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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 13:31

       L'épaisseur historique de l'Empire Romain oblige la plupart des auteurs à traiter l'ensemble des stratégies et tactiques militaires mises en oeuvre par les Romains dans un tout global, même s'il existe finalement peu d'écrits théoriques. La longévité de cet Empire peut amener même à parler de "grande stratégie impériale", malgré l'hétérogénéité des situations, de sa fondation à sa chute. En fait la richesse d'écrits historiques, la quantité énormes d'actes administratifs concernant les armées, le prestige à l'extérieur de ce bloc politique qui semble avoir toujours existé aux yeux des contemporains, le jeu original des institutions politiques, sociales, économiques et militaires, tout cela légitime en grande partie cette approche. 

  Néanmoins, pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "la pensée stratégique suppose une tournure d'esprit tournée vers l'abstraction. Les Grecs et les Byzantins ont fabriqué une littérature stratégique parce qu'ils étaient passionnés de controverses philosophiques ou théologiques. Les romains n'en ont guère écrit parce qu'ils étaient essentiellement pratiques."

 

Une approche pragmatique de la stratégie

     Cette approche pragmatique des Romains fait qu'ils n'ont pas produit, à quelques exceptions près, l'équivalent de l'oeuvre stratégique grecque qui les précède. "Certes, la supériorité tactique et stratégique des légions romaines pendant des siècles n'auraient pas été possible sans une doctrine militaire structurée, écrit encore Hervé COUTEAU-BÉGARIE sur la pensée stratégique romaine. Mais celle-ci est d'abord le fruit d'une pratique : Polybe rapporte que les candidats à des fonctions publiques devaient avoir participé à dix campagnes avant de solliciter les suffrages de leurs concitoyens. L'expérience ainsi acquise est restée largement informelle et ne semble pas avoir donné lieu à une littérature spécialisée abondante."

   Il décrit ainsi la maigre littérature produite, distinguant nettement une littérature de stratégie opérationnelle d'une littérature historique :

"Il existe cependant quelques traités de tactique et de stratégie. Au IIe siècle av J-C., Caton, le célèbre censeur, a rédigé un De Re militari, dont il ne reste rien. Polybe a écrit une Taktika, aujourd'hui perdue,  comme le traité de Paternus que Végèce a utilisé, sinon partiellement recopié. L'auteur le plus important du Haut Empire est Frontinus, dit Frontin, gouverneur de Bretagne, auteur d'un commentaire militaire d'Homère et d'un traité militaire qui sont perdus, mais que Végèce a utilisés au IVe siècle. N'a survécu de lui qu'un recueil de Strategemata, rédigé entre 84 et 88, qui constituait un appendice au traité perdu : 583 stratagèmes rigoureusement organisés en sept livres, dans un but pédagogique et pratique, avec une claire distinction entre les stratagèmes et la stratégie ; leur rayonnement sera durable."

La maigre matière retrouvée qui a pu traversé les siècles, emplie souvent de références à des ouvrages perdus suggère toutefois sans doute plus de systématisation dans l'art de la stratégie qu'on ne le reconnaît souvent. Il faut compter avec les massives destructions d'écrits sous le Bas Empire et pendant la période des royaumes barbares, dans les désordres violents qui traversent alors tous les mondes connus... Sans oublier une certaine constance dramatique dans la destruction volontaire, hors batailles et hors pillages, des écrits jugés contraires aux croyances de l'époque...

"Arrien est l'héritier, poursuit l'auteur du Traité de stratégie, des tacticiens grecs, "mais aussi consul vers 130 : son Ars Tactica oppose la tactique grecque et macédonienne à la tactique romaine. (...) Après Frontin, Arrien, Polyen et, un peu plus tardif, Jules l'Africain (...) cette tradition gréco-romaine s'interrompt : il va s'écouler trois siècles "pour lesquels nous ne connaissons ni nom, ni oeuvre de stratégistes. Il y a lieu de s'étonner de ce manque total de curiosité à l'égard de la littérature militaire (surtout en cette période de guerres et d'invasions récurrentes!). A moins que, en l'absence de tout progrès de la technique, sinon de tout changement des usages militaires, la littérature ancienne n'ait suffi aux lecteurs. Brian CAMPBELL (auteur de nombreux ouvrages sur l'Empire romain) incrimine la structure du commandement qui faisait obstacle à la constitution d'une caste d'officiers généraux bien préparés : "Les Romains n'avaient pas d'académie militaire, pas de processus institutionnalisé de formation en discipline, en tactique et en stratégie, ni de moyens systématiques d'évaluation des candidats aux hauts grades.". Mais, avec Hervé COUTEAU-BÉGARIE, nous doutons de cette explication.

"C'est en Occident qu'on voit apparaître, à la fin du IVe siècle, un véritable essai militaire, le De Re militari, dit aussi Epitoma Rei militariq (abrégé des questions militaires), de Flavius Vegetius Renatus, dit Végèce, compilation consciencieuse de tous ses prédécesseurs qui se propose de remédier à une décadence militaire évidente. (...) Végèce est l'auteur militaire le plus important que nous ait légué l'antiquité occidentale." Il a fondé, selon Bruno COLSON (L'Art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Presses Universitaires de Namur, 1999), "la tradition occidentale des "principes de la guerre"".

 

Une importante succession d'historiens romains.... qui met en évidence le rôle du stratège...

    La deuxième branche de la théorie militaire romaine est constituée par les historiens, "de loin, la plus abondante en volume, c'est également celle que l'on lit le plus souvent. Le modèle est Polybe, compagnon de Scipion Émilien, vainqueur de Carthage dans la troisième guerre punique. (...) Mais Polybe est d'abord de tradition grecque."

Après lui, Hervé COUTEAU-BÉGARIE cite Jules César, puis dans la période impériale, TACITE, TITE-LIVE, TRAJAN...

    C'est cependant dans toute cette période grecque et gréco-romaine que naît véritablement la stratégie chez les Anciens : "C'est à Athènes qu'apparaît, au Ve siècle avec J-C., la fonction de stratège. Les tribus élisent dix stratèges. Ils forment un collège au sein duquel un chef (...) peut s'imposer à ses collègues. Mais tous ont vocation à conduire l'armée, ou une partie de l'armée, même si une spécialisation tend progressivement à s'opérer : le stratège des hoplites commande l'armée en compagne, le stratège du territoire est chargé de la défense de l'Attique, les deux stratèges du Pirée assurent la défense côtière, le stratège des symmories veille à l'armement de la flotte et les cinq autres sont affectés à des missions ad hoc. Après Alexandre le Grand, l'institution des stratèges subsiste dans les royaumes hellénistiques, mais sous une forme plus territoriale (les stratèges de nommes - de province) et elle perd de son importance, malgré les titres ronflants dont ses titulaires sont affublés : l'un est stratège, épistratège et syngenès, l'autre est stratège et archisomatophylaque."

"Autant la fonction de stratège est bien assurée, autant l'idée de stratégie parait floue et il n'est pas certain que cette ambiguïté soit entièrement imputable aux lacunes de notre documentation. Le mot stratagema apparaît dans le deuxième quart du IVe siècle av J-C., mais il ne se trouve qu'une seule fois chez Xénophon et la première définition connue est de plusieurs siècles postérieure, on la doit à l'apologiste chrétien Clément d'Alexandrie (IIe siècle). La strategika apparaît à peu près à la même époque, Demetrios de Phalère (fin du ive siècle av J-C.) compose une Strategika. Les deux termes sont synonymes, sans connotation de tromperie, mais ils semblent restés d'emploi peu courant ; on ne les trouve ni chez Hérodote, ni chez Thucydide. Ils n'en continuent pas moins à cheminer et à s'écarter progressivement l'un de l'autre.

A partir de Polybe et des historiens du Ier siècle av J-C., stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika est relatif à l'office du général, même s'ils restent synonymes chez plusieurs auteurs, notamment Onosander. Le verbe strategeo acquiert un sens plus précis qu'être général : chez Onosander, il signifie manoeuvrer.

     Le moment romain est essentiel pour la transmission de tout cet héritage grec. "C'est dans cet état que les Romains latinisent les deux concepts, durant le Ier siècle avant J-C., Cicéron parle de stratagema dans une lettre datée du 10 mai 51 av J-C/, le terme va progressivement supplanter ses concurrents latins (solletia, dolus, ars, astutia...). Un siècle plus tard, Frontin distingue, "malgré l'analogie naturelle de ces deux choses, les stratagèmes d'avec la stratégie. Car tout ce que la prévoyance, l'habileté, la grandeur d'âme, la constance, peuvent inspirer à un général, forme la matière de la stratégie en général ; et tout fait particulier qui pourra être rangé sous un des chefs sera un stratagème." Mais cette acception reste exceptionnelle. L'approche dominante est organique et concrète : la strategia est la préfecture militaire, le strategus le chef d'armée. D'un point de vue théorique, les Romains parlent plutôt de science militaire ou science de la chose militaire, qui inclut la stratégie."

 

"Une" stratégie romaine?

      La longévité de la ville (fondée vers 750 av. J-C.), entité politique indépendante vers 475 avant J-C., fondatrice d'un Empire qui homogénéise un ensemble géographique autour de la Méditerranée et bien au-delà, habituellement découpé en Haut Empire (27 avant J-C.-161) et en Bas Empire (284-395) avant sa fin  en une longue crise qui aboutit au Ve siècle, suscite nombre d'interrogations. Y-a-t-il pour autant une grande stratégie romaine qui est appliquée sous cette République, ce Haut et ce Bas Empire, malgré la diversité des situations et la variété des protagonistes en présence?

    Edward Nicolae LUTTWAK (né en 1942 en Roumanie), l'un des spécialistes américains de stratégie et de géopolitique les plus réputés dans le monde entier, le pense.

"Dans les annales de notre civilisation, la réussite de Rome reste entièrement inégalée dans le domaine de la grande stratégie et même ses leçons ne sont pas rendues caduques par deux millénaires de changements technologiques" (Introduction à La grande stratégie de l'Empire romain, première édition). Il compare le contexte de ces époques à la nôtre, où règne un état de guerre permanente sans conflit décisif, la volonté de concilier au mieux les impératifs de la sécurité et l'économie des forces, pour reprendre les termes de Pierre LAEDERICH. "Pour les Romains, écrit le stratégiste, comme pour nous, le but idéal de la conduite diplomatico-stratégique était d'assurer la survie de la civilisation sans porter atteinte à la vitalité économique et sans compromettre l'évolution de l'ordre politique". Le succès de l'Empire romain est lié à la "constante subordination des priorités tactiques, des idéaux martiaux et des instincts guerriers au but politique (...). Avant tout, les Romains se rendirent compte que l'élément prédominant de la puissance n'était pas matériel mais psychologique - résultant de l'idée que les autres se faisaient de la force romaine plutôt que de l'usage de celle-ci". C'est le manque de légions pour tenir un périmètre impérial immense qui a contraint Rome à définir une "grande stratégie" limitant le recours direct à la force militaire.

Edward LUTTWAK reprend les définition de la grande stratégie émises par Liddell HART : la grande stratégie exprime l'idée de politique en cours d'exécution, la stratégie est l'application est l'application de la grande stratégie à un niveau moins élevé - l'art de distribuer et de mettre en oeuvre les moyens militaires pour accomplir les fins du politique. La tactique est l'application de la stratégie à un niveau inférieur. "Nous pouvons parler, écrit-il, de systèmes au sens propre, car chacun intègre la diplomatie, les forces militaires, le réseau de routes et de fortifications pour un unique objectif. De plus, le dispositif de chaque élément traduit la logique de l'ensemble. Le but de chaque système était de satisfaire un ensemble distinct de priorités, elles-mêmes le reflet de conceptions conjoncturelles de l'empire : expansion hégémonique pour le premier système, sécurité territoriale pour le deuxième, et finalement, dans des circonstances graves, la simple survie de la puissance impériale elle-même. Chaque système était fondé sur une combinaison différente de diplomatie, de force armée et d'infrastructures fixes, et chacun déterminait l'adoption de différentes méthodes opérationnelles, mais plus fondamentalement, chaque système reflétait une vue du monde différente et l'image que Rome se faisait d'elle-même." 

Son analyse, proprement révolutionnaire, est la première analyse générale de l'empire romain et nombre d'auteurs spécialistes du monde romain l'ont accusé de forcer la réalité : F. MILLAR (Emperors, Frontiers and Foreign Relations, 31 BC to AD 378, Britannia, 1982), C. R. WHITTAKER (Les Frontières de l'Empire romain, édition française, 1989) et B. ISAAC (The limits of Empire. The Roman Army in the East, Oxford, 1990). Les Romains, pensent-ils, ne disposaient pas d'une information suffisante, notamment géographique, pour avoir une véritable réflexion stratégique. D'autres spécialistes, par contre, comme C. M. WELLS (Review of Luttwak, The Grand Strategy of the Roman Empire, Americai Journal of Philology, 1978) ou S. L. DYSON (the Creation of the Roman Frontier, princeotn, 1985) estiment qu'il peut avoir raison sur certaines périodes de l'Empire

L'argument récurrent des adversaires à la thèse de Edward LUTTWAK est bien entendu l'absence de réflexion stratégique globale dans les sources qui nous sont parvenues. Il prend acte de ce fait, mais si la conceptualisation est absente des sources, faut-il en conclure que ce qu'elle aide à décrire n'a jamais existé. il s'attaque à ce qu'il appelle l'analyse systémique moderne : "Les Romains n'avaient apparemment pas besoin d'un Clausewitz pour soumettre leur énergie militaire à l'exigence des buts politiques ; il semble qu'ils n'avaient pas non plus besoin des techniques analytiques modernes. Ignorant la nouvelle science de l'analyse systémique, il conçurent et réalisèrent en revanche des dispositifs importants et complexes de sécurité qui alliaient en un tout cohérent et avec succès le déploiement des troupes, les défenses fixes, le réseau routier et les transmissions. Dans le domaine plus abstrait de la stratégie, il est évident que, soit par l'intelligence, soit par l'intuition traditionnelle, les Romains comprirent toutes les subtilités de la dissuasion, mais aussi ses limites."

Même pour les stratégies grecques et byzantines, il faut compléter la lecture des "traités de stratégie" par celle des historiens anciens et par une étude des autres sources (épigraphie notamment) pour les approcher réellement. Les écrits qui nous sont parvenus des sources administratives et des débats au Sénat romain constituent aussi une source d'informations précieuses. "Au fond, conclue Pierre LAEDERICH dans la Préface de l'étude de LUTTWAK, "les spécialistes qui accusèrent Luttwak de n'avoir pas lu les sources anciennes les avaient-ils eux-mêmes bien comprises? On peut retrouver chez d'autres historiens de Rome témoignage d'une vision élaborée et cohérente de la stratégie impériale (Dion CASSIUS, Ammien MARCELLIN) (...)". 

 

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire romain, deuxième édition revue et préfacée par Pierre LAEDERICH, Economica, Bibliothèque stratégique/Institut de Stratégie Comparée, 2009. Paul PETIT, Histoire générale de l'Empire romain, en trois volumes, Seuil, 1974. Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002.

 

STRATEGUS

 

Relu et corrigé le 3 janvier 2021

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 11:57

         Le professeur émérite de philosophie à l'Université hébraïque de Jérusalem, actif dans la mouvance pacifiste israélienne, nous propose de réfléchir à l'essence du compromis, sur les paix justes et injustes.

Être capable de faire des compromis est une grande vertu politique, particulièrement lorsqu'il s'agit de sauver la paix. Mais il existe, selon lui, des limites morales à l'acceptation des compromis. Ces limites, il tente de les définir en faisant appel à une vaste série d'exemples historiques, tirés du XXe siècle, de l'accord de Munich au pacte germano-soviétique en passant par les négociations de paix entre Palestiniens et Israéliens. Il puise largement pour cette réflexion dans l'histoire de la seconde guerre mondiale. Avishai MARGALIT, déjà auteur de La société décente, de L'Occidentalisme et de L'Éthique du souvenir, propose une méditation approfondie et originale sur la nature même du compromis politique, son ambiguïté morale intrinsèque et ses implications toujours lourdes de conséquences. 

             En écho aux propos d'Albert EINSTEIN sur une mise en garde des compromis pourris, il considère que "des compromis ne sont pas autorisés, y compris au nom de la paix. D'autres compromis devraient être conclus au cas par cas, à la condition de se pencher sur le détail de chacun : ils devraient être jugés en fonction de leur mérite propre. Seuls des compromis pourris devraient être écartés sur la base de principes généraux. (...) Cet ouvrage est en quête d'une paix, juste une paix, plutôt que d'une paix juste. La paix peut être justifiée sans être juste."

Bien qu'il préfère bien entendu une paix juste et durable (paix durable parce que juste), il garde tout le long de son ouvrage le regard sur cette paix qui mérite un compromis, même si par ailleurs elle puise tolérer des injustices. Au fil des phrases, une certaine ambiguïté dans le propos demeure, même si à plusieurs reprises, il affirme ne pas souscrire à l'adage "un compris pauvre est préférable à une action en justice riche". Fort partisan des compromis, même dans la considération lucide des conséquences de certains accords et traités, l'auteur entend bien définir un compromis politique pourri. "je vois un compromis politique pourri comme un accord consistant à instaurer ou maintenir en place un régime inhumain, un régime de cruauté et d'humiliation, enfin un régime qui ne traite pas les êtres humains comme des êtres humains. Tout au long du livre, j'ai recours au terme "inhumain" pour définir les manifestations extrêmes de cette façon de ne pas traiter les humains comme des humains. Entendre par ce terme un comportement cruel, sauvage et barbare ne met en évidence qu'un élément du mot "inhumain" tel que je l'utilise ; l'humiliation en constitue une autre élément. (...)".

         

     Le paradigme de l'inhumain étant puisé dans le régime nazi, mais aussi dans le Congo belge de Léopold II, il pense que "le concept de compromis devrait (...) occuper une place centrale dans la micro-moralité (qui a à voir avec les interactions entre individus) tout autant que dans la macro-moralité (qui a à voir avec les unités politiques)."

L'auteur regrette que "le concept de compromis n'est ni au centre du débat philosophique, ni même considéré comme secondaire. Une des raisons pour lesquelles le compromis n'apparaît pas comme un thème philosophique réside dans le préjugé philosophique en faveur de la théorie idéale. Le compromis semble malpropre, fait de la triste étoffe de la politique politicienne au jour le jour. il semble très différent de la théorie idéale de la micro- ou macro-moralité. Il est vrai que la théorie idéale concerne les normes et les idéaux, pas les deuxièmes meilleurs. Mais faire disparaître le compromis de la théorie morale équivaut à faire disparaître la friction de la physique, à affirmer qu'elle relève de l'ingénierie." Il estime d'ailleurs que la tension entre la paix et la justice induit cet état de fait. "Tout le monde n'est pas d'accord pour dire que la paix et la justice peuvent entrer en collision. L'idée que la paix est partie constitutive de la justice et, par conséquent, une composante essentielle de la justice - plus de paix, plus de justice - constitue une objection à ce postulat". Il existe également une oscillation entre une paix juste et une paix durable, de même qu'il existe des guerres justes qui devraient être préférées à des situations de paix injustes à l'extrême.

               C'est ce souci de l'extrême qui le motive dans la réflexion qui l'expose, extrême d'un État "inhumain", extrême du refus du compromis, motivé par le rêve d'une société idéale ou d'un objectif plus "modeste" (comme la conquête ou la préservation de lieux saints). C'est peut-être ce souci de l'extrême, qui l'amène autant à condamner le régime nazi et les traités que l'on pouvait conclure avec lui, à refuser des traités qui entraînent des situations inhumaines (le partage de l'Europe entre Est et Ouest comme le transfert de force de populations entières dont certaines étaient vouées à une mort certaine) qu'à "relativiser" d'autres régimes, d'autres traités... Si l'on peut remarquer son estimation du régime stalinien qu'il distingue soigneusement du marxisme en tant que philosophie, et même de tout ce qui a été entrepris à l'Est, on ne peut que regretter aussi le peu d'évocations qu'il fait des injustices sociales qui perdurent sur le long terme.

C'est qu'il estime, dans le débat sur les paix justes et les guerres justes, que la violence ne constitue pas dans tous les cas forcément la meilleure voie de construire une société plus juste. Son souci de refuser une attitude conduite uniquement par le rêve (qui conduit à refuser tout compromis), sans un regard suffisant sur les réalités, le conduit à accepter une paix durable, dans un compromis qui accepte des injustices, "dont la suppression n'est pas censée être poursuivie par la violence, mais qui néanmoins ont en elles le potentiel de dégénérer en guerre." Il a le souci non seulement d'arrêter la guerre, mais de le faire sur un mode qui ne permette pas de la reprendre ultérieurement.

Mêlé à la nécessité de refuser la décontextualisation de certains événements, ce qui conduit souvent à les instrumentaliser, et au-delà de vraiment démêler ce qui ressort du nécessaire absolu du confort accessoire dans la négociation des traités (de la seconde guerre mondiale), ce souci, nul doute influencé par la situation au Moyen-Orient, est de bien comprendre les éléments de la décision, de la conclusion et de la réalisation de ceux-ci. Les traités, ces compromis pourris ou non, doivent être compris non seulement à travers leurs textes, mais surtout à travers les implications qu'ils entraînent dans la réalité. Le deuxième chapitre sur les variétés des compromis est certainement l'un des plus intéressant qui nous est été donner de lire sur le compromis.

        La volonté d'aborder tous ces sujets de manière dynamique, dans un style très éloigné d'un récit comme d'un manuel de philosophie morale, fait de se livre un ouvrage à lire attentivement, tant il conduit de manière très subtile, très progressive, à petites touches, comme dans le réel, à caractériser et à condamner tous les compromis pourris.

 

Avishai MARGALIT, Du compromis et des compromis pourris. Réflexion sur les paix justes et injustes, Denoël, 2012 (traduction de l'anglais par Frédéric JOLY, On Compromise and Rotten Compromises, Princeton university Press, 2010), 260 pages.

 

Relu le 19 novembre 2020

 

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 16:22

     Depuis 1981, chaque année, les éditions La Découverte, proposait un état du monde, annuaire économique géopolitique mondial : trier, orienter, ouvrir des pistes par une méthode originale combinant les approches économiques, géographiques, démographiques, politiques et stratégiques était l'objectif d'une équipe et d'auteurs, à chaque fois renouvelés, pour aider à la compréhension de l'histoire en marche. Même si depuis 2007, la formule n'est plus celle d'un annuaire statistique - comme si l'équipe de rédaction a pris acte d'une fiabilité de moins en moins grande des statistiques, préférant les analyses plus qualitatives - L'état du monde garde l'ambition de proposer des analyses de fond, moins événementielles qu'autrefois, qui en fait un outil précieux. L'édition annuelle se centre désormais sur un seul thème.

   Toujours en version imprimée, l'état du monde, constitue chaque année un moment éditorial salué par la presse. Il était disponible de 2003 à 2006 sous la forme d'un CD-Rom, mais il n'est plus produit sous cette forme aujourd'hui.

Le site des éditions La découverte propose une Encyclopédie de l'état du monde, qui regroupe tous les articles parus à ce jour (plus de 8 000 article, 40 000 données statistiques, avec leur appareil critique en plus, 11 chronologies thématiques 1987-2011...).

 

    L'état du monde se présentait, sur plus de 600 pages, en trois parties : d'abord des articles présentant de manière globale les mutations en cours, puis une présentation analytique des événements, avec beaucoup de cartes, de tous les pays de la planète, puis une annexe particulièrement dense. Désormais, l'édition, toujours annuelle, se réduit à 250 pages, reflet sans doute d'une crise de l'édition sur papier. 

 

   L'édition 2012, intitulée Nouveaux acteurs, Nouvelle donne, dirigée par Bertrand BADIE, spécialiste de géopolitique à Science Po et Dominique VIDAL, spécialiste du Moyen Orient  ambitionne d'examiner les modalités d'action des "nouveaux acteurs" qui émergent dans un contexte de "nouvelle donne" où l'hyper puissance américaine se trouve en perte de vitesse alors que les printemps arabes induisent de profonds changements dans l'ordre social établi. Le projet des contributeurs de l'ouvrage est de prendre la mesure de la déstabilisation du monde et des rééquilibrages qu'elle implique, en procédant à un questionnement des révolutions, conflits, guerres économiques, et autres phénomènes de reconstruction identitaire qui offrent au champ des internationalistes des éléments d'analyse très pertinents. Organisé en trois parties, l'ouvrage mobilise, comme d'habitude, plusieurs mains, cette fois pour vingt-huit sessions au coeur desquelles l'Afrique apparaît être toutefois la grande absente, abstraction faite des "printemps arabes", dont Jean-Marie CLÉRY dresse explicitement l'anatomie. Sur la centralité de l'ouvrage, l'on constate que les auteurs s'efforcent de dresser un bilan des grandes mutations politiques, économiques, sociales, diplomatiques, technologiques et environnementales de la planète en 2011. Bien entendu, l'intérêt d'un ouvrage comme celui-ci, et comme les précédents, est son ambition de vouloir donner un instantané de la marche du monde, ce qui soulève bien des difficultés : sélection des priorités, profondeurs des approches, problèmes de distanciation par rapport à la médiatisation d'un événement... (Les mêmes problèmes qu'une autre collection, nettement moins orientée à gauche..., plus centrée sur la France, d'une autre maison d'édition Larousse/France Inter (Le Journal de l'année).

 

    L'édition 2016, toujours sous la direction de Bertrand BADIE et Dominique VIDAL, se centre sur "Un monde d'inégalité", en trois parties : décryptages, pour appréhender les inégalités, les relier avec une société internationale fortement hiérarchisée, dans le cadre d'une mondialisation libérale ; états des lieux où diverses inégalités sont examinées (le développement, la santé, la faim, les migrations, l'urbanisation, les dégradations environnementales) ; d'un continent à l'autre, où sont analysées les situations de plusieurs régions du monde sur les cinq continents. Des cartes, graphiques et statistiques complètent les différentes analyses. 

 

    L'édition 2020, qui fera sans doute date, porte sur la Fin du leadership américain? Sous la direction de Bertrand BADIE et de Dominique VIDAL, cet état du monde, toujours disponible tant sur papier que dans sa version électronique, reprend les moments d'expression de ce leadership depuis 1945. "En 1945, les États-Unis paraissent imbattables. Détenteurs exclusifs de l'arme atomique jusqu'en 1949, ils semblent dominer totalement le monde, à travers le plan Marshall puis la création de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), ils endossent le rôle de leader. Ils contrôlent le quart du commerce mondial et produisent la moitié de ce qu'ils consomment. Le contraste est grand avec la situation actuelle. Il est vrai qu'entre-temps, les registres de puissance se sont diversifiés, les interventions militaires ont perdu de leur efficacité, et la mondialisation a définitivement brouillé les pistes, nouant des relations d'interdépendances inédites. On est ainsi passé, en quelques soixante-dix ans, d'un système quasi hégémonique à un système apolaire, fragmenté par une importante dynamique nationaliste, notamment depuis l'élection de Donald Trump. Après avoir retracé l'histoire de la domination américaine du XIXe siècle à nos jours, les auteurs en mesurent la portée et les potentielles failles dans les domaines militaire, politico-diplomatique, commercial, économique, scientifique et culturel. Enfin, l'analyse des rapports de Washington avec Pékin, Moscou, Bruxelles, Tel-Aviv, Riyad, Téhéran, etc. ou de ses prises de position face au défin climatique interroge sur la puissance réelle des États-Unis, dans un monde complexe où cartes et stouts se redistribuent à grande vitesse."

   

   L'étudiant, le militant, le citoyen trouve toujours matière à informations et réflexions, surtout s'il parcourt, sur un même thème ou une même zone géographique, voire un même pays, les éditions précédentes. On se rend alors compte que depuis 1981, les auteurs ne s'en tirent pas si mal, malgré les actualités brûlantes successives qui peuvent masquer d'autres évolutions décisives. 

 

    Plusieurs "état" entrent dans la même catégorie d'ouvrages-dictionnaires sur lesquels on peut toujours revenir :

- l'état des régions françaises, maintenant intégré à l'état de la France, publié depuis 1992, qui dresse un portrait social, culturel, économique et politique du pays ;

- la collection Atlas des peuples, qui depuis le début des années 1990 propose des exposés clairs sur des réalités complexes (Atlas des peuples d'Europe occidentale, Atlas des peuples d'Asie méridionale et orientale, par exemple) ;

- les guides de l'état du monde, collection lancée en 2007, destinés aux voyageurs soucieux de comprendre le pays qu'ils vont découvrir ou qu'ils souhaitent mieux connaitre, autrement qu'à travers des guides touristiques aseptisés...

   A signaler aussi un Etat des Etats-Unis, sous la direction de Annie LENNKH et Marie-France TOINET, en 1990, et que nous aimerions bien voir être suivi par un autre une vingtaine d'années plus tard... 

    Régulièrement parait désormais également l'état du monde junior.

 

L'état du monde, La Découverte. www.editionsladecouverte.fr

 

Complété le 14 février 2016. Complété le 1 novembre 2020

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 14:06

         A l'avènement et pendant l'Empire arabo-musulman, une vraie pensée stratégique, qui inspire même les contemporains occidentaux (pas forcément les responsables militaires...), est à l'oeuvre. Par contre, il semble qu'après le long Empire Ottoman (1292-1922), il y ait peu de véritables pensées stratégiques à l'échelle des différents États, qui, après les décolonisations, prennent sa place.

Si des pensées stratégiques arabes existent, elles ne sont pas le fait d'États qui les mettraient en oeuvre, mais de mouvements politico-religieux ou politiques. C'est le constat tiré de la réalité d'États qui ne se constituent que rarement autour de nations, mais surtout autour de clans, voire de familles, dans le Maghreb ou en Afrique du Nord, le seul véritable lien fort étant la religion musulmane. Précisons que nous discutons là de stratégies arabes, et non de stratégies musulmanes, à l'heure où l'axe démographique de l'Islam se situe bien plus à l'Est.

Après la période ottomane et les luttes de libération, pour l'indépendance, c'est surtout de la stratégie arabe actuelle que nous volons aborder ici.

 

Une absence persistante... mais une autre perception de la puissance

           L'absence de stratégie de puissance des pays arabes est un des axes de réflexion de Christian HARBULOT et de ses collaborateurs, lesquels pensent surtout en terme d'intelligence économique et géostratégique. Malgré toutes les déclarations et proclamations en faveur de l'unité arabe, notamment face à l'État d'Israël, ils constatent que ce qui ressort, c'est plutôt l'instrumentalisation par les grandes puissances, au premier rang les États-Unis, notamment depuis la disparition du système des deux blocs, des élites dirigeantes de ces différents pays. Étendant leur propos (concernant les 22 pays officiellement arabes, faisant partant de la Ligue Arabe) à des pays non arabes, comme la Turquie, le Pakistan, la Malaisie... les auteurs de cette réflexion (de l'École de guerre électronique), reprennent les propos relativement durs d'Ali LAÏDI : "Même les Chinois ont Lenovo, Haier, China Ins, Baïdu ; même les Indiens ont Tatta, Mittal ; mais les pays arabes? Citez-moi une seule multinationale arabe d'envergure mondiale! Trouvez-moi des signes de puissance arabe! Trouvez-moi un cas, à l'exception d'Al-Zazira, où les Arabes font prévaloir leur point de vue!... Ne cherchez rien de tout cela, il n'y en a pas."

A l'origine de ce constat partagé par beaucoup d'auteurs, réside sans doute une perception bien différente de la puissance par les élites et par les peuples arabes.

    "La puissance est la "capacité d'une unité politique d'imposer sa volonté aux autres ou la capacité d'une unité de ne pas se laisser imposer la volonté des autres", selon Raymond ARON. A partir de cette seule définition avancée par un occidental, il va sans dire que les pays arabes n'ont pas de stratégie de puissance. Par conséquent, il serait alors intéressant d'aborder le sujet sous l'échiquier des matrices culturelles. Car, parce que la perception des choses est différente selon la société dans laquelle on se situe, la façon de se représenter la puissance est elle aussi modifiée par le prisme d'une civilisation arabe encore à la traîne.(...) (Pour) les pays arabes, la stratégie de puissance repose sur les facteurs traditionnels de puissance, à savoir la détention de ressources naturelles : gaz naturel et pétrole. Deux armes économiques qui ont été utilisées à maintes reprises mais dont les effets escomptés se font encore attendre."

Les auteurs pensent sans doute au grand filet d'embargos qui entoure l'État d'Israël et qui, même prolongé aux États qui le soutiennent trop, est d'ailleurs constitué de mailles plutôt grossières. "Deux armes, qui au fil du temps, ne servent qu'à des stratégie de rente permettant aux pays exportateurs de s'enfermer dans leur "tour d'ivoire". Cette posture attentiste s'accompagne du facteur militaire, facteur encore plus traditionnel que le premier. Pour les pays arabes, la puissance est synonyme de force de frappe militaire. Le moyen-Orient est ainsi le premier "consommateur" d'armes dans le monde. A ces facteurs d'ordre économique et militaire s'ajoute le fondamentalisme religieux. De tout temps, et dans toutes les civilisations, la religion, "opium du peuple", a été un vecteur de puissance. N'oublions pas aussi que politique et religion sont indissociables dans les pays arabes. Du temps de la gloire de la civilisation arabe, les projets de puissance politique étant étroitement liés à la religion pour galvaniser les populations. D'autres avanceront que c'est la religion, qui pour se propager, avait recours à l'outil politique. Le résultat de cette manoeuvre (...) a été, pendant des siècles, la suprématie d'un monde arabo-musulman puissant. Puissance qui reste ancrée dans les mémoires et l'imaginaire populaires. Aujourd'hui, le constat est que politique et religion sont encore unies pour le meilleur ou le pire. Et, souvent pour le pire. L'Islam n'est évoqué par les médias que pour relater des événements souvent tragiques imputés à des terroristes. Terroristes qui véhiculent une image extrémiste d'une religion, qui comme ses consoeurs, peut être une religion moderne. Le débat sur la puissance dans les pays arabes se résume généralement aussi à la puissance interne qui est "la capacité pour l'État de modifier la volonté de groupes ou d'individus inclus dans sa sphère" (Les auteurs citent de nouveau Raymond ARON). Comment penser la puissance politique à l'échelle internationale quand les élites et les pouvoirs politiques doivent contenir, pour leur salut, toute contestation au sein du territoire national. Une paix qui n'est que trop peu perturbée par des populations souvent frustrées. Toute manifestation est souvent impossible car la police veille à tout dérapage. Ainsi, des pays se sont dotés d'une police religieuse pour maintenir l'ordre, C'est le cas notamment de l'Arabie Saoudite."

     Pour le fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique à Paris, "la persistance de la division des pays arabes est notamment une des conséquences de la stratégie de Kissinger qui est encore aujourd'hui d'actualité.

Cette stratégie est caractérisée (...) par quatre objectifs : l'émiettement du Moyen Orient, l'implication des États-Unis dans tous les problèmes de la région, le contrôle des hydrocarbures et des grands marchés de la région (télécommunications, aéronautique, autoroutes de l'information) et l'éradication de toute velléité d'union arabe qui, aux yeux de Washington, ne pourrait qu'être hostile. Les États-Unis ont employé trois leviers pour atteindre ces objectifs : l'affaiblissement et la déstabilisation des régimes hostiles en place, l'instrumentalisation de l'islam et de l'islamisme et l'action diplomatique intensive dans la région (...). Les États-Unis ont été l'acteur numéro un dans le monde arabe depuis 1945. Leurs mouvements conditionnent systématiquement le Moyen Orient. Les deux conflits irakiens ont durablement bouleversé la donne politique de la région. En effet, ces conflits ont fait volé en éclat le semblant de solidarité régionale que les pays arabes ont longtemps tenté de mettre en place. Désormais, chacun des pays compte davantage sur des alliances avec des pays tiers.(...) A l'aube du XXIe siècle, le Monde Arabe apparaît encore comme une zone sous tutelle marquée par une présence militaire étrangère finalement tout aussi importante qu'à l'époque coloniale. (...). L'absence de stratégie dans le monde arabe contraste d'autant plus qu'il existe à sa périphérie plusieurs foyers non arabes qui assument et parfois revendiquent leurs ambitions. Le monde arabe, incapable de se réformer, se reconnaît et recherche à travers le lien islamique les pays qui affirment clairement leurs positions (Iran, Turquie, Malaisie)." En fin de compte "les Arabes ont accédé il y a peu à l'indépendance et à la souveraineté : ils sont politiquement neufs. La question de la démocratie est souvent mise en cause pour justifier l'état de léthargie dans laquelle s'enlisent les pays arabes. (...)"

Mais de tout façon, pour les auteurs de cette analyse dont nous ne partageons pas forcément tous les termes, "cette question (de la démocratie) n'est pas la raison première du manque de stratégie de puissance dans cette région du monde. En effet, les questions stratégiques relèvent de l'État et ne sont pas soumises au jeu de la démocratie.(...), une stratégie de puissance peut exister là où la démocratie fait défaut, l'exemple le plus probant étant la Chine".

Si ce n'est pas l'absence de démocratie, quelle est l'origine de ce manque de stratégie? "Le problème dans ces pays réside dans son élite politique, parfois illégitime, qui fait passer ses propres intérêts avant ceux de la Nation. L'exemple de l'Arabie Saoudite est criant, l'enjeu essentiel pour ses dirigeants étant de perpétuer la monarchie et de poursuivre la captation des richesses qui sont détenues par un petit nombre. Pour occulter leurs faiblesses et échecs, les dirigeants arabes tirent sur la corde sensible qu'est le sentiment de victimisation afin de galvaniser leurs peuples contre les puissances extérieures hostiles. (...) "... cette posture qui entretient la haine et l'incompréhension empêche les pays arabes de saisir et de penser correctement leur environnement, ce qui limite d'autant les capacités d'influences et d'actions des États arabes. De plus, les faiblesses économiques viennent entretenir ce sentiment de victimisation." Cette faiblesse économique réside dans un refus de jouer le jeu de la mondialisation (toujours selon les auteurs) et de rester dans une économie de rente (surtout pétrolière). Cette rente permet surtout des achats dans les domaines du luxe (achats un peu partout de chaînes hôtelières et développement d'un certain tourisme, dont une partie axée sur le pèlerinage...) et de l'armement (dépenses militaires d'équipements sans investissements militaro-industriels). "Un domaine oh combien important et pourtant marginalisé, pourvu d'un budget insignifiant, est la recherche scientifique, un des leviers du décollage économique et stratégique (...). Les pays arabes semblent, ou feignent, ne pas tenir compte des domaines hautement stratégiques dans le monde tel qu'il est aujourd'hui et s'enlisent dans les domaines qui constituent les puissances d'antan. Sans un tissu économique compétitif et des politiques prêtes à créer une dynamique public-privé, un État ne peut avoir de stratégie de puissance. (...) Néanmoins, un pays, le Qatar, a été frappé d'une judicieuse idée : une chaîne d'informations continues pour contrebalancer le poids de CNN (El Jazira)". C'est une manifestation d'une stratégie de puissance dans la guerre de l'information, composante maintenant essentielle, car de caractère massif. 

 

Valeurs traditionnelles de l'Islam au service d'intérêts particuliers...

   "On pourrait penser que l'ancrage dans les valeurs traditionnelles de l'islam, y compris voire surtout les plus rétrogrades, soit une posture des pouvoirs publics et des politiques des pays arabes. On pourrait penser que tous les responsables arabes, même les "laïcs" théorisent cette posture politique et intellectuelle. Cependant, même si on le retrouve sous la forme d'un discours, la réalité est celle d'un laxisme généralisé, où l'islam n'est pas pensé au niveau politique, qui lui préfère des problématiques classiques de répression, censure, étouffement de la contestation et de la participation politique, etc (...). Ce que ne manquent pas de critiquer (...) la plupart de ces fondamentalistes et même un certain nombre d'intellectuels islamistes en général. Ces penseurs préconisent, plutôt qu'un discours constant de victimisation et de manichéisme, une stratégie de fermeture aux valeurs de la mondialisation et une nouvelle pensée islamique moderne. Il s'agirait pour les pays arabes, d'adopter un nouveau mode d'existence par rapport au reste du monde, une nouvelle stratégie de fermeture qui devra garantir leur force et leur puissance. Soit beaucoup plus que la "simple" crispation de la religion que l'on observe ces dernières années. Ces penseurs tablent sur la prépondérance de la religion dans les pays arabes. (...) Grâce à (l'enracinement des valeurs religieuses), des penseurs comme Abdessalam Yacine envisagent "d'islamiser la modernité", c'est-à-dire de la conduire dans les pas arabes selon ces valeurs religieuses." Ces penseurs pointent les ravages sociaux de la globalisation économique pour renforcer leur argumentation. "(...) un tel discours trouve un écho incontestable dans les sociétés arabes, car il est en phase avec les problèmes des arabes, surtout les plus modestes (les plus nombreux) (...). Ce grand écart permanent entre valeurs locales et mondiales est au coeur du quotidien arabe (les accords de l'Organisation Mondiale du Commerce obligeant la libéralisation du commerce de l'alcool ; les tabous sociaux et sexuels et la comparaison avec l'Occident...).

A tous les niveaux de la société cela s'observe, puisqu'une interprétation intégriste des textes conduit à un problème insoluble vis-à-vis des intérêts bancaires, de la spéculation boursière ou même des assurances-vie. Que ce projet de fermeture à la mondialisation moderne soit voué à l'échec ou non n'est pas l'objet de notre propos ici. Par contre, il faut observer qu'il constitue une alternative, un choix à faire pour les sociétés et les États arabes. Cette vision du présent est de plus en plus influente auprès de beaucoup de leaders, qui après avoir cru pouvoir instrumentaliser les deux en parallèle, pensent maintenant à jouer l'islam contre la mondialisation. Il s'agit là d'une première option stratégique.

    Face à la vision "islamiser la modernité", il existe tout simplement la vision de "moderniser l'islam". Malgré la trivialité apparente de leur chiasme, ces deux slogans recouvrent des réalités bien réelles qu'ils résument fidèlement. Le second est surtout porté par Amr Khaled et Abdullah Gymniastiar (...), (tous deux aussi intellectuels islamiques). On retombe dans l'idée centrale de notre propos ici : ce sont les religieux, les islamistes, des modérés aux intégristes, des anciens Frères musulmans aux activistes terroristes, qui pensent. Ce sont eux qui pensent l'islam (...). Un tel effort de conceptualisation est quasiment absent chez les laïcs ou les politiques. Cette mouvance modernisatrice soutient notamment une vision du capitalisme et des affaires en accord avec les valeurs religieuses, là où les fondamentalistes condamnent le business de façon générale. (...)" La conciliation entre religion et capitalisme de marché, avec des développements concrets comme la création de Mecca Cola, constitue une tendance lourde à l'oeuvre dans les sociétés arabes, avec au bout peut-être le développement d'une stratégie économique et d'une stratégie (de puissance) tout court. C'est peut-être là un aspect qui n'est pas souligné suffisamment par les auteurs. 

"Une vision plus élitiste se fait également entendre et moins islamiste même s'il faut nuancer cela puisque l'intellectuel en question est saoudien. Il s'agit de Saad Ali el-Hadj Bakri, universitaire à l'audience plus restreinte mais plus influente. Qui écrit beaucoup et se lamente sur le manque de puissance arabe. Il met en accusation tout un système de pensée, une absence de réflexion (encore...) de la part des dirigeants arabes qu'il accuse d'être incapable de gérer tout conflit stratégique, de ne pas faire la distinction entre une hostilité sans nuance et une divergence légitime. (...)

Le leitmotiv de ces penseurs est bien souvent le même : la "nation arabe" n'a pas la puissance qu'elle devrait avoir au regard de ses héritages et de ses atouts. C'est la frustration suscitant l'action qui est à l'oeuvre chez ces islamistes, mais pour l'instant ce souci de puissance ne semble pas concerner ces dirigeants arabes au-delà du stade du discours. Ce qui est parfaitement logique avec des constats de notre analyse : l'islamisme y compris et surtout intellectuels est un adversaire du pouvoir dans les pays arabes."

 

   Ce tableau d'ensemble très noir doit sans doute être nuancé, mais la réaction actuelle de l'ensemble des dirigeants aux révoltes arabes récentes indique sans doute leur extrême polarisation sur leur puissance intérieure, ce qui peut expliquer une grande négligence sur l'expression autonome d'une volonté de puissance extérieure. Par ailleurs, les élites dirigeantes de nombreux pays arabes sont tout orientés vers l'instrumentalisation de la religion pour conforter leur pouvoir politique ; ainsi l'Arabie Saoudite a pour ennemi principal l'Iran dans le vaste jeu géopolitique de domination du monde musulman et le conflit parvient à un haut niveau dans la mesure où il s'agit aussi d'un combat entre une forme sunnite de l'Islam la plus rigoriste et une forme chiite aussi rigoriste, revivifiant des antagonismes qui remontent à la naissance de cette religion. La stratégie des pays arabes n'est peut-être vue par certains auteurs que trop exclusivement à travers le prisme Orient/Occident ou du conflit israélo-arabe et pas suffisamment en terme de déploiement d'énergie pour la suprématie dans le monde musulman lui-même...

 

Des principes exprimés de stratégie arabe....

      Dans le monde arabe s'expriment des leaders et qui sont en même temps des penseurs en stratégie, soit en lutte pour le pouvoir - notamment sous la colonisation moderne - ou parvenu au pouvoir. Plusieurs de ces stratégies, exprimées à partir d'une base étatique, marquent encore le monde moderne. Jean-Paul CHARNAY, dans son Principes de stratégie arabe, en présente quelques unes de plus importantes.

   La problématique de lutte pour l'indépendance domine longtemps la pensée stratégique, ainsi celle de Gamal Abdel NASSER (Discours d'Alexandrie du 26 juillet 1956 sur la nationalisation du canal de Suez ou celle exprimée dans la Charte de Tripoli de 1962. C'est aussi la Nakba (catastrophe, passion) palestinienne, dès 1948 qui mobilise de nombreux leaders politiques et religieux (Gamal Abdel NASSER, Yasser ARAFAT, Nayef HAWATMEH, Habib CHATTY...), en faveur d'une unité arabe toujours en recherche, notamment à travers la Ligue arabe.

  C'est à la fois ou séparément le dynamisme des masses unies, les contradictions historiques et sociales, le dynamisme entre religion et révolution, les problématiques entre révolution et impérialisme qui motivent de nombreux analyses stratégiques. Citons-en quelques-unes mentionnées par Jean-Paul CHARNAY :

 

      Sur le dynamisme des masses unies, le spécialiste du monde arabe mentionne :

- L'action révolutionnaire selon la Charte nationale de la République Arabe Unie, présentée par Gamal Abdel NASSER au Congrès national égyptien des forces populaire le 21 mai 1962 et adoptée le 30 juin 1962. Ce texte de référence appelle à la révolution arabe qui progresse dans la démocratie et le socialisme ;

- La révolution démocratique et populaire algérienne selon le FLN en guerre (février 1958) ;

- La même révolution démocratique selon les Chartes de Tripoli (1962) et d'Alger (1964) ;

- Même perspective  selon la Charte de la Révolution agraire (1971, Alger) ;

- Et selon Houari BOUMÉDIENNE (1969) ;

- La perspective révolution selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- Le parti et les masses, selon le Ba'ath syrien (1965) ;

- La Révolution palestinienne, ou de la guerre organisée à la guerre populaire, selon Al Fath (1968), selon George HABACHE !1969) et selon le Front Populaire de Libération Palestinienne (1972) ;

- Classe sociale, nation, empire selon Muammar KADHAFI (1976) ;  

- "Toute la patrie ou le martyre", selon le Front Polisario (1982).

 

 Sur les contradictions historiques et sociales :

- Bonaparte aux Pyramides et prise du Caire (1798), selon Abderramane GABARTI ;

- La révolution en Égypte depuis Bonaparte, selon Gama Abdel NASSER (1965) ;

- Les révolutions au Proche-Orient, selon Leïla KHALED (1973) ;

- NASSER contre les Frères musulmans (1954) et contre le Pacte islamique (1966) ;

- L'armée et la révolution selon Arabî PACHA (1839-1911), selon Rachîd RIDA (mort en 1935), selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Mohammed HAYKAL (vers 1957), selon le FLN Algérien (1959), selon la Charte d'Alger (1964), selon la Charte d'action nationale irakienne, présidence du général Hassan al BAKR (1971) ;

- L'armée marocaine, selon Mehdi BEN BARKA (1962) ;

- L'armée jordanienne, selon le Front Démocratique et Populaire de Libération de la Palestine (1970) ;

- La Révolution palestinienne trahie par le Ba'ath, Nasser et Hussein, vision de Leila KHALED (1973) ;

- Les bourgeoisies arabes contre les révolutions, selon Mehdi BEN BARKA (1974), selon la Charte de Tripoli, selon la Charte d'Alger, selon Georges HABACHE et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969).

 

Sur les liens entre Révolution et Religion :

- Religion et nationalisme, selon Michel AFLAQ, fondateur du Ba'ath (1969), selon la Plateforme de la  Révolution algérienne (1956), selon Gamal Abdel NASSER (1965), selon Yasser ARAFAT (1974), selon al-Fath (1970), selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Le non-musulman dans l'Etat islamique, selon Sayyid Abdul A'la MAUDUDI (1903-1979) ;

- Le Jihâd comme libération selon MAUDUDI, selon Sayyid QUTB (1906-1966) ;

- "L'autoformation révolutionnaire", selon Ali SHARIATI (mort en 1977) ;

- La revivification éthique et sociale, selon le Mouvement de la Tendance islamique tunisien (1982) ;

- Le Mouvement des déshérités, selon l'iman Moussa SADR (1928-1978) ;

- Des révolutions militaires à l'islam révolutionnaire, selon Hassan HANAFI (1979) ;

- La révolution islamique, selon les ayatollah Euholloh KHOMEINY et Murtez a MUTAHARI (1979), et sa réfutation selon Anouar AL-SADATE (1981) ;

- La Croisade coloniale et le tyrannicide selon les Frères Musulmans égyptiens (vers 1980) et selon les Frères Musulmans syriens (1982) ;

- "L'Obligation absente", selon Mohammed Abd al Salam FARAJ et le groupe "Al-Jihâd" (1982) ;

- Le Front Islamique du Salut (FIS Algérie), selon Hassan El TOURABI (vers 1983) ;

- La lutte contre la corruption occidentale, selon Ousama Ben LADEN (1996-1998) ;

- Sur les stratégies arabo-musulmanes, selon Hassan El TOURABI .

 

Sur les Révolution et impérialisme :

- Le neutralisme, selon Medhi BEN BARKA (1962) ;

- Révolution arabe et communisme, selon Gamal Abdel NASSER (1956) et selon Muammar KADHAFI (1973) ;

- Révolution palestinienne, masses arabes et révolution mondiale, selon Al-Fath (1969), selon l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) (1970), selon Yasser ARAFAT (1984) et selon le Front National de la République du Sud-Yémen (1969) ;

- Vers un nouvel ordre mondial, selon la Charte d'Alger, selon Houari BOUMÉDIENNE (1974) et selon mohammed BEDJAOUI (1979).

 

      Cette énumération de contributions indique déjà les centres d'intérêts principaux des pensées stratégiques en confrontation. Leur traduction dans la politique stratégique des États n'est pas évidente. Nous survolons seulement ici les cas de l'Algérie et de l'Arabie Saoudite, l'une car elle a toujours été à la pointe - en tout cas dans les textes - d'une révolution, l'autre parce qu'il s'agit de l'État gardien des Lieux Saints. 

 

Arabie Saoudite

   La stratégie de l'Arabie Saoudite est surdéterminée par deux aspects, l'un intérieur à cause des difficultés persistantes liées aux conditions mêmes de création de l'État, l'autre extérieur, par son alliance avec les États-Unis, alliance qui l'empêche par ailleurs de jouer un rôle important dans le conflit israélo-arabe et israélo-palestinien.

David RIGOULET-ROZE, dans son ouvrage Géopolitique de l'Arabie Saoudite (Armand Colin, 2005) expose cette stratégie. L'État, né dans les oasis de Nedj, s'est ensuite formé par conquêtes successives en s'appuyant, avec beaucoup de difficultés, sur les tribus nomades sédentarisées depuis peu, constituées en Ikhwan dans des colonies militaro-agricoles et religieuses. Il est parachevé par la conquête du 'Assir peu après la découverte du pétrole qui servi d'ailleurs d'instrument d'expansion. Cette genèse porte en elle-même la source de la fragilité de frontières récentes et mal fixées et des conflits récurrents qui ont opposé, jusqu'à une date récente l'Arabie Saoudite aux autres monarchies pétrolières, notamment au Yémen. La stratégie intérieure, initiée par le fondateur Ibn SAOUD, vise à consolider le pouvoir central et ses relais aux dépens de l'ordre tribal : poursuite de la sédentarisation avec passage du droit collectif à la propriété individuelle, urbanisation accélérée en rapport avec la centralisation du pouvoir et le pétrole, maillage administratif moderne qui rompt avec les délimitations territoriales tribales... Les alliances tribales demeurent un fondement du régime saoudien : constitution du gouvernement par un subtil dosage des participations de différentes tribus, réseaux de pouvoirs résultant des multiples alliance matrimoniales tissées avec les grandes familles tribales, loyautés contre subsides...  Partagée entre islamité et arabité, l'Arabie Saoudite est un État sans véritable nation au sens occidental du terme, soudé par un réseau solide d'oulémas unis par l'observance stricte du wahhabisme. Périodiquement des révoltes secouent le pays, comme celle des descendants des Ikhwan en décembre 1979 ou celle des émeutiers de la Mecque en 1987, sans compter le réveil persistant des minorités chiites sur les riches marges orientales. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, qui met au jour une certaine collusion entre milieux terroristes et éléments du pouvoir central, l'alliance avec les États-Unis est fragilisée. Les pressions américaines consignées dans le projet du "Grand Moyen-Orient" du président BUSH, convergent avec des revendications internes et la volonté d'élites liées au pouvoir saoudien pour des réformes dans le sens d'une libéralisation des institutions.

Des contradictions profondes traversent le monde des oulémas dont certaines composantes (al-GHAMIDI par exemple) réclament une démocratisation et une libéralisation, notamment sur le plan des relations entre hommes et femmes, l'ensemble étant travaillé par les informations diffusées par les canaux d'information arabe qui suivent l'exemple de la chaîne qatar Aljazeera. Le roi FADH (1982-2005) et son successeur veulent faire conserver à l'Arabie Saoudite le leardership de la Communauté islamique et cela ne peut se faire que si ce pays - seul pays du monde à ne pas avoir de Constitution - se trouve en phase avec les amples mouvements de démocratisation qui traversent cette Communauté.

 

Algérie

        La stratégie de l'Algérie est guidée en grande partie par l'objectif de l'unité du Maghreb, et cette volonté se heurte à l'ambition analogue qui meut la stratégie de la Libye, de l'Égypte et du Maroc... Une grande partie de cette stratégie politico-militaire passe par ses frontières avec le Maroc... et par une situation intérieure instable. Tant et si bien que le principal acteur au sein de l'État, l'Armée Nationale Populaire (ANP) formule sa stratégie politico-militaire en deux volets : la sécurité ou l'insécurité intérieure et la sécurité extérieure avec sa doctrine militaire. 

L'armée algérienne a acquis un statut historique "légitime" dans l'État algérien, directement de sa participation à la guerre d'indépendance contre la France. L'historien Mohamed HARBI estime que l'ANP n'a pas évolué dans son rôle ni dans sa conception du pouvoir et ni dans ses relations avec les institutions dites "civiles" à référence constitutionnelle : la présidence, le Parlement. Que ce soit sous la présidence de Haouari BOUMÉDIENNE, Chadli Ben JEDID, Mohamed BOUDIAF, Liamine ZEROUAI ou Addelaziz BOUTEFLIKA, l'armée demeure la "colonne vertébrale" du pouvoir algérien. Pendant la  guerre civile de 1991, une partie de l'armée s'est transformée en un instrument de lutte anti-guérilla, avec les conseils très intéressés d'ailleurs d'un certain nombre de sociétés militaires privées et d'organismes occidentaux. Les stratèges politico-militaires, depuis l'indépendance, estiment que la sécurité de l'Algérie passe par ses frontières avec le Maroc, et la région de Tindouf constitue le noyau principal de la doctrine militaire. Dans leurs calculs stratégiques, les dirigeants algériens s'inquiètent du dessein du "Grand Maroc et observent avec attention ce qui se passe dans le Sahara occidental. Une refonte encore en cours de l'armée ne permet pas de savoir clairement si, après l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, la doctrine militaire évolue dans le sens des tentatives de leadership au Maghreb ou plutôt dans le sens de se mettre davantage dans les standards de l'OTAN afin de participer à une stratégie méditerranéenne des États-Unis. 

La configuration des forces dans ce pays arabe indique bien que l'équilibre des pouvoirs n'inclue que peu la religion, même si depuis les années 1990, le mouvement d'islamisation de la société s'amplifie.

Le cas de l'Algérie indique bien en tout cas que la stratégie est bien pensée le plus souvent à partir d'un État, ce qui donne aux discours religieux tenus par les uns et les autres des colorations bien différentes. Il n'y a pas véritablement de stratégie arabe ; il n'y a que des stratégies d'État, même si leur noyau peut être restreint, à partir desquelles s'expriment des visions particulières de l'arabité et de l'islamisme. De plus, les différentes sociétés, et l'émergence actuelle de sociétés civiles le montrent bien, conçoivent la fidélité à l'Islam de manière bien différentes, dans un cocktail entre une vigilance constante sur les prescriptions coraniques et des influences qui ne sont pas seulement occidentales.

 

David RIGOULET-ROZE, Géopolitique de l'Arabie Saoudite, Armand Colin, 2005 ; Politique de défense, l'Algérie devant des choix multiples, El Watan, 11 mai 2006. Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L'Herne, 2003. Sous la direction de Christian HARBULOT, L'absence de stratégie de puissance des pays arabes, janvier 2007, École de guerre électronique.

 

STRATEGUS

 

Relu le 10 octobre 2020

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 10:41

       Ce Livre des Ruses, récemment redécouvert et qui ne nous est parvenu que partiellement, reste anonyme malgré bien des recherches et date entre la fin du XIIIe siècle ou au commencement XIVe siècle.

Il est formé d'une succession de petits récits, autant de cours de psychologie politique, très plaisants, qui nous font pénétrer dans le secret de la diplomatie arabe. Il ne systématise pas un savoir ni ne présente une doctrine politique cohérente. L'auteur de l'ouvrage, dont la traduction du titre arabe donne littéralement Les Manteaux de toge fine dans les ruses subtiles, veut simplement convaincre le lecteur, sensé appartenir à la classe dirigeante ou en passe de le devenir, de la valeur de la ruse, présentée comme un art difficile, honorable et payant.

A l'instar de MACHIAVEL, qui prend d'ailleurs ses leçons en partie dans la littérature arabe, via les Vénitiens. Cet enseignement est resté très vivant jusqu'à nos jours et comme le note le traducteur René KHAWAM (1917-2004), qui l'a (re)découvert dans le fond ancien de la Bibliothèque Nationale de Paris, si on le redécouvre justement aujourd'hui, "c'est simplement que la conjoncture s'y prête : phénomène parfaitement contingent, mais phénomène heureux dans la mesure où il guérit l'Occident d'une cécité politique et intellectuelle (plus ou moins consciente) vieille de plusieurs siècles". L'imposante bibliographie (dans la Préface)  rapportée par l'auteur anonyme nous montre la mesure (énorme) de ce qui a été perdu d'une telle littérature.

 

Le contenu des 10 chapitres connus...

     Nous ne connaissons que 10 chapitres de cet ouvrage qui en comportait 20. Après une Préface qui, comme c'est l'usage à cette époque, s'adresse "Au nom de Dieu, le Clément, le Maître de miséricorde". "Afin de le servir d'une façon plus intime, j'ai composé cet ouvrage (...) sachant que Dieu a gratifié l'Émir de la plus vaste des intelligences, du plus fin des discernements, du plus incisif des jugements".

Il présente lui-même les chapitres de son livre :

- L'intelligence et son mérite ;

- L'instigation à l'emploi des ruses et la manière de les mettre en oeuvre ;

- La Sagesse de Dieu. Sa bienveillance et la perfection avec laquelle Il organise les choses pour le bien de Ses serviteurs ;

- Les ruses des anges et des djinns ;

- Les ruses des prophètes ;

- Les ruses de khalifes, des rois et des sultans ;

- Les ruses des vizirs, des gouverneurs et des gens de l'administration ;

- Les ruses des juges, des témoins honorables et des procureurs ;

- Les ruses des jurisconsultes ;

- Les ruses des hommes pieux et de ceux qui pratiquent l'ascèse ;

- Les ruses des commandants, des émirs et des maîtres de la police, (à partir de ce XIèe chapitre, l'oeuvre est perdue) ;

- Les ruses des médecins ;

- Les ruses des poètes ;

- Les ruses des marchands et des commerçants ;

- Les ruses des Banou-Sâssâne, qui sont les vagabonds des routes ;

- Les ruses des voleurs et des jeunes voyous ;

- Les ruses des femmes et des jeunes garçons ;

- Les ruses des animaux ;

- Ceux qui ont ourdi une ruse et en sont devenus les victimes;

- Les cas particuliers qui n'ont pas été classés dans les autres chapitres.

    Le traducteur René KHAWAN présente cet ouvrage dans l'Introduction de l'édition de notre époque : "Qu'on ne s'étonne pas si toute la première partie du présent ouvrage est consacrée à des anecdotes d'origine religieuses. C'est que l'homme arabe, aujourd'hui comme hier, n'entreprend rien, que ce soit en politique ou dans tout autre domaine, sans en référer à une tradition qui remonte aux prophètes et, par-delà ces Envoyés, à Dieu. Ce qui nous vaut un certain nombre de récits en forme de parabole qui ont ce ton inimitable des fables mythologiques et des légendes populaires.

Ainsi la très belle histoire de Joseph et de ses frères, qui donne au célèbre épisode biblique une interprétation à la fois savoureuse et poignante - nullement indigne en tout cas des meilleurs récits du Moyen-Age chrétien auxquels elle fait irrésistiblement songer. Ainsi également une curieuse description du combat de Jacob avec l'Ange (que les censeurs chrétiens auraient, n'en doutons pas, pudiquement édulcorée). Ou encore cette étonnante version de la Passion du Christ où l'on voit Judas, pris à son propre piège, crucifié à la place de Jésus." Il ne fait pas s'étonner du contenu de tels récits, car encore au Moyen-Age chrétien circulent des histoires plus ou moins tirées de textes jugés apocryphes par les autorité religieuses. Une quantité impressionnante d'Évangiles avaient déjà pourtant été réduits à quelques uns lors des conciles depuis la naissance de l'Empire romain chrétien. Les versions testamentaires que nous connaissons ne sont pas forcément les plus proches de la vérité...

"Après les ruses de Dieu (par respect, notre auteur dit la "sagesse" de Dieu), celles des anges et des djinns, celles des prophètes, nous sommes enfin introduits dans l'univers des simples mortels : (...) tous bien déterminés à triompher par l'astuce, tous affichant un superbe mépris à l'égard des brutes qui tirent le glaive à la moindre occasion.

Le khalife al-Mou'tadid (abbasside de Bagdad, entre 892 et 902) lui-même (dont notre auteur révèle pourtant certains comportement de la plus tranquille cruauté) s'insurge contre ces militaires qui n'hésitent pas à user de violence envers les suspects "interrogés" : "Où sont donc les ruses des hommes dignes de ce nom?" Car il s'agit bien de dignité. Faire couler le sang est une commodité. Mais une commodité indigne. Pire : inefficace. La ruse au contraire a un double mérite : elle est difficile (comme l'art), donc honorable (et délectable - comme l'art encore) ; mais surtout, elle est payante. Autant dire qu'elle va consister toute la politique, qui ne sera jamais envisagée comme une technique abstraite, mais comme un exercice subtil, délicat, raffiné... et efficace. Ainsi le prince idéal (...) sera-t-il un prince rusé : le modèle en est ici Alexandre, dont on verra qu'il avait plus d'un tour dans son sac. 

Il n'est pas le seul. Voilà pour l'exemple l'intéressante méthode employée par un espion persan qui voulait s'attirer les bonnes grâces d'un grand dignitaire ecclésiastique à Byzance : "Le vizir se mit à considérer attentivement le caractère du patriarche et à en étudier les réactions afin de se faire admettre en tant que compagnon et de monter en dignité auprès de lui par la présentation des propos qui avaient le plus de chances de lui être agréables. Il le trouva enclin à écouter les histoires amusantes, désireux d'entendre les récits historiques. Il se mit à lui offrir en cadeau toute aventure exceptionnelle, toute anecdote spirituelle surprenante. Il ne fut pas long à devenir comme une parure à ses yeux et à son coeur, plus attaché à lui que son nez. En même temps, le vizir soignait les blessés sans prendre de salaire, de sorte que son renom grandit et que son autorité s'accrut." 

  Ces récits indiquent par quels moyens nombre de vizirs se sont emparés de la réalité du pouvoir dans de nombreuses contrées arabes. Ils nous expliquent que le pouvoir de ces vizirs, quels que soient leur origine, parfois d'anciens esclaves, sont acquis de l'intérieur à force de ruses, sans batailles glorieuses et sanglantes.

   Il reste à retrouver la moitié de cette oeuvre afin d'être en mesure d'en mesurer toute la portée, d'autant plus que les récits mettent en scène non seulement des rivaux en matière politique, mais aussi des concurrents en matière économique et même des conflits sociaux et familiaux.

Le Livre des Ruses, La stratégie politique des Arabes, Edition intégrale établie par René Razqallah KHAWAN, Phébus Libretto, 1976 (réédition 2002), 446 pages.

 

Relu le 13 octobre 2020

 

 

 

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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 18:19

          L'étude de l'évolution des sociétés de la péninsule arabique depuis l'avènement de l'Islam à la fondation de l'Empire Ottoman donne l'occasion d'établir les modalités de conflits qui font évoluer une société guerrière tribale en société bien plus complexe et probablement moins belliqueuse et bénéficiant de conditions socio-économiques plus favorables au développement des individus et des groupes. l'Islam change un certain nombre d'habitudes et modifie le rapport que l'état guerrier a avec l'économie.

 

       Nous retrouvons dans le monde arabe nomade bien des caractéristique de la guerre dans les sociétés primitives : le clan constitué par le groupe de tentes d'après la loi de consanguinité, avec son particularisme farouche ; le "tabou" du sang à l'intérieur du clan ; la responsabilité collective ; le droit et le devoir de la vengeance du groupe, dont la propagation "en chaîne" multiplie les conflits de tribu à tribu. L'isolement géographique original du clan est mitigé par l'adoption, au cours de rites symboliques du mélange des sangs, par l'exogamie, par l'hospitalité. La guerre naît fréquemment, dans ces conditions d'isolement et de dispersion dans un espace relativement grand, de la vengeance, mais elle reste aussi une forme de concurrence vitale, qui s'impose en cas de disette ou pour se procurer des épouses autres que les esclaves. Dans tous les cas, elle prend la forme d'une attaque brusquée suivie du massacre et du pillage : la razzia, qui ne met en action que des très faibles effectifs. Les effets de ces guerres endémiques sont tempérées en Arabie par une véritable Trêve de Dieu (on devrait dire trêve des dieux...), établie et respectée, aux rythmes de fêtes échelonnées de manière uniforme sur un assez vaste territoire, bien avant l'arrivée de l'Islam. Ainsi sont suspendues les hostilités, à l'époque des grandes caravanes, pendant plus de deux moins par an, la guerre n'entravant pas complètement l'établissement de véritables routes dans le désert et sur son pourtour. Il n'y a ni armée réelle, ni organisation hiérarchique, ni discipline, ni armement uniforme. Si, dans des cas exceptionnels, des coalitions se forment en vue d'une expédition longue et menant loin, les tribus y restent distinctes, sans commandement unique. L'armement est constitué générale de l'arc et de la flèche, la métallurgie étant minimale, et probablement qu'une grande quantité d'armes provient des razzias mêmes. Les Arabes nomades sont tributaires de l'extérieur pour leur armement comme pour leur monture, souvent réduite au chameau, faute d'accès à des territoires à chevaux (avant la conquête de la Perse par les musulmans). Le Bédouin vit dans une alerte perpétuelle : guerrier dans l'âme, sa tactique est à base de surprise, de soudaineté dans l'attaque et le repli, ce qui tend à minimiser les pertes. La vie âpre et misérable du désert l'endurci physiquement et moralement, le rend d'une extrême mobilité et peut franchir de longue distance. Cela le rend bien supérieur au sédentaire agriculteur.

 

      La prédication de Mahomet intervient dans un contexte d'expéditions incessantes, dont peut se lasser une grande partie de la population. Il fonde une nouvelle communauté, en créant de nouveaux liens de solidarité, propres à apaiser la situation, en dépassant les relations strictement tribales. Sans être un grand stratège, il réussit à instaurer une certaine discipline parmi ces farouches guerriers individualistes, par des prescriptions qui touchent autant la proscription du vin que les règles de répartition du butin. Participant personnellement à une trentaine de razzias et présidant à une dizaine d'autres (suivant le Coran et la tradition), en véritable "entrepreneur de razzias", le Prophète distingue bien le groupe des "Compagnons, seule élite restreinte fanatisée, de l'ensemble des Bédouins, mu surtout par l'appât du gain plus que par un esprit religieux, conquis au fur et à mesure, qui fournissent l'essentiel des troupes lancées à la conquête de l'Arabie du Centre et du Sud. Les entreprises en profondeur contre les Empires voisins sont surtout le fait des milices arabes des confins, non converties encore à l'Islam, mais toutes disposées à collaborer à de fructueuses expéditions. Regroupant l'ensemble des règles de la guerre sous la forme du Djhâd, considérant comme les théoriciens après lui que la guerre "est mauvaise en soi", mais un "mal nécessaire", Mahomet transforme le goût de ces hommes à la guerre, en associant à l'appât des récompenses matérielles immédiates, le prosélytisme, la perspective des délices attendant le Croyant tombé en martyr à l'ennemi! Tout se met en place pour opérer un glissement dans les attentes des Bédouins, une fois acquis les bienfaisances matérielles, d'abandonner peu à peu certaines habitudes très meurtrières et très destructrices.

Deux facteurs facilitent la prodigieuse propagation de la nouvelle organisation politique et théocratique :

- la faiblesse de la défense des frontières de l'Empire Perse et de l'Empire Byzantin, par des troupes peu motivées ;

- l'hellénisation du Proche-orient, conséquence la plus directe des conquêtes d'Alexandre, renforcée par l'Empire Romain, qui reste encore un phénomène exclusivement urbain, sans prise sur les populations des campagnes. Or, le gros des troupes est formé par la paysannerie, ces troupes rencontrent des populations "frères" qui connaissent surtout le poids du fisc des Empires. 

D'abord limitée aux nomades primitifs, la guerre s'étend, surtout sous le premier successeur du Prophète, ABOU-BAKR, à l'ensemble de la péninsule arabique, sous forme toujours de razzias aller et retour, dans les districts frontières des grands États voisins, les troupes musulmanes subissant d'ailleurs surtout de cuisants échecs. Sous le calife Omar, un changement de tactique s'opère : l'envahisseur arabe se fixe dans les régions conquises et adopte l'organisation administrative qu'il y trouve, en y instaurant des règles fiscales profitables. 

 

Un système militaire...

      Emile WANTY décrit ainsi le système militaire arabe aux VIIIe et IXe siècles :

"Le système fondé à l'origine sur le droit au butin et sur la priorité des vétérans de l'Islam devait forcément évoluer avec le temps. Les difficultés financières provoquées par la charge des pensions et dotations amenèrent le Califat à créer un service coordinateur, le Diwan. Par la suite, seuls les combattants effectifs d'une expédition participèrent à ses bénéfices. Sous les Ommeyades (dynastie de Califes fondée en 661 par Mu'awiya, éteinte en 750), il n'y eut plus de grandes armée permanente : le système des camps avait vécu.

Seule la Garde du Calife fut une troupe régulière et soldée. Suivant les besoins, d'autres unités se constituaient pour des guerres extérieures ou des luttes intestines, au moyen de volontaires payés en rations. L'ensemble constituait encore une force impressionnante, bien que l'Islam eût atteint les limites de son expansion, qui allaient provoquer la désagrégation de l'Empire arabe. Avec son dynamisme originel, l'Islam avait trouvé l'auxiliaire le plus précieux de ses conquêtes foudroyantes dans la faiblesse et les dissensions de ses adversaires : c'est là une des lois essentielles de toute guerre, même de nos jours. Dès que l'Empire byzantin se fut remis des premiers chocs, il réussit à faire pièce, pendant des siècles, à l'Islam arabique, et même à effectuer des retours offensifs, surtout sous la conduite des Empereurs, chefs de guerre du Xe siècle.

Voici comment certains d'entre eux appréciaient leurs adversaires. Léon III l'Isaurien voyait dans les Sarrasins les "Barbares" les mieux avisés et les plus prudents. Un de ses successeurs reconnaît qu'ils sont puissants et aptes à la guerre, tenaces dans la défense. Nicéphore Phocas (963-969) connait leurs faiblesses : ils sont "sensibles aux intempéries, au temps froid et pluvieux" (c'est du reste une des causes de leurs échecs en Asie Mineure) : si leur dispositif est rompu, ils n'ont pas assez de discipline pour le rétablir. Plus aucun écho de la terreur inspirée par l'Islam aux premiers temps! Cette dernière opinion correspond au début du déclin de la puissance militaire et politique arabe des Ommeyades, l'influence perse, à la toute relative austérité de l'Islam originel. Avec eux commença le mouvement centrifuge des provinces, facilité par le fait que les armées de plus en plus régionalisées, s'étaient "contaminées" par l'introduction d'éléments non arabes, puis de mercenaires. Exactement le même processus que pour l'Empire romain, mais à un rythme plus rapide."

   Les premiers contacts entre l'Islam et l'Occident, commencées par des razzias sur les côtes d'Andalousie, poursuivie en 711 par l'envoi "massif" d'Arabes et de Berbères en royaume goth (au moyen de navires byzantins!), se prolongent par la conquête de presque toute l'Espagne actuelle. Les Arabes poussent en Aquitaine, mais perdent vite de leur force conquérante : l'Islam se contente d'alimenter son trésor de guerre et de payer ses guerriers au moyen des produits toujours renouvelés de ses déprédations. Alarmés par leurs raids fréquents, les Francs, fidèles à leur tactique, immuable autant que primitive, s'agglomèrent près de Poitiers en gros bataillon, en bandes de front et en profondeur, armés de piques. Les charges (de cavalerie notamment) des Sarrasins, armés de la lance et de l'arc, s'épuisent contre ce roc, malgré leur extrême mobilité et les changements de point d'attaque et se replient. Cette bataille, célèbre dans l'Histoire est un coup d'arrêt contre les raids trop audacieux, mais n'a pas l'immense portée qu'on lui prête encore. Car la vaste entreprise qui consisterait pour l'Islam à mettre la main sur l'Occident chrétien est déjà hors de portée d'un Empire arabe affaibli, en proie de plus à des divisions internes doctrinales. De ce bref contact entre la tactique arabe, faite de mobilité et la tactique massive et statique des Francs, il ne résulte rien sur le plan de l'art militaires chez les Francs. De ce fait, plus tard, lors des croisades, les armées royales croisées redécouvrent cette mobilité... L'Occident également, à cette époque, est incapable de s'opposer aux multiples raids, moins massifs, qui s'opèrent encore longtemps sur Narbonne

    Plus à l'Est, lorsque l'Islam atteint les frontières du territoire des Turcs, les musulmans arabes les combattent et acquièrent beaucoup d'esclaves qui entrent progressivement dans l'armée, jusque dans la garde prétorienne du Calife, avec tout ce que cela suppose d'influence intérieure. Au Xèe siècle, l'importante tribu des Turcs Seldjoukides apparaît dans l'orbite de l'Islam dont il embrasse d'enthousiasme les tendances religieuses et la tradition conquérante. Il s'agit-là d'un Islam non arabe qui reprend nombre de caractéristiques combattantes de l'Islam arabe. C'est un exemple-type d'une transformation interne effectuée aux dépens de forces qui y ont apporté les meilleurs éléments de l'art militaire et de cohésion sociale.... Aux dépens de l'islam arabe, ils gagnent sans cesse du terrain en Perse au XIe siècle : en 1071, ils remportent une victoire contre l'Empereur byzantin romain Diogène à Manzikiert et réussissent du coup, là où les Arabes ont toujours échoué depuis des siècles. Ils créent une vaste principauté au coeur même de l'Asie Mineure et entre 1078 et 1084, s'emparent de la Palestine, de la Syrie, de Smyrne... pour occuper stratégiquement la place de l'Empire arabe. Après cela, c'est surtout, en Islam, de stratégie ottomane qu'il s'agit. Seul le Maroc échappe à l'emprise ottomane, ce qui en fait une terre intéressante pour l'analyse d'une stratégie arabe moins influencée par les impératifs impériaux.

 

Une mise en oeuvre du Jihâd

         L'analyse de Jean-Paul complète bien celle d'Emile WANTY, depuis les premiers temps jusqu'à l'instauration de l'empire Ottoman, en mettant l'accent sur les conséquences des dissensions internes et les différentes modalités de mise en oeuvre du Jihâd.

En raison, écrit-il, de l'ampleur des mouvements économiques et sociaux induits par la proximité de deux Empires, les liens tribaux sont étroits et pour contester efficacement la domination de l'aristocratie de La Mecque, grand centre commercial et principal pôle d'attraction de l'Arabie depuis un moment, Muhammad "s'entoure de partisans issus de tribus ou de clans différents, corps de volontaires qui lui permettent de passer alliance avec les médinois hostiles aux Mecquois. Devenu chef d'une "communauté-cité", à la fois réservoir logistique et base stratégique, il donne une grande amplitude aux raids traditionnels, mais apprend à défendre une ville, reconquiert La Mecque par un subtil mélange de guerre et de diplomatie, lance les premières expéditions contre les deux empires voisins. Les quatre califes légitimes (qui lui succèdent) continuent cette politique sur des populations périphériques en frictions fiscales et théologiques avec les administrations, avec quelques dizaines de milliers d'hommes : volontaires mais marchant souvent en contingents tribaux, avec si nécessaire transferts de populations.

En quelle mesure l'expansion arabe n'a-t-elle pas été autant de nature démographique que militaire? Dès les origines, les mouvements des armées arabes constituent de vastes déplacements-migrations de tribus, et ont réussi à arabiser ethniquement et culturellement l'ensemble des plaines sinon des montagnes, de l'Atlantique au Taurus. Les contre-croisades comme les guerres de libération anticoloniales ont été en partie relancées par la supériorité démographique des sociétés arabes. Parallèlement aux conquêtes (...), se forge l'instrument religieux justificatif de (celles-ci) : le jihad fi sabil Allah, effort orienté dans la bonne direction : dans la voie de Dieu, trop restrictivement traduit par l'expression "guerre sainte". Rituellement, en une société observante, refoulant perpétuellement l'impur par l'accomplissement de prescriptions sacrales (prières, ablutions, jeûne...), le juhad rappelle la tension de la foi contre la mécréance, la rébellion, la non-fusion, exige le combat s'il le faut entre la umma (la communauté musulmane) et les peuples infidèles ; il réalise une séparation entre (...) terre d'Islam et territoire de guerre.

La poursuite de l'ordonnancement musulman (collectif) sur terre constitue la meilleure entreprise pour que la personne accède à sa récompense céleste finale : le Paradis (...). Mais apparaissent aussi les guerres internes exigées par l'intérêt commun (...) : les guerres contre les apostats, puis contre les schismatiques groupés en partis militaires. Dès les origines de l'histoire musulmane, les révoltes anti-califales légitiment leurs raisons dynastiques, politiques ou économiques par une argumentation théologique, invoquent le juhâd contre le pouvoir injuste, en l'accusant d'avoir laissé se corrompre la loi musulmane (Chari'a). Ainsi de la démocratie primitive totale même au profit des nouveaux convertis par le kharédjisme, ainsi du shi'isme postulant au contraire la valeur charismatique et le droit au pouvoir de la descendance directe du prophète par son gendre 'Ali, et qui se sépare du sunnisme après la bataille de Kerbala (680) où l'armée omeyyade tue les derniers prétendants de la famille du prophète.

Les révoltes kharedjites et shi'ites, elles-mêmes divisées en nombreuses sectes et hérésies, se succédèrent au fil des siècles, inspirant par exemple les révoltes égalitaires ismaélites quamartes, l'ésotérisme mystique et combattent les ismaéliens qui luttent contre le sunnisme des dynasties établies (...)". L'Empire arabe est traversé du début à la fin par ces querelles.

"Fait symptomatique, la plupart des grandes dynasties musulmanes, et la relance des armées arabes, ont été créées par un curieux doublet antithétique : le jawâd (noble d'épée) et le chaykh, le chef de tribu guerrière ralliant des milliers de sabres - ou de fusils - et le théologien coagulant une armée de lettrés. Ainsi s'incarne la double réalité du pouvoir musulman : principe logocratique et matérialité de la force. (...). Ce doublet théologico-guerrier s'unifie dans une doctrine rejetée par l'orthodoxie, mais aux puissantes résonances populaires : la doctrine du mâdhî. Le mâdhî surgit dans l'histoire pour rénover le siècle impur, les armes à la main et la controverse théologique ouverte, il réclame le jihâd.

Puissant mode de légitimation, le jîhâd s'enracinait dans la réalité sociale et économique de l'époque. La razzia bédouine se transcendait, dans l'optique islamique, en mode de purification des richesses (passage du non-musulman au musulman par prise de butin) et à leur affectation à la poursuite de l'expansion musulmane. Ainsi les vieux mobiles guerriers de la badâwîya (bédouinité) - gloire et butin - étaient-ils décantés par le but de guerre, dont la morale entrainait la transfiguration éthique du combattant. Mais l'accumulation des territoires et des richesses suscitaient la mutation de la communauté des croyants volontaires en des empires organisés. La démocratie guerrière qui règne dans les grandes tribus assure entre elles un relatif équilibre fondé sur des coups de main réciproques. Le défaut de richesses au désert ou sur la steppe interdit la prédominance de l'une d'entre elles, mais la pratique des combats renforce leur cohésion. Mais que, pour une cause quelconque (renouvellement religieux, contrôle d'une région agricole ou d'une rente caravanière...), une famille, un clan domine une tribu, celle-ci rassemblera ses forces en faisceau et, par la guerre, crée une nouvelle dynastie.

Ce qui engendre trois conséquences principales. Une mutation sociopolitique : le passage de la démocratie guerrière originaire à un régime d'aristocratie militaire, puis de monarchie centralisée instituant un système fiscal, un système de communication avec les provinces, et une armée institutionnalisant la fonction militaire. (...) Il en résulte un déplacement géostratégique : établissement d'une nouvelle capitale au milieu des territoires d'un nouvel empire, dans un but de centralisation bureaucratique et de défense contre les invasions, donc des transferts démographiques. (...). Mais les villes vidées de leurs notables, lettrés et artisans, abandonnées aux travailleurs journaliers et à la populace, et souvent situées dans les zones excentrées du nouvel empire, doivent être tenues par ds miliciens qu'il faut payer, car divers phénomènes cumulent leurs effets. Rivalités des parents du souverain et des principaux membres de la tribu, et leur remplacement par des esclaves transformés en grands officiers dotés de domaines fonciers. Affaiblissement de la cohésion native des guerriers de la tribu et de leurs descendants amollis dans le luxe. Augmentation des impôts frappant le commerce pour solder l'armée. D'où un accroissement du mécontentement, donc la nécessité de nouveaux mercenaires : cercle vicieux." L'art militaire peut un temps freiner ce déclin (esprit de corps), mais cela est limité à la longue.

 

Le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire...

    "Pratiquement s'est toujours posé le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire.

De par le milieu humain, les dynasties ont utilisé deux types de structures sociales, donc deux modes de guerre en partie contradictoires. La tribu (ou fraction de tribu) comme entité guerrière déjà constituée, menant sa vie propre et allant au combat sous ses chefs naturels. La bande armée, soldée, le "régiment" susceptible lui-même de diversification : troupe réglée d'esclaves ou de mercenaires pouvant être non arabes, non musulmans ou néo-musulmans, troupes légères, irréguliers et racolés en cas de péril ; contingents de volontaires.

Stratégiquement, cette dichotomie s'est reflétée dans les tactiques qui furent reprises par les armées coloniales : le gros des réguliers avance pour les grands chocs, mais est précédé d'une essaim de combattants qui fatiguent l'ennemi, pillent son territoire, inondent le terrain et compensent mutuellement leur propension à la révolte : les goums d'une tribu étant s'il le faut lancé contre la tribu rebelle. D'où des distorsions aussi bien dans les modes stratégiques (pour les bédouins : protection ou attaque des parcours caravaniers ou pastoraux, razzias, expéditions punitives ; pour les troupes réglées : maintien de l'ordre, campagnes organisées), que tactiques (pour les bédouins : combat dispersé dans l'espace géographique, initiative individuelle, action indirecte sur les communications et les ressources adverses, brefs engagements ; pour les troupes réglées : combat groupé, poids de la masse disciplinée en ordre de bataille, intégration des techniques des arts de la guerre byzantine (machines de jet, poliorcétique), sassanide et franque (grosse cavalerie, fortification), turque et mongole (cavalerie légère armée de l'arc, submergeant le théâtre d'opération). 

Mais aussi distorsions éthiques : alors s'établit une hiérarchie des maîtres de la violence. En bas, le 'askri, le jundi, soldat enrégimenté mainteneur de l'ordre public, mais simple instrument ; puis l'aristocrate guerrier, tribal ou "corporatiste" : noble d'épée (jawâd) ou chef corsaire (raïs) et leur host ou leur équipage dans leurs expéditions ; le ghâzi enfin : le volontaire qui se lève pour le jihâd, (...). Après le Xe siècle, de l'Atlantique à la Transoxine, le limes musulman, frontières et côtes, se couvre de ribât's, couvents-casernes accueillant ceux qui montent la garde contre l'infidèle. Leur zèle est échauffé par de nombreux traités de guerre sainte, qui, à la différence de ceux écrits durant la période précédente, sont moins institutionnels (théorie et pratique de l'organisation politico-administrative des conquêtes), stratégiques (théorie d'une non-stop offensive) et tactiques (archerie, hippiatrie, mangonneaux...) qu'apologétiques et guerriers (doctrine du combat militaire exaltant autant la mission de sacrifice que la victoire terrestre). Mais tous sont des mujâhid-s combattants de guerre sainte qui, s'ils meurent en expédition, seront chahîd-s (martyrs) gagnant directement le paradis (...). 

D'où les réticences politiques et éthiques qui ont entouré les troupes d'abord non-musulmanes tirées de populations non arabes (slave, circassienne, caspienne, tartare, turque, kurde...) lors même qu'elles s'islamisent et, s'emparant du pouvoir, enfantaient la victorieuse cavalerie "sarrazine" de la Contre-croisade, s'incarnaient en certaines des plus prestigieuses figures de l'hagiographie musulmane : le kurde Salah-el Dîn el Ayyubi (Saladin) qui reprit Jérusalem (1187) ou le mamelouk Baïbars qui combattit contre la croisade franque de Saint Louis à Mansourah (1250) et contre l'invasion mongole de Hulagu à 'Ayn Jalut (1260), se sublimaient dans la vertu de futuwwa intégrant la solidarité islamique, le symbolisme mystique des armes, l'élévation spirituelle et l'honneur chevaleresque.

A cette époque aussi l'art de la guerre arabe connaît son apogée : unité de commandement, discipline militaire et union religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau de forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le troisième calife, Othman, ne parviendra plus à dépasser la guerre de course."

 

Union à l'intérieur, guerre à l'extérieur...

   Une des évolutions profondes introduites par l'Islam en Arabie est de rejeter en quelque sorte, du moins théoriquement, vus les grandes querelles entre factions politico-religieuses, les formes les plus violentes des conflits à l'extérieur d'un territoire sacralisé, jusqu'à baptiser le territoire des non-musulmans de territoires de la guerre. L'instauration de l'Empire arabe, notamment par les mouvements démographiques et la fiscalité (différentes entre musulmans et non-musulmans), cette dernière alimentant la machine de guerre... et l'enrichissement de l'aristocratie militaire et religieuse, substituent aux razzias incessantes un mode de transferts de richesses moins brutal. L'attrait de cet Empire, au-delà de l'apologétique visant le paradis, est que ce système fiscal apparaît, surtout dans les premiers temps, bien moins rude que celui en vigueur dans les empires voisins. De plus, une pacification de ces territoires permet l'enrichissement par le commerce, les routes caravanières étant beaucoup plus sûres qu'auparavant. C'est la transformation d'une société guerrière en une société régie par des règles plus complexes, imprégnées dans le temps et dans l'espace par l'observance des prescriptions coraniques, qui bénéficient d'une organisation de plus en plus efficace : les temps de prières, l'obligation de l'aumône et de l'hospitalité, le pèlerinage... Un nouvel ordre moral est instauré : si nombre de règles tribales sont sacralisées par la Révélation, elles sont mises au service de la voie qui mène au salut. La loi du talion, par exemple, outre un allègement substantiel, se transforme en obligatoire compensation pécuniaire d'un tort.

Le Prophète, même si ses prescriptions sont plus ou moins bien suivies par la suite, "édicta des règles morales qui devaient assurer le vivre ensemble, la cohésion et l'ordre au sein de la nouvelle entité formée", d'abord à Médine et ensuite sur des territoires de plus en plus vastes. La Constitution de Médine instaure cette entité qui n'est plus fondée sur la tribu, sur le lignage, mais sur le territoire, accompagnant le vaste mouvement socio-économique de nomadisme à la vie sédentaire. "Le but de cette charte était donc d'instituer une unité territoriale se substituant à l'ordre tribal : autant dire, les bases d'un État." (Sabrina MERVIN).

 

Sabrina MERVIN, Histoire de l'Islam, Fondements et doctrines, Flammarion, collection Champs, 2010. Jean-Paul CHARNAY, article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967.

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 octobre 2020

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 18:21

       Les éléments de stratégie arabo-musulmane, puisqu'il semble qu'il n'y ait pas de pensée stratégique arabe antérieure à l'Islam, ce qui peut se comprendre par la position de l'Arabie entre des Empires qui l'ignorent sauf pour le commerce, sont relativement dispersés. Probablement que de nombreux textes sont perdus à cause des destructions systématiques, monnaie courante entre les différentes tendances en conflit. L'absence ou la rareté de traces écrites ne signifie pas pour autant qu'il n'existait pas de tactique ou de stratégie avant comme après l'avènement de l'Islam. Les historiens s'aident d'autres sources, y compris chez leurs adversaires, pour décrire un certain nombre d'élément de leur art militaire.

       D'autre part, estime Hervé COUTEAU-BÉGARIE, le cadre contraignant de la théologie coranique a gêné l'émergence d'une véritable pensée stratégique arabe constituée, en tout cas avant l'avènement de l'Empire Ottoman. D'autres auteurs estiment au contraire que l'Islam apporte de nouveaux éléments dans la manière de combattre, même si elle ne constitue pas un ensemble homogène comme on peut en rencontrer ailleurs.

      Jean-Paul CHARNAY (Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984) a décrypté ces principes, mais il s'agit là d'une reconstitution à partir de fragments hétéroclites.

    Mais le travail - relancé dans de nombreux domaines pour la civilisation arabe en général - de recensement des manuscrits, peut nous faire (re)découvrir des aspects aujourd'hui oubliés.

- Une traduction du Résumé de la politique des guerres d'AL-HARTAMI, auteur du Xe siècle (grand traité sur les ruses) est maintenant disponible et des bribes de traité d'un autre auteur du Xe siècle, QUDAMA sont analysé par le professeur Vassilios CHRISTIDES (Two Parallel Guides of the 10th century : Qudama's Document and Leo VI's Naumachica, Graeco-Arabica, 1982). 

- Baha ad-Din IBN SHADDAD (1145-1234), au service de SALADIN en 1188, est l'auteur d'une oeuvre historique importante qui offre un portrait vivant du grand combattant kurde et une chronique détaillée de la troisième croisade. Une description de la chute de Saint-Jean d'Acre en 1191 est un exemple de ses écrits (Francesco GABRIELLI, Arab Historians of the Crusades, University of California Press, 1969).

- IBN AL-ATHIR (1160-1233), auteur d'une histoire universelle, est lui aussi témoin de la troisième croisade et de son échec. Il décrit également l'irruption des Mongols dans le monde musulman du moyen-Orient (1220-1221). Son oeuvre historique, compilation remontant aux origine de l'histoire, est considérée comme de toute première importance pour la période qui va du Xe au XIIIe siècle et embrasse l'ensemble du monde musulman. (Francesco GABRIELLI, ibid).

- AL-TABARI (vers 838-923), connu pour son exégèse de la sunna, retrace l'histoire politique de l'Islam jusqu'en 915 ainsi que l'histoire universelle. (Les Quatre Premiers califes, les Omeyyades, L'Age d'or des Abbassides, en trois volumes, Simbdbad, 1983, réédition par Maisonneuve et Larose, 1977).

- AL-BOKHARI (810-870) constitue une source irremplaçable pour connaître l'ensemble des faits et dits du Prophètes, y compris sur le plan militaire. (L'Authentique Tradition musulmane, Fasquelle, 1964 et Les Traditions islamiques, Maisonneuve, réédition 1977).

- AL-MUTTAKI'L-HINDI (1477-1567) est l'auteur de commentaires sur les aspects stratégiques du message du Prophète (dans Bernard LEWIS, Islam, From the Prophet Muhammad to the Capture of Constantinople, tome 1 : Politics and War, New York, 1974).

 

Les apports de l'oeuvre de IBN KHALDOUN...

       Le grand historien IBN KHALDOUN (1332-1406) décrit, dans ses Discours sur l'histoire universelle (1377), les guerres et les méthodes de combat pratiquées par différents pays. Il note que "il n'y a pas de certitude de la victoire dans la guerre, même s'il existe une supériorité en armement et en effectif. La victoire et la supériorité dans la guerre sont dues à la chance et au hasard". Il insiste sur l'emploi de la ruse et sur les facteurs psychologiques : les victoires initiales des musulmans ont été dues à leur cohésion et à la terreur qu'ils inspiraient. Mais il ne s'agit que d'annotations dispersées dans son oeuvre immense.

Politologue, philosophe de l'histoire et sociologue, il ébauche une anthropologie culturelle de la civilisation musulmane. Dans son Introduction à l'histoire, il décrit les relations entre nomades et sédentaires, les ressorts de la puissance maritime, les guerres et les pratiques de combat pratiqués par les différents pays.

Sur ce dernier point, nous pouvons lire : "Les guerres et les différentes manières de combattre ont toujours existé dans le monde depuis que Dieu l'a créé. L'origine de la guerre est le désir de certains êtres humains de prendre leur revanche sur d'autres. Chaque partie est soutenue par le peuple qui, dans son groupe, partage son sentiment. Lorsqu'elles se sont suffisamment excitées mutuellement pour leur dessein et que les deux parties s'affrontent, l'une cherchant à se venger et l'autre cherchant à se défendre, la guerre éclate. C'est quelque chose de naturel chez les êtres humains. Aucun pays ni aucune race (génération) n'y échappe. La raison de cette vengeance est généralement issue soit de la jalousie et de l'envie, soit de l'agressivité, soit de la ferveur pour Dieu et sa religion, soit de la ferveur pour l'autorité royale et la volonté de fonder un royaume. Le premier type de guerre a généralement lieu entre des tribus voisines et des familles concurrentes. Le second type - la guerre provoquée par l'agressivité - se rencontre généralement chez les peuples sauvages vivant dans le désert, tels que les Arabes, les Turcs, les Turcomans, les Kurdes, et les peuples semblables. Ils doivent leur survie à leurs lances et tirent leurs moyens d'existence en privant les autres peuples de leurs biens. Le troisième type est celui que la loi religieuse appelle "la guerre sainte". Le quatrième type, enfin, est la guerre dynastique contre ceux qui veulent faire sécession et refusent d'obéir. Ce sont les quatre types de guerre. Les deux premières sont injustes et sans loi, les deux autres sont des guerres saintes et justes. Depuis que l'homme existe, la guerre a été menée dans le monde de deux façons. L'une consiste à avancer en formation serrée. L'autre est la technique d'attaque et de repli. L'avance en formation serrée a été la technique de tous les peuples non-arabes pendant toute leur existence. La technique d'attaque et de repli a été celle des Arabes et des Berbères du Maghreb." 

 

Après le XIIIe siècle....

     Du XIIIe au XVIe siècle, de nombreux traités d'armurerie, qui touchent à la tactique et à la stratégie sont écrits en Égypte sous les Mamelouks. Mentionnons les Instructions officielles pour la mobilisation militaire d'IBN AL-MANQUALI (XIVème siècle), qui traite de tous les aspects de la campagne terrestre et aborde brièvement la guerre navale (analysé là encore par Vassilios CHRISTIDES).

    Au Royaume de Grenade, avant de s'effondrer, des auteurs produisent une littérature militaire qui tente de comprendre les mécanismes de l'art de la guerre des chrétiens. Une compilation effectuée à Madrid par Vicente Garcia de la Huerta (Bibliotheca militar espanola, Antonio Pérez y Soto, 1760) met en évidence plusieurs dizaines de manuscrits qui attendent leurs commentateurs : De l'art militaire de Mohamed Ben Abdallah ; De l'art militaire et équestre de Ali Ben Abdalshaman Ben Hazil, un Traité de la bataille anonyme... 

     IBN HODEÏL EL-ANDALUSY (né en 1329) compose en 1362 une compilation sur l'art de la guerre et de la bataille : il recommande de "préférer la peur à l'espérance aveugle", de ne pas sous-estimer l'ennemi, de différer le combat autant que possible, de chercher plutôt à diviser l'ennemi, de recourir au stratagème plutôt qu'au courage. Nous sommes très loin d'un modèle occidental de la guerre. Dans son ouvrage, intitulé L'Ornement des âmes et la devise des habitants d'El-Andalus, il expose l'expérience d'Omar, second Calife, des principes de guerre, et une conduite de la bataille. A propos de cette conduite, nous pouvons lire : "Il en est de l'hostilité et de l'ennemi ce qu'il en est du feu  : si on s'en rend maître au début, il est facile de l'éteindre, mais si on lui laisse le temps de bien prendre, la chose devient difficile et les dommages causés redoublent. Il appartient au jugement ferme du guerrier de ne mépriser aucun ennemi, même humble, de ne point négliger même s'il est vil. L'on méprise le mal qui, souvent, s'accroît. La sagesse de Salomon fils de David a proclamé que la guerre est douce au début, néfaste pour finir : il en est d'elle comme du feu, ce n'est d'abord qu'une étincelle qui devient foyer intense. Lorsque vous combattez, ne soyez donc pas prodigue de votre sang ni de vos forces dès le début de l'affaire, de crainte que, quand elle en sera au paroxysme, vous ne soyez déjà impuissant et rendu de fatigue. N'engagez pas un combat, même si vous êtes sûr de votre vigueur, avant de connaître le moyen de vous en tirer. Celui qui sous-estime son ennemi s'illusionne sur ses propres forces et c'est déjà une faiblesse. L'homme résolu se garde, dans tous les cas, contre une attaque brusquée de son ennemi, s'il est près ; contre une incursion, s'il est loin ; contre une embuscade, s'il se montre ; contre un retour offensif, s'il fuit. On a dit qu'il faut être d'autant plus sur ses gardes envers l'ennemi que l'on compte soi-même plus de forces et de ressources, car le fait d'être fort n'implique pas que l'on puisse négliger le précipice".

 

    Nous manquons de renseignements sur la stratégie persane. Des traités très tardifs nous sont parvenus (mais là aussi un travail de redécouverte de manuscrits et de traduction est en cours). 

En 1080, Qabus IBN ISKANDAR écrit "le livre des conseils", Qabus nameh, qui édicte de véritables principes de la guerre.

Au XIIIème siècle, Mohamed IBN MANSUR FAKHR AL-DIN MOUBARAKSHA compile les règles de la guerre et de la bravoure, Abab al-Harb wa al-Shodjâa, à partir de sources très diverses, musulmanes, indiennes, chinoises... pour le sultan de Dihli. Il recommande l'usage de la ruse, mais décrit aussi des formations tactiques et abord furtivement la stratégie.

 

Une tentative de comprendre l'évolution du monde musulman en matière de stratégie...

    Jean-Paul CHARNAY indique six phases stratégiques dans la stratégie arabo-musulmane. "L'invocation, écrit-il, plus ou moins canonique du jihâd n'a pas toujours assuré les mêmes fonctions ni les mêmes résonances."

Ces six phases correspondent à des états différents de la conquête et du reflux musulmans :

- Stratégie et tactique offensives : "Dès l'origine, la vertu d'enthousiasme (...) avait poussé les Compagnons du Prophète et leurs descendants au rassemblement d'un monde, des Pyrénées à l'Indus. Elle inspire ensuite la création d'une politique tournée vers la conquête et d'un droit tourné vers l'assimilation des structures sociales étrangères. Elle tend à la construction d'un empire (Maurice LOMBARD, L'Islam dans sa première grandeur (VIII-XIes siècles), L'Harmattan, 1970) ;

- Stratégie défensive et tactique offensive : "Dès lors que la fragmentation religieuse en de multiples sectes plus ou moins déviationnistes, le lent déclin du califat abbasside coincé au XIIIe siècle entre les Mongols et les Croisés, l'apparition de plus en plus importante d'éléments non arabes aux postes de direction et dans les armées sont à la fois causes et effets de la stagnation de l'offensive musulmane" ;

- Stratégies impériales et politisation de la guerre : "Certes au Proche-orient les dynasties non arabes (Nubirides, Ayyubides...) ont assuré le succès des Contre-Croisades. Alors l'art de la guerre arabe atteint son apogée : unité de commandement, discipline militaire et religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau des forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le premier calife, Othman, ne parviendra pas à dépasser la guerre de course" ;

- Stratégie et tactique défensives : Le reflux s'amorce au XVIIe siècle, activé par les Habsbourg à l'Ouest, et par les souverains persans safavides à l'Est. "D'où les caractéristiques du jihâd, lors de (cette) phase, la période coloniale. Le pouvoir turc ne peut résister aux invasions de l'Algérie, de la Tunisie, de l'Égypte, de la Libye, puis à la dislocation du proche Orient en 1918 (...). En dépit d'efforts dans le monde musulman tendant à conjuguer l'exaltation religieuse, le combat moderne et le nationalisme, les armées coloniales, occidentales, ne rencontrèrent le plus souvent que des groupes sociaux ennemis dispersés, luttant selon les modes traditionnels de la guerre tribale plus que par la levée en masse révolutionnaire. Elles imposaient un régime politique et poussaient à des compromis radicalement opposés à la notion originelle du jihâd, puisqu'elles instituaient - contrairement à la phase offensive - une domination étrangère, infidèle, sur les terres musulmanes" ;

- Stratégie contre-offensive indirecte et tactique offensive directe : "L'idée de reprise de l'offensive - ou plus exactement, de la libération matérielle et de la purification spirituelle de la terre arabe - demeurait sous-jacente. Les prodromes apparaissent dès la fin de la Première Guerre mondiale, et davantage, semble t-il, par les émeutes urbaines (...) et l'action des militants que par la guerre des paysans (...). Il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que, partie intégrante d'un rééquilibrage planétaire et du jeu politique et économique des grandes puissances, la révolte arabe démontre l'inefficience de la réussite militaires tactique (guerre d'Algérie, expédition de Suez), et que la révolte populaire débouche sur la victoire et l'indépendance des peuples musulmans, de l'Atlantique à l'Indonésie. Mais jamais au cours des guerres d'indépendance, le jihâd ne fut officiellement proclamé." ;

- Phase offensive ? : "Elle résulterait de facteurs complexes et hétérogènes. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'appel au jihâd a été lancé dans un certain nombre de cas (Guerre civile indonésienne, Guerres de 1967 et 1973 contre Israël, invasion soviétique de l'Afghanistan...). Certains groupes extrémistes l'invoquent pour justifier l'exclusion du mauvais gouvernement. Ces appels au jihâd canonique et guerrier rigoureux lancés dans la chaleur et la douleur de l'événement prennent place dans un discours à la fois spirituel et politique, renvoyant au perfectionnement éthique individuel, à l'épaisseur sociologique (mode d'action et de défense) de la notion, et aux politiques et stratégies révolutionnaires."

 

      Jean-Paul CHARNAY toujours, explique que "des siècles durant, les armées arabes durent combiner trois éléments en partie contradictoires : les modes et valeurs de guerre de l'Arabie préislamique, la pulsion justificatrice insufflée par la religion islamique à la guerre des croyants (le jihâd), l'institutionnalisation du soldat." Surtout dans les débuts, mais il reste de ces aspects jusqu'à tardivement, "dans le cadre de structures tribales, dont certaines subsistent aujourd'hui, les sociétés arabes sont des sociétés guerrières à fonction militaire non différenciée. Tout homme capable de porter les armes combat ; les troupes de guerre se constituent selon les clivages entre tribus ou fractions de tribus. En Arabie, les grandes tribus chamelières protègent ou attaquent les caravanes des aristocraties mercantiles dominant les cités-oasis. La razzia bédouine constitue un mode de redistribution des richesses et des femmes, assure la suprématie des nomades sur les cultivateurs. Par la monture (chameaux et chevaux), par la lance, l'arc et l'épée, les partis de guerre pratiquent le grand raid : stratégie de menace lointaine à travers le désert ; surprise tactique ; corps à corps brutal et "poétisé" dans le combat rapproché des "chevaliers-brigands".

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, Bibliothèque stratégique, 2002. Jean-Paul CHARNAY, L'Islam et la guerre, Fayard, 1986. Principes de stratégie arabe, L'Herne, Classiques de la stratégie, 1984 ; article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988.

On peut trouver dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, sous la direction de Gérard CHALIAND, un certain nombre d'extraits de textes d'auteurs sur la stratégie arabe (AL-MUTTAKI, AL-BKTARI, AL-TABAÎ, INB AL-ATHIR, BAHA AD-IBN SHADDAD, IBN HODDEIL EL-ANDALUSY, IBN KHALDOUN) traduits par Catherine TER SARKISSIAN.

 

STRATEGUS

 

Relu le 18 octobre 2020

 

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 11:19

       Série d'ouvrages édités par Centre Tricontinental et Syllepse, voilà un état des résistances dans ce qu'on appelait avant le Tiers-Monde, de fractions plus ou moins importantes de populations contre des pouvoirs autocratiques et des politiques économiques, pour la plupart imposées par des conglomérats bancaires ou les marchés financiers.

Ces résistances constituent une grande part des conflits déterminants dans ces régions du monde, où persistent d'énormes inégalités économiques et sociales, des problèmes sanitaires et alimentaires importants. Il s'agit-là de points de vue exprimés souvent par des acteurs du Sud, à un moment où "à de rares exceptions près, l'ensemble des pays du Sud ont connu un réveil et une dynamisation de leurs sociétés civiles ces vingt dernières années. L'ouverture, franche ou timide, d'espaces d'expression, les secousses de la mondialisation, la persistance d'inégalités scandaleuses ou de discriminations ancestrales cumulent leurs effets et alimentent les mobilisations." 

   Coordonnée par François POLET, animateur du CETRI (Centre Tricontinental), organisation non-gouvernementale basée à Louvain-la-Neuve, en Belgique, cette série présente depuis 2006 un tableau contrasté des situations, continent par continent, n'hésitant pas à aborder des thèmes transversaux sur des aspects particulièrement dramatiques, comme la crise alimentaire (2009).

Trois convictions président au projet éditorial, comme il l'explique (2008)  :

"- Les mouvements sociaux sont révélateurs des tensions et des aspirations qui travaillent des sociétés dont les asymétries internes historiques, produit de leur trajectoire précoloniale, coloniale puis postcoloniale, sont exacerbées par les politiques économiques qui prévalent depuis une trentaine d'années. A côté d'autres phénomènes (migrations, fondamentalismes, économie informelle...), ils jettent un éclairage sur la face sombre des processus de modernisation en cours au Sud. En d'autres mots, ils nous rappellent que la mondialisation est un jeu gagnants-perdants et que ces derniers ne sont pas distribués uniformément entre les pays et à l'intérieur de ceux-ci.

- A un certain nombre de conditions, ces mouvements constituent de puissants vecteurs de changements sociaux et politiques, dans la mesure où ils permettent à des groupes qui souffrent d'un déficit de représentation politique au sein d'États "importés" de faire exister leurs problèmes sur la scène publique. Tantôt ces changements s'imposent avec beaucoup de visibilité, pensons aux pays d'Amérique latine où de puissants mouvements populaires ont favorisé une ensemble de réformes sociales, économiques et constitutionnelles de grande ampleur, tantôt ils sont plus diffus, plus subtils, mais tout aussi déterminants, en témoignent les modifications dans les conceptions populaires du pouvoir qui font suite aux mobilisations en Guinée, au Burkina Faso ou en Égypte.

- Départissons-nous cependant du biais " mouvementiste"" consistant à parer les mouvements sociaux de toutes les vertus et à tracer une frontière étanche entre ces derniers et la sphère institutionnelle, lieu supposé de tous les dévoiements. Les mouvements populaires ne sont pas nécessairement progressistes, ils adoptent parfois des stratégies corporatrices et sont eux-mêmes souvent le théâtre de luttes d'influence au sein desquelles les ambitions personnelles ou organisationnelles pèsent davantage que le débat stratégique. Car le mouvement social, par  la visibilité et la reconnaissance qu'il offre à ses leaders, est aussi un tremplin de choix pour se lancer dans une carrière politique. Un regard un tant soit peu attentif constatera d'ailleurs que les allers-retours entre le "social" et le "politique", souvent légitimes, sont la règle plus souvent que l'exception."

Le sociologue pointe cette diversité, la multiplication des conflits socio-environnementaux, la criminalisation de la contestation sociale... en Amérique Latine (mouvements populaires face aux partis de gauche), en Afrique (faiblesse chronique des sociétés civiles),  dans le Monde arabe (retours de bâton contre les mobilisations démocratiques), en Asie (multiplication des contestations à la base et régressions démocratiques), avant de mettre en garde contre un certain altermondialisme aux accents souverainistes.

 

    Chaque année, un nouvel État des résistances nous est proposé, avec la volonté constante, tout en restant dans une optique engagée, d'inspiration plutôt marxiste, de prendre du recul par rapport à des enthousiasmes médiatiques ou des jugements hâtifs, qu'ils soient positifs ou négatifs. Cette série de livres, chaque fois de plus de 200 pages aux articles très fortement annotés, à la bibliographie abondante (qui facilite bien des recherches), fait partie d'une collection des Éditions Syllepses, "Alternatives Sud", qui compte également des livres centrés sur des problématiques générales (Évasion fiscale et pauvreté, L'aide européenne, Contre le travail des enfants, Agrocarburants : impacts au Sud?...) ou des régions ou pays (Le brésil de Lula, le "miracle" chinois vu de l'intérieur). 

 

État des résistances dans le Sud, 2007 (décembre 2006), États des résistances dans le Sud 2008, Points de vue du Sud (janvier 2008), État des résistances dans le Sud - 2009 (décembre 2008), Etat des résistances dans le Sud - 2010 Monde arabe (2009), États des résistances dans le Sud Afrique (décembre 2010), Amérique Latine : États des résistances dans le Sud (décembre 2011), Tricontinental/Editions Syllepses

 

Relu le 19 octobre 2020

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 16:38

         Ce traité sur la guérilla, rédigé, tel que les experts ont pu (difficilement) l'établir, entre 963 et 969, fait partie de quelques deux cent cinquante manuscrits parvenus jusqu'à nous qui contiennent des traitées relatifs à la guerre.

Rédigé par ou à l'intention de l'empereur Byzantin Nicéphore PHOCAS (912-969), il témoigne d'un moment de l'ensemble de la stratégie de l'Empire Romain d'Orient pour maintenir son existence face aux multiples ennemis qui l'environnent (stratégie dont traite dans un ouvrage récent, Edward N. LUTTWAK). Entre le Stratégikon de MAURICE (vers 600), les Taktika de LEON VI (vers 900) et le De militaria (vers 1000) établi sous BASILE 2 (mais apparemment initié sous Nicéphore PHOCAS - l'hypothèse que forme Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU est que le même officier aurait rédigé De velitatione et  De militaria), il décrit la stratégie de guérilla mise en place surtout face aux forces armées de l'Islam conquérant, et ceci avant le règne de Nicéphore PHOCAS, qui ne fait que "remémorer" un ensemble de tactiques et de principes qui pourraient être utiles dans le futur. Car déjà lors de son règne, la menace bulgare est bien plus importante que la menace arabe, et c'est déjà une autre forme de stratégie qui est adoptée par lui et par ses successeurs.

    Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU, après leur travail sur ce texte, mettent en outre en garde contre une tendance à établir une logique à partir des documents qui nous sont parvenus. Il vaut mieux sans doute laisser des blancs dans l'histoire de l'Empire byzantin, plutôt que de les combler trop fortement par des quasi-certitudes, qui ne sont souvent que des hypothèses, logiques certes, mais non vérifiées. 

         En tout cas, précédés de traités secondaires, rédigés souvent après la mise en oeuvre des techniques qu'ils décrivent, le Stratégikon de l'empereur MAURICE (539-602, règne de 582 à 602) est devenu à Constantinople le manuel de campagne fondamental, constamment paraphrasé, recopié, résumé et plagié.

Il présente la cavalerie comme la première arme de combat, avec ses archers bien entrainés, devant des fantassins lourdement armés et une infanterie légère, pour combattre les Perses ou les Scythes. Les Taktika de l'empereur LEON VI (866-912, règne de 886 à 912), qui paraphrasent nettement le Stratégikon, soulignent l'importance du "feu grégois", considéré comme un monopole byzantin mais vite adopté par les Arabes dès le début du IXe siècle. LEON VI écrit également un manuel sur la guerre de siège, parmi d'autres qui voient le jour à l'occasion de la reconquête byzantine dans la seconde moitié du Xe siècle.

Le traité sur la guérilla (De velitationne) développe la tactique défensive à mettre en oeuvre dans les régions frontières (c'est la guerre des thèmes - subdivisions administrativo-militaires - à défendre) face aux Arabes : pas de guerre d'usure, mais une défense élastique ayant recours aux embuscades, aux manoeuvres, aux raids, qui impliquent une bonne organisation, un entraînement constant et un commandement soucieux du moral des troupes. Le De militaria, écrit sous Basile II (958-1025, règne de 976 à 1025), se préoccupe des opérations offensives à mener contre les Bulgares, les Petchénègues et les Russes : organisation du camp impérial et des expéditions, passages des couloirs montagneux, attaques des villes fortifiées et ravage des campagnes ennemies.

Entre les taktika de LEON VI et les trois traités attribués à Nicéphore PHOCAS, la filiation est forte alors que l'environnement a profondément changé. Le premier, les Praecepta militaria, connu par sa copie au XIVe siècle, n'est pas intégré dans la volumineuse Tactique. D'après les six chapitre conservés, il porte surtout sur l'armement et les formations de l'infanterie et de la cavalerie, avec une insistance sur la cavalerie cuirassée des "cataphractaires". Les deux autres traités portent sur des sujets opposés et complémentaires.

De velitatione retrace la guerre dans les thèmes frontaliers telle que la menaient les stratèges, avec leurs seules forces le plus souvent, dans les années 940 et 950, avant les grandes campagnes des années 960 qui atteignent les Hamdanides chez eux.

Continuons d'écouter ce que nous en disent Gilbert DRAGON et Haralambie MIHAESCU : "Sans exclure la concertation entre plusieurs armées thématiques ou l'intervention des tagmata de Constantinople, l'auteur envisage le plus souvent le cas d'un raid arabe de 5 à 6 000 cavaliers franchissant inopinément le Taurus et contre lequel doit s'improviser une défense mobile (embuscades, verrouillage des routes de retour, etc) avec des effectifs équivalents ou inférieurs. Il prend soin de préciser que cette stratégie de guérilla, dont il vante l'efficacité, n'offre qu'un intérêt rétrospectif : les grandes campagnes de reconquête ont commencé. C'est d'elles que nous parle le traité connu sous le titre de De re militari (...). Ces grandes campagnes, qui ne semblent déjà plus une nouveauté, ne font plus qu'une assez faible place à la mobilisation des thèmes, dont est reconnue l'inefficacité, et mettent au premier rang les unités spéciales qui entourent l'empereur (...)."

 

      De velitatione décrit donc une stratégie de guérilla au service d'un Empire.

     Composé de 25 (petits) chapitres qui forme un seul tenant, il commence par une sorte de préambule, qui signale précisément qu'il s'agit de règles tactiques reçues par tradition orale, appliquées en fonction des circonstances, et issues, présentées ainsi, d'un certain apprentissage pratique.

"Ces règles tactiques ont ceci de particulièrement utile qu'elles ont permis à ceux qui les ont adoptées d'accomplir de grands et mémorables exploits avec de petits effectifs ; en effet, ce que l'armée romaine toute entière n'a pas eu la force ou l'audace d'accomplir lorsque les Ciliciens et Hambdas étaient à leur apogée, un seul des meilleurs stratèges (il s'agit du père de Nicéphore PHOCAS, César Bardas PHOCAS... ) l'a parfois réalisé avec la seule armée du thème placée sous son commandement, en abordant l'ennemi avec réflexion et expérience, et en adoptant des dispositions et une stratégie intelligentes." Soucieux de la défense à la fois des deux Empires romains d'Orient et d'Occident, l'auteur signale la rédaction d'un autre traité, à destination de l'Occident.

 

   Les 25 chapitres portent des titres suffisamment évocateurs pour que leur seule mention donne une idée précise du contenu du traité :

- Les postes de guet. A quelle distance ils doivent être les uns des autres. La notion de territoire est très présente dans l'ensemble du traité et c'est un fait relativement récent pour l'Empire qui fonctionnait surtout sur la notion plus floue des marches, qui pouvaient recouvrir de vastes territoires.

- La surveillance sur les routes et les espions.

- L'ennemi faisant mouvement, occuper à l'avance les passages difficiles.

- Se livrer contre l'adversaire à des attaques surprises et affronter l'ennemi quand il rentre chez lui.

- Tenir à l'avance les points d'eau se trouvant dans les défilés.

- La guérilla contre les raids d'une seule traite et l'estimation des effectifs de l'armée ennemie.

- Lorsque le corps expéditionnaire ennemi se rassemble et fait mouvement, autoriser les marchands à se rendre chez l'ennemi et à espionner.

- Rester au contact de l'expédition et la suivre.

- Le raid en mouvement et la manière de le suivre.

- Lorsque les éléments du raid se détachent et que le reste de l'armée suit par derrière.

- Dans les passages escarpés, placer les fantassins de part et d'autre.

- L'ennemi fait une sortie soudaine avant que soient rassemblés les forces romaines.

- Tendre un guet-apens à ceux qu'on appelle les "arpenteurs" à l'emplacement des camps.

- Après avoir fait route ensemble, la cavalerie ennemie se sépare de l'infanterie.

- La sécurité.

- Se séparer du train (Le train est l'ensemble des troupes en mouvement...)

- L'ennemi sillonne nos territoires avec des forces importantes. Comment monter des embuscades.

- Quand le stratège doit mener la guérilla de part et d'autre de l'ennemi.

- Statut, équipement et entraînement de l'armée. Il s'agit là d'un brusque plaidoyer, qui tranche avec une série monotone de recommandations, en faveur du soldat, sur le plan physique et sur le plan moral.

- Si l'ennemi prolonge son agression contre notre territoire, que notre armée attaque le sien. La forme du chapitre est très impérative.

- Le siège d'une place forte.

- L'ennemi détache la moitié ou le tiers de ses troupes.

- Quand l'ennemi fait retraite, verrouiller les passes.

- Le combat de nuit.

- Autre manière de tenir la route, lorsqu'elle comporte, dans la descente, un passage escarpé.

 

     Toujours selon les deux auteurs de l'étude récemment parue sur ce traité sur la guérilla, la hiérarchie des grades et des fonctions, "sans être abolie, compte sans doute moins ici que dans les ouvrages ordinaires de stratégie et de tactique ; mais elle est doublée ou compensée par une autre hiérarchie fondée plus souplement et plus personnellement sur la confiance et l'excellence ; les rapports de l'officier à ses soldats deviennent ceux du "chef" à ses "hommes"." "Les comportements habituels s'en trouvent modifiés, et tout particulièrement le partage, désormais impossible à faire, entre commandement militaire et responsabilité civile." Ils mettent l'accent sur cet aspect social de la guérilla, que l'on retrouve de nos jours dans les sociétés ou régimes politiques issus de la guérilla. Conscient de cette évolution, Nicéphore PHOCAS chercher à institutionnaliser le lien profond qui unit le stratège et le tourmarque à leurs hommes, et voudrait, vieux rêves des chefs de guerre, que la communauté des combattants ne se dissolve pas dans la société civile, mais y garde son organisation et ses privilèges, et devienne en quelque sorte le noyau dur d'une société militarisée. C'est pour cela que le chapitre qui porte sur le Statut, l'équipement et l'entraînement de l'armée revêt une grande importance, à côté des considérations purement techniques des dispositions des troupes par rapport aux mouvements de l'ennemi et en fonction de la conformité du terrain. 

    Ce qui frappe les deux même auteurs, "c'est combien  y est présente la notion de territoire, soit sous couvert (d'un mot) qui désigne la circonscription militaire et administrative dont le stratège a la responsabilité, mais qui finit par être un peu son "pays", soit à travers (un) terme apparemment plus vague (...), évocateur d'un paysage rural, mais qui suppose aussi une cohérence géographique et une solidarité sociale. Ils décrivent la situation qui existe dans une zone poreuse, entre les combattants adversaires, non exempte d'échanges culturels et de parallèles imitations dans divers domaines. Situation parfois stabilisée par des succès militaires répétés d'un des deux camps, parfois déstabilisée par des revirements de situation. A l'intérieur de cette zone, et par capillarité de part et d'autre, dans chacun des territoires ennemis, suivant une distance plus ou moins longue, s'établissent, notamment parce que les combattants y passent une grande partie de leur vie, différentes tribus. "Entre les Byzantins et les Arabes s'intercalent du reste, aussi bien dans le roman que dans l'histoire, des marginaux que l'on combat, ou que l'on utilise" et qui développent de grandes traditions de brigandages.

 

      Ce traité de la guérilla constitue pour nous une sorte de clé pour analyser un certain nombre d'évolution de l'Empire byzantin. L'étude récente d'Edward N. LUTTWAK sur la grande stratégie de cet Empire a pour nous un grand intérêt, surtout après une étude de même nature effectuée pour l'Empire Romain d'Occident, sur la manière dont les grands Empires peuvent survivre longtemps (La grande stratégie de l'Empire Romain, Economica, 1987). Sur la manière dont les hommes envisagent leurs conflits à l'intérieur d'un vaste ensemble lui-même en conflit avec d'autres grandes entités. 

 

Gilbert DAGON et Haralambie MIHAESCU, Le Traité sur la guérilla de l'empereur Nicéphore Phocas, CNRS Éditions, 2011. Sur les 372 pages que comporte leur ouvrage, le traité proprement dit n'en occupe que 87 pages. Nous recommandons ce livre en raison de l'exégèse très récente qu'il représente.... et des nombreuses explications et schémas qui s'y trouvent.

On trouve dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, édité chez Robert Laffont, des extraits du Strategikon, de l'empereur MAURICE, des extraits des Taktica, de l'empereur LEON VI et des extraits du Traité sur la guérilla de Nicéphore PHOCAS.

 

Relu le 10 juin 2020

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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 07:00

       La dénomination en matière de guerre n'est jamais innocente : guerre insurrectionnelle, guerre révolutionnaire, guerre populaire, guerre irrégulière... Ces termes recouvrent non seulement des analyses mais aussi des jugements.

 

D'abord les guerres de la Révolution (française)...

       Pourtant, si nous suivons Pierre DABEZIES, la guerre révolutionnaire "est initialement un simple fait historique : la guerre menée par la Révolution française en Europe durant la dernière décennie du XVIIIe siècle. Guerre de la révolution, disait Jomini, guerre révolutionnaire, écrivait Clausewitz : pour aucun des deux, il ne s'agissait "a priori" d'un nouveau "genre de guerre". Mais, remarque le stratégiste, "la réalité se révèle pourtant, différente. Sans parler même de "l'artillerie Gribeauval" dont les canons, chargés par la culasse, avantagent considérablement les Français, la guerre de la révolution bouleverse à double titre l'art militaire. Par le "nombre" d'abord, par la levée en masse et la proclamation de la patrie en danger, de sorte que le champ de bataille, les évolutions tactiques et les possibilités stratégiques s'en trouvent complètement transformées. Par la "politique" ensuite. Celle-ci, jusque-là, limitait la guerre, réduite, comme le disait le comte de Guibert, à des déploiements lents et solennels, des formations symétriques, des généraux poudrés et des courbettes! Mais voilà qu'elle l'exacerbe désormais!".

C'est dire que sans cette Révolution française, la guerre aurait continué d'être une affaire de règlements de compte entre familles royales ou princières. Pour ceux qui perdent de vue l'Histoire et ses leçons, il faut rappeler que sans la philosophie des Lumières (pour le meilleur et pour le pire), le peuple ne serait qu'un objet des guerres et non un sujet, et de plus le sujet souvent principal! C'est donc la réalité qui force à comprendre la logique entre cette Révolution-là, bien plus fondatrice à bien des égards que la Révolution anglaise qui la précède, mène tout droit à la possibilité des guerres révolutionnaires, qu'elles soient marxistes ou pas (d'ailleurs, en majorité, elles ne le sont pas!).

Plus loin Pierre DABEZIES continue " "Guerre aux châteaux, paix aux chaumières!" Avec le messianisme égalitaire, la guerre dévoile son ressort essentiel que Clausewitz traduit ainsi : "Plus la politique est grandiose et puissante, plus la guerre le sera aussi et pourra atteindre les sommets". D'autant que l'idéologie égalitaire se double d'une violence populaire qui ajoute au choc des armes la subversion ambiante, à la "bataille décisive" les actions indirectes, à la force brute, la résistance armée, phénomènes dont l'auteur de Vom Kriege (De la guerre), hobereau traditionnel pourtant, perçoit parfaitement la portée : "Les événements ont montré, écrit-il, quel facteur immense le coeur et le sentiment d'une nation peuvent représenter (...) La participation du peuple fait entrer celle-ci tout entière dans le jeu (...) La violence primitive de la guerre explose alors de toutes ses forces."

Nous pouvons évoquer, comme le stratégiste, Bonaparte, Hitler et les "communistes", tout en n'adhérant pas complètement à sa manière de voir les choses (se centrant un peu trop précisément sur les événements politico-militaires et en "oubliant" au passage les causes socio-économiques des guerres), mais il a raison de dire, avec Pierre NAVILLE, que les "bons élèves" de la Révolution française, "seront finalement les "Communistes" qui tireront les leçons des erreurs commises au cours des nombreuses insurrections du XIXe siècle, et notamment par la Commune de Paris : erreur d'analyse consistant à ériger l'émeute en détonateur sans lier suffisamment les agitateurs et le peuple (Che Guevara tombera, lui aussi, dans le piège) ; sous-estimation de la force contre-révolutionnaire de l'armée. Pour Lénine et ses émules (remarquons le terme utilisé...), quel est le problème, en définitive? Afin de renverser par la violence l'ordre social existant, il s'agit de parvenir à cette action de force quasi illimitée, à cette sorte d'absolu que Clausewitz a entrevu. certes, la révolution peut très bien s'en passer, comme la technique du coup d'État illustré par Trotski en octobre 1917 l'a montré. il n'en reste pas moins que la guerre peut prolonger la révolution si elle échoue et considérablement la doper. Inversement, l'enracinement et le soutien populaire sont de nature à donner aux combats une ampleur sans pareil. Bref, la "guerre révolutionnaire" c'est l'identification de la guerre et de la révolution, visant, dans une perspective libératrice, la défaite ou la destruction du pouvoir et des forces ennemies par la mobilisation générale des masses et des esprits."

 

Guerre révolutionnaire, guerre populaire....

      Plus ambiguë, la présentation d'André CORVISIER, a tendance à trop faire de rapprochements entre guerre populaire et guerre révolutionnaire et de ne pas mettre suffisamment l'accent sur l'aspect... révolutionnaire du sens et des modalités de la guerre promus par la Révolution française.

Ainsi, pour lui, "la participation active des populations à la guerre est un fait ancien dont on trouve des témoignages à toutes les époques : habitants des villes assiégées, aide féodale. Il fut systématisé pendant la guerre de Cent ans. L'ordonnance de 1357 faisait obligation aux Français (notons le léger anachronisme...) de contribuer à la défense du royaume contre l'envahisseur anglais et les exemples de résistance armée ne manquèrent pas (...). La monarchie d'Ancien Régime répéta souvent ses injonctions aux populations à "courir sus" aux envahisseurs, jusqu'au moment où les progrès du droit des gens et ceux de l'art militaire rendirent ces pratiques plus difficiles à admettre et moins efficaces (en Occident vers la fin du XVIIe siècle). Cependant la Révolution devait proclamer avec la levée en masse la mobilisation de toute la population pour la défense du pays (en fait, il s'agissait, rappelons-le de la défense de la Révolution!). A vrai dire c'est surtout contre des armées françaises que s'exercèrent jusqu'au XIXe siècle ces résistances armées en Europe : Shnapans allemands pendant la guerre de Hollande, et surtout guérilleros pendant la guerre d'Espagne et partisans pendant la guerre de Russie. Naturellement on peut trouver une autre source à la guerre populaire dans les guerres civiles, essentiellement les guerres de religion des XVIe-XVIIes en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas, guerre des Cévennes puis de Vendée, etc., et dans les soulèvements contre un régime jugé étranger et oppressif : Pays-Bas au XVIe siècle, indépendance des États-Unis et des pays d'Amérique Latine, en attendant les guerres de décolonisation."

   L'historien militaire explique l'opposition qui existe entre guerre classique et guerre révolutionnaire. La première confronte des armées constituées au service d'États. la seconde confronte à ces armées des groupes, "qui tendent à s'affranchir des lois de la guerre", dixit les nombreuses condamnations des autorités... étatiques ou religieuses. Il note l'usage plus courant aujourd'hui de "guerre révolutionnaire" au détriment du terme "guerre populaire". Quoi qu'il en soit de la terminologie, selon lui, l'étude de E. MURAISE (introduction à l'histoire militaire, 1964) "peut guider l'analyse".

    Selon ce dernier auteur, peu soupçonné de sympathies... révolutionnaires!, la guerre populaire (révolutionnaire) peut employer les procédés de la guerre directe, mais avec peu de succès. La guerre populaire est plus "naturellement" liée à la guerre indirecte. "Celle-ci a besoin de refuges et l'ultime refuge se trouve dans la complicité des populations. A ce moment il devient impossible de savoir "si le civil est neutre, sympathisant ou adversaire ; il n'y a plus que des suspects". Les Espagnols faisaient le vide et pratiquant la guérilla contre les Français, ont montré le premier exemple systématique des liens entre la guerre populaire et la guerre indirecte.

Il n'y a guère d'exemples de guerre révolutionnaire qui ait réussi par elle-même. la clandestinité obligatoire, la formation de réseaux parallèles devant s'ignorer pour échapper à la répression, amène les combattants à de donner des structures quasi féodales qui parfois émiettent leurs efforts. En outre les succès de la guerre populaire ont souvent été dus en définitive à l'intervention décisive de la guerre directe qu'elle avait préparée." Plaçons ici une petite parenthèse : c'est un peu la description de la transformation de la guérilla en guerre de mouvement faite par les révolutionnaires communistes, qu'ils soient russes, chinois ou vietnamiens... "Or, les forces populaires sont incapables de mener une guerre directe par leurs propres moyens. Pour cela, elles doivent généralement faire appel à une aide étrangère (les insurgés marxistes ou non appelleraient cela la base arrière... ), ce qui risque d'infléchir les buts de la guerre (chose partiellement infirmée dans les cas chinois et vietnamiens... ). Il y a rarement accord entre les résistants de l'intérieur et les résistants réfugiés à l'étranger, encore moins avec les États qui les soutiennent et qui poursuivent des buts personnels. L'échec du débarquement de Quiberon en est l'illustration. Vendéens et émigrés sont incapables de coordonner leur action et les Anglais rembarquent seuls. Pour souder des éléments aussi disparate,  il faut une foi ou une idéologie d'une force exemplaire (exactement ce que nous pensons, que ce soit une idéologie nationaliste ou une idéologie socialiste...).

Il est également nécessaire à un moment ou à un autre d'établir une collaboration étroite entre guerre populaire et guerre directe. E. MURAISE, par l'exemple de la guerre révolutionnaire espagnole aidée par l'Angleterre contre les forces impériales françaises, montre que l'occupant se trouve souvent devant un dilemme : soit se concentrer contre l'État aidant les insurgés et abandonner le pays à la guérilla, soit quadriller le pays contre la guérilla et se livrer aux forces de l'État en question. Cette aide étrangère se manifeste souvent par la constitution de 'sanctuaires" où les clandestins peuvent s'entraîner à l'abri en territoire étranger et refaire leurs forces.

"Quoiqu'il en soit, l'enjeu de la guerre populaire est de conquérir le peuple pour conquérir ou libérer le pays. Si le support populaire n'existe pas ou vient à manquer, les résistants doivent vivre d'exaction et tenter par la terreur d'équilibrer le poids des autorités en place. Ainsi la guerre populaire ou révolutionnaire comporte de part et d'autre deux aspects : militaire et politico-administratif. Dans la lutte contre la guerre populaire, il faut distinguer deux aspect ou deux phases : la conquête et la reconquête ou la pacification. Dans le premier cas la population est traitée en ennemie. dans le second, il convient de la diviser par des mesures sévères à l'égard des hommes pris les armes à la main ou clémentes à l'égard de ceux qui se rallient."

   André CORVISIER fait la conclusion que "la dimension essentielle de la guerre populaire est le temps d'usure morale autant que physique. il rapporte que E. MURAISE croit pouvoir affirmer que la guerre révolutionnaire ne peut durer plus de sept à huit ans. "Acculés au désespoir, il arrive que les partisans tentent une opération directe suicidaire, à moins que leur adversaire se soit fatigué et ait accepté de négocier. Cela explique que, dans le cas de succès insuffisant, les états-majors de la guerre révolutionnaire préfèrent abandonner telle région et ouvrir un front ailleurs, ce qui retarde la décision. On en voit des exemples dans des aires géographiques vastes comme en offre les pays du tiers-Monde. Une dernière constatation : la guerre populaire ou révolutionnaire se révèle plus prodigue en vies humaines que la guerre classique." Devant cette affirmation, nous ne pouvons que rappeler les hécatombes des séries de guerres classiques que représentent les deux dernières guerres mondiales... Bien entendu, si nous nous plaçons dans la trame historique prise en compte dans les exemples choisis par E. MURAISE et André CORVISIER (guerres avant ou pendant les premières années du XIXe siècle) où le coût en vie humaine des guerres a crû énormément depuis, cette argument se défend.

 

Guerre révolutionnaire et guérilla

       Claude DELMAS différencie pour commencer son analyse de la guerre révolutionnaire, celle-ci de la guérilla.

"Bien que toute conception tactique doive tenir compte des sentiments de la population qu'elle utilise ou qu'elle vise, l'élément psychologique permet de marquer le lien entre la guérilla et la guerre révolutionnaire. Les moyens sont à peu près les mêmes - mais, dans la guerre révolutionnaire, l'élément psychologique est à dominance idéologique."  Il s'agit d'une dialectique des contradictions. "Les conflits modernes ne sont ainsi pas ceux de ce monde "dominé par la technique" que certains décrivent, pour l'exalter ou la condamner. Ils sont ceux d'une monde dominé par les passions, d'un monde auquel une idéologie prétend apporter le bonheur par la révolution.

Cette dualité interne des conflits modernes soulève deux séries de problèmes dont on peut, sans exagération, dire qu'ils mettent en jeu l'avenir du monde. Les premiers de ces problèmes concernent le comportement que peuvent adopter les pays démocratiques devant des conflits qui les menacent dans leur existence même puisqu'ils sont, en fait, dirigés contre eux. Ces pays se trouvent dans une situation particulièrement délicate. ils n'ignorent rien des intentions révolutionnaires de ceux des groupements pour qui la référence à l'idéal et aux libertés démocratiques n'est qu'un prétexte à la subversion, mais ils ne peuvent que très difficilement prendre des mesures préventives (...) et ils deviennent ainsi victimes de leur libéralisme, sans pouvoir renoncer à lui. Sauf certaines circonstances, ils doivent attendre le déclenchement des opérations, et lorsque ce déclenchement se produit, ils restent dans un état d'infériorité, d'abord parce qu'il leur est difficile, voire impossible, d'entretenir en temps de paix des formations de partisans préparés à la guerre révolutionnaire, ensuite parce qu'ils ne peuvent riposter efficacement qu'en adoptant certains des procédés de l'adversaire." Contre le soldat-militant, il est difficile de se battre... Nous avons bien entendu reconnu là la présentation de la guerre révolutionnaire de la part d'un stratégiste qui ne possède aucune sympathie pour elle et qui l'assimile purement et simplement à une subversion des valeurs démocratiques... Il a du mal à prendre un certain recul par rapport - c'est vrai qu'il écrit en 1959 - au combat de guerre froide de son époque, et assimile facilement la guerre révolutionnaire de manière générale à une guerre des communistes contre les forces démocratiques...

Toutefois, l'existence même de guérillas et de guerres révolutionnaires non contrôlées par le Komintern (comme celle du Néo-Destour en Tunisie), l'amène à écrire qu' "il y aurait quelque exagération à prétendre que toutes les guerres révolutionnaires sont déclenchées par l'Union Soviétique." Même si 'les conditions de réalisation d'une lutte nationale à caractère révolutionnaire, pour la conquête du pouvoir, ont été codifiées par la doctrine marxiste." Il entend donc énoncer les principes de la guerre révolutionnaire en faisant un "compromis" entre la formule de LIDDEL HART et celle des "thèses léninistes", en reprenant les termes du colonel de CREVE-COEUR dans ses Aperçus sur la stratégie du Viet-Minh : "Pour abattre un ennemi, il faut rompre son équilibre en introduisant dans le domaine des opérations un facteur psychologique ou économique, qui le place en position d'infériorité, avant qu'une attaque puisse être lancée contre lui, avec des chances de succès définitif". 

     Claude DELMAS analyse la guerre révolutionnaire comme venant des modalités des guerres de religion. Que ce soit dans la justification du combat, dans l'organisation de la terreur, dans la formation du soldat-militant, il retrouve dans les guerres révolutionnaires dont il donne des cas concrets, les ingrédients des sanglantes guerres de religion d'autrefois... Constamment, il y a dans le révolutionnaire, un terroriste - et son discours n'est qu'un discours. Que ce soit en milieu urbain ou en milieu rural, l'existence de ce terrorisme doit inciter l'Occident à trouver une riposte globale. Le livre de Claude DELMAS (la guerre révolutionnaire) a dû sans doute être ressenti plus tard un peu trop franchement comme un livre de combat... contre-révolutionnaire, pour qu'il soit difficile de nos jours d'en trouver une réédition...

 

Les guerres irrégulières...

        Beaucoup plus tard (en 2008) que l'auteur précédent, Gérard CHALIAND, dans son analyse des guerres irrégulières, tire les leçons de la guerre révolutionnaire.

Plutôt que de discuter de guerre populaire (trop connoté sans doute) ou de guerre insurrectionnelle (encore plus connoté...), l'auteur cadre le sujet de la guerre révolutionnaire dans l'ensemble plus général des guerres irrégulières, ce qui permet d'aborder dans une continuité spatio-temporelle, à la fois les guérillas, les guerres révolutionnaires et les différents terrorismes. 

   "Les leçons qu'on peut dégager du dernier demi-siècle en en matière de guerre révolutionnaire se ramènent, en définitive, à deux points fondamentaux :

- Les conditions de l'insurrection doivent être aussi mûres que possible ; la situation la plus favorable étant la domination ou l'agression étrangère qui permet de mobiliser les couches les plus larges auteur d'un objectif à la fois national et social. Dans tous les autres cas, les couches dirigeantes doivent être en crise politique aigüe et le mécontentement vif et profond.

- Le plus important dans une guérilla, c'est son infrastructure politique clandestine au sein de la population, relayée par des cadres moyens. D'où vient la possibilité de se développer; c'est là que résident le recrutement, les renseignements, la logistique intérieure. Enfin, l'existence d'un sanctuaire est très importante.

     Certes plusieurs mouvements armés ne doivent pas grand-chose au léninisme, l'OEKA du général Grivas à Chypre, les Mau Mau du Kenya, le FLN algérien. Mais ce serait confondre idéologie et organisation que de ne tenir pour léninistes que les mouvements communistes. Au contraire, très peu de mouvements nationalistes modernes, au cours des trente dernières années, ont pu faire autrement que d'user de l'appareil organisationnel léniniste : organisation politique mobilisatrice, fonction de la propagande dans la lutte, accent porté sur la cohésion à l'échelle nationale, rôle unificateur de l'idéologie, qu'elle soit nationaliste à connotation populiste ou plus radicalement révolutionnaire. Destin imprévu d'une technique forgée pour l'avènement de révolutions prolétariennes internationalistes.

En revanche, l'idéologie issue du marxisme révolutionnaire et véhiculée par le léninisme, la lutte des classes, sera rejetée par de nombreux mouvements de libération nationale où cette lutte parait difficilement acceptable dans le cadre d'un combat commun contre un occupant étranger ; les élites n'étant pas toutes, il s'en faut, collaborationnistes. De surcroît, hors d'Extrême-Orient - où les vietnamiens surent créer des fronts dominés par les communistes -, les tenants du "marxisme-léninisme" comme les mouvements communistes du Moyen-Orient, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la guerre froide sont apparues comme des appendices de l'Union Soviétique."

    C'est ce qui amène le stratégiste à dresser une typologie relativement diversifiée des mouvements armés qui se targuent souvent - dans leur propagande extérieure - de mener des guérillas ou des guerres révolutionnaires populaires.

"Sous le terme de guérilla, commode, mais un peu vague, sont rangées une série d'activités armées très différentes :

- guerre populaire pouvant déboucher sur une victoire populaire ;

- lutte armée de libération nationale ramifiée à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation ville/campagne ;

- guérilla embryonnaire, implantée régionalement et isolée, sans moyen de mettre en crise l'autorité ; pouvant se transformer, avec le temps, en semi-banditisme ;

- action de commandos, lancés d'une frontière voisine ;

- lutte militairement impotente, réduite pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire.

Ces formes de lutte, aux niveaux d'action largement différenciés, ne sont en principe l'apanage d'aucun mouvement idéologique. Cependant, le modèle vietnamien de la guerre populaire aura fasciné, sans pouvoir être imité hors d'Extrême-Orient, sauf en Érythrée et au Sri Lanka, bien des directions au Proche Orient, en Afrique et en Amérique Latine.

Une typologie sommaire des dernières décennies amène à distinguer trois catégories principales :

- les mouvements de libération nationale combattant une puissance coloniale, un agresseur ou un occupant étranger ;

- les luttes révolutionnaires en pays indépendant, fondées sur des revendications sociales ;

- les luttes de mouvements minoritaires, ethniques, religieux ou ethnico-religieux à caractère sécessionniste de façon proclamée ou potentielle, ou à revendications moins ambitieuses.

Ces trois catégories sont nettement différenciées au moins pour ce qui est de leurs chances de réussite. La première ayant le plus de chances de susciter un large appui populaire à l'intérieure du pays et, internationalement, de recueillir des soutiens."

    Dans la premier catégorie, Gérard CHALIAND place les guerres de libération du Viet-nam jusqu'en 1954, d'Indonésie (1945-1949), de Malaisie, des Mau Mau au Kenya (à direction traditionaliste), de l'Union des populations camerounaises (UPC de 1957 à 1960, de l'EOKA chypriote du général Grivas, de l'Agérie, des anciennes colonies portugaises : Guinée-Bissau, Angola, Mozambique. "Dans un contexte plus particulier, mais où intervient l'occupation/agression étrangère et l'aspect national, on peut ranger : le mouvement sioniste en Palestine (1945-1947), le FNL du Sud-Vietnam à partir de l'américanisation de la guerre, le mouvement national palestinien, les mouvements de libération d'Afrique australe : Rhodésie, Nambie, etc. Enfin le Polisario de l'ex-Sahara espagnol.

     Dans la seconde catégorie, il place les luttes d'Amérique Latine, dont les plus importantes ont été : Cuba, Venezuela, Guatemala, Colombie, Uruguay, Salvador, Nicaragua ; en Asie, le Pathet Lao et les Khmers rouges (qui ont suivi des développement liés à la guerre du Vietnam)

     Dans la dernière catégorie, il range le Biafra (plus proche de la guerre classique que de la guérilla), Kurdes d'Irak 1961-1975, Sud-Soudan depuis 1965, où une minorité non musulmane et noire combat une majorité musulmane et arabe. Ces types de luttes sont aujourd'hui plus nombreuses (Kurdes de Turquie, Sri Lanka, etc.)."

 

Contre-insurrections....

   Après un survol historique important, Gérard CHALIAND indique que la contre-insurrection et ses techniques se sont largement perfectionnées au cours des trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale - notamment grâce aux Britanniques, aux Français et aux Américains.

Il est à noter, que maintenant que la très grande majorité des guérillas ou guerres révolutionnaires n'ont plus pour objectif le renversement d'un système socio-économique en tant que tel et que l'analyse marxiste est très minoritaire, et cela est encore plus patent lorsqu'il traite du terrorisme, l'auteur semble prendre parti pour le développement de cette contre-insurrection, sans pourtant l'affirmer pleinement. Il n'échappe pas à l'ambiance générale, instaurée notamment après les attentats du 11 septembre 2002 aux États-Unis. Mais est très loin de se situer dans la même philosophie politique qu'un Claude DELMAS par exemple.

Il dégage les points principaux de ces techniques de contre-insurrection :

- étude de l'organisation des "hiérarchies parallèles" chez l'adversaire ; regroupement des populations afin de mieux les contrôler et de les soustraire en tant que bases d'appui des insurgés;

- analyse des données locales et des couches sociales sur lesquelles s'appuyer; constitution de forces spécialisées, mobiles et agressives ;

- et surtout, techniques, à travers le renseignement (torture), de démantèlement de l'infrastructure politique clandestine par la liquidation de ce que l'adversaire a de plus précieux et de moins aisément remplaçables : ses cadres.

"Une approche plus fine consisterait à déceler les premiers signes de l'implantation d'une organisation insurrectionnelle alors à son stade le plus fragile. Cela n'est pas le souci, dans de nombreux pays, des couches dirigeantes plus préoccupées de profiter, à court terme, de l'état des choses existant que de préparer l'avenir. En tant que stratégie indirecte et technique du faible contre le fort, les guerres irrégulières - guérillas et terrorismes - joueront, dans l'avenir, un rôle majeur".

 

Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, XXe-XXIe siècle, Gallimard, folio actuel, 2008. Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959. André CORVISIER, article Guerre populaire, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 11 juin 2020

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