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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 07:58

          L'archéologue, officier, aventurier, espion et écrivain britannique, connu surtout pour son dense livre Les Sept Piliers de la Sagesse et pour sa contribution à la guerre contre l'Empire Ottoman pendant la Première Guerre mondiale, sans avoir révolutionné l'art de la guerre ni provoqué un événement subit et déterminant, contribue encore de nos jours à alimenter la réflexion sur les théories et pratiques de la guérilla. Il reste l'un des officiers les plus influents dans le développement d'une doctrine insurrectionnelle au XXe siècle.

Doté d'une solide réputation d'archéologue (sa thèse sur L'influence des croisades sur l'architecture militaire européenne à la fin du XIIe siècle, publiée en 1909 est une référence), il utilise en 1916 cette couverture pour enquêter à la demande des services de renseignement de son pays, sur la réalité de la révolte arabe contre l'occupant ottoman. Il relate dans Guérilla dans le désert (1920) et dans Les Sept Piliers de la Sagesse (1922), cette expérience et sa contribution à l'organisation d'une guérilla efficace.

Loin d'être cantonné dans une vision de technique militaire, et d'ailleurs mû par elle, il possède une véritable vision de l'avenir du Proche Orient (reflétée dans L'orient en mutation, écrit en 1920) qui l'amène à prendre des initiatives en dehors des vues du gouvernement de Londres. Très proche des arabes, il combat vainement à la Conférence de la paix de 1919, les accords Sykes-Picot de partage du Moyen-Orient entre les empires anglais et français. Déçu par la politique anglaise, il met fin en 1922 à sa carrière de conseiller politique pour les affaires proche-orientales pour s'engager dans la Royal Air force, expérience qu'il rapporte dans La Matrice (1923). Il quitte à regret l'armée en 1935. Il laisse des écrits très techniques qui appellent à une réforme dans l'aviation, qu'il obtient, et qui ne serait pas étrangère à la victoire anglaise dans la bataille d'Angleterre de 1940.

    Influencé par des lectures longues des auteurs en stratégie militaire comme CLAUSEWITZ ou JOMINI, mais sceptique sur les applications de la doctrine militaire en vigueur (sous l'impulsion notamment du Maréchal FOCH) qui préconise front contre front et qui régit l'évolution des batailles sur les fronts européens, il cherche plutôt son inspiration du côté des oeuvres de Pierre Joseph de BOURCET (1700-1780), auteur en 1760 de Principes de la guerre en montagne, de GUIBERT et surtout de Maurice de SAXE. Le général GIAP, dans l'organisation de la guerre révolutionnaire vietnamienne, est influencé fortement par les écrits de Thomas Edward LAWRENCE. Lequel est le seul Européen, avec le général allemand Von LETTOW-VORBECK, invaincu au Tanganyika, pendant 3 ans à la tête de troupes réduites à plus de 120 000 Britanniques et Alliés, à penser la guérilla.

Ses talents littéraires font de Les Sept Piliers de la Sagesse un monument dans le genre du récit. Il traduit l'Odyssée d'Homère en anglais, traduction encore utilisée de nos jours et un roman français peu connu d'Adrien Le CORBEAU, Le Gigantesque (1924).

 

Guérilla dans le désert

       Guérilla dans le désert (1920) écrit pour The Army Quarterly; est publié sous le titre de "L'évolution d'une révolte". Il y présente ses conceptions de la petite guerre.

"La guerre arabe (...) était simple et individuelle. Chacun servait au combat et était autonome. Il n'y avait ni ligne de communications ni unité de travailleurs. Il semblait que dans ce type de guerre plein de souplesse, la contribution des individus devait être au moins égale au produit d'un système complexe d'une force équivalente ; cette guerre devait certainement s'adapter plus facilement. au mode de vie tribal, étant acquises la souplesse et la compréhension de la part des officiers. Heureusement, presque chaque jeune Anglais possède en lui les racines de l'excentricité. Mais on n'en trouvait là qu'une poignée, pas plus d'un pour mille Arabes. Une proportion plus grande aurait créé des frictions, tout simplement parce que c'étaient des corps étrangers (...) dans l'huître. Et ceux qui étaient présents dominaient par l'influence et les conseils, par la supériorité de leurs connaissances et non comme représentant d'une autorité étrangère. Il était néanmoins d'usage courant de ne pas employer sur la ligne de feu de grands effectifs que l'adoption d'un système simple rendait théoriquement possible. Au contraire, on les employait de façon successive, car autrement l'attaque aurait pris trop d'ampleur. Il faut être libéral dans le champ d'action accordé aux guérilleros. dans la guerre irrégulière, lorsque deux hommes sont ensemble, l'un des deux ne sert à rien. La tension morale de l'action isolée rend cette simple forme de guerre très éprouvante pour l'individu et exige de lui initiative particulière, endurance et enthousiasme. Ici, l'idéal était que l'action consistât en une série de combats singuliers afin de faire de l'armée une alliance harmonieuse de commandants en chef. La valeur de cette armée arabe dépendait entièrement de la qualité et non de la quantité. Chacun devait garder son sang-froid, car une excitation sanguinaire aurait altéré son savoir-faire, et sa victoire dépendait de l'emploi exacte de la vitesse, de la dissimulation et de la justesse du tir. La guerre de guérilla est bien plus intellectuelle qu'une charge à la baïonnette." 

Avant d'en arriver là, à une armée arabe efficace sur le plan de la guérilla, LAWRENCE doit convaincre les leaders arabes (dont Fayçal ibn Hussein) de coordonner les efforts des différents guérilleros, de mettre en place une certaine discipline , et de choisir des objectifs réellement stratégiques (comme la seule et longue ligne de chemin de fer reliant le centre des forces ottomanes à Médine). 

"Par une soigneuse persévérance, tenue strictement dans la limite de ses forces et en suivant l'esprit de ces théories, l'armée arabe fut finalement en mesure de réduire les Turcs à l'impuissance, et la victoire totale semblait en vue lorsque la vaste offensive du général Allenby en Palestine jeta les principales forces ennemies en pleine confusion et mit immédiatement fin à la guerre turque. La trop grande dimension de cette offensive priva la révolte arabe de l'occasion de poursuivre jusqu'au bout la maxime du maréchal de Saxe selon qui une guerre peut être remportée sans livrer bataille. Mais on peut au moins dire que ceux qui dirigèrent celle-là, travaillèrent à la lumière de cette maxime pendant deux ans, et ce fut efficace. C'est un argument pratique que l'on ne peut complètement tourner en dérision. L'expérience, bien qu'elle ne fût pas complète, renforça cette croyance que la guerre irrégulière ou rébellion pouvait s'avérer être une science exacte et un succès inévitable à condition que certains facteurs fussent réunis et qu'elle fût menée selon certains principes. Voilà la thèse : la rébellion doit avoir une base inattaquable, un lieu à l'abri non seulement d'une attaque mais de la crainte d'une attaque : une base comme la révolte arabe en avait dans les ports de mer Rouge, dans le désert ou dans l'esprit des hommes qui y souscrivaient. Elle doit avoir un adversaire étranger à l'équipement perfectionné, qui se présente sous la forme d'une armée d'occupation disciplinée, trop petite pour satisfaire à la règle du rapport effectif-superficie, trop réduite pour adapter le nombre à l'espace, en vue de dominer toute la zone de façon efficace à partir de postes fortifiés. Elle doit s'appuyer sur une population amie, non pas activement amie, mais assez sympathisante pour ne pas informer l'ennemi des mouvements des rebelles. Une rébellion peut être menée par deux pour cent d'éléments actifs et quatre-vingt-dix-huit pour cent de sympathisants passifs. Les quelques rebelles actifs doivent posséder des qualités de vitesse et d'endurance, d'ubiquité et l'indépendance technique nécessaire pour détruire ou paralyser les communications ennemies, car la guerre irrégulière correspond assez bien à la définition que Willisen donne de la stratégie : c'est "l'étude de la communication" dans sa force extrême d'attaque là où l'ennemi ne se trouve pas. En bref, à condition que soient donnés mobilité, sécurité (sous la forme d'objectifs soustraits à l'ennemi), temps et doctrine (l'idée de s'attirer la sympathie de tous), la victoire appartiendra aux insurgés car les facteurs algébriques sont en fin de compte décisifs, et contre eux, la perfection des moyens et la lutte morale restent vaines."

L'auteur expose ses conceptions concernant la petite guerre également dans l'édition de 1926 de l'Encyclopedia Britannica à la rubrique "Guérilla" sous le titre de "La science de la guérilla". Plusieurs autres écrits portent sur la guérilla, tels les trois lettres de l'auteur adressée l'une au colonel - par la suite Maréchal Wavel (1923), l'autre à Basil H. LIDDELL-HART, Général et historien militaire auteur d'oeuvres sur la stratégie indirecte, et l'autre encore sur la Russie bolchevique et ses chances de peser dans l'avenir de l'Asie (1927) écrite pendant qu'il se trouve en garnison aux Indes. (Guérilla dans le désert 1916-1918, suivi de l'Orient en mutation et de ces trois lettres, Présentation de Gérard CHALIAND, Editions Complexe, 1992).

 

       L'Orient en mutation (1920), publié d'abord sous le titre de "Oriental Assembly", essai stratégique sur le Moyen-Orient montre la perspective d'ensemble qui guide les actions de T E LAWRENCE.

 

Les Sept Piliers de la Sagesse

       Les Sept Piliers de la Sagesse (Seven Pillars of Wisdom), de 1922, ne constitue pas, prévient l'auteur lui-même, l'histoire du mouvement arabe, "mais de la part que j'y pris".

"J'entendais créer une nouvelle nation, restaurer une influence perdue, donner à vingt millions de Sémites les fondations sur quoi construire un palais inspiré, le palais de rêve de leurs idées nationales. Un but si élevé en appelait à la noblesse innée de leur esprit et leur faisait la part belle dans les événements : mais lorsque nous l'emportâmes, on m'accusa d'avoir compromis les redevances du pétrole britannique en Mésopotamie et ruiné la politique coloniale française au Levant." T. E. LAWRENCE entend justifier son option et reste fier de ses "trente combats où pas une goutte du sang des nôtre ne fut versé. Toutes nos provinces sujettes ne valaient pas, pour moi, la mort d'un seul Anglais". Le Cabinet poussa les arabes à se battre pour les Britanniques en leur promettant qu'ils seraient ensuite autonomes et c'est avec une pointe de regret qu'il termine son Introduction, sorte de chapitre non inclus dans les éditions. Que s'il avait été complètement honnête, il aurait vu la duplicité du gouvernement britannique et demandé aux Arabes de rester chez eux. Ce manquement personnel à la parole donnée justifie pour lui le refus de toute récompense. Il termine par, "Dans ce livre aussi, pour la dernière fois, j'entends être seul juge de ce que je dois dire", réaffirmant son esprit d'indépendance.

    Le livre se partage en 121 courtes parties dont l'organisation est décrite dans un "Tableau synoptique" au début de l'ouvrage, étant donné qu'il s'agit bien d'un seul récit, celui de "ses" campagnes en Arabie.

Une Introduction, Base de la révolte, regroupe les 7 premiers chapitres, le Livre 1 (Mon premier contact avec l'Arabie, (Découverte de Fayçal)) les chapitres VIII à XVI, le Livre 2, Première avancée de Fayçal vers le Nord, les chapitres XVII à XXVII, le livre 3, Concentration contre le chemin de fer de Médine, les chapitres XXVIII à XXXVIII, le livre 4, L'expédition contre Akaba, les chapitres XXXIX à LIV, le livre 5, Utilisation de la nouvelle base, les chapitres LV à LXVIII, le livre 6, Echec du raid sur les ponts, les chapitres LXIX à LXXXI, le livre 7, une campagne d'hiver, les chapitres LXXXII à XCI, le livre 8, L'orthodoxie entre en jeu, les chapitres XCII à XCVII, le livre 9, Manoeuvres avant le coup final, les chapitres XCVIII à CVI, le livre 10, Libération de Damas, les chapitres CVII à CXXII. Un épilogue raconte "Pourquoi la prise de Damas mit fin à mes efforts de Syrie".

Ce découpage permet de voir la progression du récit d'une véritable épopée qui en fait aussi un monument de la littérature. Ouvrage d'art de la guerre, Les Sept Piliers de la Sagesse, montre la mise en pratique précise de ce qui déjà est exposé dans Guérilla dans le désert.

   C'est surtout au chapitre XXXIII que réside la description la plus forte des conceptions de l'espion anglais.

"Comme je l'ai montré, je n'étais que trop libre de mener la campagne à mon gré, car je manquais de pratique. Je n'ignorais pas les ouvrages essentiels de théorie militaire, mes curiosités d'Oxford m'ayant fait passer de Napolèon à Clausewitz et à son école, puis à Caemmerer et de Moltke, sans oublier les derniers travaux des Français. Tous ces auteurs m'avaient paru ne voir qu'un côté de la question ; après avoir parcouru Jomini et Willisen, j'ai enfin trouvé des principes plus larges dans le Maréchal de Saxe, Guibert et le XVIIIème siècle. Clausewitz, cependant, les dominait tous de si haut, d'un point de vue intellectuel, et la logique de son livre était si fascinante, qu'inconsciemment j'avais accepté ses conclusions, jusqu'au moment où une étude comparée de Kuhne et de Foch me laissa dégoûté des soldats, fatigué de leur gloire officielle, et plus exigeant que jamais à l'égard de leurs lumières. Je n'avais cessé, en tout cas, de porter à l'art militaire un intérêt purement abstrait, et de considérer la théorie et la philosophie de la guerre d'un point de vue métaphysique" Sur le terrain, évidemment, les questions deviennent très concrètes en "particulier cet assommant problème de Médine".

Alors qu'il souffre d'une dysenterie, il s'interroge sur l'objectif que cette ville représente, étant donné le traditionnel but de la guerre, la destruction des forces armées de l'ennemi par le moyen unique de la bataille. Or sa méditation aboutit au fait que "nous avions déjà gagné la guerre du Hedjaz!" (depuis la prise d'El Ouedj). "Certes, j'avais établi de confortables prémisses, mais il restait encore à trouver pour la guerre une autre fin et d'autres moyens. car notre guerre semblait ne ressembler en rien au rituel dont Foch était le grand prêtre. Je me remémorai sa doctrine pour mieux voir la différence entre lui et nous. Dans sa guerre moderne - qu'il appelait la guerre absolue - deux nations professant des philosophies incompatibles mettaient leurs doctrines à l'épreuve de la force. Philosophiquement, c'était idiot ; car on ne peut discuter d'opinions, mais les convictions ne sont guéries qu'à coups de fusils; la lutte ne cesserait donc qu'au moment où les fidèles d'une doctrine immatérielle n'auraient plus aucune défense à opposer aux fidèles de l'autre. La guerre de Foch apparaissaient ainsi comme la transposition au XXe siècle des guerres de religion, dont la conclusion logique était la destruction complète d'une croyance, et dont tous les protagonistes pensaient que le Jugement de Dieu prévaudrait à la fin. Ceci pouvait encore aller pour la France et l'Allemagne; mais l'attitude anglaise n'était nullement représentée par cette théorie. (...) Foch, en vérité, avait démoli sa propre argumentation en faisant dépendre sa guerre du service militaire généralisé et en la déclarant impossible avec des armées professionnelles. Or, la vieille armée professionnelle demeurait l'idéal britannique, et sa façon de faire la guerre, l'ambition de tous nos troupiers. Ainsi, la guerre de Foch m'apparaissait comme une "variété exterminatrice" (on l'eût appelée tout aussi bien la guerre-meurtre) pas plus absolue que bien d'autres variétés possibles. (...)"

Pourquoi Fayçal et les Arabes voulait-il combattre les Turcs? Pour les expulser de leurs terres. Du coup, la question suivante tombe sous le sens : "Comment les Turcs vont-ils défendre tout ce vaste territoire? Combien d'hommes sont-ils nécessaires pour les en empêcher. Un point de vue algébrique, tenant compte de tous les avantages matériels des insurgés, le climat, le chemin de fer, le désert, les armes techniques, lié à un point de vue biologique, la manière de combattre des Arabes, lié encore à un point de vue psychologique, la propagande, "science des sentiments", "presque une éthique", mène à la conclusion logique, qui apparaît clairement à la sortie de sa dysenterie : toute bataille est inutile et nuisible. Il suffit d'employer 2% de combattants dans une population amie, pour figer l'ennemi dans les postes qu'il occupe, leur équipement technique étant suffisant pour paralyser les communications de l'ennemi.

"Une province serait gagnée quand nous aurions appris à ses habitants à mourir pour notre idéal de liberté : la présence ou l'absence de l'ennemi était secondaire. La victoire finale semblait certaine si la guerre durait assez pour nous permettre d'exploiter notre méthode."

 

    L'ensemble de ses écrits sur la guérilla, ses deux livres principaux et ses multiples notes établies à l'intention de sa hiérarchie, continue d'inspirer de nombreux théoriciens et praticiens de la guérilla et de la guerre révolutionnaire. Ainsi le futur général GIAP, que rencontre en 1946, le général français SALAN, considère Les Sept Piliers de la Sagesse comme son "évangile de combat". Passée une courte période de glorification après sa mort en 1935, son oeuvre est relativement dénigrée par les officiers (et les officiels) français, qui considèrent la Grande Bretagne comme la grande rivale, et ce jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, très tôt dans les pays anglo-saxons, elle est considérée de manière très sérieuse, notamment par LIDDEL HART, par ailleurs auteur d'une biographie sur LAWRENCE, qui en tient compte dans l'élaboration de son système de stratégie indirecte. Il reste l'un des officiers les plus influents dans le développement d'une doctrine insurrectionnelle au XXe siècle. 

 

 

Thomas Edward LAWRENCE, Les Sept Piliers de la Sagesse, Petite Bibliothèque Payot, 2002. Réédition du texte de 1936. Traduction de l'anglais par Charles MAURON ; Guérilla dans le Désert, 1916-1918, suivi de L'Orient en mutation, Editions Complexe, 1992. Présentation de Gérard CHALIAND. On trouve par ailleurs le textes de Guérilla dans le désert, dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. On peut consulter aussi Les Textes essentiels de T. E. LAWRENCE, rassemblés par René ETIEMBLE et Yassu GAUCIERE, Editions Gallimard, collection Idées littérature, 1981.

 

Robert MANTRAN, Un personnage complexe et ETIEMBLE, l'auteur d'une épopée moderne, Article LAWRENCE, dans Encyclopedia Universalis, 2004. Frédéric ENCEL, article Thomas Edward LAWRENCE, dans L'art de la guerre par l'exemple, Stratèges et batailles, Flammarion, collection Champs, 2000.

 

Relu le 12 juin 2020

 

 

 

 

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 07:27

         De même que les communistes chinois adoptèrent une stratégie de guerre révolutionnaire propre aux conditions spécifiques de l'immense pays qu'est la Chine, les communistes vietnamiens, HO CHI MINH et VO NGUYEN GIAP à leur tête, menèrent contre le colonialisme français, puis contre l'impérialisme américain, une guerre avec des caractéristiques adaptées à un pays féodal et à la géographie en archipel. 

Comme l'écrit le général GIAP, "La guerre populaire de longue durée au Vietnam exigeait (...) des formes de combat appropriées : appropriées à la nature révolutionnaire de la guerre comme au rapport des forces d'alors accusant une nette supériorité de l'ennemi, aux bases matérielles et techniques encore très faibles de l'Armée populaire. Cette forme de combat adaptée, c'était la guérilla. On peut dire que la guerre de libération du peuple vietnamien fut une longue et vaste guérilla allant du simple au complexe pour aboutir à la guerre de mouvement dans les dernières années de la Résistance."

  Prenant exemple sur la guerre révolutionnaire chinoise et en liaison avec l'évolution politico-militaire de la révolution chinoise, les communistes vietnamiens appliquent les conceptions de MAO ZEDONG pour la première fois hors de Chine. Les premières insurrections, juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, sont écrasées et les insurgés doivent se replier. Mais les opérations de bouclage et de ratissage de l'armée française ne débouchent sur aucun résultat tangible. L'organisation des populations à la façon chinoise, par constitution de forces armées à "trois étages", locale, régionale et nationale est menée en même temps que la mobilisation. La victoire des communistes chinois en 1949 permet aux insurgés de s'adosser au sanctuaire chinois, le Viet-minh, l'organisation para-militaire vietnamienne, étant alors ravitaillé constamment en matériels et subsistances. Les troupes françaises s'opposent aux forces vietnamiennes composées de manière semi-classique qui s'efforcent prendre le contrôle de zones fluviales stratégiques. Elles leur font subir de très lourdes pertes, mais les contre-offensives françaises pour réoccuper le territoire conquis par les maquisards échouent également. Pour s'opposer à une tentative de déportation du Viet-minh vers le Laos, les troupes françaises mettent en place un réseau de camps retranchés, mais l'éloignement qui les sépare tous en moyenne de 300 kilomètres les condamne à ne pouvoir être reliés que par voie aérienne. Les forces française, retranchées à Dien Bien Phu, sont finalement étranglées. La première guerre d'Indochine (1946-1954) est la première des grandes guerres de décolonisation. (Gérard CHALIAND).

     Le général GIAP décrit la guérilla qu'il dirige : "La guérilla est la guerre des masses populaires d'un pays économiquement arriéré se dressant contre une armée d'agression puissamment équipée et bien entraînée. L'ennemi est-il fort, on l'évite ; est-il faible, on l'attaque ; à son armement moderne, on oppose un héroïsme sans bornes pour vaincre, soit en harcelant, soit en anéantissant l'adversaire suivant les circonstances et en combinant les opérations militaires avec l'action politique et économique ; pas de ligne de démarcation fixe, le front étant partout où se trouve l'adversaire. Concentration des troupes pour réaliser une supériorité écrasante sur l'ennemi là où il se trouve assez découvert, afin de détruire ses forces vives ; initiative, souplesse, rapidité, surprise, promptitude dans l'attaque et le repli. tant que le rapport stratégique des forces reste défavorable, résolument regrouper les troupes pour obtenir une supériorité absolue dans le combat en un point donné, pendant un temps donné. Par de petites victoires, user peu à peu les forces de l'ennemi, et du même coup, entretenir et accroître les nôtres. Dans ces conditions concrètes, il s'avère absolument nécessaire de ne pas perdre de vue que l'objectif principal des combats est la destruction des forces vives de l'adversaire et qu'il faut en conséquence éviter des pertes en cherchant à conserver à tout prix le terrain. Et cela à seule fin de récupérer par la suite les territoires occupés et de libérer totalement le pays.

Dans la guerre de libération du Vietnam, la guérilla se généralisa dans toutes les régions temporairement occupées par l'ennemi. Chaque habitant fut un soldat, chaque village une forteresse, chaque cellule du Parti, chaque Comité administratif de commune un état-major. Le peuple tout entier participait à la lutte armée, combattant, selon les principes de la guérilla, en petits paquets, mais toujours suivant une seule et même ligne, suivant les mêmes directives, celles du Comité central du Parti et du Gouvernement. A la différence de nombreux autres pays qui menèrent des guerres révolutionnaires, le Vietnam, dans les premières années de sa lutte, ne livra pas et ne pouvait livrer de bataille rangée. Il dut s'en tenir à la guérilla. Au prix de mille difficultés et de sacrifices sans nombre, cette guérilla alla en se développant progressivement pour aboutir à une forme de guerre de mouvement qui prenait chaque jour plus d'envergure et qui, tout en conservant certaines caractéristiques de la guérilla, comportait déjà des campagnes en règle avec une part de plus en plus grande d'attaques de positions fortifiées. Partant de petits engagements de l'effectif d'une section ou d'une compagnie pour anéantir quelques hommes ou un groupe ennemis, notre armée passa par la suite à des combats plus importants avec le bataillon ou le régiment pour tailler en pièces une ou plusieurs compagnies adverses ; elle en vint finalement à des campagnes toujours plus grandes mettant en oeuvre plusieurs régiment, puis plusieurs divisions, pour aboutir à Dien Bien Phu où le Corps expéditionnaire français perdit 16 000 hommes de ses unités d'élite. C'est ce processus de développement qui a permis à notre armée de progresser d'un pas sûr sur le chemin de la victoire."

 

            Beaucoup plus que la guerre révolutionnaire chinoise, cette première guerre d'Indochine suscite une considérable littérature d'analyses stratégiques de la part notamment des stratégistes et des responsables militaires des pays occidentaux, et notamment de France et des États-Unis.

Ainsi Jacques HOGARD en France (La guerre révolutionnaire, revue de défense nationale, décembre 1956-janvier 1957) ou encore le colonel LACHEROY (La campagne d'Indochine, une leçon de guerre révolutionnaire, CMISOM) et Robert THOMPSON aux États-Unis (Defeating Communist Insurgency, London, 1966), se mettent à étudier les théories des leaders et les opérations militaires sur le terrain afin de dégager des principes de contre-insurrection. Nombreuses sont les voix, comme celle de Robert THOMPSON, qui insistent sur le nature politique de l'insurrection, au lieu d'attribuer les troubles à des bandits ou à des terroristes n'ayant d'autre projet que de semer le désordre (dans une perception d'opérations de police dans des territoires considérés comme français...). Leur approche est inspirée non seulement par les événements vietnamiens, mais aussi par d'autres insurrections anti-coloniales qui se multiplient alors.

     Cette approche met l'accent bien évidemment sur les côtés peu reluisants des méthodes d'endoctrinement (utilisées par les communistes) des populations et des techniques de renseignement utilisant la délation. Il s'agit, pour les forces occidentales, après avoir bien pris la mesure de la stratégie utilisée, de mettre sur pied des méthodes efficaces, par exemple des regroupement de populations en "zones protégées" et d'effectuer un travail de propagande inverse à la hauteur...

Claude DELMAS se fait l'écho de cette manière de percevoir les choses, bien éloignée bien entendu de la présentation des partis communistes : "La guerre révolutionnaire apparaît ainsi dominée par deux facteurs : la conquête de la population et la conviction idéologique. Et elle apparaît par là-même rigoureusement incompatible avec les principes, les formes et les objectifs de la démocratie". Pour de nombreux commentateurs qui s'intéressent particulièrement aux formes de cette guerre révolutionnaire, le "communisme" est bien entendu un adversaire à la fois politique et militaire. 

 

          Dans la première guerre d'Indochine, comme dans la seconde, qui débute avec l'intervention américaine (1954-1973), les tactiques de guérilla furent utilisées de manière méthodique.

"Pour nous, écrit NGUYN VAN TIEU, qui a participé aux deux guerres indochinoises, la guerre révolutionnaire, c'est la guerre du peuple, c'est-à-dire que le rôle de la population n'est pas seulement important, il est fondamental." Tout l'effort porte, alors qu'en 1954-1959, le régime de Diem contrôle la ville, sur la connaissance de la mosaïque religieuse et ethnique de la paysannerie, sur son encadrement. "Depuis le 20 décembre 1960, écrit-il plus loin, c'est le Front qui dirige la lutte, mais auparavant ce sont les paysans qui l'ont déclenchée."  (Partisans, Maspéro, numéro spécial sur le Vietnam, 1968).

Pour expliquer pourquoi le Nord-Vietnam tient toujours en 1968, Gérard CHALIAND constate l'existence de multiples réseaux de villages autonomes qui s'activent entre autres autour de travaux hydrauliques. "Le régime n'a pas détruit la structure villageoise, sa cohésion, sa solidarité ; il l'a épurée de ses contradictions internes les plus marquées (notables, propriétaires). La commune a servi de point de départ direct à la coopérative ; le parti des travailleurs a eu la clairvoyance de ne pas chercher à créer des coopératives géantes groupant des dizaines de villages, en brisant leur structure, en bouleversant leur cohésion et leur sécurité de groupe. (...) (...) l'autonomie de gestion de la coopérative du village subsiste dans une large mesure et a été renforcée par les conditions imposées par l'escalade (de la guerre, des bombardements massifs)."  Au Sud-Vietnam, malgré l'augmentation des effectifs des forces d'intervention américaine, le FLN continue de s'implanter. Jusqu'à la victoire des forces communistes en 1973, les mêmes tactiques que pendant la première guerre indochinoise font leurs preuves.

 

Gérard CHALIAND, Guérillas, Du Vietnam à l'Irak, Hachette Littératures, 2008. Les guerres irrégulières, XX-XXIe siècle, Gallimard, 2008 ; Le nouvel art de la guerre, L'Archipel, 2008; Général V. N. GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, François Maspéro, Petite collection maspero, 1972 ; Guerre de libération, politique, stratégie, tactique, Éditions sociales, 1970. Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959.

 

STRATEGUS

 

Relu le 13 juin 2020

 

 

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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 07:12

      C'est véritablement avec l'action des communistes chinois, MAO ZEDONG en tête, que la guérilla, tactique militaire visant à harceler un adversaire plus puissant, se transforme en guerre révolutionnaire. Une fois la révolution russe achevée et la guerre civile gagnée sur le territoire de l'Union Soviétique, on passe plus ou moins directement de ses tactiques de guérilla à un type d'organisation armée classique, quitte à y revenir si les circonstances l'exigent. Par contre, l'originalité de l'action du Parti Communiste chinois est de se greffer très vite sur le mécontentement puis le mouvement de paysans, en tant que parti de masse et avant-garde politique, pour organiser et entraîner le prolétariat à mobiliser et encadrer la paysannerie. Celui-ci entend porter, après avoir lutter contre un Parti nationaliste pratiquant une lutte armée plus classique, le nationalisme que l'agression et l'occupation japonaises rendent particulièrement vivace dans une paysannerie jusque-là isolée dans son régionalisme. Ce modèle est repris avec succès ensuite par le Viet-minh, qui profite de l'occupation japonaise pour s'organiser, encadrer la paysannerie vietnamienne en mobilisant celle-ci contre le colonialisme français. (Gérard CHALIAND). 

 

        Cette guerre révolutionnaire est une guerre prolongée, une guerre flexible également, capable de s'en prendre, du moins en théorie, aussi bien à un pouvoir honni ou à un occupant détesté qu'à l'échelle globale au monde capitaliste, noyauté, rompu, victime de contradictions exacerbées, soumis à une subversion généralisée. Cette guerre est par essence populaire, menée par le peuple, pour le peuple, puisqu'elle vise moins à écraser l'adversaire qu'à lui enlever son magistère, le priver de ses assises, le vider de sa substance, en dressant contre lui ses propres administrés. Rationalisée, par exemple dans les Écrits militaires de MAO ZEDONG, la guerre révolutionnaire s'articule autour de quelques points forts, l'organisation, l'idéologie et la propagande, enfin le peuple en armes, auxquels s'ajoutent d'autres facteurs, parfois décisifs, comme l'aide matérielle extérieure, et plus largement, le soutien international. De même, joue de manière importante, même si elle apparaît un peu trop magnifiée par la propagande officielle surtout après la prise du pouvoir, la qualité des dirigeants, par exemple celle de MAO ZEDONG ou CHOU EN LAI. 

    

 Pierre DABEZIES résume cette conception et cette pratique :

"Le "Parti" maître de la doctrine, de la mobilisation et de l'action est évidemment au centre du dispositif, mais il se démultiplie en donnant naissance, tout d'abord, à une organisation politico-militaire et politico-administrative, qui, à chaque échelon, encadre la lutte : implantation, sûreté, liaison campagnes-villes, surveillance et noyautage de l'ennemi, renseignement, justice... Ces tâches sont par ailleurs, considérablement facilitées par une autre organisation, celle des populations, à la fois géographique (maillage des villes) et sociologique (hiérarchies parallèles) où les individus sont d'office regroupés selon leur sexe, leur âge, leurs appartenances diverses, religieuses, ethniques, professionnelles, cette sorte de comptabilité en partie double accroissant à l'extrême l'efficacité du système. Efficacité de l'endoctrinement et de la propagande, bien plus fondées sur les solidarités profondes et les aspirations populaires que sur l'idéologie - fût-elle marxiste - encore que celle-ci concoure, parfois, à créer un véritable esprit de croisade. Efficacité opérationnelle : "En Chine, dit Mao Zedong, c'est le peuple armé qui se dresse conte l'adversaire (...) sa puissance est comparable à celle des vents en furie (...) sans l'appui de la population, l'armée est un guerrier manchot." "La masse assure le renseignement. La masse le ravitaillement. La masse c'est l'armée elle-même : guérilla de base, au niveau local, vouée à l'autodéfense, à l'alerte et aux embuscades, unités régionales menant le combat contre les postes et les convois à un niveau plus élevé, enfin armée régulière, chargée de la guerre de mouvement. Milicien, partisan, régulier... il n'y a de l'un à l'autre qu'une différence de degré. Chacun tient à son tour la première place dans cette stratégie ondoyante qui, telle la marée, submerge le rocher, l'attaque furieusement à la tête puis le sape lorsque le flot s'est retiré."

 

       MAO ZEDONG, dans ses Écrits militaires marque les différences entre guerre, guerre révolutionnaire et guerre révolutionnaire en Chine :

"La guerre qui a commencé avec l'apparition de la propriété privée et des classes est la forme suprême de lutte pour résoudre, à une étape déterminée de leur développement, les contradictions entre classes, entre nations, entre États ou groupes politiques. Si l'on ne comprend pas les conditions de la guerre, son caractère, ses rapports avec les autres phénomènes, on ignore les lois de la guerre, on ne sait pas comment la conduire, on est incapable de vaincre. La guerre révolutionnaire, qu'elle soit une guerre révolutionnaire de classe ou une guerre révolutionnaire nationale, outre les conditions et le caractère propres à la guerre en général, a ses conditions non seulement aux lois de la guerre en général, mais également à des lois spécifiques. Si l'on ne comprend pas les conditions et le caractère particuliers de cette guerre, si l'on en ignore les lois spécifiques, on ne peut diriger une guerre révolutionnaire, on ne peut y remporter la victoire. La guerre révolutionnaire en Chine, qu'il s'agisse d'une guerre civile ou d'une guerre nationale, se déroule dans les conditions propres à la Chine et se distingue de la guerre en général ou de la guerre révolutionnaire en général, par ses conditions et caractère particuliers. C'est pourquoi elle a, outre les lois de la guerre en général et les lois de la guerre révolutionnaire en général, des lois qui lui sont propres. Si l'on ne connaît pas toutes ces lois, on ne peut remporter la victoire dans une guerre révolutionnaire en Chine."

     L'expérience et la synthèse historique (de la guerre révolutionnaire) qu'ont faite LENINE et STALINE servent de boussole à tous les Partis communistes (...). Néanmoins, cela ne signifie pas que le Parti Communiste Chinois doive appliquer cette expérience mécaniquement. C'est une voie originale qui est donc suivie par les communistes chinois, même si dans une "phase supérieure de développement" de l'Armée rouge, l'esprit du partisan doit face place à une organisation disciplinée et unifiée. "La guerre d'anéantissement (nécessaire à un certain moment pour emporter définitivement la décision) suppose la concentration de forces supérieures et l'adoption de la tactique des encerclements et des mouvements tournants ; elle est impossible sans cela. Le soutien de la population, un terrain favorable, un adversaire vulnérable, l'attaque par surprise, etc. sont autant de conditions indispensables pour anéantir l'ennemi. Mettre en déroute l'ennemi ou même lui permettre de s'enfuir n'a de sens que si, dans le combat ou la campagne considérée comme un tout, nos forces principales mènent des opérations d'anéantissement contre une autre partie des forces ennemies ; sinon, cela n'a aucun sens. Ici, les pertes sont justifiées par les gains. En créant notre propre industrie de défense, nous devons nous garder d'être dépendants d'elle. Notre politique fondamentale est de nous appuyer sur l'industrie de guerre de l'impérialisme et de notre ennemi à l'intérieur du pays. Nous avons droit à la production des arsenaux de Londres et de Hanyang, et les unités de l'ennemi se chargent du transport. Ce n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité."

  Toutes les techniques de harcèlement de l'ennemi doivent être utilisées, en utilisant pour cela d'indispensables bases d'appui, à l'arrière en quelque sorte. Le moment crucial, après une guerre des partisans qui a usé l'ennemi, c'est de passer à une guerre de mouvement, afin au bout de la guerre révolutionnaire de parvenir à une victoire définitive. Le choix de ce moment, après une guerre prolongée est le moment non seulement militaire mais surtout politique, est décisif, pour rendre victorieuse la révolution sur tous les plans. Le fait est que cette guerre des partisans a duré fort longtemps en Chine, depuis les années 1920, pour ne s'achever que vers la fin des années 1940, avant de se transformer en guerre "classique" (Tout État en définitive pour exister a besoin d'une stabilité et d'une paix relative), selon un modèle occidental de la guerre, que les leaders communistes connaissent très bien.

 

    Dans les années 1970, les deux principes militaires de la Chine communiste sont complètement associés au nom de MAO : ce sont la doctrine officielle pour la défense du territoire continental de la chine et la doctrine de la lutte révolutionnaire de la Chine communiste. Avant que la première prenne le dessus sur la seconde, surtout à partir des années 1980, la doctrine maoïste de la guerre révolutionnaire est valorisée intérieurement pour conforté le nationalisme et la position chinoise dans sa rivalité avec l'Union Soviétique, mais utilisée extérieurement avec modération, surtout passée la guerre du Vietnam. 

     Ralph POWELL estime qu'au delà de la propagande, "en réalité, dans les principes, la stratégie ou la tactique de doctrine militaire maoïste, il a peu de choses originales. Mao fut profondément influencé par la littérature héroïque et les classiques militaires de la vieille Chine. Il doit beaucoup à la tradition marxiste-léniniste militaire et spécialement aux écrits de Lénine. Mais les conceptions militaires de Mao ont surtout subi la forte influence de la longue expérience militaire de son propre Parti communiste. La contribution majeure de Mao a sans doute été le développement éclectique d'une doctrine systématique et globale de la guerre insurrectionnelle prolongée, pouvant être utilisée avec une efficacité considérable contre une puissance coloniale, un envahisseur étranger ou un gouvernement nationaliste indépendant. Quoique les principaux ouvrages militaire de Mao aient été écrits dans les années 1930 ou 1940, ils sont régulièrement cités et réédités car ses fidèles affirment que ses concepts militaires sont "scientifiques", éternels et de large application. En réalité, les récentes éditions (l'article est écrit en 1972) des oeuvres de Mao ont fait l'objet de retouches pour leur donner une plus grande apparence d'infaillibilité, pour les mettre en accord avec le ligne présente du Parti et les rendre applicables à la situation mondiale actuelle. Cependant, pour l'essentiel, la plupart des principes militaires de Mao et de ses conceptions politico-militaires sont restés inchangés pendant ces trente dernières années." 

 

"Mao et ses fidèles ont longtemps soutenu que quatre éléments de base sont nécessaires à la victoire dans "une guerre du peuple".

Le premier est l'organisation d'un parti léniniste. Par parti léniniste, les communistes veulent dire un parti de révolutionnaires fortement organisés, endoctrinés et disciplinés, parti qui doit assumer le rôle principal dans la révolution.

Le second élément essentiel du succès est le soutien des masses et un front commun. Le soutien des masses doit venir, à l'origine, des paysans les plus pauvres, qui sont gagnés par des promesses et des encouragements matériels. La doctrine entend aussi unifier, ou du moins neutraliser d'autres classes ou groupes qui, quoique importants, sont moins nombreux, et dont le soutien est recherché au moyen de fronts communs et d'appels adaptés à chaque groupe. Les alliances entre classes différentes et fronts communs jouent un rôle essentiel dans le prototype de la révolution chinoise.

Un troisième élément fondamental de la victoire est l'armée du parti. L'armée est organisée par la Parti : elle doit être loyale au Parti, résolue à combattre ses compatriotes dans une guerre civile, et professionnellement capable de remporter la victoire finale pour le Parti.

Le dernier élément essentiel est la création de zones de bases rurales révolutionnaires ou de bases stratégiques d'opérations. Ces bases devraient être suffisamment en état de vivre sur elles-mêmes pour entretenir la population locale et pour soutenir le Parti et l'armée du Parti. Elles devraient être des "retraites sûres". L'idéal est d'installer ces bases dans des zones accidentées d'accès difficile ; elles se trouvent fréquemment dans des régions frontalières isolées, à cheval sur différentes juridictions. Elles doivent procurer abri et cachette. Il est préférable que la limite d'une base soit mitoyenne d'un État communiste qui peut alors servir de source de ravitaillement et d'asile. On utile ces bases révolutionnaires rurales pour investir, et plus tard, s'emparer des villes fortement tenues."

"La doctrine maoïste du conflit révolutionnaire se fonde sur la conception d'une guerre prolongée : une guerre d'usure et d'anéantissement. A l'origine, la doctrine prévoit que cette guerre d'usure se poursuit à travers trois stades distincts. la conception des stades s'est développée pendant les premières années de la guerre sino-japonaise. On affirmait que le conflit commencerait par une période de défense stratégique et de retraite, suivie par une longue période de stagnation, pendant laquelle les Chinois reconstitueraient leurs forces. Finalement, une contre-offensive stratégique aboutirait à la victoire chinoise. Cependant, on n'accorde plus aujourd'hui le même prix à ces trois stades de la guerre d'usure parce que cette conception n'est pas applicable dans toutes les situations révolutionnaires." (...) "La doctrine maoïste de la "guerre du peuple" continue à mettre l'accent sur la mobilisation politique et l'endoctrinement du peuple comme base de la mobilisation militaire. Aussi, la période actuelle est-elle utilisée pour mobiliser la population et pour organiser les forces révolutionnaire armées. Mao Tse-Toung a depuis longtemps montré une foi presque mystique dans la puissance des "masses", pourvu qu'on parvienne à les endoctriner complètement et à les doter d'une motivation. Il semble croire que les masses deviennent alors "un bastion imprenable", une force capables d'accomplir des miracles physiques. L'espace - l'utilisation d'un vaste territoire - qui, à l'origine, jouait un rôle majeur dans la doctrine, a diminué d'importance parce que l'on sait maintenant que des guérillas victorieuses peuvent être menées dans de petits pays qui n'ont pas les vastes territoires de la Chine : Cuba, le Vietnam et l'Algérie en sont des exemples. Ceci est un des cas dans lesquels Pékin a admis qu'un élément important de la doctrine maoïste avait été révisé. Comme cette révision semble avantageuse pour la Chine communiste, elles est longtemps expliquée comme ayant été rendue possible par des changements "favorables" dans la situation mondiale."

"Enfin, il y a dans la doctrine insurrectionnelle maoïste (après les offensives tactiques, même dans une période de défense stratégique et l'utilisation de l'intendance de l'ennemi pour son propre transport de subsistances et de matériels militaires) un élément psychologique et propagandiste puissant. Une considération majeure a toujours été le maintien du moral et de la volonté de combat des révolutionnaires. Ceux-ci reçoivent l'assurance que la croissance des forces insurrectionnelles est une "loi universelle" et que la victoire finale de la "guerre du peuple" est inévitable. On affirme que le faible peuvent "toujours" vaincre le puissant et que c'est une "vérité universelle" que des armes primitives "peuvent l'emporter sur les armements modernes"."  

Sur ce dernier point surtout, la doctrine militaire chinoise a considérablement évolué, puisque le primat est donné (parmi à l'origine les fameuse "quatre modernisations") au développement de la technologie militaire tant en quantité qu'en qualité.

 

 

MAO ZEDONG, Écrits militaires, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1964. Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Gérard CHALIAND, Guérillas, Du Vietnam à l'Irak, Hachette Littératures, collection Pluriel, 2008. Mao Tse-Toung, L'Herne, Collection Les cahiers de l'Herne, 1972.

 

STRATEGUS

 

Relu le 14 juin 2020

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 08:22

        Dès le début de ses activités politiques, LENINE, prenant à son compte les réflexions de MARX et d'ENGELS, considère les techniques de guérilla en tant que constitutifs d'une guerre révolutionnaire du peuple contre le capitalisme.

Si nous intitulons cet article sous ce titre qui peut paraître restrictif, c'est parce qu'il y a une réelle continuité entre d'une part, les techniques de la petite guerre, théorisées pendant les guerres napoléoniennes, les entreprises de guérilla telles qu'elles sont conçues par MARX et ENGELS, les théories et pratiques de guerre révolutionnaire de LENINE et TROTSKY et les théories et pratiques de la guerre révolutionnaire ou de la guérilla des écoles marxistes chinois ou vietnamiens et des guérilleros d'Amérique Latine et d'Afrique. Ce qui uni ces différents aspects, c'est surtout l'objectif d'instauration d'une autre société, d'une société communiste. Ce qui différencie les différentes théories, ce sont surtout les conditions socio-économiques et politiques différentes où ils s'inscrivent. 

 

             Des écrits de MARX et d'ENGELS, autre autres, LENINE apprend les réalités de la politique de suprématie. Il a conscience comme eux que la guerre n'a pas seulement un caractère militaire, mais aussi diplomatique, psychologique et économique. il pense qu'il existe une relation fondamentale et continue entre la guerre et la révolution, que la guerre peut enfanter la révolution. Dans le cas de la situation russe sous la première guerre mondiale, après les échecs de la révolution de 1905, il s'agit de transformer la guerre impérialiste nationale en une guerre civile qui, non seulement s'étende à toute la Russie, mais franchisse les frontières nationales et précipite une révolution sociale générale. Dans le cours des événements, LENINE se rend bien compte que cela est impossible en Allemagne et qu'il faut effectuer un repli stratégique.

La paix n'est pas une fin en soi, mais est au contraire, comme la guerre, un instrument de politique. C'est la raison pour laquelle, il faut obtenir à tout prix l'arrêt de la guerre avec l'Allemagne, afin de conforter la révolution en Russie. En fait, très vite, 'il est temps d'en finir avec les formules révolutionnaires (car en fait nous n'en avons pas les moyens) et de se mettre à l'ouvrage pour de bon". Le répit espéré ne vient pas puisque la guerre civile russe enchaîne immédiatement la guerre interétatique. C'est que les gouvernements "bourgeois" de l'Europe, au-delà du fait que les Alliés ne pardonnent pas la "traîtrise" (de la dénonciation de l'Alliance), ont bien conscience du caractère révolutionnaire du gouvernement soviétique, et qu'ils entendent mener, comme les stratèges marxiste, une véritable guerre de classe, tout en ne la nommant pas ainsi bien entendu.

        La guerre civile fait office de grande École de guerre pour l'Union Soviétique, une grande École où il n'y a pas véritablement de batailles décisives, où les mouvements de troupes sont difficiles à suivre, et suivent d'ailleurs des logiques différentes suivant les chefs d'armées qui les commandent, où les techniques de guérilla sont utilisées à grande échelle. Léon TROTSKI, le fondateur et l'organisateur de l'Armée Rouge, reconnaît que la guerre civile est une guerre de modèle réduit, vu la taille des armées engagées. TROTSKI (Ma vie, Gallimard, 1953), écrit que "la petite guerre ne différa d'une grande guerre qu'au niveau de l'échelle... Elle fut comme un modèle vivant de la guerre... La petite guerre fut une grande école."

        

      Pierre DABEZIES décrit le schéma des "cinq phases" attribué à TROTSKI, qui explicite bien le phénomène de la lutte prolongée du faible contre le fort. Phénomène de pourrissement de l'adversaire qui permet de lui porter au moment opportun "un coup mortel".

La première phase est essentiellement clandestine, les conspirateurs créant les premiers noyaux actifs d'agitation et de propagande, et agissant de telle sorte que les autorités ennemies, toujours longues à réagir, du fait de leur juridisme, de leur esprit de routine et de leurs rivalités ne prennent conscience que tardivement de l'ampleur du défi.

Au cours de la deuxième phase, le noyautage s'étend, la subversion s'amplifie et déborde au besoin les villes. Des attentats éclatent, des tracts circulent, des grèves frisant l'émeute sont organisées : il s'agit d'intimider la masse, d'impressionner les neutres et d'exciter le pouvoir dans l'espoir d'une répression brutale, que la troisième phase va généraliser. A ce stade, en effet, non seulement des bandes et des maquis s'organisent, mais le terrorisme s'amplifie, propre à créer une complicité populaire devant des réactions militaires souvent peu adaptées. La nuit, le pays rebelle s'anime, fourmillant de cadres, d'agents de renseignement et de propagandistes dont la présence et l'action engagent peu à peu les populations.

Les quatrième et cinquième phases tendront, dans la même ligne, à débloquer l'appareil adverse en combinant les opérations souterraines, les opérations psychologiques et les opérations militaires de telle sorte que le support administratif et humain du vieux régime s'effondre, entrainant pour finir l'armée derrière lui.

Il ne faut pas croire qu'il s'agit là seulement de tactiques et de méthodes seulement propres à la période de la révolution proprement dite. Car même après la création officielle de l'Union Soviétique, lors de la guerre civile, quantité de territoires restent acquis à l'ancien régime, avec des tentatives de réinstauration du régime tsariste dans certains endroits. Les opérations militaires de la période qui s'étire jusqu'au début des années 1930 combinent les techniques de guérilla et les manoeuvres plus classiques, sans batailles décisives. Constamment, c'est plus sur le plan politique (adhésion des masses au nouveau régime, notamment la paysannerie, propagande dans les pays belligérants) que sur le plan militaire que la décision se fait.

       Toutefois, comme Edward Mead EARLE, il faut constater que "Si l'ardeur révolutionnaire des paysans et des ouvriers contribua largement au triomphe final des bolcheviks, la compétence des officiers, sous-officiers, soldats et techniciens venus de l'ancienne armée impériale joua également un rôle considérable. La propagande derrière les lignes des contre-révolutionnaires aida certainement à saper le moral de ceux-ci, mais elle fut sans effet tant que les puissances alliées continuèrent à fournir à Denikine et aux autres du matériel moderne en quantités suffisantes."

Il faut, pour les dirigeants soviétiques, corriger les effets de leur propre propagande antérieure dans les armées tsaristes, afin d'empêcher l'anéantissement des cadres militaires et de les utiliser dans leur entreprise révolutionnaire. Les levées en masse d'ouvriers et de paysans doivent fournir au parti les moyens de combattre la contre-révolution, mais il s'agit de les encadrer avec des officiers dont il faut s'assurer également de la fidélité.

    

        Les bolchevicks "sortirent des dures expériences de la guerre civile avec une conception presque unique du rôle de la guerre dans la société. LENINE, notamment, élabora un système philosophique compliqué sur ce sujet.

L'attitude des classes laborieuses vis-à-vis de la guerre, disait-il, ne peut être catégorique : le pacifisme, la soumission, l'opposition au service militaire, la grève générale contre la mobilisation et autres principes du socialisme d'Europe occidentale sont des démonstrations en elles-mêmes vides de sens. Ce sont le type de guerre en jeu et les objectifs qu'elles se proposent (ici les classes laborieuses) qui doivent déterminer la réaction des peuples." Bien avant son arrivé au pouvoir, LENINE est déjà convaincu que le prolétariat devait utiliser la guerre, défensive et offensive, pour provoquer une révolution sociale.

Sa position devient l'héritage adopté par tous les dirigeants de l'Union Soviétique après lui. Le VIe Congrès mondial de l'Internationale communiste de 1928, sous la domination russe, fait clairement apparaître cela : "La chute du capitalisme est impossible sans violence, c'est-à-dire sans soulèvements armés et sans guerres contre la bourgeoisie. A notre époque des guerres impérialistes et de révolution mondiale, les guerres civiles révolutionnaires de la dictature prolétarienne contre la bourgeoisie, les guerres du prolétariat contre les États bourgeois et le capitalisme mondial, ainsi que les guerres nationales révolutionnaires des peuples opprimés contre l'impérialisme sont inévitables, comme l'a montré Lénine." 

         Si sous STALINE, notamment entre 1933 et 1941, les doctrines militaires soviétiques reviennent aux conceptions classiques d'organisation de l'armée, la défaite soviétique au cours de la Seconde Guerre mondiale réactive l'utilisation des techniques de guérilla de manière complémentaire aux mouvements des armées. Comme l'écrit encore Edward Mead EARLE, les Russes devaient garder l'Armée Rouge intacte, quitte à effectuer des replis tactiques. "Ils devaient éviter l'encerclement dans la mesure du possible : les unités qui ne pourraient y échapper devraient résister jusqu'au bout. Il fallait échanger l'espace contre le temps, autrement dit provoquer une guerre prolongée en obligeant les Allemands à s'enfoncer dans le territoire soviétique sans obtenir de décision. Quant au territoire dont la Wehrmacht s'emparerait, il faudrait le rendre pratiquement inutilisable par une dévastation générale et dangereux par des actions de guérilla ininterrompues. La guerre d'usure et l'extension des fronts qui en résulteraient donneraient à l'Armée Rouge cette grande occasion - pour laquelle elle avait été préparée et endoctrinée depuis la guerre civile - de détruire l'ennemi par l'offensive. Selon la nouvelle conception soviétique, la guerre-éclair survient à la fin de la guerre et non au commencement.

 

     Lors de la révolution de 1905, LENINE (Oeuvres choisies, tome VII, Editions en langues étrangères, Moscou, 1941) signale "six (des) points essentiels ; appelés à devenir le drapeau politique et le programme immédiat de tout gouvernement révolutionnaire, et qui doivent lui acquérir les sympathies du peuple et concentrer toute l'énergie révolutionnaire du peuple sur les besognes les plus urgentes. Ces six points sont :

- L'Assemblée constituante du peuple tout entier ;

- L'armement du peuple ;

- La liberté politique ;

- L'entière liberté aux nationalités opprimées et frustrées de leurs droits ;

- La journée de travail de huit heures ;

- La formation de comités révolutionnaires paysans.(...)

L'armée révolutionnaire et le gouvernement révolutionnaires sont les deux faces d'une même médaille. Ce sont deux institutions également indispensables au succès de l'insurrection et à l'affermissement de ses conquêtes. Ce sont deux mots d'ordre qui doivent nécessairement être formulés et commentés comme les seuls mots d'ordre révolutionnaires conséquents. (...)".

  Dans les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire, LENINE écrit en octobre 1905 qu'elles sont de deux sortes : Il y a les actions militaires indépendances et la direction de la foule.

Dans les Lettres de loin, il écrit, en octobre 1917, que l'insurrection armée "est une forme particulière de la lutte politique ; elle est soumise à des lois particulières, qu'il importe de méditer attentivement. Karl Marx a exprimé cette pensée avec un relief saisissant quand il écrit : Comme la guerre, l'insurrection armée est un art. Voici quelques règles principales que Marx a données à cet art :

- Ne jamais jouer avec l'insurrection et, quand on la commence, être bien pénétré de l'idée qu'il faut marcher jusqu'au bout ;

- Rassembler, à l'endroit décisif, au moment décisif, des forces de beaucoup supérieures à celle de l'ennemi, sinon ce dernier, mieux préparé et mieux organisé, anéantira les insurgés ;

- L'insurrection une fois commencée, il faut agir avec la plus grandes décision et passer absolument, coûte que coûte, à l'offensive. "La défensive est la mort de l'insurrection armée" ;

- Il faut s'efforcer de prendre l'ennemi au dépourvu, de saisir le moment où ses troupes sont dispersées ;

- Il faut remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on peut dire : à chaque heure, quand il s'agit d'une ville), en gardant à tout pris l'avantage moral ;

 Marx a résumé les enseignements de toutes les révolutions sur l'insurrection armée en citant le mot de "Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire que l'histoire ait connu : de l'audace, de l'audace, toujours de l'audace." (LENINE, Oeuvres choisies, Tome II, Editions en langue étrangère, Moscou, 1941).

 

Edward Mead EARLE, article LENINE, TROTSKI, STALINE : La guerre selon les Soviétiques dans Les maîtres de la stratégies, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982. Anthologie Mondiale de la Stratégie, LENINE, extraits : La révolution de 1905, Les tâches des détachements de l'armée révolutionnaire (octobre 1905), Lettres de loin (octobre 1917). (On consultera les Oeuvres choisies, notamment les tomes II, VII et VIII), TROTSKI, extraits : L'organisation de l'armée rouge (Ma vie, chapitres XXXIII, XXXIV et XXXVI, Gallimard, 1953). Pierre DABEZIES, article Guerre révolutionnaire, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 16 juin 2020

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 16:39

            La théorie marxiste est entièrement tournée vers l'action, aussi ses différentes conceptions de la guérilla, à commencer par celles de Karl MARX et de Friedrich ENGELS, sont toujours tournées vers une transformation de la société en vue de l'instauration du communisme.

Il ne s'agit plus de petite guerre ou d'adaptation à grande échelle de celle-ci, mais de l'intégrer dans un ensemble plus vaste qui comprend également - et surtout parfois - des aspects économiques et sociaux. Aussi pourrait-on s'attendre, dans les exposés du marxisme, à voir les aspects stratégiques - au sens de la guerre des classes - être abordés en même temps que ces deux derniers. Or, comme Sigmund NEUMANN (1924-1962), politologue américain auteur de Permanent Revolution, nous constatons que la littérature sur le marxisme a négligé terriblement cet aspect crucial de leur enseignement. Cet auteur l'explique par la dispersion de l'immense quantité de matériaux relatifs aux problèmes stratégiques et qu'il n'y a pas de pendant militaire du Capital. Il considère d'ailleurs les fondateurs du marxisme comme les pères de la guerre totale moderne, sans doute avec quelque exagération.

En tout cas, Karl MARX et surtout Friedrich ENGELS, dont la réputation journalistique des affaires militaires était grande aux États-Unis, n'ignorait pas la découverte selon laquelle la guerre moderne est de quadruple nature - diplomatique, économique, psychologique et seulement en dernier ressort militaire. Le vocabulaire militant, voire guerrier, utilisé par les deux fondateurs du marxisme n'est pas un simple jeu de métaphores. Profondément, ils considèrent dans leurs écrits que leur époque est bel et bien une époque de guerre sociale. Ceux-ci ont eu une grande influence par la suite sur la stratégie de la Révolution russe.

              

Trois périodes dans le développement de la pensée militaire

           Sigmund NEUMANN distingue trois périodes dans le développement de leur pensée militaire commune, même si c'est plutôt Friedrich ENGELS qui est le spécialiste de cet aspect.

- Première période  

   Partant de leur analyse des Tactiques de la guerre civile de 1848 et des leçons qu'ils en tirent sur l'état des forces militaires des grandes puissances de 1850-1860, ils viennent peu à peu à une recherche originale sur la nature et les principes généraux de l'État révolutionnaire. Si les mouvements de 1848 connaissent une défaite complète, du moins de leur point de vue, l'étude précise des insurrections et de leurs leçons constituent le point de départ de leur pensée stratégique. On trouve leur analyse tant dans des recueils d'articles (parus dans la presse américaine - au New York Tribune notamment dont une partie est réunie sous le titre Allemagne : Révolution et Contre-révolution en 1851-1852 -, que dans des brochures (Le Manifeste communiste) ou dans des livres (Des luttes de classes en France, 1848-1850). L'absence de crise économique montre que le moment de la révolution n'était pas venu, et ils ne cessent de guetter dans tes événements économiques et financiers les signes précisément d'une telle crise globale qui rend révolutionnaire la situation des ouvriers.

Pendant leur exil à Londres, les deux hommes font abstraction des situations locales pour aborder la situation internationale dans son ensemble. La paysannerie, comme alliée ou force motrice éventuelle dans la révolution sociale future, occupe une grande partie de leurs analyses. Ils spéculent sur une possible révolution russe, où cette paysannerie possède un poids important. "Une ligne directe relie cette prise de conscience, écrit Sigmund NEUMANN, au soulèvement soviétique de 1917. Les armées, recrutées essentiellement dans la paysannerie, avaient partout vaincu les révolutions de 1848 : l'alliance avec les paysans révolutionnaires sauva la guerre civile russe. Ce fut la leçon de la révolution victorieuse et de ses pionniers intellectuels."

 

- Deuxième période

     Au début des années 1850, la stratégie marxiste atteint sa seconde étape. Alors que longtemps c'est sur la France qu'ils fondaient leurs espoirs, ils analysent la guerre de Crimée qui les prend au dépourvu, car ils en espéraient un temps mûr pour la révolution. Leur analyse minutieuse des armées belligérantes persuade vite Friedrich ENGELS de la supériorité des nations alliées (Grande Bretagne et France contre la Russie), et de l'importance des sièges et des fortifications en tant que points de fixation des concentrations de troupes. Les problèmes de logistique dans ce pays des grands espaces semblent insurmontables, et cette guerre tourne vite court. C'est la fin "prématurée" de cette guerre en 1856 qui brise leurs espoirs de voir se produire des soulèvements révolutionnaires plus importants.

Du coup, c'est plutôt le bonapartisme et le panslavisme qui deviennent les thèmes majeurs des considérations stratégiques d'ENGELS. Il analyse des ambitions napoléoniennes dans deux excellentes brochures, inconnues de beaucoup d'ailleurs maintenant : Le et le Rhin (1859) et La Savoie, Nice et le Rhin (1860). On y trouve dans l'une des considérations détaillées sur la non-nécessité du contrôle de la vallée du pour la frontière méridionale de l'Allemagne (il met en garde contre les projets de Grande Allemagne) et dans l'autre l'analyse des possibilités stratégiques d'une campagne occidentale pour la France, laquelle pouvait très bien selon lui abandonner sa revendication traditionnelle de la rive gauche du Rhin. Le vrai danger pour la France est en fait sa frontière avec la Belgique, dont la neutralité est fragile. Il publie pendant la guerre franco-allemande de 1870 une série d'articles (dans Pall Mall Gazette de Londres) dans lequel il évoque dans le détail le retournement soudain vers la frontière belge de l'armée prussienne. Il est le seul observateur européen à prévoir la défaite française à Sedan. Dans La Savoie, Nice et le Rhin, décidément riche brochure, il évoque un tout autre élément de la stratégie militaire qui aura plus tard une importance capitale dans les deux Guerres mondiales : le spectre d'une guerre sur deux fronts que l'Allemagne devrait affronter, en cas d'alliance franco-russe. Pour lui, la Russie demeurait, avec son régime le plus autocrate d'Europe, la principale menace pour la liberté européenne, quoiqu'il ait nourri en même temps des espoirs pour de nouveaux alliés de la Révolution. Sigmund NEUMANN met l'accent sur une des erreurs d'appréciation d'Engels à propos de la Prusse, dont il évalue mal la situation et il ne peut que prendre acte de sa puissance au moment de la guerre contre la France. Alors, du coup, ce n'est plus Napoléon III qui est le danger principal, mais Bismark, comme acteur principal de l'unification allemande.

       Pendant la guerre de Sécession, il est l'un des seuls observateurs militaires à penser qu'il s'agit "d'un drame sans pareil dans les annales de l'histoire militaire. Pour lui, c'est une guerre révolutionnaire non seulement parce qu'elle utilise le chemin de fer et les cuirassés sur une vaste échelle stratégique, mais aussi parce que le Nord a décrété la fin de l'esclavage. Dans la Préface au Capital paru en 1867, Karl MARX écrit : "De même qu'au XVIIIe siècle la guerre d'Indépendance américaine sonna l'alarme pour la bourgeoisie européenne, de même au XIXe siècle la guerre de Sécession a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne."

     Tout ce développement nous montre que, loin de se réduire à des analyses de situations locales, des luttes politiques locales, ce que pourrait laisser comprendre certains écrits vivement polémiques sur des politiques intérieures précises, dont nous avons depuis longtemps perdu le fil, le travail stratégique des deux fondateurs stratégiques pendant de longues années a toujours eu une grande hauteur : la situation internationale, qui détermine bien des choses, y compris la possibilité de révolutions, constitue leur principal axe politique et militant. La grandeur de la vision dialectique de MARX et d'ENGELS se voit toujours mit à dure épreuve, mais ils ont pris le temps d'observer l'évolution spécifique des classes et des nations dans le large contexte européen et de développer leur propre stratégie révolutionnaire sur la base d'"une étude de l'état objectif du progrès social", assez loin d'ailleurs de leurs rivaux au sein du mouvement socialiste souvent pris par leur enthousiasme idéologique.

 

- Troisième période

     C'est ce qui leur permet d'envisager, dans cette troisième période, même de manière fragmentaire, une stratégie de l'État révolutionnaire. La politique militaire d'ENGELS se fonde sur la doctrine de l'armée démocratique, de la nation armée, et sur la certitude se réalisation progressive. Cette opinion, déjà exprimée dans La question militaire et la classe ouvrière allemande en 1865, devient son principe directeur pendant les trente ans qui suivent.

Dans des études plus anciennes (dans le New American Encyclopedia, publié en 1860-1862), MARX et ENGELS avaient déjà insisté sur les conditions préalables et les fondements sociaux de l'organisation militaire, dans le passé comme dans le présent. En 1891, ENGELS écrit que "contrairement aux apparences, le service militaire obligatoire surpasse le suffrage universel en tant qu'agent démocratique. La force réelle de la social-démocratie allemande ne réside pas dans le nombre de ses électeurs mais dans ses soldats. (...) En 1900, l'armée, naguère la plus prussienne, l'élément le plus réactionnaire du pays, sera socialiste dans sa majorité, et cela est aussi inexorable que le destin." Bien entendu, ils se trompent sur le pouvoir de résistance et la dynamique interne des institutions en place, mais cette conviction s'accorde sur une jonction finale entre la démocratie et l'État socialiste. 

Comme beaucoup d'intellectuels de tous bords, les deux fondateurs du marxisme sont sensibles aux menaces de guerre généralisée, et cela se voit notamment après 1890. Dans une série d'articles intitulée L'Europe peut-elle désarmer? (1893), ENGELS suggère comme moyen d'empêcher la guerre "la diminution progressive de la durée du service militaire par un accord international."  Il n'abandonne pas la perspective de la Révolution, mais estime que, pour de futurs insurgés, la situation a empiré : l'officier a appris la contre-insurrection, les villes ont subi des transformations qui facilitent les mouvements de troupes. Le temps n'est plus aux révolutions menées par de petites minorités à la tête de masses inconscientes. Pour transformer complètement l'organisation sociale, il faut la participation active des masses elles-mêmes. La conquête légale de l'État devient à l'ordre du jour, notamment par la conquête légale de son bras armé. Jean JAURÈS, un de ses disciples, dans son Armée Nouvelle, fonde ses espoirs également de ce côté-là.

 

    La position systématique des deux fondateur du marxisme est de considérer que les tactiques révolutionnaires ne peuvent s'envisager que dans le cadre d'une situation internationale, sociale et économique de crise du capitalisme favorable à la Révolution. Sans cela, et ils tirent ainsi les leçons des insurrections de 1848, la classe ouvrière se fait écraser par les forces de répression. Dans une situation où le capitalisme accumule les succès, il faut s'attacher aux conditions, notamment à l'intérieur même des forces de répression, qui permettront la victoire de la Révolution. 

 

La Commune de Paris

      Pour le philosophe Jean-François CORALLO, la Commune de Paris de 1871, conforte cette position. Elle "donne à la fois un exemple de la manière dont Marx réagissait à l'actualité immédiate, et l'exemple d'un remaniement théorique important dans la théorie marxiste." Il prend pour l'illustrer, le résumé par LENINE dans une préface de 1907 aux Lettres à Kugelmann, de la façon dont MARX a vécu les événements de la Commune de Paris : "Marx disait en septembre 1870 que l'insurrection serait une folie : en avril 1871, lorsqu'il vit un mouvement populaire de masse, il le suivit avec l'attention extrême d'un homme qui participe à de grands événements marquant un progrès du mouvement révolutionnaire historique mondial". Si MARX critique la stratégie des Communards au pouvoir, il soutien inconditionnellement le mouvement, même contre ses amis.

   La Commune marque en fait l'histoire du marxisme par les leçons qu'en tirent MARX et ENGELS : elles orientent le sens de la théorie marxiste de l'État. La Commune met en évidence, pour eux, trois tâches que doit accomplir toute révolution populaire :

- "La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de le faire fonctionner pour son propre compte" (Préface au Manifeste Communiste de 1872). Il ne faut pas seulement "faire changer de main l'appareil bureaucratico-militaire, mais le briser" ;

- Il faut construire un nouvel État qui soit "essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière" et qui soit défini par une limitation de la démocratie représentative au profit du contrôle ouvrier : "La Commune fut composée de conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois (...) Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à un autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société" ;

- Construire un État qui soit encore capable, comme tout État, de s'acquitter de fonctions répressives. Le grand échec de la Commune de Paris fut de ne l'avoir pas fait, et MARX écrit le 12 avril 1871 : "s'ils succombent, ce sera uniquement pour avoir été "trop gentils". Il eût fallu marcher toute de suite sur Versailles (...). Deuxième faute : le Comité central résilia ses pouvoirs trop tôt pour faire place à la Commune. Encore un souci excessif d'honnêteté." 

    Jean-François CORALLO estime que la Commune de Paris fut une révolution qui a buté sur un problème crucial et du coup l'a mis pour la première fois en lumière : construire un type d'État nouveau qui, en un sens, ne soit plus un État, et qui, en un autre sens, en reste un. C'est toute une réflexion sur la dictature du prolétariat, indissociable en définitive de ses moyens de répression.

 

Jean-François CORALLO, article Commune de Paris, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999. Sigmund NEUMANN, article Engels et Marx : concepts militaires des socialistes révolutionnaires, dans Les Maîtres de la stratégie, Sous la direction d'Edward Mead EARLE, Flammarion, collection Champs, 1980.

   Pour une étude de fond des positions de MARX et d'ENGELS, nous conseillons tout particulièrement, outre les titres déjà évoqués : Karl MARX : La guerre civile en France (1871), Les luttes de classe en France, 1848-1850 ; MARX/ENGELS, Manifeste du Parti Communiste et La Commune de 71, réédité par Union Générale d'Éditions en 1971 ; LENINE, La Commune de Paris, 1962. Par ailleurs, dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, de Gérard CHALIAND (Robert Laffont, 1990), on peut trouver des extraits d'écrits de Friedrich ENGELS : extraits de l'article paru dans Pall Mall Gazette, en décembre 1870 et février 1871 : La guerre franco-prussienne et La situation en France au point de vue militaire.

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 juin 2020

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 15:26

          Plus que tout autre forme de guerre, la guérilla possède un caractère politique immédiat ; en effet, soit elle résulte de la condensation du mécontentement local et/ou de la fusion d'organisations politiques autochtones armées ou non, ou bien que, implantée à partir de l'extérieur, elle cherche à provoquer cette condensation et cette fusion autour d'elle, la guérilla ne peut dépasser un seuil d'activité assez bas que si elle jouit de la complicité d'abord, puis du soutien et finalement de la participation active des populations parmi lesquelles le partisan doit vivre "comme un poisson dans l'eau" (pour reprendre une expression de Mao ZEDONG) (Jorge CASTANEDA). 

      Quand elle prend l'ampleur d'une guerre, la guérilla est donc toujours une guerre populaire, bien que ce fait ne préjuge pas de son signe politique global : aussi ancienne que les formes les plus anciennes de la guerre et tout aussi répandue, elle a, de tous temps et en tous lieux, été utilisée par des mouvements populaires de signes contraires : aussi bien que par les Chouans et par les Christeros (Mexique), autant aussi par les Espagnols opposés à l'importation des valeurs révolutionnaires, forces authentiquement populaires, mais également contre-révolutionnaires dans leur contexte global, que par les patriotes et les révolutionnaires des cinq continents. 

        Tant les stratégistes occidentaux que les stratèges des pays dits socialistes s'accordent généralement à voir dans la généralisation des mouvements guérilleros après la deuxième guerre mondiale l'expression des luttes de libération nationale, mais également, à partir de 1965, si l'on suit toujours Jorge CASTANEDA, une tentative pour contourner la coexistence pacifique - tournant à partir duquel, la guérilla deviendra de plus en plus la stratégie privilégiée des forces anti-impérialistes et socialisantes en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Cette stratégie, qui s'étaie sur une conception inédite de la révolution mondiale, affirme le primat révolutionnaire des pays pauvres en élevant la stratégie typique à la guérilla - de l'encerclement des villes par les campagnes - au niveau d'une vision de l'Histoire.

A la lutte du "CHE GUEVARA" qui se propose d'étendre une guérilla à l'échelle continentale fait écho la thèse de LIN PIAO qui assimile les pays pauvres aux campagnes des puissances impérialistes et préconise l'encerclement de ces dernières par les révolutions réalisées dans les premiers. Aussi, cette lutte menée au plus près du peuple s'accompagnera-t-elle de plus en plus d'une dimension internationale : intense activité diplomatique d'une part, et, d'autre part, essais de coordonner les luttes continentales et mondiales, avec pour point culminant, resté pour l'essentiel sans effet réel (autre qu'idéologique dans les pays capitalistes occidentaux), la Conférence tricontinentale de La Havane (décembre 1964-janvier 1965), qui réunissait les représentants des mouvements révolutionnaires des trois continents (Afrique, Asie, Amérique Latine), qui avaient vu des mouvements guérilleros se développer de façon importante et remporter des succès.

Cette stratégie reflète un trait fondamental : elle a été victorieuse dans les formations sociales  dont le caractère distinctif semble être plus que tout autre (misère des masses, population essentiellement rurale, faiblesse relative de la classe ouvrière et de ses organisations) une situation d'oppression nationale provoquée soit par un pays étranger soit par cette combinaison d'une dictature locale associée aux puissances impérialistes, qui peut marquer les premières phases d'un pays nouvellement indépendant et qui semble relativement consolidée dans certaines régions du globe et notamment en Amérique centrale (par exemple au Nicaragua) et aux Caraïbes.

      Lutte de longue haleine, qui exige des populations impliquées des sacrifices importants, la guérilla n'est politiquement viable que lorsque, selon l'expression d'un de ses représentants les plus éminents - le commandant GUEVARA -, "toutes les voies légales ont été épuisées", et cela même si, comme il le fait lui-même très justement remarquer, une des tâches essentielles de la guérilla consiste à rendre cet état des choses évident aux yeux de tous. Une fois implantée, la guérilla cherche à élargir son territoire et à en conquérir d'autres. Ainsi, dès avant la victoire, elle installe un pouvoir nouveau à l'intérieur des zones libérées ou, quand cela n'est pas possible, crée un réseau diffus de pouvoirs populaires qui tend à se substituer à celui de l'État qu'elle combat. Cela veut dire non seulement, contrôler en partie un certain territoire et son infrastructure économique, mais aussi organiser une vraie vie collective, comme aux Chiapas, avec écoles, hôpitaux et maisons du peuple. 

      Car deux issues sont possibles : soit la guérilla - quitte à transformer ses effectifs en "armée régulière" - recherche la victoire militaire par la destruction des forces armées ennemies, dans une logique toute clausewitzienne, soit misant sur l'usure militaire et l'isolement politique de l'adversaire, elle tente de l'obliger à rechercher une solution politique négociée. Dans les deux cas, l'objectif reste le même : la conquête du pouvoir d'État. Lutte essentiellement politique, c'est la politique qui est au coeur de ses succès comme de ses échecs et non pas tel ou tel facteur militaire - la réussite éclatante des partisans vietnamiens en témoigne.

                        

        La guérilla anti-impérialiste et socialisante connaît deux variantes :

- MAO ZEDONG, premier théoricien moderne de la guérilla, maintient le primat du parti (le parti communiste aux fusils) dont la théorie marxiste-léniniste garantit le caractère de classe du mouvement. Pour les communistes chinois, la guérilla constitue un complètement permanent en même temps que la source de recrutement d'une armée régulière et les guérilleros vietnamiens auront une large autonomie (MAO ZEDONG, Écrits militaires, Pékin, 1964 ; VO NGUYEN GIAP, Guerre du peuple, armée du peuple, Paris, 1966) ;

- Pour les théoriciens et praticiens cubains, la distinction entre le commandement militaire et le commandement politique doit être abolie. La guérilla elle-même est une organisation politique qui emprunte une stratégie armée dont elle reste, à tous moments, le noyau immergé au centre des luttes. Seule une liaison étroite avec les masses assure le caractère révolutionnaire du combat ; c'est donc à elle que doit revenir le commandement. (Fidel CASTRO, Oeuvres, Maspéro ; E. CHE GUEVARA, Oeuvres, Maspéro ; Régis DEBRAY, La critique des armes, Seuil, 1974 et Révolution dans la Révolution, Maspéro, 1967)

 

         Hervé COUTEAU-BEGARIE se concentre, tout comme Jorge CASTANEDA, sur les dernières périodes de la théorie et de la pratique marxistes de la guérilla et passe très rapidement sur les réflexions des fondateurs du marxisme eux-mêmes, MARX et ENGELS, comme sur celles de LENINE, de TROTSKY et de STALINE, sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Il est vrai que la figure du partisan prend une nouvelle dimension lors des guerres de décolonisation après la Seconde Guerre Mondiale. La dimension idéologique, déjà présente pendant cette dernière guerre dans les pays occupés (en France comme en Yougoslavie ou en Grèce). Nous passons réellement de la guérilla à la guerre révolutionnaire, théorisée et mise en pratique par MAO ZEDONG et le général GIAP. 

      MAO ZEDONG construit la théorie de la stratégie de guerre prolongée articulée en trois phases : défense stratégique, équilibre des forces, offensive stratégique. Le général GIAP plaide pour une "triple synthèse" : adaptation au terrain, adaptation au climat et adaptation aux hommes. Ceci pour "attaquer les points faibles avant les points forts. Encercler l'ensemble, passer à l'action sur des points sélectionnés. Attaquer d'abord la ligne extérieure, ouvrir une brèche et percer en profondeur." 

     Après eux, un grand nombre d'auteurs marxistes s'emploient à théoriser l'insurrection et la guerre révolutionnaire sous toutes ses formes (LIN PIAO, CHE GUEVARA, Kwame NKRUMAH...) y compris la guérilla urbaine (Carlos MARIGHELLA, URBANO...), suscitant en retour, mais avec un retard considérable et décisif, une non moins abondante littérature sur la contre-insurrection (général Frank KITSON, colonel Roger TRINQUIER, John MCGUEN... ). Vu la difficulté des armées coloniales de réellement s'adapter aux stratégies de guérilla, ces dernières font la preuve de leur efficacité en Chine et en Indochine (sous le protectorat français comme sous l'intervention américaine...). Ces stratégies peuvent être mises aussi en échec comme en Grèce et en Malaisie, par absence de soutien populaire dans un cas et par habileté politique et militaire de l'ennemi dans l'autre.

        La guerre révolutionnaire peut donc remporter de grands succès si elle conjugue quatre conditions :

- tirer parti du terrain. La guerre révolutionnaire a obtenu ses plus grands succès dans des régions de montagne ou de forêts denses qui se prêtent très mal à l'exercice du modèle occidental de la guerre ;

- établir une osmose entre les combattants et la population. Sans soutien de celle-ci, ou au moins sa neutralité bienveillante, un maquis ne peut se maintenir longtemps ;

- disposer du soutien d'une tierce puissance, qui lui assure une résonance politique, par la mise en accusation de l'adversaire dans les enceintes internationales, le lancement de campagnes de propagandes et, chose essentielle, qui lui apporte un soutien logistique, en lui livrant des armes et de l'argent, en hébergeant une représentation politique, des camps d'entrainement... Faute de quoi, on l'a vu après l'effondrement de l'Union Soviétique et le désengagement progressif de la Chine communiste, les partisans doivent rechercher d'autres ressources et d'autres alliés. Souvent, le marché de la drogue et l'alliance avec des bandes armées dépourvues d'impératifs politiques ou idéologiques peuvent seuls les soutenir...

- avoir une idéologie forte, seule capable de mobiliser les masses et de les encadrer pour qu'elles ne retombent pas dans la simple révolte populaire.

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002. Jorge CASTANEDA, article Guérilla, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999. 

 

STRATEGUS

 

Relu le 20 juin 2020

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 14:38

         C'est surtout depuis le XVIIIe, plus précisément dans la foulée des guerres de la République française et de l'Empire français que les études sur la petite guerre reprennent après une longue éclipse (ce qui ne veut pas dire qu'elle s'était arrêtée d'exister).

Bernard PESCHOT (La notion de petite guerre en France (XVIIIe siècle), Les Cahiers de Montpellier, n°28, 1983) rend compte qu'en ce siècle, on discute de petite guerre et de guerre de partisans, sans que ces deux notions soient clairement distinguées : la petite guerre recouvre plutôt l'emploi autonome de petits détachements, tandis que la guerre des partisans "désigne, à la fois, les méthodes de combat des soldats détachés dans des partis de guerre qui courent la campagne en avant des armées, et les formes spéciales des guerres civiles dans lesquelles la population est impliquée. Le partisan d'Ancien Régime est donc, suivant le cas, le franc-tireur incorporé aux troupes régulières ou le maquisard sans formation militaire." Cette forme de guerre, selon Bernard PESCHOT, à la croisée de deux "écoles" :

- la tradition cavalière héritière des fronts orientaux européens ;

- l'expérience montagnarde issue des combats contre des partisans civils."

 

       Le chevalier Jean-Charles de FOLARD (1669-1752) commence sa carrière d'écrivain avec un essai sur L'art des partis à la guerre, non publié. Le chevalier de LA CROIX publie un Traité de la petite guerre pour les compagnies franches (1752). Le capitaine LE ROY DE GRAND MAISON (1715-1801)  publie en 1756, un gros livre intitulé La Petite guerre ou traité des troupes légères en campagne, premier ouvrage à connaître une large et durable diffusion. A sa suite, plusieurs ouvrages traitent des même thèmes, comme le comte de la ROCHE en 1770 (Essai sur la petit guerre) dans lequel il tente de dégager des principes. Si la production s'arrête en France dans les années 1790, elle se poursuit dans d'autres pays, en Allemagne notamment, marquée par les campagnes napoléoniennes.

CLAUSEWITZ professe un cours sur la petite guerre en 1810 et intègre les leçons de la guérilla dans son De la guerre. 

Le général Guillaume Philibert DUHESNE (1766-1815) tire les enseignement de la "révolution tactique" des années 1790, dès 1814, dans un Essai historique sur l'infanterie légère qui sera réédité pendant un demi-siècle.

Jean-Frédéric-Auguste LE MIERE DE CORVEY (1770-1832), qui a participé aux guerres de Vendée et d'Espagne, est le premier, dans Des partisans et des corps irréguliers (1823) à ne pas faire de la guérilla un accessoire de la grande guerre et à proclamer que "le but principal de ce genre de guerre est d'obtenir la destruction insensible de l'ennemi". Le partisan doit avoir trois qualités, être sobre, bien marcher et savoir tirer un coup de fusil, leçon que retiennent bien ensuite de nombreux guérilleros modernes.

           Le général russe Denis DAVIDOFF (1784-1839), qui a commandé un corps de cosaques durant la campagne contre Napoléon de 1812, tire de son expérience un Essai sur la guerre des partisans écrit en 1821, dans un grand effort de théorisation. Il lie le développement de la guerre des partisans à l'augmentation des effectifs des armées qui a "introduit dans l'art militaire l'obligation d'entretenir une ligne non interrompue entre l'armée agissante et le point central de ses ressources et approvisionnements". La guerre des partisans consiste à "occuper tout l'espace qui sépare l'ennemi de sa base d'opérations, couper toutes ses lignes de communication, anéantir tous les détachements et convois qui cherchent à le rejoindre, le livrer aux coups de l'ennemi sans vivres, sans cartouches, et lui barrer en même temps le chemin de la retraite". Il se propose d'établir les "principes fondamentaux sur la manière de diriger un parti" qui "ne se trouvent encore nulle part." Son système, fondé sur une base d'opérations, de ravitaillement et de bataille, rappelle fortement celui de JOMINI. Même certains écrits de révolutionnaires marxistes y font référence.

                  La Suisse, avec sa tradition de milices, n'est pas restée indifférente à la guérilla. Citons, entre autres, Aymon de GINGINS-LA-SARRAZ (la guerre défensive en suisse, 1860 et Les partisans et la défense de la Suisse, 1861). Il prône une défense populaire, mais en demandant que l'envahisseur respecte les lois de la guerre qui protègent les populations civiles. Mais il passe pour un original dans son propre pays.

 

           Toutes ces réflexions n'en restent pas au niveau théorique sans application pratique. En France, l'ordonnance de 1823 sur le service des armées en campagne, rédigée par des officiers dont certains avaient participé à la guerre d'Espagne, comporte de nombreux article relatifs à la mise en oeuvre des partisans et aux moyens de les combattre. Mais la charge subversive de cette forme de guerre va entraîner son élimination progressive, sous l'effet combiné de la suspicion du pouvoir politique (royaliste) et du mépris des militaires (corporatisme). (Hervé COUTEAU-BEGARIE)

 

           Ce sont surtout ensuite des auteurs italiens, impressionnés par l'exemple espagnol, qui considèrent la guérilla comme une stratégie utile pour la réalisation de l'unité italienne. Le comte Cesare BALBO (1789-1853) publie en 1821 Della Guerra di Parteggiani, dans une une revue napolitaine. Il se prononce pour la guerre des partisans. En écho, le général napolitain Guglielmo PEPE 1783-1855) publie en 1833, un Mémoire sur les moyens qui peuvent conduire à l'indépendance italienne, et en 1836, L'italia militare e la guerra di sollevazione. Il insiste sur le soutien que les bandes de partisans peuvent apporter à l'armée régulière. De même, Carlo Bianco di Saint JORIOZ (1795-1843) écrit en exil à Malte en 1830, le volumineux Della guerra nazionale d'insurrezione per bande qui inspire l'action militaire de MAZZINI. En relation avec les Italiens, d'autres insurgés, polonais, rédigent de semblables essais. Tant dans le camp des partisans que dans le camp de leurs adversaires officiers, prolifèrent les écrits, tous mettant en avant la valeur certaine des actions de guérillas, avant souvent, que les organismes officiels, lesdites guérillas passées et réprimées, mettent ces écrits à l'index. Mais, à l'inverse, Hervé COUTEAU-BEGARIE s'étonne de l'extrême rareté des écrits sur la lutte anti-guérilla.

 

            Pour la période 1870-1939, l'auteur du copieux Traité de stratégie estime que les guérillas retournent à la marginalité, en tant que tel sur le plan littéraire. Citons comme lui tout de même certains auteurs qui y voient un élément important sur le plan stratégique :

- Anne-Albert DEVAUREIX, De la guerre de partisans, son passé, son avenir, 1881;

- V. CHARETON, Les corps francs dans la guerre moderne. Les moyens à leur opposer, 1900 ;

- Thomas Miller MAGUIRE, Small war, 1899 et Guerilla or Partisan Warfare, 1904 ;

- Charles Edward CALLWELL (1859-1928), avec sa référence historique majeure, Small wars, 1896. Dans cet ouvrage, il y énonce la loi, souvent reprise ensuite, de supériorité tactique et d'infériorité stratégique des armées régulières face à des combattants irréguliers plus mobiles, qui n'ont pas à se soucier de leurs communications. (Petites guerres, ISC-Economica, Bibliothèque stratégique, 1998).

- T. E. LAWRENCE (1888-1935), acteur de la révolte arabe contre les Turcs, Les sept piliers de la sagesse, plusieurs fois remanié (1919-1926).

 

       Mais c'est surtout l'école marxiste ou marxiste-léniniste qui produit les analyses les plus prolifiques sur les guérilla.

A noter que les positions d'origine de nombreuses des réflexions de ces auteurs se situent de manière globale à l'opposé de nombreux autres précédemment cités. La guérilla est souvent, au début, menée contre une armée régulière en l'absence d'appui ou de soutien à une armée du camp des révoltés. MARX et ENGELS, bon connaisseurs de problématiques militaires sont convaincus que à l'image de la bourgeoisie qui a créé, avec la nation armée, son propre mode de combat, l'émancipation du prolétariat trouvera sa propre expression en ce domaine. Levée en masse et guérilla, explique Karl MARX, sont les méthodes par lesquelles une force relativement faible résistera aux coups d'une armée plus forte et mieux préparée. LENINE et TROTSKI reprennent leurs analyses et donnent aux facteurs idéologiques et populaires une part majeure, en insistant sur les conditions préparatoires, à travers le parti, aux opérations militaires. Si l'historiographie soviétique suit les mêmes idées jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, nourries de la guerre civile russe d'ailleurs entre les Blancs et les Rouges, une rupture nette intervient en 1941, lorsque STALINE revient à des conceptions plus classiques, tout en n'abandonnant pas la guerre des partisans.

      Les réflexions au sein de l'Armée populaire yougoslave, dans un pays qui s'est libéré en grande partie grâce à des actions de guérillas, demeure marquée par cette expérience, qui transparait dans le thème de la défense populaire généralisée, malgré un retour là aussi à des conceptions plus classiques.

        La synthèse entre guérilla et actions militaires régulières est surtout effectuée par l'école chinoise, dans le concept de guerre révolutionnaire. MAO ZEDONG voit dans le prolétariat industriel la force dirigeante révolutionnaire, qui met en oeuvre, à partir d'une infrastructure clandestine, une guérilla moderne, union intime entre le peuple et l'armée.

         Partant de l'expérience chinoise, les stratèges marxistes vietnamiens - HO CHI MINH, PHAN VAN DONG et VO GNUYEN GIAP, développent méthodiquement les éléments d'une résistance, puis d'une défense populaire. 

         Dans le même schéma, le FLM algérien entreprend une lutte de libération nationale contre la France, en alliant terrorisme sélectif et opérations militaires complexes.

     Les expériences cubaine, malaise, somalienne, nicaraguayenne, colombienne... constituent autant de modèles ou de variantes sur le thème de l'organisation systématique d'une guérilla. Sans oublier bien entendu la figure emblématique de CHE GUEVARA (1928-1967), dont l'action après son expérience cubaine eut bien plus d'effets idéologiques (notamment en Occident) que pratiques en Amérique Latine.

 

      La multiplication des conflits de basses intensités multiplie les situations où la guérilla est largement employée, sans que l'on distingue souvent les objectifs véritables de leurs acteurs.

Le soutien de certaines populations en leur faveur ne sont pas le gage forcément du caractère véritablement populaire (en terme d'objectifs) de leur lutte... La phraséologie idéologique n'éclaircit pas la situation, tant le camouflage devient une seconde nature. En Afghanistan et dans de nombreux pays d'Afrique, des actions de guérillas sont menées par souvent tous les camps en présence. Une certaine théorisation de l'ensemble des guérillas est menée par différents auteurs, notamment de géopolitique, tel Gérard CHALIAND. Il semble que nous soyons entrés dans une période d'analyse plus que dans une période d'instrumentalisation de l'expérience de la guérilla, excepté sans doute d'un tout autre phénomène, de l'organisation de forces de maintien de l'ordre en prévision de guérilla urbaine. L'absence de réflexions de l'institution militaire en général sur la guérilla depuis le XVIIIe siècle l'a conduite à de nombreux mécomptes dans les colonies de l'Occident. Il semble que de nombreuses institutions policières ne veulent pas commettre la même erreur, dans de nombreux pays, tant en Orient qu'en Occident.

 

Petite guerre

   Avant la dénomination de guérilla, c'est le terme de petite guerre qui est utilisé aux XVIIIe et XIXe siècles pour désigner le type de combat mené par les partisans et les corps d'irréguliers. Dans la littérature, en plein développement des cadres étatiques de la chose militaire, ce terme entre bien dans une certaine dévalorisation de la guérilla, par rapport à l'utilisation d'une force organisée, disciplinée, aux ordres d'une autorité centrale qui doit disposer de la violence armée de manière inconditionnelle. La doctrine même de la petite guerre puise ses sources dans les manuels de stratégie classiques, comme le Stratagematicon de Jules FRONTIN, et aussi dans une pratique - très critiquée par les officiers supérieurs qui se targuent d'honneur - qui se développe - contre leurs troupes - au XVIIe siècle, tout particulièrement pendant la guerre de Trente Ans.

   La petite guerre est en fait une forme de ce que l'on appelle communément la stratégie, ou approche, indirecte. Sous des aspects divers, la petite guerre existe depuis toujours. Sa pratique est rare au Moyen Age occidental, à quelques exceptions près, comme celle de Bertrand DU GUESCLIN, qui appliqua une tactique de harcèlement face aux Anglais pendant la guerre de Cent Ans. Jean-Charles FOLARD, auteur de L'Art des partis en guerre, et Maurice de SAXE figurent parmi les premiers stratèges occidentaux de grande renommée à s'intéresser de manière systématique au phénomène de la petite guerre. La période qui précède la percée napoléonienne, et celle qui la suit, voient une véritable explosion de textes consacrés au sujet, et ce de manière non péjorative.

Dans un premier temps, à partir de 1750, ces manuels spécialisés comprennent le Traité de la petite guerre de DE LA CROIX (1752), La Petite Guerre de M. de GRANDMAISON (1756), Le Partisan ou l'art de faire la petite guerre de DE JENEY (1750), L'Art militaire du partisan de SAINT-GÉNIE (1769), l'Essay sur la petite guerre de Roche AYMON (1770), Abdandlung über der Kleinen Krieg de von EWALD (1790), Der Parteigänger im Kriege d'Andreas EMMERICH (1791) et Abdandlung über den Kleinen Krieg und über den Gebraunch der Leichten Truppen de VALENTINI (1799) qui fait valoir son expérience de la guerre contre la jeune République française.

La deuxième vague voit apparaitre un nombre important de traités écrits par des vétérans des guerres napoléoniennes. Denis DAVIDOFF publie un excellent ouvrage, Essai sur la guerre des partisans (1821), tiré de son expérience à la tête d'un groupe de partisans chargés de harceler les troupes françaises au cours de la campagne de Russie. L'autre grand texte sur la petite guerre, celui de Mière de CORVEY, Des partisans et des corps irréguliers (1823), offre la perspective inverse d'un soldat ayant dû subir l'assault de troupes de partisans (en Vendée et en Espagne). Parmi les autres textes issus des guerres napoléoniennes figurent Leichte Truppen ; Kleiner Krieg (1814) de SCHELS et Instruccion de guerilla de Felipe de SAN JUAN (1823).

    Les grands théoriciens de la guerre s'intéressent aussi à cette forme de combat. SCHARNHORST lui consacre un livre entier, Militärische Taschenbuch (1792), alors que CLAUSEWITZ enseigne plus tard un cours sur la petite guerre à l'académie militaire de Berlin (1811), cours inspiré par les théories énoncées par EWALD et VALENTINI. JOMINI reprend également plus tard les idées de Mière de CORVEY pour un chapitre de son Précis. Parmi les autres textes importants de cette période, on peut citer le livre de Carl von DECKER, Der Kleine Krieg im Geiste der Neueren Kriegführing (1822), dans lequel il développe l'idée que la petite guerre est plus complexe que la guerre classique, et Partyzanka czyli Wojna dla ludow powstajacych najwlascincsza de Karol STOLZMAN (1844), dans lequel l'auteur perçoit déjà le lien entre tactiques irrégulières et objectifs politiques révolutionnaires tels qu'ils apparaitront au début du XXe siècle.

    Alors qu'en Europe la doctrine de la petite guerre subit une éclipse pendant la seconde moitié du XIXe siècle - avant de réémerger sous une forme nouvelle et sous son appellation espagnole de Guérilla - un corpus théorique est établi à partir de l'expérience coloniale des Français et des Anglais en Afrique et en Asie. Von DECKER est l'un des premiers à offrir une analyse de la guerre en Algérie dans son Algerien und die dortige Kriegsführung (1844). Il manifeste des doutes sur les chances des Français à entreprendre un combat pour lequel, selon lui, les armées classiques sont mal adaptées. Les soldats français, pense-t-il, n'auront pas la patience nécessaire pour endurer une guerre d'usure, analyse juste pour ce qui concerne la deuxième moitié du XXe siècle mais qui sous-estime la capacité des soldats français de son époque à s'adapter à une situation nouvelle. Thomas BUGEAUD tout d'abord, puis Joseph GALLIENI et Hubert LYAUTEY savent imiter et développer de façon remarquable, pour les experts en la matière, la tactique de leurs adversaires pour conquérir et administrer leurs nouveaux territoires. L'expérience coloniale anglaise trouve son théoricien en la personne de C.E. CALLWELL, qui publie son ouvrage, devenu classique, Small Wars, en 1899.

    Dans leur très grande majorité, les théoriciens de la petite guerre des XVIIIe et XIXe siècles tirent leur doctrine de la propre expérience. La plupart soulignent le fait que ce type de guerre est déterminé, plus encore que dans la guerre classique, par des facteurs géographiques, humains et économiques qui sont chaque fois uniques. Quelques principes fondamentaux se dégagent toutefois de ces ouvrages fondés sur des expériences aussi nombreuses que variées, principes que l'on retrouve d'ailleurs dans les doctrines de guérilla contemporaines.

Tout d'abord, les observateurs de la guerre de partisans accordent unanimement une place importante aux aspects psychologiques du combat. Le partisan lui-même doit être motivé, et la tactique à laquelle il participe a pour but de miner le moral et de détruire la volonté de son adversaire. La petite guerre est une guerre d'usure. Ses résultats sont rarement spectaculaires mais possèdent une vertu d'accumulation. Ses objectifs requièrent une patience à toute épreuve. Le soutien actif ou passif des populations locales est vital pour le succès de l'entreprise. Pour celui qui est la cible de ce genre de tactique, une seule approche peut permettre de refouler l'ennemi : l'application de la tactique adverse, de s'aliéner les populations locales.

    Au niveau de la tactique, la petite guerre se caractérise par le refus de l'engagement direct, du choc frontal, de la bataille décisive. C'est une tactique de harcèlement perpétuel visant à déséquilibrer l'adversaire en coupant ses lignes de communication et en détruisant (ou en s'appropriant) ses convois d'approvisionnement. Les embuscades et les raids nocturnes font partie des tactiques les plus courantes. L'adoption de cette méthode de combat est considérée le plus souvent comme un choix stratégique de dernier recours mais qui peut être décisif à long terme. Ses observateurs et ses théoriciens envisagent pour la plupart la petite guerre comme un phénomène militaire avant tout. Ce n'est que plus tard que sa dimension politique, voire idéologique, est véritablement comprise et exploitée, lorsque l'on parle alors de "guerre révolutionnaire".  (BLIN et CHALIAND)

 

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002. Bernard PESCHOT, La Guerre buissonnière, CFHM/Economica, 2002. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

 

 

STRATEGUS

 

Complété le 11 octobre 2019. Relu le 21 juin 2020

 

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 08:46

           Les stratégies de guérilla font partie, en regard du modèle occidental de la guerre, des stratégies alternatives. Depuis très longtemps, la petite guerre fait partie du paysage stratégique.

Dans l'Antiquité, de nombreux auteurs y font allusion et SALUSTRE (Guerre de Jugurtha, considéré comme le premier traité de guérilla) la range dans le domaine d'exercice courant de la guerre. Elle n'est pas seulement la stratégie du camp le plus faible en nombre ou en puissance technologique ou d'organisations considérées par des régimes plus ou moins autoritaires comme illégitimes. Elle n'est pas seulement la stratégie qui commence à se former des hommes et des femmes en révolte contre l'oppression. Elle constitue un ensemble de moyens et d'objectifs qui peut être utilisé par un Empire. L'Empire byzantin doit une partie de sa longévité à la stratégie de Nicéphore PHOCAS au Xe siècle, utilisée face aux Barbares. (Hervé COUTEAU-BEGARIE) Si la petite guerre n'est connue à part ce grand exemple qu'à travers les mémoires de chefs de partisans ou d'écrits historiques qui privilégient l'anecdote, elle correspond à la volonté d'éviter les combats décisifs et d'empêcher précisément un adversaire supérieur au niveau militaire de stabiliser la situation à son avantage. Sous ce terme générique de guérilla existe une sorte d'univers stratégique qui va de la petite guerre, escarmouches répétées et distantes dans le temps et dans l'espace, à la guerre révolutionnaire organisée pour renverser l'ordre établi.

 

     Ce mode de combat, qui répond à des logiques historiques différentes, correspond à plusieurs motivations et contenus. Pierre DABEZIES distingue :

- le soulèvement d'ordre sociologique de populations, plus ou moins minoritaires et opprimées, défendant leur intégrité, leurs biens, ou se battant pour une cause sociale, religieuse et ethnique ; il s'agit là de violences souvent spontanées, voire primitives, que l'on retrouve dans les affrontements de clans propres aux sociétés pré-étatiques ou aux sociétés marquées par la désagrégation du cadre collectif ;

- la révolte à dominante idéologique et politique de partisans, cherchant, en s'appuyant sur le peuple, à liquider un régime ou des dirigeants honnis ;

- la réaction nationale contre un envahisseur ou un occupant, que celle-ci se présente sous la forme d'une "résistance" oeuvrant au côté ou en complément d'une armée régulière chargée de la défense du pays ou bien qu'elle soit le fait, au contraire, de francs-tireurs ou de maquisards livrés à eux-mêmes. La Seconde Guerre Mondiale fourmille d'exemples de ce type de combats.

"De l'une à l'autre de ces hypothèses diffèrent non seulement les motivations, mais un certain nombre d'éléments, comme la structuration du mouvement, l'encadrement idéologique ou la formation des combattants. En revanche, sous réserve de l'évolution des matériels, les techniques ne varient guère, tandis que s'imposent deux facteurs communs essentiels : l'un est le temps, puisqu'il s'agit non pas de détruire l'ennemi à l'emporte-pièce, comme dans le combat classique, mais de le miner ou de le grignoter sous l'angle moral comme sous l'angle physique dans une lutte par essence prolongée ; l'autre facteur est le soutien populaire, atout majeur pour les insurgés, trame de la bataille et, de part et d'autre, enjeu véritable. C'est là que les choses ont sans doute le plus changé. Vieille comme le monde, en effet, la guérilla a très souvent reflété des velléités diffuses, une effervescence anarchique, des pulsions antagonistes qu'épisodiquement quelques personnalités exceptionnelles réussissaient à contrôler et à transcender. Or, prolongeant l'analyse de CLAUSEWITZ, les écoles marxistes russe, puis asiatique, ont systématisé et rationalisé le phénomène, non point jusqu'à le rendre irrésistible comme certains esprits simplistes l'ont affirmé, du moins en lui donnant une dimension nouvelle et, de là, de plus grandes chances de succès. Le concept de guérilla n'en est pas pour autant limpide. D'une part, il se situe entre le combat classique et, à l'opposé, certaines formes de violences fragmentaires ou englobantes comme le terrorisme ou la guerre subversive ; d'autre part, il se présente différemment selon le cadre spatial et chronologique où on l'appréhende."

 

    Dans tous les cas, selon Richard TABER (The War of the Flea : guerilla Warfare, Theory and Practice, Paladin, Londres, 1977), la guérilla a pour objectif politique de renverser une autorité contestée par de faibles moyens militaires très mobiles utilisant les effets de surprise et avec une forte capacité de concentration et de dispersion. La tactique des commandos britanniques durant la Seconde Guerre Mondiale est proche de celle de la guérilla, mais diffère dans le but qui est militaire pour les commandos et politique pour la guérilla. Les "forces spéciales" d'aujourd'hui sont les héritières directes de ces commandos britanniques. Souvent, il y a confusion entre guérilla et commando, dont la similarité est dans la tactique et la différence dans la stratégie à la fois militaire et psychologique pour atteindre le but de renverser le gouvernement. 

 

     Dans son Introduction à la stratégie, André BEAUFRE, termine son analyse de la stratégie indirecte en la plaçant dans une perspective historique, comme le fait plus tard d'ailleurs Gérard CHALIAND : "La stratégie indirecte qui est un "mode" mineur de la guerre totale a été de toutes les époques (tout comme la stratégie directe d'ailleurs). Ses aspects modernes et sa grande vogue tiennent à ce qu'aujourd'hui la grande guerre est devenue raisonnablement impraticable. Son rôle est donc en réalité complémentaire de celui de la stratégie nucléaire directe : la stratégie indirecte est le complément et en quelque sorte l'antidote de la stratégie nucléaire. Plus la stratégie nucléaire se développera et aboutira par ses équilibres précaires à renforcer la dissuasion globale, plus la stratégie indirecte sera employée. La paix sera de moins en moins pacifique et prendra la forme de ce que j'avais appelé en 1939 la "Paix-guerre" et que nous connaissons bien depuis sous le vocable de guerre froide." "Bien que ses aspects soient très particuliers et parfois déroutants, la stratégie indirecte n'es pas une stratégie spéciale, intrinsèquement distincte de la stratégie directe. La clef, comme dans toute stratégie, est la liberté d'action. C'est la façon d'obtenir, par l'initiative et la sûreté, qui est différente, parce que la marge de liberté d'action (donc la sûreté) dépend de la manoeuvre extérieure et non de la manoeuvre intérieure. C'est cette particularité qui lui donne le caractère indirect. "

Gérard CHALIAND considère qu'un nouvel art de la guerre est né de la situation présente. En parallèle à la baisse progressive du nombre de guerres interétatiques depuis 1945, il s'interroge sur la difficulté des troupes occidentales à l'emporter dans un contexte de guerres irrégulières. Alors que la supériorité de l'armement est systématiquement du côté des troupes régulières, ces dernières essuient des défaites cinglantes lorsqu'elles se voient confrontées à des guérillas. Il fait deux constats :

- les populations sont aujourd'hui partie prenante des guerres asymétriques ;

- un conflit ne peut être gagné que grâce à une volonté politique supérieure à celle de l'adversaire. 

"Si la guérilla est une technique d'irréguliers, fondée sur la surprise et le harcèlement, destinée à affaiblir une armée régulière, la guerre révolutionnaire cherche pour sa part, par les mêmes moyens politiques et militaires, à encadrer une population afin de s'emparer du pouvoir. Les idées émancipatrices, le nationalisme moderne et les techniques organisationnelles ont permis aux colonisés et semi-colonisés de se libérer par la violence - ou par d'autres moyens - de la mainmise de l'Occident." (Anthologie mondiale de la stratégie).

 

       La guerre révolutionnaire peut être considérée comme un synthèse entre la grande guerre et la petite guerre (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Ceci reflète l'opinion dominante des stratèges actuels qui raisonnent souvent encore par le primat de la violence armée, laquelle peut se décliner également (notamment par la guérilla) dans la stratégie navale et dans la stratégie aérienne. 

 

        L'emploi parfois indifférent ou simplement le rapprochement des termes guérilla, terrorisme, guerre révolutionnaire, produit des amalgames contre lesquels met en garde par exemple Pierre DABEZIES. "La guerre, comme l'écrit Clausewitz, étant un "caméléon", il ne faut pas s'étonner que la guérilla - elle-même hybride - ne soit pas toujours facile à individualiser, que ce soit au regard de la guerre classique, du terrorisme, de la guerre révolutionnaire ou des insurrections citadines." Mais "dégagent, en définitive, trois idées : la guérilla, technique opérationnelle tournée exclusivement vers le combat ; la guérilla élargie aux domaines politiques et psychologiques, le partisan étant un militant qui s'adosse à une mystique et ne peut se passer pour vaincre de l'appui populaire ; enfin la guérilla confondue avec la révolution, elle-même, sous le nom de guerre de partisans, de guerre prolongée, de guerre du peuple ou de guerre révolutionnaire. Le mot prend, dans ce cas, une extension outrée." Bien entendu, ces propos ne proviennent pas d'un auteur particulièrement favorable aux guérillas en question ; toutefois, elles possèdent le mérite de clarifier un peu la question.

 

      De même que les populations civiles sont de plus en plus entraînées, lorsque une guerre ravage leur territoire, à y participer (si elles ne fuient pas), de même les techniques de harcèlement et de désobéissance civile se diffusent, en milieu rural ou en milieu urbain, lorsque ces populations considèrent comme injustes les politiques socio-économiques des pouvoirs politiques en place. Nous pouvons parler de véritables guérillas civiles et souvent non-violentes (n'utilisant en tout cas pas des armes pour s'exprimer), qui traversent de nombreux champs sociaux, de l'éducation aux transports publics, guérillas devant lesquelles les États, à moins d'user de répressions systématiques (mais elles n'en ont parfois pas les moyens ni la volonté), doivent composer. Même lorsque leurs participants ne l'évoquent pas, il s'agit d'une lutte socio-politique qui rejoint certaines des préoccupations marxistes quant à l'organisation de la lutte des classes.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Économica/Institut de stratégie comparée, 2002. Pierre DABEZIES, article Guérilla, dans Encyclopedia Universalis, 2002 ; article guérilla dans Dictionnaire de la stratégie, PUF, 2000. Gérard CHALIAND, Le Nouvel art de la guerre, Éditions de l'Archipel, 2008. André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littératures, 1998.

 

 

STRATEGUS

 

Relu le 17 mai 2020

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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 13:05

            La fortification ne disparait pas dans les Temps Modernes, même sous la poussée des progrès de l'artillerie à poudre. De la Ligne Maginot ou du Mur de l'Atlantique pendant la deuxième guerre mondiale ou du Mur de Berlin pendant la guerre froide ou du Mur en Palestine encore de nos jours, les exemples existent d'une permanence de techniques que nous pourrions penser faire partie définitivement du passé.

C'est que la fortification n'est pas seulement une technique de défense, même si peu d'auteurs y font allusion. Que ce soit dans toute la période du Moyen Age ou de la prétendue Renaissance, le passage aux portes est contrôlé non seulement pour ne pas laissé entrer des ennemis potentiels, mais également pour surveiller les populations protégées. Avec certains Murs, comme celui du Mur de Berlin, c'est même cette fonction de contrôle qui prédomine, bien plus que de s'opposer à une hypothèse offensive de blindés. La double fonction de contrôle social et de défense militaire est assez peu soulignée par les auteurs qui traitent des fortifications, et a fortiori des questions d'urbanisme (sauf d'auteurs comme Lewis MUMFORD). Il faut attendre le développement des passeports individuels pour que disparaisse la nécessité de compter et de contrôler au passage des portes de fortifications qui disparaissent alors peu à peu du paysage urbain, sauf comme objet touristique ou d'embellissement. Même lorsque les murailles entourant les cités disparaissent, à l'orée des Temps modernes, le passage obligé par les anciennes portes est longtemps maintenu (sous forme il est vrai d'oeuvres d'urbanisme pour la circulation).

 

             Même ceux qui se posent les questions pourquoi fortifier, que fortifier ou comment fortifier de nos jours n'y font pas allusion. Ainsi Jean-François PERNOT expose diverses réponses à ces trois questions sans évoquer le contrôle social et se concentre sur précisément les fortification de défense.

"Après la Seconde Guerre mondiale, seule le mouvement primait ; même la prise en compte de cas particuliers comme celui de la séparation des deux Corée était jugée inutile. Avec la nouvelle donne stratégique des années 1990, toute réflexion  sur le fait fortifié est considérée par certains comme dépassé, sans réel intérêt stratégique, appartenant à l'histoire, et d'un rapport coût/efficacité inintéressant pour l'économie d'un pays. Seule la guerre de mouvement et les affrontements entre grandes formations blindées participeraient de la guerre moderne. Que faire de positions fixes, de fronts, alors que tout est redevenu mobile, que l'ennemi n'est pas désigné." En fait, pour cet auteur, les événements de l'ex Yougoslavie rappellent les nécessités de positionnements et des protections en campagne, et ces trois questions restent d'actualité. 

Que fortifier? Même de nos jours, les contraintes logistiques imposent le contrôle de points de passage obligés sur de nombreux théâtres d'opérations, comme l'illustrent les deux guerres du Golfe ou la guerre actuelle de l'Afghanistan. 

Comment fortifier? Cette question se pose avec acuité encore pour les responsables militaires de certaines lignes de démarcation et de zones "neutres", celle contrôlées par les forces de l'ONU (Liban, Chypre...)  par exemple. Il ne s'agit plus d'établir des fortifications permanentes de béton la plupart du temps, mais d'édifier tout de même des constructions de défense qui ne les excluent pas, notamment en sous-sol. C'est d'ailleurs ce genre de fortifications qui prévaut face à la puissance des explosifs, joint à la discrétion de leurs emplacements.

    L'objectif de ces fortifications est toujours de fixer les combattants de part et d'autre d'une muraille, aujourd'hui "symbolique", "infranchissable". Il se situe sans doute à une autre aspect de la stratégie, que celui des grandes manoeuvres d'autrefois : celle de la guérilla urbaine ou semi-urbaine, où il n'est pas question pour les assaillants de prendre une place, mais d'effectuer un "coup de main" à vocation psychologique ou de maintenir un état d'insécurité permanente.

 

           Par ailleurs, juste après la Seconde Guerre mondiale, pour faire face aux effets des explosions nucléaires en cas de conflit généralisé, de complexes techniques d'abris souterrains ont été élaborées, soit pour installer des quartiers généraux "inatteignables" situés en grande profondeur, avec renforts de plusieurs épaisseurs de béton et/ou de métaux. Il s'agit non plus de défendre des positions, mais de permettre la défense de positions et de possibilités de manoeuvres.

De plus, dans une économie friande de solutions individuelles aux problèmes collectifs, le marché des abris anti-atomiques, très florissant dans les années 1950 aux États-Unis, reste en certains endroits "attractif". 

                 Dans un autre domaine, par la multiplication de résidences fortifiées, ou d'ensembles pavillonnaires clôturés, dans un milieu urbain où la ségrégation gagne du terrain, on voit s'édifier à nouveau des forteresses qui allient électronique avancée et vieilles techniques de terrassement, soit en sous-dol, soit en hauteur (sous forme parfois de véritables miradors). Si cette recherche de protection est laissée au soin du secteur privé et semble se situer en dehors des domaines régaliens des États, si la protection recherchée ne concerne pas une cité, mais un ensemble bien plus petit, il convient d'être attentif à de telles évolutions qui remettent au goût du jour les anciens objectifs des fortifications.

 

Jean-François PERNOT, article Fortification, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

 

STRATEGUS

 

Relu le 19 mai 2020

 

 

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 08:26

            L'ingénieur, architecte militaire, urbaniste et essayiste français sous le règne de Louis XIV, se trouve très présent dans l'historiographie officielle. Connu par le grand public surtout pour ses fortifications aux frontières, figurant parfois parmi les grands maîtres de la stratégie, il a participé à la plupart des campagnes militaires de son Roi, mais aussi, il a rédigé, instruit par ses incessants voyages sur la situation réelle du pays, des essais de réforme, notamment fiscale.

Il est à l'origine de l'aménagement de plus d'une centaine de places fortes situées aux frontières du royaume et de la construction d'une trentaine d'enceintes nouvelles et de citadelles. Par certains côtés, il préfigure le mouvement des philosophes des Lumières (même s'il est ignoré en grande partie par les Encyclopédistes). Rédacteur de plusieurs traités et essais sur la défense et l'attaque des villes, par exemple de Le Traité de l'attaque des places et de Le traité de défense des places, publiés tout deux en 1706, il s'intéresse également au développement de l'économie française (agriculture) afin de prévenir les disettes - très présentes en ces temps de guerres incessantes - et à la réforme de la fiscalité. Sensible au sort des paysans écrasés d'impôts, il cherche des solutions avec lucidité. Il consigne, comme beaucoup de ses contemporains, ses observations. Elles couvrent une douzaine de volumes, consacrés à des thèmes très divers.

Rassemblées plus tard sous le titre global Mes oisivetés ou Pensées d'un homme qui n'avait pas grand-chose à faire, ces observations témoignent d'une volonté de s'attaquer aux inégalités fiscales. Un Projet de capitation (1694) et un Projet d'une dîme royale (1986, publié en 1706), très discutés et mal appliqués, autre autres, sont remarqués par FONTENELLE.

 

           VAUBAN se situe dans une lignée des grands planificateurs au service de la royauté, tels RICHELIEU, LE TELLIER et LOUVOIS. Dans ses multiples traités successifs, tenant compte à chaque fois de l'expérience des diverses campagnes militaires, le noble (mais très à l'écart de ses pairs, ces derniers attachés aux intrigues de la Cour) français, s'inspire du fondateur de l'école française de fortification, ERRARD, et surtout de Blaise de PAGAN (1604-1665), théoricien de la construction militaire. Son "premier système" est en fait le modèle de PAGAN, enrichi de perfectionnements mineurs et adapté souplement aux différences de terrain.

    

        Henri GUERLAC évoque différentes polémiques sur le génie créateur de VAUBAN, des auteurs n'y voyant qu'un exécutant remarquable, les autres un véritable stratège des places forte. Même si effectivement, ses "deuxième système" et "troisième système" gardent la trace de ses prédécesseurs, sa capacité descriptive et prescriptive sur les fortifications, visible dans ses Traités, la diffusion de ceux-ci, en font une autorité dans le domaine de l'art militaire le plus important à l'époque.

Les guerres sont effectivement une succession interminables de sièges, toujours préludes à l'invasion d'un pays. Ayant toujours l'oreille du Roi, lui-même très grand spécialiste des fortifications, il diffuse sa philosophie de la guerre et ses conceptions technologiques avec beaucoup d'efficacité (bien plus d'efficacité que ses autres écrits...). Il montre une grande répugnance à verser inutilement le sang, et le nouvel esprit de modération qui commençait à prédominer à son époque en matière de guerre, explique que ses innovations aient visé à régulariser la prise des forteresses et surtout à réduire les pertes des forces assiégeantes. Avant la mise en oeuvre du "premier système", les attaques de fortifications permanentes bien défendues coûtaient très cher aux attaquants. Les tranchées et les bastions étaient utilisées sans méthode, l'infanterie lancée au jugé, les capitaines se fournissant alors aisément en hommes, leurs armées devenant relativement importante.

Dans le Traité des sièges de 1705, VAUBAN propose un système de construction des places fortifiées, un "premier système" : le contour de ces forts était, dans la mesure du possible, un polygone régulier : octogonal, quadrangulaire et même grossièrement rectangulaire. Les bastions formaient la clé du système de défense bien qu'ils sont plus petits que ceux de ses prédécesseurs. Il améliore le détail et recoure de façon plus importante aux défenses extérieures détachées. Son "second système", utilisé pour la première fois à Belfort et à Besançon est le corollaire du système précédent. La structure polygonale est conservée mais les courtines (murs entre bastions) sont allongées et les bastions eux-mêmes sont remplacés par de petits ouvrages ou tours, aux angles protégés par des bastions détachés élevés dans le fossé. Son "troisième système" est une adaptation du second et ne fut utilisé qu'une fois. La forme de la courtine est modifiée pour permettre un plus grand usage du canon en défense, et les tours, bastions détachés et demi-lunes sont agrandis. Loin d'être des éléments tactiques séparés, ils sont conçus en fait comme éléments d'une défense en profondeur du pays.

Adaptant la construction de chaque forteresse au terrain sans mettre en péril une ligne principale qui lie les forteresses, VAUBAN préconise une disposition stratégique et entre même dans les considérations diplomatiques. En effet, certains traités signés par le Roi désorganise cette défense en profondeur, et diminue l'efficacité de l'ensemble des fortifications. LOUVOIS, en charge précisément de la diplomatie royale le rappelle (gentiment mais clairement) plusieurs fois à l'ordre. Les résistances au systèmes de VAUBAN, parmi les grands architectes royaux (CORMONTAINE, l'École de MÉZIÈRES...) font qu'ils ne seront la règle qu'à la fin du XVIIIIe siècle.

        Dans un mémoire de 1678, qui conclu que la frontière serait correctement fortifiée si les places fortes étaient limitées à deux lignes, chacune composée de treize places environ, réparties sur la frontière septentrionale, à l'imitation d'une ligne d'infanterie en ordre de bataille. Son projet réclamait de nouvelles constructions, mais il préconisait également la destruction d'un grand nombre d'anciennes places, ce qui assure une bonne économie et libère 30 000 soldats que l'on peut employer ailleurs. Mémoire célèbre très discuté, il influence fortement (de toute façon il reprenait déjà certaines dispositions existantes) les conceptions du Génie français sur la défense en profondeur en vigueur plus tard. 

       Difficile de ne pas évoquer à propos de l'oeuvre de VAUBAN, la notion de pré carré. L'habitude de considérer la France comme dotée de frontières naturelles prend naissance ou au moins prend une portée effective (car sans doute loin dans l'Histoire, il faudrait rechercher l'origine d'une telle idée) lors du règne de Louis XIV. Il s'agit concrètement d'une double ligne de villes fortifiées qui protège les nouvelles frontières du Royaume contre les Pays-Bas espagnols. Selon David BITTERLING (l'invention du pré carré. Construction de l'espace français sous l'ancien régime, Albin Michel, 2009), le pré carré a bien été conçu par VAUBAN après la conquête du Nord de l'actuelle France.

Nous pouvons lire dans l'ouvrage de Bernard PUJO consacré à VAUBAN, un extrait de lettre adressée à LOUVOIS qui serait à l'origine de cette expression : "Sérieusement, Monseigneur, le roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies ne me plait point. Vous êtes obligé d'en entretenir trois pour une. Vos peuples en sont tourmentés, vos dépenses de beaucoup augmentées et vos forces de beaucoup diminuées, et j'ajoute qu'il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en état et les munir. Je dis de plus que si, dans les démêlés que nous avons si souvent avec nos voisins, nous venions à jouer un peu de malheur, ou (ce que Dieu ne veuille) à tomber dans une minorité, la plupart s'en irait comme elles sont venues. C'est pourquoi, soit par traité ou par une bonne guerre, Monseigneur, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais pu pré. C'est une belle et bonne chose que de pouvoir tenir son fait des deux mains."

 

        Dans ses constructions de place comme dans certains de ses écrits (notamment les deux Traités de 1706), il défend la mise en oeuvre d'un urbanisme militaire qui inclut les fonctions proprement civiles de la ville.

VAUBAN applique des principes urbanistiques simples et normalisés. Une enceinte la plus régulière possible, en tenant compte toujours des accidents de terrains : le tracé octogonal de Neufbrisach, de 1698, en est l'application la mieux réussie. Une organisation urbanistique qui réponde aux exigences militaires : ce qui implique un plan en damier et une distribution fonctionnelle des bâtiments publics et des habitations groupés autour d'une place centrale carrée destinée aux manoeuvres et aux parades. Les lieux du commandement militaire se combinent "harmonieusement" avec les lieux voués aux activités civiles hôtel de ville, halles de commerce) et religieuses (église). Les casernes, dont les pavillons situés aux extrémités sont réservées aux officiers, et les magasins à poudre sont construits sur les remparts. La superficie de ces places est délimitée par une enceinte, dont l'extension n'est pas prévue (ce qui occasionne de gros problèmes d'entassement des habitations par la suite...). La construction des bâtiments  militaires, qu'il s'agisse des arsenaux ou surtout des casernes, suit des normes strictes, où seuls les matériaux employés changent suivant les régions. Il en est de même pour les constructions civiles. Seules les portes de ville échappent à cette rigueur constructive, car VAUBAN tient à leur conserver un décor sculpté à la gloire du roi. (Catherine BRISAC).

 

        Caractéristiques de ses écrits, qui ne sont souvent que des textes réservés à des spécialistes, sont ces extraits des deux traités de 1706 : Règles ou maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place, où il expose sa conception en 28 points.

1. Être toujours bien informé de la force des garnisons, avant de déterminer les attaques.

2. Attaquer toujours par le plus faible des places, et jamais par le plus fort ; à moins que l'on n'y soit contraint par des raisons supérieures qui, comparées aux particulières, font que ce qui est le plus fort dans les cas ordinaires, se trouve le plus faible dans les extraordinaires : ce qui se prend des lieux, des temps, et des raisons que le places sont attaquées, et les différentes situations où l'on se trouve.

Quand le roi assiégea Valenciennes, Sa Majesté n'ignorait pas que le front de la porte d'Aujain ne fût le plus fort de la place ; cependant il fit attaquer par là :

1° A cause de la facilité des approches par la chaussée de Rhume, qui, étant pavée, amenait toutes les munitions depuis Dunkerque, Ypres, Lille, Douai et Tourcoing jusqu'à la queue des tranchées : ce qui ne se pouvait pas partout ailleurs ;

2° A cause des facilités d'avoir des fascines, y ayant de grands bois près de là, qui pouvaient abondamment fournir toutes celles dont on avait besoin ;

3° Pour pouvoir contrevaller, comme on fit, par la tranchée, toute cette partie qui s'étend depuis l'inondation au-dessous de la place, jusqu'à celle au-dessus : ce qui étant répété par deux places d'armes, l'une devant l'autre, et par tous les plis ou replis de la tranchée, l'ennemi fut enfermé dans la place, et réduit à ne pas sortir quatre hommes hors de son chemin couvert depuis la porte de Tournai jusqu'à la porte de Notre-Dame, de sort que s'il se fût présenté un grand secours, le roi, en renforçant la tranchée de deux bataillons et de trois ou quatre escadrons, aurait pu lever tous les quartiers de ce côté-là, qui faisaient les deux cinquièmes du circuit des lignes, pour en renforcer son armée, et se présenter aux ennemis, sans que les attaques eussent cessé de faire leur chemin. (...) ;

  De pareilles raisons ont déterminé le prince Eugène à attaquer Lille par où il l'a attaquée, qui est certainement un des plus forts côtés de la place.

3. Ne point ouvrir la tranchée que les lignes ne soient bien avancées, et les munitions et matériaux nécessaires en place, prêts et à portée ; car il ne faut pas languir pour ce manquement, mais avoir toujours les choses nécessaires sous la main.

4. Embrasser toujours le front des attaques afin d'avoir l'espace nécessaire aux batteries et places d'armes.

5. De faire toujours trois grandes lignes parallèles aux places d'armes, les bien situer et établir, leur donnant toute l'étendue nécessaire.

6. Les attaques liées sont préférables aux toutes les autres.

(....)

27. Tout siège de quelque considération demande un homme d'expérience, de tête et de caractère, qui ait la principale disposition des attaques, sous l'autorité du général ; que cet homme dirige la tranchée et tout ce qui en dépend ; place les batteries de toute espèce et montre aux officiers de l'artillerie ce qu'ils ont à faire ; à qui ceux-ci doivent obéir ponctuellement, sans y ajouter ni diminuer.

28. Par la même raison, ce directeur des attaques doit commander aux ingénieurs, mineurs, sapeurs, et à tout ce qui a rapport aux attaques, dont l est comptable au général seul : car, quand il y a plusieurs têtes à qui il faut rendre compte, il est impossible que la confusion ne s'y mette, après quoi tout, ou la plus grande partie, va de travers, au grand désavantage du siège et des troupes. (VAUBAN, De l'attaque et de la défense des places dans l'Anthologie des classiques militaires français, textes choisis et présentés par le général L.-M. CHASSIN, Editions Charles-Lavauzelle, 1950).

 

        Son oeuvre réformatrice couvre des aspects économiques et fiscaux mus par la volonté de soulager le fardeau de la masse des paysans. Ainsi, il écrit un mémoire intitulé Cochonnerie, ou le calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dis années de temps.

Dans ce texte, d'abord appelé Chronologie des cochons, traité économique et arithmétique, non daté, VAUBAN veut prouver, statistiques à l'appui, sur dix-sept pages, qu'une truie, âgée de deux ans, peut avoir une première portée de six cochons. Au terme de dix générations, compte tenu des maladies, des accidents et des prédateurs (loup), le total est de six millions de descendants. Sur douze générations, il 'y en aurait autant que l'Europe peut en nourrir, et si on continuait seulement à la pousser jusqu'à la seizième, il est certain qu'il y aurait de quoi en peupler toute la terre abondamment." Si pauvre qu'il fut, il n'est pas un travailleur sur terre "qui ne puisse élever un cochon de son cru par an afin de manger à sa faim".

Plusieurs titres de Mes Oisivetés relèvent de ces préoccupations. Observateur lucide du royaume réel, il propose des réformes fiscales : dans ses Projet de capitation (1694) et surtout Projet de Dîme royale (1706) propose de mieux répartir la charge fiscale. Dans ce dernier ouvrage, à l'intitulé long (ce qui est courant pour l'époque) de "Projet d'un dixième royale qui, supprimant la taille, les aydes, les dollanes d'une province à l'autre, les décimes du Clergé, les affaires extraordinaires et tous autres impôts onéreux et non volontaires et diminuant le prix du sel de moitié et plus, produirait au Roy un revenu certain et suffisant, sans frais, et sans être à charge à l'un de ses sujets plus qu'à l'autre, qui s'augmenterait considérablement par la meilleure culture des terres.", il propose une segmentation en classes fiscales en fonction des revenus, soumises à un impôt progressif de 5 à 10%. Cette proposition, qui n'est pas révolutionnaire, fait partie de l'air du temps, qui traverse toutes les classes sociales du moment, et n'est pas ignorée par la pouvoir puisque le Roi en débat avec ses conseillers. Une partie est même appliquée, mais le pouvoir royal ne supprime pas les impôt, se contente de rajouter cet impôt progressif. En outre, il ne met pas en place une véritable administration efficace de recouvrement qui toucherait toutes les classes sociales, les plus riches trouvant toujours les moyens de s'y soustraire. 

 

      Ce qui caractérise l'oeuvre de VAUBAN, sur ses écrits les plus polémiques, même en ce qui concerne les fortifications, et ce qui fait écrire qu'il présage des Lumières, c'est la liberté qu'il prend de les publier publiquement et de ne pas en réserver la lecture à une notabilité qui pourrait facilement les mettre en veilleuse. Son Mémoire sur les huguenots, dans lequel il tire les conséquences, très négatives, de la révocation de l'Édit de Nantes en 1685, et il souligne que l'intérêt général est préférable à l'unité du royaume quand les deux ne sont pas compatibles, en est une bonne illustration. A choisir en sa fidélité au Roy et la nécessité du bien public, ses écrits tendent à montrer qu'il préfère le bien public, même si cela l'emplit d'une douleur morale.

 

VAUBAN, Les Oisivetés de Monsieur de Vauban, textes établis sous la direction de Michèle VIROL, Champ-vallon, Seyssel, collection les classiques, 2007 (voir le site www.champ-vallon.com). Ce recueil, présenté comme un document exceptionnel sur la France de Louis XIV, comprend en 10 tomes, 28 textes dont nous donnons la liste :

- Mémoire pour le rappel des Huguenots, 1689-1693 ;

- L'importance dont Paris est à la France, 1689 ;

- Le canal du Languedoc, 1691 ;

- Plusieurs maximes sur les bâtiments ;

- Idée d'une excellente noblesse ;

- Les ennemis de la France ;

- Projet d'ordre contre les effets des bombes ;

- Projet de capitation, 1695 ;

- Mémoire qui prouve la nécessité de mieux fortifier les côtes du Goulet de Brest, 1695 ;

- Mémoire concernant la course ;

- Mémoire sur les sièges que l'ennemi peut entreprendre dans la campagne prochaine, 1696 ;

- Dissertation sur les projets de la campagne du Piémont, 1696 ;

- Description géographique de l'élection de Vézelay, 1696 ;

- Fragment d'un mémoire au roi, 1696 ;

- Places dont le Roi pourrait se défaire en faveur d'un traité de paix, 1694 ;

- Mémoire des dépenses de la guerre sur lesquelles le Roi pourrait faire quelque réduction, 1693 ;

- Moyen de rétablir nos colonies d'Amérique et de les accroître en peu de temps ;

- Etat raisonné des provisions les plus nécessaires quand il s'agit de donner commencement à des colonies étrangères ;

- Traité de la culture des forêts, 1701 ;

- La cochonnerie, ou calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps ;

- Navigation des rivières, 1689-1699 ;

- Projet de vingtième et de taille royale, 1700, 1707 ;

- Mémoires et instructions sur les munitions des places, l'artillerie et les armements en course faits en divers temps, (inclus dans la Défense des places) ;

- Moyen d'améliorer nos troupes et d'en faire une infanterie perpétuelle et très excellente, 1703 ;

- Attaque des places, 1704 ;

- Défense des places, 1705 ;

- Traité de la fortification de campagne, autrement des camps retranchés, 1705 ;

- Instruction pour servir au règlement des transports et remuement des terres ;

- Projet de navigation d'une partie des places de Flandres à la mer, 1705 ;

En annexe de ce recueil figure "intérêt présent des Etats de la Chrétienté" et "Projet de paix assez raisonnable".

Tous ces textes bénéficient de commentaires de spécialistes.

 

     Dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, nous pouvons lire plusieurs extraits de textes de VAUBAN : Précaution d'un gouverneur, tiré de Instruction pour la défense des places ; Règles ou Maximes générales qui peuvent servir à l'attaque d'une place,  tiré de De l'attaque et de la défense des places ; "Traité de l'attaque et de la défense des places" (extrait) ; Définition des sièges, tiré de Instruction pour la conduite des sièges.

 

Henri GUERLAC, Vauban : l'impact de la science sur la guerre, dans Les Maitres de la Stratégie, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980. Catherine BRISAC, VAUBAN, dans Encyclopedia Universalis, 2004.

 

 

Relu et corrigé le 20 mai 2020

 

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