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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 08:22

        Dès le début de ses activités politiques, LENINE, prenant à son compte les réflexions de MARX et d'ENGELS, considère les techniques de guérilla en tant que constitutifs d'une guerre révolutionnaire du peuple contre le capitalisme.

Si nous intitulons cet article sous ce titre qui peut paraître restrictif, c'est parce qu'il y a une réelle continuité entre d'une part, les techniques de la petite guerre, théorisées pendant les guerres napoléoniennes, les entreprises de guérilla telles qu'elles sont conçues par MARX et ENGELS, les théories et pratiques de guerre révolutionnaire de LENINE et TROTSKY et les théories et pratiques de la guerre révolutionnaire ou de la guérilla des écoles marxistes chinois ou vietnamiens et des guérilleros d'Amérique Latine et d'Afrique. Ce qui uni ces différents aspects, c'est surtout l'objectif d'instauration d'une autre société, d'une société communiste. Ce qui différencie les différentes théories, ce sont surtout les conditions socio-économiques et politiques différentes où ils s'inscrivent. 

 

             Des écrits de MARX et d'ENGELS, autre autres, LENINE apprend les réalités de la politique de suprématie. Il a conscience comme eux que la guerre n'a pas seulement un caractère militaire, mais aussi diplomatique, psychologique et économique. il pense qu'il existe une relation fondamentale et continue entre la guerre et la révolution, que la guerre peut enfanter la révolution. Dans le cas de la situation russe sous la première guerre mondiale, après les échecs de la révolution de 1905, il s'agit de transformer la guerre impérialiste nationale en une guerre civile qui, non seulement s'étende à toute la Russie, mais franchisse les frontières nationales et précipite une révolution sociale générale. Dans le cours des événements, LENINE se rend bien compte que cela est impossible en Allemagne et qu'il faut effectuer un repli stratégique.

La paix n'est pas une fin en soi, mais est au contraire, comme la guerre, un instrument de politique. C'est la raison pour laquelle, il faut obtenir à tout prix l'arrêt de la guerre avec l'Allemagne, afin de conforter la révolution en Russie. En fait, très vite, 'il est temps d'en finir avec les formules révolutionnaires (car en fait nous n'en avons pas les moyens) et de se mettre à l'ouvrage pour de bon". Le répit espéré ne vient pas puisque la guerre civile russe enchaîne immédiatement la guerre interétatique. C'est que les gouvernements "bourgeois" de l'Europe, au-delà du fait que les Alliés ne pardonnent pas la "traîtrise" (de la dénonciation de l'Alliance), ont bien conscience du caractère révolutionnaire du gouvernement soviétique, et qu'ils entendent mener, comme les stratèges marxiste, une véritable guerre de classe, tout en ne la nommant pas ainsi bien entendu.

        La guerre civile fait office de grande École de guerre pour l'Union Soviétique, une grande École où il n'y a pas véritablement de batailles décisives, où les mouvements de troupes sont difficiles à suivre, et suivent d'ailleurs des logiques différentes suivant les chefs d'armées qui les commandent, où les techniques de guérilla sont utilisées à grande échelle. Léon TROTSKI, le fondateur et l'organisateur de l'Armée Rouge, reconnaît que la guerre civile est une guerre de modèle réduit, vu la taille des armées engagées. TROTSKI (Ma vie, Gallimard, 1953), écrit que "la petite guerre ne différa d'une grande guerre qu'au niveau de l'échelle... Elle fut comme un modèle vivant de la guerre... La petite guerre fut une grande école."

        

      Pierre DABEZIES décrit le schéma des "cinq phases" attribué à TROTSKI, qui explicite bien le phénomène de la lutte prolongée du faible contre le fort. Phénomène de pourrissement de l'adversaire qui permet de lui porter au moment opportun "un coup mortel".

La première phase est essentiellement clandestine, les conspirateurs créant les premiers noyaux actifs d'agitation et de propagande, et agissant de telle sorte que les autorités ennemies, toujours longues à réagir, du fait de leur juridisme, de leur esprit de routine et de leurs rivalités ne prennent conscience que tardivement de l'ampleur du défi.

Au cours de la deuxième phase, le noyautage s'étend, la subversion s'amplifie et déborde au besoin les villes. Des attentats éclatent, des tracts circulent, des grèves frisant l'émeute sont organisées : il s'agit d'intimider la masse, d'impressionner les neutres et d'exciter le pouvoir dans l'espoir d'une répression brutale, que la troisième phase va généraliser. A ce stade, en effet, non seulement des bandes et des maquis s'organisent, mais le terrorisme s'amplifie, propre à créer une complicité populaire devant des réactions militaires souvent peu adaptées. La nuit, le pays rebelle s'anime, fourmillant de cadres, d'agents de renseignement et de propagandistes dont la présence et l'action engagent peu à peu les populations.

Les quatrième et cinquième phases tendront, dans la même ligne, à débloquer l'appareil adverse en combinant les opérations souterraines, les opérations psychologiques et les opérations militaires de telle sorte que le support administratif et humain du vieux régime s'effondre, entrainant pour finir l'armée derrière lui.

Il ne faut pas croire qu'il s'agit là seulement de tactiques et de méthodes seulement propres à la période de la révolution proprement dite. Car même après la création officielle de l'Union Soviétique, lors de la guerre civile, quantité de territoires restent acquis à l'ancien régime, avec des tentatives de réinstauration du régime tsariste dans certains endroits. Les opérations militaires de la période qui s'étire jusqu'au début des années 1930 combinent les techniques de guérilla et les manoeuvres plus classiques, sans batailles décisives. Constamment, c'est plus sur le plan politique (adhésion des masses au nouveau régime, notamment la paysannerie, propagande dans les pays belligérants) que sur le plan militaire que la décision se fait.

       Toutefois, comme Edward Mead EARLE, il faut constater que "Si l'ardeur révolutionnaire des paysans et des ouvriers contribua largement au triomphe final des bolcheviks, la compétence des officiers, sous-officiers, soldats et techniciens venus de l'ancienne armée impériale joua également un rôle considérable. La propagande derrière les lignes des contre-révolutionnaires aida certainement à saper le moral de ceux-ci, mais elle fut sans effet tant que les puissances alliées continuèrent à fournir à Denikine et aux autres du matériel moderne en quantités suffisantes."

Il faut, pour les dirigeants soviétiques, corriger les effets de leur propre propagande antérieure dans les armées tsaristes, afin d'empêcher l'anéantissement des cadres militaires et de les utiliser dans leur entreprise révolutionnaire. Les levées en masse d'ouvriers et de paysans doivent fournir au parti les moyens de combattre la contre-révolution, mais il s'agit de les encadrer avec des officiers dont il faut s'assurer également de la fidélité.

    

        Les bolchevicks "sortirent des dures expériences de la guerre civile avec une conception presque unique du rôle de la guerre dans la société. LENINE, notamment, élabora un système philosophique compliqué sur ce sujet.

L'attitude des classes laborieuses vis-à-vis de la guerre, disait-il, ne peut être catégorique : le pacifisme, la soumission, l'opposition au service militaire, la grève générale contre la mobilisation et autres principes du socialisme d'Europe occidentale sont des démonstrations en elles-mêmes vides de sens. Ce sont le type de guerre en jeu et les objectifs qu'elles se proposent (ici les classes laborieuses) qui doivent déterminer la réaction des peuples." Bien avant son arrivé au pouvoir, LENINE est déjà convaincu que le prolétariat devait utiliser la guerre, défensive et offensive, pour provoquer une révolution sociale.

Sa position devient l'héritage adopté par tous les dirigeants de l'Union Soviétique après lui. Le VIe Congrès mondial de l'Internationale communiste de 1928, sous la domination russe, fait clairement apparaître cela : "La chute du capitalisme est impossible sans violence, c'est-à-dire sans soulèvements armés et sans guerres contre la bourgeoisie. A notre époque des guerres impérialistes et de révolution mondiale, les guerres civiles révolutionnaires de la dictature prolétarienne contre la bourgeoisie, les guerres du prolétariat contre les États bourgeois et le capitalisme mondial, ainsi que les guerres nationales révolutionnaires des peuples opprimés contre l'impérialisme sont inévitables, comme l'a montré Lénine." 

         Si sous STALINE, notamment entre 1933 et 1941, les doctrines militaires soviétiques reviennent aux conceptions classiques d'organisation de l'armée, la défaite soviétique au cours de la Seconde Guerre mondiale réactive l'utilisation des techniques de guérilla de manière complémentaire aux mouvements des armées. Comme l'écrit encore Edward Mead EARLE, les Russes devaient garder l'Armée Rouge intacte, quitte à effectuer des replis tactiques. "Ils devaient éviter l'encerclement dans la mesure du possible : les unités qui ne pourraient y échapper devraient résister jusqu'au bout. Il fallait échanger l'espace contre le temps, autrement dit provoquer une guerre prolongée en obligeant les Allemands à s'enfoncer dans le territoire soviétique sans obtenir de décision. Quant au territoire dont la Wehrmacht s'emparerait, il faudrait le rendre pratiquement inutilisable par une dévastation générale et dangereux par des actions de guérilla ininterrompues. La guerre d'usure et l'extension des fronts qui en résulteraient donneraient à l'Armée Rouge cette grande occasion - pour laquelle elle avait été préparée et endoctrinée depuis la guerre civile - de détruire l'ennemi par l'offensive. Selon la nouvelle conception soviétique, la guerre-éclair survient à la fin de la guerre et non au commencement.

 

     Lors de la révolution de 1905, LENINE (Oeuvres choisies, tome VII, Editions en langues étrangères, Moscou, 1941) signale "six (des) points essentiels ; appelés à devenir le drapeau politique et le programme immédiat de tout gouvernement révolutionnaire, et qui doivent lui acquérir les sympathies du peuple et concentrer toute l'énergie révolutionnaire du peuple sur les besognes les plus urgentes. Ces six points sont :

- L'Assemblée constituante du peuple tout entier ;

- L'armement du peuple ;

- La liberté politique ;

- L'entière liberté aux nationalités opprimées et frustrées de leurs droits ;

- La journée de travail de huit heures ;

- La formation de comités révolutionnaires paysans.(...)

L'armée révolutionnaire et le gouvernement révolutionnaires sont les deux faces d'une même médaille. Ce sont deux institutions également indispensables au succès de l'insurrection et à l'affermissement de ses conquêtes. Ce sont deux mots d'ordre qui doivent nécessairement être formulés et commentés comme les seuls mots d'ordre révolutionnaires conséquents. (...)".

  Dans les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire, LENINE écrit en octobre 1905 qu'elles sont de deux sortes : Il y a les actions militaires indépendances et la direction de la foule.

Dans les Lettres de loin, il écrit, en octobre 1917, que l'insurrection armée "est une forme particulière de la lutte politique ; elle est soumise à des lois particulières, qu'il importe de méditer attentivement. Karl Marx a exprimé cette pensée avec un relief saisissant quand il écrit : Comme la guerre, l'insurrection armée est un art. Voici quelques règles principales que Marx a données à cet art :

- Ne jamais jouer avec l'insurrection et, quand on la commence, être bien pénétré de l'idée qu'il faut marcher jusqu'au bout ;

- Rassembler, à l'endroit décisif, au moment décisif, des forces de beaucoup supérieures à celle de l'ennemi, sinon ce dernier, mieux préparé et mieux organisé, anéantira les insurgés ;

- L'insurrection une fois commencée, il faut agir avec la plus grandes décision et passer absolument, coûte que coûte, à l'offensive. "La défensive est la mort de l'insurrection armée" ;

- Il faut s'efforcer de prendre l'ennemi au dépourvu, de saisir le moment où ses troupes sont dispersées ;

- Il faut remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on peut dire : à chaque heure, quand il s'agit d'une ville), en gardant à tout pris l'avantage moral ;

 Marx a résumé les enseignements de toutes les révolutions sur l'insurrection armée en citant le mot de "Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire que l'histoire ait connu : de l'audace, de l'audace, toujours de l'audace." (LENINE, Oeuvres choisies, Tome II, Editions en langue étrangère, Moscou, 1941).

 

Edward Mead EARLE, article LENINE, TROTSKI, STALINE : La guerre selon les Soviétiques dans Les maîtres de la stratégies, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982. Anthologie Mondiale de la Stratégie, LENINE, extraits : La révolution de 1905, Les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire (octobre 1905), Lettres de loin (octobre 1917). (On consultera les Oeuvres choisies, notamment les tomes II, VII et VIII), TROTSKI, extraits : L'organisation de l'armée rouge (Ma vie, chapitres XXXIII, XXXIV et XXXVI, Gallimard, 1953). Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 16 juin 2020

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 16:39

            La théorie marxiste est entièrement tournée vers l'action, aussi ses différentes conceptions de la guérilla, à commencer par celles de Karl MARX et de Friedrich ENGELS, sont toujours tournées vers une transformation de la société en vue de l'instauration du communisme.

Il ne s'agit plus de petite guerre ou d'adaptation à grande échelle de celle-ci, mais de l'intégrer dans un ensemble plus vaste qui comprend également - et surtout parfois - des aspects économiques et sociaux. Aussi pourrait-on s'attendre, dans les exposés du marxisme, à voir les aspects stratégiques - au sens de la guerre des classes - être abordés en même temps que ces deux derniers. Or, comme Sigmund NEUMANN (1924-1962), politologue américain auteur de Permanent Revolution, nous constatons que la littérature sur le marxisme a négligé terriblement cet aspect crucial de leur enseignement. Cet auteur l'explique par la dispersion de l'immense quantité de matériaux relatifs aux problèmes stratégiques et qu'il n'y a pas de pendant militaire du Capital. Il considère d'ailleurs les fondateurs du marxisme comme les pères de la guerre totale moderne, sans doute avec quelque exagération.

En tout cas, Karl MARX et surtout Friedrich ENGELS, dont la réputation journalistique des affaires militaires était grande aux États-Unis, n'ignorait pas la découverte selon laquelle la guerre moderne est de quadruple nature - diplomatique, économique, psychologique et seulement en dernier ressort militaire. Le vocabulaire militant, voire guerrier, utilisé par les deux fondateurs du marxisme n'est pas un simple jeu de métaphores. Profondément, ils considèrent dans leurs écrits que leur époque est bel et bien une époque de guerre sociale. Ceux-ci ont eu une grande influence par la suite sur la stratégie de la Révolution russe.

              

Trois périodes dans le développement de la pensée militaire

           Sigmund NEUMANN distingue trois périodes dans le développement de leur pensée militaire commune, même si c'est plutôt Friedrich ENGELS qui est le spécialiste de cet aspect.

- Première période  

   Partant de leur analyse des Tactiques de la guerre civile de 1848 et des leçons qu'ils en tirent sur l'état des forces militaires des grandes puissances de 1850-1860, ils viennent peu à peu à une recherche originale sur la nature et les principes généraux de l'État révolutionnaire. Si les mouvements de 1848 connaissent une défaite complète, du moins de leur point de vue, l'étude précise des insurrections et de leurs leçons constituent le point de départ de leur pensée stratégique. On trouve leur analyse tant dans des recueils d'articles (parus dans la presse américaine - au New York Tribune notamment dont une partie est réunie sous le titre Allemagne : Révolution et Contre-révolution en 1851-1852 -, que dans des brochures (Le Manifeste communiste) ou dans des livres (Des luttes de classes en France, 1848-1850). L'absence de crise économique montre que le moment de la révolution n'était pas venu, et ils ne cessent de guetter dans tes événements économiques et financiers les signes précisément d'une telle crise globale qui rend révolutionnaire la situation des ouvriers.

Pendant leur exil à Londres, les deux hommes font abstraction des situations locales pour aborder la situation internationale dans son ensemble. La paysannerie, comme alliée ou force motrice éventuelle dans la révolution sociale future, occupe une grande partie de leurs analyses. Ils spéculent sur une possible révolution russe, où cette paysannerie possède un poids important. "Une ligne directe relie cette prise de conscience, écrit Sigmund NEUMANN, au soulèvement soviétique de 1917. Les armées, recrutées essentiellement dans la paysannerie, avaient partout vaincu les révolutions de 1848 : l'alliance avec les paysans révolutionnaires sauva la guerre civile russe. Ce fut la leçon de la révolution victorieuse et de ses pionniers intellectuels."

 

- Deuxième période

     Au début des années 1850, la stratégie marxiste atteint sa seconde étape. Alors que longtemps c'est sur la France qu'ils fondaient leurs espoirs, ils analysent la guerre de Crimée qui les prend au dépourvu, car ils en espéraient un temps mûr pour la révolution. Leur analyse minutieuse des armées belligérantes persuade vite Friedrich ENGELS de la supériorité des nations alliées (Grande Bretagne et France contre la Russie), et de l'importance des sièges et des fortifications en tant que points de fixation des concentrations de troupes. Les problèmes de logistique dans ce pays des grands espaces semblent insurmontables, et cette guerre tourne vite court. C'est la fin "prématurée" de cette guerre en 1856 qui brise leurs espoirs de voir se produire des soulèvements révolutionnaires plus importants.

Du coup, c'est plutôt le bonapartisme et le panslavisme qui deviennent les thèmes majeurs des considérations stratégiques d'ENGELS. Il analyse des ambitions napoléoniennes dans deux excellentes brochures, inconnues de beaucoup d'ailleurs maintenant : Le et le Rhin (1859) et La Savoie, Nice et le Rhin (1860). On y trouve dans l'une des considérations détaillées sur la non-nécessité du contrôle de la vallée du pour la frontière méridionale de l'Allemagne (il met en garde contre les projets de Grande Allemagne) et dans l'autre l'analyse des possibilités stratégiques d'une campagne occidentale pour la France, laquelle pouvait très bien selon lui abandonner sa revendication traditionnelle de la rive gauche du Rhin. Le vrai danger pour la France est en fait sa frontière avec la Belgique, dont la neutralité est fragile. Il publie pendant la guerre franco-allemande de 1870 une série d'articles (dans Pall Mall Gazette de Londres) dans lequel il évoque dans le détail le retournement soudain vers la frontière belge de l'armée prussienne. Il est le seul observateur européen à prévoir la défaite française à Sedan. Dans La Savoie, Nice et le Rhin, décidément riche brochure, il évoque un tout autre élément de la stratégie militaire qui aura plus tard une importance capitale dans les deux Guerres mondiales : le spectre d'une guerre sur deux fronts que l'Allemagne devrait affronter, en cas d'alliance franco-russe. Pour lui, la Russie demeurait, avec son régime le plus autocrate d'Europe, la principale menace pour la liberté européenne, quoiqu'il ait nourri en même temps des espoirs pour de nouveaux alliés de la Révolution. Sigmund NEUMANN met l'accent sur une des erreurs d'appréciation d'Engels à propos de la Prusse, dont il évalue mal la situation et il ne peut que prendre acte de sa puissance au moment de la guerre contre la France. Alors, du coup, ce n'est plus Napoléon III qui est le danger principal, mais Bismark, comme acteur principal de l'unification allemande.

       Pendant la guerre de Sécession, il est l'un des seuls observateurs militaires à penser qu'il s'agit "d'un drame sans pareil dans les annales de l'histoire militaire. Pour lui, c'est une guerre révolutionnaire non seulement parce qu'elle utilise le chemin de fer et les cuirassés sur une vaste échelle stratégique, mais aussi parce que le Nord a décrété la fin de l'esclavage. Dans la Préface au Capital paru en 1867, Karl MARX écrit : "De même qu'au XVIIIe siècle la guerre d'Indépendance américaine sonna l'alarme pour la bourgeoisie européenne, de même au XIXe siècle la guerre de Sécession a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne."

     Tout ce développement nous montre que, loin de se réduire à des analyses de situations locales, des luttes politiques locales, ce que pourrait laisser comprendre certains écrits vivement polémiques sur des politiques intérieures précises, dont nous avons depuis longtemps perdu le fil, le travail stratégique des deux fondateurs stratégiques pendant de longues années a toujours eu une grande hauteur : la situation internationale, qui détermine bien des choses, y compris la possibilité de révolutions, constitue leur principal axe politique et militant. La grandeur de la vision dialectique de MARX et d'ENGELS se voit toujours mit à dure épreuve, mais ils ont pris le temps d'observer l'évolution spécifique des classes et des nations dans le large contexte européen et de développer leur propre stratégie révolutionnaire sur la base d'"une étude de l'état objectif du progrès social", assez loin d'ailleurs de leurs rivaux au sein du mouvement socialiste souvent pris par leur enthousiasme idéologique.

 

- Troisième période

     C'est ce qui leur permet d'envisager, dans cette troisième période, même de manière fragmentaire, une stratégie de l'État révolutionnaire. La politique militaire d'ENGELS se fonde sur la doctrine de l'armée démocratique, de la nation armée, et sur la certitude se réalisation progressive. Cette opinion, déjà exprimée dans La question militaire et la classe ouvrière allemande en 1865, devient son principe directeur pendant les trente ans qui suivent.

Dans des études plus anciennes (dans le New American Encyclopedia, publié en 1860-1862), MARX et ENGELS avaient déjà insisté sur les conditions préalables et les fondements sociaux de l'organisation militaire, dans le passé comme dans le présent. En 1891, ENGELS écrit que "contrairement aux apparences, le service militaire obligatoire surpasse le suffrage universel en tant qu'agent démocratique. La force réelle de la social-démocratie allemande ne réside pas dans le nombre de ses électeurs mais dans ses soldats. (...) En 1900, l'armée, naguère la plus prussienne, l'élément le plus réactionnaire du pays, sera socialiste dans sa majorité, et cela est aussi inexorable que le destin." Bien entendu, ils se trompent sur le pouvoir de résistance et la dynamique interne des institutions en place, mais cette conviction s'accorde sur une jonction finale entre la démocratie et l'État socialiste. 

Comme beaucoup d'intellectuels de tous bords, les deux fondateurs du marxisme sont sensibles aux menaces de guerre généralisée, et cela se voit notamment après 1890. Dans une série d'articles intitulée L'Europe peut-elle désarmer? (1893), ENGELS suggère comme moyen d'empêcher la guerre "la diminution progressive de la durée du service militaire par un accord international."  Il n'abandonne pas la perspective de la Révolution, mais estime que, pour de futurs insurgés, la situation a empiré : l'officier a appris la contre-insurrection, les villes ont subi des transformations qui facilitent les mouvements de troupes. Le temps n'est plus aux révolutions menées par de petites minorités à la tête de masses inconscientes. Pour transformer complètement l'organisation sociale, il faut la participation active des masses elles-mêmes. La conquête légale de l'État devient à l'ordre du jour, notamment par la conquête légale de son bras armé. Jean JAURÈS, un de ses disciples, dans son Armée Nouvelle, fonde ses espoirs également de ce côté-là.

 

    La position systématique des deux fondateur du marxisme est de considérer que les tactiques révolutionnaires ne peuvent s'envisager que dans le cadre d'une situation internationale, sociale et économique de crise du capitalisme favorable à la Révolution. Sans cela, et ils tirent ainsi les leçons des insurrections de 1848, la classe ouvrière se fait écraser par les forces de répression. Dans une situation où le capitalisme accumule les succès, il faut s'attacher aux conditions, notamment à l'intérieur même des forces de répression, qui permettront la victoire de la Révolution. 

 

La Commune de Paris

      Pour le philosophe Jean-François CORALLO, la Commune de Paris de 1871, conforte cette position. Elle "donne à la fois un exemple de la manière dont Marx réagissait à l'actualité immédiate, et l'exemple d'un remaniement théorique important dans la théorie marxiste." Il prend pour l'illustrer, le résumé par LENINE dans une préface de 1907 aux Lettres à Kugelmann, de la façon dont MARX a vécu les événements de la Commune de Paris : "Marx disait en septembre 1870 que l'insurrection serait une folie : en avril 1871, lorsqu'il vit un mouvement populaire de masse, il le suivit avec l'attention extrême d'un homme qui participe à de grands événements marquant un progrès du mouvement révolutionnaire historique mondial". Si MARX critique la stratégie des Communards au pouvoir, il soutien inconditionnellement le mouvement, même contre ses amis.

   La Commune marque en fait l'histoire du marxisme par les leçons qu'en tirent MARX et ENGELS : elles orientent le sens de la théorie marxiste de l'État. La Commune met en évidence, pour eux, trois tâches que doit accomplir toute révolution populaire :

- "La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de le faire fonctionner pour son propre compte" (Préface au Manifeste Communiste de 1872). Il ne faut pas seulement "faire changer de main l'appareil bureaucratico-militaire, mais le briser" ;

- Il faut construire un nouvel État qui soit "essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière" et qui soit défini par une limitation de la démocratie représentative au profit du contrôle ouvrier : "La Commune fut composée de conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois (...) Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à un autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société" ;

- Construire un État qui soit encore capable, comme tout État, de s'acquitter de fonctions répressives. Le grand échec de la Commune de Paris fut de ne l'avoir pas fait, et MARX écrit le 12 avril 1871 : "s'ils succombent, ce sera uniquement pour avoir été "trop gentils". Il eût fallu marcher toute de suite sur Versailles (...). Deuxième faute : le Comité central résilia ses pouvoirs trop tôt pour faire place à la Commune. Encore un souci excessif d'honnêteté." 

    Jean-François CORALLO estime que la Commune de Paris fut une révolution qui a buté sur un problème crucial et du coup l'a mis pour la première fois en lumière : construire un type d'État nouveau qui, en un sens, ne soit plus un État, et qui, en un autre sens, en reste un. C'est toute une réflexion sur la dictature du prolétariat, indissociable en définitive de ses moyens de répression.

 

Jean-François CORALLO, article Commune de Paris, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999. Sigmund NEUMANN, article Engels et Marx : concepts militaires des socialistes révolutionnaires, dans Les Maîtres de la stratégie, Sous la direction d'Edward Mead EARLE, Flammarion, collection Champs, 1980.

   Pour une étude de fond des positions de MARX et d'ENGELS, nous conseillons tout particulièrement, outre les titres déjà évoqués : Karl MARX : La guerre civile en France (1871), Les luttes de classe en France, 1848-1850 ; MARX/ENGELS, Manifeste du Parti Communiste et La Commune de 71, réédité par Union Générale d'Éditions en 1971 ; LENINE, La Commune de Paris, 1962. Par ailleurs, dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, de Gérard CHALIAND (Robert Laffont, 1990), on peut trouver des extraits d'écrits de Friedrich ENGELS : extraits de l'article paru dans Pall Mall Gazette, en décembre 1870 et février 1871 : La guerre franco-prussienne et La situation en France au point de vue militaire.

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 juin 2020

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 15:26

          Plus que tout autre forme de guerre, la guérilla possède un caractère politique immédiat ; en effet, soit elle résulte de la condensation du mécontentement local et/ou de la fusion d'organisations politiques autochtones armées ou non, ou bien que, implantée à partir de l'extérieur, elle cherche à provoquer cette condensation et cette fusion autour d'elle, la guérilla ne peut dépasser un seuil d'activité assez bas que si elle jouit de la complicité d'abord, puis du soutien et finalement de la participation active des populations parmi lesquelles le partisan doit vivre "comme un poisson dans l'eau" (pour reprendre une expression de Mao ZEDONG) (Jorge CASTANEDA). 

      Quand elle prend l'ampleur d'une guerre, la guérilla est donc toujours une guerre populaire, bien que ce fait ne préjuge pas de son signe politique global : aussi ancienne que les formes les plus anciennes de la guerre et tout aussi répandue, elle a, de tous temps et en tous lieux, été utilisée par des mouvements populaires de signes contraires : aussi bien que par les Chouans et par les Christeros (Mexique), autant aussi par les Espagnols opposés à l'importation des valeurs révolutionnaires, forces authentiquement populaires, mais également contre-révolutionnaires dans leur contexte global, que par les patriotes et les révolutionnaires des cinq continents. 

        Tant les stratégistes occidentaux que les stratèges des pays dits socialistes s'accordent généralement à voir dans la généralisation des mouvements guérilleros après la deuxième guerre mondiale l'expression des luttes de libération nationale, mais également, à partir de 1965, si l'on suit toujours Jorge CASTANEDA, une tentative pour contourner la coexistence pacifique - tournant à partir duquel, la guérilla deviendra de plus en plus la stratégie privilégiée des forces anti-impérialistes et socialisantes en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Cette stratégie, qui s'étaie sur une conception inédite de la révolution mondiale, affirme le primat révolutionnaire des pays pauvres en élevant la stratégie typique à la guérilla - de l'encerclement des villes par les campagnes - au niveau d'une vision de l'Histoire.

A la lutte du "CHE GUEVARA" qui se propose d'étendre une guérilla à l'échelle continentale fait écho la thèse de LIN PIAO qui assimile les pays pauvres aux campagnes des puissances impérialistes et préconise l'encerclement de ces dernières par les révolutions réalisées dans les premiers. Aussi, cette lutte menée au plus près du peuple s'accompagnera-t-elle de plus en plus d'une dimension internationale : intense activité diplomatique d'une part, et, d'autre part, essais de coordonner les luttes continentales et mondiales, avec pour point culminant, resté pour l'essentiel sans effet réel (autre qu'idéologique dans les pays capitalistes occidentaux), la Conférence tricontinentale de La Havane (décembre 1964-janvier 1965), qui réunissait les représentants des mouvements révolutionnaires des trois continents (Afrique, Asie, Amérique Latine), qui avaient vu des mouvements guérilleros se développer de façon importante et remporter des succès.

Cette stratégie reflète un trait fondamental : elle a été victorieuse dans les formations sociales  dont le caractère distinctif semble être plus que tout autre (misère des masses, population essentiellement rurale, faiblesse relative de la classe ouvrière et de ses organisations) une situation d'oppression nationale provoquée soit par un pays étranger soit par cette combinaison d'une dictature locale associée aux puissances impérialistes, qui peut marquer les premières phases d'un pays nouvellement indépendant et qui semble relativement consolidée dans certaines régions du globe et notamment en Amérique centrale (par exemple au Nicaragua) et aux Caraïbes.

      Lutte de longue haleine, qui exige des populations impliquées des sacrifices importants, la guérilla n'est politiquement viable que lorsque, selon l'expression d'un de ses représentants les plus éminents - le commandant GUEVARA -, "toutes les voies légales ont été épuisées", et cela même si, comme il le fait lui-même très justement remarquer, une des tâches essentielles de la guérilla consiste à rendre cet état des choses évident aux yeux de tous. Une fois implantée, la guérilla cherche à élargir son territoire et à en conquérir d'autres. Ainsi, dès avant la victoire, elle installe un pouvoir nouveau à l'intérieur des zones libérées ou, quand cela n'est pas possible, crée un réseau diffus de pouvoirs populaires qui tend à se substituer à celui de l'État qu'elle combat. Cela veut dire non seulement, contrôler en partie un certain territoire et son infrastructure économique, mais aussi organiser une vraie vie collective, comme aux Chiapas, avec écoles, hôpitaux et maisons du peuple. 

      Car deux issues sont possibles : soit la guérilla - quitte à transformer ses effectifs en "armée régulière" - recherche la victoire militaire par la destruction des forces armées ennemies, dans une logique toute clausewitzienne, soit misant sur l'usure militaire et l'isolement politique de l'adversaire, elle tente de l'obliger à rechercher une solution politique négociée. Dans les deux cas, l'objectif reste le même : la conquête du pouvoir d'État. Lutte essentiellement politique, c'est la politique qui est au coeur de ses succès comme de ses échecs et non pas tel ou tel facteur militaire - la réussite éclatante des partisans vietnamiens en témoigne.

                        

        La guérilla anti-impérialiste et socialisante connaît deux variantes :

- MAO ZEDONG, premier théoricien moderne de la guérilla, maintient le primat du parti (le parti communiste aux fusils) dont la théorie marxiste-léniniste garantit le caractère de classe du mouvement. Pour les communistes chinois, la guérilla constitue un complètement permanent en même temps que la source de recrutement d'une armée régulière et les guérilleros vietnamiens auront une large autonomie (MAO ZEDONG, Écrits militaires, Pékin, 1964 ; VO NGUYEN GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, 1966) ;

- Pour les théoriciens et praticiens cubains, la distinction entre le commandement militaire et le commandement politique doit être abolie. La guérilla elle-même est une organisation politique qui emprunte une stratégie armée dont elle reste, à tous moments, le noyau immergé au centre des luttes. Seule une liaison étroite avec les masses assure le caractère révolutionnaire du combat ; c'est donc à elle que doit revenir le commandement. (Fidel CASTRO, Oeuvres, Maspéro ; E. CHE GUEVARA, Oeuvres, Maspéro ; Régis DEBRAY, La critique des armes, Seuil, 1974 et Révolution dans la Révolution, Maspéro, 1967)

 

         Hervé COUTEAU-BEGARIE se concentre, tout comme Jorge CASTANEDA, sur les dernières périodes de la théorie et de la pratique marxistes de la guérilla et passe très rapidement sur les réflexions des fondateurs du marxisme eux-mêmes, MARX et ENGELS, comme sur celles de LENINE, de TROTSKY et de STALINE, sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Il est vrai que la figure du partisan prend une nouvelle dimension lors des guerres de décolonisation après la Seconde Guerre Mondiale. La dimension idéologique, déjà présente pendant cette dernière guerre dans les pays occupés (en France comme en Yougoslavie ou en Grèce). Nous passons réellement de la guérilla à la guerre révolutionnaire, théorisée et mise en pratique par MAO ZEDONG et le général GIAP. 

      MAO ZEDONG construit la théorie de la stratégie de guerre prolongée articulée en trois phases : défense stratégique, équilibre des forces, offensive stratégique. Le général GIAP plaide pour une "triple synthèse" : adaptation au terrain, adaptation au climat et adaptation aux hommes. Ceci pour "attaquer les points faibles avant les points forts. Encercler l'ensemble, passer à l'action sur des points sélectionnés. Attaquer d'abord la ligne extérieure, ouvrir une brèche et percer en profondeur." 

     Après eux, un grand nombre d'auteurs marxistes s'emploient à théoriser l'insurrection et la guerre révolutionnaire sous toutes ses formes (LIN PIAO, CHE GUEVARA, Kwame NKRUMAH...) y compris la guérilla urbaine (Carlos MARIGHELLA, URBANO...), suscitant en retour, mais avec un retard considérable et décisif, une non moins abondante littérature sur la contre-insurrection (général Frank KITSON, colonel Roger TRINQUIER, John MCGUEN... ). Vu la difficulté des armées coloniales de réellement s'adapter aux stratégies de guérilla, ces dernières font la preuve de leur efficacité en Chine et en Indochine (sous le protectorat français comme sous l'intervention américaine...). Ces stratégies peuvent être mises aussi en échec comme en Grèce et en Malaisie, par absence de soutien populaire dans un cas et par habileté politique et militaire de l'ennemi dans l'autre.

        La guerre révolutionnaire peut donc remporter de grands succès si elle conjugue quatre conditions :

- tirer parti du terrain. La guerre révolutionnaire a obtenu ses plus grands succès dans des régions de montagne ou de forêts denses qui se prêtent très mal à l'exercice du modèle occidental de la guerre ;

- établir une osmose entre les combattants et la population. Sans soutien de celle-ci, ou au moins sa neutralité bienveillante, un maquis ne peut se maintenir longtemps ;

- disposer du soutien d'une tierce puissance, qui lui assure une résonance politique, par la mise en accusation de l'adversaire dans les enceintes internationales, le lancement de campagnes de propagandes et, chose essentielle, qui lui apporte un soutien logistique, en lui livrant des armes et de l'argent, en hébergeant une représentation politique, des camps d'entrainement... Faute de quoi, on l'a vu après l'effondrement de l'Union Soviétique et le désengagement progressif de la Chine communiste, les partisans doivent rechercher d'autres ressources et d'autres alliés. Souvent, le marché de la drogue et l'alliance avec des bandes armées dépourvues d'impératifs politiques ou idéologiques peuvent seuls les soutenir...

- avoir une idéologie forte, seule capable de mobiliser les masses et de les encadrer pour qu'elles ne retombent pas dans la simple révolte populaire.

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002. Jorge CASTANEDA, article Guérilla, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. 

 

STRATEGUS

 

Relu le 20 juin 2020

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 14:38

         C'est surtout depuis le XVIIIe, plus précisément dans la foulée des guerres de la République française et de l'Empire français que les études sur la petite guerre reprennent après une longue éclipse (ce qui ne veut pas dire qu'elle s'était arrêtée d'exister).

Bernard PESCHOT (La notion de petite guerre en France (XVIIIe siècle), Les Cahiers de Montpellier, n°28, 1983) rend compte qu'en ce siècle, on discute de petite guerre et de guerre de partisans, sans que ces deux notions soient clairement distinguées : la petite guerre recouvre plutôt l'emploi autonome de petits détachements, tandis que la guerre des partisans "désigne, à la fois, les méthodes de combat des soldats détachés dans des partis de guerre qui courent la campagne en avant des armées, et les formes spéciales des guerres civiles dans lesquelles la population est impliquée. Le partisan d'Ancien Régime est donc, suivant le cas, le franc-tireur incorporé aux troupes régulières ou le maquisard sans formation militaire." Cette forme de guerre, selon Bernard PESCHOT, à la croisée de deux "écoles" :

- la tradition cavalière héritière des fronts orientaux européens ;

- l'expérience montagnarde issue des combats contre des partisans civils."

 

       Le chevalier Jean-Charles de FOLARD (1669-1752) commence sa carrière d'écrivain avec un essai sur L'art des partis à la guerre, non publié. Le chevalier de LA CROIX publie un Traité de la petite guerre pour les compagnies franches (1752). Le capitaine LE ROY DE GRAND MAISON (1715-1801)  publie en 1756, un gros livre intitulé La Petite guerre ou traité des troupes légères en campagne, premier ouvrage à connaître une large et durable diffusion. A sa suite, plusieurs ouvrages traitent des même thèmes, comme le comte de la ROCHE en 1770 (Essai sur la petit guerre) dans lequel il tente de dégager des principes. Si la production s'arrête en France dans les années 1790, elle se poursuit dans d'autres pays, en Allemagne notamment, marquée par les campagnes napoléoniennes.

CLAUSEWITZ professe un cours sur la petite guerre en 1810 et intègre les leçons de la guérilla dans son De la guerre. 

Le général Guillaume Philibert DUHESNE (1766-1815) tire les enseignement de la "révolution tactique" des années 1790, dès 1814, dans un Essai historique sur l'infanterie légère qui sera réédité pendant un demi-siècle.

Jean-Frédéric-Auguste LE MIERE DE CORVEY (1770-1832), qui a participé aux guerres de Vendée et d'Espagne, est le premier, dans Des partisans et des corps irréguliers (1823) à ne pas faire de la guérilla un accessoire de la grande guerre et à proclamer que "le but principal de ce genre de guerre est d'obtenir la destruction insensible de l'ennemi". Le partisan doit avoir trois qualités, être sobre, bien marcher et savoir tirer un coup de fusil, leçon que retiennent bien ensuite de nombreux guérilleros modernes.

           Le général russe Denis DAVIDOFF (1784-1839), qui a commandé un corps de cosaques durant la campagne contre Napoléon de 1812, tire de son expérience un Essai sur la guerre des partisans écrit en 1821, dans un grand effort de théorisation. Il lie le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectifs des armées qui a "introduit dans l'art militaire l'obligation d'entretenir une ligne non interrompue entre l'armée agissante et le point central de ses ressources et approvisionnements". La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communication, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite". Il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent encore nulle part." Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Même certains écrits de révolutionnaires marxistes y font référence.

                  La Suisse, avec sa tradition de milices, n'est pas restée indifférente à la guérilla. Citons, entre autres, Aymon de GINGINS-LA-SARRAZ (la guerre défensive en suisse, 1860 et Les partisans et la défense de la Suisse, 1861). Il prône une défense populaire, mais en demandant que l'envahisseur respecte les lois de la guerre qui protègent les populations civiles. Mais il passe pour un original dans son propre pays.

 

           Toutes ces réflexions n'en restent pas au niveau théorique sans application pratique. En France, l'ordonnance de 1823 sur le service des armées en campagne, rédigée par des officiers dont certains avaient participé à la guerre d'Espagne, comporte de nombreux article relatifs à la mise en oeuvre des partisans et aux moyens de les combattre. Mais la charge subversive de cette forme de guerre va entraîner son élimination progressive, sous l'effet combiné de la suspicion du pouvoir politique (royaliste) et du mépris des militaires (corporatisme). (Hervé COUTEAU-BEGARIE)

 

           Ce sont surtout ensuite des auteurs italiens, impressionnés par l'exemple espagnol, qui considèrent la guérilla comme une stratégie utile pour la réalisation de l'unité italienne. Le comte Cesare BALBO (1789-1853) publie en 1821 Della Guerra di Parteggiani, dans une une revue napolitaine. Il se prononce pour la guerre des partisans. En écho, le général napolitain Guglielmo PEPE 1783-1855) publie en 1833, un Mémoire sur les moyens qui peuvent conduire à l'indépendance italienne, et en 1836, L'italia militare e la guerra di sollevazione. Il insiste sur le soutien que les bandes de partisans peuvent apporter à l'armée régulière. De même, Carlo Bianco di Saint JORIOZ (1795-1843) écrit en exil à Malte en 1830, le volumineux Della guerra nazionale d'insurrezione per bande qui inspire l'action militaire de MAZZINI. En relation avec les Italiens, d'autres insurgés, polonais, rédigent de semblables essais. Tant dans le camp des partisans que dans le camp de leurs adversaires officiers, prolifèrent les écrits, tous mettant en avant la valeur certaine des actions de guérillas, avant souvent, que les organismes officiels, lesdites guérillas passées et réprimées, mettent ces écrits à l'index. Mais, à l'inverse, Hervé COUTEAU-BEGARIE s'étonne de l'extrême rareté des écrits sur la lutte anti-guérilla.

 

            Pour la période 1870-1939, l'auteur du copieux Traité de stratégie estime que les guérillas retournent à la marginalité, en tant que tel sur le plan littéraire. Citons comme lui tout de même certains auteurs qui y voient un élément important sur le plan stratégique :

- Anne-Albert DEVAUREIX, De la guerre de partisans, son passé, son avenir, 1881;

- V. CHARETON, Les corps francs dans la guerre moderne. Les moyens à leur opposer, 1900 ;

- Thomas Miller MAGUIRE, Small war, 1899 et Guerilla or Partisan Warfare, 1904 ;

- Charles Edward CALLWELL (1859-1928), avec sa référence historique majeure, Small wars, 1896. Dans cet ouvrage, il y énonce la loi, souvent reprise ensuite, de supériorité tactique et d'infériorité stratégique des armées régulières face à des combattants irréguliers plus mobiles, qui n'ont pas à se soucier de leurs communications. (Petites guerres, ISC-Economica, Bibliothèque stratégique, 1998).

- T. E. LAWRENCE (1888-1935), acteur de la révolte arabe contre les Turcs, Les sept piliers de la sagesse, plusieurs fois remanié (1919-1926).

 

       Mais c'est surtout l'école marxiste ou marxiste-léniniste qui produit les analyses les plus prolifiques sur les guérilla.

A noter que les positions d'origine de nombreuses des réflexions de ces auteurs se situent de manière globale à l'opposé de nombreux autres précédemment cités. La guérilla est souvent, au début, menée contre une armée régulière en l'absence d'appui ou de soutien à une armée du camp des révoltés. MARX et ENGELS, bon connaisseurs de problématiques militaires sont convaincus que à l'image de la bourgeoisie qui a créé, avec la nation armée, son propre mode de combat, l'émancipation du prolétariat trouvera sa propre expression en ce domaine. Levée en masse et guérilla, explique Karl MARX, sont les méthodes par lesquelles une force relativement faible résistera aux coups d'une armée plus forte et mieux préparée. LENINE et TROTSKI reprennent leurs analyses et donnent aux facteurs idéologiques et populaires une part majeure, en insistant sur les conditions préparatoires, à travers le parti, aux opérations militaires. Si l'historiographie soviétique suit les mêmes idées jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, nourries de la guerre civile russe d'ailleurs entre les Blancs et les Rouges, une rupture nette intervient en 1941, lorsque STALINE revient à des conceptions plus classiques, tout en n'abandonnant pas la guerre des partisans.

      Les réflexions au sein de l'Armée populaire yougoslave, dans un pays qui s'est libéré en grande partie grâce à des actions de guérillas, demeure marquée par cette expérience, qui transparait dans le thème de la défense populaire généralisée, malgré un retour là aussi à des conceptions plus classiques.

        La synthèse entre guérilla et actions militaires régulières est surtout effectuée par l'école chinoise, dans le concept de guerre révolutionnaire. MAO ZEDONG voit dans le prolétariat industriel la force dirigeante révolutionnaire, qui met en oeuvre, à partir d'une infrastructure clandestine, une guérilla moderne, union intime entre le peuple et l'armée.

         Partant de l'expérience chinoise, les stratèges marxistes vietnamiens - HO CHI MINH, PHAN VAN DONG et VO GNUYEN GIAP, développent méthodiquement les éléments d'une résistance, puis d'une défense populaire. 

         Dans le même schéma, le FLM algérien entreprend une lutte de libération nationale contre la France, en alliant terrorisme sélectif et opérations militaires complexes.

     Les expériences cubaine, malaise, somalienne, nicaraguayenne, colombienne... constituent autant de modèles ou de variantes sur le thème de l'organisation systématique d'une guérilla. Sans oublier bien entendu la figure emblématique de CHE GUEVARA (1928-1967), dont l'action après son expérience cubaine eut bien plus d'effets idéologiques (notamment en Occident) que pratiques en Amérique Latine.

 

      La multiplication des conflits de basses intensités multiplie les situations où la guérilla est largement employée, sans que l'on distingue souvent les objectifs véritables de leurs acteurs.

Le soutien de certaines populations en leur faveur ne sont pas le gage forcément du caractère véritablement populaire (en terme d'objectifs) de leur lutte... La phraséologie idéologique n'éclaircit pas la situation, tant le camouflage devient une seconde nature. En Afghanistan et dans de nombreux pays d'Afrique, des actions de guérillas sont menées par souvent tous les camps en présence. Une certaine théorisation de l'ensemble des guérillas est menée par différents auteurs, notamment de géopolitique, tel Gérard CHALIAND. Il semble que nous soyons entrés dans une période d'analyse plus que dans une période d'instrumentalisation de l'expérience de la guérilla, excepté sans doute d'un tout autre phénomène, de l'organisation de forces de maintien de l'ordre en prévision de guérilla urbaine. L'absence de réflexions de l'institution militaire en général sur la guérilla depuis le XVIIIe siècle l'a conduite à de nombreux mécomptes dans les colonies de l'Occident. Il semble que de nombreuses institutions policières ne veulent pas commettre la même erreur, dans de nombreux pays, tant en Orient qu'en Occident.

 

Petite guerre

   Avant la dénomination de guérilla, c'est le terme de petite guerre qui est utilisé aux XVIIIe et XIXe siècles pour désigner le type de combat mené par les partisans et les corps d'irréguliers. Dans la littérature, en plein développement des cadres étatiques de la chose militaire, ce terme entre bien dans une certaine dévalorisation de la guérilla, par rapport à l'utilisation d'une force organisée, disciplinée, aux ordres d'une autorité centrale qui doit disposer de la violence armée de manière inconditionnelle. La doctrine même de la petite guerre puise ses sources dans les manuels de stratégie classiques, comme le Stratagematicon de Jules FRONTIN, et aussi dans une pratique - très critiquée par les officiers supérieurs qui se targuent d'honneur - qui se développe - contre leurs troupes - au XVIIe siècle, tout particulièrement pendant la guerre de Trente Ans.

   La petite guerre est en fait une forme de ce que l'on appelle communément la stratégie, ou approche, indirecte. Sous des aspects divers, la petite guerre existe depuis toujours. Sa pratique est rare au Moyen Age occidental, à quelques exceptions près, comme celle de Bertrand DU GUESCLIN, qui appliqua une tactique de harcèlement face aux Anglais pendant la guerre de Cent Ans. Jean-Charles FOLARD, auteur de L'Art des partis en guerre, et Maurice de SAXE figurent parmi les premiers stratèges occidentaux de grande renommée à s'intéresser de manière systématique au phénomène de la petite guerre. La période qui précède la percée napoléonienne, et celle qui la suit, voient une véritable explosion de textes consacrés au sujet, et ce de manière non péjorative.

Dans un premier temps, à partir de 1750, ces manuels spécialisés comprennent le Traité de la petite guerre de DE LA CROIX (1752), La Petite Guerre de M. de GRANDMAISON (1756), Le Partisan ou l'art de faire la petite guerre de DE JENEY (1750), L'Art militaire du partisan de SAINT-GÉNIE (1769), l'Essay sur la petite guerre de Roche AYMON (1770), Abdandlung über der Kleinen Krieg de von EWALD (1790), Der Parteigänger im Kriege d'Andreas EMMERICH (1791) et Abdandlung über den Kleinen Krieg und über den Gebraunch der Leichten Truppen de VALENTINI (1799) qui fait valoir son expérience de la guerre contre la jeune République française.

La deuxième vague voit apparaitre un nombre important de traités écrits par des vétérans des guerres napoléoniennes. Denis DAVIDOFF publie un excellent ouvrage, Essai sur la guerre des partisans (1821), tiré de son expérience à la tête d'un groupe de partisans chargés de harceler les troupes françaises au cours de la campagne de Russie. L'autre grand texte sur la petite guerre, celui de Mière de CORVEY, Des partisans et des corps irréguliers (1823), offre la perspective inverse d'un soldat ayant dû subir l'assault de troupes de partisans (en Vendée et en Espagne). Parmi les autres textes issus des guerres napoléoniennes figurent Leichte Truppen ; Kleiner Krieg (1814) de SCHELS et Instruccion de guerilla de Felipe de SAN JUAN (1823).

    Les grands théoriciens de la guerre s'intéressent aussi à cette forme de combat. SCHARNHORST lui consacre un livre entier, Militärische Taschenbuch (1792), alors que CLAUSEWITZ enseigne plus tard un cours sur la petite guerre à l'académie militaire de Berlin (1811), cours inspiré par les théories énoncées par EWALD et VALENTINI. JOMINI reprend également plus tard les idées de Mière de CORVEY pour un chapitre de son Précis. Parmi les autres textes importants de cette période, on peut citer le livre de Carl von DECKER, Der Kleine Krieg im Geiste der Neueren Kriegführing (1822), dans lequel il développe l'idée que la petite guerre est plus complexe que la guerre classique, et Partyzanka czyli Wojna dla ludow powstajacych najwlascincsza de Karol STOLZMAN (1844), dans lequel l'auteur perçoit déjà le lien entre tactiques irrégulières et objectifs politiques révolutionnaires tels qu'ils apparaitront au début du XXe siècle.

    Alors qu'en Europe la doctrine de la petite guerre subit une éclipse pendant la seconde moitié du XIXe siècle - avant de réémerger sous une forme nouvelle et sous son appellation espagnole de Guérilla - un corpus théorique est établi à partir de l'expérience coloniale des Français et des Anglais en Afrique et en Asie. Von DECKER est l'un des premiers à offrir une analyse de la guerre en Algérie dans son Algerien und die dortige Kriegsführung (1844). Il manifeste des doutes sur les chances des Français à entreprendre un combat pour lequel, selon lui, les armées classiques sont mal adaptées. Les soldats français, pense-t-il, n'auront pas la patience nécessaire pour endurer une guerre d'usure, analyse juste pour ce qui concerne la deuxième moitié du XXe siècle mais qui sous-estime la capacité des soldats français de son époque à s'adapter à une situation nouvelle. Thomas BUGEAUD tout d'abord, puis Joseph GALLIENI et Hubert LYAUTEY savent imiter et développer de façon remarquable, pour les experts en la matière, la tactique de leurs adversaires pour conquérir et administrer leurs nouveaux territoires. L'expérience coloniale anglaise trouve son théoricien en la personne de C.E. CALLWELL, qui publie son ouvrage, devenu classique, Small Wars, en 1899.

    Dans leur très grande majorité, les théoriciens de la petite guerre des XVIIIe et XIXe siècles tirent leur doctrine de la propre expérience. La plupart soulignent le fait que ce type de guerre est déterminé, plus encore que dans la guerre classique, par des facteurs géographiques, humains et économiques qui sont chaque fois uniques. Quelques principes fondamentaux se dégagent toutefois de ces ouvrages fondés sur des expériences aussi nombreuses que variées, principes que l'on retrouve d'ailleurs dans les doctrines de guérilla contemporaines.

Tout d'abord, les observateurs de la guerre de partisans accordent unanimement une place importante aux aspects psychologiques du combat. Le partisan lui-même doit être motivé, et la tactique à laquelle il participe a pour but de miner le moral et de détruire la volonté de son adversaire. La petite guerre est une guerre d'usure. Ses résultats sont rarement spectaculaires mais possèdent une vertu d'accumulation. Ses objectifs requièrent une patience à toute épreuve. Le soutien actif ou passif des populations locales est vital pour le succès de l'entreprise. Pour celui qui est la cible de ce genre de tactique, une seule approche peut permettre de refouler l'ennemi : l'application de la tactique adverse, de s'aliéner les populations locales.

    Au niveau de la tactique, la petite guerre se caractérise par le refus de l'engagement direct, du choc frontal, de la bataille décisive. C'est une tactique de harcèlement perpétuel visant à déséquilibrer l'adversaire en coupant ses lignes de communication et en détruisant (ou en s'appropriant) ses convois d'approvisionnement. Les embuscades et les raids nocturnes font partie des tactiques les plus courantes. L'adoption de cette méthode de combat est considérée le plus souvent comme un choix stratégique de dernier recours mais qui peut être décisif à long terme. Ses observateurs et ses théoriciens envisagent pour la plupart la petite guerre comme un phénomène militaire avant tout. Ce n'est que plus tard que sa dimension politique, voire idéologique, est véritablement comprise et exploitée, lorsque l'on parle alors de "guerre révolutionnaire".  (BLIN et CHALIAND)

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002. Bernard PESCHOT, La Guerre buissonnière, CFHM/Economica, 2002. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

 

STRATEGUS

 

Complété le 11 octobre 2019. Relu le 21 juin 2020

 

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 08:46

           Les stratégies de guérilla font partie, en regard du modèle occidental de la guerre, des stratégies alternatives. Depuis très longtemps, la petite guerre fait partie du paysage stratégique.

Dans l'Antiquité, de nombreux auteurs y font allusion et SALUSTRE (Guerre de Jugurtha, considéré comme le premier traité de guérilla) la range dans le domaine d'exercice courant de la guerre. Elle n'est pas seulement la stratégie du camp le plus faible en nombre ou en puissance technologique ou d'organisations considérées par des régimes plus ou moins autoritaires comme illégitimes. Elle n'est pas seulement la stratégie qui commence à se former des hommes et des femmes en révolte contre l'oppression. Elle constitue un ensemble de moyens et d'objectifs qui peut être utilisé par un Empire. L'Empire byzantin doit une partie de sa longévité à la stratégie de Nicéphore PHOCAS au Xe siècle, utilisée face aux Barbares. (Hervé COUTEAU-BEGARIE) Si la petite guerre n'est connue à part ce grand exemple qu'à travers les mémoires de chefs de partisans ou d'écrits historiques qui privilégient l'anecdote, elle correspond à la volonté d'éviter les combats décisifs et d'empêcher précisément un adversaire supérieur au niveau militaire de stabiliser la situation à son avantage. Sous ce terme générique de guérilla existe une sorte d'univers stratégique qui va de la petite guerre, escarmouches répétées et distantes dans le temps et dans l'espace, à la guerre révolutionnaire organisée pour renverser l'ordre établi.

 

     Ce mode de combat, qui répond à des logiques historiques différentes, correspond à plusieurs motivations et contenus. Pierre DABEZIES distingue :

- le soulèvement d'ordre sociologique de populations, plus ou moins minoritaires et opprimées, défendant leur intégrité, leurs biens, ou se battant pour une cause sociale, religieuse et ethnique ; il s'agit là de violences souvent spontanées, voire primitives, que l'on retrouve dans les affrontements de clans propres aux sociétés pré-étatiques ou aux sociétés marquées par la désagrégation du cadre collectif ;

- la révolte à dominante idéologique et politique de partisans, cherchant, en s'appuyant sur le peuple, à liquider un régime ou des dirigeants honnis ;

- la réaction nationale contre un envahisseur ou un occupant, que celle-ci se présente sous la forme d'une "résistance" oeuvrant au côté ou en complément d'une armée régulière chargée de la défense du pays ou bien qu'elle soit le fait, au contraire, de francs-tireurs ou de maquisards livrés à eux-mêmes. La Seconde Guerre Mondiale fourmille d'exemples de ce type de combats.

"De l'une à l'autre de ces hypothèses diffèrent non seulement les motivations, mais un certain nombre d'éléments, comme la structuration du mouvement, l'encadrement idéologique ou la formation des combattants. En revanche, sous réserve de l'évolution des matériels, les techniques ne varient guère, tandis que s'imposent deux facteurs communs essentiels : l'un est le temps, puisqu'il s'agit non pas de détruire l'ennemi à l'emporte-pièce, comme dans le combat classique, mais de le miner ou de le grignoter sous l'angle moral comme sous l'angle physique dans une lutte par essence prolongée ; l'autre facteur est le soutien populaire, atout majeur pour les insurgés, trame de la bataille et, de part et d'autre, enjeu véritable. C'est là que les choses ont sans doute le plus changé. Vieille comme le monde, en effet, la guérilla a très souvent reflété des velléités diffuses, une effervescence anarchique, des pulsions antagonistes qu'épisodiquement quelques personnalités exceptionnelles réussissaient à contrôler et à transcender. Or, prolongeant l'analyse de CLAUSEWITZ, les écoles marxistes russe, puis asiatique, ont systématisé et rationalisé le phénomène, non point jusqu'à le rendre irrésistible comme certains esprits simplistes l'ont affirmé, du moins en lui donnant une dimension nouvelle et, de là, de plus grandes chances de succès. Le concept de guérilla n'en est pas pour autant limpide. D'une part, il se situe entre le combat classique et, à l'opposé, certaines formes de violences fragmentaires ou englobantes comme le terrorisme ou la guerre subversive ; d'autre part, il se présente différemment selon le cadre spatial et chronologique où on l'appréhende."

 

    Dans tous les cas, selon Richard TABER (The War of the Flea : guerilla Warfare, Theory and Practice, Paladin, Londres, 1977), la guérilla a pour objectif politique de renverser une autorité contestée par de faibles moyens militaires très mobiles utilisant les effets de surprise et avec une forte capacité de concentration et de dispersion. La tactique des commandos britanniques durant la Seconde Guerre Mondiale est proche de celle de la guérilla, mais diffère dans le but qui est militaire pour les commandos et politique pour la guérilla. Les "forces spéciales" d'aujourd'hui sont les héritières directes de ces commandos britanniques. Souvent, il y a confusion entre guérilla et commando, dont la similarité est dans la tactique et la différence dans la stratégie à la fois militaire et psychologique pour atteindre le but de renverser le gouvernement. 

 

     Dans son Introduction à la stratégie, André BEAUFRE, termine son analyse de la stratégie indirecte en la plaçant dans une perspective historique, comme le fait plus tard d'ailleurs Gérard CHALIAND : "La stratégie indirecte qui est un "mode" mineur de la guerre totale a été de toutes les époques (tout comme la stratégie directe d'ailleurs). Ses aspects modernes et sa grande vogue tiennent à ce qu'aujourd'hui la grande guerre est devenue raisonnablement impraticable. Son rôle est donc en réalité complémentaire de celui de la stratégie nucléaire directe : la stratégie indirecte est le complément et en quelque sorte l'antidote de la stratégie nucléaire. Plus la stratégie nucléaire se développera et aboutira par ses équilibres précaires à renforcer la dissuasion globale, plus la stratégie indirecte sera employée. La paix sera de moins en moins pacifique et prendra la forme de ce que j'avais appelé en 1939 la "Paix-guerre" et que nous connaissons bien depuis sous le vocable de guerre froide." "Bien que ses aspects soient très particuliers et parfois déroutants, la stratégie indirecte n'es pas une stratégie spéciale, intrinsèquement distincte de la stratégie directe. La clef, comme dans toute stratégie, est la liberté d'action. C'est la façon d'obtenir, par l'initiative et la sûreté, qui est différente, parce que la marge de liberté d'action (donc la sûreté) dépend de la manoeuvre extérieure et non de la manoeuvre intérieure. C'est cette particularité qui lui donne le caractère indirect. "

Gérard CHALIAND considère qu'un nouvel art de la guerre est né de la situation présente. En parallèle à la baisse progressive du nombre de guerres interétatiques depuis 1945, il s'interroge sur la difficulté des troupes occidentales à l'emporter dans un contexte de guerres irrégulières. Alors que la supériorité de l'armement est systématiquement du côté des troupes régulières, ces dernières essuient des défaites cinglantes lorsqu'elles se voient confrontées à des guérillas. Il fait deux constats :

- les populations sont aujourd'hui partie prenante des guerres asymétriques ;

- un conflit ne peut être gagné que grâce à une volonté politique supérieure à celle de l'adversaire. 

"Si la guérilla est une technique d'irréguliers, fondée sur la surprise et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière, la guerre révolutionnaire cherche pour sa part, par les mêmes moyens politiques et militaires, à encadrer une population afin de s'emparer du pouvoir. Les idées émancipatrices, le nationalisme moderne et les techniques organisationnelles ont permis aux colonisés et semi-colonisés de se libérer par la violence - ou par d'autres moyens - de la mainmise de l'Occident." (Anthologie mondiale de la stratégie).

 

       La guerre révolutionnaire peut être considérée comme un synthèse entre la grande guerre et la petite guerre (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Ceci reflète l'opinion dominante des stratèges actuels qui raisonnent souvent encore par le primat de la violence armée, laquelle peut se décliner également (notamment par la guérilla) dans la stratégie navale et dans la stratégie aérienne. 

 

        L'emploi parfois indifférent ou simplement le rapprochement des termes guérilla, terrorisme, guerre révolutionnaire, produit des amalgames contre lesquels met en garde par exemple Pierre DABEZIES. "La guerre, comme l'écrit Clausewitz, étant un "caméléon", il ne faut pas s'étonner que la guérilla - elle-même hybride - ne soit pas toujours facile à individualiser, que ce soit au regard de la guerre classique, du terrorisme, de la guerre révolutionnaire ou des insurrections citadines." Mais "dégagent, en définitive, trois idées : la guérilla, technique opérationnelle tournée exclusivement vers le combat ; la guérilla élargie aux domaines politiques et psychologiques, le partisan étant un militant qui s'adosse à une mystique et ne peut se passer pour vaincre de l'appui populaire ; enfin la guérilla confondue avec la révolution, elle-même, sous le nom de guerre de partisans, de guerre prolongée, de guerre du peuple ou de guerre révolutionnaire. Le mot prend, dans ce cas, une extension outrée." Bien entendu, ces propos ne proviennent pas d'un auteur particulièrement favorable aux guérillas en question ; toutefois, elles possèdent le mérite de clarifier un peu la question.

 

      De même que les populations civiles sont de plus en plus entraînées, lorsque une guerre ravage leur territoire, à y participer (si elles ne fuient pas), de même les techniques de harcèlement et de désobéissance civile se diffusent, en milieu rural ou en milieu urbain, lorsque ces populations considèrent comme injustes les politiques socio-économiques des pouvoirs politiques en place. Nous pouvons parler de véritables guérillas civiles et souvent non-violentes (n'utilisant en tout cas pas des armes pour s'exprimer), qui traversent de nombreux champs sociaux, de l'éducation aux transports publics, guérillas devant lesquelles les États, à moins d'user de répressions systématiques (mais elles n'en ont parfois pas les moyens ni la volonté), doivent composer. Même lorsque leurs participants ne l'évoquent pas, il s'agit d'une lutte socio-politique qui rejoint certaines des préoccupations marxistes quant à l'organisation de la lutte des classes.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Économica/Institut de stratégie comparée, 2002. Pierre DABEZIES, article Guérilla, dans Encyclopedia Universalis, 2002 ; article guérilla dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Gérard CHALIAND, Le Nouvel art de la guerre, Éditions de l'Archipel, 2008. André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littératures, 1998.

 

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 mai 2020

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 13:05

            La fortification ne disparait pas dans les Temps Modernes, même sous la poussée des progrès de l'artillerie à poudre. De la Ligne Maginot ou du Mur de l'Atlantique pendant la deuxième guerre mondiale ou du Mur de Berlin pendant la guerre froide ou du Mur en Palestine encore de nos jours, les exemples existent d'une permanence de techniques que nous pourrions penser faire partie définitivement du passé.

C'est que la fortification n'est pas seulement une technique de défense, même si peu d'auteurs y font allusion. Que ce soit dans toute la période du Moyen Age ou de la prétendue Renaissance, le passage aux portes est contrôlé non seulement pour ne pas laissé entrer des ennemis potentiels, mais également pour surveiller les populations protégées. Avec certains Murs, comme celui du Mur de Berlin, c'est même cette fonction de contrôle qui prédomine, bien plus que de s'opposer à une hypothèse offensive de blindés. La double fonction de contrôle social et de défense militaire est assez peu soulignée par les auteurs qui traitent des fortifications, et a fortiori des questions d'urbanisme (sauf d'auteurs comme Lewis MUMFORD). Il faut attendre le développement des passeports individuels pour que disparaisse la nécessité de compter et de contrôler au passage des portes de fortifications qui disparaissent alors peu à peu du paysage urbain, sauf comme objet touristique ou d'embellissement. Même lorsque les murailles entourant les cités disparaissent, à l'orée des Temps modernes, le passage obligé par les anciennes portes est longtemps maintenu (sous forme il est vrai d'oeuvres d'urbanisme pour la circulation).

 

             Même ceux qui se posent les questions pourquoi fortifier, que fortifier ou comment fortifier de nos jours n'y font pas allusion. Ainsi Jean-François PERNOT expose diverses réponses à ces trois questions sans évoquer le contrôle social et se concentre sur précisément les fortification de défense.

"Après la Seconde Guerre mondiale, seule le mouvement primait ; même la prise en compte de cas particuliers comme celui de la séparation des deux Corée était jugée inutile. Avec la nouvelle donne stratégique des années 1990, toute réflexion  sur le fait fortifié est considérée par certains comme dépassé, sans réel intérêt stratégique, appartenant à l'histoire, et d'un rapport coût/efficacité inintéressant pour l'économie d'un pays. Seule la guerre de mouvement et les affrontements entre grandes formations blindées participeraient de la guerre moderne. Que faire de positions fixes, de fronts, alors que tout est redevenu mobile, que l'ennemi n'est pas désigné." En fait, pour cet auteur, les événements de l'ex Yougoslavie rappellent les nécessités de positionnements et des protections en campagne, et ces trois questions restent d'actualité. 

Que fortifier? Même de nos jours, les contraintes logistiques imposent le contrôle de points de passage obligés sur de nombreux théâtres d'opérations, comme l'illustrent les deux guerres du Golfe ou la guerre actuelle de l'Afghanistan. 

Comment fortifier? Cette question se pose avec acuité encore pour les responsables militaires de certaines lignes de démarcation et de zones "neutres", celle contrôlées par les forces de l'ONU (Liban, Chypre...)  par exemple. Il ne s'agit plus d'établir des fortifications permanentes de béton la plupart du temps, mais d'édifier tout de même des constructions de défense qui ne les excluent pas, notamment en sous-sol. C'est d'ailleurs ce genre de fortifications qui prévaut face à la puissance des explosifs, joint à la discrétion de leurs emplacements.

    L'objectif de ces fortifications est toujours de fixer les combattants de part et d'autre d'une muraille, aujourd'hui "symbolique", "infranchissable". Il se situe sans doute à une autre aspect de la stratégie, que celui des grandes manoeuvres d'autrefois : celle de la guérilla urbaine ou semi-urbaine, où il n'est pas question pour les assaillants de prendre une place, mais d'effectuer un "coup de main" à vocation psychologique ou de maintenir un état d'insécurité permanente.

 

           Par ailleurs, juste après la Seconde Guerre mondiale, pour faire face aux effets des explosions nucléaires en cas de conflit généralisé, de complexes techniques d'abris souterrains ont été élaborées, soit pour installer des quartiers généraux "inatteignables" situés en grande profondeur, avec renforts de plusieurs épaisseurs de béton et/ou de métaux. Il s'agit non plus de défendre des positions, mais de permettre la défense de positions et de possibilités de manoeuvres.

De plus, dans une économie friande de solutions individuelles aux problèmes collectifs, le marché des abris anti-atomiques, très florissant dans les années 1950 aux États-Unis, reste en certains endroits "attractif". 

                 Dans un autre domaine, par la multiplication de résidences fortifiées, ou d'ensembles pavillonnaires clôturés, dans un milieu urbain où la ségrégation gagne du terrain, on voit s'édifier à nouveau des forteresses qui allient électronique avancée et vieilles techniques de terrassement, soit en sous-dol, soit en hauteur (sous forme parfois de véritables miradors). Si cette recherche de protection est laissée au soin du secteur privé et semble se situer en dehors des domaines régaliens des États, si la protection recherchée ne concerne pas une cité, mais un ensemble bien plus petit, il convient d'être attentif à de telles évolutions qui remettent au goût du jour les anciens objectifs des fortifications.

 

Jean-François PERNOT, article Fortification, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 19 mai 2020

 

 

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 08:26

            L'ingénieur, architecte militaire, urbaniste et essayiste français sous le règne de Louis XIV, se trouve très présent dans l'historiographie officielle. Connu par le grand public surtout pour ses fortifications aux frontières, figurant parfois parmi les grands maîtres de la stratégie, il a participé à la plupart des campagnes militaires de son Roi, mais aussi, il a rédigé, instruit par ses incessants voyages sur la situation réelle du pays, des essais de réforme, notamment fiscale.

Il est à l'origine de l'aménagement de plus d'une centaine de places fortes situées aux frontières du royaume et de la construction d'une trentaine d'enceintes nouvelles et de citadelles. Par certains côtés, il préfigure le mouvement des philosophes des Lumières (même s'il est ignoré en grande partie par les Encyclopédistes). Rédacteur de plusieurs traités et essais sur la défense et l'attaque des villes, par exemple de Le Traité de l'attaque des places et de Le traité de défense des places, publiés tout deux en 1706, il s'intéresse également au développement de l'économie française (agriculture) afin de prévenir les disettes - très présentes en ces temps de guerres incessantes - et à la réforme de la fiscalité. Sensible au sort des paysans écrasés d'impôts, il cherche des solutions avec lucidité. Il consigne, comme beaucoup de ses contemporains, ses observations. Elles couvrent une douzaine de volumes, consacrés à des thèmes très divers.

Rassemblées plus tard sous le titre global Mes oisivetés ou Pensées d'un homme qui n'avait pas grand-chose à faire, ces observations témoignent d'une volonté de s'attaquer aux inégalités fiscales. Un Projet de capitation (1694) et un Projet d'une dîme royale (1986, publié en 1706), très discutés et mal appliqués, autre autres, sont remarqués par FONTENELLE.

 

           VAUBAN se situe dans une lignée des grands planificateurs au service de la royauté, tels RICHELIEU, LE TELLIER et LOUVOIS. Dans ses multiples traités successifs, tenant compte à chaque fois de l'expérience des diverses campagnes militaires, le noble (mais très à l'écart de ses pairs, ces derniers attachés aux intrigues de la Cour) français, s'inspire du fondateur de l'école française de fortification, ERRARD, et surtout de Blaise de PAGAN (1604-1665), théoricien de la construction militaire. Son "premier système" est en fait le modèle de PAGAN, enrichi de perfectionnements mineurs et adapté souplement aux différences de terrain.

    

        Henri GUERLAC évoque différentes polémiques sur le génie créateur de VAUBAN, des auteurs n'y voyant qu'un exécutant remarquable, les autres un véritable stratège des places forte. Même si effectivement, ses "deuxième système" et "troisième système" gardent la trace de ses prédécesseurs, sa capacité descriptive et prescriptive sur les fortifications, visible dans ses Traités, la diffusion de ceux-ci, en font une autorité dans le domaine de l'art militaire le plus important à l'époque.

Les guerres sont effectivement une succession interminables de sièges, toujours préludes à l'invasion d'un pays. Ayant toujours l'oreille du Roi, lui-même très grand spécialiste des fortifications, il diffuse sa philosophie de la guerre et ses conceptions technologiques avec beaucoup d'efficacité (bien plus d'efficacité que ses autres écrits...). Il montre une grande répugnance à verser inutilement le sang, et le nouvel esprit de modération qui commençait à prédominer à son époque en matière de guerre, explique que ses innovations aient visé à régulariser la prise des forteresses et surtout à réduire les pertes des forces assiégeantes. Avant la mise en oeuvre du "premier système", les attaques de fortifications permanentes bien défendues coûtaient très cher aux attaquants. Les tranchées et les bastions étaient utilisées sans méthode, l'infanterie lancée au jugé, les capitaines se fournissant alors aisément en hommes, leurs armées devenant relativement importante.

Dans le Traité des sièges de 1705, VAUBAN propose un système de construction des places fortifiées, un "premier système" : le contour de ces forts était, dans la mesure du possible, un polygone régulier : octogonal, quadrangulaire et même grossièrement rectangulaire. Les bastions formaient la clé du système de défense bien qu'ils sont plus petits que ceux de ses prédécesseurs. Il améliore le détail et recoure de façon plus importante aux défenses extérieures détachées. Son "second système", utilisé pour la première fois à Belfort et à Besançon est le corollaire du système précédent. La structure polygonale est conservée mais les courtines (murs entre bastions) sont allongées et les bastions eux-mêmes sont remplacés par de petits ouvrages ou tours, aux angles protégés par des bastions détachés élevés dans le fossé. Son "troisième système" est une adaptation du second et ne fut utilisé qu'une fois. La forme de la courtine est modifiée pour permettre un plus grand usage du canon en défense, et les tours, bastions détachés et demi-lunes sont agrandis. Loin d'être des éléments tactiques séparés, ils sont conçus en fait comme éléments d'une défense en profondeur du pays.

Adaptant la construction de chaque forteresse au terrain sans mettre en péril une ligne principale qui lie les forteresses, VAUBAN préconise une disposition stratégique et entre même dans les considérations diplomatiques. En effet, certains traités signés par le Roi désorganise cette défense en profondeur, et diminue l'efficacité de l'ensemble des fortifications. LOUVOIS, en charge précisément de la diplomatie royale le rappelle (gentiment mais clairement) plusieurs fois à l'ordre. Les résistances au systèmes de VAUBAN, parmi les grands architectes royaux (CORMONTAINE, l'École de MÉZIÈRES...) font qu'ils ne seront la règle qu'à la fin du XVIIIIe siècle.

        Dans un mémoire de 1678, qui conclu que la frontière serait correctement fortifiée si les places fortes étaient limitées à deux lignes, chacune composée de treize places environ, réparties sur la frontière septentrionale, à l'imitation d'une ligne d'infanterie en ordre de bataille. Son projet réclamait de nouvelles constructions, mais il préconisait également la destruction d'un grand nombre d'anciennes places, ce qui assure une bonne économie et libère 30 000 soldats que l'on peut employer ailleurs. Mémoire célèbre très discuté, il influence fortement (de toute façon il reprenait déjà certaines dispositions existantes) les conceptions du Génie français sur la défense en profondeur en vigueur plus tard. 

       Difficile de ne pas évoquer à propos de l'oeuvre de VAUBAN, la notion de pré carré. L'habitude de considérer la France comme dotée de frontières naturelles prend naissance ou au moins prend une portée effective (car sans doute loin dans l'Histoire, il faudrait rechercher l'origine d'une telle idée) lors du règne de Louis XIV. Il s'agit concrètement d'une double ligne de villes fortifiées qui protège les nouvelles frontières du Royaume contre les Pays-Bas espagnols. Selon David BITTERLING (l'invention du pré carré. Construction de l'espace français sous l'ancien régime, Albin Michel, 2009), le pré carré a bien été conçu par VAUBAN après la conquête du Nord de l'actuelle France.

Nous pouvons lire dans l'ouvrage de Bernard PUJO consacré à VAUBAN, un extrait de lettre adressée à LOUVOIS qui serait à l'origine de cette expression : "Sérieusement, Monseigneur, le roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies ne me plait point. Vous êtes obligé d'en entretenir trois pour une. Vos peuples en sont tourmentés, vos dépenses de beaucoup augmentées et vos forces de beaucoup diminuées, et j'ajoute qu'il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en état et les munir. Je dis de plus que si, dans les démêlés que nous avons si souvent avec nos voisins, nous venions à jouer un peu de malheur, ou (ce que Dieu ne veuille) à tomber dans une minorité, la plupart s'en irait comme elles sont venues. C'est pourquoi, soit par traité ou par une bonne guerre, Monseigneur, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais pu pré. C'est une belle et bonne chose que de pouvoir tenir son fait des deux mains."

 

        Dans ses constructions de place comme dans certains de ses écrits (notamment les deux Traités de 1706), il défend la mise en oeuvre d'un urbanisme militaire qui inclut les fonctions proprement civiles de la ville.

VAUBAN applique des principes urbanistiques simples et normalisés. Une enceinte la plus régulière possible, en tenant compte toujours des accidents de terrains : le tracé octogonal de Neufbrisach, de 1698, en est l'application la mieux réussie. Une organisation urbanistique qui réponde aux exigences militaires : ce qui implique un plan en damier et une distribution fonctionnelle des bâtiments publics et des habitations groupés autour d'une place centrale carrée destinée aux manoeuvres et aux parades. Les lieux du commandement militaire se combinent "harmonieusement" avec les lieux voués aux activités civiles hôtel de ville, halles de commerce) et religieuses (église). Les casernes, dont les pavillons situés aux extrémités sont réservées aux officiers, et les magasins à poudre sont construits sur les remparts. La superficie de ces places est délimitée par une enceinte, dont l'extension n'est pas prévue (ce qui occasionne de gros problèmes d'entassement des habitations par la suite...). La construction des bâtiments  militaires, qu'il s'agisse des arsenaux ou surtout des casernes, suit des normes strictes, où seuls les matériaux employés changent suivant les régions. Il en est de même pour les constructions civiles. Seules les portes de ville échappent à cette rigueur constructive, car VAUBAN tient à leur conserver un décor sculpté à la gloire du roi. (Catherine BRISAC).

 

        Caractéristiques de ses écrits, qui ne sont souvent que des textes réservés à des spécialistes, sont ces extraits des deux traités de 1706 : Règles ou maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place, où il expose sa conception en 28 points.

1. Être toujours bien informé de la force des garnisons, avant de déterminer les attaques.

2. Attaquer toujours par le plus faible des places, et jamais par le plus fort ; à moins que l'on n'y soit contraint par des raisons supérieures qui, comparées aux particulières, font que ce qui est le plus fort dans les cas ordinaires, se trouve le plus faible dans les extraordinaires : ce qui se prend des lieux, des temps, et des raisons que le places sont attaquées, et les différentes situations où l'on se trouve.

Quand le roi assiégea Valenciennes, Sa Majesté n'ignorait pas que le front de la porte d'Aujain ne fût le plus fort de la place ; cependant il fit attaquer par là :

1° A cause de la facilité des approches par la chaussée de Rhume, qui, étant pavée, amenait toutes les munitions depuis Dunkerque, Ypres, Lille, Douai et Tourcoing jusqu'à la queue des tranchées : ce qui ne se pouvait pas partout ailleurs ;

2° A cause des facilités d'avoir des fascines, y ayant de grands bois près de là, qui pouvaient abondamment fournir toutes celles dont on avait besoin ;

3° Pour pouvoir contrevaller, comme on fit, par la tranchée, toute cette partie qui s'étend depuis l'inondation au-dessous de la place, jusqu'à celle au-dessus : ce qui étant répété par deux places d'armes, l'une devant l'autre, et par tous les plis ou replis de la tranchée, l'ennemi fut enfermé dans la place, et réduit à ne pas sortir quatre hommes hors de son chemin couvert depuis la porte de Tournai jusqu'à la porte de Notre-Dame, de sort que s'il se fût présenté un grand secours, le roi, en renforçant la tranchée de deux bataillons et de trois ou quatre escadrons, aurait pu lever tous les quartiers de ce côté-là, qui faisaient les deux cinquièmes du circuit des lignes, pour en renforcer son armée, et se présenter aux ennemis, sans que les attaques eussent cessé de faire leur chemin. (...) ;

  De pareilles raisons ont déterminé le prince Eugène à attaquer Lille par où il l'a attaquée, qui est certainement un des plus forts côtés de la place.

3. Ne point ouvrir la tranchée que les lignes ne soient bien avancées, et les munitions et matériaux nécessaires en place, prêts et à portée ; car il ne faut pas languir pour ce manquement, mais avoir toujours les choses nécessaires sous la main.

4. Embrasser toujours le front des attaques afin d'avoir l'espace nécessaire aux batteries et places d'armes.

5. De faire toujours trois grandes lignes parallèles aux places d'armes, les bien situer et établir, leur donnant toute l'étendue nécessaire.

6. Les attaques liées sont préférables aux toutes les autres.

(....)

27. Tout siège de quelque considération demande un homme d'expérience, de tête et de caractère, qui ait la principale disposition des attaques, sous l'autorité du général ; que cet homme dirige la tranchée et tout ce qui en dépend ; place les batteries de toute espèce et montre aux officiers de l'artillerie ce qu'ils ont à faire ; à qui ceux-ci doivent obéir ponctuellement, sans y ajouter ni diminuer.

28. Par la même raison, ce directeur des attaques doit commander aux ingénieurs, mineurs, sapeurs, et à tout ce qui a rapport aux attaques, dont l est comptable au général seul : car, quand il y a plusieurs têtes à qui il faut rendre compte, il est impossible que la confusion ne s'y mette, après quoi tout, ou la plus grande partie, va de travers, au grand désavantage du siège et des troupes. (VAUBAN, De l'attaque et de la défense des places dans l'Anthologie des classiques militaires français, textes choisis et présentés par le général L.-M. CHASSIN, Editions Charles-Lavauzelle, 1950).

 

        Son oeuvre réformatrice couvre des aspects économiques et fiscaux mus par la volonté de soulager le fardeau de la masse des paysans. Ainsi, il écrit un mémoire intitulé Cochonnerie, ou le calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dis années de temps.

Dans ce texte, d'abord appelé Chronologie des cochons, traité économique et arithmétique, non daté, VAUBAN veut prouver, statistiques à l'appui, sur dix-sept pages, qu'une truie, âgée de deux ans, peut avoir une première portée de six cochons. Au terme de dix générations, compte tenu des maladies, des accidents et des prédateurs (loup), le total est de six millions de descendants. Sur douze générations, il 'y en aurait autant que l'Europe peut en nourrir, et si on continuait seulement à la pousser jusqu'à la seizième, il est certain qu'il y aurait de quoi en peupler toute la terre abondamment." Si pauvre qu'il fut, il n'est pas un travailleur sur terre "qui ne puisse élever un cochon de son cru par an afin de manger à sa faim".

Plusieurs titres de Mes Oisivetés relèvent de ces préoccupations. Observateur lucide du royaume réel, il propose des réformes fiscales : dans ses Projet de capitation (1694) et surtout Projet de Dîme royale (1706) propose de mieux répartir la charge fiscale. Dans ce dernier ouvrage, à l'intitulé long (ce qui est courant pour l'époque) de "Projet d'un dixième royale qui, supprimant la taille, les aydes, les dollanes d'une province à l'autre, les décimes du Clergé, les affaires extraordinaires et tous autres impôts onéreux et non volontaires et diminuant le prix du sel de moitié et plus, produirait au Roy un revenu certain et suffisant, sans frais, et sans être à charge à l'un de ses sujets plus qu'à l'autre, qui s'augmenterait considérablement par la meilleure culture des terres.", il propose une segmentation en classes fiscales en fonction des revenus, soumises à un impôt progressif de 5 à 10%. Cette proposition, qui n'est pas révolutionnaire, fait partie de l'air du temps, qui traverse toutes les classes sociales du moment, et n'est pas ignorée par la pouvoir puisque le Roi en débat avec ses conseillers. Une partie est même appliquée, mais le pouvoir royal ne supprime pas les impôt, se contente de rajouter cet impôt progressif. En outre, il ne met pas en place une véritable administration efficace de recouvrement qui toucherait toutes les classes sociales, les plus riches trouvant toujours les moyens de s'y soustraire. 

 

      Ce qui caractérise l'oeuvre de VAUBAN, sur ses écrits les plus polémiques, même en ce qui concerne les fortifications, et ce qui fait écrire qu'il présage des Lumières, c'est la liberté qu'il prend de les publier publiquement et de ne pas en réserver la lecture à une notabilité qui pourrait facilement les mettre en veilleuse. Son Mémoire sur les huguenots, dans lequel il tire les conséquences, très négatives, de la révocation de l'Édit de Nantes en 1685, et il souligne que l'intérêt général est préférable à l'unité du royaume quand les deux ne sont pas compatibles, en est une bonne illustration. A choisir en sa fidélité au Roy et la nécessité du bien public, ses écrits tendent à montrer qu'il préfère le bien public, même si cela l'emplit d'une douleur morale.

 

VAUBAN, Les Oisivetés de Monsieur de Vauban, textes établis sous la direction de Michèle VIROL, Champ-vallon, Seyssel, collection les classiques, 2007 (voir le site www.champ-vallon.com). Ce recueil, présenté comme un document exceptionnel sur la France de Louis XIV, comprend en 10 tomes, 28 textes dont nous donnons la liste :

- Mémoire pour le rappel des Huguenots, 1689-1693 ;

- L'importance dont Paris est à la France, 1689 ;

- Le canal du Languedoc, 1691 ;

- Plusieurs maximes sur les bâtiments ;

- Idée d'une excellente noblesse ;

- Les ennemis de la France ;

- Projet d'ordre contre les effets des bombes ;

- Projet de capitation, 1695 ;

- Mémoire qui prouve la nécessité de mieux fortifier les côtes du Goulet de Brest, 1695 ;

- Mémoire concernant la course ;

- Mémoire sur les sièges que l'ennemi peut entreprendre dans la campagne prochaine, 1696 ;

- Dissertation sur les projets de la campagne du Piémont, 1696 ;

- Description géographique de l'élection de Vézelay, 1696 ;

- Fragment d'un mémoire au roi, 1696 ;

- Places dont le Roi pourrait se défaire en faveur d'un traité de paix, 1694 ;

- Mémoire des dépenses de la guerre sur lesquelles le Roi pourrait faire quelque réduction, 1693 ;

- Moyen de rétablir nos colonies d'Amérique et de les accroître en peu de temps ;

- Etat raisonné des provisions les plus nécessaires quand il s'agit de donner commencement à des colonies étrangères ;

- Traité de la culture des forêts, 1701 ;

- La cochonnerie, ou calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps ;

- Navigation des rivières, 1689-1699 ;

- Projet de vingtième et de taille royale, 1700, 1707 ;

- Mémoires et instructions sur les munitions des places, l'artillerie et les armements en course faits en divers temps, (inclus dans la Défense des places) ;

- Moyen d'améliorer nos troupes et d'en faire une infanterie perpétuelle et très excellente, 1703 ;

- Attaque des places, 1704 ;

- Défense des places, 1705 ;

- Traité de la fortification de campagne, autrement des camps retranchés, 1705 ;

- Instruction pour servir au règlement des transports et remuement des terres ;

- Projet de navigation d'une partie des places de Flandres à la mer, 1705 ;

En annexe de ce recueil figure "intérêt présent des Etats de la Chrétienté" et "Projet de paix assez raisonnable".

Tous ces textes bénéficient de commentaires de spécialistes.

 

     Dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, nous pouvons lire plusieurs extraits de textes de VAUBAN : Précaution d'un gouverneur, tiré de Instruction pour la défense des places ; Règles ou Maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place,  tiré de De l'attaque et de la défense des places ; "Traité de l'attaque et de la défense des places" (extrait) ; Définition des sièges, tiré de Instruction pour la conduite des sièges.

 

Henri GUERLAC, Vauban : l'impact de la science sur la guerre, dans Les Maitres de la Stratégie, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980. Catherine BRISAC, VAUBAN, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

 

Relu et corrigé le 20 mai 2020

 

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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 09:08

      Disons tout de suite, pour ce survol de la poliorcétique, commencée auparavant avec la Grèce, qu'il s'agit de cet ensemble de techniques et des causes et des conséquences de leur utilisation, qui se prolonge jusqu'à l'aube des Temps Modernes. Le terme de Renaissance ne nous plaît pas, mais son utilisation trop courante nous oblige à en tenir compte. De la même manière, une certaine périodisation du Moyen-Age empêche de bien comprendre l'évolution historique, car il existe une réelle continuité entre le Bas Empire Romain et l'émergence des royaumes dits barbares en Europe.

 

Attaque et défense des villes

     La guerre médiévale est faite d'une succession de sièges, accompagnés d'une multitude d'escarmouches et de dévastations, à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles, relativement rares et très sanglantes, dont le caractère décisif n'est pas évident.

Philippe CONTAMINE décrit cette guerre de siège : "... les villes présentaient, en définitive, des obstacles plus coriaces que les châteaux isolés. Certes l'histoire mentionne, pour les XIIe et XIIIe siècles, des sièges de châteaux fort longs. (...). Cependant, les sièges des villes, quelle qu'en soit l'issue, constituent des épisodes militaires encore plus marquants. (...) Ce n'est pas que les villes fussent techniquement mieux protégées que les châteaux : au contraire, leurs fortifications étaient souvent assez sommaires et rares étaient celles dont l'enceinte ne comportait pas quelques points faibles ; mais d'une part, elles offraient un espace, des ressources matérielles et morales favorables à une résistance prolongée et, d'autre part, un conquérant pouvait négliger facilement tel château inaccessible, tel nid d'aigle inexpugnable, alors qu'il lui fallait absolument contrôler les centres économiques, administratifs et humains que constituaient les villes. L'importance des villes dans la stratégie du temps s'explique moins par des raisons militaires que par le fait que les centres urbains, et non les châteaux, sont au XII-XIIIe siècles, les véritables maîtres de l'espace. Par un processus dialectique qu'on retrouve à toutes les époques, aux progrès dans l'art des sièges répondirent les progrès dans l'art des fortifications, et réciproquement."

Côté des procédés d'attaque, "il apparaît (...) que les engins et les machines devinrent aux XII-XIIIes siècles d'usage plus fréquents et que divers perfectionnements techniques permirent un tir plus rapide, plus précis, de projectiles plus lourds. De même les travaux de sape gagnèrent en habileté et en efficacité. Tout cela rend compte de la présence, plus fréquemment attestées par nos sources, d'un personnel de techniciens : mineurs, pionniers et gens de métier. Parmi ce personnel, un petit groupe se détache, surtout à partir de la fin du XIIIe siècle : celui des maîtres des engins, ou ingénieurs, bénéficiant d'avantages financiers qui viennent souligner le prix qu'on accorde à leurs services. On sait quel avenir était réservé à ce type de professionnel, dont les origines militaires ont été insuffisamment remarquées."

Côté des procédés de défense, "de par leurs multiples fonctions, parmi lesquelles la fonction militaire était en général subalterne ou surajoutée, les villes possédaient un système de fortifications présentant souvent maints éléments de faiblesse. A côté de quelques cités qui utilisaient au mieux les potentialités militaires de leur site (éperon, plateau, marécage, cours d'eau), combien d'autres s'étaient étalées, attentives seulement aux commodités de la circulation et de la construction. La croissance urbaine des XII et XIIIes siècles, la paix relative dont bénéficia la période ne purent qu'accentuer cette tendance. Même quand elles existaient (...), les enceintes urbaines étaient souvent très sommaires, affaiblies de surcroît par les brèches et les poternes qui peu à peu se multipliaient ; là l'extérieur des murailles, des maisons, des granges, des moulins, des vergers rendaient la défense plus difficile en permettant à d'éventuels assaillants de s'approcher à couvert. Le premier soin d'une ville menacée était donc de clore le maximum d'ouvertures, de dégager le terrain autour de l'enceinte, de permettre une circulation rapide des défenseurs soit au pied des murailles, soit sur les chemins de ronde. En même temps, on remettait en état ou l'on édifiait les terre-pleins, les palissades, les coursières, les couloirs voûtés. Les portes étaient l'objet de soins spécialement attentifs (...)." On pourrait penser que fortifier une ville était de longue haleine, mais en fait "en cas d'urgence, les villes, grâce à leurs ressources en hommes, étaient capables, en quelques mois, de se protéger sommairement mais efficacement. (...).

" Les plus grands progrès dans l'art des fortifications, les expériences les plus novatrices et les plus calculées concernent les châteaux, c'est-à-dire des constructions qui, en dépit de leurs fonctions résidentielles, présentaient une signification militaire." Malgré les destructions et le nombre très grands des sièges, "les créations furent un peu partout supérieures aux suppressions : d'où une densité toujours plus forte de châteaux révélée tant par l'archéologie que par les sources écrites, encore qu'il faille tenir compte du fait que la rareté de la documentation, à l'époque antérieure, nous laisse ignorer bien des fortifications déjà existantes". "l'époque vit encore une prolifération des maisons fortes (...), des manoirs seigneuriaux vaguement fortifiés, dont les princes autorisaient d'autant plus volontiers la construction que leur présence était un signe tangible de l'encadrement toujours renforcé des populations, offrait un obstacle sérieux aux formes élémentaires du banditisme et de la violence mais ne présentaient nullement un danger pour leur propre pouvoir." D'ailleurs, "à la construction des forteresses majeures, les seules militairement valables, les pouvoirs n'hésitaient pas à consacrer des sommes importantes."

Philippe CONTAMINE indique que "parmi les points d'évolution qui se manifestent après 1150, vient d'abord l'usage de plus en plus fréquent et systématique de la pierre au détriment du bois, même dans les régions où ce dernier matériau demeurait prépondérant dans les constructions rurales et urbaines ordinaires." Dans le même temps, "les merlons, les hourds (bientôt remplacés par des mâchicoulis), les coursières, les bretèches, les barbacanes, les pont-levis connaissent une diffusion croissante ; autant de petits détails facilitant la défense rapprochée. Les archères deviennent plus nombreuses, mieux disposées ; le recours à l'arbalète permettant un flanquement se fait systématiquement (...)." "La modification peut-être la plus importante, en tout cas la plus visible, porte sur le plan lui-même, où l'on assiste à un resserrement, à une concentration des différents éléments. On aboutit à une structure géométrique simple, rationnelle, de type octogonal, triangulaire, plus souvent quadrangulaire. (...) Certains châteaux enfin se caractérisent par l'ampleur des dimensions."

       En conclusion, l'auteur de La guerre au Moyen Age, écrit qu'entre 1150 et 1300, la guerre s'est "inévitablement transformée en même temps que l'ensemble de la société, mais non point toujours au même rythme, en raison de possibles décalages et déphasages. La guerre a profité du perfectionnement des rouages dans le gouvernement et l'administration des hommes. (...) Recensement, convocation, ravitaillement, paiement : autant de tâches confiées à des gestionnaires dont la haute capacité technique s'appuie sur le recours constant à l'écrit." (...) "A côté des progrès administratifs, les améliorations techniques furent rendues possibles par la présence d'un artisanat plus nombreux et sans doute de meilleure qualité : d'où les mutations de l'armement, l'apparition ou la diffusion d'engins de mort plus raffinés, les perfectionnement de la castellologie et de la poliorcétique." Il rappelle qu'à cette époque, la guerre n'est pas seulement le fait de grands États à gros budgets. Un peu partout subsistent des petites opérations de razzias menées par des pasteurs guerriers, soulèvements populaires (très fréquents), entreprises "privées" proches du banditisme, à l'initiative de chevaliers. Nous pouvons ajouter, à l'initiative également de villes contre d'autres villes rivales. 

        Philippe CONTAMINE toujours, indique que "la stratégie médiévale parait bien avoir été dominée par deux principes généraux : la crainte de la bataille rangée, de l'affrontement en rase campagne, et ce qu'on a pu appelé le "réflexe obsidional", autrement dit "une réaction automatique qui consistait à répondre à une attaque en allant s'enfermer dans les points forts du pays en état de résister" (formule empruntée à C. GAIER, Art et organisation militaires dans la principauté de Liège). D'où l'aspect que prennent la grande majorité des conflits médiévaux : progression très lente des attaquants, défense obstinée des attaqués, opérations limitées dans le temps et dans l'espace, "guerre d'usure", "stratégie des accessoires" où chaque combattant ou groupe de combattants, souvent de façon incohérente et discontinue, cherche d'abord un profit matériel immédiat." C'est la "guerre guerroyante". Contrairement à d'autres sociétés politiques comme en Chine, dans l'Empire Romain, l'Occident médiéval "ignora très largement (leur) solution (de retranchements successifs, multiplication de fortins et de forts, muraille longue principale...), et cela pour plusieurs raisons : structures étatiques longtemps médiocres, d'où précarité de financement et de la réquisition de la main d'oeuvre, multitude et morcellement des cellules politiques, pour lesquelles, au surplus, le danger peut venir tout autant de l'intérieur que de l'extérieur, conception de la fortification privilégiant, de façon sans doute judicieuse, les points de résistance isolés."

 

L'introduction et la généralisation de la poudre à canon

        Jean-Paul CHARNAY, dans un rapide exposé sur les sièges, indique plusieurs étapes dans l'évolution de la poliorcétique, dont le pivot est l'introduction de l'artillerie à poudre. Après des siècles d'artillerie névrobalistique, cette introduction modifie fondamentalement la nature de l'obstacle, mais comme l'introduction est d'abord très modeste et très lente, elle ne joue guère au début qu'un rôle mineur dans les opérations militaires. Cette artillerie, d'abord de portée réduite, exige d'être portée près des murailles à détruire et de ce fait reste vulnérable longtemps aux coups des défenseurs. Toutefois, lentement mais sûrement, un bouleversement s'opère : "Restant vertical, (l'obstacle) n'émerge plus du terrain naturel, n'est plus dominant, si ce n'est à l'égard du fossé qui le précède et l'entoure. En effet le boulet métallique brise la pierre et renverse les murailles. Aussi l'enfouissement de la muraille adossée à un massif de terre lui confère une meilleure résistance au détriment des vues et actions lointaines. Le défenseur exploite les flanquements par le tracé bastionné." Il souligne le rôle essentiel des mines pour faire progresser d'abord l'artillerie et l'amener à portée de tir. "La poudre a permis de perfectionner la technique et l'efficacité des mines, utilisées sous cette forme dès l'extrême fin du XVIe siècle. Le tir à "ricochet" donne le moyen de démonter par un tir d'enfilade les canons de la défense qui sont alors abrités par des "traverses". Tous ces procédés sont perfectionnés par (Sébastien Le Prestre de) VAUBAN (1633-1707)."

Au XVIIe siècle, "le siège s'est ritualisé, les journaux de siège que doivent établir les commandants de place tablent sur un délai de l'ordre de 50 jours, de nuits plutôt, dans cet ensemble d'opérations. Il est admis que la place peut être rendue avec honneur dès que la que la brèche est praticable. la reddition pure et simple n'est guère pratiquée, le sort des prisonniers de guerre n'ayant rien d'enviable. Des compositions peuvent se pratiquer : retrait dans la citadelle (...), reddition si non secouru dans un certain délai. Les circonvallations ont pratiquement disparu, il y a un camp, et le réseau des parallèles et tranchées se déploie dans la seule zone choisie pour l'attaque, trois ou quatre fronts. Il n'y a plus de contravellations ; qui attaque tient la campagne, une armée annexe de protection couvre l'armée de siège, c'est elle qui sera battue à Denain. Aussi estime-t-on que les effectifs de l'attaquant doivent être cinq fois supérieurs à ceux de l'assiégé."

Au XVIIIe siècle, "on sait mieux exploiter le tir courbe, et les progrès de l'artillerie permettent le tir à démolir jusqu'à 2 à 300 mètres (c'est-à-dire beaucoup plus loin qu'au début), ce sans modification sensible du rituel."

Au XIXe, l'obus explosif modifie radicalement les conditions des sièges. L'explosif brisant met en cause toute forme de protection, avant l'introduction du béton armé. La poliorcétique fait alors partie depuis longtemps du passé.

 

        Confirmant la lenteur des évolutions dans les guerres de siège et singulièrement du fait de l'introduction de l'artillerie à poudre, Lewis MUMFORD écrit que "il n'est pas exact, ainsi qu'on ne cesse de le répéter (en dehors du cercle des spécialistes de questions militaires surtout, pensons-nous), que l'invention de la poudre à canon ait porté un coup fatal à la féodalité. Les petits seigneurs indépendants ne pouvaient certes lutter à mains égales contre les forces du monarque et son autorité centralisée, et l'invention de la poudre à canon vint alors leur offrir une chance nouvelle. En augmentant la puissance, l'efficacité et la mobilité d'une troupe de soldats de profession, elles libérait les féodaux d'un complexe, celui de la citadelle imprenable ; et depuis toujours les seigneurs étaient avant tout des spécialistes du métier des armes. Il est bien certain, en revanche, que, dès le début du XIVe siècle, l'usage de la poudre à canon allait s'avérer fatal à diverses institutions, et entre autres aux cités franches de la période médiévale. Une muraille entourée d'un fossé constituait auparavant une garantie efficace de sécurité, à l'encontre de troupes qui ne disposaient pas d'un important dispositif d'assaut. Une place forte, solidement protégée, était à peu près imprenable. (...)"

Jusqu'au XVe siècle, le défenseur gardait l'avantage sur l'attaquant. (Léon Batista) ALBERTI (1404-1472), dans son ouvrage précurseur de l'urbanisme de 1485 (De re aedificatorum, disponible en français sous le titre L'Art d'édifier, 2004), ne se préoccupe pas de l'emplacement des pièces d'artillerie et ne consacre que peu de pages sur les fortifications. C'est pendant les guerres d'Italie menées par le roi de France Charles VIII que cet était de fait change : son armée, nombreuse, utilise pour la première fois des boulets de métal au lieu de boulets de pierre. Du coup, à la fin du même siècle, il n'existe plus de cités imprenables. Alors, "essayant d'égaliser les chances, les cités étaient contraintes d'imaginer d'autres systèmes de défense que celui des hautes murailles où les milices de citoyens montaient la garde. Elles engageaient des troupes mercenaires, capables d'effectuer des sorties et de livrer des batailles rangées" de façon surtout de détruire l'artillerie ennemie et de le décourager de revenir. Elles édifièrent aussi de nouvelles fortifications plus complexes que les précédentes. "Elles comportaient de redans et des bastions, qui permettaient à l'artillerie et à l'infanterie de contre-attaque de tronçonner les troupes d'une armée assaillante. Ces positions défensives avancées devaient mettre le centre de l'agglomération hors de portée du tir des canons ennemis. Pendant près de deux siècles, les citadins, à l'abri de ces lignes de défense, allaient à nouveau connaître une relative sécurité : mais toutes les formes d'équipement militaire sont coûteuses et les travaux qu'exigeaient celle-ci devaient peser lourdement sur le niveau de vie des populations ; il faut voir là, pour de nombreuses villes, la cause directe des déplorables conditions d'habitat qui sont si souvent (à mauvais escient, explique l'auteur auparavant) reprochées à la cité médiévale. Pour remplacer les enceintes, ouvrage de maçonnerie simple, un système complexe de défenses était donc nécessaire. Il devrait être conçu par des ingénieurs qualifiés et sa construction aussi bien que ses transformations étaient particulièrement onéreuses. Il était facile, pour englober un faubourg, de prolonger les anciennes murailles ; elles n'empêchaient ni la croissance de la population ni les adaptations. Mais les fortifications nouvelles interdisaient toute extension territoriale. De tels travaux pesaient aussi lourdement sur les budgets des cités du XVIe et du XVIIe siècle que les construction d'autoroutes et l'organisation des transports en commun sur ceux des grandes villes modernes : les municipalités devaient s'endetter lourdement, pour le plus grand profit des banquiers".

Une des conséquences de cette innovation dans le domaine militaire, est la dégradation des conditions de vie dans les villes. Pour se protéger des attaques, les habitants de l'extérieur affluent vers le centre, augmentant sa densité de manière importante. Les nouvelles constructions, outre que les maisons doivent gagner en hauteur, détruisent les jardins intérieurs et  emplissent les espace laissés auparavant volontairement vides, jusqu'aux nouveaux remparts. Plus la ville est importante, comme dans les capitales des différentes monarchies et des provinces, plus l'espace libre se restreint, et comme l'habitude est aux rues étroites et non pavées (rappelons-le), la luminosité et l'aération diminuent, et plus les risques d'incendies et d'épidémies augmentent. De plus, la construction des ouvrages défensifs devaient suivre l'augmentation de l'efficacité des artilleries déployées par l'ennemi, devenir de plus en plus coûteuses, entraîner toute une économie vers cette construction. Une fois certaines murailles construites, elles pouvaient devenir obsolètes dès leur inauguration... Selon Lewis MUMFORD, ces "progrès" militaires rendent "manifestes deux tendances caractéristiques de l'époque : la propension au gaspillage et l'ignorance des plus élémentaires conditions d'hygiène."

 

Lewis MUMFORD, La cité à travers l'histoire, Agone, 2011. Jean-Paul CHARNAY, article sièges, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen Age, PUF, 1999.

 

STRATEGUS

 

Relu le 21 mai 2020

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 13:16

          La guerre de siège est l'art de prendre et défendre les forteresses, que celles-ci fasse partie ou non d'une ville.

         Les auteurs anciens l'appellent poliorcétique, la distinguant par rapport à d'autres parties de l'art militaire : la stratégie, la tactique, la fortification... (Jean-Marie GOENAGA). La fortification crée ou utilise un obstacle artificiel ou naturel, que l'assaillant s'efforce de surmonter. La guerre de siège était primordiale à l'époque des cités-États car la prise de la ville entraîne la soumission, l'esclavage, voire l'élimination du vaincu, physiquement (on ne compte plus le nombre des villes détruites au cours des guerres) ou seulement politiquement, dans le cadre de prise de contrôle ou de neutralisation de territoires.

Un monde sépare l'Antiquité et le Moyen-Age des époques ultérieures par l'existence de moyens très différents d'anéantissement des fortifications. Si dans le monde antique, les armées ne disposent que de l'artillerie névro-balistique à l'appui des techniques ordinaires utilisées de tout temps, elles peuvent compter à partir de la fin du Moyen Age sur l'artillerie à poudre. 

 

L'évolution technique des fortifications.

            Emile WANTY montre bien l'évolution de la poliorcétique, surtout d'un point de vue technique.

"Dès les premiers âges, l'homme chercha une relative sécurité dans des lieux difficilement accessibles, variant avec l'époque, la nature du danger, l'aire d'habitat : cavernes, cités lacustres, points dominants, grottes dans la paroi d'une falaise, nids d'aigle. (...). La préhistoire a laissé, surtout dans le bassin méditerranéen, les vestiges d'enceintes de pierres sèches atteignant une épaisseur de deux mètres et se pliant aux formes du terrain. (...) dès le lointain des âges, le génie inventif de l'homme, sous l'éperon d'une nécessité vitale, avait découvert les principes généraux de la fortification. Aux époque historiques, la nature de ces points forts continua à se différencier en fonction des matériaux disponibles à pied d'oeuvre. Dans le Moyen-Orient, la brique constitua tout d'abord l'élément essentiel de la construction. Les forteresses furent initialement, en Égypte notamment, de vastes quadrilatères à murs épais, dont les seuls points faibles étaient les portes. Les assaillant affrontaient cette enceinte avec leur seul armement : arcs, lances, glaives, et devaient résoudre le problème par la force, à corps d'hommes. La couverture des attaques étaient assurées par les archers, neutralisant les défenseurs de la muraille ; les troupes de choc se protégeaient au moyen de levées de terre, et des détachements essayaient de faire brèche dans les portes à coups de haches ; d'autres, au moyen de grandes échelles, et se couvrant de leurs boucliers, tentaient l'escalade."

          Nous retrouvons toujours la même technique de part et d'autre (assaillants et défenseurs) dans la majeure partie de l'Antiquité. Autant les murailles augmentent de dureté, par les matériaux dont elles sont faites (de terre, de brique cuite, de bois, de pierre...) et en épaisseur, autant le point faible de ces forteresses résident toujours dans les portes. Les défenseurs des cités s'efforcent alors par divers moyens de les renforcer en construisant de part et d'autre de ces orifices des petites tours rondes ou carrées. Par ailleurs, les assaillants tentent par divers moyens de saper les murailles, en creusant des galeries ou en tapant sur les murailles à leur endroit les plus faibles (à condition bien entendu d'avoir des espions dans la place pour découvrir ceux-ci...). Les nombreux sièges sont autant de moment d'expériences pour des ingénieurs afin d'améliorer la défense des cités. En fait, ces sièges sont souvent forts longs et ne se terminent que par la lassitude d'un camp ou d'un autre, la trahison parmi les défenseur ou leur famine (ou la maladie).

Afin de réduire justement le temps de sièges, des machines sont élaborées, assez tardivement, car il faut pour cela un nombre important d'hommes et la cristallisation de savoir-faire. "Les armes étaient approximativement égales. Dans la lutte contre la muraille, il fallait un nouveau facteur, la possibilité d'agir hors des réactions directes du défenseur. Au IVe siècle av J.C., un progrès marquant fut réalisé dans ce sens par des machines opérant à distance, la première "artillerie". Dès cette époque, on distingue quatre catégories d'engins de siège : de jet, de percussion, d'approche et d'assaut, qui déterminent également les phases logiques de l'attaque."

"Une fois réalisé les progrès décisifs des derniers siècles av J.C., ceux des grandes épopées militaires macédoniennes et romaines, les procédés de la guerre de siège ne cesseront de se répéter au cours de plus d'un millénaire." "Les invasions barbares, germaniques et asiatiques, ruinèrent les villes et leurs enceintes (Il faut se souvenir qu'à l'abri de la Pax Romana, les villes ne conservaient parfois - ou pas du tout - que des enceintes minimum...), plongèrent dans les ténèbres l'art militaire comme tout le reste. Les murailles ne furent relevées, d'une façon empirique, que sous le coup de la menace normande.(...) Mais partout ailleurs, dans les campagnes, on vit apparaître la petite place-refuge étriquée, le château de bois du Haut Moyen Age ; le plat-pays en fut couvert. On dut en revenir aux procédés primitifs de l'attaque par escalade. Ces guerres de siège des origines devinrent plus difficile encore lorsqu'au bois se substitua définitivement la pierre, lorsque le château s'élargit, se haussa, s'accrocha aux points élevés, se compléta d'un réduit. La féodalité allait, après les Croisades, surtout pendant la guerre de Cent Ans, perdre pied sur le terrain politique, social et économique, mais elle conserva des points d'appui contre les tendances centralisatrices d'une Monarchie revigorée. Il était malaisé, même pour une armée royale, réduite encore au service de l'ost, de faire tomber ces remparts. La poudre à canon, l'artillerie nouvelle, seront un facteur capital de l'évolution, car elles permettront de jeter bas les murailles trop arrogantes et sonneront le glas de la société féodale."

     

           Face à de ces places fortes qui émaillent les territoires, depuis l'Antiquité, Emile WANTY se pose la question de l'évolution de la pensée militaire.

"Nous avons rencontré deux catégories de campagnes : une première de caractère localisé, étriqué ; une seconde que nous qualifierons volontiers "des grands espaces":

- Dans la première catégorie, il classe les guerres de la Grèce archaïque et classique, celles de Rome à ses débuts, de Byzance contre l'Islam, des Croisades, de la Guerre de Cent ans. Indécises et de longues durées, ces guerres se comprennent par le morcellement politique en Cités-États, qui étaient autant de forteresses, la transformation de la frontière montagneuse en une zone défensive profonde pour Byzance, le dispositif articulé des castels francs et sarrasins pour la Syrie et la Palestine, le hérissement de châteaux forts pour la France du XIVe siècle... Il était impossible aux armées de réellement manoeuvrer efficacement à l'intérieur d'un tel échiquier et d'en enlever rapidement de vive force, certaines pièces. Dans ces différents cas, la pensée militaire, pour autant qu'elle existe, est neutralisée dans ses desseins par l'insuffisance de la technique des sièges.

- Dans la seconde, il classe les grands empires dont la défense repose presque uniquement sur une ceinture périphérique, "muraille de Chine", mur d'Adrien pour Rome. Les campagnes d'Alexandre le Grand, les conquêtes musulmanes entrent dans cette catégorie.

Pour conclure, Emile WANTI écrit que "les méthodes ont varié suivant les grands capitaines et leur conception propre de la guerre. Mais l'Histoire ne cite guère de cas où des desseins stratégiques bien conçus et bien préparés aient été déjoués par la fortification. Les places les mieux défendues furent prises par les procédés les plus différents : les murailles continues, forcées ; les "lime", enjambés ; les obstacles, emportés ou contournés. Si les murailles de pierres du château fort féodal nous donnent un démenti, il s'explique par le déclin total d'un Art Militaire basé sur la manoeuvre, et par l'absence de grands capitaines."

 

       Yvon GARLAN, qui concentre son attention sur l'Antiquité, indique, qu'après les débuts grecs, la poliorcétique, par la puissance des moyens mis en oeuvre, atteint son apogée, en tant qu'Art militaire, sous l'Empire romain. Les Romains ont tiré les leçons des maitres grecs et d'ailleurs souvent leurs mécaniciens, leur tacticiens... étaient d'origine grecque.

"Ce qui caractérise la poliorcétique des Romains, ce fut moins l'ingéniosité que la puissance des moyens mis en oeuvre. Cette puissance résultait pour une part de l'abondance de leurs ressources et de la qualité de leurs services logistiques, qui leur donnaient, le cas échéant, la possibilité d'accroître autant que nécessaire le nombre de leurs machines. Mais ils devaient surtout à leur talent de terrassiers, qui leur permettaient éventuellement de venir à bout par un blocus systématique de leurs adversaires les plus obstinés et les mieux retranchés. Ils avaient enfin pour eux leur entraînement au combat individuel, et leur sens du devoir." Pour cet auteur, "la guerre de siège contribua enfin à valoriser l'usage de la surprise, de la ruse et de la trahison au détriment de l'affrontement ouvert, ainsi que la bravoure individuelle, plus ou moins artificiellement suscitée par l'appât des récompenses, au détriment du dévouement collectif. Ainsi le perfectionnement de la poliorcétique favorisa en Grèce (et de façon moins visible à Rome, où comptaient davantage des impératifs de nature stratégique) la déchéance du soldat-citoyen et le développement du professionnalisme militaire, aggravant du même coup la crise sociale et politique qui avait été à son origine : et ce, d'autant plus qu'il s'accompagna de l'époque de Denys l'Ancien (début du IVe siècle) à celle de Démétrios Poliorcète (début du IIIe siècle) d'un essor considérable de la technologie militaire, qui exigeait une mobilisation accrue de moyens matériels et humains".

 

Des aspects politiques et techniques entre-mêlés...

     Les aspects techniques de l'art militaire sont indissociables de ses aspects politiques. La diversification des armes incendiaires, la complexification des ouvrages de charpente, le développement des machines de jet, l'accroissement de l'importance des travaux de terrassement, le développement en réaction d'anti-machines (fossés, trappes, retranchements divers, matelas et écrans anti-projectiles), tout cela marque profondément l'art même des fortifications et fut surtout sensible pendant toute la période hellénistique. "Après une phase de dégénérescence correspondant à la paix romaine du Haut Empire - durant laquelle on se soucia surtout d'embellir les portes urbaines - l'architecture militaire ne devait recouvrer de son importance qu'avec les invasions barbares du IIIe siècle de notre ère. Les fortifications de cette époque furent édifiées à la hâte, et sont encore d'une technique rudimentaire. Puis l'on commença de nouveau à recourir aux procédés de l'époque hellénistique. Le mur d'Aurélien à Rome, avec ses modernisations du début du IVe siècle, et l'enceinte théodosienne de Constantinople annoncent le nouvel apogée atteint par l'art des fortifications au temps de Justinien - quand furent pleinement remis en application les principes édictés plusieurs siècles auparavant, au temps de Philippe, de Byzance, par les architectes grecs." 

      Le même auteur, co-rédacteur d'un ouvrage incontournable pour qui s'intéresse aux problèmes militaires de l'Antiquité, écrit dans les années 1960 et partiellement remanié dans les années 1980, donne un tableau de l'ensemble des informations disponibles sur les fortifications dans l'histoire grecque.

Rappelons que les deux sources principales, la littérature et l'archéologie demeurent relativement maigres : "Notre principale source littéraire est constituée par un abrégé des livres VII et VIII (Paraskeuastika et Poliorkètika) de la Méchaniké Syntaxis de Philon de Byzance, qui furent composés vraisemblablement à la fin du IIIe ou au début du IIe siècle avant notre ère", qui est d'un riche enseignement pour la période hellénistique. "Pour les siècles antérieurs, on en est réduit à glaner dans des oeuvres de genres très différents (par exemple le traité d'Enée le Tacticien sur la défense des places fortifiées, Les Oiseaux d'Aristophane et certains passages de l'oeuvre Thucydide) des allusions qui deviennent de moins en moins fréquentes et de plus en plus banales quand on remonte le cours du temps (...)." Du côté de l'archéologie, "les recherches ont relativement peu progressé (...) et cela essentiellement pour des raisons de méthode" (recherche d'objets spectaculaires et exigence de rentabilité). 

"Près d'un demi-millénaire sépare les forteresses mycéniennes des plus anciennes fortifications grecques actuellement connues (et) (...) "on ne peut qu'être frappé par un grand nombre de correspondances essentielles : simplicité du tracé, rareté des tours qui sont toutes situées à proximité des portes qui sont dessinées par le chevauchement des courtines, forte épaisseur des murailles. (...) Cette tradition semble pour l'essentiel se maintenir aux VIe et Ve siècles", et là l'auteur insiste de nouveau sur la maigreur des sources. "Quelques perfectionnements techniques doivent cependant dater de cette époque : la fréquence des tours s'accroît, tandis qu'augmente leur capacité de flanquement, avec l'apparition, au temps de Périclès, du plan demi-circulaire ; la disposition des portes se modifie (...) le tracé de l'enceinte acquiert plus de souplesse." 

"A partir du IVe siècle, la technique des ouvrages défensifs évolue à un rythme plus rapide, s'engage dans des voies nouvelles et manifeste un esprit plus systématique. Les tours pleines cèdent souvent la place à des tours évidées (...) en même temps qu'elles acquièrent une plus grande autonomie architecturale par rapport aux courtines." "Mais c'est seulement dans les deux siècles postérieurs que s'épanouiront les idées nouvelles qui étaient parfois déjà en germe à la fin de l'époque classique." "Les principes essentiels de l'art des fortifications à l'époque hellénistique résident dans la diversification et l'articulation des moyens de défense en surface et en hauteur. L'ouvrage défensif n'est plus un obstacle en soi, qui s'impose en fonction de sa masse : il vaut ce que vaut la tactique qu'il matérialise. On est passé d'une architecture statique, pondérale, à une architecture du mouvement qui reflète une certaine dynamique des forces opposées."  "Pendant (la période de l'époque classique), le caractère relativement primitif de la technique des fortifications et la lenteur de son évolution doivent être mis en rapport avec une conception passive de la poliorcétique, fondée sur la pratique de l'investissement. Tout se passe alors comme si le moindre obstacle matériel avait suffi à mettre un terme aux velléités offensives des soldats-citoyens qui, revêtus de la lourde armure de l'hoplite et attachés à une conception agonistique de la guerre, répugnaient aux combats meurtriers en terrain inégal : il est significatif que même pendant la guerre - si acharnée - du Péloponnèse, l'assaut contre les murailles n'ait été que rarement tenté et plus rarement encore victorieux (...). Comme les assiégés, en contrepartie, se fiaient à l'imperméabilité de leurs murailles, le siège se transformait  volontiers en une épreuve d'endurance entre deux camps respectueux d'une règle du jeu qui excluait la teichomachie. (...) Les exigences crûrent avec les sollicitations : les innovations techniques introduites dans l'art des fortifications à partir du IVe siècle impliquent l'adoption d'une tactique nouvelle par les combattants. L'amélioration du flanquement, l'étagement de la défense en profondeur et en hauteur, ainsi que la diversification des ouvrages de protection, signifient que le rempart tend à devenir l'enjeu direct des combats. De fait, au même moment, (...), les attaquants commencent à manifester (...) une agressivité croissante servie par des moyens matériels de plus en plus imposants. (...) "S'il n'est pas douteux que les assiégés aient cherché alors à alléger la charge nouvelle que leur imposait la tactique adverse, en améliorant leurs moyens de protection et aussi en se ménageant des possibilités de contre-attaque, il n'en reste pas moins difficile d'établir un parallélisme étroit entre les modifications imposées aux ouvrages défensifs et l'apparition de tel ou tel procédé d'attaque."  Yvon GARLAN insiste pour ne pas surestimer les conséquences du développement de l'artillerie, au détriment d'autres machines de siège, plus traditionnelles mais aussi efficaces et plus répandues, telles que béliers et tours de siège, car "tous (les) aménagements architecturaux semblent être postérieurs d'au moins un siècle à l'invention des catapultes, que l'on attribue généralement aux ingénieurs réunis à Syracuse par Denys l'Ancien dans les premières années du IVe siècle." Il indique que ce décalage dans le temps provient surtout de la lenteur de la diffusion des techniques.

      

       Il est impossible de comprendre l'évolution des choses, si l'on en reste à une vision technique, aussi il est particulièrement intéressant qu'Yvon GARLAN aborde, après s'être étendu sur ces aspects des fortifications, des questions directement politiques.

De plus, "il importe (...) de ne pas dissocier de l'étude de la ville fortifiée, celle de la ville-forteresse : la fonction défensive dans une ville, au lieu d'être pour ainsi dire concentrée dans un ouvrage architecturalement indépendant a pu, à un stade moins avancé de différenciation, être inhérente à l'organisation urbaine elle-même. Dans un tel système, qu'Aristote (dans Politique) qualifie d'"ancien", le rôle de l'enceinte était tenu par le mur extérieur des maisons disposées sur le pourtour de l'agglomération, tandis que le réseau des rues était d'une médiocrité et d'une complexité telle qu'"il était difficile aux étrangers de sortir de la ville et aux assaillants de l'explorer". De fait, le plan de certaines villes archaïques (...) manifeste une prédominance des soucis défensifs. Encore à l'époque classique, on relève des survivances du système "ancien" non seulement chez Platon, mais aussi dans certaines fondations de la deuxième moitié du Ve siècle (...). Yvon GARLAN indique que "le fait que l'agglomération primitive ait pu assurer son autodéfense sans avoir recours à des ouvrages architecturaux autonomes, soit se couler dans le cadre préexistant des acropoles fortifiées, nous interdit d'imaginer un parallélisme trop étroit entre l'essor de la cité et le développement des enceintes urbaines". Il existe toutefois un lien, que des fouilles plus importantes devraient établir, entre ces deux faits, en découvrant des vestiges antérieurs à la menace perse. En creusant sous les vestiges des murailles de l'époque classique peuvent apparaître des vestiges, parfois monumentaux, de l'époque archaïque. "A l'époque classique, en tout cas, la notion d'enceinte urbaine est inséparable du concept de cité", même si nous ne savons pas comment cette notion s'est ancrée dans la mentalité collective, et même si des exceptions (Sparte) existent.

Il faut relire alors Thucidyde, dans son Archéologie, où il essaie de retracer le développement de la civilisation en Grèce. "L'absence de fortifications ne peut, selon lui, se concevoir, sauf circonstances exceptionnelles comme celle de l'Ionie, que dans une société primitive qu'il situe dans le temps aux origines de l'humanité, mais dont il relève encore des traces dans certaines régions continentales de la Grèce contemporaine qui vivent "à la manière ancienne". Ce type de société qui, par ignorance du commerce, limite ses capacités productives aux nécessités de la consommation immédiate et ne possède pas de réserves d'argent, n'a pas les moyens, et surtout n'éprouve pas le besoin, d'élever des fortifications. Ce n'est qu'au temps de la thalassocratie (entendre par là un impérialisme maritime, précisions-nous) de Minos que "les habitants des côtes, se mettant davantage à acquérir de l'argent, adoptèrent une vie plus stable : certains même, se sentant devenir riches, s'entouraient de remparts" (toujours selon Thucidyde). Pour l'auteur grec, comme pour la plupart de ses contemporains, au premier rang desquels Périclès, le rempart urbain, premier et principal signe extérieur de richesse pour une cité, caractérise donc un stade particulier du développement de la civilisation en Grèce. Le fait de choisir telle ou telle fortification reflète l'ambition d'une cité. Thucidyde clame qu'il existe un rapport étroit entre le renforcement des défenses de la ville et l'affirmation de la démocratie. Selon Yvon GARLAN, cette opinion liant le sort de la démocratie aux Longs Murs, était assez répandue pour devenir un leitmotiv dans la bouche des orateurs. Ils identifient l'intérêt commun, laissant prévoir le sacrifice du territoire en cas de guerre, à celui des classes sociales attachées au développement de l'artisanat et du commerce, et, en écartant la menace spartiate, Athènes peut en même temps constituer un empire maritime et épanouir le régime démocratique. Cette opinion pose la question du rôle joué dans le développement des cités grecques par les fortifications urbaines. Mais, en fait, nous sommes obligés d'en rester aux hypothèses et aux interrogations. Yvon GARLAN évoque le phénomène des villas fortifiées, qui prolifère surtout dans les régions marginales au Ve siècle, où prédominent encore l'agriculture et la concentration de la propriété, où l'aristocratie foncière détient le pouvoir politique. "La villa fortifiée, quand elle représente l'ouvrage militaire le plus répandu et le plus évolué, pourrait donc être considérée comme un moyen de protection parfaitement adapté à la sauvegarde des intérêts particuliers d'une classe sociale, dont la puissance repose sur la mise en valeur des terres environnantes et sur l'exploitation des populations qui y sont attachées."

Dans la littérature, les adversaires des fortifications urbaines, comme Xénophon, sont également adversaires du régime démocratique. Ce dernier auteur déplore leur effet délétère sur l'esprit combatif des citadins, marins ou artisans : "La ville est-elle attaquée par un ennemi supérieur, les citoyens inférieurs en nombre peuvent bien se sentir en danger hors des remparts, mais quand ils sont rentrés dans leurs fortifications, ils se croient en sûreté (Hiéron, Economique)." La précellence pour une cité des remparts moraux sur les remparts matériels est au même moment un thème également banal dans la bouche des orateurs. C'est Platon qui critique le plus explicitement les remparts urbains (Lois). Le rempart, pour lui, qui n'a aucune utilité pour la santé publique, dispose les citoyens à la mollesse, et est ainsi source d'immoralité sociale, parce qu'il offre un moyen de défense artificiel et impersonnel, fallacieux parce qu'il ôte à chacun en particulier le devoir de repousser l'envahisseur les armes à la main. Il faut combattre où l'on vit. Il faut souffrir sur les lieux mêmes de la joie. La maison doit être à la fois foyer et refuge et Platon accepterait que l'on revienne au système archaïque de la ville-forteresse. Mais à partir de la fin de l'époque classique, il n'est plus possible de remettre en cause le principe des fortifications. Aristote (Politique) réfute sur ce point les thèses de Platon : "A l'égard des murailles, ceux qui disent que les cités qui prétendent à la vertu ne doivent pas en avoir, pensent un peu trop à l'antique... On cherchait un pays facile à envahir et si on supprimait les endroits montagneux, comme si on n'entourait pas les habitations des particuliers de murs dans la pensée que les habitants deviendraient lâches."  Le rempart n'est plus un pis-aller honteux, c'est le blason de noblesse dont l'éclat rejaillit sur la cité. Cette évolution s'achève à l'époque hellénistique et romaine quand la couronne murale en vient à constituer l'attribut principal des villes personnifiées. En citant cette évolution possible, Yvon GARLAN l'établit comme un programme de recherches aux nombreuses questions.

 

Des tentatives de systématisation des connaissances sur les fortifications...

       Pour un ensemble d'auteurs sur l'Antiquité rédigeant une sorte de manuel universitaire (plus récent) sur les guerres et les sociétés des mondes grecs des Ve-IVe siècles av. J.C., "avec les progrès de la guerre de siège, on vit peu à peu se dessiner, au travers d'hommes d'État puissants, l'image du preneur de ville, du poliorcète ; image dans les contours se fixèrent de façon définitive au sein non pas de la polis grecque classique, mais d'une autre forme d'organisation étatique caractérisée par un pouvoir monarchique suffisamment développé pour permettre une concentration importante de moyens militaires."

    Ils font le point sur les  relations entre le pouvoir politique et le programme de fortification. "Il faut noter l'ambivalence de la fortification, en particulier de l'enceinte urbaine qui, composé d'éléments tactiques destinés à la défense de ville, répondait aussi à une finalité plus vaste, d'ordre politique."

Aristote a défini des modèles propres à chaque type d'organisation politique : "Quant aux lieux fortifiés, la bonne solution n'est n'est pas la même pour tous les régimes politiques ; ainsi une citadelle (acropole) convient à une oligarchie et à une monarchie, le plat-pays à une démocratie ; ni l'une ni l'autre ne conviennent à une aristocratie, mais plutôt à un certain nombre de points fortifiés" (Politique). La topographie des systèmes de défense est susceptible de révéler les fondements de l'ordre social, mais elle nous renseigne surtout sur les rapports  d'une communauté politique à son espace.

Thucidyde, dont Yvon GARLAN a déjà parlé, argumente que le renforcement des défenses de la ville par la construction des Longs Murs correspond à "une volonté d'affirmation de la démocratie".

Les États monarchiques étaient-ils davantage prédisposés à la construction et à l'entretien de fortifications? C'est la question que Pierre DUCREY s'est posé et à laquelle il apporte la réponse suivante : "On pourrait imaginer en effet qu'un dirigeant autoritaire impose à la population l'effort supplémentaire que représente l'édification d'un système défensif puissant. Mais un examen des murs effectivement réalisés, même rapidement, montre bien qu'une corrélation entre leur construction et un régime particulier ne peut être établi de manière systématique. Tout au plus peut-on évoquer le cas de Syracuse et de l'Euryale, oeuvre de Denys l'Ancien (décidément, pensons-nous, nous tournons autour des mêmes rares auteurs... ), en partie du moins (...)". Il est certain que ces fortifications n'auraient pas été aussi rapidement édifiées, avec autant de moyens matériels et humains, si elles n'avaient été commandées par un tyran dont les assises du pouvoir reposaient sur la force et la contrainte militaires et qui, de fait, était en mesure de mettre sa puissance au service d'un vaste programme de construction. Il n'en reste pas moins que la nécessité d'assurer la défense par la mise en place de fortifications s'était imposée dans la plupart des cités du monde grec, quel que fût leur régime politique. pour pouvoir mettre en chantier un programme de fortifications, il fallait que les citoyens en aient pris publiquement la décision lors d'une séance de l'assemblée par un vote ; une fois la décision prise un nouveau cote avait lieu afin de statuer sur la direction générale des travaux et leur financement. Sur la question, nous sommes bien renseignés pour les cités démocratiques et en particulier sur Athènes. Sparte, qui ne fut fortifié qu'au IIIe siècle faisait figure d'exception. 

 

Collectif, Guerres et sociétés, Atlande, collection Clefs concours, Histoire ancienne,  2000. Yvon Garlan, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999 (Premières éditions, 1968, 1985). Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999.  Emile WANTY, L'art de la guerre, Marabout Université, 1967. Jean-Marie GOENAGA, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

STRATEGUS

 

Relu et corrigé le 23 mai 2020

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 15:36

          Nous ne connaissons Enée le Tacticien que par son oeuvre, elle-même rapportée en partie par POLYBE (200-118 av JC) et SUIDAS (ou Souda, nom d'une encyclopédie grecque de la fin du IXe siècle, très utilisée dans les travaux consacrés à l'Antiquité).

 

Un personnage dont nous ne connaissons pas grand chose...

Théoricien militaire grec de la première moitié du IVe siècle, il est l'auteur de travaux uniquement militaires. Parmi ceux-ci, le traité sur la Poliorcétique (soit l'art des sièges des villes), est un document particulièrement révélateur d'un moment de l'évolution militaire grecque. Peut-être était-il l'un de ces chefs de mercenaires qui louaient à cette époque leurs services sur les champs de bataille du Péloponnèse et d'Asie Mineure. Il appartient à la génération des pionniers qui, à la fin du Ve et au début du IVe siècle, mirent en vogue la réflexion sur l'art militaire. Anne-Marie BON, en 1967, pense qu'il était le célèbre stratège de la Ligue arcadienne, Enée de Stymphale.

La Poliorcétique voisine d'autres fragments d'ouvrage : Sur les préparatifs de guerre, Sur l'intendance et Sur la Castramétation.

Il faut dire que de l'Antiquité grecque, il ne nous reste que des débris, qui ne sont que partiellement accessibles en français (beaucoup de traductions anglaises). La Poliorcétique nous est accessible grâce à la société d'émulation du Doubs de 1870, par Albert De Rochas D'AIGLUN (1837-1914), sous le titre d'Extrait du traité sur la défense des places.

Hervé COUTEAU-BEGARIE écrit que, néanmoins, avec un degré de probabilité élevé, on peut penser que les Grecs de l'époque classique ont composé des traités de tactique et de stratégie. il se réfère à VEGECE (Flavius VEGECE, L'Art militaire, Ulysse, 1998) qui mentionne un traité des combats rédigé par des Spartiates. Enée Le Tacticien composa en fait une encyclopédie militaire en plusieurs volumes dont seul le traité sur la poliorcétique nous est parvenu. Après Enée Le Tacticien, il faut sauter trois siècles pour trouver un traité conservé (celui de ASCLÉPIODOTE, du 1er siècle av J.C., Traité de tactique, Les belles lettres, 2002).

C'est sans doute grâce surtout aux Byzantins qu'une partie de son oeuvre a survécu aux multiples destructions.

 

Une oeuvre très étudiée bien que parcellaire

          La Poliorcétique daterait des années 360 av J.C. Dans son traité, il s'intéresse à toutes les questions relatives au siège, matérielles (les gardes, les mots de passe, les armes, les incendies...) et politiques (les risques de discorde parmi les assiégés, surtout durant les sièges assez longs, les conspirations, les alliés...). Un certain nombre de ses conseils et observations, qui sans doute formait un fond commun d'idées qu'il partageait avec des tacticiens ou des stratèges dont nous avons perdu la trace, sont restés en crédit jusqu'à l'époque moderne.

Pour Michel DEBIDOUR, habitué à la confrontation des textes grecs entre eux (notamment ceux de XENOPHON), cette oeuvre, qui ne fait jamais allusion à Philippe de Macédoine, est celle d'un homme cultivé qui connaît les grands historiens qui l'ont précédé. Mais ce n'est pas vraiment un lettré, et son texte, souvent technique, est en général clair et dépourvu de qualités littéraires. "Visiblement, il a une grande expérience pratique qu'il veut faire partager à ses lecteurs. Enée semble bien ne pas avoir été un Athénien, et il songe d'abord à des cités de petite taille, que les guerres mettent aux prises avec des voisins, comme dans le Poléponnèse. Pour nous, modernes, qui sommes souvent tentés, grandes oeuvres obligent, de voir l'histoire grecque à travers le prisme athénien, ce texte est un document neuf et différent, qui nous contraint à élargir notre vision du monde grec."

      La Poliorcétique, malgré son titre, est plutôt un traité de défense des villes. Au point que l'on se demande si ce texte n'avait pas deux grandes parties. Il n'y fait pas mention et parfois, dans le texte, plusieurs fois, l'auteur, sans prévenir, donne des conseils du point de vue de l'attaquant.... Michel DEBIDOUR pense à une maladresse dans la composition de l'ouvrage.

D'une soixantaine de pages, il comprend 40 chapitres de longueur très inégale (parfois de quelques lignes!). On peut tenter d'en établir le plan, mais cela est tout à fait indicatif :

- Comment mettre la ville sur le pied de guerre, former la milice et reconnaître les siens (chapitres 2 à 7),

- Comment préparer le territoire à la guerre, et désamorcer conspirations et mécontentement (chapitres 8 à 17),

- Comment organiser pratiquement la ville, face à une attaque, par des rondes, des sorties et des ruses diverses (chapitres 18 à 31, dont les premiers traitent des sabotages des serrures et des portes),

- Comment résister aux machines, aux mines aux incursions (chapitres 32 à 40). Il laisse dans l'ombre la façon dont la cité engageait ses mercenaires.

Outre les détails techniques, l'ouvrage permet de se donner une bonne idée de la manière dont fonctionne les armées au IVe siècle av J.C. 

Le chapitre qui traite des conspirations (chapitre 11) indique un certain nombre de moyens de les prévenir et de les contrecarrer. "il faut également faire très attention à ceux des citoyens qui sont dans l'opposition et ne jamais leur accorder immédiatement créance en rien, pour les motifs qui suivent. Je vais raconter l'une après l'autre, en citant mon propre livre, et à titre d'exemples, les diverses conspirations ourdies contre des États par des magistrats ou par des particuliers, et comment parmi elles quelques unes ont été réprimées et ont échoué."  

Chef sans faiblesse, tatillon et sévère, Enée sait que pour être efficace, outre les mesures purement techniques des fortifications et des emplacements des troupes, il faut surtout déranger le moins possible (chapitre 12) la vie des populations, surtout en temps de paix, quand la menace n'est pas directe. Il est conscient que pour éviter le risque d'une explosion sociale, il faut savoir faire droit à des revendications justifiées, "surtout en soulageant les débiteurs par des intérêts peu élevés, voire en les supprimant complètement ; et lorsque les temps sont trop dangereux, il faut même supprimer une partie des dettes, ou leur totalité s'il le faut, car des hommes endettés de cette façon sont bien plus redoutables à avoir près de soi. Il faut aussi donner des ressources à ceux qui sont privés du nécessaire (chapitre 14)." Il semble particulièrement conscient que la défense de la cité dépend de l'humeur des habitants qui peuvent être enclins à "trahir" leurs maîtres, surtout si dans les temps "normaux" leur situation leur parait déjà injuste. 

Le plus long chapitre, le chapitre 31, traite de l'art de transmettre des messages. Une large place est donnée à la stéganographie (procédé de dissimulation d'un message dans un autre message) parmi 24 procédés. 

   Dans son livre, Enée semble toujours tout aussi préoccupé par les dissensions politiques internes que par les considérations purement tactiques. Il souligne l'importance de l'organisation de la défense en temps de paix, afin de pouvoir réagir rapidement en cas de surprise. Il redoute par-dessus tout le désordre et la panique contre lesquels il est souhaitable de se prémunir. Un bon réseau de communication devra être mis en place, pouvant fonctionner de jour comme de nuit. La discipline doit être irréprochable et la désertion sévèrement punie, bien que les mercenaires aient le choix, au début d'un siège, de s'en aller. Enée redoute aussi bien la trahison et recommande toutes sortes de mesures pour l'éviter. En ce qui concerne les mercenaires, l'on doit toujours s'assurer qu'ils sont en infériorité numérique par rapport aux citoyens qui les emploient. Il est impératif pour les chefs d'obtenir le soutien, avant tout financier, de leur peuple. Lorsque l'ennemi attaque, il est préférable d'attendre pour réagir que l'adversaire commence à se relâcher, ou que encombré par les effets de son pillage, il soit moins mobile. Enée encourage, si les conditions s'y prêtent, la création de flottes puissantes permettant de surprendre l'ennemi et de s'engager à sa poursuite. Les sorties nocturnes destinées à surprendre l'assiégeant sont également conseillées. L'usage de matériaux combustibles et le recours à des ruses diverses complètent ce tableau d'une tactique particulièrement adaptée à la situation géopolitique des cité-États de la Grèce antique. L'approche stratégique d'Enée se veut avant tout pragmatique, et le type de combat qu'il décrit n'est ni codifié ni ritualisé. (BLIN et CHALIAND).

On conçoit, vu la richesse des thèmes abordés - richesses qui pourrait être plus grande que celle dont nous avons hérité - maints tacticiens et maints stratèges aient puisé dans cette oeuvre.

 

 

ENEEE LE TACTICIEN, Poliorcétique, texte établi et traduit par A DAIN et A-M. BON, Editions Les belles lettres, 1967. Introduction par Anne-Marie BON.

On peut trouver les chapitres 11 et 38 de Poliorcétique dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Michel DEBIDOUR, Enée le tacticien, dans Ruses, secrets et mensonges chez les Historiens grecs et latins, De Boccard (Lyon), 2006.

Michel DEBIDOUR, Les Grecs et la guerre, VÈme-IVème siècle, Editions du Rocher, 2002 ; Collectif, Guerres et sociétés, Monde grecs Vème-IVème siècles, Atlande, 2000 ;  Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Raoul LONIS, article Enée Le Tacticien, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, Sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

Complété le 16 octobre 2019

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