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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 09:08

      Disons tout de suite, pour ce survol de la poliorcétique, commencée auparavant avec la Grèce, qu'il s'agit de cet ensemble de techniques et des causes et des conséquences de leur utilisation, qui se prolonge jusqu'à l'aube des Temps Modernes. Le terme de Renaissance ne nous plaît pas, mais son utilisation trop courante nous oblige à en tenir compte. De la même manière, une certaine périodisation du Moyen-Age empêche de bien comprendre l'évolution historique, car il existe une réelle continuité entre le Bas Empire Romain et l'émergence des royaumes dits barbares en Europe.

 

Attaque et défense des villes

     La guerre médiévale est faite d'une succession de sièges, accompagnés d'une multitude d'escarmouches et de dévastations, à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles, relativement rares et très sanglantes, dont le caractère décisif n'est pas évident.

Philippe CONTAMINE décrit cette guerre de siège : "... les villes présentaient, en définitive, des obstacles plus coriaces que les châteaux isolés. Certes l'histoire mentionne, pour les XIIe et XIIIe siècles, des sièges de châteaux fort longs. (...). Cependant, les sièges des villes, quelle qu'en soit l'issue, constituent des épisodes militaires encore plus marquants. (...) Ce n'est pas que les villes fussent techniquement mieux protégées que les châteaux : au contraire, leurs fortifications étaient souvent assez sommaires et rares étaient celles dont l'enceinte ne comportait pas quelques points faibles ; mais d'une part, elles offraient un espace, des ressources matérielles et morales favorables à une résistance prolongée et, d'autre part, un conquérant pouvait négliger facilement tel château inaccessible, tel nid d'aigle inexpugnable, alors qu'il lui fallait absolument contrôler les centres économiques, administratifs et humains que constituaient les villes. L'importance des villes dans la stratégie du temps s'explique moins par des raisons militaires que par le fait que les centres urbains, et non les châteaux, sont au XII-XIIIe siècles, les véritables maîtres de l'espace. Par un processus dialectique qu'on retrouve à toutes les époques, aux progrès dans l'art des sièges répondirent les progrès dans l'art des fortifications, et réciproquement."

Côté des procédés d'attaque, "il apparaît (...) que les engins et les machines devinrent aux XII-XIIIes siècles d'usage plus fréquents et que divers perfectionnements techniques permirent un tir plus rapide, plus précis, de projectiles plus lourds. De même les travaux de sape gagnèrent en habileté et en efficacité. Tout cela rend compte de la présence, plus fréquemment attestées par nos sources, d'un personnel de techniciens : mineurs, pionniers et gens de métier. Parmi ce personnel, un petit groupe se détache, surtout à partir de la fin du XIIIe siècle : celui des maîtres des engins, ou ingénieurs, bénéficiant d'avantages financiers qui viennent souligner le prix qu'on accorde à leurs services. On sait quel avenir était réservé à ce type de professionnel, dont les origines militaires ont été insuffisamment remarquées."

Côté des procédés de défense, "de par leurs multiples fonctions, parmi lesquelles la fonction militaire était en général subalterne ou surajoutée, les villes possédaient un système de fortifications présentant souvent maints éléments de faiblesse. A côté de quelques cités qui utilisaient au mieux les potentialités militaires de leur site (éperon, plateau, marécage, cours d'eau), combien d'autres s'étaient étalées, attentives seulement aux commodités de la circulation et de la construction. La croissance urbaine des XII et XIIIes siècles, la paix relative dont bénéficia la période ne purent qu'accentuer cette tendance. Même quand elles existaient (...), les enceintes urbaines étaient souvent très sommaires, affaiblies de surcroît par les brèches et les poternes qui peu à peu se multipliaient ; là l'extérieur des murailles, des maisons, des granges, des moulins, des vergers rendaient la défense plus difficile en permettant à d'éventuels assaillants de s'approcher à couvert. Le premier soin d'une ville menacée était donc de clore le maximum d'ouvertures, de dégager le terrain autour de l'enceinte, de permettre une circulation rapide des défenseurs soit au pied des murailles, soit sur les chemins de ronde. En même temps, on remettait en état ou l'on édifiait les terre-pleins, les palissades, les coursières, les couloirs voûtés. Les portes étaient l'objet de soins spécialement attentifs (...)." On pourrait penser que fortifier une ville était de longue haleine, mais en fait "en cas d'urgence, les villes, grâce à leurs ressources en hommes, étaient capables, en quelques mois, de se protéger sommairement mais efficacement. (...).

" Les plus grands progrès dans l'art des fortifications, les expériences les plus novatrices et les plus calculées concernent les châteaux, c'est-à-dire des constructions qui, en dépit de leurs fonctions résidentielles, présentaient une signification militaire." Malgré les destructions et le nombre très grands des sièges, "les créations furent un peu partout supérieures aux suppressions : d'où une densité toujours plus forte de châteaux révélée tant par l'archéologie que par les sources écrites, encore qu'il faille tenir compte du fait que la rareté de la documentation, à l'époque antérieure, nous laisse ignorer bien des fortifications déjà existantes". "l'époque vit encore une prolifération des maisons fortes (...), des manoirs seigneuriaux vaguement fortifiés, dont les princes autorisaient d'autant plus volontiers la construction que leur présence était un signe tangible de l'encadrement toujours renforcé des populations, offrait un obstacle sérieux aux formes élémentaires du banditisme et de la violence mais ne présentaient nullement un danger pour leur propre pouvoir." D'ailleurs, "à la construction des forteresses majeures, les seules militairement valables, les pouvoirs n'hésitaient pas à consacrer des sommes importantes."

Philippe CONTAMINE indique que "parmi les points d'évolution qui se manifestent après 1150, vient d'abord l'usage de plus en plus fréquent et systématique de la pierre au détriment du bois, même dans les régions où ce dernier matériau demeurait prépondérant dans les constructions rurales et urbaines ordinaires." Dans le même temps, "les merlons, les hourds (bientôt remplacés par des mâchicoulis), les coursières, les bretèches, les barbacanes, les pont-levis connaissent une diffusion croissante ; autant de petits détails facilitant la défense rapprochée. Les archères deviennent plus nombreuses, mieux disposées ; le recours à l'arbalète permettant un flanquement se fait systématiquement (...)." "La modification peut-être la plus importante, en tout cas la plus visible, porte sur le plan lui-même, où l'on assiste à un resserrement, à une concentration des différents éléments. On aboutit à une structure géométrique simple, rationnelle, de type octogonal, triangulaire, plus souvent quadrangulaire. (...) Certains châteaux enfin se caractérisent par l'ampleur des dimensions."

       En conclusion, l'auteur de La guerre au Moyen Age, écrit qu'entre 1150 et 1300, la guerre s'est "inévitablement transformée en même temps que l'ensemble de la société, mais non point toujours au même rythme, en raison de possibles décalages et déphasages. La guerre a profité du perfectionnement des rouages dans le gouvernement et l'administration des hommes. (...) Recensement, convocation, ravitaillement, paiement : autant de tâches confiées à des gestionnaires dont la haute capacité technique s'appuie sur le recours constant à l'écrit." (...) "A côté des progrès administratifs, les améliorations techniques furent rendues possibles par la présence d'un artisanat plus nombreux et sans doute de meilleure qualité : d'où les mutations de l'armement, l'apparition ou la diffusion d'engins de mort plus raffinés, les perfectionnement de la castellologie et de la poliorcétique." Il rappelle qu'à cette époque, la guerre n'est pas seulement le fait de grands États à gros budgets. Un peu partout subsistent des petites opérations de razzias menées par des pasteurs guerriers, soulèvements populaires (très fréquents), entreprises "privées" proches du banditisme, à l'initiative de chevaliers. Nous pouvons ajouter, à l'initiative également de villes contre d'autres villes rivales. 

        Philippe CONTAMINE toujours, indique que "la stratégie médiévale parait bien avoir été dominée par deux principes généraux : la crainte de la bataille rangée, de l'affrontement en rase campagne, et ce qu'on a pu appelé le "réflexe obsidional", autrement dit "une réaction automatique qui consistait à répondre à une attaque en allant s'enfermer dans les points forts du pays en état de résister" (formule empruntée à C. GAIER, Art et organisation militaires dans la principauté de Liège). D'où l'aspect que prennent la grande majorité des conflits médiévaux : progression très lente des attaquants, défense obstinée des attaqués, opérations limitées dans le temps et dans l'espace, "guerre d'usure", "stratégie des accessoires" où chaque combattant ou groupe de combattants, souvent de façon incohérente et discontinue, cherche d'abord un profit matériel immédiat." C'est la "guerre guerroyante". Contrairement à d'autres sociétés politiques comme en Chine, dans l'Empire Romain, l'Occident médiéval "ignora très largement (leur) solution (de retranchements successifs, multiplication de fortins et de forts, muraille longue principale...), et cela pour plusieurs raisons : structures étatiques longtemps médiocres, d'où précarité de financement et de la réquisition de la main d'oeuvre, multitude et morcellement des cellules politiques, pour lesquelles, au surplus, le danger peut venir tout autant de l'intérieur que de l'extérieur, conception de la fortification privilégiant, de façon sans doute judicieuse, les points de résistance isolés."

 

L'introduction et la généralisation de la poudre à canon

        Jean-Paul CHARNAY, dans un rapide exposé sur les sièges, indique plusieurs étapes dans l'évolution de la poliorcétique, dont le pivot est l'introduction de l'artillerie à poudre. Après des siècles d'artillerie névrobalistique, cette introduction modifie fondamentalement la nature de l'obstacle, mais comme l'introduction est d'abord très modeste et très lente, elle ne joue guère au début qu'un rôle mineur dans les opérations militaires. Cette artillerie, d'abord de portée réduite, exige d'être portée près des murailles à détruire et de ce fait reste vulnérable longtemps aux coups des défenseurs. Toutefois, lentement mais sûrement, un bouleversement s'opère : "Restant vertical, (l'obstacle) n'émerge plus du terrain naturel, n'est plus dominant, si ce n'est à l'égard du fossé qui le précède et l'entoure. En effet le boulet métallique brise la pierre et renverse les murailles. Aussi l'enfouissement de la muraille adossée à un massif de terre lui confère une meilleure résistance au détriment des vues et actions lointaines. Le défenseur exploite les flanquements par le tracé bastionné." Il souligne le rôle essentiel des mines pour faire progresser d'abord l'artillerie et l'amener à portée de tir. "La poudre a permis de perfectionner la technique et l'efficacité des mines, utilisées sous cette forme dès l'extrême fin du XVIe siècle. Le tir à "ricochet" donne le moyen de démonter par un tir d'enfilade les canons de la défense qui sont alors abrités par des "traverses". Tous ces procédés sont perfectionnés par (Sébastien Le Prestre de) VAUBAN (1633-1707)."

Au XVIIe siècle, "le siège s'est ritualisé, les journaux de siège que doivent établir les commandants de place tablent sur un délai de l'ordre de 50 jours, de nuits plutôt, dans cet ensemble d'opérations. Il est admis que la place peut être rendue avec honneur dès que la que la brèche est praticable. la reddition pure et simple n'est guère pratiquée, le sort des prisonniers de guerre n'ayant rien d'enviable. Des compositions peuvent se pratiquer : retrait dans la citadelle (...), reddition si non secouru dans un certain délai. Les circonvallations ont pratiquement disparu, il y a un camp, et le réseau des parallèles et tranchées se déploie dans la seule zone choisie pour l'attaque, trois ou quatre fronts. Il n'y a plus de contravellations ; qui attaque tient la campagne, une armée annexe de protection couvre l'armée de siège, c'est elle qui sera battue à Denain. Aussi estime-t-on que les effectifs de l'attaquant doivent être cinq fois supérieurs à ceux de l'assiégé."

Au XVIIIe siècle, "on sait mieux exploiter le tir courbe, et les progrès de l'artillerie permettent le tir à démolir jusqu'à 2 à 300 mètres (c'est-à-dire beaucoup plus loin qu'au début), ce sans modification sensible du rituel."

Au XIXe, l'obus explosif modifie radicalement les conditions des sièges. L'explosif brisant met en cause toute forme de protection, avant l'introduction du béton armé. La poliorcétique fait alors partie depuis longtemps du passé.

 

        Confirmant la lenteur des évolutions dans les guerres de siège et singulièrement du fait de l'introduction de l'artillerie à poudre, Lewis MUMFORD écrit que "il n'est pas exact, ainsi qu'on ne cesse de le répéter (en dehors du cercle des spécialistes de questions militaires surtout, pensons-nous), que l'invention de la poudre à canon ait porté un coup fatal à la féodalité. Les petits seigneurs indépendants ne pouvaient certes lutter à mains égales contre les forces du monarque et son autorité centralisée, et l'invention de la poudre à canon vint alors leur offrir une chance nouvelle. En augmentant la puissance, l'efficacité et la mobilité d'une troupe de soldats de profession, elles libérait les féodaux d'un complexe, celui de la citadelle imprenable ; et depuis toujours les seigneurs étaient avant tout des spécialistes du métier des armes. Il est bien certain, en revanche, que, dès le début du XIVe siècle, l'usage de la poudre à canon allait s'avérer fatal à diverses institutions, et entre autres aux cités franches de la période médiévale. Une muraille entourée d'un fossé constituait auparavant une garantie efficace de sécurité, à l'encontre de troupes qui ne disposaient pas d'un important dispositif d'assaut. Une place forte, solidement protégée, était à peu près imprenable. (...)"

Jusqu'au XVe siècle, le défenseur gardait l'avantage sur l'attaquant. (Léon Batista) ALBERTI (1404-1472), dans son ouvrage précurseur de l'urbanisme de 1485 (De re aedificatorum, disponible en français sous le titre L'Art d'édifier, 2004), ne se préoccupe pas de l'emplacement des pièces d'artillerie et ne consacre que peu de pages sur les fortifications. C'est pendant les guerres d'Italie menées par le roi de France Charles VIII que cet était de fait change : son armée, nombreuse, utilise pour la première fois des boulets de métal au lieu de boulets de pierre. Du coup, à la fin du même siècle, il n'existe plus de cités imprenables. Alors, "essayant d'égaliser les chances, les cités étaient contraintes d'imaginer d'autres systèmes de défense que celui des hautes murailles où les milices de citoyens montaient la garde. Elles engageaient des troupes mercenaires, capables d'effectuer des sorties et de livrer des batailles rangées" de façon surtout de détruire l'artillerie ennemie et de le décourager de revenir. Elles édifièrent aussi de nouvelles fortifications plus complexes que les précédentes. "Elles comportaient de redans et des bastions, qui permettaient à l'artillerie et à l'infanterie de contre-attaque de tronçonner les troupes d'une armée assaillante. Ces positions défensives avancées devaient mettre le centre de l'agglomération hors de portée du tir des canons ennemis. Pendant près de deux siècles, les citadins, à l'abri de ces lignes de défense, allaient à nouveau connaître une relative sécurité : mais toutes les formes d'équipement militaire sont coûteuses et les travaux qu'exigeaient celle-ci devaient peser lourdement sur le niveau de vie des populations ; il faut voir là, pour de nombreuses villes, la cause directe des déplorables conditions d'habitat qui sont si souvent (à mauvais escient, explique l'auteur auparavant) reprochées à la cité médiévale. Pour remplacer les enceintes, ouvrage de maçonnerie simple, un système complexe de défenses était donc nécessaire. Il devrait être conçu par des ingénieurs qualifiés et sa construction aussi bien que ses transformations étaient particulièrement onéreuses. Il était facile, pour englober un faubourg, de prolonger les anciennes murailles ; elles n'empêchaient ni la croissance de la population ni les adaptations. Mais les fortifications nouvelles interdisaient toute extension territoriale. De tels travaux pesaient aussi lourdement sur les budgets des cités du XVIe et du XVIIe siècle que les construction d'autoroutes et l'organisation des transports en commun sur ceux des grandes villes modernes : les municipalités devaient s'endetter lourdement, pour le plus grand profit des banquiers".

Une des conséquences de cette innovation dans le domaine militaire, est la dégradation des conditions de vie dans les villes. Pour se protéger des attaques, les habitants de l'extérieur affluent vers le centre, augmentant sa densité de manière importante. Les nouvelles constructions, outre que les maisons doivent gagner en hauteur, détruisent les jardins intérieurs et  emplissent les espace laissés auparavant volontairement vides, jusqu'aux nouveaux remparts. Plus la ville est importante, comme dans les capitales des différentes monarchies et des provinces, plus l'espace libre se restreint, et comme l'habitude est aux rues étroites et non pavées (rappelons-le), la luminosité et l'aération diminuent, et plus les risques d'incendies et d'épidémies augmentent. De plus, la construction des ouvrages défensifs devaient suivre l'augmentation de l'efficacité des artilleries déployées par l'ennemi, devenir de plus en plus coûteuses, entraîner toute une économie vers cette construction. Une fois certaines murailles construites, elles pouvaient devenir obsolètes dès leur inauguration... Selon Lewis MUMFORD, ces "progrès" militaires rendent "manifestes deux tendances caractéristiques de l'époque : la propension au gaspillage et l'ignorance des plus élémentaires conditions d'hygiène."

 

Lewis MUMFORD, La cité à travers l'histoire, Agone, 2011. Jean-Paul CHARNAY, article sièges, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen Age, PUF, 1999.

 

STRATEGUS

 

Relu le 21 mai 2020

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 13:16

          La guerre de siège est l'art de prendre et défendre les forteresses, que celles-ci fasse partie ou non d'une ville.

         Les auteurs anciens l'appellent poliorcétique, la distinguant par rapport à d'autres parties de l'art militaire : la stratégie, la tactique, la fortification... (Jean-Marie GOENAGA). La fortification crée ou utilise un obstacle artificiel ou naturel, que l'assaillant s'efforce de surmonter. La guerre de siège était primordiale à l'époque des cités-États car la prise de la ville entraîne la soumission, l'esclavage, voire l'élimination du vaincu, physiquement (on ne compte plus le nombre des villes détruites au cours des guerres) ou seulement politiquement, dans le cadre de prise de contrôle ou de neutralisation de territoires.

Un monde sépare l'Antiquité et le Moyen-Age des époques ultérieures par l'existence de moyens très différents d'anéantissement des fortifications. Si dans le monde antique, les armées ne disposent que de l'artillerie névro-balistique à l'appui des techniques ordinaires utilisées de tout temps, elles peuvent compter à partir de la fin du Moyen Age sur l'artillerie à poudre. 

 

L'évolution technique des fortifications.

            Emile WANTY montre bien l'évolution de la poliorcétique, surtout d'un point de vue technique.

"Dès les premiers âges, l'homme chercha une relative sécurité dans des lieux difficilement accessibles, variant avec l'époque, la nature du danger, l'aire d'habitat : cavernes, cités lacustres, points dominants, grottes dans la paroi d'une falaise, nids d'aigle. (...). La préhistoire a laissé, surtout dans le bassin méditerranéen, les vestiges d'enceintes de pierres sèches atteignant une épaisseur de deux mètres et se pliant aux formes du terrain. (...) dès le lointain des âges, le génie inventif de l'homme, sous l'éperon d'une nécessité vitale, avait découvert les principes généraux de la fortification. Aux époque historiques, la nature de ces points forts continua à se différencier en fonction des matériaux disponibles à pied d'oeuvre. Dans le Moyen-Orient, la brique constitua tout d'abord l'élément essentiel de la construction. Les forteresses furent initialement, en Égypte notamment, de vastes quadrilatères à murs épais, dont les seuls points faibles étaient les portes. Les assaillant affrontaient cette enceinte avec leur seul armement : arcs, lances, glaives, et devaient résoudre le problème par la force, à corps d'hommes. La couverture des attaques étaient assurées par les archers, neutralisant les défenseurs de la muraille ; les troupes de choc se protégeaient au moyen de levées de terre, et des détachements essayaient de faire brèche dans les portes à coups de haches ; d'autres, au moyen de grandes échelles, et se couvrant de leurs boucliers, tentaient l'escalade."

          Nous retrouvons toujours la même technique de part et d'autre (assaillants et défenseurs) dans la majeure partie de l'Antiquité. Autant les murailles augmentent de dureté, par les matériaux dont elles sont faites (de terre, de brique cuite, de bois, de pierre...) et en épaisseur, autant le point faible de ces forteresses résident toujours dans les portes. Les défenseurs des cités s'efforcent alors par divers moyens de les renforcer en construisant de part et d'autre de ces orifices des petites tours rondes ou carrées. Par ailleurs, les assaillants tentent par divers moyens de saper les murailles, en creusant des galeries ou en tapant sur les murailles à leur endroit les plus faibles (à condition bien entendu d'avoir des espions dans la place pour découvrir ceux-ci...). Les nombreux sièges sont autant de moment d'expériences pour des ingénieurs afin d'améliorer la défense des cités. En fait, ces sièges sont souvent forts longs et ne se terminent que par la lassitude d'un camp ou d'un autre, la trahison parmi les défenseur ou leur famine (ou la maladie).

Afin de réduire justement le temps de sièges, des machines sont élaborées, assez tardivement, car il faut pour cela un nombre important d'hommes et la cristallisation de savoir-faire. "Les armes étaient approximativement égales. Dans la lutte contre la muraille, il fallait un nouveau facteur, la possibilité d'agir hors des réactions directes du défenseur. Au IVe siècle av J.C., un progrès marquant fut réalisé dans ce sens par des machines opérant à distance, la première "artillerie". Dès cette époque, on distingue quatre catégories d'engins de siège : de jet, de percussion, d'approche et d'assaut, qui déterminent également les phases logiques de l'attaque."

"Une fois réalisé les progrès décisifs des derniers siècles av J.C., ceux des grandes épopées militaires macédoniennes et romaines, les procédés de la guerre de siège ne cesseront de se répéter au cours de plus d'un millénaire." "Les invasions barbares, germaniques et asiatiques, ruinèrent les villes et leurs enceintes (Il faut se souvenir qu'à l'abri de la Pax Romana, les villes ne conservaient parfois - ou pas du tout - que des enceintes minimum...), plongèrent dans les ténèbres l'art militaire comme tout le reste. Les murailles ne furent relevées, d'une façon empirique, que sous le coup de la menace normande.(...) Mais partout ailleurs, dans les campagnes, on vit apparaître la petite place-refuge étriquée, le château de bois du Haut Moyen Age ; le plat-pays en fut couvert. On dut en revenir aux procédés primitifs de l'attaque par escalade. Ces guerres de siège des origines devinrent plus difficile encore lorsqu'au bois se substitua définitivement la pierre, lorsque le château s'élargit, se haussa, s'accrocha aux points élevés, se compléta d'un réduit. La féodalité allait, après les Croisades, surtout pendant la guerre de Cent Ans, perdre pied sur le terrain politique, social et économique, mais elle conserva des points d'appui contre les tendances centralisatrices d'une Monarchie revigorée. Il était malaisé, même pour une armée royale, réduite encore au service de l'ost, de faire tomber ces remparts. La poudre à canon, l'artillerie nouvelle, seront un facteur capital de l'évolution, car elles permettront de jeter bas les murailles trop arrogantes et sonneront le glas de la société féodale."

     

           Face à de ces places fortes qui émaillent les territoires, depuis l'Antiquité, Emile WANTY se pose la question de l'évolution de la pensée militaire.

"Nous avons rencontré deux catégories de campagnes : une première de caractère localisé, étriqué ; une seconde que nous qualifierons volontiers "des grands espaces":

- Dans la première catégorie, il classe les guerres de la Grèce archaïque et classique, celles de Rome à ses débuts, de Byzance contre l'Islam, des Croisades, de la Guerre de Cent ans. Indécises et de longues durées, ces guerres se comprennent par le morcellement politique en Cités-États, qui étaient autant de forteresses, la transformation de la frontière montagneuse en une zone défensive profonde pour Byzance, le dispositif articulé des castels francs et sarrasins pour la Syrie et la Palestine, le hérissement de châteaux forts pour la France du XIVe siècle... Il était impossible aux armées de réellement manoeuvrer efficacement à l'intérieur d'un tel échiquier et d'en enlever rapidement de vive force, certaines pièces. Dans ces différents cas, la pensée militaire, pour autant qu'elle existe, est neutralisée dans ses desseins par l'insuffisance de la technique des sièges.

- Dans la seconde, il classe les grands empires dont la défense repose presque uniquement sur une ceinture périphérique, "muraille de Chine", mur d'Adrien pour Rome. Les campagnes d'Alexandre le Grand, les conquêtes musulmanes entrent dans cette catégorie.

Pour conclure, Emile WANTI écrit que "les méthodes ont varié suivant les grands capitaines et leur conception propre de la guerre. Mais l'Histoire ne cite guère de cas où des desseins stratégiques bien conçus et bien préparés aient été déjoués par la fortification. Les places les mieux défendues furent prises par les procédés les plus différents : les murailles continues, forcées ; les "lime", enjambés ; les obstacles, emportés ou contournés. Si les murailles de pierres du château fort féodal nous donnent un démenti, il s'explique par le déclin total d'un Art Militaire basé sur la manoeuvre, et par l'absence de grands capitaines."

 

       Yvon GARLAN, qui concentre son attention sur l'Antiquité, indique, qu'après les débuts grecs, la poliorcétique, par la puissance des moyens mis en oeuvre, atteint son apogée, en tant qu'Art militaire, sous l'Empire romain. Les Romains ont tiré les leçons des maitres grecs et d'ailleurs souvent leurs mécaniciens, leur tacticiens... étaient d'origine grecque.

"Ce qui caractérise la poliorcétique des Romains, ce fut moins l'ingéniosité que la puissance des moyens mis en oeuvre. Cette puissance résultait pour une part de l'abondance de leurs ressources et de la qualité de leurs services logistiques, qui leur donnaient, le cas échéant, la possibilité d'accroître autant que nécessaire le nombre de leurs machines. Mais ils devaient surtout à leur talent de terrassiers, qui leur permettaient éventuellement de venir à bout par un blocus systématique de leurs adversaires les plus obstinés et les mieux retranchés. Ils avaient enfin pour eux leur entraînement au combat individuel, et leur sens du devoir." Pour cet auteur, "la guerre de siège contribua enfin à valoriser l'usage de la surprise, de la ruse et de la trahison au détriment de l'affrontement ouvert, ainsi que la bravoure individuelle, plus ou moins artificiellement suscitée par l'appât des récompenses, au détriment du dévouement collectif. Ainsi le perfectionnement de la poliorcétique favorisa en Grèce (et de façon moins visible à Rome, où comptaient davantage des impératifs de nature stratégique) la déchéance du soldat-citoyen et le développement du professionnalisme militaire, aggravant du même coup la crise sociale et politique qui avait été à son origine : et ce, d'autant plus qu'il s'accompagna de l'époque de Denys l'Ancien (début du IVe siècle) à celle de Démétrios Poliorcète (début du IIIe siècle) d'un essor considérable de la technologie militaire, qui exigeait une mobilisation accrue de moyens matériels et humains".

 

Des aspects politiques et techniques entre-mêlés...

     Les aspects techniques de l'art militaire sont indissociables de ses aspects politiques. La diversification des armes incendiaires, la complexification des ouvrages de charpente, le développement des machines de jet, l'accroissement de l'importance des travaux de terrassement, le développement en réaction d'anti-machines (fossés, trappes, retranchements divers, matelas et écrans anti-projectiles), tout cela marque profondément l'art même des fortifications et fut surtout sensible pendant toute la période hellénistique. "Après une phase de dégénérescence correspondant à la paix romaine du Haut Empire - durant laquelle on se soucia surtout d'embellir les portes urbaines - l'architecture militaire ne devait recouvrer de son importance qu'avec les invasions barbares du IIIe siècle de notre ère. Les fortifications de cette époque furent édifiées à la hâte, et sont encore d'une technique rudimentaire. Puis l'on commença de nouveau à recourir aux procédés de l'époque hellénistique. Le mur d'Aurélien à Rome, avec ses modernisations du début du IVe siècle, et l'enceinte théodosienne de Constantinople annoncent le nouvel apogée atteint par l'art des fortifications au temps de Justinien - quand furent pleinement remis en application les principes édictés plusieurs siècles auparavant, au temps de Philippe, de Byzance, par les architectes grecs." 

      Le même auteur, co-rédacteur d'un ouvrage incontournable pour qui s'intéresse aux problèmes militaires de l'Antiquité, écrit dans les années 1960 et partiellement remanié dans les années 1980, donne un tableau de l'ensemble des informations disponibles sur les fortifications dans l'histoire grecque.

Rappelons que les deux sources principales, la littérature et l'archéologie demeurent relativement maigres : "Notre principale source littéraire est constituée par un abrégé des livres VII et VIII (Paraskeuastika et Poliorkètika) de la Méchaniké Syntaxis de Philon de Byzance, qui furent composés vraisemblablement à la fin du IIIe ou au début du IIe siècle avant notre ère", qui est d'un riche enseignement pour la période hellénistique. "Pour les siècles antérieurs, on en est réduit à glaner dans des oeuvres de genres très différents (par exemple le traité d'Enée le Tacticien sur la défense des places fortifiées, Les Oiseaux d'Aristophane et certains passages de l'oeuvre Thucydide) des allusions qui deviennent de moins en moins fréquentes et de plus en plus banales quand on remonte le cours du temps (...)." Du côté de l'archéologie, "les recherches ont relativement peu progressé (...) et cela essentiellement pour des raisons de méthode" (recherche d'objets spectaculaires et exigence de rentabilité). 

"Près d'un demi-millénaire sépare les forteresses mycéniennes des plus anciennes fortifications grecques actuellement connues (et) (...) "on ne peut qu'être frappé par un grand nombre de correspondances essentielles : simplicité du tracé, rareté des tours qui sont toutes situées à proximité des portes qui sont dessinées par le chevauchement des courtines, forte épaisseur des murailles. (...) Cette tradition semble pour l'essentiel se maintenir aux VIe et Ve siècles", et là l'auteur insiste de nouveau sur la maigreur des sources. "Quelques perfectionnements techniques doivent cependant dater de cette époque : la fréquence des tours s'accroît, tandis qu'augmente leur capacité de flanquement, avec l'apparition, au temps de Périclès, du plan demi-circulaire ; la disposition des portes se modifie (...) le tracé de l'enceinte acquiert plus de souplesse." 

"A partir du IVe siècle, la technique des ouvrages défensifs évolue à un rythme plus rapide, s'engage dans des voies nouvelles et manifeste un esprit plus systématique. Les tours pleines cèdent souvent la place à des tours évidées (...) en même temps qu'elles acquièrent une plus grande autonomie architecturale par rapport aux courtines." "Mais c'est seulement dans les deux siècles postérieurs que s'épanouiront les idées nouvelles qui étaient parfois déjà en germe à la fin de l'époque classique." "Les principes essentiels de l'art des fortifications à l'époque hellénistique résident dans la diversification et l'articulation des moyens de défense en surface et en hauteur. L'ouvrage défensif n'est plus un obstacle en soi, qui s'impose en fonction de sa masse : il vaut ce que vaut la tactique qu'il matérialise. On est passé d'une architecture statique, pondérale, à une architecture du mouvement qui reflète une certaine dynamique des forces opposées."  "Pendant (la période de l'époque classique), le caractère relativement primitif de la technique des fortifications et la lenteur de son évolution doivent être mis en rapport avec une conception passive de la poliorcétique, fondée sur la pratique de l'investissement. Tout se passe alors comme si le moindre obstacle matériel avait suffi à mettre un terme aux velléités offensives des soldats-citoyens qui, revêtus de la lourde armure de l'hoplite et attachés à une conception agonistique de la guerre, répugnaient aux combats meurtriers en terrain inégal : il est significatif que même pendant la guerre - si acharnée - du Péloponnèse, l'assaut contre les murailles n'ait été que rarement tenté et plus rarement encore victorieux (...). Comme les assiégés, en contrepartie, se fiaient à l'imperméabilité de leurs murailles, le siège se transformait  volontiers en une épreuve d'endurance entre deux camps respectueux d'une règle du jeu qui excluait la teichomachie. (...) Les exigences crûrent avec les sollicitations : les innovations techniques introduites dans l'art des fortifications à partir du IVe siècle impliquent l'adoption d'une tactique nouvelle par les combattants. L'amélioration du flanquement, l'étagement de la défense en profondeur et en hauteur, ainsi que la diversification des ouvrages de protection, signifient que le rempart tend à devenir l'enjeu direct des combats. De fait, au même moment, (...), les attaquants commencent à manifester (...) une agressivité croissante servie par des moyens matériels de plus en plus imposants. (...) "S'il n'est pas douteux que les assiégés aient cherché alors à alléger la charge nouvelle que leur imposait la tactique adverse, en améliorant leurs moyens de protection et aussi en se ménageant des possibilités de contre-attaque, il n'en reste pas moins difficile d'établir un parallélisme étroit entre les modifications imposées aux ouvrages défensifs et l'apparition de tel ou tel procédé d'attaque."  Yvon GARLAN insiste pour ne pas surestimer les conséquences du développement de l'artillerie, au détriment d'autres machines de siège, plus traditionnelles mais aussi efficaces et plus répandues, telles que béliers et tours de siège, car "tous (les) aménagements architecturaux semblent être postérieurs d'au moins un siècle à l'invention des catapultes, que l'on attribue généralement aux ingénieurs réunis à Syracuse par Denys l'Ancien dans les premières années du IVe siècle." Il indique que ce décalage dans le temps provient surtout de la lenteur de la diffusion des techniques.

      

       Il est impossible de comprendre l'évolution des choses, si l'on en reste à une vision technique, aussi il est particulièrement intéressant qu'Yvon GARLAN aborde, après s'être étendu sur ces aspects des fortifications, des questions directement politiques.

De plus, "il importe (...) de ne pas dissocier de l'étude de la ville fortifiée, celle de la ville-forteresse : la fonction défensive dans une ville, au lieu d'être pour ainsi dire concentrée dans un ouvrage architecturalement indépendant a pu, à un stade moins avancé de différenciation, être inhérente à l'organisation urbaine elle-même. Dans un tel système, qu'Aristote (dans Politique) qualifie d'"ancien", le rôle de l'enceinte était tenu par le mur extérieur des maisons disposées sur le pourtour de l'agglomération, tandis que le réseau des rues était d'une médiocrité et d'une complexité telle qu'"il était difficile aux étrangers de sortir de la ville et aux assaillants de l'explorer". De fait, le plan de certaines villes archaïques (...) manifeste une prédominance des soucis défensifs. Encore à l'époque classique, on relève des survivances du système "ancien" non seulement chez Platon, mais aussi dans certaines fondations de la deuxième moitié du Ve siècle (...). Yvon GARLAN indique que "le fait que l'agglomération primitive ait pu assurer son autodéfense sans avoir recours à des ouvrages architecturaux autonomes, soit se couler dans le cadre préexistant des acropoles fortifiées, nous interdit d'imaginer un parallélisme trop étroit entre l'essor de la cité et le développement des enceintes urbaines". Il existe toutefois un lien, que des fouilles plus importantes devraient établir, entre ces deux faits, en découvrant des vestiges antérieurs à la menace perse. En creusant sous les vestiges des murailles de l'époque classique peuvent apparaître des vestiges, parfois monumentaux, de l'époque archaïque. "A l'époque classique, en tout cas, la notion d'enceinte urbaine est inséparable du concept de cité", même si nous ne savons pas comment cette notion s'est ancrée dans la mentalité collective, et même si des exceptions (Sparte) existent.

Il faut relire alors Thucidyde, dans son Archéologie, où il essaie de retracer le développement de la civilisation en Grèce. "L'absence de fortifications ne peut, selon lui, se concevoir, sauf circonstances exceptionnelles comme celle de l'Ionie, que dans une société primitive qu'il situe dans le temps aux origines de l'humanité, mais dont il relève encore des traces dans certaines régions continentales de la Grèce contemporaine qui vivent "à la manière ancienne". Ce type de société qui, par ignorance du commerce, limite ses capacités productives aux nécessités de la consommation immédiate et ne possède pas de réserves d'argent, n'a pas les moyens, et surtout n'éprouve pas le besoin, d'élever des fortifications. Ce n'est qu'au temps de la thalassocratie (entendre par là un impérialisme maritime, précisions-nous) de Minos que "les habitants des côtes, se mettant davantage à acquérir de l'argent, adoptèrent une vie plus stable : certains même, se sentant devenir riches, s'entouraient de remparts" (toujours selon Thucidyde). Pour l'auteur grec, comme pour la plupart de ses contemporains, au premier rang desquels Périclès, le rempart urbain, premier et principal signe extérieur de richesse pour une cité, caractérise donc un stade particulier du développement de la civilisation en Grèce. Le fait de choisir telle ou telle fortification reflète l'ambition d'une cité. Thucidyde clame qu'il existe un rapport étroit entre le renforcement des défenses de la ville et l'affirmation de la démocratie. Selon Yvon GARLAN, cette opinion liant le sort de la démocratie aux Longs Murs, était assez répandue pour devenir un leitmotiv dans la bouche des orateurs. Ils identifient l'intérêt commun, laissant prévoir le sacrifice du territoire en cas de guerre, à celui des classes sociales attachées au développement de l'artisanat et du commerce, et, en écartant la menace spartiate, Athènes peut en même temps constituer un empire maritime et épanouir le régime démocratique. Cette opinion pose la question du rôle joué dans le développement des cités grecques par les fortifications urbaines. Mais, en fait, nous sommes obligés d'en rester aux hypothèses et aux interrogations. Yvon GARLAN évoque le phénomène des villas fortifiées, qui prolifère surtout dans les régions marginales au Ve siècle, où prédominent encore l'agriculture et la concentration de la propriété, où l'aristocratie foncière détient le pouvoir politique. "La villa fortifiée, quand elle représente l'ouvrage militaire le plus répandu et le plus évolué, pourrait donc être considérée comme un moyen de protection parfaitement adapté à la sauvegarde des intérêts particuliers d'une classe sociale, dont la puissance repose sur la mise en valeur des terres environnantes et sur l'exploitation des populations qui y sont attachées."

Dans la littérature, les adversaires des fortifications urbaines, comme Xénophon, sont également adversaires du régime démocratique. Ce dernier auteur déplore leur effet délétère sur l'esprit combatif des citadins, marins ou artisans : "La ville est-elle attaquée par un ennemi supérieur, les citoyens inférieurs en nombre peuvent bien se sentir en danger hors des remparts, mais quand ils sont rentrés dans leurs fortifications, ils se croient en sûreté (Hiéron, Economique)." La précellence pour une cité des remparts moraux sur les remparts matériels est au même moment un thème également banal dans la bouche des orateurs. C'est Platon qui critique le plus explicitement les remparts urbains (Lois). Le rempart, pour lui, qui n'a aucune utilité pour la santé publique, dispose les citoyens à la mollesse, et est ainsi source d'immoralité sociale, parce qu'il offre un moyen de défense artificiel et impersonnel, fallacieux parce qu'il ôte à chacun en particulier le devoir de repousser l'envahisseur les armes à la main. Il faut combattre où l'on vit. Il faut souffrir sur les lieux mêmes de la joie. La maison doit être à la fois foyer et refuge et Platon accepterait que l'on revienne au système archaïque de la ville-forteresse. Mais à partir de la fin de l'époque classique, il n'est plus possible de remettre en cause le principe des fortifications. Aristote (Politique) réfute sur ce point les thèses de Platon : "A l'égard des murailles, ceux qui disent que les cités qui prétendent à la vertu ne doivent pas en avoir, pensent un peu trop à l'antique... On cherchait un pays facile à envahir et si on supprimait les endroits montagneux, comme si on n'entourait pas les habitations des particuliers de murs dans la pensée que les habitants deviendraient lâches."  Le rempart n'est plus un pis-aller honteux, c'est le blason de noblesse dont l'éclat rejaillit sur la cité. Cette évolution s'achève à l'époque hellénistique et romaine quand la couronne murale en vient à constituer l'attribut principal des villes personnifiées. En citant cette évolution possible, Yvon GARLAN l'établit comme un programme de recherches aux nombreuses questions.

 

Des tentatives de systématisation des connaissances sur les fortifications...

       Pour un ensemble d'auteurs sur l'Antiquité rédigeant une sorte de manuel universitaire (plus récent) sur les guerres et les sociétés des mondes grecs des Ve-IVe siècles av. J.C., "avec les progrès de la guerre de siège, on vit peu à peu se dessiner, au travers d'hommes d'État puissants, l'image du preneur de ville, du poliorcète ; image dans les contours se fixèrent de façon définitive au sein non pas de la polis grecque classique, mais d'une autre forme d'organisation étatique caractérisée par un pouvoir monarchique suffisamment développé pour permettre une concentration importante de moyens militaires."

    Ils font le point sur les  relations entre le pouvoir politique et le programme de fortification. "Il faut noter l'ambivalence de la fortification, en particulier de l'enceinte urbaine qui, composé d'éléments tactiques destinés à la défense de ville, répondait aussi à une finalité plus vaste, d'ordre politique."

Aristote a défini des modèles propres à chaque type d'organisation politique : "Quant aux lieux fortifiés, la bonne solution n'est n'est pas la même pour tous les régimes politiques ; ainsi une citadelle (acropole) convient à une oligarchie et à une monarchie, le plat-pays à une démocratie ; ni l'une ni l'autre ne conviennent à une aristocratie, mais plutôt à un certain nombre de points fortifiés" (Politique). La topographie des systèmes de défense est susceptible de révéler les fondements de l'ordre social, mais elle nous renseigne surtout sur les rapports  d'une communauté politique à son espace.

Thucidyde, dont Yvon GARLAN a déjà parlé, argumente que le renforcement des défenses de la ville par la construction des Longs Murs correspond à "une volonté d'affirmation de la démocratie".

Les États monarchiques étaient-ils davantage prédisposés à la construction et à l'entretien de fortifications? C'est la question que Pierre DUCREY s'est posé et à laquelle il apporte la réponse suivante : "On pourrait imaginer en effet qu'un dirigeant autoritaire impose à la population l'effort supplémentaire que représente l'édification d'un système défensif puissant. Mais un examen des murs effectivement réalisés, même rapidement, montre bien qu'une corrélation entre leur construction et un régime particulier ne peut être établi de manière systématique. Tout au plus peut-on évoquer le cas de Syracuse et de l'Euryale, oeuvre de Denys l'Ancien (décidément, pensons-nous, nous tournons autour des mêmes rares auteurs... ), en partie du moins (...)". Il est certain que ces fortifications n'auraient pas été aussi rapidement édifiées, avec autant de moyens matériels et humains, si elles n'avaient été commandées par un tyran dont les assises du pouvoir reposaient sur la force et la contrainte militaires et qui, de fait, était en mesure de mettre sa puissance au service d'un vaste programme de construction. Il n'en reste pas moins que la nécessité d'assurer la défense par la mise en place de fortifications s'était imposée dans la plupart des cités du monde grec, quel que fût leur régime politique. pour pouvoir mettre en chantier un programme de fortifications, il fallait que les citoyens en aient pris publiquement la décision lors d'une séance de l'assemblée par un vote ; une fois la décision prise un nouveau cote avait lieu afin de statuer sur la direction générale des travaux et leur financement. Sur la question, nous sommes bien renseignés pour les cités démocratiques et en particulier sur Athènes. Sparte, qui ne fut fortifié qu'au IIIe siècle faisait figure d'exception. 

 

Collectif, Guerres et sociétés, Atlande, collection Clefs concours, Histoire ancienne,  2000. Yvon Garlan, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999 (Premières éditions, 1968, 1985). Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999.  Emile WANTY, L'art de la guerre, Marabout Université, 1967. Jean-Marie GOENAGA, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

STRATEGUS

 

Relu et corrigé le 23 mai 2020

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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 15:36

          Nous ne connaissons Enée le Tacticien que par son oeuvre, elle-même rapportée en partie par POLYBE (200-118 av JC) et SUIDAS (ou Souda, nom d'une encyclopédie grecque de la fin du IXe siècle, très utilisée dans les travaux consacrés à l'Antiquité).

 

Un personnage dont nous ne connaissons pas grand chose...

Théoricien militaire grec de la première moitié du IVe siècle, il est l'auteur de travaux uniquement militaires. Parmi ceux-ci, le traité sur la Poliorcétique (soit l'art des sièges des villes), est un document particulièrement révélateur d'un moment de l'évolution militaire grecque. Peut-être était-il l'un de ces chefs de mercenaires qui louaient à cette époque leurs services sur les champs de bataille du Péloponnèse et d'Asie Mineure. Il appartient à la génération des pionniers qui, à la fin du Ve et au début du IVe siècle, mirent en vogue la réflexion sur l'art militaire. Anne-Marie BON, en 1967, pense qu'il était le célèbre stratège de la Ligue arcadienne, Enée de Stymphale.

La Poliorcétique voisine d'autres fragments d'ouvrage : Sur les préparatifs de guerre, Sur l'intendance et Sur la Castramétation.

Il faut dire que de l'Antiquité grecque, il ne nous reste que des débris, qui ne sont que partiellement accessibles en français (beaucoup de traductions anglaises). La Poliorcétique nous est accessible grâce à la société d'émulation du Doubs de 1870, par Albert De Rochas D'AIGLUN (1837-1914), sous le titre d'Extrait du traité sur la défense des places.

Hervé COUTEAU-BEGARIE écrit que, néanmoins, avec un degré de probabilité élevé, on peut penser que les Grecs de l'époque classique ont composé des traités de tactique et de stratégie. il se réfère à VEGECE (Flavius VEGECE, L'Art militaire, Ulysse, 1998) qui mentionne un traité des combats rédigé par des Spartiates. Enée Le Tacticien composa en fait une encyclopédie militaire en plusieurs volumes dont seul le traité sur la poliorcétique nous est parvenu. Après Enée Le Tacticien, il faut sauter trois siècles pour trouver un traité conservé (celui de ASCLÉPIODOTE, du 1er siècle av J.C., Traité de tactique, Les belles lettres, 2002).

C'est sans doute grâce surtout aux Byzantins qu'une partie de son oeuvre a survécu aux multiples destructions.

 

Une oeuvre très étudiée bien que parcellaire

          La Poliorcétique daterait des années 360 av J.C. Dans son traité, il s'intéresse à toutes les questions relatives au siège, matérielles (les gardes, les mots de passe, les armes, les incendies...) et politiques (les risques de discorde parmi les assiégés, surtout durant les sièges assez longs, les conspirations, les alliés...). Un certain nombre de ses conseils et observations, qui sans doute formait un fond commun d'idées qu'il partageait avec des tacticiens ou des stratèges dont nous avons perdu la trace, sont restés en crédit jusqu'à l'époque moderne.

Pour Michel DEBIDOUR, habitué à la confrontation des textes grecs entre eux (notamment ceux de XENOPHON), cette oeuvre, qui ne fait jamais allusion à Philippe de Macédoine, est celle d'un homme cultivé qui connaît les grands historiens qui l'ont précédé. Mais ce n'est pas vraiment un lettré, et son texte, souvent technique, est en général clair et dépourvu de qualités littéraires. "Visiblement, il a une grande expérience pratique qu'il veut faire partager à ses lecteurs. Enée semble bien ne pas avoir été un Athénien, et il songe d'abord à des cités de petite taille, que les guerres mettent aux prises avec des voisins, comme dans le Poléponnèse. Pour nous, modernes, qui sommes souvent tentés, grandes oeuvres obligent, de voir l'histoire grecque à travers le prisme athénien, ce texte est un document neuf et différent, qui nous contraint à élargir notre vision du monde grec."

      La Poliorcétique, malgré son titre, est plutôt un traité de défense des villes. Au point que l'on se demande si ce texte n'avait pas deux grandes parties. Il n'y fait pas mention et parfois, dans le texte, plusieurs fois, l'auteur, sans prévenir, donne des conseils du point de vue de l'attaquant.... Michel DEBIDOUR pense à une maladresse dans la composition de l'ouvrage.

D'une soixantaine de pages, il comprend 40 chapitres de longueur très inégale (parfois de quelques lignes!). On peut tenter d'en établir le plan, mais cela est tout à fait indicatif :

- Comment mettre la ville sur le pied de guerre, former la milice et reconnaître les siens (chapitres 2 à 7),

- Comment préparer le territoire à la guerre, et désamorcer conspirations et mécontentement (chapitres 8 à 17),

- Comment organiser pratiquement la ville, face à une attaque, par des rondes, des sorties et des ruses diverses (chapitres 18 à 31, dont les premiers traitent des sabotages des serrures et des portes),

- Comment résister aux machines, aux mines aux incursions (chapitres 32 à 40). Il laisse dans l'ombre la façon dont la cité engageait ses mercenaires.

Outre les détails techniques, l'ouvrage permet de se donner une bonne idée de la manière dont fonctionne les armées au IVe siècle av J.C. 

Le chapitre qui traite des conspirations (chapitre 11) indique un certain nombre de moyens de les prévenir et de les contrecarrer. "il faut également faire très attention à ceux des citoyens qui sont dans l'opposition et ne jamais leur accorder immédiatement créance en rien, pour les motifs qui suivent. Je vais raconter l'une après l'autre, en citant mon propre livre, et à titre d'exemples, les diverses conspirations ourdies contre des États par des magistrats ou par des particuliers, et comment parmi elles quelques unes ont été réprimées et ont échoué."  

Chef sans faiblesse, tatillon et sévère, Enée sait que pour être efficace, outre les mesures purement techniques des fortifications et des emplacements des troupes, il faut surtout déranger le moins possible (chapitre 12) la vie des populations, surtout en temps de paix, quand la menace n'est pas directe. Il est conscient que pour éviter le risque d'une explosion sociale, il faut savoir faire droit à des revendications justifiées, "surtout en soulageant les débiteurs par des intérêts peu élevés, voire en les supprimant complètement ; et lorsque les temps sont trop dangereux, il faut même supprimer une partie des dettes, ou leur totalité s'il le faut, car des hommes endettés de cette façon sont bien plus redoutables à avoir près de soi. Il faut aussi donner des ressources à ceux qui sont privés du nécessaire (chapitre 14)." Il semble particulièrement conscient que la défense de la cité dépend de l'humeur des habitants qui peuvent être enclins à "trahir" leurs maîtres, surtout si dans les temps "normaux" leur situation leur parait déjà injuste. 

Le plus long chapitre, le chapitre 31, traite de l'art de transmettre des messages. Une large place est donnée à la stéganographie (procédé de dissimulation d'un message dans un autre message) parmi 24 procédés. 

   Dans son livre, Enée semble toujours tout aussi préoccupé par les dissensions politiques internes que par les considérations purement tactiques. Il souligne l'importance de l'organisation de la défense en temps de paix, afin de pouvoir réagir rapidement en cas de surprise. Il redoute par-dessus tout le désordre et la panique contre lesquels il est souhaitable de se prémunir. Un bon réseau de communication devra être mis en place, pouvant fonctionner de jour comme de nuit. La discipline doit être irréprochable et la désertion sévèrement punie, bien que les mercenaires aient le choix, au début d'un siège, de s'en aller. Enée redoute aussi bien la trahison et recommande toutes sortes de mesures pour l'éviter. En ce qui concerne les mercenaires, l'on doit toujours s'assurer qu'ils sont en infériorité numérique par rapport aux citoyens qui les emploient. Il est impératif pour les chefs d'obtenir le soutien, avant tout financier, de leur peuple. Lorsque l'ennemi attaque, il est préférable d'attendre pour réagir que l'adversaire commence à se relâcher, ou que encombré par les effets de son pillage, il soit moins mobile. Enée encourage, si les conditions s'y prêtent, la création de flottes puissantes permettant de surprendre l'ennemi et de s'engager à sa poursuite. Les sorties nocturnes destinées à surprendre l'assiégeant sont également conseillées. L'usage de matériaux combustibles et le recours à des ruses diverses complètent ce tableau d'une tactique particulièrement adaptée à la situation géopolitique des cité-États de la Grèce antique. L'approche stratégique d'Enée se veut avant tout pragmatique, et le type de combat qu'il décrit n'est ni codifié ni ritualisé. (BLIN et CHALIAND).

On conçoit, vu la richesse des thèmes abordés - richesses qui pourrait être plus grande que celle dont nous avons hérité - maints tacticiens et maints stratèges aient puisé dans cette oeuvre.

 

 

ENEEE LE TACTICIEN, Poliorcétique, texte établi et traduit par A DAIN et A-M. BON, Editions Les belles lettres, 1967. Introduction par Anne-Marie BON.

On peut trouver les chapitres 11 et 38 de Poliorcétique dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Michel DEBIDOUR, Enée le tacticien, dans Ruses, secrets et mensonges chez les Historiens grecs et latins, De Boccard (Lyon), 2006.

Michel DEBIDOUR, Les Grecs et la guerre, VÈme-IVème siècle, Editions du Rocher, 2002 ; Collectif, Guerres et sociétés, Monde grecs Vème-IVème siècles, Atlande, 2000 ;  Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002 ; Raoul LONIS, article Enée Le Tacticien, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, Sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

Complété le 16 octobre 2019

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 07:47

           L'existence des villes, voire leur naissance, est fortement liée à des impératifs de sécurité et de défense. Sans doute depuis fort longtemps, la problématique de la défense et de la prise des villes (leur siège, autrement dit la poliorcétique) fait partie de la vie des cités.

Ce n'est qu'avec l'apparition de la poudre et de l'artillerie que cette problématique change de manière profonde. Ce qui ne veut pas dire, notamment dans l'Antiquité, que cette problématique est demeurée inchangée. De nombreux auteurs, notamment archéologues et historiens, étudient cette problématique depuis la fin du XIXe siècle, avec à l'appui, finalement, de maigres témoignages de ces époques : ruines à partir desquelles nous pouvons reconstituer (plus ou moins) l'état des villes, écrits à partir desquelles nous pouvons supputer (car très peu nous sont parvenus) les problèmes de tout ordre liés à la défense des villes, dans leurs aspects techniques, sociaux, économiques et politiques.

Dans un premier temps, nous nous intéressons ici aux problèmes de la guerre en Grèce ancienne, des temps homériques à l'époque des Macédoniens victorieux. Surtout d'ailleurs aux aspects plus politiques que techniques, et singulièrement aux relations existantes entre organisation du pouvoir politique (démocratie, oligarchie, tyrannie...), participation des citoyens à la guerre, état de l'économie et situation géopolitique. Il existe tout un débat sur les enchaînements historiques entre évolutions de la poliorcétique, recours au mercenariat et impérialisme maritime, notamment autour de la situation d'Athènes, ville en fin de compte sur laquelle la plus grande partie de la documentation de Grèce nous est parvenue. Alors qu'il est parfois convenu de voir le couple démocratie/organisation hoplitique de la défense s'opposer au couple oligarchie/cavalerie et mercenariat, les choses apparaissent en fait un peu moins simples.

 

       Alain JOXE (Voyage aux sources de la guerre), dans toute ses nuances, décrit la Grèce entre le VIIe et le IVe siècle av J.C .comme "le lieu d'une nouvelle naissance de la cité-État par la guerre", reprenant les études de Jean-Pierre VERNANT (Problèmes de la guerre en Grèce ancienne) à son compte.

"Elles ont unifié, dans le combat de la phalange hoplitique, la politique et la guerre, mais en passant par plusieurs enchaînements de causalités hétérogènes." "(...) les cités ont cherché à maîtriser dans la discipline même de la guerre la passion déchaînée par la violence, afin d'enchaîner la violence, non seulement au pouvoir mais au savoir, non seulement au vouloir mais au devoir civique, c'est-à-dire à instrumenter entièrement et sur le champ de bataille l'organisation de la "haine" extérieure comme ciment de "l'amitié" politique interne. La phalange en formation devient, dès lors, la compétence globale de la cité et la bataille une performance significative. Une telle utopie n'était pas faite pour durer et la phalange hoplitique disparaît dans les grandes machineries militaires de l'époque hellénistique en même temps que les cités s'effacent devant les royaumes et les Empires. Les vertus hoplitiques font place à la professionnalisation des mercenaires. Cependant l'éthique du combat civique discipliné est aussi une technique militaire efficace qui se reproduit comme compétence militaire, hors de la cité, transformant paradoxalement toute unité militaire, même mercenaire, en une sorte de conservatoire des vertus de la cité antique." Le théoricien en stratégie tente de déchiffrer ce système militaire et son rapport archaïque à la citoyenneté et "surtout à la liberté de décision des citoyens face au système impérial."

 

       Claude MOSSÉ, dans son étude sur le rôle politique des armées dans le monde grec à l'époque classique, indique que "le mercenariat apparaît comme la plaie du IVe siècle grec. Certes il y a eu de tout temps dans le monde grec des hommes qui se louaient comme soldats. Mais au IVe siècle le fait se généralise, et surtout ce ne sont plus seulement les dynastes orientaux qui recourent à leurs services. Les cités grecques en font autant, et le monde grec est parcouru par des bandes de mercenaires prêtes à se louer au plus offrant, menace perpétuelle pour la sécurité des cités grecques (A. AYMARD "Mercenariat et Histoire grecque, 1959). Assurément la généralisation de l'emploi des mercenaires présentait de multiples avantages : elle libérait les citoyens des charges militaires et leur permettait de vaquer à leurs affaires et à leurs occupations traditionnelles. Elle mettait à la disposition des stratèges des armées expérimentées, bien entraînées et dociles, au moins autant qu'on les payait. Il suffit d'évoquer ici les conséquences sur le plan de la tactique militaire de l'emploi des armées de mercenaires, en particulier le développement de l'infanterie légère qui allait permettre des manoeuvres beaucoup plus souples que celles qu'impliquaient la lourde armée d'hoplites."

 

      Pour cerner de quelle défense il est question, il faut se représenter ce qu'était la cité grecque, petite ou grande. Elle était composée d'une population de citoyens (cultivateurs propriétaires) répartis spatialement entre un centre urbain, la ville proprement dite (asty, polis), en général fortifié, et un territoire (chôra). Ce territoire, lieu des activités paysannes, jouait aussi un important rôle symbolique, terre des ancêtres abritant des sanctuaires vénérés consacrés aux divinités, et les sépultures des familles. C'est de l'exploitation du sol que la majeure partie des citoyens tiraient leurs revenus. L'activité "normale" des Grecs, honorable par excellence, c'était depuis toujours le travail de la terre : autant qu'une profession, l'agriculture était comprise comme un idéal de vie.

Michel DEBIDOUR nous apprend ainsi que s'opposent trois conceptions de la cité, "qui recouvrent toute l'ambiguïté du terme polis : le territoire hérité des ancêtre ; la citadelle, foyer géographique également, abritée derrière ses murs ; ou bien la communauté humaine des citoyens sur leur territoire, voire les hommes seuls, fût-ce à l'écart de leur territoire naturel. Et ces trois conceptions orienteront différemment la stratégie défensive des cités." Au Ve siècle, comme auparavant, "le territoire restait l'enjeu des opérations militaires." Il s'agissait de protéger ses cultures et de sauvegarder ses bétails ou de détruire celles de l'adversaire et de piller ses biens. Pas de siège pour s'emparer de la cité. Les murailles, même si elles restent modestes, suffisent à dissuader d'aller plus avant que cette destruction et ce pillage. Seule Sparte est démunie de murailles ; les guerriers ne doivent compter que sur eux-mêmes pour protéger leur cité. Durant la guerre du Péloponnèse, la première à durer si longtemps, "les deux camps ont compris ce qu'ils avaient à gagner à déstabiliser l'agriculture de l'ennemi en implantant chez lui un poste d'observation solidement fortifié qui permettrait d'entretenir une insécurité permanente chez les cultivateurs de la campagne." "Si la désorganisation s'étendait aux cérémonies religieuses, l'interruption forcée des cultes ancestraux n'était pas sans impact psychologique (...)."

Cette conception se retrouve chez de nombreux auteurs, jusqu'à la démonstration de la liaison entre cette répartition géographique du territoire et d'un espace civique. LEVEQUE et VIDAL-NAQUET (1964) définissent l'espace civique comme la combinaison de deux éléments de nature opposée : l'un homogène, la communauté des citoyens théorique égaux par la loi et devant la loi, l'autre hétérogène, le territoire avec son asty et sa chôra. L'espace civique qui correspond au concept antique de gè poltikè apparaît selon ces auteurs comme l'expression de la relation juridique exclusive du citoyen à sa terre, de la communauté politique à son territoire. GARLAN (1973), reprenant la notion d'espace civique, développe celle de l'espace stratégique. La maîtrise du territoire du centre jusqu'à la périphérie selon une représentation concentrique de l'espace (PIMOUGUET-PEDARROS, 1997), l'organisation d'une défense en réseau, permet non seulement de faire face à une invasion mais aussi de conférer à l'espace politique une homogénéité de nature à éviter les séditions, la guerre civile.

 

      Le professeur d'histoire grecque à l'université Jean Moulin Lyon III Michel DEBIDOUR estime que "une théorie trop cohérente a longtemps prétendu rendre compte de l'évolution de la campagne attique à la fin du Ve et au début du IVe siècle. Selon cette théorie, après l'occupation de Décélie au plus tard, la campagne ne s'en était pas relevée, et la petite paysannerie appauvrie, voire ruinée, avait dû céder ses propriétés, en contribuant ainsi à une concentration des terres aux mains des plus riches.(...) Et cette évolution aurait même, en ébranlant l'édifice d'Athènes, contribué à provoquer les évolutions et les crises du IVe siècle (EHRENBERG, The people of Aristophanes, 1951 ; Claude MOSSÉ, La fin de la démocratie athénienne, 1962)". Cependant, des études plus récentes (HANSON, Warfare and agriculture in Classical Greece, 1983... ) montrent que les capacités de destruction d'une armée, à l'époque, restaient limitées par la crainte des contre-attaques surprises (à cause du développement d'une cavalerie), "et la campagne attique n'a pas manqué de se relever très rapidement après la guerre." Les riches, de plus, n'étaient pas "forcément en bonne posture pour racheter des terres après la guerre : les impôts de guerre (...), la perte des animaux et des esclaves les avaient frappés plus que les petites paysans, peut-être les mieux à même de remettre leurs terres en culture par leurs propres forces". La Poliorcétique d'ENEE LE TACTICIEN, tire dans les années 360 av J.C. la leçon des conflits précédents et accorde une attention très grande aux moyens de protéger un territoire contre les ravages de l'invasion. Michel DEBIDOUR s'appuie sur les écrits de THUCYDIDE, du PSEUDO XENOPHON pour comprendre la défense du centre urbain de THEMISTOCLE à PERICLES, période cruciale pour les changements institutionnels intervenus à Athènes. C'est une certaine rupture avec la tradition hoplitique qui se dessine, où une nouvelle tactique semble s'affirmer, celle de ne pas défendre le territoire, à un moment où la production agricole du terroir et même la production minière prennent une moindre importance à côté de la richesse apportée par le tribut et le commerce.

Il ne pense pas comme J. OBER (La guerre en Grèce à l'époque classique, Presses Universitaires de Rennes, 1999 ; Fortress Attica, Defence of the Athenean Land Frontier 404-322 BC, Mnemosyne 84, 1985) que l'abandon de la stratégie hoplitique et de ses règles traditionnelles soit rattaché à l'existence de la démocratie, qui changeait le contrat social implicite (prépondérance de la classe des hoplites), car les hoplites eux-mêmes ne formaient pas une classe consciente d'elle-même. Quoiqu'il en soit, il semble que les choses s'articulent de manière suffisamment complexe pour qu'on n'y voie effectivement pas une évolution continue de la démocratie vers l'oligarchie de manière concomitante avec l'abandon de la tradition hoplitique pour un programme de fortifications (élaboration des Longs Murs reliant Athènes au Pirée). Il est difficile d'expliquer le choix stratégique de PERICLES dans ce sens strict là : il faut se souvenir que la majorité de la population reste des cultivateurs et qu'une bonne partie des artisans et des commerçants sont des métèques. "En somme, le danger que l'invasion faisait courir à Athènes aurait moins été celui de la disette que celui de la discorde intérieure, dès lors que la peste eut abattu Périclès et son prestige. (...) Si la guerre du Péloponnèse affecte l'équilibre social d'Athènes, longtemps, tant que la thalassocratie permit un ravitaillement assuré, ce fut moins par la pression économique que par l'effet moral et psychologique : le déracinement et la transplantation des paysans à la ville, l'abandon des terres et des sépultures ancestrales ont bien ébranlé (...) les assises de la société athénienne traditionnelle. Mais si les Athéniens conduits par Périclès refusaient de se plier, sur leur territoire, aux règles du jeu traditionnelles de la guerre, ils croyaient toujours à leur efficacité pour les autres, et accumulèrent les invasions et les ravages chez leurs ennemis. Il semble donc bien exister un lien entre la stratégie péricléenne et la démocratie. On a vu que plusieurs auteurs voyaient dans les murailles une incitation à la lâcheté. C'est ce qu'expriment (...) les écrivains plus ou moins favorables aux régimes oligarchiques, comme XENOPHON ou ISOCRATE (...)". Leur vision est que les intérêts des commerçants et des artisans auraient primé sur ceux des propriétaires et des paysans ; elle se construit à la lumière de la défaite d'Athènes, et du rejet consécutif de la démocratie populiste qui avait conduit la cité à ce désastre. Son caractère véridique est donc soumis à caution. Des retournements de perspectives (par rapport à ce qui s'est réellement passé et aussi sur la nature réelle des régimes politiques critiqués) peuvent s'avérer piégeant dans une lecture trop fidèle de leurs écrits... Michel DEBIDOUR considère que la nouvelle société grecque née de la fin de la guerre du Poéloponnèse se caractérise surtout par la perte marquée de l'esprit civique, qui fondait l'organisation hoplitique et la solidarité des citoyens. "Les citoyens, à qui on a peut-être trop demandé pendant la guerre qui vient de s'achever, sont de moins en moins disposés à participer à la défense civique, à donner de leur personne comme à donner de leur argent. Les riches rechignent à payer les impôts, à remplir la triérarchie, qui pesait lourdement sur eux, alors que beaucoup se faisaient jusque-là gloire de faire face à leurs obligations et au-delà." Les règles hoplitiques étaient supportables pour des guerres courtes même fréquentes. Celle du Péloponnèse a justement été trop longue et les citoyens ont peu à peu préféré payer des mercenaires. 

 

          Yvon GARLAN décrit les débuts de la poliorcétique grecque. Alors qu'aucune modification essentielle dans l'art des fortifications et dans les procédés de siège ne parait être intervenue avant la fin du Ve siècle (défense passive de puissantes murailles contre laquelle les assiégeant construisaient des contre-murailles et attendaient que les habitants de la cité se lassent du siège, par faim, par crainte ou autres...), durant la guerre du Péloponnèse, les Athéniens recourent à une défense plus active. "Durant (cette guerre), les Athéniens furent les seuls à avoir les moyens économiques et le courage politique de sacrifier de sang froid (...) la défense du territoire à la sauvegarde de la ville, car c'était pour eux la seule façon de maintenir leur empire maritime pourvoyeur de tributs, qui se trouvait menacé par la supériorité terrestre des Spartiates. Mais leur stratégie, toute conjoncturelle et circonstancielle qu'elle fût, et en dépit de son échec final, n'en préfigurait pas moins, dans une certaine mesure, la stratégie nouvelle adoptée par la plupart des cités grecques à partir du IVe siècle."

Celle-ci faisait du territoire et de la ville un usage diversifié pour résister à un siège, dont les moyens techniques mêmes se développent. Parce que précisément l'essentiel de la richesse des cités se concentre désormais plus sur la ville elle-même, la prise de celle-ci devient l'objectif principal des agresseurs. Et cette tendance s'accentue ensuite au début de l'époque hellénistique. "Le lien ombilical entre la ville et son territoire se trouva en conséquence tranché sur le plan militaire : l'une devait à ses fortifications de conserver une relative autonomie d'action, tandis que l'autre ne pouvait que subir sans appel la loi de la supériorité numérique. L'essor de la poliorcétique grecque date donc du moment où - le corps civique tendant à se détacher du territoire et à s'identifier à la ville - le problème de la défense se posa en termes purement techniques, c'est-à-dire sur un plan politique supérieur au monde des cités." C'est là, pensons-nous, une des origines de l'idée que la chose militaire n'est finalement qu'un problème technique, dépourvu de tout lien avec la politique. "Mais cette évolution stratégique n'eut pas à tel point bouleversé les procédés de siège si la qualité des troupes et l'organisation générale des armées ne s'étaient simultanément ressenti de la crise de la cité : sans l'essor du mercenariat et le développement de troupes légères, la pratique de l'assaut, qui exigeait de tout autres dispositions physiques et psychologiques que celle de l'investissement, eut plus de mal à s'imposer ; et sans l'apparition d'États de nature tyrannique ou monarchique, capables de fournir un effort de guerre d'une puissance inaccoutumée, on n'eut pu disposer d'un parc de siège suffisant pour qu'un assaut valût la peine d'être tenté. Ce n'est donc pas un hasard, ni le simple effet d'une cause particulière de caractère technique, sociale ou politique, si la poliorcétique grecque atteignit son apogée au temps d'Alexandre et des diadoques, au cours des conflits acharnés qui accompagnèrent la naissance des empires : ce fut le résultat d'une conjonction de force et d'appétits nouveaux libérés par l'éclatement de la cité, l'effacement du soldat-citoyen et la faillite du mode de combat hoplitique ; du déchaînement de la puissance érigée en absolu, s'alimentant elle-même et ne visant qu'à son propre accroissement."

 

Marie-Hélène DELAVAUD-ROUX, Pierre GONTIER, Anne-Marie LIESENFELT, Christian BOUCHET, Isabelle PIMOUGUET-PEDARROS, Christian SCHWENDEL et Sylvie VILATTE, Guerres et sociétés, Mondes grecs, Ve-IVè siècles, Atlande, 2000. Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999. Michel DEBIDOUR, Les grecs et la guerre, Ve-IVe siècles, Editions du Rocher, 2002. Claude MOSSÉ, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, sous la direction de Jean-Pierre VERNANT, École des Hautes Études en Science Sociales, 1999. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

STRATEGUS

 

Relu et corrigé le 25 mai 2020

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 17:56

       De nombreux spécialistes en matière d'armement estiment que ce que l'on appelle communément Maitrise des armements relèvent bien plus de la stratégie des États que de tentatives réelles de désarmement, même partielles. Avec le recul que permet le temps depuis les premiers accords passés en vertu de l'Arms control, nous pouvons constater l'échec de telles conceptions, à la simple analyse de l'évolution des armements. 

 

    Ainsi, Lucien POIRIER juge assez sévèrement la démarche et les résultats de la Maitrise des armements :

"Le maitre mot de la stratégie américaine, Arms Control, n'est guère traduisible en français. Désarmement. Certainement pas : jamais on n'a imaginé, aux États-Unis, que l'on pût désarmer unilatéralement. Plutôt : maitrise de l'armement entendue comme un effort concerté avec autrui pour limiter ou réduire les armements et contrôler les conflits sans nuire à la sécurité nationale. Depuis les plans Baruch et Rapacki (dans les années 1950), les efforts de dénucléarisation sectorielle n'ont pas cessé."

L'officier général de l'armée de terre passe en revue ces différents accords, du traité portant dénucléarisation de l'Antarctique de 1959 au traité sur les fonds marins de 1971, en passant par le traité de non-prolifération nucléaire de 1968, et la série continue d'ailleurs ensuite... "L'Arms Control se présente comme un concept englobant toutes les notions théoriques et dispositions pratiques qui se donnent pour objet la stabilité globale d'un système international dont il ne nie pas la nécessaire dynamique et les tensions : mais il entend maîtriser celles-ci et non les laisser à leur pente naturelle. Son moyen premier serait le dialogue avec l'adversaire, qu'il faut convaincre d'être aussi partenaire, et avec les autres membres de la société des États qu'il faut associer à cette entreprise pacifiante. L'Arms Control recouvre donc l'ensemble des contraintes que la quête de stabilité impose à la stratégie militaire de l'âge nucléaire et les prolonge par un corpus de principes, règles et normes visant à rationaliser la violence et le langage de la force. Ce n'est pas là une conception négative des relations interétatiques : on pose en axiome que leur dynamique peut être positivement déterminée dans ses fins - la coexistence pacifique n'excluant pas la compétition - et pilotée dans ses voies-et-moyens. Il suffit que les deux pôles majeurs de décision s'accordent, par-dessus leurs naturelles et nécessaires divergences, pour créer et maintenir les conditions d'existence et de fonctionnement d'un sous-système duopoliste enkysté dans le système interétatique englobant comme le noyau dans le protoplasme."

L'analyse que Lucien POIRIER fait de la Maîtrise des armements vaut que nous nous y arrêtions même si le système des deux blocs a bien pris fin : d'une part, nous ne pouvons savoir si la Russie ou une autre puissance (la Chine?) ne reconstituera pas avec les États-Unis un tel duopole, et d'autre part, la vision d'un contrôle des armements analogue perdure bien après la guerre froide et la fin de l'Union soviétique pour même s'étendre à tous les armements et à des puissances prises deux par deux, dans une région ou une autre du monde. "Maîtrise les armements, c'est donc conclure des arrangements pour limiter la quantité des armes en service ou programmées et prendre des dispositions pour réduire le risque de guerre. On ne peut dissocier l'Arms Control de la politique générale et de la sécurité des États, mais son but l'inscrit dans le champ de la stratégie  : il concourt à en étendre le domaine, à la généraliser comme la pratique des relations socio-politiques. Posée par les analystes et McNAMARA au croisement d'une politique et d'une stratégie surdéterminées par la peur nucléaire, concept unificateur de la stratégie moderne, l'Arms Control se veut d'abord une attitude d'esprit qui tente de surmonter les classiques antinomies du militarisme et du pacifisme, du réalisme et de l'utopie. Il se veut une manoeuvre concertée et calculée des forces actives, de la menace et de la contre-menace, de la dissuasion et de la persuasion afin de prévenir les tensions explosives et de tempérer le jeu international en réduisant le volume de la violence effective ou latente. Reconnaissant, d'une part, les limites du désarmement traditionnel dont on craint qu'il affaiblisse la sécurité nationale et collective et, d'autre part, les dangers de la compétition, de la concurrence, de la volonté de puissance qui menacent l'ordre international et l'équilibre dissuasif, l'Arms Control s'efforce de définir une politique et une stratégie globales qui maintiennent les tensions au-dessous d'un seuil critique. Il se fonde sur la conscience de vivre dans un monde désormais fini et fermé à l'aventure, dans un système de systèmes ouverts dont la survie et l'évolution vers le mieux-vivre sont désormais liés à la possibilité de s'accorder pour écarter le désastre collectif. Il suppose ce sentiment universellement partagé et que l'inimitié, ainsi que les séculaires motifs de conflit perdent de leur virulence au regard de l'intérêt commun : éviter la catastrophe. Il s'identifie, en fin d'analyse, à l'ensemble des recherches théoriques et des dispositions pratiques se donnant pour objet la définition, la diffusion et l'application de la règle du jeu politico-stratégique à l'âge nucléaire (dont nous ne sommes pas sorti, faut-il le rappeler...)." "La maîtrise de l'armement, moyen d'une politique raisonnable à travers une stratégie rationnelle suppose un minimum de confiance mutuelle. Entre les Alliés qui, dans chaque camp, supportent de plus en plus impatiemment les tutelles de leurs big brothers respectifs. Entre Moscou et Washington surtout. Or, au début de la décennie 1960-1970, la confiance ne peut s'établir entre Américains et Soviétiques sans que soit surmontée l'une des antinomies de la stabilité de leur équilibre au niveau nucléaire : l'ambivalence des systèmes d'armes interdit à chacun de savoir si l'effort poursuivi par l'autre, pour maintenir à niveau sa capacité de seconde frappe, ne dissimule pas la recherche d'une capacité de première frappe décisive, celle-ci pouvant être perçue comme la clé de la victoire à l'âge nucléaire - si la victoire conserve un sens..."

En fin de compte "la volonté de rationalité affichée avec le concept d'Arms Control se heurte (...) au mécanisme qui régit le sous-système URSS-USA et qui l'isole à l'intérieur du système interétatique englobant."  "Malgré ses fondements rationnels, l'Arms Control n'est-il pas une notion aussi abstraite, aussi coupée de la réalité que la séculaire rhétorique du désarmement?", compte tenu de la volonté de puissance intacte des Grands et surtout de la dynamique même de la course aux armements, entrelacs de logique technologique et d'intérêts économiques. 

"La faillite de l'Arms control dévoile la tragédie des "tats-Unis. Innocent de vieille histoire et sûr de soi, ce pays fait connaissance avec le fatum de la puissance. Il met bien du temps avant d'en reconnaitre le tourment sous le plaisir d'agir et de créer. L'Arms Control et les prétentions au magistère sont le double visage de son innocence. Moscou, Paris et Pékin lui rappelleront que la force des choses ne s'accommode pas des ambiguïtés et que l'histoire contraint toujours les puissants à choisir entre l'hybris et l'utopie."  

 

         En termes plus juridiques, jean-Pierre COT et Pascal BONIFACE, indiquent les sources de la maîtrise des armements :

" La convention apparaît comme étant la source quasi unique de la maitrise des armements. C'est d'elle dont sont issues les principales normes en la matière. On a parfois attribué cette suprématie au rôle primordial que pouvait jouer les grandes puissances dans l'élaboration des normes conventionnelles. Mais leur rôle est au moins aussi important pour ce qui est la création de normes coutumières et pourtant celles-ci sont inexistantes en matière de désarmement. D'autres arguments semblent devoir davantage emporter l'adhésion. Le premier réside dans la place capitale que le traité réserve par rapport à d'autres sources au consentement des États. Dans une matière où les enjeux relatifs à la souveraineté et à la survie de l'État sont si puissants, ce facteur est capital.(...) En fait, le traité peut apparaître comme doublement avantageux aux États. Tout se passe en effet comme s'il leur donnait des garanties quant à l"engagement de volonté des autres États, et leur laissait une certaine souplesse quant au leur. le texte de la Convention est en effet le résultat de longues négociations qui ont permis de parvenir à un certain degré de précision. chaque État peut connaître immédiatement l'étendue des obligations des autres États. En outre, la précision de la Convention s'entendrait également de l'identité des pays qui y sont liés. Il est plus aisé d'énumérer les États qui sont parties à un traité que ceux auxquels une règle coutumière est opposable. Mais parallèlement, le traité donne aux États le sentiment d'une certaine liberté dans l'exercice des compétences, ce à quoi ils sont très sensibles en matière de maîtrise des armements. Ceci est dû bien sûr aux caractéristiques générales de la source conventionnelle, symbole du droit volontaire, mais tient également aux traits particuliers de la maîtrise des armements. Chacun de ces accords contient une clause de retrait, dite clause résolutoire, au terme de laquelle les États parties peuvent, dans l'exercice de leur souveraineté nationale, se retirer du traité s'ils décident que des événements extraordinaires, en rapport avec l'objet du traité ont compromis leurs intérêts suprêmes. Ceci est perçu par les États comme une garantie pour l'avenir, au cas où le régime conventionnel auquel ils ont librement décidé d'adhérer ne leur parait plus compatible avec leurs intérêts suprêmes. 

Les sources non conventionnelles se sont pour leur part révélées impuissantes à créer des obligations juridiques de maîtrise des armements. Au mieux, elles sont utilisées à titre de source dérivée ou secondaire, étant soit préparatoire au traité, soit complémentaire de celui-ci. En ce sens, le droit de la maîtrise des armements est très classique de par sa formation : ici plus qu'ailleurs, il peut paraître curieux qu'un État émette un engagement unilatéral sans obtenir aucune contrepartie. Aussi les engagements unilatéraux existants en matière de maîtrise des armements n'ont-il d'effectivité que par rapport à un traité. Ils peuvent le préparer (moratoire sur les essais nucléaires décrétés par les États-Unis d'Amérique, le Royaume Uni et l'URSS de 1958 à 1961 qui devait déboucher sur le Traité de Moscou de 1963), soit le prolonger (engagements unilatéraux mais concordants des 23 et 24 septembre 1977 en vertu desquels les États-Unis d'Amérique et l'URSS affirment qu'en attendant la conclusion d'un accord SALT II, aucun gouvernement n'avait l'intention de prendre des mesures contraires à l'accord intermédiaire de SALT I). L'engagement unilatéral peut prendre sa force d'un traité existant (engagement unilatéral français à respecter le régime de non prolifération des armes nucléaires (TNP)).

L'assemblée générale de l'ONU consacre sa première résolution au désarmement. Depuis, elle continue à se préoccuper de ce problème essentiel, adoptant chaque année de nombreuses résolutions afférents au problème du désarmement et de la maîtrise des armements, dépossédant au passage le conseil de Sécurité de ses attributions en la matière. (...) Mais, pourtant les résolutions de l'Assemblée générale n'ont pas pour l'heure (le texte est écrit en 1991) créé des obligations de maîtrise des armements." Par contre, elle a voté des résolutions qui ont joué leur rôle de "jalon normatif" dans l'élaboration de traités (interdiction partielle des essais, création d'une zone exempte d'armes nucléaires en Amérique Latine...).

Après avoir cité les nombreux accords signés pour la Maîtrise des armements, les deux auteurs mentionnent, dans une discussion sur la portée des accords, "les critiques à l'égard des résultats obtenus par (ces) conventions" comme celle émise par Jean KLEIN : "le triomphe de l'Arms control consacré par l'institutionnalisation du dialogue soviéto-américain semble sonner le glas du désarmement dont il n'est plus guère question dans les négociations internationales". Ils constatent que "l'ensemble de ces accords n'ont pas empêché la course aux armements de se poursuivre" et "la plupart sont intervenus dans des domaines où ils ne gênaient pas les intérêts des plus grandes puissances militaires, soit parce qu'ils n'affectaient pas leur liberté d'action (...) soit parce qu'ils viennent interdire la course aux armements dans des domaines où elles avaient peu d'intérêt de la porter (...)". Aucun de ces traités, constatent-ils encore, n'est incompatible avec la logique de la dissuasion nucléaire ; le TNP la consolide en évitant un émiettement du statut de puissance nucléaire, la dénucléarisation de l'espace n'interdit pas le passage des missiles balistiques chargés d'armes nucléaires, pas plus que le traité des fonds marins n'empêchera la circulation des sous-marins lanceurs d'engins. Les accords SALT ont fixé des plafonds numériques assez hauts et n'ont pas empêché une importante course qualitative aux armements en laissant ouverte la possibilité de "mirver" les vecteurs, c'est-à-dire de mettre plusieurs têtes nucléaires dans un même missile. Ce texte ABM, en renforçant la vulnérabilité mutuelle des deux super-puissances vient aussi renforcer la dissuasion réciproque, personne n'étant à l'abri de subir des dommages irréparables."

Jean-Pierre COT et Pascal BONIFACE écrivent toutefois que "il serait cependant injuste de penser que la maîtrise des armements a été un échec. Il faut tout d'abord voir que si on est partisan de la seconde conception de la maîtrise des armements (faute de pouvoir effectuer un désarmement proprement dit...), on peut se satisfaire des résultats obtenus. De même, si on est partisan du désarmement véritable, il serait imprudent de mésestimer le processus de maîtrise des armements. (...) Les accords SALT n'ont peut-être apporté que des restrictions limitées aux arsenaux centraux des grandes puissances, du moins cela est-il préférable à une croissance non contrôlée de ces derniers." , d'autant que ce genre d'accords (de maîtrise des armements) n'est pas incompatible avec un processus de réel désarmement (comme pour les armements chimiques et biologiques ou encore le traité sur le désarmement conventionnel en Europe de 1990...). 

 

      C'est un peu sur le même ton que présente la politique de maitrise des armements Jean-François GUILHAUDIS.

"La maitrise des armements ou Arms control repose sur la dissuasion nucléaire, qu'elle conditionne en partie. Son développement est lié aux dangers de la course aux armements nucléaires, spécialement entre les États-Unis et l'URSS qui en sont les principaux acteurs. Cette relation fondamentale entre la stratégie de la dissuasion et l'Arms control implique une rupture profonde avec l'esprit classique du désarmement, quant à ses principes, ses méthodes et ses orientations." 

"L'objectif essentiel consiste à régulariser la course aux armements afin qu'elle ne débouche pas sur la conquête par l'un des partenaires d'une avance décisive détruisant la situation de dissuasion réciproque. Il ne s'agit donc pas de renoncer à un système de maintien de la paix qui repose sur la capacité d'anéantissement mutuel, mais à l'inverse de le stabiliser et de le conforter. Il n'est pas question de réduire de manière significative le niveau des armements, mais de limiter la course aux armes de destruction massive (ou ABC), et surtout aux armes nucléaires. Le domaine des négociations, la portée des engagements se trouvent ainsi étroitement circonscrits. Ils ne prévoient pas en principe de destructions ou de réductions mais interdisent des fabrications ou des usages simplement virtuels."

"Les méthodes présentent deux caractéristiques fondamentales : - D'abord, les négociations ont un caractère profondément inégalitaire" car seuls les États-Unis et l'Union Soviétique se "comptent" mutuellement. - "Ensuite, la maîtrise des armements rompt avec la méthode globale, qui consiste à tracer un programme général et à chercher à le réaliser progressivement suivant des procédures préétablies et coordonnées. Elle entraîne à l'inverse une pluralité de négociations indépendantes, entre des cercles de participants plus ou moins étendus, autour des États-Unis et de l'URSS, suivant les questions traitées". Ce qui donne une impression de brouillage des perspectives d'ensemble...

Sur les orientations, la maitrise des armements suivent deux directions : - "la limitation de la compétition entre États-Unis et URSS dans le domaine des armes de destruction massive, d'abord. Elle comporte deux techniques complémentaires, la limitation territoriale et la limitation fonctionnelle". Territoriale lorsque ces accords concernent des zones délimitées. Fonctionnelle lorsqu'ils concernent l'expérimentation, le développement et l'usage de certaines armes. 

      Tirant un bilan plus tard, dix ans après la guerre froide, Jean-François GUILHAUDIS estime que le climat général est à la déception, même si concrètement, techniquement, les choses ont avancé.

"Les années 90 sont particulièrement riches en accords internationaux de maîtrise de armements et de désarmement, le mot n'est pas trop fort. Ces accords sont d'une grande diversité : bilatéraux, multilatéraux, à portée régionale ou universelle. Ils se répartissent sur l'ensemble de la période. cela montre que la situation est très différente, incontestablement meilleure qu'au cours des années 80, même 60 ou 70. Pourtant tous ces accords peuvent également faire l'objet de remarques négatives."  La question de la vérification, beaucoup traitée, n'entre pas véritablement dans le fonctionnement des conventions. Des obstacles de ratification empêchent souvent ceux-ci de devenir légalité internationale. De plus, mais l'auteur ne s'y attarde pas trop, les États, dépassés et impuissants dans le domaine économique et financier vont-ils l'être dans celui des armes et du désarmement?  La nouveauté de la situation internationale va t-elle provoquer un  changement de nature de l'Arms control? Va t-on passer du face à face entre deux superpuissances à une diplomatie élargie?  L'auteur donne une conclusion plutôt pessimiste : "Après les "signaux contradictoires" des années 90, il semble que les années 2000 seront dominées, avec la nucléarisation de l'Asie et le lancement de la NMD (Projet de bouclier anti-missiles), par une tendance plus claire : une relance de la course aux armements. Cela n'exclut pas que demeure une part pour le désarmement. Plusieurs accords importants ont été conclus qui doivent être renforcés et on peut même envisager que d'autres accords voient le jour, sur un plan régional, voire mondial. Il est toutefois peu probable qu'ils puissent porter sur le complexe stratégique que forment le nucléaire, l'espace et les systèmes défensifs."

 

          Le rapport de la Commission sur les armes de destruction massive est beaucoup plus pessimiste que le dernier auteur cité : le désarmement serait dans le désarroi :

"Nombreux étaient ceux qui pensaient que la fin de la guerre froide faciliterait la conclusion et la mise en oeuvre des accords internationaux sur le désarmement. Beaucoup croyaient également que l'opinion publique ferait pression dans ce sens. Or, c'est exactement le contraire qui s'est produit. Après la conclusion encourageante de la convention sur les armes chimiques et la prorogation pour une durée indéterminée du TNP, respectivement au début et au milieu des années 1990, en ce qui concerne les autres accords internationaux essentiels, certains n'ont toujours pas reçu un nombre suffisant de ratifications, comme le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires, et d'autres n'ont pas encore été négociés, comme le Traité d'interdiction de la production de matières fissiles aux fins d'armement. Les efforts conjugués des États-Unis et de la Russie pour la maîtrise des armements et le désarmement sont également au point mort ; certaines mesures ont même été annulées. Les États-Unis ont mis fin de façon unilatérale au Traité sur la limitation des systèmes antimissiles balistiques (Traité ABM) afin de déployer leur bouclier antimissiles. Le traité START II en a fait les frais, tout comme le cadre d'un futur traité START III sur lequel les présidents CLINTON et ELTSINE s'étaient mis d'accord en 1997 à Helsinki." Une responsabilité importante à l'unilatéralisme américain des années des deux administrations successives BUSH et des débuts de résultats tardent à venir avec l'administration OBAMA. 

 

        Ce constat n'est pas étonnant, même si des circonstances structurelles aggravantes existent maintenant, et nous pouvons nous demander si la démarche même de l'Arms control, qui a déteint sur toutes les discussions autour du désarmement, ne s'oppose pas à une véritable dynamique de désarmement progressif. En tout cas, avec la disparition du système des blocs et une multipolarisation croissante de la diplomatie internationale, sans doute la Maitrise des armements en tant que telle, à moins de nouveaux développements, n'est-elle plus à l'ordre du jour....

 

Commission sur les armes de destruction massive, Armes de terreur, Débarrasser le monde des armes nucléaires, biologiques et chimiques, L'Harmattan, 2010. Jean-François GUILHAUDIS, Désarmement, Encyclopedia Universalis, 2004 - La maitrise des armements et le désarmement, dix ans après la guerre froide. Bilan et Perspectives. Jean-Pierre COT et Pascal BONIFACE, Le contrôle de l'armement et le désarmement, dans Droit International, Bilan et perspectives, Editions A PEDONE/UNESCO, 1990. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988.

 

                                                                                                                        STRATEGUS

 

Relu le 3 avril 2020

 

 

 

 

 

 

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 10:38

            Jacques de GUIBERT, général de l'armée royale française, écrivain prolifique par ailleurs de très nombreuses oeuvres dramatiques très moyennes et de journaux de voyage, est l'auteur de deux oeuvres marquantes dans le domaine de la stratégie et de l'organisation des armées : Essai général de tactique (1770, 1772), suivi de Défense du système de guerre moderne (1779) et De la force publique considérée dans tous ses rapports (1790).

Ces deux oeuvres préludent à une véritable révolution dans les armées, le passage d'une armée dynastique à une armée nationale. A l'époque de leur première diffusion, malgré la perception négative d'un officier militaire se mettant à écrire dans une société à ordres figée, du fait qu'ils constituent une analyse très partagée dans certains milieux pré-révolutionnaires et même au plus haut niveau de l'État royal (malgré encore les périodes alternées de pouvoir et de disgrâce pour la mise en oeuvre des réformes proposées), elles connurent un très grand succès et jusqu'aux années 1870, elles constituent des oeuvres de référence. Si Essai général de tactique ne possède plus qu'un intérêt historique, De la force publique constitue encore une source d'inspiration, car elle place le débat au niveau de la signification de l'engagement du citoyen dans la défense.

 

          Selon le général Henri MENARD (1919-1989), préfacier de ses Écrits militaires rassemblés pour la période 1772-1790, "Guibert ne peut sans doute être classé parmi les grands capitaines. Il n'a atteint qu'un grade modeste et, de 1763 à 1793, la France n'a participé à aucune guerre en Europe. Son mérite et sa valeur d'exemple, c'est d'avoir recherché dans l'histoire les constantes d'ordre psychologique et moral qui font la grandeur d'une nation, la force d'un État ; c'est d'avoir situé ses préoccupations d'ordre militaire dans le contexte général des institutions politiques et sociales ; c'est d'avoir, en dominant le passé et le présent, dégagé les lignes essentielles des réformes à entreprendre pour que la nation soit maîtresse de son avenir. A bien des égards son oeuvre est prophétique. la résonance qu'elle trouve encore en nous indique bien la permanence des thèmes abordés".

Théoricien visionnaire, il se situe avec CLAUSEWITZ parmi les rares penseurs militaires à avoir une vision globale, alimentée d'ailleurs par sa fréquentation assidue des milieux philosophiques des Lumières. Non sans problème interne à son oeuvre : Robert Roswell PALMER (1909-2002), historien américain, dans l'ouvrage d'Eward Mead EARLE consacré aux maîtres de la stratégie, estime qu'entre Essai général de tactique et Défense du système de défense existe des contradictions : dans l'un il propose d'entrer dans la guerre de mouvement et une armée de citoyens, dans l'autre il justifie le système de guerre de son époque par opposition à la guerre de l'antiquité classique et réfute l'idée de citoyens-soldats. Outre qu'entre 1770 et 1779 il y a la révolution américaine où une armée professionnelle combat des insurgés civils et qu'il ne croit pas possible de défaire une armée dans une insurrection civile, Robert Roswell PALMER explique surtout cela par le caractère même de l'auteur : "Guibert était un personnage instable, orgueilleux, imprévisible et brillant, un littérateur et philosophe, considéré par ses contemporains comme l'incarnation du génie. Il était inconséquent, passionné, emporté par l'enthousiasme du moment. Avant d'écrire son Essai, il avait servi comme officier en Allemagne et en Corse (contre l'insurrection anti-française). A l'instar d'autres philosophes, il admirait profondément Frédéric II, qui, à leurs yeux, représentait la modernité et les lumières (pendant un temps seulement toutefois...)." Le fait qu'il rencontre l'empereur admiré après la publique des Essais n'a peut-être pas été pour rien d'un changement d'attitude et d'opinion exprimé dans Défense du système de défense. Quoi qu'il en soit, la postérité retient surtout Essai général de tactique et De la force publique.

 

Essai général de tactique

          C'est dans un contexte de stagnation de l'art de la guerre que Jacques de GUIBERT rédige Essai général de tactique. Une stagnation qui dure depuis bien deux siècles, où les moyens de combat sont relativement simples et ne nécessitent ni une technologie évoluée, ni une instruction individuelle très poussée, réduite à suivre les instructions données au cours du combat (au son des tambours et des trompettes) de manière automatique et où domine la discipline stricte. Les armées peuvent être très volumineuses, mais la masse n'a qu'un rôle accessoire.

Ce que l'auteur critique, c'est une façon de combattre. Les formations géométriques sont de rigueur, même si à partir du XVIIe siècle, les carrés massifs cèdent peut à peu la place à des rectangles de plus en plus allongés. Ces déformations sont imposées par le développement de la puissance de feu. Elles aboutissent à des lignes extrêmement minces qui ne peuvent plus se mouvoir sans désordre. Au XVIIIe siècle, l'excès de puissance de feu impose un remède que Jacques de GUIBERT propose et que BONAPARTE applique lors des guerres révolutionnaires et impériales. 

          Deux grands thèmes sont développés dans cet Essai : la nécessité d'une armée de patriotes ou de citoyens et la réponse aux nouvelles évolutions techniques par la guerre de mouvement.

Sur le terme tactique, il faut simplement rappeler qu'à cette époque, il signifie l'évolution des troupes, englobant la "grande tactique, que nous appelons de nos jours stratégie et la "tactique élémentaire", pour nous la tactique. Pour l'auteur, la tactique inclue presque toute la science militaire. Elle comprenait la levée et l'entraînement des troupes et l'art du général. C'est ainsi que Jacques de GUIBERT aborde dans son livre, après un (long) discours préliminaire et une (longue) introduction, la tactique élémentaire : éducation des troupes, tactique de l'infanterie, tactique de la cavalerie, la question du volume des troupes, et surtout, la tactique de l'artillerie, promue là au rang d'une véritable arme. Ensuite, la grande tactique : marches de l'armée, ouverture des marches, disposition des ordres de marche, disposition des troupes et de l'artillerie dans les ordres de marches, ordres de bataille (ordre parallèle et ordre oblique), formation des armées (nécessité d'en rassembler en temps de paix dans des camps destinés à être les écoles de la grande tactique), manoeuvres, application de ces manoeuvres et de la tactique aux terrains et aux circonstances. Suivent des Rapport de la science des fortifications avec la tactique et avec la guerre en général, Rapport de la connaissance des terrains avec la tactique, Rapport de la science des subsistances avec la guerre et particulièrement avec la guerre de campagne. L'auteur attache une très grande importance à la question du ravitaillement des troupes en manoeuvre.

       L'auteur met l'accent sur une conception de la discipline dans la formation du soldat très différente de celle alors en vigueur. Il ne s'agit pas seulement d'obéir aux ordres de manoeuvre comme l'automate militaire recherché alors, mais de trouver l'expression dans l'armée de l'homme de la vertu et de la raison. Il faut aux armées des soldats intelligents.

      Dans sa conclusion, l'officier clame l'importance d'établir une véritable encyclopédie de la chose militaire.

    Nous pouvons lire dans le tableau de la guerre dressé en tête d'ouvrage : "La science de la guerre moderne, en se perfectionnant, en se rapprochant des véritables principes, pourrait donc devenir plus simple et moins difficile. Alors les armées, mieux constituées et plus manoeuvrières, seraient moins nombreuses. Les armes y seraient réparties, dans une proportion sagement combinée avec la nature du pays et l'espèce de guerre qu'on voudrait faire. Elles auraient des tactiques simples, analogues, susceptibles de se plier à tous les mouvements. De là, l'officier d'une arme saurait commander l'autre arme. On ne verrait que des officiers généraux, ignorant le détail des corps dans lesquels il n'ont pas servi, démentir le titre qu'ils portent, ce titre qui, en leur donnant le pouvoir de commander toutes les armes, leur suppose l'universalité des connaissances qui les dirigent. Les armées étant ainsi formées, elles seraient plus facile à remuer et à conduire. On quitterait cette manière étroite et routinière, qui entrave et rapetisse les opérations. On ferait de grandes expéditions. On ferait des marches forcées. On saurait engager et gagner des bataille par manoeuvres. On serait moins souvent sur la défensive. On ferait moins de cas de ce que l'on appelle des positions. Les détails topographiques n'auraient plus la même importance. Ils ne surchargeraient plus au même point la science militaire. Les embarras étant diminués, la sobriété ayant pris la place du luxe, les détails des subsistances deviendraient moins compliqués et moins gênants pour les opérations. La science du munitionnaire consisterait à traîner le moins d'attirails possible et à tâcher de vivre des moyens du pays. L'artillerie, les fortifications, s'éclaireraient de plus en plus. Elles suivraient, dans chaque siècle, les progrès des mathématiques qui leur servent de base. Mais elles n'élèveraient, ni l'une ni l'autre, des prétentions exclusives et dominantes, des systèmes qui multiplient les dépenses et les embarras. Elles ne tiendraient, dans les armées et dans les combinaisons militaires, que le rang qu'elles doivent avoir. Elles ne seraient, dans les mains des généraux, que des accessoires utilement employés à fortifier les troupes et à les appuyer. Enfin, toutes les branches de la science militaire formeraient un faisceaux de rayons. C'est ce concours de lumières qui, réuni dans l'esprit d'un seul homme, le constituerait général, c'est-à-dire capable de commander les armées (...)."

Dans la Formation des armées, il écrit  qu' "il faut que l'ennemi me voit marcher, quand il me croira enchaîné par des calculs de subsistances. Il faut que ce genre de guerre nouveau l'étonne, ne lui laisse le temps de respirer nulle part et fasse voir, à ses dépens, cette vérité constante, qu'il n'y a presque pas de position tenable devant une armée bien constituée, sobre, patiente et manoeuvrière." Jacques de GUIBERT règle en grande partie la question du ravitaillement en le faisant pratiquement sur les régions des manoeuvres. Il prend garde que règne une "discipline de fer" afin de réprimer les moindres désordres, souvent occasionnés précisément par cette habitude qu'ont les troupes, éparpillées sur un territoire, de se fournir chez l'habitant par le pillage. Le service d'intendance doit être le plus rigoureux possible.

 En résumé, cet Essai a pour but principal de réclamer un nouveau type d'armée, dans l'idéal une armée populaire, mais en tout cas une armée plus mobile parce qu'elle vivrait sur le pays, plus libre d'agir parce que indépendante des places fortes, plus facilement manoeuvrable du fait de son organisation en divisions. A la guerre de position succède la guerre de mouvement. C'est la Révolution française qui produit ensuite ce type d'armée. (R. R. PALMER).

 

De la force publique....

            De la force publique considérée dans tous ses rapports se concentre sur l'institution militaire proprement dite. Cette institution repose alors sur un recrutement des troupes et des officiers soudé par des liens communautaires qui ont fait leurs preuves depuis Louis XIV. Mais la guerre de sept ans a mis en lumière l'effritement de ces mêmes liens, un appauvrissement du corps des troupes suite à des guerres ruineuses, une généralisation de la vénalité des charges qui se traduit par une baisse de la qualité du commandement, soucieux de se plier alors à des routines lui assurant le moins de risques possibles.

La rénovation de cette armée est donc nécessaire à plusieurs titres. Jacques de GUIBERT veut faire prendre conscience de l'opposition entre la solution de l'armée de métier, plus apte à exploiter rationnellement des techniques évoluées, mais dangereuses entre les mains d'un pouvoir mal contrôlé par le peuple, et la solution de la milice de conscription qui entraîne une charge personnelle pour tous les citoyens et dont le rendement technique est moindre, de la nécessité d'une intimité qui doit lier les institutions politiques et les institutions militaires. Loin de trancher, tout en exposant de nombreux éléments pour prendre une décision, le comte de GUIBERT hésite à opter pour le régime républicain, le seul dont soient dignes des hommes éclairés et vertueux. La milice nationale dans laquelle tout citoyen se retrouve soldat est pour lui la seule force capable de garantir l'indépendance d'un pays mais il prône tout de même l'armée de métier car une vision l'épouvante, celle de guerres de peuples inexpiables qui succéderont aux guerres limitées que se font les rois. Concrètement, dans ses fonctions intermittentes dans l'État, il s'efforce d'améliorer ce qui existe, toujours dans le cadre de la guerre limitée. 

      Pour l'auteur, quatre grandes considérations composent ce problème de la constitution de la force publique qui "le compliquent au point d'en faire quatre problèmes inséparables qui se fondent et se réunissent en un seul :

- Envisagé du côté de la protection que la force publique doit donner aux lois, et du danger dont cette force publique peut devenir pour la liberté nationale, c'est un problème constitutionnel.

- Envisagé sous le rapport de la meilleure organisation et de la plus efficace quantité d'action et de puissance contre les ennemis du dehors, c'est un problème militaire.

- Calculé dans ses rapports avec les intérêts des nations étrangères et avec les combinaisons qui peuvent appartenir à notre état de paix, de guerre, ou d'alliance avec elles, c'est un problème politique.

- Enfin, considéré sous le rapport de la dépense, et en réfléchissant que c'est la plus forte charge publique de la nation, celle qui, de plusieurs manières, pèse le plus onéreusement sur elle, et que par conséquent il est le plus important de régler avec intelligence et avec économie, c'est un problème de finance et d'administration."

  Tous les termes de ces considérations sont pesés dans cet écrit. Il commence par s'efforcer de clarifier la différence, à l'intérieur de cette force publique en général, entre la force du dehors et la force du dedans, nécessairement distinctes. La force du dehors doit être constituée de manière permanente aux frontières et être capable de se projeter au-delà très rapidement, cette force du dehors étant soumise au pouvoir exécutif de manière stricte.

    Et avant d'examiner ce que doit être la force de dedans, il examine la question des rapports de l'armée avec la nation. Deux questions sont déterminantes : les membres de l'armée doivent-ils avoir le droit de citoyen actif? (Il n'en est pas favorable, ne le donnant qu'aux soldats retirés de l'armée...). L'armée doit-elle prêter un serment? A qui doit-elle le prêter, et quelle doit être la nature de ce serment? (Le serment civique devrait être destiné à la loi, mais en tant que telle l'armée devrait sans doute ne pas prêter serment, mais l'auteur reste au niveau... des doutes). Le premier objet de cette force du dedans doit être la conservation de la liberté publique et le second, le maintien des lois, "sous la protection desquelles les citoyens vivent, possèdent, travaillent ou jouissent." Il est nécessaire que soit constituée alors une milice nationale, universelle dans tout le royaume, auquel participe tout citoyen actif de 16 à 50 ans, inscrit dans un tableau. Cette milice est dotée d'une hiérarchie la plus simple possible et est strictement réservée au dedans. Il insiste de nombreuses fois sur cette séparation entre la milice et l'armée, qui ne doivent pas se gêner l'une l'autre.

En examinant la question du droit d'être armé, il opte, contrairement à la solution américaine, pour la limitation étroite de ce droit, en dehors des cadres de la milice et de l'armée. Chaque municipalité possède sa milice qui intervient dans un strict espace géographique. La garde citoyenne ainsi établie constitue le premier degré de la force de police, les maréchaussées capables d'agir sur des territoires plus étendus en étant le deuxième. Un troisième degré de police est constitué de troupes réglées et des milices nationales.

Tout cela est coiffé par des barrières constitutionnelles relatives à la force publique en général "qu'il convient d'opposer au monarque pour la conservation de la constitution et de la liberté". Il  examine à la fin de l'ouvrage le droit de faire la guerre. C'est l'Assemblée, expression de l'opinion publique, seule capable d'édicter des instructions populaires qui doit posséder ce droit : "Sous l'ancien gouvernement, la force publique tirait sa puissance d'une obéissance aveugle à l'autorité du roi. Dans la nouvelle constitution, la force publique doit tirer la sienne d'une obéissance éclairée à la loi."

C'est sur la loi que Jean de GUIBERT termine, dans un style propre aux encyclopédistes dont il est très proche (Dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert figure d'ailleurs une entrée Guibert...) : "Ce sont donc les lumières, mais des lumières à grands flots à qui, comme le soleil frappent les yeux de tous, qu'il faut appeler à l'appui de la nouvelle constitution, et de la force publique qui doit la maintenir. (...) C'est par ces lumières qu'il faut que le peuple apprenne :

- Ce que c'est que la liberté, afin de ne pas la confondre avec la licence.

- Ce que sont les droits de sûreté et de propriété.

Que ces droits ont été, par la nouvelle constitution, assurés à tous les citoyens et que c'est dans cette partie des droits de tous les citoyens, quels que ces citoyens puissent être, que consiste cette égalité annoncée sous le nom d'égalité des droits de l'homme.

- Que la loi a pour objet de maintenir ces droits et que la force publique est faite à son tour pour protéger la loi.

- Que chacun doit respecter la loi, même sans l'appui de la force publique.

Mais ce qu'il ne peut, sans crime, résister à la force publique, qui devient quand elle se montre, le signal extrême et la dernière sommation d'obéir à la loi, sous peine de rébellion.

- Qu'en désobéissant à la force publique, on obligerait à la constituer ou à la convoquer en plus grande quantité, ce qui ne ferait qu'augmenter d'autant le fardeau commun dont chacun porte ou paie sa part.

- Que, dans le pays où l'on aime la liberté et où les esprits sont ouverts à la fois aux idées d'ordre, de raison et de justice, on pousse la vénération pour la loi jusqu'à n'avoir pas besoin qu'elle se manifeste ou se fasse appuyer par une force armée ; que la force morale de la loi y suffit ; que le magistrat y proclame ou y réclame la loi et qu'à ce nom sacré, chacun se retire ou obéit en silence.

- Que cet empire de la loi, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer la force publique à son appui, est un des plus beaux et des plus évidents caractères auxquels on puisse reconnaitre un peuple libre. En sorte que partout où la loi ne se montre jamais qu'environnée d'hommes armés, on n'est encore que chez des esclaves qui viennent de secouer leurs chaines, ou chez des peuples qui ne se sont pas élevés à ce que la liberté a de plus conséquent et de plus sublime.

- Que cette soumission à la loi ne peut jamais être, pour un peuple libre, ni humiliante ni oppressive ; ni humiliante, puisque c'est lui qui fait la loi ; ni oppressive, puisque, si la loi est injuste ou sujette à inconvénients, il est sûr d'en obtenir le redressement par les formes de la constitution (...)."

 

Jacques de GUIBERT, Ecrits militaires, 1772-1790, Préface du Général Henri Ménard, Copernic, collection Nation armée, 1976. Cet assemblage comprend Essai général de tactique, précédé d'un discours sur l'état actuel de la politique et de la science militaire en Europe avec le plan d'un ouvrage intitulé "La France politique et militaire" et De la force publique, considéré dans tous ses rapports, ces deux textes presque dans leur intégralité. On peut trouver des extraits de ces deux textes dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard Chaliand, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Robert Roswell PALMER, article Frédéric le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les maitres de la stratégie, tome 1, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980.

 

Relu le 27 mars 2020

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 12:57

        L'ouvrage de Xavier RENOU, responsable de la campagne "Désarmement nucléaire" de Greenpeace France, dépasse de très loin le simple plaidoyer, pour se hisser au niveau d'une étude de fond sur les mercenaires et les sociétés militaires privées.

L'importance de l'activité contemporaine de ces sociétés privées, montrée par leur chiffre d'affaires en hausse ou le nombre impressionnant de conflits où elles sont présentes, se situe dans le fil droit, malgré des campagnes de relations publiques destinées à brouiller les pistes, non seulement du mercenariat relevé ici ou là depuis la Seconde Guerre Mondiale, mais également de l'histoire de toutes ces compagnies privées (du Moyen-Age à la colonisation) qui participent aux guerres depuis très longtemps. C'est une prise de conscience du véritable rôle tenu par ces sociétés, de la grande place qu'elles prennent dans la guerre moderne (des exemples récents en Irak en témoignent), d'une certaine dévitalisation de la notion de monopole de la violence dévolu officiellement aux États, que l'auteur, avec ses collaborateurs, veulent promouvoir.

Loin d'être anecdotique, leurs activités constituent un obstacle très sérieux à l'émergence d'un monde pacifié et rendu plus juste. Ils posent d'ailleurs la question de l'abolition de ce mercenariat, y compris entrepreneurial (activités militaires et activités civiles autour des opérations militaires) et veulent ouvrir le débat "sur la possibilité d'une armée permanente des Nations Unies comme substitut aux mercenaires, au sein d'une communauté judiridico-politique internationale dans laquelle la notion de paix entre les peuples serait considérée comme un bien public international protégé de l'emprise du marché."

 

            Une première partie offre un éclairage sur l'histoire du mercenariat et des sociétés privées, rappelant notamment qu'une grande partie des guerres furent menées depuis le Moyen-Age par des mercenaires payés sur les conquêtes ou par des compagnies privées appuyées par les États et parfois (comme dans les colonies du XIXe siècle) ayant des prérogatives d'État, jusqu'aux possibilités de recrutement (notamment dans les marines). A une époque plus contemporaine, les multiples formes de la violence privatisée existent, supplétives ou principales, dans la politique des grandes puissances. Chiens de guerre, corsaires, barbouzes, miliciens, paramilitaires et membres des escadrons de la mort, mercenaires recrutés comme soldats réguliers, soldats réguliers employés comme mercenaires, employés de société de sécurité, nervis et employés de sociétés militaires privées, tout cela participe de la même logique : la mise en oeuvre d'une violence sous couvert d'État, au service d'un marché plus ou moins encadré...

             Dans une deuxième partie, les auteurs posent plusieurs questions qui émergent de temps en temps dans l'actualité pour être oubliées ensuite : les mercenaires peuvent-ils être utilisés pour ramener la paix? Les sociétés mercenaires sont-elles contrôlables, neutres, fiables, efficaces et moins coûteuses?

A chacune de ces questions, nombreux faits à l'appui, les auteurs répondent négativement, en se fondant souvent sur des rapports officieux et officiels, et quand ils n'existent pas, sur de nombreuses enquêtes de journalistes qui n'ont pas perdu le sens des mots investigation et indépendance. Des fuites occasionnent parfois des procès qui permettent d'en savoir très long sur les méthodes employées par ces sociétés. On pourrait écrire que l'ensemble des défauts - dont l'instabilité des territoires où elles ont agi n'est pas le moindre - se retrouve de manière condensée et extensive dans les guerres du Golfe. L'Irak constitue encore aujourd'hui le lieu de très bonnes affaires, où l'impunité et l'immunité garantissent des situations criminelles de haute volée, alors que la région a déjà été l'objet de destructions et de déstructurations sociales massives. Philippe CHAPLEAU livre un tableau assez effrayant, avec force noms de sociétés et chiffres d'affaires.

          Les auteurs comptent aller beaucoup plus loin que la dénonciation de tels faits en indiquant comment selon eux, les sociétés militaires privées participent à la mondialisation néo-libérale. La domination du capital financier, le retour à un impérialisme sans frein, l'existence de nouveaux appétits autour de richesses de l'Afrique et d'autres parties du monde, la structuration d'un véritable secteur d'activité... dessinent les contours d'une rentabilité de la guerre pour un marché en pleine expansion. Outre la dynamique économique qui se noue autour des sociétés militaires privées (lesquelles peuvent se permettre, tout comme des trafiquants de drogue, de diversifier leurs activités dans tout le secteur civil), elles constituent pour les services secrets ou officiels des États un instrument idéal d'intervention qui leur permettent de violer les principes de la démocratie (déjouer les contrôles parlementaires lorsqu'ils existent), d'agir en dépit de toutes les lois internationales et des droits de l'homme. Et à l'image des impérialismes français, anglais, allemand, hollandais des époques coloniales, rétablir les conditions du marché pour des firmes multinationales. Wayne MEDSEN détaille le cas du mercenariat américain qui rappelle combien le complexe militaro-industriel revêt de formes à notre époque. Celui du mercenariat français, s'il n'a pas les ampleurs de l'allié américaine, constitue de son côté un modèle de structuration "politico-entrepreneurial" original, notamment en Afrique (La françafrique) avec une participation active des milieux d'extrême-droite. 

            Dans un dernier temps, les auteurs reviennent sur la définition du phénomène : sur la notion de conflit armé, sur la motivation et de la rémunération des "employés" et des dirigeants des sociétés militaires privées, sur la nationalité et la résidence des mercenaires. Ils distinguent les cas de non-appartenance aux forces armées en conflit de ceux de non-appartenance aux forces armées d'un pays tiers en mission officielle. Ils font le point sur la législation - insuffisante - internationale, puis française. Ils s'étendent d'ailleurs sur leur campagne pour la ratification de la Convention de l'ONU de 1989 et sur la loi française du 3 avril 2003.

          Un dernier court chapitre évoque les différents débats sur la démocratisation de l'ONU, et les différentes propositions qui permettraient de réactiver enfin les dispositions de la Charte concernant sa force armée. 

       Lucides, les auteurs, dans leur conclusion, rappellent qu'ils sont régulièrement taxés d'angélisme par leurs "adversaires".

"L'argument est empreint de condescendance : il consiste à reconnaître tout le mal que l'on veut des mercenaires, et à s'empresser d'ajouter que dans un monde parfait, il n'y aurait pas besoin d'eux. Mais voilà, parce que l'on ne vit pas dans un monde parfait, il ne faudrait pas avoir d'états d'âme à leur sujet, et ne pas hésiter à faire appel à eux pour les opposer à plus dangereux qu'eux. L'argument est spécieux. C'est justement parce que le monde n'est pas parfait que vendre des prestations militaires ne saurait être considéré comme un travail ordinaire et anodin, dépourvu de conséquences néfastes. C'est parce que la répartition des richesses, et de la puissance, est bien davantage affaire de force que de justice que les mercenaires seraient toujours au service de logiques dominantes, et de leurs bénéficiaires. Les SMP font bien davantage partie des problèmes du monde que de leur solution.

Alors, bien sûr, il est toujours difficile de déterminer la limite exacte entre ce qui doit être inclus dans le mercenariat, et prohibé en tant que tel, et ce qui ne doit pas l'être. Nous retenons dans cette étude un certain nombre de critères, mais fondamentalement, nous espérons avoir montré que c'est le principe même de la sous-traitance en matière militaire (et sans doute aussi, plus généralement, en matière de sécurité comme de tout autre bien public) qui est source d'abus et doit être prohibé. En l'espèce, force est de constater que les SMP relèvent bien de la catégorie générale du mercenariat et, pour être plus exact, d'une sous-catégorie de celui-ci, l'activité corsaire. Elles sont pour la majorité d'entre elles, sinon pour toutes, l'instrument privé de la politique étrangère de leur État de tutelle, le prolongement commercial de ses appareils de sécurité, et le moyen de sa dissimulation. Il est bien d'autres pistes qui méritent d'être explorées, et ne nous semblent pas l'avoir été suffisamment jusque-là. Parce qu'elles ne laissaient pas entrevoir les mêmes profits? Comme les mercenaires modernes sont inséparables de la domination du capital financier, et de ses conséquences sur le monde, les conflits du monde ont également partie liée avec cette domination, et appellent d'abord et avant tout expédient militaire des réponses politiques globales. le problème du mercenariat et des conflits innombrables du Sud est d'abord celui des dépendances confisquées et du néocolonialisme, de l'échange inégal et du pillage des richesses naturelles par les firmes multinationales (...). Bref, du capitalisme d'aujourd'hui."

 

Xavier RENOU, avec Philippe CHAPLEAU, Wayne MEDSEN et François-Xavier VERSCHAVE, La privatisation de la violence/Mercenariat & sociétés militaires privées au service du marché, Agone, Dossiers noirs d'Agir ici/Survie n°21, 2005, 490 pages.

 

 

Relu le 28 février 2020

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 08:59

        L'approche constructiviste que l'agrégé de sciences politiques et professeur des Universités à l'université d'Artois veut introduire par ce livre extrêmement documenté se veut une approche alternative à la conception des relations internationales comme rapports de facteurs "matériels" ou comme oppositions/coopérations d'acteurs recherchant des gains économiques.

Cette approche donne aux "structures intersubjectives", aux confrontations entre cultures, systèmes de croyances de valeurs ou d'idées une place centrale dans l'explication des relations internationales. L'auteur défend ici une vision de la violence dans le monde sous l'angle de la lutte pour la reconnaissance, de la confirmation d'une identité et d'une image valorisée de soi auprès des autres. Cette vision qui n'est pas seulement une psychologisation des relations internationales a déjà été thématisée dans des travaux philosophiques (Axel HONNETH, né en 1949), sociologiques (Erving GOFFMAN, 1922-1982 et Alessandro PIZZORNO, né en 1924), politiques (Philippe BRAUD, né en 1941) comme par les pionniers en matière de stratégie, Alexander WENDT (né en 1958) ou Erik RINGMAR  (né en 1960). 

"Selon notre thèse principale, la probabilité de la violence politique dépend aussi des coûts et des gains symboliques associés à l'option "belliqueuse". Cette perspective permet de poser de nouvelles questions à l'égard de l'éclosion de la violence. Par exemple, les acteurs recourent-ils aussi à la violence pour défendre ou maintenir une image valorisé de soi ou de leur collectivité? Quel est le rôle des normes et des identités partagées comme inhibition morale (...) à la violence? Quel est le lien entre "dénis de reconnaissance" - des discriminations multiples et des offenses mais aussi des actes de mépris contre des identités "particulières" (...) - et éclosion de la violence? La violence est-elle une prophétie auto-réalisatrice dans la mesure où les comportements de stigmatisation sont susceptibles de produire des identités  exclusives qui risquent à leur tour de se muer en agressivité?"

 

          C'est à ces questions que Thomas LINDERMANN tente de répondre, après avoir notamment exposer les différentes tendances de l'approche constructiviste et développer de manière théorique le thème des relations entre identités, normes et guerres. En examinant les origines symboliques de la Première Guerre mondiale, la problématique identités démocratiques/choix stratégiques avant 1945, la politique de reconnaissance dans les crises marocaines (1905, 1911), dans la crise de juillet 1914, dans la crise de Munich (1938), dans la crise des fusées de Cuba (1962), dans la crise israélo-égyptienne de 1967, dans les crises irakiennes (1990, 2002-2003), dans la crise des relations américano-lybiennes (1986-2003) comme dans la crise yougoslave et du Kosovo (1991-1995, 1999)..., les motifs des guerres américaines dans l'après-guerre froide (Irak, Serbie, Afghanistan...) et les difficultés de l'activité des troupes américaines en Irak après les guerres du Golfe.

L'importance de tous ces sujets, traités en autant de chapitres relativement courts fait que le lecteur peut se faire juste une première idée de l'apport constructiviste... à moins que cet apport gagnerait véritablement à être étoffé. Car même si beaucoup de remarques apparaissent fort justes, les analyses produites dans ce livre seront loin d'emporter la conviction pour ceux qui restent attachés à des conceptions plus classiques, plus "matérielles" des relations internationales. Peut-être manque t-il bien entendu le recul historique nécessaire pour en juger, mais toutefois cette approche possède le très grand mérite de constituer de véritables tentatives d'outils d'établissements de processus de paix et de démocratisation. L'approche constructiviste entre d'ailleurs dans une tentative de cerner l'enchaînement des crises qui mènent aux guerres,  de percer la logique profonde qui préside souvent à la prise de décision "belliqueuse", et partant, de pouvoir influer sur cette logique, de manière concrète dans ces crises.

Comme l'auteur le fait remarquer, l'approche constructiviste, sur laquelle nous reviendrons dans ce blog, a tout à gagner à la multiplication de travaux empiriques qui appuient fortement les divers travaux théoriques qui restent nettement majoritaires dans cette perspective. Thomas LINDEMANN estime que, loin de se substituer aux approches "classiques" - on ne peut méconnaître les fondements structurels, économiques et sociologiques des conflits - l'approche constructiviste peut montrer, parce que les "forces matérielles" parlent rarement d'elles-mêmes, que les systèmes de croyance influent sur la traduction dans les décisions de ces fondements structurels, dans un sens ou dans un autre. 

 

Thomas LINDEMANN, Penser la guerre, L'apport constructiviste, L'Harmattan, collection Logiques Politiques, 2008, 230 pages.

 

Relu le 22 février 2020

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18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 09:37

         La revue bilingue (anglais et français) Extrême Orient, Extrême-Occident, fondée en 1982 par des membres de l'Université Paris 8 (Vincennes-Saint-Denis), se spécialise dans la culture de la Chine et de l'Asie du Sud-Est, dans une démarche comparative. C'est donc le monde sinisé que les rédacteurs examinent sous des angles divers, dont philosophiques. Voulant s'adresser à un public large, elle aborde les questions de théorie, de méthode et d'objets que se posent aujourd'hui les sciences humaines.

        Fondée par François JULLIEN avec le concours du Collège international de Philosophie, son comité de pilotage regroupe surtout des professeurs d'Université avec à sa tête actuellement en 2019, Matthias HAYEK et Pierre-Emmanuel ROUX, après Florence BRETELLE-ESTABLET et Romain GRAZIANI. On repère dans le comité de rédaction les noms de Caroline BODOLEC (EHESS), Pierre MARSONNE (École Pratique des Hauts Études), de Romain GRAZIANI (École normale supérieure de Lyon) et de Annick HORIUCHI (Université Paris Diderot).

En plus de 150 pages par numéro, suivant une parution tout de même irrégulière - normalement annuelle, mais il y a des années avec plusieurs numéros -  la revue entend couvrir le monde sinisé dans un esprit de dialogue Orient-Occident. Chaque numéro est centré sur un thème précis dans des articles en français et en anglais (traduction des résumés en français). Ainsi le numéro 3 traitait en 1983 du rapport à la nature et celui du numéro 19 de 1997 de la Valeur de l'exemple. Un des numéros de 2009 traite des Regards sur la politique en Chine aujourd'hui.

L'un des derniers numéros (n°33/2011), porte sur Religion, éducation et politique en Chine moderne, qui examine "les rapports du religieux et de l'éducatif en Chine de la fin du XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui, dans la complexité et la pluralité religieuse chinoise (données historiques et anthropologiques). La recherche se focalise sur l'imbrication et la différenciation entre la religion et l'éducation, la laïcité et la sécularisation en Chine aujourd'hui. Il est question de la recomposition de la religion, de l'éducation et du politique sous l'impact des bouleversements touchant à la tradition, l'histoire, la moralité et l'État". 

      Notons également un numéro sur La guerre en perspective : Histoire et culture militaire en Chine (n°38, 2014). Occasion pour les auteurs de montrer que "les armées de l'empire chinois se sont illustrées par leur inefficacité, leurs effectifs pléthoriques et leur défaite quasi constante face aux offensives de l'étranger." Ils entendent dénoncer le regard concentré, "pour des raisons commerciales, sur l'Art de la guerre, dont on vante les applications possibles au monde des affaires, les Chinois ayant supposément développé une conception redoutable de l'efficacité. En réalité, l'histoire militaire chinoise démontre tout le contraire de ces brillants discours sur l'efficacité et l'économie de moyens." Il s'agit dans ce numéro de rompre avec "cette façon idéologique de faire "la guerre sur papier" pour envisager les transformations réelles du conflit armé à travers l'histoire impériale chinoise."

   Un des derniers numéros porte sur Des arts diplomatiques. 2change de présents entre la Chine et l'Europe, XVIIe-XVIIIe siècles (n°43/2019) et sur

 

        On pouvait lire dans l'éditorial du numéro 1 de 1982 : "C'est un fait de notre modernité : l'Occident est de plus en plus conscient de ce qu'il ne peut limiter légitimement le champ de ses investigations théoriques à l'horizon de sa propre tradition culturelle. Plus les sciences humaines affirmeront leur validité, plus elles devront prendre en considération l'expérience des civilisations qui se sont développées en dehors de son emprise, sous peine de prétendre à une généralité théorique qui ne sera que le masque de son propre égocentrisme : une confrontation est donc nécessaire qui permette de faire advenir dans le champ des problématiques occidentales des fonds culturels hétérogènes dont rien ne dit à priori qu'ils se laisseront commodément régenter par elles."

Les auteurs de l'éditorial plaident pour un véritable dialogue des cultures, dans leur fonction de sinologues désireux de vulgariser les apports du monde sinisé, en les reformulant si nécessaire. Mais "sans perdre tout ce que peut lui conserver d'intrinsèque, son appartenance originelle et en tenant compte de toutes les incidences qu'implique une telle opération." Dans cette perspective, il est important d'effectuer une intégration de nombreuses disciplines qui s'intéressent à la culture chinoise au sens large. Il importe de bien mettre en évidence les similitudes et les différences entre les cultures d'extrême-orient et les nôtres qui s'apparentent à des cultures d'extrême-occident, sans tomber dans l'affirmation d'une altérité (un peu commode pour tenir à distance ces mondes lointains) ou à l'inverse d'une ressemblance (qui gomme les spécificités). Interroger la culture sinisée, c'est aussi s'interroger en tant qu'Occidentaux.

 

       La revue est disponible sur le portail Revues.org et de nombreux articles sont disponibles sur le site Persée, tout en gardant la formule papier.

 

Extrême-Orient, Extrême Occident, Editions Presses Universitaires de Vincennes (PUV), Université de Paris 8, 2, rue de la liberté, 93526 PARIS CEDEX 02.

 

Actualisé le 22 Avril 2012. Actualisé le 11 décembre 2019

 

 

 

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15 avril 2010 4 15 /04 /avril /2010 15:58

        Les articles 6, alinéa 5 et 24 alinéa 3 du Pacte de la Société Des Nations et les articles 17 et 19 de la Charte de l'Organisation des Nations Unies définissent les ressources financières des deux organisations internationales.

 

 

Pacte de la SDN

 

Article 6, alinéa 5

                 Les dépenses du Secrétariat de la Société seront supportées par les membres de la Société dans la proportion établie pour le Bureau international de l'Union Postale Universelle.

 

Article 24, alinéa 3

                  Le Conseil peut décider de faire entrer dans les dépenses du secrétariat celles de tout Bureau ou Commission placé sous l'autorité de la Société.

 

 

 

Charte de l'ONU

 

Article 17

         1. L'Assemblée générale examine et approuve le budget de l'Organisation.

         2. Les dépenses de l'Organisation sont supportées selon la répartition fixée par l'Assemblée Générale.

         3. L'Assemblée générale examine et approuve tous arrangements financiers et budgétaires passés avec les institutions spécialisées visées à l'article 57 et examine les budgets administratifs desdites institutions en vue de leur adresser des recommandations.

 

Article 19

         Un Membre des Nations Unies en retard dans le paiement de sa contribution aux dépenses de l'Organisation ne peut participer au vote à l'Assemblée Générale si le montant de ses arriérés est égal ou supérieur à la contribution due par lui pour les deux années complètes écoulées. L'Assemblée Générale peut néanmoins autoriser ce Membre à participer au vote si elle constate que le manquement est dû à des circonstances indépendantes de sa volonté.

 

 

    Christian SCHRICKE, Maître des Requêtes au Conseil d'État français et jurisconsulte de l'OCDE explicite les circonstances de la rédaction de l'article 17 et la notion de dépenses. Cet article 17 est le fondement du principe d'autonomie financière de l'Organisation.

  L'article de la SDN était plutôt laconique et la Société connut de très sérieuses difficultés financières. Comme le Pacte ne précisait pas quelle instance devait contrôler les finances, il s'ensuit une lutte entre l'Assemblée et le Conseil, et la Commission difficilement mise sur pied pour le faire n'eut que peu de poids. La disposition de l'alinéa 5 fut amendée pour 1924 : "Les dépenses de la Société seront supportées par les membres de la Société dans la proportion décidée par l'Assemblée". C'est dans la lignée de la réflexion sur les finances de la SDN que fut rédigé l'article 17 de l'ONU. Ainsi les instances furent bien définies dès 1945. Si l'Assemblée examine et approuve le budget, c'est le Secrétariat, sous l'autorité du Secrétaire Général (articles 97 et 98) qui le prépare et l'exécute. Le budget en libellé en dollars des États-Unis et l'exercice budgétaire s'étend sur deux années civiles.

Mais les comptables publics ne seront pas surpris de constater l'existence de problèmes inhérents à la définition même de budget. "Très rapidement, est apparue une distinction comptable fondamentale entre le budget proprement dit et divers comptes dits "extra-budgétaires". Cette distinction, familière dans le droit budgétaire des États, présente ici une importance particulière où elle correspond à des modalités de financement différentes." De fait, "à l'heure actuelle, le budget ordinaire ne représente plus qu'environ un tiers de l'ensemble des dépenses de l'organisation". C'est donc surtout sur les opérations extra-budgétaires que l'ONU rencontre des difficultés financières, notamment sur les programmes touchant directement à l'objet principal de l'organisation, le maintien de la paix et de la sécurité internationales, ce qui n'est guère étonnant vu les réticences des États membres à respecter des obligations qui limitent leur souveraineté.

"Les difficultés sont apparues lors de la création de la première Force d'urgence des Nations Unies (FUNU) en novembre 1956 et se sont aggravées avec la création de l'Opération des Nations Unies au Congo (ONUC) en 1960 pour culminer en 1964-65, lorsque plusieurs États (dont l'URSS et la France) ont été menacés de perdre leur droit de vote en Assemblée en application de l'article 19 de la Charte". 

Christian SCHRICKE informe également sur le fait que "aucun accord n'a pu être réalisé sur les principes directeurs applicables au financement de ces opérations. Toutefois, les oppositions sont moins vives et les lignes de partage entre États membres sur la question du financement ont évolué, principalement parce que l'Assemblée Générale n'a plus cherché à établir elle-même des opérations de maintien de la paix. En effet, les opérations qui ont été mises en place depuis 1964 l'ont toujours été par le Conseil de Sécurité, qui a approuvé le mode de financement proposé : tantôt uniquement des contributions volontaires (Force des Nations Unies à Chypre) ; tantôt principalement des contributions obligatoires établies d'après un barème particulier (...)".

Malgré l'aplanissement des difficultés, "certains pays continuent toutefois de refuser de payer tout ou partie de leurs contributions". Ainsi l'Afrique du Sud (avant 1990), certains pays arabes qui n'acceptent pas de contribuer aux dépenses de forces de maintien de la paix au Moyen Orient, "au motif que celles-ci devraient incomber exclusivement à "l'agresseur" (Israël)". Les États-Unis refusent de payer une part de leur contribution qui correspond à des dépenses, qui, selon eux, ont été illégalement imputées au budget ordinaire. "Mais le problème le plus grave par son ampleur a été celui posé depuis quelques années (l'auteur écrit dans l'édition de 1991) par les "retenues" faites par les États-Unis pour divers motifs : certaines retenues sont liées à la volonté de réduire le déficit budgétaire américain et n'affectent l'ONU que par accident ; d'autres visent à faire pression sur l'Organisation et sur les institutions spécialisées du système." Si les difficultés demeurent (en 1989, les arriérés atteignaient 214 millions de dollars sur les 268 millions dûs par l'ensemble des membres de l'ONU), c'est, pense l'auteur, "parce que la notion de dépenses de l'organisation reste discutée plus de 20 ans après l'avis consultatif de la Cour Internationale de Justice", lequel donnait à l'Assemblée pleine latitude pour le financement approprié de toutes actions décidées.

        Dans l'édition de 2005, Geneviève BASTID-BURDEAU, Professeure à l'Université Panthéon-Sorbonne et Membre de l'Institut de Droit International, indique entre autres que "à la fin des années 90 les nombreuses critiques adressées par certains membres à l'égard de la gestion de l'Organisation et de son manque allégué d'efficacité ont conduit, dans la ligne du rapport du Secrétaire général sur la rénovation de l'Organisation, à une nouvelle réflexion autour de la notion de "gestion axée sur les résultats" qui tendait à se développer dans le cadre d'un certain nombre d'États et qui a été introduite dès cette époque dans plusieurs institutions spécialisées (...). La budgétisation axée sur les résultats implique d'une part des objectifs à long terme exécutés au cours de plusieurs cycles budgétaires et d'autre part un lien entre ressources et résultats." Mais malgré les résolutions adoptées par l'Assemblée Générale (2000, 2002, 2003...), l'auteur constate que celle-ci "a marqué une certaine réticence à se départir des modes de présentation traditionnels du budget et n'a pas encore complètement tiré les conséquences de cette nouvelle orientation"... 

 Encore en 2005, donc, "pour le budget général comme pour les comptes des opérations de maintien de la paix ou les autres comptes spéciaux, la question du retard dans le versement des contributions et des arriérés demeure permanente. L'Assemblée Générale est amenée régulièrement à proposer des échéanciers aux États en retard afin d'apurer leur dette et d'examiner la situation des États dont le retard les rend passibles des sanctions de l'article 19, mais les moyens de l'Assemblée restent limités. (...) Seule la négociation avec les États concernés peut permettre de trouver des solutions"...

   Witold ZYSS, ancien chef de la Division des relations avec les Organisations Internationales, UNESCO, toujours dans l'édition de 2005, estime que "les avis divergent sur les résultats et l'efficacité des efforts accomplis, à la suite des recommandations de l'Assemblée générale et des organes créés par elle, pour promouvoir la coordination administrative et budgétaire". L'auteur semble manier la litote diplomatique quand il termine sur "On ne risque pas de se tromper beaucoup en affirmant que le résultats sont bien plus importants dans ce domaine que dans celui de la coordination des activités de programme".

     Pour le même auteur, toujours dans l'édition de 1991, la pratique de l'Assemblée a obscurci et affaibli la portée de l'article 19 : "force est de constater que la suspension du droit de vote n'a été en pratique appliquée de plein droit qu'à des pays peu puissants dont le défaut de paiement était imputable à des difficultés financières, tandis que l'Assemblée Générale a renoncé à y soumettre des membres permanents du Conseil de sécurité et leurs proches alliés qui refusaient de payer certaines contributions". Ce qui n'est pas étonnant...

   Jean-Luc FLORENT, directeur-adjoint des Affaires juridiques du Ministère des Affaires étrangères (français), tempère en concluant sa contribution dans l'édition de 2005, "qu'il n'en demeure pas moins que l'article 19 a sans doute utilement contribué à dissuader les États de faire preuve de davantage de laxisme au regard de leurs obligations financières vis-à-vis de l'Organisation des Nations unies.

 

Commentaire article par article de La Charte des Nations Unies, Economica, Editions de 1991 et de 2005.

 

Relu le 29 novembre 2019

 

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