

 

   Auteur d'un ouvrage en trois tomes, La nouvelle question d'Orient (Bibliothèque historique Payot, 1985-1988), de Géopolitique de l'Extrême Orient, en deux volumes (Editions Complexe, 1991-1993) et de La tentation impériale (Imprimerie nationale, 1994), après La Chine et le règlement du premier conflit d'Indochine (Publications de la Sorbonne, 1979), François JOYAUX a écrit également trois livres dans la collection Que sais-je? des Presses Universitaires de France : La politique extérieure du Japon (1993), La politique extérieure de la Chine populaire (1994) et L'Association des nations du Sud-Est (1998).

 

la politique extérieure de la Chine

    Dans un article intitulé La politique extérieure de la Chine, publié dans la revue Pouvoirs (n°81, 1997), il écrit notamment : "La République populaire de Chine (RPC) (...) est un État fondamentalement polymorphe, difficile à saisir. C'est tout d'abord un État socialiste ou, plus précisément, demeuré socialiste. L'immense marché que constitue ce pays, voire le concurrent commercial dangereux qu'il est devenu dans certains secteurs, tout comme le caractère capitaliste d'une partie de son économie font parfois oublier ce caractère essentiellement socialiste de la Chine. Par ailleurs, c'est également un État du tiers-monde : en dépit des résultats économiques exceptionnels de ses régions côtières, la Chine demeure, globalement, un pays sous-développé dont le revenu per capita ne dépasse pas cinq cent dollars par an. Enfin, la RPC est une grande puissance, non seulement parce qu'elle dispose d'un territoire, d'une population et de ressources énormes, parce qu'elle possède l'arme atomique ou parce qu'elle occupe un siège permanent au Conseil de sécurité, mais tout simplement parce qu'elle joue un rôle croissant dans la vie internationale." Dans un petit chapitre intitulé Empire ou impérialisme?, il écrit également que il reste toujours cette question suprême en matière d'unité chinoise, celle de Taïwan. En outre, "la question des îles revendiquées par la RPC en mer de Chine du Sud peut sembler assez secondaire et très différente de celle de l'unité du pays. En fait, c'est un litige dont l'importance, aux yeux de Pékin, est probablement considérable et qui, lui aussi, pèse sur le comportement international chinois. De ce contrôle de la mer de Chine dépend, au fond, la place de la RPC en Asie orientale : ou bien elle est rejetée en Asie du Nord-Est, dans un face à face difficile avec le Japon, ou bien elle se retrouve au coeur de l'Asie du Sud-Est, c'est-à-dire au milieu de ses anciens tributaires et des communautés chinoises de la région. Il y va donc de sa pleine dimension asiatique et de son positionnement face à Taïwan et au Japon.

Consolidation d'une RPC héritière de l'Empire ou impérialisme pur et simple : la frontière ne saurait être précise, mais il est bien évident que cette ambition "impériale" est sous-jacente à toute la politique extérieure chinoise. (...)".

 

François JOYAUX, La politique extérieure de la Chine, dans Pouvoirs, n°81, 1997.

Aymeric CHAUPRADE et François THUAL, Dictionnaire de Géopolitique, Ellipses, 1999.

 

Relu le 25 février 2021

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