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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 14:06

         A l'avènement et pendant l'Empire arabo-musulman, une vraie pensée stratégique, qui inspire même les contemporains occidentaux (pas forcément les responsables militaires...), est à l'oeuvre. Par contre, il semble qu'après le long Empire Ottoman (1292-1922), il y ait peu de véritables pensées stratégiques à l'échelle des différents États, qui, après les décolonisations, prennent sa place.

Si des pensées stratégiques arabes existent, elles ne sont pas le fait d'États qui les mettraient en oeuvre, mais de mouvements politico-religieux ou politiques. C'est le constat tiré de la réalité d'États qui ne se constituent que rarement autour de nations, mais surtout autour de clans, voire de familles, dans le Maghreb ou en Afrique du Nord, le seul véritable lien fort étant la religion musulmane. Précisons que nous discutons là de stratégies arabes, et non de stratégies musulmanes, à l'heure où l'axe démographique de l'Islam se situe bien plus à l'Est.

Après la période ottomane et les luttes de libération, pour l'indépendance, c'est surtout de la stratégie arabe actuelle que nous volons aborder ici.

 

Une absence persistante... mais une autre perception de la puissance

           L'absence de stratégie de puissance des pays arabes est un des axes de réflexion de Christian HARBULOT et de ses collaborateurs, lesquels pensent surtout en terme d'intelligence économique et géostratégique. Malgré toutes les déclarations et proclamations en faveur de l'unité arabe, notamment face à l'État d'Israël, ils constatent que ce qui ressort, c'est plutôt l'instrumentalisation par les grandes puissances, au premier rang les États-Unis, notamment depuis la disparition du système des deux blocs, des élites dirigeantes de ces différents pays. Étendant leur propos (concernant les 22 pays officiellement arabes, faisant partant de la Ligue Arabe) à des pays non arabes, comme la Turquie, le Pakistan, la Malaisie... les auteurs de cette réflexion (de l'École de guerre électronique), reprennent les propos relativement durs d'Ali LAÏDI : "Même les Chinois ont Lenovo, Haier, China Ins, Baïdu ; même les Indiens ont Tatta, Mittal ; mais les pays arabes? Citez-moi une seule multinationale arabe d'envergure mondiale! Trouvez-moi des signes de puissance arabe! Trouvez-moi un cas, à l'exception d'Al-Zazira, où les Arabes font prévaloir leur point de vue!... Ne cherchez rien de tout cela, il n'y en a pas."

A l'origine de ce constat partagé par beaucoup d'auteurs, réside sans doute une perception bien différente de la puissance par les élites et par les peuples arabes.

    "La puissance est la "capacité d'une unité politique d'imposer sa volonté aux autres ou la capacité d'une unité de ne pas se laisser imposer la volonté des autres", selon Raymond ARON. A partir de cette seule définition avancée par un occidental, il va sans dire que les pays arabes n'ont pas de stratégie de puissance. Par conséquent, il serait alors intéressant d'aborder le sujet sous l'échiquier des matrices culturelles. Car, parce que la perception des choses est différente selon la société dans laquelle on se situe, la façon de se représenter la puissance est elle aussi modifiée par le prisme d'une civilisation arabe encore à la traîne.(...) (Pour) les pays arabes, la stratégie de puissance repose sur les facteurs traditionnels de puissance, à savoir la détention de ressources naturelles : gaz naturel et pétrole. Deux armes économiques qui ont été utilisées à maintes reprises mais dont les effets escomptés se font encore attendre."

Les auteurs pensent sans doute au grand filet d'embargos qui entoure l'État d'Israël et qui, même prolongé aux États qui le soutiennent trop, est d'ailleurs constitué de mailles plutôt grossières. "Deux armes, qui au fil du temps, ne servent qu'à des stratégie de rente permettant aux pays exportateurs de s'enfermer dans leur "tour d'ivoire". Cette posture attentiste s'accompagne du facteur militaire, facteur encore plus traditionnel que le premier. Pour les pays arabes, la puissance est synonyme de force de frappe militaire. Le moyen-Orient est ainsi le premier "consommateur" d'armes dans le monde. A ces facteurs d'ordre économique et militaire s'ajoute le fondamentalisme religieux. De tout temps, et dans toutes les civilisations, la religion, "opium du peuple", a été un vecteur de puissance. N'oublions pas aussi que politique et religion sont indissociables dans les pays arabes. Du temps de la gloire de la civilisation arabe, les projets de puissance politique étant étroitement liés à la religion pour galvaniser les populations. D'autres avanceront que c'est la religion, qui pour se propager, avait recours à l'outil politique. Le résultat de cette manoeuvre (...) a été, pendant des siècles, la suprématie d'un monde arabo-musulman puissant. Puissance qui reste ancrée dans les mémoires et l'imaginaire populaires. Aujourd'hui, le constat est que politique et religion sont encore unies pour le meilleur ou le pire. Et, souvent pour le pire. L'Islam n'est évoqué par les médias que pour relater des événements souvent tragiques imputés à des terroristes. Terroristes qui véhiculent une image extrémiste d'une religion, qui comme ses consoeurs, peut être une religion moderne. Le débat sur la puissance dans les pays arabes se résume généralement aussi à la puissance interne qui est "la capacité pour l'État de modifier la volonté de groupes ou d'individus inclus dans sa sphère" (Les auteurs citent de nouveau Raymond ARON). Comment penser la puissance politique à l'échelle internationale quand les élites et les pouvoirs politiques doivent contenir, pour leur salut, toute contestation au sein du territoire national. Une paix qui n'est que trop peu perturbée par des populations souvent frustrées. Toute manifestation est souvent impossible car la police veille à tout dérapage. Ainsi, des pays se sont dotés d'une police religieuse pour maintenir l'ordre, C'est le cas notamment de l'Arabie Saoudite."

     Pour le fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique à Paris, "la persistance de la division des pays arabes est notamment une des conséquences de la stratégie de Kissinger qui est encore aujourd'hui d'actualité.

Cette stratégie est caractérisée (...) par quatre objectifs : l'émiettement du Moyen Orient, l'implication des États-Unis dans tous les problèmes de la région, le contrôle des hydrocarbures et des grands marchés de la région (télécommunications, aéronautique, autoroutes de l'information) et l'éradication de toute velléité d'union arabe qui, aux yeux de Washington, ne pourrait qu'être hostile. Les États-Unis ont employé trois leviers pour atteindre ces objectifs : l'affaiblissement et la déstabilisation des régimes hostiles en place, l'instrumentalisation de l'islam et de l'islamisme et l'action diplomatique intensive dans la région (...). Les États-Unis ont été l'acteur numéro un dans le monde arabe depuis 1945. Leurs mouvements conditionnent systématiquement le Moyen Orient. Les deux conflits irakiens ont durablement bouleversé la donne politique de la région. En effet, ces conflits ont fait volé en éclat le semblant de solidarité régionale que les pays arabes ont longtemps tenté de mettre en place. Désormais, chacun des pays compte davantage sur des alliances avec des pays tiers.(...) A l'aube du XXIe siècle, le Monde Arabe apparaît encore comme une zone sous tutelle marquée par une présence militaire étrangère finalement tout aussi importante qu'à l'époque coloniale. (...). L'absence de stratégie dans le monde arabe contraste d'autant plus qu'il existe à sa périphérie plusieurs foyers non arabes qui assument et parfois revendiquent leurs ambitions. Le monde arabe, incapable de se réformer, se reconnaît et recherche à travers le lien islamique les pays qui affirment clairement leurs positions (Iran, Turquie, Malaisie)." En fin de compte "les Arabes ont accédé il y a peu à l'indépendance et à la souveraineté : ils sont politiquement neufs. La question de la démocratie est souvent mise en cause pour justifier l'état de léthargie dans laquelle s'enlisent les pays arabes. (...)"

Mais de tout façon, pour les auteurs de cette analyse dont nous ne partageons pas forcément tous les termes, "cette question (de la démocratie) n'est pas la raison première du manque de stratégie de puissance dans cette région du monde. En effet, les questions stratégiques relèvent de l'État et ne sont pas soumises au jeu de la démocratie.(...), une stratégie de puissance peut exister là où la démocratie fait défaut, l'exemple le plus probant étant la Chine".

Si ce n'est pas l'absence de démocratie, quelle est l'origine de ce manque de stratégie? "Le problème dans ces pays réside dans son élite politique, parfois illégitime, qui fait passer ses propres intérêts avant ceux de la Nation. L'exemple de l'Arabie Saoudite est criant, l'enjeu essentiel pour ses dirigeants étant de perpétuer la monarchie et de poursuivre la captation des richesses qui sont détenues par un petit nombre. Pour occulter leurs faiblesses et échecs, les dirigeants arabes tirent sur la corde sensible qu'est le sentiment de victimisation afin de galvaniser leurs peuples contre les puissances extérieures hostiles. (...) "... cette posture qui entretient la haine et l'incompréhension empêche les pays arabes de saisir et de penser correctement leur environnement, ce qui limite d'autant les capacités d'influences et d'actions des États arabes. De plus, les faiblesses économiques viennent entretenir ce sentiment de victimisation." Cette faiblesse économique réside dans un refus de jouer le jeu de la mondialisation (toujours selon les auteurs) et de rester dans une économie de rente (surtout pétrolière). Cette rente permet surtout des achats dans les domaines du luxe (achats un peu partout de chaînes hôtelières et développement d'un certain tourisme, dont une partie axée sur le pèlerinage...) et de l'armement (dépenses militaires d'équipements sans investissements militaro-industriels). "Un domaine oh combien important et pourtant marginalisé, pourvu d'un budget insignifiant, est la recherche scientifique, un des leviers du décollage économique et stratégique (...). Les pays arabes semblent, ou feignent, ne pas tenir compte des domaines hautement stratégiques dans le monde tel qu'il est aujourd'hui et s'enlisent dans les domaines qui constituent les puissances d'antan. Sans un tissu économique compétitif et des politiques prêtes à créer une dynamique public-privé, un État ne peut avoir de stratégie de puissance. (...) Néanmoins, un pays, le Qatar, a été frappé d'une judicieuse idée : une chaîne d'informations continues pour contrebalancer le poids de CNN (El Jazira)". C'est une manifestation d'une stratégie de puissance dans la guerre de l'information, composante maintenant essentielle, car de caractère massif. 

 

Valeurs traditionnelles de l'Islam au service d'intérêts particuliers...

   "On pourrait penser que l'ancrage dans les valeurs traditionnelles de l'islam, y compris voire surtout les plus rétrogrades, soit une posture des pouvoirs publics et des politiques des pays arabes. On pourrait penser que tous les responsables arabes, même les "laïcs" théorisent cette posture politique et intellectuelle. Cependant, même si on le retrouve sous la forme d'un discours, la réalité est celle d'un laxisme généralisé, où l'islam n'est pas pensé au niveau politique, qui lui préfère des problématiques classiques de répression, censure, étouffement de la contestation et de la participation politique, etc (...). Ce que ne manquent pas de critiquer (...) la plupart de ces fondamentalistes et même un certain nombre d'intellectuels islamistes en général. Ces penseurs préconisent, plutôt qu'un discours constant de victimisation et de manichéisme, une stratégie de fermeture aux valeurs de la mondialisation et une nouvelle pensée islamique moderne. Il s'agirait pour les pays arabes, d'adopter un nouveau mode d'existence par rapport au reste du monde, une nouvelle stratégie de fermeture qui devra garantir leur force et leur puissance. Soit beaucoup plus que la "simple" crispation de la religion que l'on observe ces dernières années. Ces penseurs tablent sur la prépondérance de la religion dans les pays arabes. (...) Grâce à (l'enracinement des valeurs religieuses), des penseurs comme Abdessalam Yacine envisagent "d'islamiser la modernité", c'est-à-dire de la conduire dans les pas arabes selon ces valeurs religieuses." Ces penseurs pointent les ravages sociaux de la globalisation économique pour renforcer leur argumentation. "(...) un tel discours trouve un écho incontestable dans les sociétés arabes, car il est en phase avec les problèmes des arabes, surtout les plus modestes (les plus nombreux) (...). Ce grand écart permanent entre valeurs locales et mondiales est au coeur du quotidien arabe (les accords de l'Organisation Mondiale du Commerce obligeant la libéralisation du commerce de l'alcool ; les tabous sociaux et sexuels et la comparaison avec l'Occident...).

A tous les niveaux de la société cela s'observe, puisqu'une interprétation intégriste des textes conduit à un problème insoluble vis-à-vis des intérêts bancaires, de la spéculation boursière ou même des assurances-vie. Que ce projet de fermeture à la mondialisation moderne soit voué à l'échec ou non n'est pas l'objet de notre propos ici. Par contre, il faut observer qu'il constitue une alternative, un choix à faire pour les sociétés et les États arabes. Cette vision du présent est de plus en plus influente auprès de beaucoup de leaders, qui après avoir cru pouvoir instrumentaliser les deux en parallèle, pensent maintenant à jouer l'islam contre la mondialisation. Il s'agit là d'une première option stratégique.

    Face à la vision "islamiser la modernité", il existe tout simplement la vision de "moderniser l'islam". Malgré la trivialité apparente de leur chiasme, ces deux slogans recouvrent des réalités bien réelles qu'ils résument fidèlement. Le second est surtout porté par Amr Khaled et Abdullah Gymniastiar (...), (tous deux aussi intellectuels islamiques). On retombe dans l'idée centrale de notre propos ici : ce sont les religieux, les islamistes, des modérés aux intégristes, des anciens Frères musulmans aux activistes terroristes, qui pensent. Ce sont eux qui pensent l'islam (...). Un tel effort de conceptualisation est quasiment absent chez les laïcs ou les politiques. Cette mouvance modernisatrice soutient notamment une vision du capitalisme et des affaires en accord avec les valeurs religieuses, là où les fondamentalistes condamnent le business de façon générale. (...)" La conciliation entre religion et capitalisme de marché, avec des développements concrets comme la création de Mecca Cola, constitue une tendance lourde à l'oeuvre dans les sociétés arabes, avec au bout peut-être le développement d'une stratégie économique et d'une stratégie (de puissance) tout court. C'est peut-être là un aspect qui n'est pas souligné suffisamment par les auteurs. 

"Une vision plus élitiste se fait également entendre et moins islamiste même s'il faut nuancer cela puisque l'intellectuel en question est saoudien. Il s'agit de Saad Ali el-Hadj Bakri, universitaire à l'audience plus restreinte mais plus influente. Qui écrit beaucoup et se lamente sur le manque de puissance arabe. Il met en accusation tout un système de pensée, une absence de réflexion (encore...) de la part des dirigeants arabes qu'il accuse d'être incapable de gérer tout conflit stratégique, de ne pas faire la distinction entre une hostilité sans nuance et une divergence légitime. (...)

Le leitmotiv de ces penseurs est bien souvent le même : la "nation arabe" n'a pas la puissance qu'elle devrait avoir au regard de ses héritages et de ses atouts. C'est la frustration suscitant l'action qui est à l'oeuvre chez ces islamistes, mais pour l'instant ce souci de puissance ne semble pas concerner ces dirigeants arabes au-delà du stade du discours. Ce qui est parfaitement logique avec des constats de notre analyse : l'islamisme y compris et surtout intellectuels est un adversaire du pouvoir dans les pays arabes."

 

   Ce tableau d'ensemble très noir doit sans doute être nuancé, mais la réaction actuelle de l'ensemble des dirigeants aux révoltes arabes récentes indique sans doute leur extrême polarisation sur leur puissance intérieure, ce qui peut expliquer une grande négligence sur l'expression autonome d'une volonté de puissance extérieure. Par ailleurs, les élites dirigeantes de nombreux pays arabes sont tout orientés vers l'instrumentalisation de la religion pour conforter leur pouvoir politique ; ainsi l'Arabie Saoudite a pour ennemi principal l'Iran dans le vaste jeu géopolitique de domination du monde musulman et le conflit parvient à un haut niveau dans la mesure où il s'agit aussi d'un combat entre une forme sunnite de l'Islam la plus rigoriste et une forme chiite aussi rigoriste, revivifiant des antagonismes qui remontent à la naissance de cette religion. La stratégie des pays arabes n'est peut-être vue par certains auteurs que trop exclusivement à travers le prisme Orient/Occident ou du conflit israélo-arabe et pas suffisamment en terme de déploiement d'énergie pour la suprématie dans le monde musulman lui-même...

 

Des principes exprimés de stratégie arabe....

      Dans le monde arabe s'expriment des leaders et qui sont en même temps des penseurs en stratégie, soit en lutte pour le pouvoir - notamment sous la colonisation moderne - ou parvenu au pouvoir. Plusieurs de ces stratégies, exprimées à partir d'une base étatique, marquent encore le monde moderne. Jean-Paul CHARNAY, dans son Principes de stratégie arabe, en présente quelques unes de plus importantes.

   La problématique de lutte pour l'indépendance domine longtemps la pensée stratégique, ainsi celle de Gamal Abdel NASSER (Discours d'Alexandrie du 26 juillet 1956 sur la nationalisation du canal de Suez ou celle exprimée dans la Charte de Tripoli de 1962. C'est aussi la Nakba (catastrophe, passion) palestinienne, dès 1948 qui mobilise de nombreux leaders politiques et religieux (Gamal Abdel NASSER, Yasser ARAFAT, Nayef HAWATMEH, Habib CHATTY...), en faveur d'une unité arabe toujours en recherche, notamment à travers la Ligue arabe.

  C'est à la fois ou séparément le dynamisme des masses unies, les contradictions historiques et sociales, le dynamisme entre religion et révolution, les problématiques entre révolution et impérialisme qui motivent de nombreux analyses stratégiques. Citons-en quelques-unes mentionnées par Jean-Paul CHARNAY :

 

      Sur le dynamisme des masses unies, le spécialiste du monde arabe mentionne :

- L'action révolutionnaire selon la Charte nationale de la République Arabe Unie, présentée par Gamal Abdel NASSER au Congrès national égyptien des forces populaire le 21 mai 1962 et adoptée le 30 juin 1962. Ce texte de référence appelle à la révolution arabe qui progresse dans la démocratie et le socialisme ;

- La révolution démocratique et populaire algérienne selon le FLN en guerre (février 1958) ;

- La même révolution démocratique selon les Chartes de Tripoli (1962) et d'Alger (1964) ;

- Même perspective  selon la Charte de la Révolution agraire (1971, Alger) ;

- Et selon Houari BOUMÉDIENNE (1969) ;

- La perspective révolution selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- Le parti et les masses, selon le Ba'ath syrien (1965) ;

- La Révolution palestinienne, ou de la guerre organisée à la guerre populaire, selon Al Fath (1968), selon George HABACHE !1969) et selon le Front Populaire de Libération Palestinienne (1972) ;

- Classe sociale, nation, empire selon Muammar KADHAFI (1976) ;  

- "Toute la patrie ou le martyre", selon le Front Polisario (1982).

 

 Sur les contradictions historiques et sociales :

- Bonaparte aux Pyramides et prise du Caire (1798), selon Abderramane GABARTI ;

- La révolution en Égypte depuis Bonaparte, selon Gama Abdel NASSER (1965) ;

- Les révolutions au Proche-Orient, selon Leïla KHALED (1973) ;

- NASSER contre les Frères musulmans (1954) et contre le Pacte islamique (1966) ;

- L'armée et la révolution selon Arabî PACHA (1839-1911), selon Rachîd RIDA (mort en 1935), selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Mohammed HAYKAL (vers 1957), selon le FLN Algérien (1959), selon la Charte d'Alger (1964), selon la Charte d'action nationale irakienne, présidence du général Hassan al BAKR (1971) ;

- L'armée marocaine, selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- L'armée jordanienne, selon le Front Démocratique et Populaire de Libération de la Palestine (1970) ;

- La Révolution palestinienne trahie par le Ba'ath, Nasser et Hussein, vision de Leila KHALED (1973) ;

- Les bourgeoisies arabes contre les révolutions, selon Mehdi BEN BARKA (1974), selon la Charte de Tripoli, selon la Charte d'Alger, selon Georges HABACHE et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969).

 

Sur les liens entre Révolution et Religion :

- Religion et nationalisme, selon Michel AFLAQ, fondateur du Ba'ath (1969), selon la Plateforme de la  Révolution algérienne (1956), selon Gamal Abdel NASSER (1965), selon Yasser ARAFAT (1974), selon al-Fath (1970), selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Le non-musulman dans l'Etat islamique, selon Sayyid Abdul A'la MAUDUDI (1903-1979) ;

- Le Jihâd comme libération selon MAUDUDI, selon Sayyid QUTB (1906-1966) ;

- "L'autoformation révolutionnaire", selon Ali SHARIATI (mort en 1977) ;

- La revivification éthique et sociale, selon le Mouvement de la Tendance islamique tunisien (1982) ;

- Le Mouvement des déshérités, selon l'iman Moussa SADR (1928-1978) ;

- Des révolutions militaires à l'islam révolutionnaire, selon Hassan HANAFI (1979) ;

- La révolution islamique, selon les ayatollah Euholloh KHOMEINY et Murtez a MUTAHARI (1979), et sa réfutation selon Anouar AL-SADATE (1981) ;

- La Croisade coloniale et le tyrannicide selon les Frères Musulmans égyptiens (vers 1980) et selon les Frères Musulmans syriens (1982) ;

- "L'Obligation absente", selon Mohammed Abd al Salam FARAJ et le groupe "Al-Jihâd" (1982) ;

- Le Front Islamique du Salut (FIS Algérie), selon Hassan El TOURABI (vers 1983) ;

- La lutte contre la corruption occidentale, selon Ousama Ben LADEN (1996-1998) ;

- Sur les stratégies arabo-musulmanes, selon Hassan El TOURABI .

 

Sur les Révolution et impérialisme :

- Le neutralisme, selon Medhi BEN BARKA (1962) ;

- Révolution arabe et communisme, selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Révolution palestinienne, masses arabes et révolution mondiale, selon Al-Fath (1969), selon l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) (1970), selon Yasser ARAFAT (1984) et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969) ;

- Vers un nouvel ordre mondial, selon la Charte d'Alger, selon Houari BOUMÉDIENNE (1974) et selon mohammed BEDJAOUI (1979).

 

      Cette énumération de contributions indique déjà les centres d'intérêts principaux des pensées stratégiques en confrontation. Leur traduction dans la politique stratégique des États n'est pas évidente. Nous survolons seulement ici les cas de l'Algérie et de l'Arabie Saoudite, l'une car elle a toujours été à la pointe - en tout cas dans les textes - d'une révolution, l'autre parce qu'il s'agit de l'État gardien des Lieux Saints. 

 

Arabie Saoudite

   La stratégie de l'Arabie Saoudite est surdéterminée par deux aspects, l'un intérieur à cause des difficultés persistantes liées aux conditions mêmes de création de l'État, l'autre extérieur, par son alliance avec les États-Unis, alliance qui l'empêche par ailleurs de jouer un rôle important dans le conflit israélo-arabe et israélo-palestinien.

David RIGOULET-ROZE, dans son ouvrage Géopolitique de l'Arabie Saoudite (Armand Colin, 2005) expose cette stratégie. L'État, né dans les oasis de Nedj, s'est ensuite formé par conquêtes successives en s'appuyant, avec beaucoup de difficultés, sur les tribus nomades sédentarisées depuis peu, constituées en Ikhwan dans des colonies militaro-agricoles et religieuses. Il est parachevé par la conquête du 'Assir peu après la découverte du pétrole qui servi d'ailleurs d'instrument d'expansion. Cette genèse porte en elle-même la source de la fragilité de frontières récentes et mal fixées et des conflits récurrents qui ont opposé, jusqu'à une date récente l'Arabie Saoudite aux autres monarchies pétrolières, notamment au Yémen. La stratégie intérieure, initiée par le fondateur Ibn SAOUD, vise à consolider le pouvoir central et ses relais aux dépens de l'ordre tribal : poursuite de la sédentarisation avec passage du droit collectif à la propriété individuelle, urbanisation accélérée en rapport avec la centralisation du pouvoir et le pétrole, maillage administratif moderne qui rompt avec les délimitations territoriales tribales... Les alliances tribales demeurent un fondement du régime saoudien : constitution du gouvernement par un subtil dosage des participations de différentes tribus, réseaux de pouvoirs résultant des multiples alliance matrimoniales tissées avec les grandes familles tribales, loyautés contre subsides...  Partagée entre islamité et arabité, l'Arabie Saoudite est un État sans véritable nation au sens occidental du terme, soudé par un réseau solide d'oulémas unis par l'observance stricte du wahhabisme. Périodiquement des révoltes secouent le pays, comme celle des descendants des Ikhwan en décembre 1979 ou celle des émeutiers de la Mecque en 1987, sans compter le réveil persistant des minorités chiites sur les riches marges orientales. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, qui met au jour une certaine collusion entre milieux terroristes et éléments du pouvoir central, l'alliance avec les États-Unis est fragilisée. Les pressions américaines consignées dans le projet du "Grand Moyen-Orient" du président BUSH, convergent avec des revendications internes et la volonté d'élites liées au pouvoir saoudien pour des réformes dans le sens d'une libéralisation des institutions.

Des contradictions profondes traversent le monde des oulémas dont certaines composantes (al-GHAMIDI par exemple) réclament une démocratisation et une libéralisation, notamment sur le plan des relations entre hommes et femmes, l'ensemble étant travaillé par les informations diffusées par les canaux d'information arabe qui suivent l'exemple de la chaîne qatar Aljazeera. Le roi FADH (1982-2005) et son successeur veulent faire conserver à l'Arabie Saoudite le leardership de la Communauté islamique et cela ne peut se faire que si ce pays - seul pays du monde à ne pas avoir de Constitution - se trouve en phase avec les amples mouvements de démocratisation qui traversent cette Communauté.

 

Algérie

        La stratégie de l'Algérie est guidée en grande partie par l'objectif de l'unité du Maghreb, et cette volonté se heurte à l'ambition analogue qui meut la stratégie de la Libye, de l'Égypte et du Maroc... Une grande partie de cette stratégie politico-militaire passe par ses frontières avec le Maroc... et par une situation intérieure instable. Tant et si bien que le principal acteur au sein de l'État, l'Armée Nationale Populaire (ANP) formule sa stratégie politico-militaire en deux volets : la sécurité ou l'insécurité intérieure et la sécurité extérieure avec sa doctrine militaire. 

L'armée algérienne a acquis un statut historique "légitime" dans l'État algérien, directement de sa participation à la guerre d'indépendance contre la France. L'historien Mohamed HARBI estime que l'ANP n'a pas évolué dans son rôle ni dans sa conception du pouvoir et ni dans ses relations avec les institutions dites "civiles" à référence constitutionnelle : la présidence, le Parlement. Que ce soit sous la présidence de Haouari BOUMÉDIENNE, Chadli Ben JEDID, Mohamed BOUDIAF, Liamine ZEROUAI ou Addelaziz BOUTEFLIKA, l'armée demeure la "colonne vertébrale" du pouvoir algérien. Pendant la  guerre civile de 1991, une partie de l'armée s'est transformée en un instrument de lutte anti-guérilla, avec les conseils très intéressés d'ailleurs d'un certain nombre de sociétés militaires privées et d'organismes occidentaux. Les stratèges politico-militaires, depuis l'indépendance, estiment que la sécurité de l'Algérie passe par ses frontières avec le Maroc, et la région de Tindouf constitue le noyau principal de la doctrine militaire. Dans leurs calculs stratégiques, les dirigeants algériens s'inquiètent du dessein du "Grand Maroc et observent avec attention ce qui se passe dans le Sahara occidental. Une refonte encore en cours de l'armée ne permet pas de savoir clairement si, après l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, la doctrine militaire évolue dans le sens des tentatives de leadership au Maghreb ou plutôt dans le sens de se mettre davantage dans les standards de l'OTAN afin de participer à une stratégie méditerranéenne des États-Unis. 

La configuration des forces dans ce pays arabe indique bien que l'équilibre des pouvoirs n'inclue que peu la religion, même si depuis les années 1990, le mouvement d'islamisation de la société s'amplifie.

Le cas de l'Algérie indique bien en tout cas que la stratégie est bien pensée le plus souvent à partir d'un État, ce qui donne aux discours religieux tenus par les uns et les autres des colorations bien différentes. Il n'y a pas véritablement de stratégie arabe ; il n'y a que des stratégies d'État, même si leur noyau peut être restreint, à partir desquelles s'expriment des visions particulières de l'arabité et de l'islamisme. De plus, les différentes sociétés, et l'émergence actuelle de sociétés civiles le montrent bien, conçoivent la fidélité à l'Islam de manière bien différentes, dans un cocktail entre une vigilance constante sur les prescriptions coraniques et des influences qui ne sont pas seulement occidentales.

 

David RIGOULET-ROZE, Géopolitique de l'Arabie Saoudite, Armand Colin, 2005 ; Politique de défense, l'Algérie devant des choix multiples, El Watan, 11 mai 2006. Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L'Herne, 2003. Sous la direction de Christian HARBULOT, L'absence de stratégie de puissance des pays arabes, janvier 2007, École de guerre électronique.

 

STRATEGUS

 

Relu le 10 octobre 2020

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 10:41

       Ce Livre des Ruses, récemment redécouvert et qui ne nous est parvenu que partiellement, reste anonyme malgré bien des recherches et date entre la fin du XIIIe siècle ou au commencement XIVe siècle.

Il est formé d'une succession de petits récits, autant de cours de psychologie politique, très plaisants, qui nous font pénétrer dans le secret de la diplomatie arabe. Il ne systématise pas un savoir ni ne présente une doctrine politique cohérente. L'auteur de l'ouvrage, dont la traduction du titre arabe donne littéralement Les Manteaux de toge fine dans les ruses subtiles, veut simplement convaincre le lecteur, sensé appartenir à la classe dirigeante ou en passe de le devenir, de la valeur de la ruse, présentée comme un art difficile, honorable et payant.

A l'instar de MACHIAVEL, qui prend d'ailleurs ses leçons en partie dans la littérature arabe, via les Vénitiens. Cet enseignement est resté très vivant jusqu'à nos jours et comme le note le traducteur René KHAWAM (1917-2004), qui l'a (re)découvert dans le fond ancien de la Bibliothèque Nationale de Paris, si on le redécouvre justement aujourd'hui, "c'est simplement que la conjoncture s'y prête : phénomène parfaitement contingent, mais phénomène heureux dans la mesure où il guérit l'Occident d'une cécité politique et intellectuelle (plus ou moins consciente) vieille de plusieurs siècles". L'imposante bibliographie (dans la Préface)  rapportée par l'auteur anonyme nous montre la mesure (énorme) de ce qui a été perdu d'une telle littérature.

 

Le contenu des 10 chapitres connus...

     Nous ne connaissons que 10 chapitres de cet ouvrage qui en comportait 20. Après une Préface qui, comme c'est l'usage à cette époque, s'adresse "Au nom de Dieu, le Clément, le Maître de miséricorde". "Afin de le servir d'une façon plus intime, j'ai composé cet ouvrage (...) sachant que Dieu a gratifié l'Émir de la plus vaste des intelligences, du plus fin des discernements, du plus incisif des jugements".

Il présente lui-même les chapitres de son livre :

- L'intelligence et son mérite ;

- L'instigation à l'emploi des ruses et la manière de les mettre en oeuvre ;

- La Sagesse de Dieu. Sa bienveillance et la perfection avec laquelle Il organise les choses pour le bien de Ses serviteurs ;

- Les ruses des anges et des djinns ;

- Les ruses des prophètes ;

- Les ruses de khalifes, des rois et des sultans ;

- Les ruses des vizirs, des gouverneurs et des gens de l'administration ;

- Les ruses des juges, des témoins honorables et des procureurs ;

- Les ruses des jurisconsultes ;

- Les ruses des hommes pieux et de ceux qui pratiquent l'ascèse ;

- Les ruses des commandants, des émirs et des maîtres de la police, (à partir de ce XIèe chapitre, l'oeuvre est perdue) ;

- Les ruses des médecins ;

- Les ruses des poètes ;

- Les ruses des marchands et des commerçants ;

- Les ruses des Banou-Sâssâne, qui sont les vagabonds des routes ;

- Les ruses des voleurs et des jeunes voyous ;

- Les ruses des femmes et des jeunes garçons ;

- Les ruses des animaux ;

- Ceux qui ont ourdi une ruse et en sont devenus les victimes;

- Les cas particuliers qui n'ont pas été classés dans les autres chapitres.

    Le traducteur René KHAWAN présente cet ouvrage dans l'Introduction de l'édition de notre époque : "Qu'on ne s'étonne pas si toute la première partie du présent ouvrage est consacrée à des anecdotes d'origine religieuses. C'est que l'homme arabe, aujourd'hui comme hier, n'entreprend rien, que ce soit en politique ou dans tout autre domaine, sans en référer à une tradition qui remonte aux prophètes et, par-delà ces Envoyés, à Dieu. Ce qui nous vaut un certain nombre de récits en forme de parabole qui ont ce ton inimitable des fables mythologiques et des légendes populaires.

Ainsi la très belle histoire de Joseph et de ses frères, qui donne au célèbre épisode biblique une interprétation à la fois savoureuse et poignante - nullement indigne en tout cas des meilleurs récits du Moyen-Age chrétien auxquels elle fait irrésistiblement songer. Ainsi également une curieuse description du combat de Jacob avec l'Ange (que les censeurs chrétiens auraient, n'en doutons pas, pudiquement édulcorée). Ou encore cette étonnante version de la Passion du Christ où l'on voit Judas, pris à son propre piège, crucifié à la place de Jésus." Il ne fait pas s'étonner du contenu de tels récits, car encore au Moyen-Age chrétien circulent des histoires plus ou moins tirées de textes jugés apocryphes par les autorité religieuses. Une quantité impressionnante d'Évangiles avaient déjà pourtant été réduits à quelques uns lors des conciles depuis la naissance de l'Empire romain chrétien. Les versions testamentaires que nous connaissons ne sont pas forcément les plus proches de la vérité...

"Après les ruses de Dieu (par respect, notre auteur dit la "sagesse" de Dieu), celles des anges et des djinns, celles des prophètes, nous sommes enfin introduits dans l'univers des simples mortels : (...) tous bien déterminés à triompher par l'astuce, tous affichant un superbe mépris à l'égard des brutes qui tirent le glaive à la moindre occasion.

Le khalife al-Mou'tadid (abbasside de Bagdad, entre 892 et 902) lui-même (dont notre auteur révèle pourtant certains comportement de la plus tranquille cruauté) s'insurge contre ces militaires qui n'hésitent pas à user de violence envers les suspects "interrogés" : "Où sont donc les ruses des hommes dignes de ce nom?" Car il s'agit bien de dignité. Faire couler le sang est une commodité. Mais une commodité indigne. Pire : inefficace. La ruse au contraire a un double mérite : elle est difficile (comme l'art), donc honorable (et délectable - comme l'art encore) ; mais surtout, elle est payante. Autant dire qu'elle va consister toute la politique, qui ne sera jamais envisagée comme une technique abstraite, mais comme un exercice subtil, délicat, raffiné... et efficace. Ainsi le prince idéal (...) sera-t-il un prince rusé : le modèle en est ici Alexandre, dont on verra qu'il avait plus d'un tour dans son sac. 

Il n'est pas le seul. Voilà pour l'exemple l'intéressante méthode employée par un espion persan qui voulait s'attirer les bonnes grâces d'un grand dignitaire ecclésiastique à Byzance : "Le vizir se mit à considérer attentivement le caractère du patriarche et à en étudier les réactions afin de se faire admettre en tant que compagnon et de monter en dignité auprès de lui par la présentation des propos qui avaient le plus de chances de lui être agréables. Il le trouva enclin à écouter les histoires amusantes, désireux d'entendre les récits historiques. Il se mit à lui offrir en cadeau toute aventure exceptionnelle, toute anecdote spirituelle surprenante. Il ne fut pas long à devenir comme une parure à ses yeux et à son coeur, plus attaché à lui que son nez. En même temps, le vizir soignait les blessés sans prendre de salaire, de sorte que son renom grandit et que son autorité s'accrut." 

  Ces récits indiquent par quels moyens nombre de vizirs se sont emparés de la réalité du pouvoir dans de nombreuses contrées arabes. Ils nous expliquent que le pouvoir de ces vizirs, quels que soient leur origine, parfois d'anciens esclaves, sont acquis de l'intérieur à force de ruses, sans batailles glorieuses et sanglantes.

   Il reste à retrouver la moitié de cette oeuvre afin d'être en mesure d'en mesurer toute la portée, d'autant plus que les récits mettent en scène non seulement des rivaux en matière politique, mais aussi des concurrents en matière économique et même des conflits sociaux et familiaux.

Le Livre des Ruses, La stratégie politique des Arabes, Edition intégrale établie par René Razqallah KHAWAN, Phébus Libretto, 1976 (réédition 2002), 446 pages.

 

Relu le 13 octobre 2020

 

 

 

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 18:19

          L'étude de l'évolution des sociétés de la péninsule arabique depuis l'avènement de l'Islam à la fondation de l'Empire Ottoman donne l'occasion d'établir les modalités de conflits qui font évoluer une société guerrière tribale en société bien plus complexe et probablement moins belliqueuse et bénéficiant de conditions socio-économiques plus favorables au développement des individus et des groupes. l'Islam change un certain nombre d'habitudes et modifie le rapport que l'état guerrier a avec l'économie.

 

       Nous retrouvons dans le monde arabe nomade bien des caractéristique de la guerre dans les sociétés primitives : le clan constitué par le groupe de tentes d'après la loi de consanguinité, avec son particularisme farouche ; le "tabou" du sang à l'intérieur du clan ; la responsabilité collective ; le droit et le devoir de la vengeance du groupe, dont la propagation "en chaîne" multiplie les conflits de tribu à tribu. L'isolement géographique original du clan est mitigé par l'adoption, au cours de rites symboliques du mélange des sangs, par l'exogamie, par l'hospitalité. La guerre naît fréquemment, dans ces conditions d'isolement et de dispersion dans un espace relativement grand, de la vengeance, mais elle reste aussi une forme de concurrence vitale, qui s'impose en cas de disette ou pour se procurer des épouses autres que les esclaves. Dans tous les cas, elle prend la forme d'une attaque brusquée suivie du massacre et du pillage : la razzia, qui ne met en action que des très faibles effectifs. Les effets de ces guerres endémiques sont tempérées en Arabie par une véritable Trêve de Dieu (on devrait dire trêve des dieux...), établie et respectée, aux rythmes de fêtes échelonnées de manière uniforme sur un assez vaste territoire, bien avant l'arrivée de l'Islam. Ainsi sont suspendues les hostilités, à l'époque des grandes caravanes, pendant plus de deux moins par an, la guerre n'entravant pas complètement l'établissement de véritables routes dans le désert et sur son pourtour. Il n'y a ni armée réelle, ni organisation hiérarchique, ni discipline, ni armement uniforme. Si, dans des cas exceptionnels, des coalitions se forment en vue d'une expédition longue et menant loin, les tribus y restent distinctes, sans commandement unique. L'armement est constitué générale de l'arc et de la flèche, la métallurgie étant minimale, et probablement qu'une grande quantité d'armes provient des razzias mêmes. Les Arabes nomades sont tributaires de l'extérieur pour leur armement comme pour leur monture, souvent réduite au chameau, faute d'accès à des territoires à chevaux (avant la conquête de la Perse par les musulmans). Le Bédouin vit dans une alerte perpétuelle : guerrier dans l'âme, sa tactique est à base de surprise, de soudaineté dans l'attaque et le repli, ce qui tend à minimiser les pertes. La vie âpre et misérable du désert l'endurci physiquement et moralement, le rend d'une extrême mobilité et peut franchir de longue distance. Cela le rend bien supérieur au sédentaire agriculteur.

 

      La prédication de Mahomet intervient dans un contexte d'expéditions incessantes, dont peut se lasser une grande partie de la population. Il fonde une nouvelle communauté, en créant de nouveaux liens de solidarité, propres à apaiser la situation, en dépassant les relations strictement tribales. Sans être un grand stratège, il réussit à instaurer une certaine discipline parmi ces farouches guerriers individualistes, par des prescriptions qui touchent autant la proscription du vin que les règles de répartition du butin. Participant personnellement à une trentaine de razzias et présidant à une dizaine d'autres (suivant le Coran et la tradition), en véritable "entrepreneur de razzias", le Prophète distingue bien le groupe des "Compagnons, seule élite restreinte fanatisée, de l'ensemble des Bédouins, mu surtout par l'appât du gain plus que par un esprit religieux, conquis au fur et à mesure, qui fournissent l'essentiel des troupes lancées à la conquête de l'Arabie du Centre et du Sud. Les entreprises en profondeur contre les Empires voisins sont surtout le fait des milices arabes des confins, non converties encore à l'Islam, mais toutes disposées à collaborer à de fructueuses expéditions. Regroupant l'ensemble des règles de la guerre sous la forme du Djhâd, considérant comme les théoriciens après lui que la guerre "est mauvaise en soi", mais un "mal nécessaire", Mahomet transforme le goût de ces hommes à la guerre, en associant à l'appât des récompenses matérielles immédiates, le prosélytisme, la perspective des délices attendant le Croyant tombé en martyr à l'ennemi! Tout se met en place pour opérer un glissement dans les attentes des Bédouins, une fois acquis les bienfaisances matérielles, d'abandonner peu à peu certaines habitudes très meurtrières et très destructrices.

Deux facteurs facilitent la prodigieuse propagation de la nouvelle organisation politique et théocratique :

- la faiblesse de la défense des frontières de l'Empire Perse et de l'Empire Byzantin, par des troupes peu motivées ;

- l'hellénisation du Proche-orient, conséquence la plus directe des conquêtes d'Alexandre, renforcée par l'Empire Romain, qui reste encore un phénomène exclusivement urbain, sans prise sur les populations des campagnes. Or, le gros des troupes est formé par la paysannerie, ces troupes rencontrent des populations "frères" qui connaissent surtout le poids du fisc des Empires. 

D'abord limitée aux nomades primitifs, la guerre s'étend, surtout sous le premier successeur du Prophète, ABOU-BAKR, à l'ensemble de la péninsule arabique, sous forme toujours de razzias aller et retour, dans les districts frontières des grands États voisins, les troupes musulmanes subissant d'ailleurs surtout de cuisants échecs. Sous le calife Omar, un changement de tactique s'opère : l'envahisseur arabe se fixe dans les régions conquises et adopte l'organisation administrative qu'il y trouve, en y instaurant des règles fiscales profitables. 

 

Un système militaire...

      Emile WANTY décrit ainsi le système militaire arabe aux VIIIe et IXe siècles :

"Le système fondé à l'origine sur le droit au butin et sur la priorité des vétérans de l'Islam devait forcément évoluer avec le temps. Les difficultés financières provoquées par la charge des pensions et dotations amenèrent le Califat à créer un service coordinateur, le Diwan. Par la suite, seuls les combattants effectifs d'une expédition participèrent à ses bénéfices. Sous les Ommeyades (dynastie de Califes fondée en 661 par Mu'awiya, éteinte en 750), il n'y eut plus de grandes armée permanente : le système des camps avait vécu.

Seule la Garde du Calife fut une troupe régulière et soldée. Suivant les besoins, d'autres unités se constituaient pour des guerres extérieures ou des luttes intestines, au moyen de volontaires payés en rations. L'ensemble constituait encore une force impressionnante, bien que l'Islam eût atteint les limites de son expansion, qui allaient provoquer la désagrégation de l'Empire arabe. Avec son dynamisme originel, l'Islam avait trouvé l'auxiliaire le plus précieux de ses conquêtes foudroyantes dans la faiblesse et les dissensions de ses adversaires : c'est là une des lois essentielles de toute guerre, même de nos jours. Dès que l'Empire byzantin se fut remis des premiers chocs, il réussit à faire pièce, pendant des siècles, à l'Islam arabique, et même à effectuer des retours offensifs, surtout sous la conduite des Empereurs, chefs de guerre du Xe siècle.

Voici comment certains d'entre eux appréciaient leurs adversaires. Léon III l'Isaurien voyait dans les Sarrasins les "Barbares" les mieux avisés et les plus prudents. Un de ses successeurs reconnaît qu'ils sont puissants et aptes à la guerre, tenaces dans la défense. Nicéphore Phocas (963-969) connait leurs faiblesses : ils sont "sensibles aux intempéries, au temps froid et pluvieux" (c'est du reste une des causes de leurs échecs en Asie Mineure) : si leur dispositif est rompu, ils n'ont pas assez de discipline pour le rétablir. Plus aucun écho de la terreur inspirée par l'Islam aux premiers temps! Cette dernière opinion correspond au début du déclin de la puissance militaire et politique arabe des Ommeyades, l'influence perse, à la toute relative austérité de l'Islam originel. Avec eux commença le mouvement centrifuge des provinces, facilité par le fait que les armées de plus en plus régionalisées, s'étaient "contaminées" par l'introduction d'éléments non arabes, puis de mercenaires. Exactement le même processus que pour l'Empire romain, mais à un rythme plus rapide."

   Les premiers contacts entre l'Islam et l'Occident, commencées par des razzias sur les côtes d'Andalousie, poursuivie en 711 par l'envoi "massif" d'Arabes et de Berbères en royaume goth (au moyen de navires byzantins!), se prolongent par la conquête de presque toute l'Espagne actuelle. Les Arabes poussent en Aquitaine, mais perdent vite de leur force conquérante : l'Islam se contente d'alimenter son trésor de guerre et de payer ses guerriers au moyen des produits toujours renouvelés de ses déprédations. Alarmés par leurs raids fréquents, les Francs, fidèles à leur tactique, immuable autant que primitive, s'agglomèrent près de Poitiers en gros bataillon, en bandes de front et en profondeur, armés de piques. Les charges (de cavalerie notamment) des Sarrasins, armés de la lance et de l'arc, s'épuisent contre ce roc, malgré leur extrême mobilité et les changements de point d'attaque et se replient. Cette bataille, célèbre dans l'Histoire est un coup d'arrêt contre les raids trop audacieux, mais n'a pas l'immense portée qu'on lui prête encore. Car la vaste entreprise qui consisterait pour l'Islam à mettre la main sur l'Occident chrétien est déjà hors de portée d'un Empire arabe affaibli, en proie de plus à des divisions internes doctrinales. De ce bref contact entre la tactique arabe, faite de mobilité et la tactique massive et statique des Francs, il ne résulte rien sur le plan de l'art militaires chez les Francs. De ce fait, plus tard, lors des croisades, les armées royales croisées redécouvrent cette mobilité... L'Occident également, à cette époque, est incapable de s'opposer aux multiples raids, moins massifs, qui s'opèrent encore longtemps sur Narbonne

    Plus à l'Est, lorsque l'Islam atteint les frontières du territoire des Turcs, les musulmans arabes les combattent et acquièrent beaucoup d'esclaves qui entrent progressivement dans l'armée, jusque dans la garde prétorienne du Calife, avec tout ce que cela suppose d'influence intérieure. Au Xèe siècle, l'importante tribu des Turcs Seldjoukides apparaît dans l'orbite de l'Islam dont il embrasse d'enthousiasme les tendances religieuses et la tradition conquérante. Il s'agit-là d'un Islam non arabe qui reprend nombre de caractéristiques combattantes de l'Islam arabe. C'est un exemple-type d'une transformation interne effectuée aux dépens de forces qui y ont apporté les meilleurs éléments de l'art militaire et de cohésion sociale.... Aux dépens de l'islam arabe, ils gagnent sans cesse du terrain en Perse au XIe siècle : en 1071, ils remportent une victoire contre l'Empereur byzantin romain Diogène à Manzikiert et réussissent du coup, là où les Arabes ont toujours échoué depuis des siècles. Ils créent une vaste principauté au coeur même de l'Asie Mineure et entre 1078 et 1084, s'emparent de la Palestine, de la Syrie, de Smyrne... pour occuper stratégiquement la place de l'Empire arabe. Après cela, c'est surtout, en Islam, de stratégie ottomane qu'il s'agit. Seul le Maroc échappe à l'emprise ottomane, ce qui en fait une terre intéressante pour l'analyse d'une stratégie arabe moins influencée par les impératifs impériaux.

 

Une mise en oeuvre du Jihâd

         L'analyse de Jean-Paul complète bien celle d'Emile WANTY, depuis les premiers temps jusqu'à l'instauration de l'empire Ottoman, en mettant l'accent sur les conséquences des dissensions internes et les différentes modalités de mise en oeuvre du Jihâd.

En raison, écrit-il, de l'ampleur des mouvements économiques et sociaux induits par la proximité de deux Empires, les liens tribaux sont étroits et pour contester efficacement la domination de l'aristocratie de La Mecque, grand centre commercial et principal pôle d'attraction de l'Arabie depuis un moment, Muhammad "s'entoure de partisans issus de tribus ou de clans différents, corps de volontaires qui lui permettent de passer alliance avec les médinois hostiles aux Mecquois. Devenu chef d'une "communauté-cité", à la fois réservoir logistique et base stratégique, il donne une grande amplitude aux raids traditionnels, mais apprend à défendre une ville, reconquiert La Mecque par un subtil mélange de guerre et de diplomatie, lance les premières expéditions contre les deux empires voisins. Les quatre califes légitimes (qui lui succèdent) continuent cette politique sur des populations périphériques en frictions fiscales et théologiques avec les administrations, avec quelques dizaines de milliers d'hommes : volontaires mais marchant souvent en contingents tribaux, avec si nécessaire transferts de populations.

En quelle mesure l'expansion arabe n'a-t-elle pas été autant de nature démographique que militaire? Dès les origines, les mouvements des armées arabes constituent de vastes déplacements-migrations de tribus, et ont réussi à arabiser ethniquement et culturellement l'ensemble des plaines sinon des montagnes, de l'Atlantique au Taurus. Les contre-croisades comme les guerres de libération anticoloniales ont été en partie relancées par la supériorité démographique des sociétés arabes. Parallèlement aux conquêtes (...), se forge l'instrument religieux justificatif de (celles-ci) : le jihad fi sabil Allah, effort orienté dans la bonne direction : dans la voie de Dieu, trop restrictivement traduit par l'expression "guerre sainte". Rituellement, en une société observante, refoulant perpétuellement l'impur par l'accomplissement de prescriptions sacrales (prières, ablutions, jeûne...), le juhad rappelle la tension de la foi contre la mécréance, la rébellion, la non-fusion, exige le combat s'il le faut entre la umma (la communauté musulmane) et les peuples infidèles ; il réalise une séparation entre (...) terre d'Islam et territoire de guerre.

La poursuite de l'ordonnancement musulman (collectif) sur terre constitue la meilleure entreprise pour que la personne accède à sa récompense céleste finale : le Paradis (...). Mais apparaissent aussi les guerres internes exigées par l'intérêt commun (...) : les guerres contre les apostats, puis contre les schismatiques groupés en partis militaires. Dès les origines de l'histoire musulmane, les révoltes anti-califales légitiment leurs raisons dynastiques, politiques ou économiques par une argumentation théologique, invoquent le juhâd contre le pouvoir injuste, en l'accusant d'avoir laissé se corrompre la loi musulmane (Chari'a). Ainsi de la démocratie primitive totale même au profit des nouveaux convertis par le kharédjisme, ainsi du shi'isme postulant au contraire la valeur charismatique et le droit au pouvoir de la descendance directe du prophète par son gendre 'Ali, et qui se sépare du sunnisme après la bataille de Kerbala (680) où l'armée omeyyade tue les derniers prétendants de la famille du prophète.

Les révoltes kharedjites et shi'ites, elles-mêmes divisées en nombreuses sectes et hérésies, se succédèrent au fil des siècles, inspirant par exemple les révoltes égalitaires ismaélites quamartes, l'ésotérisme mystique et combattent les ismaéliens qui luttent contre le sunnisme des dynasties établies (...)". L'Empire arabe est traversé du début à la fin par ces querelles.

"Fait symptomatique, la plupart des grandes dynasties musulmanes, et la relance des armées arabes, ont été créées par un curieux doublet antithétique : le jawâd (noble d'épée) et le chaykh, le chef de tribu guerrière ralliant des milliers de sabres - ou de fusils - et le théologien coagulant une armée de lettrés. Ainsi s'incarne la double réalité du pouvoir musulman : principe logocratique et matérialité de la force. (...). Ce doublet théologico-guerrier s'unifie dans une doctrine rejetée par l'orthodoxie, mais aux puissantes résonances populaires : la doctrine du mâdhî. Le mâdhî surgit dans l'histoire pour rénover le siècle impur, les armes à la main et la controverse théologique ouverte, il réclame le jihâd.

Puissant mode de légitimation, le jîhâd s'enracinait dans la réalité sociale et économique de l'époque. La razzia bédouine se transcendait, dans l'optique islamique, en mode de purification des richesses (passage du non-musulman au musulman par prise de butin) et à leur affectation à la poursuite de l'expansion musulmane. Ainsi les vieux mobiles guerriers de la badâwîya (bédouinité) - gloire et butin - étaient-ils décantés par le but de guerre, dont la morale entrainait la transfiguration éthique du combattant. Mais l'accumulation des territoires et des richesses suscitaient la mutation de la communauté des croyants volontaires en des empires organisés. La démocratie guerrière qui règne dans les grandes tribus assure entre elles un relatif équilibre fondé sur des coups de main réciproques. Le défaut de richesses au désert ou sur la steppe interdit la prédominance de l'une d'entre elles, mais la pratique des combats renforce leur cohésion. Mais que, pour une cause quelconque (renouvellement religieux, contrôle d'une région agricole ou d'une rente caravanière...), une famille, un clan domine une tribu, celle-ci rassemblera ses forces en faisceau et, par la guerre, crée une nouvelle dynastie.

Ce qui engendre trois conséquences principales. Une mutation sociopolitique : le passage de la démocratie guerrière originaire à un régime d'aristocratie militaire, puis de monarchie centralisée instituant un système fiscal, un système de communication avec les provinces, et une armée institutionnalisant la fonction militaire. (...) Il en résulte un déplacement géostratégique : établissement d'une nouvelle capitale au milieu des territoires d'un nouvel empire, dans un but de centralisation bureaucratique et de défense contre les invasions, donc des transferts démographiques. (...). Mais les villes vidées de leurs notables, lettrés et artisans, abandonnées aux travailleurs journaliers et à la populace, et souvent situées dans les zones excentrées du nouvel empire, doivent être tenues par ds miliciens qu'il faut payer, car divers phénomènes cumulent leurs effets. Rivalités des parents du souverain et des principaux membres de la tribu, et leur remplacement par des esclaves transformés en grands officiers dotés de domaines fonciers. Affaiblissement de la cohésion native des guerriers de la tribu et de leurs descendants amollis dans le luxe. Augmentation des impôts frappant le commerce pour solder l'armée. D'où un accroissement du mécontentement, donc la nécessité de nouveaux mercenaires : cercle vicieux." L'art militaire peut un temps freiner ce déclin (esprit de corps), mais cela est limité à la longue.

 

Le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire...

    "Pratiquement s'est toujours posé le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire.

De par le milieu humain, les dynasties ont utilisé deux types de structures sociales, donc deux modes de guerre en partie contradictoires. La tribu (ou fraction de tribu) comme entité guerrière déjà constituée, menant sa vie propre et allant au combat sous ses chefs naturels. La bande armée, soldée, le "régiment" susceptible lui-même de diversification : troupe réglée d'esclaves ou de mercenaires pouvant être non arabes, non musulmans ou néo-musulmans, troupes légères, irréguliers et racolés en cas de péril ; contingents de volontaires.

Stratégiquement, cette dichotomie s'est reflétée dans les tactiques qui furent reprises par les armées coloniales : le gros des réguliers avance pour les grands chocs, mais est précédé d'une essaim de combattants qui fatiguent l'ennemi, pillent son territoire, inondent le terrain et compensent mutuellement leur propension à la révolte : les goums d'une tribu étant s'il le faut lancé contre la tribu rebelle. D'où des distorsions aussi bien dans les modes stratégiques (pour les bédouins : protection ou attaque des parcours caravaniers ou pastoraux, razzias, expéditions punitives ; pour les troupes réglées : maintien de l'ordre, campagnes organisées), que tactiques (pour les bédouins : combat dispersé dans l'espace géographique, initiative individuelle, action indirecte sur les communications et les ressources adverses, brefs engagements ; pour les troupes réglées : combat groupé, poids de la masse disciplinée en ordre de bataille, intégration des techniques des arts de la guerre byzantine (machines de jet, poliorcétique), sassanide et franque (grosse cavalerie, fortification), turque et mongole (cavalerie légère armée de l'arc, submergeant le théâtre d'opération). 

Mais aussi distorsions éthiques : alors s'établit une hiérarchie des maîtres de la violence. En bas, le 'askri, le jundi, soldat enrégimenté mainteneur de l'ordre public, mais simple instrument ; puis l'aristocrate guerrier, tribal ou "corporatiste" : noble d'épée (jawâd) ou chef corsaire (raïs) et leur host ou leur équipage dans leurs expéditions ; le ghâzi enfin : le volontaire qui se lève pour le jihâd, (...). Après le Xe siècle, de l'Atlantique à la Transoxine, le limes musulman, frontières et côtes, se couvre de ribât's, couvents-casernes accueillant ceux qui montent la garde contre l'infidèle. Leur zèle est échauffé par de nombreux traités de guerre sainte, qui, à la différence de ceux écrits durant la période précédente, sont moins institutionnels (théorie et pratique de l'organisation politico-administrative des conquêtes), stratégiques (théorie d'une non-stop offensive) et tactiques (archerie, hippiatrie, mangonneaux...) qu'apologétiques et guerriers (doctrine du combat militaire exaltant autant la mission de sacrifice que la victoire terrestre). Mais tous sont des mujâhid-s combattants de guerre sainte qui, s'ils meurent en expédition, seront chahîd-s (martyrs) gagnant directement le paradis (...). 

D'où les réticences politiques et éthiques qui ont entouré les troupes d'abord non-musulmanes tirées de populations non arabes (slave, circassienne, caspienne, tartare, turque, kurde...) lors même qu'elles s'islamisent et, s'emparant du pouvoir, enfantaient la victorieuse cavalerie "sarrazine" de la Contre-croisade, s'incarnaient en certaines des plus prestigieuses figures de l'hagiographie musulmane : le kurde Salah-el Dîn el Ayyubi (Saladin) qui reprit Jérusalem (1187) ou le mamelouk Baïbars qui combattit contre la croisade franque de Saint Louis à Mansourah (1250) et contre l'invasion mongole de Hulagu à 'Ayn Jalut (1260), se sublimaient dans la vertu de futuwwa intégrant la solidarité islamique, le symbolisme mystique des armes, l'élévation spirituelle et l'honneur chevaleresque.

A cette époque aussi l'art de la guerre arabe connaît son apogée : unité de commandement, discipline militaire et union religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau de forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le troisième calife, Othman, ne parviendra plus à dépasser la guerre de course."

 

Union à l'intérieur, guerre à l'extérieur...

   Une des évolutions profondes introduites par l'Islam en Arabie est de rejeter en quelque sorte, du moins théoriquement, vus les grandes querelles entre factions politico-religieuses, les formes les plus violentes des conflits à l'extérieur d'un territoire sacralisé, jusqu'à baptiser le territoire des non-musulmans de territoires de la guerre. L'instauration de l'Empire arabe, notamment par les mouvements démographiques et la fiscalité (différentes entre musulmans et non-musulmans), cette dernière alimentant la machine de guerre... et l'enrichissement de l'aristocratie militaire et religieuse, substituent aux razzias incessantes un mode de transferts de richesses moins brutal. L'attrait de cet Empire, au-delà de l'apologétique visant le paradis, est que ce système fiscal apparaît, surtout dans les premiers temps, bien moins rude que celui en vigueur dans les empires voisins. De plus, une pacification de ces territoires permet l'enrichissement par le commerce, les routes caravanières étant beaucoup plus sûres qu'auparavant. C'est la transformation d'une société guerrière en une société régie par des règles plus complexes, imprégnées dans le temps et dans l'espace par l'observance des prescriptions coraniques, qui bénéficient d'une organisation de plus en plus efficace : les temps de prières, l'obligation de l'aumône et de l'hospitalité, le pèlerinage... Un nouvel ordre moral est instauré : si nombre de règles tribales sont sacralisées par la Révélation, elles sont mises au service de la voie qui mène au salut. La loi du talion, par exemple, outre un allègement substantiel, se transforme en obligatoire compensation pécuniaire d'un tort.

Le Prophète, même si ses prescriptions sont plus ou moins bien suivies par la suite, "édicta des règles morales qui devaient assurer le vivre ensemble, la cohésion et l'ordre au sein de la nouvelle entité formée", d'abord à Médine et ensuite sur des territoires de plus en plus vastes. La Constitution de Médine instaure cette entité qui n'est plus fondée sur la tribu, sur le lignage, mais sur le territoire, accompagnant le vaste mouvement socio-économique de nomadisme à la vie sédentaire. "Le but de cette charte était donc d'instituer une unité territoriale se substituant à l'ordre tribal : autant dire, les bases d'un État." (Sabrina MERVIN).

 

Sabrina MERVIN, Histoire de l'Islam, Fondements et doctrines, Flammarion, collection Champs, 2010. Jean-Paul CHARNAY, article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967.

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 octobre 2020

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 18:21

       Les éléments de stratégie arabo-musulmane, puisqu'il semble qu'il n'y ait pas de pensée stratégique arabe antérieure à l'Islam, ce qui peut se comprendre par la position de l'Arabie entre des Empires qui l'ignorent sauf pour le commerce, sont relativement dispersés. Probablement que de nombreux textes sont perdus à cause des destructions systématiques, monnaie courante entre les différentes tendances en conflit. L'absence ou la rareté de traces écrites ne signifie pas pour autant qu'il n'existait pas de tactique ou de stratégie avant comme après l'avènement de l'Islam. Les historiens s'aident d'autres sources, y compris chez leurs adversaires, pour décrire un certain nombre d'élément de leur art militaire.

       D'autre part, estime Hervé COUTEAU-BÉGARIE, le cadre contraignant de la théologie coranique a gêné l'émergence d'une véritable pensée stratégique arabe constituée, en tout cas avant l'avènement de l'Empire Ottoman. D'autres auteurs estiment au contraire que l'Islam apporte de nouveaux éléments dans la manière de combattre, même si elle ne constitue pas un ensemble homogène comme on peut en rencontrer ailleurs.

      Jean-Paul CHARNAY (Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984) a décrypté ces principes, mais il s'agit là d'une reconstitution à partir de fragments hétéroclites.

    Mais le travail - relancé dans de nombreux domaines pour la civilisation arabe en général - de recensement des manuscrits, peut nous faire (re)découvrir des aspects aujourd'hui oubliés.

- Une traduction du Résumé de la politique des guerres d'AL-HARTAMI, auteur du Xe siècle (grand traité sur les ruses) est maintenant disponible et des bribes de traité d'un autre auteur du Xe siècle, QUDAMA sont analysé par le professeur Vassilios CHRISTIDES (Two Parallel Guides of the 10th century : Qudama's Document and Leo VI's Naumachica, Graeco-Arabica, 1982). 

- Baha ad-Din IBN SHADDAD (1145-1234), au service de SALADIN en 1188, est l'auteur d'une oeuvre historique importante qui offre un portrait vivant du grand combattant kurde et une chronique détaillée de la troisième croisade. Une description de la chute de Saint-Jean d'Acre en 1191 est un exemple de ses écrits (Francesco GABRIELLI, Arab Historians of the Crusades, University of California Press, 1969).

- IBN AL-ATHIR (1160-1233), auteur d'une histoire universelle, est lui aussi témoin de la troisième croisade et de son échec. Il décrit également l'irruption des Mongols dans le monde musulman du moyen-Orient (1220-1221). Son oeuvre historique, compilation remontant aux origine de l'histoire, est considérée comme de toute première importance pour la période qui va du Xe au XIIIe siècle et embrasse l'ensemble du monde musulman. (Francesco GABRIELLI, ibid).

- AL-TABARI (vers 838-923), connu pour son exégèse de la sunna, retrace l'histoire politique de l'Islam jusqu'en 915 ainsi que l'histoire universelle. (Les Quatre Premiers califes, les Omeyyades, L'Age d'or des Abbassides, en trois volumes, Simbdbad, 1983, réédition par Maisonneuve et Larose, 1977).

- AL-BOKHARI (810-870) constitue une source irremplaçable pour connaître l'ensemble des faits et dits du Prophètes, y compris sur le plan militaire. (L'Authentique Tradition musulmane, Fasquelle, 1964 et Les Traditions islamiques, Maisonneuve, réédition 1977).

- AL-MUTTAKI'L-HINDI (1477-1567) est l'auteur de commentaires sur les aspects stratégiques du message du Prophète (dans Bernard LEWIS, Islam, From the Prophet Muhammad to the Capture of Constantinople, tome 1 : Politics and War, New York, 1974).

 

Les apports de l'oeuvre de IBN KHALDOUN...

       Le grand historien IBN KHALDOUN (1332-1406) décrit, dans ses Discours sur l'histoire universelle (1377), les guerres et les méthodes de combat pratiquées par différents pays. Il note que "il n'y a pas de certitude de la victoire dans la guerre, même s'il existe une supériorité en armement et en effectif. La victoire et la supériorité dans la guerre sont dues à la chance et au hasard". Il insiste sur l'emploi de la ruse et sur les facteurs psychologiques : les victoires initiales des musulmans ont été dues à leur cohésion et à la terreur qu'ils inspiraient. Mais il ne s'agit que d'annotations dispersées dans son oeuvre immense.

Politologue, philosophe de l'histoire et sociologue, il ébauche une anthropologie culturelle de la civilisation musulmane. Dans son Introduction à l'histoire, il décrit les relations entre nomades et sédentaires, les ressorts de la puissance maritime, les guerres et les pratiques de combat pratiqués par les différents pays.

Sur ce dernier point, nous pouvons lire : "Les guerres et les différentes manières de combattre ont toujours existé dans le monde depuis que Dieu l'a créé. L'origine de la guerre est le désir de certains êtres humains de prendre leur revanche sur d'autres. Chaque partie est soutenue par le peuple qui, dans son groupe, partage son sentiment. Lorsqu'elles se sont suffisamment excitées mutuellement pour leur dessein et que les deux parties s'affrontent, l'une cherchant à se venger et l'autre cherchant à se défendre, la guerre éclate. C'est quelque chose de naturel chez les êtres humains. Aucun pays ni aucune race (génération) n'y échappe. La raison de cette vengeance est généralement issue soit de la jalousie et de l'envie, soit de l'agressivité, soit de la ferveur pour Dieu et sa religion, soit de la ferveur pour l'autorité royale et la volonté de fonder un royaume. Le premier type de guerre a généralement lieu entre des tribus voisines et des familles concurrentes. Le second type - la guerre provoquée par l'agressivité - se rencontre généralement chez les peuples sauvages vivant dans le désert, tels que les Arabes, les Turcs, les Turcomans, les Kurdes, et les peuples semblables. Ils doivent leur survie à leurs lances et tirent leurs moyens d'existence en privant les autres peuples de leurs biens. Le troisième type est celui que la loi religieuse appelle "la guerre sainte". Le quatrième type, enfin, est la guerre dynastique contre ceux qui veulent faire sécession et refusent d'obéir. Ce sont les quatre types de guerre. Les deux premières sont injustes et sans loi, les deux autres sont des guerres saintes et justes. Depuis que l'homme existe, la guerre a été menée dans le monde de deux façons. L'une consiste à avancer en formation serrée. L'autre est la technique d'attaque et de repli. L'avance en formation serrée a été la technique de tous les peuples non-arabes pendant toute leur existence. La technique d'attaque et de repli a été celle des Arabes et des Berbères du Maghreb." 

 

Après le XIIIe siècle....

     Du XIIIe au XVIe siècle, de nombreux traités d'armurerie, qui touchent à la tactique et à la stratégie sont écrits en Égypte sous les Mamelouks. Mentionnons les Instructions officielles pour la mobilisation militaire d'IBN AL-MANQUALI (XIVème siècle), qui traite de tous les aspects de la campagne terrestre et aborde brièvement la guerre navale (analysé là encore par Vassilios CHRISTIDES).

    Au Royaume de Grenade, avant de s'effondrer, des auteurs produisent une littérature militaire qui tente de comprendre les mécanismes de l'art de la guerre des chrétiens. Une compilation effectuée à Madrid par Vicente Garcia de la Huerta (Bibliotheca militar espanola, Antonio Pérez y Soto, 1760) met en évidence plusieurs dizaines de manuscrits qui attendent leurs commentateurs : De l'art militaire de Mohamed Ben Abdallah ; De l'art militaire et équestre de Ali Ben Abdalshaman Ben Hazil, un Traité de la bataille anonyme... 

     IBN HODEÏL EL-ANDALUSY (né en 1329) compose en 1362 une compilation sur l'art de la guerre et de la bataille : il recommande de "préférer la peur à l'espérance aveugle", de ne pas sous-estimer l'ennemi, de différer le combat autant que possible, de chercher plutôt à diviser l'ennemi, de recourir au stratagème plutôt qu'au courage. Nous sommes très loin d'un modèle occidental de la guerre. Dans son ouvrage, intitulé L'Ornement des âmes et la devise des habitants d'El-Andalus, il expose l'expérience d'Omar, second Calife, des principes de guerre, et une conduite de la bataille. A propos de cette conduite, nous pouvons lire : "Il en est de l'hostilité et de l'ennemi ce qu'il en est du feu  : si on s'en rend maître au début, il est facile de l'éteindre, mais si on lui laisse le temps de bien prendre, la chose devient difficile et les dommages causés redoublent. Il appartient au jugement ferme du guerrier de ne mépriser aucun ennemi, même humble, de ne point négliger même s'il est vil. L'on méprise le mal qui, souvent, s'accroît. La sagesse de Salomon fils de David a proclamé que la guerre est douce au début, néfaste pour finir : il en est d'elle comme du feu, ce n'est d'abord qu'une étincelle qui devient foyer intense. Lorsque vous combattez, ne soyez donc pas prodigue de votre sang ni de vos forces dès le début de l'affaire, de crainte que, quand elle en sera au paroxysme, vous ne soyez déjà impuissant et rendu de fatigue. N'engagez pas un combat, même si vous êtes sûr de votre vigueur, avant de connaître le moyen de vous en tirer. Celui qui sous-estime son ennemi s'illusionne sur ses propres forces et c'est déjà une faiblesse. L'homme résolu se garde, dans tous les cas, contre une attaque brusquée de son ennemi, s'il est près ; contre une incursion, s'il est loin ; contre une embuscade, s'il se montre ; contre un retour offensif, s'il fuit. On a dit qu'il faut être d'autant plus sur ses gardes envers l'ennemi que l'on compte soi-même plus de forces et de ressources, car le fait d'être fort n'implique pas que l'on puisse négliger le précipice".

 

    Nous manquons de renseignements sur la stratégie persane. Des traités très tardifs nous sont parvenus (mais là aussi un travail de redécouverte de manuscrits et de traduction est en cours). 

En 1080, Qabus IBN ISKANDAR écrit "le livre des conseils", Qabus nameh, qui édicte de véritables principes de la guerre.

Au XIIIème siècle, Mohamed IBN MANSUR FAKHR AL-DIN MOUBARAKSHA compile les règles de la guerre et de la bravoure, Abab al-Harb wa al-Shodjâa, à partir de sources très diverses, musulmanes, indiennes, chinoises... pour le sultan de Dihli. Il recommande l'usage de la ruse, mais décrit aussi des formations tactiques et abord furtivement la stratégie.

 

Une tentative de comprendre l'évolution du monde musulman en matière de stratégie...

    Jean-Paul CHARNAY indique six phases stratégiques dans la stratégie arabo-musulmane. "L'invocation, écrit-il, plus ou moins canonique du jihâd n'a pas toujours assuré les mêmes fonctions ni les mêmes résonances."

Ces six phases correspondent à des états différents de la conquête et du reflux musulmans :

- Stratégie et tactique offensives : "Dès l'origine, la vertu d'enthousiasme (...) avait poussé les Compagnons du Prophète et leurs descendants au rassemblement d'un monde, des Pyrénées à l'Indus. Elle inspire ensuite la création d'une politique tournée vers la conquête et d'un droit tourné vers l'assimilation des structures sociales étrangères. Elle tend à la construction d'un empire (Maurice LOMBARD, L'Islam dans sa première grandeur (VIII-XIes siècles), L'Harmattan, 1970) ;

- Stratégie défensive et tactique offensive : "Dès lors que la fragmentation religieuse en de multiples sectes plus ou moins déviationnistes, le lent déclin du califat abbasside coincé au XIIIe siècle entre les Mongols et les Croisés, l'apparition de plus en plus importante d'éléments non arabes aux postes de direction et dans les armées sont à la fois causes et effets de la stagnation de l'offensive musulmane" ;

- Stratégies impériales et politisation de la guerre : "Certes au Proche-orient les dynasties non arabes (Nubirides, Ayyubides...) ont assuré le succès des Contre-Croisades. Alors l'art de la guerre arabe atteint son apogée : unité de commandement, discipline militaire et religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau des forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le premier calife, Othman, ne parviendra pas à dépasser la guerre de course" ;

- Stratégie et tactique défensives : Le reflux s'amorce au XVIIe siècle, activé par les Habsbourg à l'Ouest, et par les souverains persans safavides à l'Est. "D'où les caractéristiques du jihâd, lors de (cette) phase, la période coloniale. Le pouvoir turc ne peut résister aux invasions de l'Algérie, de la Tunisie, de l'Égypte, de la Libye, puis à la dislocation du proche Orient en 1918 (...). En dépit d'efforts dans le monde musulman tendant à conjuguer l'exaltation religieuse, le combat moderne et le nationalisme, les armées coloniales, occidentales, ne rencontrèrent le plus souvent que des groupes sociaux ennemis dispersés, luttant selon les modes traditionnels de la guerre tribale plus que par la levée en masse révolutionnaire. Elles imposaient un régime politique et poussaient à des compromis radicalement opposés à la notion originelle du jihâd, puisqu'elles instituaient - contrairement à la phase offensive - une domination étrangère, infidèle, sur les terres musulmanes" ;

- Stratégie contre-offensive indirecte et tactique offensive directe : "L'idée de reprise de l'offensive - ou plus exactement, de la libération matérielle et de la purification spirituelle de la terre arabe - demeurait sous-jacente. Les prodromes apparaissent dès la fin de la Première Guerre mondiale, et davantage, semble t-il, par les émeutes urbaines (...) et l'action des militants que par la guerre des paysans (...). Il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que, partie intégrante d'un rééquilibrage planétaire et du jeu politique et économique des grandes puissances, la révolte arabe démontre l'inefficience de la réussite militaires tactique (guerre d'Algérie, expédition de Suez), et que la révolte populaire débouche sur la victoire et l'indépendance des peuples musulmans, de l'Atlantique à l'Indonésie. Mais jamais au cours des guerres d'indépendance, le jihâd ne fut officiellement proclamé." ;

- Phase offensive ? : "Elle résulterait de facteurs complexes et hétérogènes. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'appel au jihâd a été lancé dans un certain nombre de cas (Guerre civile indonésienne, Guerres de 1967 et 1973 contre Israël, invasion soviétique de l'Afghanistan...). Certains groupes extrémistes l'invoquent pour justifier l'exclusion du mauvais gouvernement. Ces appels au jihâd canonique et guerrier rigoureux lancés dans la chaleur et la douleur de l'événement prennent place dans un discours à la fois spirituel et politique, renvoyant au perfectionnement éthique individuel, à l'épaisseur sociologique (mode d'action et de défense) de la notion, et aux politiques et stratégies révolutionnaires."

 

      Jean-Paul CHARNAY toujours, explique que "des siècles durant, les armées arabes durent combiner trois éléments en partie contradictoires : les modes et valeurs de guerre de l'Arabie préislamique, la pulsion justificatrice insufflée par la religion islamique à la guerre des croyants (le jihâd), l'institutionnalisation du soldat." Surtout dans les débuts, mais il reste de ces aspects jusqu'à tardivement, "dans le cadre de structures tribales, dont certaines subsistent aujourd'hui, les sociétés arabes sont des sociétés guerrières à fonction militaire non différenciée. Tout homme capable de porter les armes combat ; les troupes de guerre se constituent selon les clivages entre tribus ou fractions de tribus. En Arabie, les grandes tribus chamelières protègent ou attaquent les caravanes des aristocraties mercantiles dominant les cités-oasis. La razzia bédouine constitue un mode de redistribution des richesses et des femmes, assure la suprématie des nomades sur les cultivateurs. Par la monture (chameaux et chevaux), par la lance, l'arc et l'épée, les partis de guerre pratiquent le grand raid : stratégie de menace lointaine à travers le désert ; surprise tactique ; corps à corps brutal et "poétisé" dans le combat rapproché des "chevaliers-brigands".

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, Bibliothèque stratégique, 2002. Jean-Paul CHARNAY, L'Islam et la guerre, Fayard, 1986. Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984 ; article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988.

On peut trouver dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, sous la direction de Gérard CHALIAND, un certain nombre d'extraits de textes d'auteurs sur la stratégie arabe (AL-MUTTAKI, AL-BKTARI, AL-TABAÎ, INB AL-ATHIR, BAHA AD-IBN SHADDAD, IBN HODDEIL EL-ANDALUSY, IBN KHALDOUN) traduits par Catherine TER SARKISSIAN.

 

STRATEGUS

 

Relu le 18 octobre 2020

 

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 11:19

       Série d'ouvrages édités par Centre Tricontinental et Syllepse, voilà un état des résistances dans ce qu'on appelait avant le Tiers-Monde, de fractions plus ou moins importantes de populations contre des pouvoirs autocratiques et des politiques économiques, pour la plupart imposées par des conglomérats bancaires ou les marchés financiers.

Ces résistances constituent une grande part des conflits déterminants dans ces régions du monde, où persistent d'énormes inégalités économiques et sociales, des problèmes sanitaires et alimentaires importants. Il s'agit-là de points de vue exprimés souvent par des acteurs du Sud, à un moment où "à de rares exceptions près, l'ensemble des pays du Sud ont connu un réveil et une dynamisation de leurs sociétés civiles ces vingt dernières années. L'ouverture, franche ou timide, d'espaces d'expression, les secousses de la mondialisation, la persistance d'inégalités scandaleuses ou de discriminations ancestrales cumulent leurs effets et alimentent les mobilisations." 

   Coordonnée par François POLET, animateur du CETRI (Centre Tricontinental), organisation non-gouvernementale basée à Louvain-la-Neuve, en Belgique, cette série présente depuis 2006 un tableau contrasté des situations, continent par continent, n'hésitant pas à aborder des thèmes transversaux sur des aspects particulièrement dramatiques, comme la crise alimentaire (2009).

Trois convictions président au projet éditorial, comme il l'explique (2008)  :

"- Les mouvements sociaux sont révélateurs des tensions et des aspirations qui travaillent des sociétés dont les asymétries internes historiques, produit de leur trajectoire précoloniale, coloniale puis postcoloniale, sont exacerbées par les politiques économiques qui prévalent depuis une trentaine d'années. A côté d'autres phénomènes (migrations, fondamentalismes, économie informelle...), ils jettent un éclairage sur la face sombre des processus de modernisation en cours au Sud. En d'autres mots, ils nous rappellent que la mondialisation est un jeu gagnants-perdants et que ces derniers ne sont pas distribués uniformément entre les pays et à l'intérieur de ceux-ci.

- A un certain nombre de conditions, ces mouvements constituent de puissants vecteurs de changements sociaux et politiques, dans la mesure où ils permettent à des groupes qui souffrent d'un déficit de représentation politique au sein d'États "importés" de faire exister leurs problèmes sur la scène publique. Tantôt ces changements s'imposent avec beaucoup de visibilité, pensons aux pays d'Amérique latine où de puissants mouvements populaires ont favorisé une ensemble de réformes sociales, économiques et constitutionnelles de grande ampleur, tantôt ils sont plus diffus, plus subtils, mais tout aussi déterminants, en témoignent les modifications dans les conceptions populaires du pouvoir qui font suite aux mobilisations en Guinée, au Burkina Faso ou en Égypte.

- Départissons-nous cependant du biais " mouvementiste"" consistant à parer les mouvements sociaux de toutes les vertus et à tracer une frontière étanche entre ces derniers et la sphère institutionnelle, lieu supposé de tous les dévoiements. Les mouvements populaires ne sont pas nécessairement progressistes, ils adoptent parfois des stratégies corporatrices et sont eux-mêmes souvent le théâtre de luttes d'influence au sein desquelles les ambitions personnelles ou organisationnelles pèsent davantage que le débat stratégique. Car le mouvement social, par  la visibilité et la reconnaissance qu'il offre à ses leaders, est aussi un tremplin de choix pour se lancer dans une carrière politique. Un regard un tant soit peu attentif constatera d'ailleurs que les allers-retours entre le "social" et le "politique", souvent légitimes, sont la règle plus souvent que l'exception."

Le sociologue pointe cette diversité, la multiplication des conflits socio-environnementaux, la criminalisation de la contestation sociale... en Amérique Latine (mouvements populaires face aux partis de gauche), en Afrique (faiblesse chronique des sociétés civiles),  dans le Monde arabe (retours de bâton contre les mobilisations démocratiques), en Asie (multiplication des contestations à la base et régressions démocratiques), avant de mettre en garde contre un certain altermondialisme aux accents souverainistes.

 

    Chaque année, un nouvel État des résistances nous est proposé, avec la volonté constante, tout en restant dans une optique engagée, d'inspiration plutôt marxiste, de prendre du recul par rapport à des enthousiasmes médiatiques ou des jugements hâtifs, qu'ils soient positifs ou négatifs. Cette série de livres, chaque fois de plus de 200 pages aux articles très fortement annotés, à la bibliographie abondante (qui facilite bien des recherches), fait partie d'une collection des Éditions Syllepses, "Alternatives Sud", qui compte également des livres centrés sur des problématiques générales (Évasion fiscale et pauvreté, L'aide européenne, Contre le travail des enfants, Agrocarburants : impacts au Sud?...) ou des régions ou pays (Le brésil de Lula, le "miracle" chinois vu de l'intérieur). 

 

État des résistances dans le Sud, 2007 (décembre 2006), États des résistances dans le Sud 2008, Points de vue du Sud (janvier 2008), État des résistances dans le Sud - 2009 (décembre 2008), Etat des résistances dans le Sud - 2010 Monde arabe (2009), États des résistances dans le Sud Afrique (décembre 2010), Amérique Latine : États des résistances dans le Sud (décembre 2011), Tricontinental/Editions Syllepses

 

Relu le 19 octobre 2020

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 16:38

         Ce traité sur la guérilla, rédigé, tel que les experts ont pu (difficilement) l'établir, entre 963 et 969, fait partie de quelques deux cent cinquante manuscrits parvenus jusqu'à nous qui contiennent des traitées relatifs à la guerre.

Rédigé par ou à l'intention de l'empereur Byzantin Nicéphore PHOCAS (912-969), il témoigne d'un moment de l'ensemble de la stratégie de l'Empire Romain d'Orient pour maintenir son existence face aux multiples ennemis qui l'environnent (stratégie dont traite dans un ouvrage récent, Edward N. LUTTWAK). Entre le Stratégikon de MAURICE (vers 600), les Taktika de LEON VI (vers 900) et le De militaria (vers 1000) établi sous BASILE 2 (mais apparemment initié sous Nicéphore PHOCAS - l'hypothèse que forme Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU est que le même officier aurait rédigé De velitatione et  De militaria), il décrit la stratégie de guérilla mise en place surtout face aux forces armées de l'Islam conquérant, et ceci avant le règne de Nicéphore PHOCAS, qui ne fait que "remémorer" un ensemble de tactiques et de principes qui pourraient être utiles dans le futur. Car déjà lors de son règne, la menace bulgare est bien plus importante que la menace arabe, et c'est déjà une autre forme de stratégie qui est adoptée par lui et par ses successeurs.

    Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU, après leur travail sur ce texte, mettent en outre en garde contre une tendance à établir une logique à partir des documents qui nous sont parvenus. Il vaut mieux sans doute laisser des blancs dans l'histoire de l'Empire byzantin, plutôt que de les combler trop fortement par des quasi-certitudes, qui ne sont souvent que des hypothèses, logiques certes, mais non vérifiées. 

         En tout cas, précédés de traités secondaires, rédigés souvent après la mise en oeuvre des techniques qu'ils décrivent, le Stratégikon de l'empereur MAURICE (539-602, règne de 582 à 602) est devenu à Constantinople le manuel de campagne fondamental, constamment paraphrasé, recopié, résumé et plagié.

Il présente la cavalerie comme la première arme de combat, avec ses archers bien entrainés, devant des fantassins lourdement armés et une infanterie légère, pour combattre les Perses ou les Scythes. Les Taktika de l'empereur LEON VI (866-912, règne de 886 à 912), qui paraphrasent nettement le Stratégikon, soulignent l'importance du "feu grégois", considéré comme un monopole byzantin mais vite adopté par les Arabes dès le début du IXe siècle. LEON VI écrit également un manuel sur la guerre de siège, parmi d'autres qui voient le jour à l'occasion de la reconquête byzantine dans la seconde moitié du Xe siècle.

Le traité sur la guérilla (De velitationne) développe la tactique défensive à mettre en oeuvre dans les régions frontières (c'est la guerre des thèmes - subdivisions administrativo-militaires - à défendre) face aux Arabes : pas de guerre d'usure, mais une défense élastique ayant recours aux embuscades, aux manoeuvres, aux raids, qui impliquent une bonne organisation, un entraînement constant et un commandement soucieux du moral des troupes. Le De militaria, écrit sous Basile II (958-1025, règne de 976 à 1025), se préoccupe des opérations offensives à mener contre les Bulgares, les Petchénègues et les Russes : organisation du camp impérial et des expéditions, passages des couloirs montagneux, attaques des villes fortifiées et ravage des campagnes ennemies.

Entre les taktika de LEON VI et les trois traités attribués à Nicéphore PHOCAS, la filiation est forte alors que l'environnement a profondément changé. Le premier, les Praecepta militaria, connu par sa copie au XIVe siècle, n'est pas intégré dans la volumineuse Tactique. D'après les six chapitre conservés, il porte surtout sur l'armement et les formations de l'infanterie et de la cavalerie, avec une insistance sur la cavalerie cuirassée des "cataphractaires". Les deux autres traités portent sur des sujets opposés et complémentaires.

De velitatione retrace la guerre dans les thèmes frontaliers telle que la menaient les stratèges, avec leurs seules forces le plus souvent, dans les années 940 et 950, avant les grandes campagnes des années 960 qui atteignent les Hamdanides chez eux.

Continuons d'écouter ce que nous en disent Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU : "Sans exclure la concertation entre plusieurs armées thématiques ou l'intervention des tagmata de Constantinople, l'auteur envisage le plus souvent le cas d'un raid arabe de 5 à 6 000 cavaliers franchissant inopinément le Taurus et contre lequel doit s'improviser une défense mobile (embuscades, verrouillage des routes de retour, etc) avec des effectifs équivalents ou inférieurs. Il prend soin de préciser que cette stratégie de guérilla, dont il vante l'efficacité, n'offre qu'un intérêt rétrospectif : les grandes campagnes de reconquête ont commencé. C'est d'elles que nous parle le traité connu sous le titre de De re militari (...). Ces grandes campagnes, qui ne semblent déjà plus une nouveauté, ne font plus qu'une assez faible place à la mobilisation des thèmes, dont est reconnue l'inefficacité, et mettent au premier rang les unités spéciales qui entourent l'empereur (...)."

 

      De velitatione décrit donc une stratégie de guérilla au service d'un Empire.

     Composé de 25 (petits) chapitres qui forme un seul tenant, il commence par une sorte de préambule, qui signale précisément qu'il s'agit de règles tactiques reçues par tradition orale, appliquées en fonction des circonstances, et issues, présentées ainsi, d'un certain apprentissage pratique.

"Ces règles tactiques ont ceci de particulièrement utile qu'elles ont permis à ceux qui les ont adoptées d'accomplir de grands et mémorables exploits avec de petits effectifs ; en effet, ce que l'armée romaine toute entière n'a pas eu la force ou l'audace d'accomplir lorsque les Ciliciens et Hambdas étaient à leur apogée, un seul des meilleurs stratèges (il s'agit du père de Nicéphore PHOCAS, César Bardas PHOCAS... ) l'a parfois réalisé avec la seule armée du thème placée sous son commandement, en abordant l'ennemi avec réflexion et expérience, et en adoptant des dispositions et une stratégie intelligentes." Soucieux de la défense à la fois des deux Empires romains d'Orient et d'Occident, l'auteur signale la rédaction d'un autre traité, à destination de l'Occident.

 

   Les 25 chapitres portent des titres suffisamment évocateurs pour que leur seule mention donne une idée précise du contenu du traité :

- Les postes de guet. A quelle distance ils doivent être les uns des autres. La notion de territoire est très présente dans l'ensemble du traité et c'est un fait relativement récent pour l'Empire qui fonctionnait surtout sur la notion plus floue des marches, qui pouvaient recouvrir de vastes territoires.

- La surveillance sur les routes et les espions.

- L'ennemi faisant mouvement, occuper à l'avance les passages difficiles.

- Se livrer contre l'adversaire à des attaques surprises et affronter l'ennemi quand il rentre chez lui.

- Tenir à l'avance les points d'eau se trouvant dans les défilés.

- La guérilla contre les raids d'une seule traite et l'estimation des effectifs de l'armée ennemie.

- Lorsque le corps expéditionnaire ennemi se rassemble et fait mouvement, autoriser les marchands à se rendre chez l'ennemi et à espionner.

- Rester au contact de l'expédition et la suivre.

- Le raid en mouvement et la manière de le suivre.

- Lorsque les éléments du raid se détachent et que le reste de l'armée suit par derrière.

- Dans les passages escarpés, placer les fantassins de part et d'autre.

- L'ennemi fait une sortie soudaine avant que soient rassemblés les forces romaines.

- Tendre un guet-apens à ceux qu'on appelle les "arpenteurs" à l'emplacement des camps.

- Après avoir fait route ensemble, la cavalerie ennemie se sépare de l'infanterie.

- La sécurité.

- Se séparer du train (Le train est l'ensemble des troupes en mouvement...)

- L'ennemi sillonne nos territoires avec des forces importantes. Comment monter des embuscades.

- Quand le stratège doit mener la guérilla de part et d'autre de l'ennemi.

- Statut, équipement et entraînement de l'armée. Il s'agit là d'un brusque plaidoyer, qui tranche avec une série monotone de recommandations, en faveur du soldat, sur le plan physique et sur le plan moral.

- Si l'ennemi prolonge son agression contre notre territoire, que notre armée attaque le sien. La forme du chapitre est très impérative.

- Le siège d'une place forte.

- L'ennemi détache la moitié ou le tiers de ses troupes.

- Quand l'ennemi fait retraite, verrouiller les passes.

- Le combat de nuit.

- Autre manière de tenir la route, lorsqu'elle comporte, dans la descente, un passage escarpé.

 

     Toujours selon les deux auteurs de l'étude récemment parue sur ce traité sur la guérilla, la hiérarchie des grades et des fonctions, "sans être abolie, compte sans doute moins ici que dans les ouvrages ordinaires de stratégie et de tactique ; mais elle est doublée ou compensée par une autre hiérarchie fondée plus souplement et plus personnellement sur la confiance et l'excellence ; les rapports de l'officier à ses soldats deviennent ceux du "chef" à ses "hommes"." "Les comportements habituels s'en trouvent modifiés, et tout particulièrement le partage, désormais impossible à faire, entre commandement militaire et responsabilité civile." Ils mettent l'accent sur cet aspect social de la guérilla, que l'on retrouve de nos jours dans les sociétés ou régimes politiques issus de la guérilla. Conscient de cette évolution, Nicéphore PHOCAS chercher à institutionnaliser le lien profond qui unit le stratège et le tourmarque à leurs hommes, et voudrait, vieux rêves des chefs de guerre, que la communauté des combattants ne se dissolve pas dans la société civile, mais y garde son organisation et ses privilèges, et devienne en quelque sorte le noyau dur d'une société militarisée. C'est pour cela que le chapitre qui porte sur le Statut, l'équipement et l'entraînement de l'armée revêt une grande importance, à côté des considérations purement techniques des dispositions des troupes par rapport aux mouvements de l'ennemi et en fonction de la conformité du terrain. 

    Ce qui frappe les deux même auteurs, "c'est combien  y est présente la notion de territoire, soit sous couvert (d'un mot) qui désigne la circonscription militaire et administrative dont le stratège a la responsabilité, mais qui finit par être un peu son "pays", soit à travers (un) terme apparemment plus vague (...), évocateur d'un paysage rural, mais qui suppose aussi une cohérence géographique et une solidarité sociale. Ils décrivent la situation qui existe dans une zone poreuse, entre les combattants adversaires, non exempte d'échanges culturels et de parallèles imitations dans divers domaines. Situation parfois stabilisée par des succès militaires répétés d'un des deux camps, parfois déstabilisée par des revirements de situation. A l'intérieur de cette zone, et par capillarité de part et d'autre, dans chacun des territoires ennemis, suivant une distance plus ou moins longue, s'établissent, notamment parce que les combattants y passent une grande partie de leur vie, différentes tribus. "Entre les Byzantins et les Arabes s'intercalent du reste, aussi bien dans le roman que dans l'histoire, des marginaux que l'on combat, ou que l'on utilise" et qui développent de grandes traditions de brigandages.

 

      Ce traité de la guérilla constitue pour nous une sorte de clé pour analyser un certain nombre d'évolution de l'Empire byzantin. L'étude récente d'Edward N. LUTTWAK sur la grande stratégie de cet Empire a pour nous un grand intérêt, surtout après une étude de même nature effectuée pour l'Empire Romain d'Occident, sur la manière dont les grands Empires peuvent survivre longtemps (La grande stratégie de l'Empire Romain, Economica, 1987). Sur la manière dont les hommes envisagent leurs conflits à l'intérieur d'un vaste ensemble lui-même en conflit avec d'autres grandes entités. 

 

Gilbert DAGON et Haralambie MIHAESCU, Le Traité sur la guérilla de l'empereur Nicéphore Phocas, CNRS Éditions, 2011. Sur les 372 pages que comporte leur ouvrage, le traité proprement dit n'en occupe que 87 pages. Nous recommandons ce livre en raison de l'exégèse très récente qu'il représente.... et des nombreuses explications et schémas qui s'y trouvent.

On trouve dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, édité chez Robert Laffont, des extraits du Strategikon, de l'empereur MAURICE, des extraits des Taktica, de l'empereur LEON VI et des extraits du Traité sur la guérilla de Nicéphore PHOCAS.

 

Relu le 10 juin 2020

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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 07:00

       La dénomination en matière de guerre n'est jamais innocente : guerre insurrectionnelle, guerre révolutionnaire, guerre populaire, guerre irrégulière... Ces termes recouvrent non seulement des analyses mais aussi des jugements.

 

D'abord les guerres de la Révolution (française)...

       Pourtant, si nous suivons Pierre DABEZIES, la guerre révolutionnaire "est initialement un simple fait historique : la guerre menée par la Révolution française en Europe durant la dernière décennie du XVIIIe siècle. Guerre de la révolution, disait Jomini, guerre révolutionnaire, écrivait Clausewitz : pour aucun des deux, il ne s'agissait "a priori" d'un nouveau "genre de guerre". Mais, remarque le stratégiste, "la réalité se révèle pourtant, différente. Sans parler même de "l'artillerie Gribeauval" dont les canons, chargés par la culasse, avantagent considérablement les Français, la guerre de la révolution bouleverse à double titre l'art militaire. Par le "nombre" d'abord, par la levée en masse et la proclamation de la patrie en danger, de sorte que le champ de bataille, les évolutions tactiques et les possibilités stratégiques s'en trouvent complètement transformées. Par la "politique" ensuite. Celle-ci, jusque-là, limitait la guerre, réduite, comme le disait le comte de Guibert, à des déploiements lents et solennels, des formations symétriques, des généraux poudrés et des courbettes! Mais voilà qu'elle l'exacerbe désormais!".

C'est dire que sans cette Révolution française, la guerre aurait continué d'être une affaire de règlements de compte entre familles royales ou princières. Pour ceux qui perdent de vue l'Histoire et ses leçons, il faut rappeler que sans la philosophie des Lumières (pour le meilleur et pour le pire), le peuple ne serait qu'un objet des guerres et non un sujet, et de plus le sujet souvent principal! C'est donc la réalité qui force à comprendre la logique entre cette Révolution-là, bien plus fondatrice à bien des égards que la Révolution anglaise qui la précède, mène tout droit à la possibilité des guerres révolutionnaires, qu'elles soient marxistes ou pas (d'ailleurs, en majorité, elles ne le sont pas!).

Plus loin Pierre DABEZIES continue " "Guerre aux châteaux, paix aux chaumières!" Avec le messianisme égalitaire, la guerre dévoile son ressort essentiel que Clausewitz traduit ainsi : "Plus la politique est grandiose et puissante, plus la guerre le sera aussi et pourra atteindre les sommets". D'autant que l'idéologie égalitaire se double d'une violence populaire qui ajoute au choc des armes la subversion ambiante, à la "bataille décisive" les actions indirectes, à la force brute, la résistance armée, phénomènes dont l'auteur de Vom Kriege (De la guerre), hobereau traditionnel pourtant, perçoit parfaitement la portée : "Les événements ont montré, écrit-il, quel facteur immense le coeur et le sentiment d'une nation peuvent représenter (...) La participation du peuple fait entrer celle-ci tout entière dans le jeu (...) La violence primitive de la guerre explose alors de toutes ses forces."

Nous pouvons évoquer, comme le stratégiste, Bonaparte, Hitler et les "communistes", tout en n'adhérant pas complètement à sa manière de voir les choses (se centrant un peu trop précisément sur les événements politico-militaires et en "oubliant" au passage les causes socio-économiques des guerres), mais il a raison de dire, avec Pierre NAVILLE, que les "bons élèves" de la Révolution française, "seront finalement les "Communistes" qui tireront les leçons des erreurs commises au cours des nombreuses insurrections du XIXe siècle, et notamment par la Commune de Paris : erreur d'analyse consistant à ériger l'émeute en détonateur sans lier suffisamment les agitateurs et le peuple (Che Guevara tombera, lui aussi, dans le piège) ; sous-estimation de la force contre-révolutionnaire de l'armée. Pour Lénine et ses émules (remarquons le terme utilisé...), quel est le problème, en définitive? Afin de renverser par la violence l'ordre social existant, il s'agit de parvenir à cette action de force quasi illimitée, à cette sorte d'absolu que Clausewitz a entrevu. certes, la révolution peut très bien s'en passer, comme la technique du coup d'État illustré par Trotski en octobre 1917 l'a montré. il n'en reste pas moins que la guerre peut prolonger la révolution si elle échoue et considérablement la doper. Inversement, l'enracinement et le soutien populaire sont de nature à donner aux combats une ampleur sans pareil. Bref, la "guerre révolutionnaire" c'est l'identification de la guerre et de la révolution, visant, dans une perspective libératrice, la défaite ou la destruction du pouvoir et des forces ennemies par la mobilisation générale des masses et des esprits."

 

Guerre révolutionnaire, guerre populaire....

      Plus ambiguë, la présentation d'André CORVISIER, a tendance à trop faire de rapprochements entre guerre populaire et guerre révolutionnaire et de ne pas mettre suffisamment l'accent sur l'aspect... révolutionnaire du sens et des modalités de la guerre promus par la Révolution française.

Ainsi, pour lui, "la participation active des populations à la guerre est un fait ancien dont on trouve des témoignages à toutes les époques : habitants des villes assiégées, aide féodale. Il fut systématisé pendant la guerre de Cent ans. L'ordonnance de 1357 faisait obligation aux Français (notons le léger anachronisme...) de contribuer à la défense du royaume contre l'envahisseur anglais et les exemples de résistance armée ne manquèrent pas (...). La monarchie d'Ancien Régime répéta souvent ses injonctions aux populations à "courir sus" aux envahisseurs, jusqu'au moment où les progrès du droit des gens et ceux de l'art militaire rendirent ces pratiques plus difficiles à admettre et moins efficaces (en Occident vers la fin du XVIIe siècle). Cependant la Révolution devait proclamer avec la levée en masse la mobilisation de toute la population pour la défense du pays (en fait, il s'agissait, rappelons-le de la défense de la Révolution!). A vrai dire c'est surtout contre des armées françaises que s'exercèrent jusqu'au XIXe siècle ces résistances armées en Europe : Shnapans allemands pendant la guerre de Hollande, et surtout guérilleros pendant la guerre d'Espagne et partisans pendant la guerre de Russie. Naturellement on peut trouver une autre source à la guerre populaire dans les guerres civiles, essentiellement les guerres de religion des XVIe-XVIIes en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas, guerre des Cévennes puis de Vendée, etc., et dans les soulèvements contre un régime jugé étranger et oppressif : Pays-Bas au XVIe siècle, indépendance des États-Unis et des pays d'Amérique Latine, en attendant les guerres de décolonisation."

   L'historien militaire explique l'opposition qui existe entre guerre classique et guerre révolutionnaire. La première confronte des armées constituées au service d'États. la seconde confronte à ces armées des groupes, "qui tendent à s'affranchir des lois de la guerre", dixit les nombreuses condamnations des autorités... étatiques ou religieuses. Il note l'usage plus courant aujourd'hui de "guerre révolutionnaire" au détriment du terme "guerre populaire". Quoi qu'il en soit de la terminologie, selon lui, l'étude de E. MURAISE (introduction à l'histoire militaire, 1964) "peut guider l'analyse".

    Selon ce dernier auteur, peu soupçonné de sympathies... révolutionnaires!, la guerre populaire (révolutionnaire) peut employer les procédés de la guerre directe, mais avec peu de succès. La guerre populaire est plus "naturellement" liée à la guerre indirecte. "Celle-ci a besoin de refuges et l'ultime refuge se trouve dans la complicité des populations. A ce moment il devient impossible de savoir "si le civil est neutre, sympathisant ou adversaire ; il n'y a plus que des suspects". Les Espagnols faisaient le vide et pratiquant la guérilla contre les Français, ont montré le premier exemple systématique des liens entre la guerre populaire et la guerre indirecte.

Il n'y a guère d'exemples de guerre révolutionnaire qui ait réussi par elle-même. la clandestinité obligatoire, la formation de réseaux parallèles devant s'ignorer pour échapper à la répression, amène les combattants à de donner des structures quasi féodales qui parfois émiettent leurs efforts. En outre les succès de la guerre populaire ont souvent été dus en définitive à l'intervention décisive de la guerre directe qu'elle avait préparée." Plaçons ici une petite parenthèse : c'est un peu la description de la transformation de la guérilla en guerre de mouvement faite par les révolutionnaires communistes, qu'ils soient russes, chinois ou vietnamiens... "Or, les forces populaires sont incapables de mener une guerre directe par leurs propres moyens. Pour cela, elles doivent généralement faire appel à une aide étrangère (les insurgés marxistes ou non appelleraient cela la base arrière... ), ce qui risque d'infléchir les buts de la guerre (chose partiellement infirmée dans les cas chinois et vietnamiens... ). Il y a rarement accord entre les résistants de l'intérieur et les résistants réfugiés à l'étranger, encore moins avec les États qui les soutiennent et qui poursuivent des buts personnels. L'échec du débarquement de Quiberon en est l'illustration. Vendéens et émigrés sont incapables de coordonner leur action et les Anglais rembarquent seuls. Pour souder des éléments aussi disparate,  il faut une foi ou une idéologie d'une force exemplaire (exactement ce que nous pensons, que ce soit une idéologie nationaliste ou une idéologie socialiste...).

Il est également nécessaire à un moment ou à un autre d'établir une collaboration étroite entre guerre populaire et guerre directe. E. MURAISE, par l'exemple de la guerre révolutionnaire espagnole aidée par l'Angleterre contre les forces impériales françaises, montre que l'occupant se trouve souvent devant un dilemme : soit se concentrer contre l'État aidant les insurgés et abandonner le pays à la guérilla, soit quadriller le pays contre la guérilla et se livrer aux forces de l'État en question. Cette aide étrangère se manifeste souvent par la constitution de 'sanctuaires" où les clandestins peuvent s'entraîner à l'abri en territoire étranger et refaire leurs forces.

"Quoiqu'il en soit, l'enjeu de la guerre populaire est de conquérir le peuple pour conquérir ou libérer le pays. Si le support populaire n'existe pas ou vient à manquer, les résistants doivent vivre d'exaction et tenter par la terreur d'équilibrer le poids des autorités en place. Ainsi la guerre populaire ou révolutionnaire comporte de part et d'autre deux aspects : militaire et politico-administratif. Dans la lutte contre la guerre populaire, il faut distinguer deux aspect ou deux phases : la conquête et la reconquête ou la pacification. Dans le premier cas la population est traitée en ennemie. dans le second, il convient de la diviser par des mesures sévères à l'égard des hommes pris les armes à la main ou clémentes à l'égard de ceux qui se rallient."

   André CORVISIER fait la conclusion que "la dimension essentielle de la guerre populaire est le temps d'usure morale autant que physique. il rapporte que E. MURAISE croit pouvoir affirmer que la guerre révolutionnaire ne peut durer plus de sept à huit ans. "Acculés au désespoir, il arrive que les partisans tentent une opération directe suicidaire, à moins que leur adversaire se soit fatigué et ait accepté de négocier. Cela explique que, dans le cas de succès insuffisant, les états-majors de la guerre révolutionnaire préfèrent abandonner telle région et ouvrir un front ailleurs, ce qui retarde la décision. On en voit des exemples dans des aires géographiques vastes comme en offre les pays du tiers-Monde. Une dernière constatation : la guerre populaire ou révolutionnaire se révèle plus prodigue en vies humaines que la guerre classique." Devant cette affirmation, nous ne pouvons que rappeler les hécatombes des séries de guerres classiques que représentent les deux dernières guerres mondiales... Bien entendu, si nous nous plaçons dans la trame historique prise en compte dans les exemples choisis par E. MURAISE et André CORVISIER (guerres avant ou pendant les premières années du XIXe siècle) où le coût en vie humaine des guerres a crû énormément depuis, cette argument se défend.

 

Guerre révolutionnaire et guérilla

       Claude DELMAS différencie pour commencer son analyse de la guerre révolutionnaire, celle-ci de la guérilla.

"Bien que toute conception tactique doive tenir compte des sentiments de la population qu'elle utilise ou qu'elle vise, l'élément psychologique permet de marquer le lien entre la guérilla et la guerre révolutionnaire. Les moyens sont à peu près les mêmes - mais, dans la guerre révolutionnaire, l'élément psychologique est à dominance idéologique."  Il s'agit d'une dialectique des contradictions. "Les conflits modernes ne sont ainsi pas ceux de ce monde "dominé par la technique" que certains décrivent, pour l'exalter ou la condamner. Ils sont ceux d'une monde dominé par les passions, d'un monde auquel une idéologie prétend apporter le bonheur par la révolution.

Cette dualité interne des conflits modernes soulève deux séries de problèmes dont on peut, sans exagération, dire qu'ils mettent en jeu l'avenir du monde. Les premiers de ces problèmes concernent le comportement que peuvent adopter les pays démocratiques devant des conflits qui les menacent dans leur existence même puisqu'ils sont, en fait, dirigés contre eux. Ces pays se trouvent dans une situation particulièrement délicate. ils n'ignorent rien des intentions révolutionnaires de ceux des groupements pour qui la référence à l'idéal et aux libertés démocratiques n'est qu'un prétexte à la subversion, mais ils ne peuvent que très difficilement prendre des mesures préventives (...) et ils deviennent ainsi victimes de leur libéralisme, sans pouvoir renoncer à lui. Sauf certaines circonstances, ils doivent attendre le déclenchement des opérations, et lorsque ce déclenchement se produit, ils restent dans un état d'infériorité, d'abord parce qu'il leur est difficile, voire impossible, d'entretenir en temps de paix des formations de partisans préparés à la guerre révolutionnaire, ensuite parce qu'ils ne peuvent riposter efficacement qu'en adoptant certains des procédés de l'adversaire." Contre le soldat-militant, il est difficile de se battre... Nous avons bien entendu reconnu là la présentation de la guerre révolutionnaire de la part d'un stratégiste qui ne possède aucune sympathie pour elle et qui l'assimile purement et simplement à une subversion des valeurs démocratiques... Il a du mal à prendre un certain recul par rapport - c'est vrai qu'il écrit en 1959 - au combat de guerre froide de son époque, et assimile facilement la guerre révolutionnaire de manière générale à une guerre des communistes contre les forces démocratiques...

Toutefois, l'existence même de guérillas et de guerres révolutionnaires non contrôlées par le Komintern (comme celle du Néo-Destour en Tunisie), l'amène à écrire qu' "il y aurait quelque exagération à prétendre que toutes les guerres révolutionnaires sont déclenchées par l'Union Soviétique." Même si 'les conditions de réalisation d'une lutte nationale à caractère révolutionnaire, pour la conquête du pouvoir, ont été codifiées par la doctrine marxiste." Il entend donc énoncer les principes de la guerre révolutionnaire en faisant un "compromis" entre la formule de LIDDEL HART et celle des "thèses léninistes", en reprenant les termes du colonel de CREVE-COEUR dans ses Aperçus sur la stratégie du Viet-Minh : "Pour abattre un ennemi, il faut rompre son équilibre en introduisant dans le domaine des opérations un facteur psychologique ou économique, qui le place en position d'infériorité, avant qu'une attaque puisse être lancée contre lui, avec des chances de succès définitif". 

     Claude DELMAS analyse la guerre révolutionnaire comme venant des modalités des guerres de religion. Que ce soit dans la justification du combat, dans l'organisation de la terreur, dans la formation du soldat-militant, il retrouve dans les guerres révolutionnaires dont il donne des cas concrets, les ingrédients des sanglantes guerres de religion d'autrefois... Constamment, il y a dans le révolutionnaire, un terroriste - et son discours n'est qu'un discours. Que ce soit en milieu urbain ou en milieu rural, l'existence de ce terrorisme doit inciter l'Occident à trouver une riposte globale. Le livre de Claude DELMAS (la guerre révolutionnaire) a dû sans doute être ressenti plus tard un peu trop franchement comme un livre de combat... contre-révolutionnaire, pour qu'il soit difficile de nos jours d'en trouver une réédition...

 

Les guerres irrégulières...

        Beaucoup plus tard (en 2008) que l'auteur précédent, Gérard CHALIAND, dans son analyse des guerres irrégulières, tire les leçons de la guerre révolutionnaire.

Plutôt que de discuter de guerre populaire (trop connoté sans doute) ou de guerre insurrectionnelle (encore plus connoté...), l'auteur cadre le sujet de la guerre révolutionnaire dans l'ensemble plus général des guerres irrégulières, ce qui permet d'aborder dans une continuité spatio-temporelle, à la fois les guérillas, les guerres révolutionnaires et les différents terrorismes. 

   "Les leçons qu'on peut dégager du dernier demi-siècle en en matière de guerre révolutionnaire se ramènent, en définitive, à deux points fondamentaux :

- Les conditions de l'insurrection doivent être aussi mûres que possible ; la situation la plus favorable étant la domination ou l'agression étrangère qui permet de mobiliser les couches les plus larges auteur d'un objectif à la fois national et social. Dans tous les autres cas, les couches dirigeantes doivent être en crise politique aigüe et le mécontentement vif et profond.

- Le plus important dans une guérilla, c'est son infrastructure politique clandestine au sein de la population, relayée par des cadres moyens. D'où vient la possibilité de se développer; c'est là que résident le recrutement, les renseignements, la logistique intérieure. Enfin, l'existence d'un sanctuaire est très importante.

     Certes plusieurs mouvements armés ne doivent pas grand-chose au léninisme, l'OEKA du général Grivas à Chypre, les Mau Mau du Kenya, le FLN algérien. Mais ce serait confondre idéologie et organisation que de ne tenir pour léninistes que les mouvements communistes. Au contraire, très peu de mouvements nationalistes modernes, au cours des trente dernières années, ont pu faire autrement que d'user de l'appareil organisationnel léniniste : organisation politique mobilisatrice, fonction de la propagande dans la lutte, accent porté sur la cohésion à l'échelle nationale, rôle unificateur de l'idéologie, qu'elle soit nationaliste à connotation populiste ou plus radicalement révolutionnaire. Destin imprévu d'une technique forgée pour l'avènement de révolutions prolétariennes internationalistes.

En revanche, l'idéologie issue du marxisme révolutionnaire et véhiculée par le léninisme, la lutte des classes, sera rejetée par de nombreux mouvements de libération nationale où cette lutte parait difficilement acceptable dans le cadre d'un combat commun contre un occupant étranger ; les élites n'étant pas toutes, il s'en faut, collaborationnistes. De surcroît, hors d'Extrême-Orient - où les vietnamiens surent créer des fronts dominés par les communistes -, les tenants du "marxisme-léninisme" comme les mouvements communistes du Moyen-Orient, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la guerre froide sont apparues comme des appendices de l'Union Soviétique."

    C'est ce qui amène le stratégiste à dresser une typologie relativement diversifiée des mouvements armés qui se targuent souvent - dans leur propagande extérieure - de mener des guérillas ou des guerres révolutionnaires populaires.

"Sous le terme de guérilla, commode, mais un peu vague, sont rangées une série d'activités armées très différentes :

- guerre populaire pouvant déboucher sur une victoire populaire ;

- lutte armée de libération nationale ramifiée à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation ville/campagne ;

- guérilla embryonnaire, implantée régionalement et isolée, sans moyen de mettre en crise l'autorité ; pouvant se transformer, avec le temps, en semi-banditisme ;

- action de commandos, lancés d'une frontière voisine ;

- lutte militairement impotente, réduite pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire.

Ces formes de lutte, aux niveaux d'action largement différenciés, ne sont en principe l'apanage d'aucun mouvement idéologique. Cependant, le modèle vietnamien de la guerre populaire aura fasciné, sans pouvoir être imité hors d'Extrême-Orient, sauf en Érythrée et au Sri Lanka, bien des directions au Proche Orient, en Afrique et en Amérique Latine.

Une typologie sommaire des dernières décennies amène à distinguer trois catégories principales :

- les mouvements de libération nationale combattant une puissance coloniale, un agresseur ou un occupant étranger ;

- les luttes révolutionnaires en pays indépendant, fondées sur des revendications sociales ;

- les luttes de mouvements minoritaires, ethniques, religieux ou ethnico-religieux à caractère sécessionniste de façon proclamée ou potentielle, ou à revendications moins ambitieuses.

Ces trois catégories sont nettement différenciées au moins pour ce qui est de leurs chances de réussite. La première ayant le plus de chances de susciter un large appui populaire à l'intérieure du pays et, internationalement, de recueillir des soutiens."

    Dans la premier catégorie, Gérard CHALIAND place les guerres de libération du Viet-nam jusqu'en 1954, d'Indonésie (1945-1949), de Malaisie, des Mau Mau au Kenya (à direction traditionaliste), de l'Union des populations camerounaises (UPC de 1957 à 1960, de l'EOKA chypriote du général Grivas, de l'Agérie, des anciennes colonies portugaises : Guinée-Bissau, Angola, Mozambique. "Dans un contexte plus particulier, mais où intervient l'occupation/agression étrangère et l'aspect national, on peut ranger : le mouvement sioniste en Palestine (1945-1947), le FNL du Sud-Vietnam à partir de l'américanisation de la guerre, le mouvement national palestinien, les mouvements de libération d'Afrique australe : Rhodésie, Nambie, etc. Enfin le Polisario de l'ex-Sahara espagnol.

     Dans la seconde catégorie, il place les luttes d'Amérique Latine, dont les plus importantes ont été : Cuba, Venezuela, Guatemala, Colombie, Uruguay, Salvador, Nicaragua ; en Asie, le Pathet Lao et les Khmers rouges (qui ont suivi des développement liés à la guerre du Vietnam)

     Dans la dernière catégorie, il range le Biafra (plus proche de la guerre classique que de la guérilla), Kurdes d'Irak 1961-1975, Sud-Soudan depuis 1965, où une minorité non musulmane et noire combat une majorité musulmane et arabe. Ces types de luttes sont aujourd'hui plus nombreuses (Kurdes de Turquie, Sri Lanka, etc.)."

 

Contre-insurrections....

   Après un survol historique important, Gérard CHALIAND indique que la contre-insurrection et ses techniques se sont largement perfectionnées au cours des trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale - notamment grâce aux Britanniques, aux Français et aux Américains.

Il est à noter, que maintenant que la très grande majorité des guérillas ou guerres révolutionnaires n'ont plus pour objectif le renversement d'un système socio-économique en tant que tel et que l'analyse marxiste est très minoritaire, et cela est encore plus patent lorsqu'il traite du terrorisme, l'auteur semble prendre parti pour le développement de cette contre-insurrection, sans pourtant l'affirmer pleinement. Il n'échappe pas à l'ambiance générale, instaurée notamment après les attentats du 11 septembre 2002 aux États-Unis. Mais est très loin de se situer dans la même philosophie politique qu'un Claude DELMAS par exemple.

Il dégage les points principaux de ces techniques de contre-insurrection :

- étude de l'organisation des "hiérarchies parallèles" chez l'adversaire ; regroupement des populations afin de mieux les contrôler et de les soustraire en tant que bases d'appui des insurgés;

- analyse des données locales et des couches sociales sur lesquelles s'appuyer; constitution de forces spécialisées, mobiles et agressives ;

- et surtout, techniques, à travers le renseignement (torture), de démantèlement de l'infrastructure politique clandestine par la liquidation de ce que l'adversaire a de plus précieux et de moins aisément remplaçables : ses cadres.

"Une approche plus fine consisterait à déceler les premiers signes de l'implantation d'une organisation insurrectionnelle alors à son stade le plus fragile. Cela n'est pas le souci, dans de nombreux pays, des couches dirigeantes plus préoccupées de profiter, à court terme, de l'état des choses existant que de préparer l'avenir. En tant que stratégie indirecte et technique du faible contre le fort, les guerres irrégulières - guérillas et terrorismes - joueront, dans l'avenir, un rôle majeur".

 

Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, XXe-XXIe siècle, Gallimard, folio actuel, 2008. Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959. André CORVISIER, article Guerre populaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 11 juin 2020

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 07:58

          L'archéologue, officier, aventurier, espion et écrivain britannique, connu surtout pour son dense livre Les Sept Piliers de la Sagesse et pour sa contribution à la guerre contre l'Empire Ottoman pendant la Première Guerre mondiale, sans avoir révolutionné l'art de la guerre ni provoqué un événement subit et déterminant, contribue encore de nos jours à alimenter la réflexion sur les théories et pratiques de la guérilla. Il reste l'un des officiers les plus influents dans le développement d'une doctrine insurrectionnelle au XXe siècle.

Doté d'une solide réputation d'archéologue (sa thèse sur L'influence des croisades sur l'architecture militaire européenne à la fin du XIIe siècle, publiée en 1909 est une référence), il utilise en 1916 cette couverture pour enquêter à la demande des services de renseignement de son pays, sur la réalité de la révolte arabe contre l'occupant ottoman. Il relate dans Guérilla dans le désert (1920) et dans Les Sept Piliers de la Sagesse (1922), cette expérience et sa contribution à l'organisation d'une guérilla efficace.

Loin d'être cantonné dans une vision de technique militaire, et d'ailleurs mû par elle, il possède une véritable vision de l'avenir du Proche Orient (reflétée dans L'orient en mutation, écrit en 1920) qui l'amène à prendre des initiatives en dehors des vues du gouvernement de Londres. Très proche des arabes, il combat vainement à la Conférence de la paix de 1919, les accords Sykes-Picot de partage du Moyen-Orient entre les empires anglais et français. Déçu par la politique anglaise, il met fin en 1922 à sa carrière de conseiller politique pour les affaires proche-orientales pour s'engager dans la Royal Air force, expérience qu'il rapporte dans La Matrice (1923). Il quitte à regret l'armée en 1935. Il laisse des écrits très techniques qui appellent à une réforme dans l'aviation, qu'il obtient, et qui ne serait pas étrangère à la victoire anglaise dans la bataille d'Angleterre de 1940.

    Influencé par des lectures longues des auteurs en stratégie militaire comme CLAUSEWITZ ou JOMINI, mais sceptique sur les applications de la doctrine militaire en vigueur (sous l'impulsion notamment du Maréchal FOCH) qui préconise front contre front et qui régit l'évolution des batailles sur les fronts européens, il cherche plutôt son inspiration du côté des oeuvres de Pierre Joseph de BOURCET (1700-1780), auteur en 1760 de Principes de la guerre en montagne, de GUIBERT et surtout de Maurice de SAXE. Le général GIAP, dans l'organisation de la guerre révolutionnaire vietnamienne, est influencé fortement par les écrits de Thomas Edward LAWRENCE. Lequel est le seul Européen, avec le général allemand Von LETTOW-VORBECK, invaincu au Tanganyika, pendant 3 ans à la tête de troupes réduites à plus de 120 000 Britanniques et Alliés, à penser la guérilla.

Ses talents littéraires font de Les Sept Piliers de la Sagesse un monument dans le genre du récit. Il traduit l'Odyssée d'Homère en anglais, traduction encore utilisée de nos jours et un roman français peu connu d'Adrien Le CORBEAU, Le Gigantesque (1924).

 

Guérilla dans le désert

       Guérilla dans le désert (1920) écrit pour The Army Quarterly; est publié sous le titre de "L'évolution d'une révolte". Il y présente ses conceptions de la petite guerre.

"La guerre arabe (...) était simple et individuelle. Chacun servait au combat et était autonome. Il n'y avait ni ligne de communications ni unité de travailleurs. Il semblait que dans ce type de guerre plein de souplesse, la contribution des individus devait être au moins égale au produit d'un système complexe d'une force équivalente ; cette guerre devait certainement s'adapter plus facilement. au mode de vie tribal, étant acquises la souplesse et la compréhension de la part des officiers. Heureusement, presque chaque jeune Anglais possède en lui les racines de l'excentricité. Mais on n'en trouvait là qu'une poignée, pas plus d'un pour mille Arabes. Une proportion plus grande aurait créé des frictions, tout simplement parce que c'étaient des corps étrangers (...) dans l'huître. Et ceux qui étaient présents dominaient par l'influence et les conseils, par la supériorité de leurs connaissances et non comme représentant d'une autorité étrangère. Il était néanmoins d'usage courant de ne pas employer sur la ligne de feu de grands effectifs que l'adoption d'un système simple rendait théoriquement possible. Au contraire, on les employait de façon successive, car autrement l'attaque aurait pris trop d'ampleur. Il faut être libéral dans le champ d'action accordé aux guérilleros. dans la guerre irrégulière, lorsque deux hommes sont ensemble, l'un des deux ne sert à rien. La tension morale de l'action isolée rend cette simple forme de guerre très éprouvante pour l'individu et exige de lui initiative particulière, endurance et enthousiasme. Ici, l'idéal était que l'action consistât en une série de combats singuliers afin de faire de l'armée une alliance harmonieuse de commandants en chef. La valeur de cette armée arabe dépendait entièrement de la qualité et non de la quantité. Chacun devait garder son sang-froid, car une excitation sanguinaire aurait altéré son savoir-faire, et sa victoire dépendait de l'emploi exacte de la vitesse, de la dissimulation et de la justesse du tir. La guerre de guérilla est bien plus intellectuelle qu'une charge à la baïonnette." 

Avant d'en arriver là, à une armée arabe efficace sur le plan de la guérilla, LAWRENCE doit convaincre les leaders arabes (dont Fayçal ibn Hussein) de coordonner les efforts des différents guérilleros, de mettre en place une certaine discipline , et de choisir des objectifs réellement stratégiques (comme la seule et longue ligne de chemin de fer reliant le centre des forces ottomanes à Médine). 

"Par une soigneuse persévérance, tenue strictement dans la limite de ses forces et en suivant l'esprit de ces théories, l'armée arabe fut finalement en mesure de réduire les Turcs à l'impuissance, et la victoire totale semblait en vue lorsque la vaste offensive du général Allenby en Palestine jeta les principales forces ennemies en pleine confusion et mit immédiatement fin à la guerre turque. La trop grande dimension de cette offensive priva la révolte arabe de l'occasion de poursuivre jusqu'au bout la maxime du maréchal de Saxe selon qui une guerre peut être remportée sans livrer bataille. Mais on peut au moins dire que ceux qui dirigèrent celle-là, travaillèrent à la lumière de cette maxime pendant deux ans, et ce fut efficace. C'est un argument pratique que l'on ne peut complètement tourner en dérision. L'expérience, bien qu'elle ne fût pas complète, renforça cette croyance que la guerre irrégulière ou rébellion pouvait s'avérer être une science exacte et un succès inévitable à condition que certains facteurs fussent réunis et qu'elle fût menée selon certains principes. Voilà la thèse : la rébellion doit avoir une base inattaquable, un lieu à l'abri non seulement d'une attaque mais de la crainte d'une attaque : une base comme la révolte arabe en avait dans les ports de mer Rouge, dans le désert ou dans l'esprit des hommes qui y souscrivaient. Elle doit avoir un adversaire étranger à l'équipement perfectionné, qui se présente sous la forme d'une armée d'occupation disciplinée, trop petite pour satisfaire à la règle du rapport effectif-superficie, trop réduite pour adapter le nombre à l'espace, en vue de dominer toute la zone de façon efficace à partir de postes fortifiés. Elle doit s'appuyer sur une population amie, non pas activement amie, mais assez sympathisante pour ne pas informer l'ennemi des mouvements des rebelles. Une rébellion peut être menée par deux pour cent d'éléments actifs et quatre-vingt-dix-huit pour cent de sympathisants passifs. Les quelques rebelles actifs doivent posséder des qualités de vitesse et d'endurance, d'ubiquité et l'indépendance technique nécessaire pour détruire ou paralyser les communications ennemies, car la guerre irrégulière correspond assez bien à la définition que Willisen donne de la stratégie : c'est "l'étude de la communication" dans sa force extrême d'attaque là où l'ennemi ne se trouve pas. En bref, à condition que soient donnés mobilité, sécurité (sous la forme d'objectifs soustraits à l'ennemi), temps et doctrine (l'idée de s'attirer la sympathie de tous), la victoire appartiendra aux insurgés car les facteurs algébriques sont en fin de compte décisifs, et contre eux, la perfection des moyens et la lutte morale restent vaines."

L'auteur expose ses conceptions concernant la petite guerre également dans l'édition de 1926 de l'Encyclopedia Britannica à la rubrique "Guérilla" sous le titre de "La science de la guérilla". Plusieurs autres écrits portent sur la guérilla, tels les trois lettres de l'auteur adressée l'une au colonel - par la suite Maréchal Wavel (1923), l'autre à Basil H. LIDDELL-HART, Général et historien militaire auteur d'oeuvres sur la stratégie indirecte, et l'autre encore sur la Russie bolchevique et ses chances de peser dans l'avenir de l'Asie (1927) écrite pendant qu'il se trouve en garnison aux Indes. (Guérilla dans le désert 1916-1918, suivi de l'Orient en mutation et de ces trois lettres, Présentation de Gérard CHALIAND, Editions Complexe, 1992).

 

       L'Orient en mutation (1920), publié d'abord sous le titre de "Oriental Assembly", essai stratégique sur le Moyen-Orient montre la perspective d'ensemble qui guide les actions de T E LAWRENCE.

 

Les Sept Piliers de la Sagesse

       Les Sept Piliers de la Sagesse (Seven Pillars of Wisdom), de 1922, ne constitue pas, prévient l'auteur lui-même, l'histoire du mouvement arabe, "mais de la part que j'y pris".

"J'entendais créer une nouvelle nation, restaurer une influence perdue, donner à vingt millions de Sémites les fondations sur quoi construire un palais inspiré, le palais de rêve de leurs idées nationales. Un but si élevé en appelait à la noblesse innée de leur esprit et leur faisait la part belle dans les événements : mais lorsque nous l'emportâmes, on m'accusa d'avoir compromis les redevances du pétrole britannique en Mésopotamie et ruiné la politique coloniale française au Levant." T. E. LAWRENCE entend justifier son option et reste fier de ses "trente combats où pas une goutte du sang des nôtre ne fut versé. Toutes nos provinces sujettes ne valaient pas, pour moi, la mort d'un seul Anglais". Le Cabinet poussa les arabes à se battre pour les Britanniques en leur promettant qu'ils seraient ensuite autonomes et c'est avec une pointe de regret qu'il termine son Introduction, sorte de chapitre non inclus dans les éditions. Que s'il avait été complètement honnête, il aurait vu la duplicité du gouvernement britannique et demandé aux Arabes de rester chez eux. Ce manquement personnel à la parole donnée justifie pour lui le refus de toute récompense. Il termine par, "Dans ce livre aussi, pour la dernière fois, j'entends être seul juge de ce que je dois dire", réaffirmant son esprit d'indépendance.

    Le livre se partage en 121 courtes parties dont l'organisation est décrite dans un "Tableau synoptique" au début de l'ouvrage, étant donné qu'il s'agit bien d'un seul récit, celui de "ses" campagnes en Arabie.

Une Introduction, Base de la révolte, regroupe les 7 premiers chapitres, le Livre 1 (Mon premier contact avec l'Arabie, (Découverte de Fayçal)) les chapitres VIII à XVI, le Livre 2, Première avancée de Fayçal vers le Nord, les chapitres XVII à XXVII, le livre 3, Concentration contre le chemin de fer de Médine, les chapitres XXVIII à XXXVIII, le livre 4, L'expédition contre Akaba, les chapitres XXXIX à LIV, le livre 5, Utilisation de la nouvelle base, les chapitres LV à LXVIII, le livre 6, Echec du raid sur les ponts, les chapitres LXIX à LXXXI, le livre 7, une campagne d'hiver, les chapitres LXXXII à XCI, le livre 8, L'orthodoxie entre en jeu, les chapitres XCII à XCVII, le livre 9, Manoeuvres avant le coup final, les chapitres XCVIII à CVI, le livre 10, Libération de Damas, les chapitres CVII à CXXII. Un épilogue raconte "Pourquoi la prise de Damas mit fin à mes efforts de Syrie".

Ce découpage permet de voir la progression du récit d'une véritable épopée qui en fait aussi un monument de la littérature. Ouvrage d'art de la guerre, Les Sept Piliers de la Sagesse, montre la mise en pratique précise de ce qui déjà est exposé dans Guérilla dans le désert.

   C'est surtout au chapitre XXXIII que réside la description la plus forte des conceptions de l'espion anglais.

"Comme je l'ai montré, je n'étais que trop libre de mener la campagne à mon gré, car je manquais de pratique. Je n'ignorais pas les ouvrages essentiels de théorie militaire, mes curiosités d'Oxford m'ayant fait passer de Napolèon à Clausewitz et à son école, puis à Caemmerer et de Moltke, sans oublier les derniers travaux des Français. Tous ces auteurs m'avaient paru ne voir qu'un côté de la question ; après avoir parcouru Jomini et Willisen, j'ai enfin trouvé des principes plus larges dans le Maréchal de Saxe, Guibert et le XVIIIème siècle. Clausewitz, cependant, les dominait tous de si haut, d'un point de vue intellectuel, et la logique de son livre était si fascinante, qu'inconsciemment j'avais accepté ses conclusions, jusqu'au moment où une étude comparée de Kuhne et de Foch me laissa dégoûté des soldats, fatigué de leur gloire officielle, et plus exigeant que jamais à l'égard de leurs lumières. Je n'avais cessé, en tout cas, de porter à l'art militaire un intérêt purement abstrait, et de considérer la théorie et la philosophie de la guerre d'un point de vue métaphysique" Sur le terrain, évidemment, les questions deviennent très concrètes en "particulier cet assommant problème de Médine".

Alors qu'il souffre d'une dysenterie, il s'interroge sur l'objectif que cette ville représente, étant donné le traditionnel but de la guerre, la destruction des forces armées de l'ennemi par le moyen unique de la bataille. Or sa méditation aboutit au fait que "nous avions déjà gagné la guerre du Hedjaz!" (depuis la prise d'El Ouedj). "Certes, j'avais établi de confortables prémisses, mais il restait encore à trouver pour la guerre une autre fin et d'autres moyens. car notre guerre semblait ne ressembler en rien au rituel dont Foch était le grand prêtre. Je me remémorai sa doctrine pour mieux voir la différence entre lui et nous. Dans sa guerre moderne - qu'il appelait la guerre absolue - deux nations professant des philosophies incompatibles mettaient leurs doctrines à l'épreuve de la force. Philosophiquement, c'était idiot ; car on ne peut discuter d'opinions, mais les convictions ne sont guéries qu'à coups de fusils; la lutte ne cesserait donc qu'au moment où les fidèles d'une doctrine immatérielle n'auraient plus aucune défense à opposer aux fidèles de l'autre. La guerre de Foch apparaissaient ainsi comme la transposition au XXe siècle des guerres de religion, dont la conclusion logique était la destruction complète d'une croyance, et dont tous les protagonistes pensaient que le Jugement de Dieu prévaudrait à la fin. Ceci pouvait encore aller pour la France et l'Allemagne; mais l'attitude anglaise n'était nullement représentée par cette théorie. (...) Foch, en vérité, avait démoli sa propre argumentation en faisant dépendre sa guerre du service militaire généralisé et en la déclarant impossible avec des armées professionnelles. Or, la vieille armée professionnelle demeurait l'idéal britannique, et sa façon de faire la guerre, l'ambition de tous nos troupiers. Ainsi, la guerre de Foch m'apparaissait comme une "variété exterminatrice" (on l'eût appelée tout aussi bien la guerre-meurtre) pas plus absolue que bien d'autres variétés possibles. (...)"

Pourquoi Fayçal et les Arabes voulait-il combattre les Turcs? Pour les expulser de leurs terres. Du coup, la question suivante tombe sous le sens : "Comment les Turcs vont-ils défendre tout ce vaste territoire? Combien d'hommes sont-ils nécessaires pour les en empêcher. Un point de vue algébrique, tenant compte de tous les avantages matériels des insurgés, le climat, le chemin de fer, le désert, les armes techniques, lié à un point de vue biologique, la manière de combattre des Arabes, lié encore à un point de vue psychologique, la propagande, "science des sentiments", "presque une éthique", mène à la conclusion logique, qui apparaît clairement à la sortie de sa dysenterie : toute bataille est inutile et nuisible. Il suffit d'employer 2% de combattants dans une population amie, pour figer l'ennemi dans les postes qu'il occupe, leur équipement technique étant suffisant pour paralyser les communications de l'ennemi.

"Une province serait gagnée quand nous aurions appris à ses habitants à mourir pour notre idéal de liberté : la présence ou l'absence de l'ennemi était secondaire. La victoire finale semblait certaine si la guerre durait assez pour nous permettre d'exploiter notre méthode."

 

    L'ensemble de ses écrits sur la guérilla, ses deux livres principaux et ses multiples notes établies à l'intention de sa hiérarchie, continue d'inspirer de nombreux théoriciens et praticiens de la guérilla et de la guerre révolutionnaire. Ainsi le futur général GIAP, que rencontre en 1946, le général français SALAN, considère Les Sept Piliers de la Sagesse comme son "évangile de combat". Passée une courte période de glorification après sa mort en 1935, son oeuvre est relativement dénigrée par les officiers (et les officiels) français, qui considèrent la Grande Bretagne comme la grande rivale, et ce jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, très tôt dans les pays anglo-saxons, elle est considérée de manière très sérieuse, notamment par LIDDEL HART, par ailleurs auteur d'une biographie sur LAWRENCE, qui en tient compte dans l'élaboration de son système de stratégie indirecte. Il reste l'un des officiers les plus influents dans le développement d'une doctrine insurrectionnelle au XXe siècle. 

 

 

Thomas Edward LAWRENCE, Les Sept Piliers de la Sagesse, Petite Bibliothèque Payot, 2002. Réédition du texte de 1936. Traduction de l'anglais par Charles MAURON ; Guérilla dans le Désert, 1916-1918, suivi de L'Orient en mutation, Editions Complexe, 1992. Présentation de Gérard CHALIAND. On trouve par ailleurs le textes de Guérilla dans le désert, dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. On peut consulter aussi Les Textes essentiels de T. E. LAWRENCE, rassemblés par René ETIEMBLE et Yassu GAUCIERE, Editions Gallimard, collection Idées littérature, 1981.

 

Robert MANTRAN, Un personnage complexe et ETIEMBLE, l'auteur d'une épopée moderne, Article LAWRENCE, dans Encyclopedia Universalis, 2004. Frédéric ENCEL, article Thomas Edward LAWRENCE, dans L'art de la guerre par l'exemple, Stratèges et batailles, Flammarion, collection Champs, 2000.

 

Relu le 12 juin 2020

 

 

 

 

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 07:27

         De même que les communistes chinois adoptèrent une stratégie de guerre révolutionnaire propre aux conditions spécifiques de l'immense pays qu'est la Chine, les communistes vietnamiens, HO CHI MINH et VO NGUYEN GIAP à leur tête, menèrent contre le colonialisme français, puis contre l'impérialisme américain, une guerre avec des caractéristiques adaptées à un pays féodal et à la géographie en archipel. 

Comme l'écrit le général GIAP, "La guerre populaire de longue durée au Vietnam exigeait (...) des formes de combat appropriées : appropriées à la nature révolutionnaire de la guerre comme au rapport des forces d'alors accusant une nette supériorité de l'ennemi, aux bases matérielles et techniques encore très faibles de l'Armée populaire. Cette forme de combat adaptée, c'était la guérilla. On peut dire que la guerre de libération du peuple vietnamien fut une longue et vaste guérilla allant du simple au complexe pour aboutir à la guerre de mouvement dans les dernières années de la Résistance."

  Prenant exemple sur la guerre révolutionnaire chinoise et en liaison avec l'évolution politico-militaire de la révolution chinoise, les communistes vietnamiens appliquent les conceptions de MAO ZEDONG pour la première fois hors de Chine. Les premières insurrections, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, sont écrasées et les insurgés doivent se replier. Mais les opérations de bouclage et de ratissage de l'armée française ne débouchent sur aucun résultat tangible. L'organisation des populations à la façon chinoise, par constitution de forces armées à "trois étages", locale, régionale et nationale est menée en même temps que la mobilisation. La victoire des communistes chinois en 1949 permet aux insurgés de s'adosser au sanctuaire chinois, le Viet-minh, l'organisation para-militaire vietnamienne, étant alors ravitaillé constamment en matériels et subsistances. Les troupes françaises s'opposent aux forces vietnamiennes composées de manière semi-classique qui s'efforcent prendre le contrôle de zones fluviales stratégiques. Elles leur font subir de très lourdes pertes, mais les contre-offensives françaises pour réoccuper le territoire conquis par les maquisards échouent également. Pour s'opposer à une tentative de déportation du Viet-minh vers le Laos, les troupes françaises mettent en place un réseau de camps retranchés, mais l'éloignement qui les sépare tous en moyenne de 300 kilomètres les condamne à ne pouvoir être reliés que par voie aérienne. Les forces française, retranchées à Dien Bien Phu, sont finalement étranglées. La première guerre d'Indochine (1946-1954) est la première des grandes guerres de décolonisation. (Gérard CHALIAND).

     Le général GIAP décrit la guérilla qu'il dirige : "La guérilla est la guerre des masses populaires d'un pays économiquement arriéré se dressant contre une armée d'agression puissamment équipée et bien entraînée. L'ennemi est-il fort, on l'évite ; est-il faible, on l'attaque ; à son armement moderne, on oppose un héroïsme sans bornes pour vaincre, soit en harcelant, soit en anéantissant l'adversaire suivant les circonstances et en combinant les opérations militaires avec l'action politique et économique ; pas de ligne de démarcation fixe, le front étant partout où se trouve l'adversaire. Concentration des troupes pour réaliser une supériorité écrasante sur l'ennemi là où il se trouve assez découvert, afin de détruire ses forces vives ; initiative, souplesse, rapidité, surprise, promptitude dans l'attaque et le repli. tant que le rapport stratégique des forces reste défavorable, résolument regrouper les troupes pour obtenir une supériorité absolue dans le combat en un point donné, pendant un temps donné. Par de petites victoires, user peu à peu les forces de l'ennemi, et du même coup, entretenir et accroître les nôtres. Dans ces conditions concrètes, il s'avère absolument nécessaire de ne pas perdre de vue que l'objectif principal des combats est la destruction des forces vives de l'adversaire et qu'il faut en conséquence éviter des pertes en cherchant à conserver à tout prix le terrain. Et cela à seule fin de récupérer par la suite les territoires occupés et de libérer totalement le pays.

Dans la guerre de libération du Vietnam, la guérilla se généralisa dans toutes les régions temporairement occupées par l'ennemi. Chaque habitant fut un soldat, chaque village une forteresse, chaque cellule du Parti, chaque Comité administratif de commune un état-major. Le peuple tout entier participait à la lutte armée, combattant, selon les principes de la guérilla, en petits paquets, mais toujours suivant une seule et même ligne, suivant les mêmes directives, celles du Comité central du Parti et du Gouvernement. A la différence de nombreux autres pays qui menèrent des guerres révolutionnaires, le Vietnam, dans les premières années de sa lutte, ne livra pas et ne pouvait livrer de bataille rangée. Il dut s'en tenir à la guérilla. Au prix de mille difficultés et de sacrifices sans nombre, cette guérilla alla en se développant progressivement pour aboutir à une forme de guerre de mouvement qui prenait chaque jour plus d'envergure et qui, tout en conservant certaines caractéristiques de la guérilla, comportait déjà des campagnes en règle avec une part de plus en plus grande d'attaques de positions fortifiées. Partant de petits engagements de l'effectif d'une section ou d'une compagnie pour anéantir quelques hommes ou un groupe ennemis, notre armée passa par la suite à des combats plus importants avec le bataillon ou le régiment pour tailler en pièces une ou plusieurs compagnies adverses ; elle en vint finalement à des campagnes toujours plus grandes mettant en oeuvre plusieurs régiment, puis plusieurs divisions, pour aboutir à Dien Bien Phu où le Corps expéditionnaire français perdit 16 000 hommes de ses unités d'élite. C'est ce processus de développement qui a permis à notre armée de progresser d'un pas sûr sur le chemin de la victoire."

 

            Beaucoup plus que la guerre révolutionnaire chinoise, cette première guerre d'Indochine suscite une considérable littérature d'analyses stratégiques de la part notamment des stratégistes et des responsables militaires des pays occidentaux, et notamment de France et des États-Unis.

Ainsi Jacques HOGARD en France (La guerre révolutionnaire, revue de défense nationale, décembre 1956-janvier 1957) ou encore le colonel LACHEROY (La campagne d'Indochine, une leçon de guerre révolutionnaire, CMISOM) et Robert THOMPSON aux États-Unis (Defeating Communist Insurgency, London, 1966), se mettent à étudier les théories des leaders et les opérations militaires sur le terrain afin de dégager des principes de contre-insurrection. Nombreuses sont les voix, comme celle de Robert THOMPSON, qui insistent sur le nature politique de l'insurrection, au lieu d'attribuer les troubles à des bandits ou à des terroristes n'ayant d'autre projet que de semer le désordre (dans une perception d'opérations de police dans des territoires considérés comme français...). Leur approche est inspirée non seulement par les événements vietnamiens, mais aussi par d'autres insurrections anti-coloniales qui se multiplient alors.

     Cette approche met l'accent bien évidemment sur les côtés peu reluisants des méthodes d'endoctrinement (utilisées par les communistes) des populations et des techniques de renseignement utilisant la délation. Il s'agit, pour les forces occidentales, après avoir bien pris la mesure de la stratégie utilisée, de mettre sur pied des méthodes efficaces, par exemple des regroupement de populations en "zones protégées" et d'effectuer un travail de propagande inverse à la hauteur...

Claude DELMAS se fait l'écho de cette manière de percevoir les choses, bien éloignée bien entendu de la présentation des partis communistes : "La guerre révolutionnaire apparaît ainsi dominée par deux facteurs : la conquête de la population et la conviction idéologique. Et elle apparaît par là-même rigoureusement incompatible avec les principes, les formes et les objectifs de la démocratie". Pour de nombreux commentateurs qui s'intéressent particulièrement aux formes de cette guerre révolutionnaire, le "communisme" est bien entendu un adversaire à la fois politique et militaire. 

 

          Dans la première guerre d'Indochine, comme dans la seconde, qui débute avec l'intervention américaine (1954-1973), les tactiques de guérilla furent utilisées de manière méthodique.

"Pour nous, écrit NGUYN VAN TIEU, qui a participé aux deux guerres indochinoises, la guerre révolutionnaire, c'est la guerre du peuple, c'est-à-dire que le rôle de la population n'est pas seulement important, il est fondamental." Tout l'effort porte, alors qu'en 1954-1959, le régime de Diem contrôle la ville, sur la connaissance de la mosaïque religieuse et ethnique de la paysannerie, sur son encadrement. "Depuis le 20 décembre 1960, écrit-il plus loin, c'est le Front qui dirige la lutte, mais auparavant ce sont les paysans qui l'ont déclenchée."  (Partisans, Maspéro, numéro spécial sur le Vietnam, 1968).

Pour expliquer pourquoi le Nord-Vietnam tient toujours en 1968, Gérard CHALIAND constate l'existence de multiples réseaux de villages autonomes qui s'activent entre autres autour de travaux hydrauliques. "Le régime n'a pas détruit la structure villageoise, sa cohésion, sa solidarité ; il l'a épurée de ses contradictions internes les plus marquées (notables, propriétaires). La commune a servi de point de départ direct à la coopérative ; le parti des travailleurs a eu la clairvoyance de ne pas chercher à créer des coopératives géantes groupant des dizaines de villages, en brisant leur structure, en bouleversant leur cohésion et leur sécurité de groupe. (...) (...) l'autonomie de gestion de la coopérative du village subsiste dans une large mesure et a été renforcée par les conditions imposées par l'escalade (de la guerre, des bombardements massifs)."  Au Sud-Vietnam, malgré l'augmentation des effectifs des forces d'intervention américaine, le FLN continue de s'implanter. Jusqu'à la victoire des forces communistes en 1973, les mêmes tactiques que pendant la première guerre indochinoise font leurs preuves.

 

Gérard CHALIAND, Guérillas, Du Vietnam à l'Irak, Hachette Littératures, 2008. Les guerres irrégulières, XX-XXIe siècle, Gallimard, 2008 ; Le nouvel art de la guerre, L'Archipel, 2008; Général V. N. GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, François Maspéro, Petite collection maspero, 1972 ; Guerre de libération, politique, stratégie, tactique, Éditions sociales, 1970. Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959.

 

STRATEGUS

 

Relu le 13 juin 2020

 

 

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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 07:12

      C'est véritablement avec l'action des communistes chinois, MAO ZEDONG en tête, que la guérilla, tactique militaire visant à harceler un adversaire plus puissant, se transforme en guerre révolutionnaire. Une fois la révolution russe achevée et la guerre civile gagnée sur le territoire de l'Union Soviétique, on passe plus ou moins directement de ses tactiques de guérilla à un type d'organisation armée classique, quitte à y revenir si les circonstances l'exigent. Par contre, l'originalité de l'action du Parti Communiste chinois est de se greffer très vite sur le mécontentement puis le mouvement de paysans, en tant que parti de masse et avant-garde politique, pour organiser et entraîner le prolétariat à mobiliser et encadrer la paysannerie. Celui-ci entend porter, après avoir lutter contre un Parti nationaliste pratiquant une lutte armée plus classique, le nationalisme que l'agression et l'occupation japonaises rendent particulièrement vivace dans une paysannerie jusque-là isolée dans son régionalisme. Ce modèle est repris avec succès ensuite par le Viet-minh, qui profite de l'occupation japonaise pour s'organiser, encadrer la paysannerie vietnamienne en mobilisant celle-ci contre le colonialisme français. (Gérard CHALIAND). 

 

        Cette guerre révolutionnaire est une guerre prolongée, une guerre flexible également, capable de s'en prendre, du moins en théorie, aussi bien à un pouvoir honni ou à un occupant détesté qu'à l'échelle globale au monde capitaliste, noyauté, rompu, victime de contradictions exacerbées, soumis à une subversion généralisée. Cette guerre est par essence populaire, menée par le peuple, pour le peuple, puisqu'elle vise moins à écraser l'adversaire qu'à lui enlever son magistère, le priver de ses assises, le vider de sa substance, en dressant contre lui ses propres administrés. Rationalisée, par exemple dans les Écrits militaires de MAO ZEDONG, la guerre révolutionnaire s'articule autour de quelques points forts, l'organisation, l'idéologie et la propagande, enfin le peuple en armes, auxquels s'ajoutent d'autres facteurs, parfois décisifs, comme l'aide matérielle extérieure, et plus largement, le soutien international. De même, joue de manière importante, même si elle apparaît un peu trop magnifiée par la propagande officielle surtout après la prise du pouvoir, la qualité des dirigeants, par exemple celle de MAO ZEDONG ou CHOU EN LAI. 

    

 Pierre DABEZIES résume cette conception et cette pratique :

"Le "Parti" maître de la doctrine, de la mobilisation et de l'action est évidemment au centre du dispositif, mais il se démultiplie en donnant naissance, tout d'abord, à une organisation politico-militaire et politico-administrative, qui, à chaque échelon, encadre la lutte : implantation, sûreté, liaison campagnes-villes, surveillance et noyautage de l'ennemi, renseignement, justice... Ces tâches sont par ailleurs, considérablement facilitées par une autre organisation, celle des populations, à la fois géographique (maillage des villes) et sociologique (hiérarchies parallèles) où les individus sont d'office regroupés selon leur sexe, leur âge, leurs appartenances diverses, religieuses, ethniques, professionnelles, cette sorte de comptabilité en partie double accroissant à l'extrême l'efficacité du système. Efficacité de l'endoctrinement et de la propagande, bien plus fondées sur les solidarités profondes et les aspirations populaires que sur l'idéologie - fût-elle marxiste - encore que celle-ci concoure, parfois, à créer un véritable esprit de croisade. Efficacité opérationnelle : "En Chine, dit Mao Zedong, c'est le peuple armé qui se dresse conte l'adversaire (...) sa puissance est comparable à celle des vents en furie (...) sans l'appui de la population, l'armée est un guerrier manchot." "La masse assure le renseignement. La masse le ravitaillement. La masse c'est l'armée elle-même : guérilla de base, au niveau local, vouée à l'autodéfense, à l'alerte et aux embuscades, unités régionales menant le combat contre les postes et les convois à un niveau plus élevé, enfin armée régulière, chargée de la guerre de mouvement. Milicien, partisan, régulier... il n'y a de l'un à l'autre qu'une différence de degré. Chacun tient à son tour la première place dans cette stratégie ondoyante qui, telle la marée, submerge le rocher, l'attaque furieusement à la tête puis le sape lorsque le flot s'est retiré."

 

       MAO ZEDONG, dans ses Écrits militaires marque les différences entre guerre, guerre révolutionnaire et guerre révolutionnaire en Chine :

"La guerre qui a commencé avec l'apparition de la propriété privée et des classes est la forme suprême de lutte pour résoudre, à une étape déterminée de leur développement, les contradictions entre classes, entre nations, entre États ou groupes politiques. Si l'on ne comprend pas les conditions de la guerre, son caractère, ses rapports avec les autres phénomènes, on ignore les lois de la guerre, on ne sait pas comment la conduire, on est incapable de vaincre. La guerre révolutionnaire, qu'elle soit une guerre révolutionnaire de classe ou une guerre révolutionnaire nationale, outre les conditions et le caractère propres à la guerre en général, a ses conditions non seulement aux lois de la guerre en général, mais également à des lois spécifiques. Si l'on ne comprend pas les conditions et le caractère particuliers de cette guerre, si l'on en ignore les lois spécifiques, on ne peut diriger une guerre révolutionnaire, on ne peut y remporter la victoire. La guerre révolutionnaire en Chine, qu'il s'agisse d'une guerre civile ou d'une guerre nationale, se déroule dans les conditions propres à la Chine et se distingue de la guerre en général ou de la guerre révolutionnaire en général, par ses conditions et caractère particuliers. C'est pourquoi elle a, outre les lois de la guerre en général et les lois de la guerre révolutionnaire en général, des lois qui lui sont propres. Si l'on ne connaît pas toutes ces lois, on ne peut remporter la victoire dans une guerre révolutionnaire en Chine."

     L'expérience et la synthèse historique (de la guerre révolutionnaire) qu'ont faite LENINE et STALINE servent de boussole à tous les Partis communistes (...). Néanmoins, cela ne signifie pas que le Parti Communiste Chinois doive appliquer cette expérience mécaniquement. C'est une voie originale qui est donc suivie par les communistes chinois, même si dans une "phase supérieure de développement" de l'Armée rouge, l'esprit du partisan doit face place à une organisation disciplinée et unifiée. "La guerre d'anéantissement (nécessaire à un certain moment pour emporter définitivement la décision) suppose la concentration de forces supérieures et l'adoption de la tactique des encerclements et des mouvements tournants ; elle est impossible sans cela. Le soutien de la population, un terrain favorable, un adversaire vulnérable, l'attaque par surprise, etc. sont autant de conditions indispensables pour anéantir l'ennemi. Mettre en déroute l'ennemi ou même lui permettre de s'enfuir n'a de sens que si, dans le combat ou la campagne considérée comme un tout, nos forces principales mènent des opérations d'anéantissement contre une autre partie des forces ennemies ; sinon, cela n'a aucun sens. Ici, les pertes sont justifiées par les gains. En créant notre propre industrie de défense, nous devons nous garder d'être dépendants d'elle. Notre politique fondamentale est de nous appuyer sur l'industrie de guerre de l'impérialisme et de notre ennemi à l'intérieur du pays. Nous avons droit à la production des arsenaux de Londres et de Hanyang, et les unités de l'ennemi se chargent du transport. Ce n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité."

  Toutes les techniques de harcèlement de l'ennemi doivent être utilisées, en utilisant pour cela d'indispensables bases d'appui, à l'arrière en quelque sorte. Le moment crucial, après une guerre des partisans qui a usé l'ennemi, c'est de passer à une guerre de mouvement, afin au bout de la guerre révolutionnaire de parvenir à une victoire définitive. Le choix de ce moment, après une guerre prolongée est le moment non seulement militaire mais surtout politique, est décisif, pour rendre victorieuse la révolution sur tous les plans. Le fait est que cette guerre des partisans a duré fort longtemps en Chine, depuis les années 1920, pour ne s'achever que vers la fin des années 1940, avant de se transformer en guerre "classique" (Tout État en définitive pour exister a besoin d'une stabilité et d'une paix relative), selon un modèle occidental de la guerre, que les leaders communistes connaissent très bien.

 

    Dans les années 1970, les deux principes militaires de la Chine communiste sont complètement associés au nom de MAO : ce sont la doctrine officielle pour la défense du territoire continental de la chine et la doctrine de la lutte révolutionnaire de la Chine communiste. Avant que la première prenne le dessus sur la seconde, surtout à partir des années 1980, la doctrine maoïste de la guerre révolutionnaire est valorisée intérieurement pour conforté le nationalisme et la position chinoise dans sa rivalité avec l'Union Soviétique, mais utilisée extérieurement avec modération, surtout passée la guerre du Vietnam. 

     Ralph POWELL estime qu'au delà de la propagande, "en réalité, dans les principes, la stratégie ou la tactique de doctrine militaire maoïste, il a peu de choses originales. Mao fut profondément influencé par la littérature héroïque et les classiques militaires de la vieille Chine. Il doit beaucoup à la tradition marxiste-léniniste militaire et spécialement aux écrits de Lénine. Mais les conceptions militaires de Mao ont surtout subi la forte influence de la longue expérience militaire de son propre Parti communiste. La contribution majeure de Mao a sans doute été le développement éclectique d'une doctrine systématique et globale de la guerre insurrectionnelle prolongée, pouvant être utilisée avec une efficacité considérable contre une puissance coloniale, un envahisseur étranger ou un gouvernement nationaliste indépendant. Quoique les principaux ouvrages militaire de Mao aient été écrits dans les années 1930 ou 1940, ils sont régulièrement cités et réédités car ses fidèles affirment que ses concepts militaires sont "scientifiques", éternels et de large application. En réalité, les récentes éditions (l'article est écrit en 1972) des oeuvres de Mao ont fait l'objet de retouches pour leur donner une plus grande apparence d'infaillibilité, pour les mettre en accord avec le ligne présente du Parti et les rendre applicables à la situation mondiale actuelle. Cependant, pour l'essentiel, la plupart des principes militaires de Mao et de ses conceptions politico-militaires sont restés inchangés pendant ces trente dernières années." 

 

"Mao et ses fidèles ont longtemps soutenu que quatre éléments de base sont nécessaires à la victoire dans "une guerre du peuple".

Le premier est l'organisation d'un parti léniniste. Par parti léniniste, les communistes veulent dire un parti de révolutionnaires fortement organisés, endoctrinés et disciplinés, parti qui doit assumer le rôle principal dans la révolution.

Le second élément essentiel du succès est le soutien des masses et un front commun. Le soutien des masses doit venir, à l'origine, des paysans les plus pauvres, qui sont gagnés par des promesses et des encouragements matériels. La doctrine entend aussi unifier, ou du moins neutraliser d'autres classes ou groupes qui, quoique importants, sont moins nombreux, et dont le soutien est recherché au moyen de fronts communs et d'appels adaptés à chaque groupe. Les alliances entre classes différentes et fronts communs jouent un rôle essentiel dans le prototype de la révolution chinoise.

Un troisième élément fondamental de la victoire est l'armée du parti. L'armée est organisée par la Parti : elle doit être loyale au Parti, résolue à combattre ses compatriotes dans une guerre civile, et professionnellement capable de remporter la victoire finale pour le Parti.

Le dernier élément essentiel est la création de zones de bases rurales révolutionnaires ou de bases stratégiques d'opérations. Ces bases devraient être suffisamment en état de vivre sur elles-mêmes pour entretenir la population locale et pour soutenir le Parti et l'armée du Parti. Elles devraient être des "retraites sûres". L'idéal est d'installer ces bases dans des zones accidentées d'accès difficile ; elles se trouvent fréquemment dans des régions frontalières isolées, à cheval sur différentes juridictions. Elles doivent procurer abri et cachette. Il est préférable que la limite d'une base soit mitoyenne d'un État communiste qui peut alors servir de source de ravitaillement et d'asile. On utile ces bases révolutionnaires rurales pour investir, et plus tard, s'emparer des villes fortement tenues."

"La doctrine maoïste du conflit révolutionnaire se fonde sur la conception d'une guerre prolongée : une guerre d'usure et d'anéantissement. A l'origine, la doctrine prévoit que cette guerre d'usure se poursuit à travers trois stades distincts. la conception des stades s'est développée pendant les premières années de la guerre sino-japonaise. On affirmait que le conflit commencerait par une période de défense stratégique et de retraite, suivie par une longue période de stagnation, pendant laquelle les Chinois reconstitueraient leurs forces. Finalement, une contre-offensive stratégique aboutirait à la victoire chinoise. Cependant, on n'accorde plus aujourd'hui le même prix à ces trois stades de la guerre d'usure parce que cette conception n'est pas applicable dans toutes les situations révolutionnaires." (...) "La doctrine maoïste de la "guerre du peuple" continue à mettre l'accent sur la mobilisation politique et l'endoctrinement du peuple comme base de la mobilisation militaire. Aussi, la période actuelle est-elle utilisée pour mobiliser la population et pour organiser les forces révolutionnaire armées. Mao Tse-Toung a depuis longtemps montré une foi presque mystique dans la puissance des "masses", pourvu qu'on parvienne à les endoctriner complètement et à les doter d'une motivation. Il semble croire que les masses deviennent alors "un bastion imprenable", une force capables d'accomplir des miracles physiques. L'espace - l'utilisation d'un vaste territoire - qui, à l'origine, jouait un rôle majeur dans la doctrine, a diminué d'importance parce que l'on sait maintenant que des guérillas victorieuses peuvent être menées dans de petits pays qui n'ont pas les vastes territoires de la Chine : Cuba, le Vietnam et l'Algérie en sont des exemples. Ceci est un des cas dans lesquels Pékin a admis qu'un élément important de la doctrine maoïste avait été révisé. Comme cette révision semble avantageuse pour la Chine communiste, elles est longtemps expliquée comme ayant été rendue possible par des changements "favorables" dans la situation mondiale."

"Enfin, il y a dans la doctrine insurrectionnelle maoïste (après les offensives tactiques, même dans une période de défense stratégique et l'utilisation de l'intendance de l'ennemi pour son propre transport de subsistances et de matériels militaires) un élément psychologique et propagandiste puissant. Une considération majeure a toujours été le maintien du moral et de la volonté de combat des révolutionnaires. Ceux-ci reçoivent l'assurance que la croissance des forces insurrectionnelles est une "loi universelle" et que la victoire finale de la "guerre du peuple" est inévitable. On affirme que le faible peuvent "toujours" vaincre le puissant et que c'est une "vérité universelle" que des armes primitives "peuvent l'emporter sur les armements modernes"."  

Sur ce dernier point surtout, la doctrine militaire chinoise a considérablement évolué, puisque le primat est donné (parmi à l'origine les fameuse "quatre modernisations") au développement de la technologie militaire tant en quantité qu'en qualité.

 

 

MAO ZEDONG, Écrits militaires, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1964. Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Gérard CHALIAND, Guérillas, Du Vietnam à l'Irak, Hachette Littératures, collection Pluriel, 2008. Mao Tse-Toung, L'Herne, Collection Les cahiers de l'Herne, 1972.

 

STRATEGUS

 

Relu le 14 juin 2020

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