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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 13:19
                                     Stratégies nucléaires françaises

          La France fait figure de "perturbateur" dans l'Alliance Atlantique, née de la Seconde Guerre Mondiale. C'est ce que présente en tout cas Lucien POIRIER : "les États-Unis traversent la crise du missile gap (cette perception d'une supériorité soviétique en matière de missiles intercontinentaux) quand l'accession au pouvoir du général de Gaulle introduit un facteur de difficulté supplémentaire dans leur politique : il prétend participer à la direction des affaires nucléaires de l'Occident. En septembre 1958, son mémorandum à Washington et Londres demande, en vain, qu'un organisme tripartite définisse la conduite alliée "au niveau de la politique et de la stratégie mondiale" et décide, le cas échéant l'emploi des armes nucléaires".
  Lancé depuis 1952, le programme nucléaire français abouti à une première bombe A en 1960, puis à une arme thermonucléaire en 1968. Les avions porteurs d'armes nucléaires, décidés en 1957, voient le jour sous forme de Mirage IV en 1964 tandis que le premier sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) est lancé en 1967, opérationnel en 1971. "Il n'aura donc fallu qu'une vingtaine d'années pour accéder à une capacité nucléaire militaire respectable (...). Résultat jugé suffisamment prometteur quelques années auparavant puisque, dans une lettre au président Johnson (7 mars 1960), de Gaulle annonce que la France quitte l'organisation militaire intégrée de l'OTAN, tout en restant partie à l'Alliance Atlantique".
        
      Mais le lancement de ces programmes ne s'accompagne pas d'une réflexion stratégique. Comme partout, la course technologique des armements précède la stratégie. Ce n'est qu'en 1959 que le colonel Charles AILLERET, reprenant d'ailleurs la notion anglo-saxonne de deterrent, propose le concept de dissuasion du faible au fort. Il faut distinguer, dit-il dans ses conférences devant l'Enseignement supérieur militaire, "la capacité nucléaire militaire de vaincre dans une grande guerre, qui doit être du même ordre de grandeur que celle de l'adversaire et qui constitue le meilleur déterrent, de la capacité de destruction chez l'adversaire d'oeuvres vives dont la perte ôterait pour lui tout intérêt à la victoire. Cette capacité s'exprime par un nombre d'engins beaucoup plus faible. Insuffisante en tant que moyen de guerre, elle constitue cependant un deterrent mineur, peut-être, mais malgré tout fort efficace."
  Le président DE GAULLE, en 1963, reprend cette conception qui domine encore aujourd'hui la stratégie nucléaire française, avec de fortes nuances. Si les armements nucléaires américains, selon lui, garantissent la paix mondiale, il "reste que la puissance nucléaire américaine ne répond pas nécessairement et immédiatement à toutes les éventualités concernant l'Europe et la France." 
Toujours selon Lucien POIRIER, le débat théorique traverse les forces politiques mais il n'a que des influences indirectes sur les débats internes de l'armée, qui manifeste des difficultés à penser la guerre autrement qu'avant l'apparition de l'arme atomique.

      Le débat théorique est surtout le fait, hormis ceux provoqués par les manifestations pacifistes, (même s'il est en partie influencé par eux, le fait qu'ils partent surtout de la mouvance communiste fait perdre de sa force à ses arguments) de trois personnalités : Pierre-Marie GALLOIS, Raymond ARON et André BEAUFRE.
      Pierre-Marie GALLOIS produit en 1960 (Stratégie de l'âge nucléaire) une première problématique structurée qui s'organise autour des "lois de la dissuasion" et de quelques axiomes simple et percutant provoquant la polémique. Le pouvoir égalisateur de l'atome, l'évaluation des enjeux et des risques par un adversaire, la capacité crédible de frappe nucléaire, l'impossibilité à l'âge nucléaire d'une alliance garantissant tous les risques, le caractère de sanctuarisation et seulement de sanctuarisation des intérêts vitaux de la France de l'arsenal national... tout cela contredit absolument toutes les suppositions des stratèges américains qui élaborent des calculs de probabilité et des extensions de la dissuasion nucléaire à des théâtres extérieurs. Les paradoxes de la paix (1967) et de nombreux articles dénoncent ce que Pierre GALLOIS appelle des "sophismes" et les illusions d'une protection de l'Europe par les Américains. La Grande Berne (1975) attaque "l'imposture" que sont les SALT, qui loin de limiter la course aux armements nucléaires, l'oriente vers d'autres technologies. États-Unis et Union Soviétique, selon lui, s'obstinent dans la lutte pour une suprématie nucléaire, hors d'atteinte. L'Adieu aux armées (1976) reprend le dossier de la défense française, à un moment où les forces nucléaires sont plaquées sur une organisation militaire préexistante, et en 1977, Le Renoncement s'attaque aux déploiements des armements nucléaires tactiques.
   Raymond ARON, à partir d'une réflexion stratégique et politique globale (Espoir et Peur du siècle, 1957 ; Les Guerres en chaînes, 1959 ; Paix et Guerre entre les Nations, 1962 ; Le Grand Débat, 1963 ; Penser la guerre, Clausewitz, 1976) ironise contre le "délire logique" de Pierre GALLOIS. L'impossibilité du calcul rigoureux en stratégie de dissuasion, l'irrationalité de fond du calcul stratégique lui-même de par les liens entre politique et stratégie et diplomatie, interdisent une évaluation de l'utilité de la capacité nucléaire française. S'abstenant de trancher sur cette utilité, Raymond ARON critique la politique de défense gaullienne. C'est moins le rapport, écrit-il, de la force française à la force américaine ou à la force soviétique qui importe que la capacité absolue de destruction que l'on est en droit, légitimement d'attribuer à la force française. Or, cette capacité sera si limitée - et le sort qui frapperait la France en cas de guerre thermonucléaire serait tel - que l'on a peine à imaginer les initiatives soviétiques que la force américaine ne dissuaderait pas et que la force française dissuaderait." L'opposition de l'intellectuel français à la stratégie autonome de la France réside dans le fait selon lui qu'elle détruit les solidarités atlantiques nécessaires face à l'Union Soviétique.
    Parallèlement au débat ARON/GALLOIS, le général André BEAUFRE construit une véritable théorie stratégique. Il s'intéresse plus aux fondements de la stratégie nucléaire qu'aux débats sur la défense française. Dans L'introduction à la stratégie (1963), Dissuasion et Stratégie (1964) et Stratégie de l'Action (1966), il cherche à concevoir une stratégie totale, prenant en compte le fait nucléaire qui réponde à la question centrale de "l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leurs conflits". Par ailleurs, il justifie la force nucléaire française, précisément parce qu'elle introduit la multipolarité nucléaire, qui limite dans une certaine mesure la liberté d'action des deux super-géants. L'introduction d'un facteur d'incertitude supplémentaire éloigne la perspective de la guerre proprement dite, ou de toute guerre pouvant provoquer le déferlement nucléaire. Préoccupé de stabilité globale, il attache un grand intérêt à la guerre limitée et à l'armement nucléaire tactique auquel il attribue une fonction dissuasive propre dans des espaces non sanctuarisés.

       A l'intérieur des armées françaises, c'est surtout le Centre de Prospective et d'Évaluations qui fonde le modèle stratégique minimal de la France. Il s'attache dès sa création à définir les attributs d'une insularité politico-stratégique. qui se retrouvent dans le Livre Blanc de la défense nationale de juin 1972. Il indique un ensemble de concepts et de dispositions pratiques concevable pour la France à l'horizon 1975-1980. Par un retour aux fondements de toute stratégie, il tente d'éclaircir les conditions opérationnelles d'une autonomie française.
Lucien Poirier présente ce travail du CPE en insistant sur la difficulté d'intégration dans cet ensemble des armements nucléaires tactiques. Premier but stratégique : assurer l'intégrité du territoire, protéger les intérêts vitaux que sont la vie des personnes, leurs biens, leur libre exercice de leurs activités. Deuxième but stratégique : contribuer à soutenir la politique étrangère, les projets à l'extérieur du territoire, sauvegarder les circuits d'échanges nécessaires à l'activité du pays. Des responsables militaires, comme le général FOURQUET en 1969, déclarent que les forces nucléaires tactiques se situent dans la stratégie de dissuasion en intermédiaires entre armements conventionnels (premier test dans une escalade militaire) et armements nucléaires stratégiques, et cela introduit un flou dans la stratégie de dissuasion du faible au fort qui est aussi une stratégie du tout ou rien.

       Alain JOXE se situe dans la discussion en partant du point de vue de l'armée française, ou plus exactement du point de vue des responsables français de la politique de défense : "Pour reconvertir sans la détruire l'autonomie stratégique française, investie pendant quatorze ans de manière absurde dans les guerres coloniales, la nucléarisation de la défense française se présentait comme une formule de modernisation adéquate, à tous points de vue, politique, industriel, militaire et stratégique."
En fait, selon lui, la stratégie nucléaire française et celle des États-Unis naissent en même temps et l'effort de conceptualisation de l'école française part d'une position au sein du débat d'école américain. Elle adopte :
- deux principes stratégiques de la représailles massive compatibles avec une modération de la course aux armements : le refus de la guerre nucléaire et la menace de riposte non graduée, sur les ressources, non sur les armes. Pas de ciblages donc sur les forces soviétiques ;
-  un des instruments de la représaille massive : le missile à portée intermédiaire, relativement vulnérable, mais imparable, car situé à proximité de l'adversaire. Les fusées du plateau d'Albion peuvent être mises en parallèle avec les fusées Jupiter et Thor en Italie, en Grande-Bretagne et en Turquie ;
- un principe stratégique de la riposte flexible naissante : la proportionnalité à l'enjeu ;
- un outil caractéristique de la riposte flexible : le SLBM type Polaris qui permet de construire une option de dissuasion en seconde frappe ;
- un outil tactique de la riposte flexible, l'armement du champ de bataille : les Pluton et les fusées embarqués sur avion. Mais à la différence des États-Unis, le feu nucléaire n'a jamais été délégué aux besoins opérationnels des généraux.
   
     Dans le débat ARON/GALLOIS, Alain JOXE se positionne à partir des principes clausewitziens, "en retournant à l'analyse critique". Il pense que ce débat "oppose deux façons incompatibles d'aborder la définition des agents et d'aborder la temporalité de la prévision,de l'action et de la mémoire." Le problème est peut-être mal posé par les deux adversaires. "Pour rester cohérent, il faut certainement éviter de penser l'autonomie au niveau nucléaire tout en admettant la dépendance au niveau infra-nucléaire."
C'est la persistance du collage entre système stratégique et déploiement du Pluton dans une organisation d'un ancien système militaire axé sur la colonne blindée offensive qui "pèse en permanence sur la cohérence des discours et joue un rôle politique dans le maintien en France d'un lobby atlantiste militaire qui peut apparaître comme tout à fait "raisonnable" puisqu'il est le seul à tenir un langage militaire cohérent concernant l'emploi des forces terrestres. Mais ce défaut n'est pas un argument théorique pour inciter la politique française à préférer la doctrine de réintégration dans les procédures de l'alliance atlantique de l'ensemble du raisonnement infra-nucléaire et corollairement du dispositif nucléaire lui-même. Au contraire, si l'on souhaite compléter les éléments de la stratégie française, une réflexion autonome sur la manoeuvre infra-nucléaire en temporalité de crise demeure un chantier ouvert." Il n'est pas nécessaire de confondre cette manoeuvre infra-nucléaire avec la riposte flexible américaine. 
C'est un élément pas suffisamment évoqué dans les débats qui piège en quelque sorte la perspective. Dès l'exclusion de France des installations américaines de France décidée par le président DE GAULLE, des accords AILLERET-LEMNITZER envisagent entre la France et les États-Unis une coopération en temps de crise. Accords techniques, ils constituent une passerelle entre stratégies nucléaires différentes, d'autant que le déploiement des fusées Pluton, dont l'implantation et la portée signifient l'acceptation de la bataille nucléaire (tirs sur le territoire allemand) se fait également en coopération, même distanciée, avec armements à portée intermédiaires américains.
  Au total, toutefois, l'exception française, selon Alain JOXE possède un effet subtil : "tout se passait comme si le retrait de la France associé à la mauvaise volonté des Européens à constituer les moyens d'une résistance classique en Europe contraignait les Américains à un maintien de facto de la doctrine de la représaille massive sous sa forme locale et légèrement pro-tracté, datant de la fin du règne d'Eisenhower."

    Le Livre blanc Défense et Sécurité nationale de 2008 reprend et réaffirme la doctrine de dissuasion française. Il faut noter qu'entre temps, l'arsenal français a perdu sa composante terrestre (fermeture du Plateau d'Albion) et que l'accent est désormais mis dans la programmation militaire sur l'armement nucléaire stratégique (surtout les SNLE).
  "la crédibilité de la dissuasion nucléaire reposera sur la possibilité pour le chef de l'État de disposer, de façon indépendante de moyens adaptés à une grande diversité de situations. Nos forces seront, à cette fin, articulées en deux composantes nettement différenciées et complémentaires, disposant de l'environnement nécessaire à leur mise en oeuvre autonome et en sûreté. La France continuera d'entretenir les moyens de conserver ses capacités."   Réaffirmation de cette stratégie du faible au fort : "La France continuera à maintenir ses forces nucléaires à un niveau de stricte suffisance. Elle les ajustera en permanence au niveau le plus bas possible compatible avec sa sécurité. Elle ne cherchera pas à se doter de tous les moyens que ses capacités technologiques lui permettraient de concevoir. Le niveau de ses forces ne dépendra pas de celui des autres acteurs dotés de l'arme nucléaire, mais seulement de la perception des risques et de l'analyse de l'efficacité de la dissuasion pour la protection de nos intérêts vitaux."
  On notera cet encadré significatif : "Les deux composantes modernisées et strictement dimensionnées, apporteront au Président de la République la souplesse nécessaire à l'exercice de la dissuasion :
- la composante océanique sera dotées, en 2010, du missile balistique intercontinental M51 embarqué à bord des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de nouvelle génération ;
- la composante aéroportée sera dotée, dès 2009, du missile aérobie ASMPA emporté par les avions 2000-NK3 et Rafale, à partir du territoire national et du porte-avions.
  La pérennisation de ces capacités reposera sur :
- la poursuite du programme de simulation (rappelons que les essais nucléaires ont été abandonnés) reposant en particulier sur le laser mégajoule, les moyens de radiographie des armes et le calcul intensif numérique ;
 - le maintien des compétences nationales développées dans le domaine des missiles et des sous-marins nucléaires ; les efforts d'amélioration porteront, en priorité, à l'horizon 2025, sur la portée et la précision des missiles.
   Des efforts de modernisation seront entrepris en priorité pour maintenir la capacité à transmettre des ordres aux forces nucléaires, assurer la sûreté de la composante océanique, ainsi que l'accompagnement et le soutien de la composante aéroportée."
   Tout cela va de pair avec une "rénovation transatlantique" qui doit organiser la complémentarité entre l'Union Européenne et l'OTAN. Cela se traduit notamment par une réintégration de la France dans l'organisation militaire intégrée de l'Alliance Atlantique, selon un accord conclu en 2004. Le Livre Blanc réaffirme l'indépendance nucléaire de la France : "les capacités nucléaires comme la stratégie de dissuasion françaises restent hors du cadre de l'OTAN. La France considère que la déclaration d'Ottawa de 1974 et le Concept stratégique de 1999, qui reconnaissent la contribution de ses forces et de celles du Royaume-Uni à la capacité de dissuasion de l'Alliance, continuent d'être les seules références pour ce qui concerne les relations entre sa force de dissuasion et la doctrine nucléaire de l'OTAN."
    Le fait que la stratégie nucléaire soit marginalisée aux États-Unis et que la menace soviétique n'existe plus rendent moins importantes les tensions qui peuvent exister entre cette doctrine affichée et les multiples coopérations de développement d'armements. Mais le débat est loin d'être clos.

Défense et Sécurité nationale, Le livre blanc, Odile Jacob/La Documentation Française, 2008 ; Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990 ; Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaire, Complexe, 1988.

                                                            STRATEGUS
 
 
Relu le 19 septembre 2019

     
 

      
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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 13:32
      Des questions sur le pouvoir des Etats....
                 
       Les récentes conférences inter-gouvernementales sur le changement climatique, sous les projecteurs des médias, ne manquent pas de provoquer un certain malaise pour qui suit de près les vraies évolutions des pouvoirs politiques et économiques de la planète. Alors que les marchés sont censés s'auto-réguler pour la bonne santé de l'économie, alors sur les gouvernements eux-mêmes abandonnent de nombreuses prérogatives économiques au nom des bienfaits supposés être apportés par la libre concurrence des biens et des personnes, il est curieux de voir ces mêmes gouvernements se faire proclamer sauveurs de la planète. Les contraintes économiques nécessaires à la réalisation des programmes de survie de l'humanité face aux désastres annoncés seront-elles acceptées - puisqu'elles n'ont pas beaucoup de chances d'être imposées - par ces vastes ensembles économiques privés qui ont déjà refusé aux États de véritables changements dans la gestion financière, notamment depuis la crise de 2008.

       Cette actualité constitue une occasion de penser à nouveau l'effectivité des États, leur réel pouvoir de peser sur les événements, au-delà des définitions juridiques de l'Etat aujourd'hui diffusées de façon universelle par  des organisations internationales comme les Nations Unies.

       La réalité du pouvoir d'État...
            Un État se caractérise par son pouvoir réel sur un territoire et une population. Il est représenté pratiquement par ses agents directs et existe seulement et seulement si les différents citoyens qui agissent à l'intérieur de ses frontières le reconnaissent comme tel.
Un véritable État n'est pas une sorte d'agent ou d'acteur social à grande échelle qui exerce une influence sur le comportement de tous les autres acteurs, qu'ils soient économiques, sociaux, politiques ou religieux. Il est véritablement le décideur en dernier ressort de ce qui se passe sur un territoire donné. C'est le principe même de la souveraineté. Peu importe que cet État soit démocratique ou totalitaire. Ce qui importe, c'est que son autorité soit sans contestations sur son territoire. Peu importe que ses actions soient le résultat de concertations et de délibérations entre les acteurs qui agissent en tant que membres d'une nation ou pas. ce qui importe, c'est que ses actions soient reconnues légitimes de bout en bout. Non bien entendu que le caractère démocratique d'un pouvoir d'État ne nous intéresse pas de manière générale, mais ici, ce n'est pas le sujet traité.
Concrètement, il est constitué d'administrations reconnues pour leur compétence dans tous les domaines, qui se considèrent comme ses rouages. De plus, dans la conscience de la population, il existe en tant que tel, garant de leur liberté et de leur sécurité, quel que soient la définition et le contenu réel qu'elle leur donne.
     L'État est à la fois le produit de leur représentation du pouvoir et la somme de l'action de toutes ses administrations. Que la représentation collective n'accorde plus comme auparavant ce crédit, que ses administrations n'exercent plus leur activité sur l'ensemble de la population et sur l'ensemble du territoire, et l'État n'existe plus que comme le fantôme de lui-même.

       Les domaines de l'effectivité de l'État
                Ce qui précède nous mène directement à la notion d'effectivité de l'État. Un État existe réellement, au-delà de toute considération sur sa reconnaissance à l'extérieur dans le concert des États dans le monde, que s'il est en mesure d'exercer tous ses pouvoirs. Cela pourrait passer pour une lapalissade, mais lorsqu'on y regarde de plus près, on constate de nombreuses défaillances de l'autorité de l'État tout au long de son histoire, et ces défaillances peuvent être de plusieurs ordres : 
-  fiscal, lorsque les administrations chargées de récolter auprès de la population ses ressources agissent pour leur propre compte ;
- judiciaire, lorsque les décisions de justice ne sont plus prises à partir d'un corpus de lois et de coutumes décidées par les instances légitimes ;
- exécutif, lorsque ses décisions sont mal ou plus appliquées ;
- législatif, lorsque ses instances qui décident des lois le font en dehors des considérations fondatrices de cet État, ou que les lois ne sont plus suivies des décrets d'application qui les rendent effectives ;
    
      Mais le moment et l'endroit décisifs où cette effectivité se révèle défaillante ou nulle, c'est lorsque le monopole de la violence lui échappe, partiellement - lorsque des éléments de sa population lèvent les armes contre lui, en tant qu'État , ou contre d'autres éléments de cette même population - ou totalement, lorsque la violence s'exerce sans considération de son existence. Car ce qui décide en dernier ressort de son autorité, c'est bien l'usage en dernier recours et de façon décisive de la violence, que ce soit pour recouvrir les impôts, pour faire droit aux décisions de ses tribunaux, pour réaliser les effets de ses lois et règlements ou pour faire valoir sa suprématie et sa seule autorité dans l'élaboration de ces lois et règlements.
     C'est pourquoi l'effectivité d'un État est toujours menacée lorsque la délégation administrative de son pouvoir fiscal, judiciaire, exécutif ou législatif est confiée à des groupes d'acteurs dont la fidélité aux fondements de l'État est défaillante. Ou lorsque les intérêts propres de ces groupes prennent le pas sur l'intérêt de l'État.
Si l'État est autoritaire et monarchique, tout autre intérêt servi autre que celui du roi menace son effectivité. Si l'État est autoritaire et despotique, tout intérêt servi que celui du groupe faisant office de chef nuit à son effectivité. Si l'Etat est démocratique et d'un régime représentatif de la population, tout autre intérêt servi - celui d'une seule partie de la population, nuit à son effectivité.
 
     Cette effectivité est menacée également lorsque l'État délègue une partie de ses prérogatives de sécurité à des groupes de population dont les intérêts sont plus de défendre leurs intérêts propres que celui de l'État.
     On voit bien que l'effectivité de l'État n'est jamais totalement garantie dans les aléas de l'histoire. Et qu'il existe en fait une graduation dans cette effectivité. Entre le contrôle absolu de l'État, quels qu'en soient les moyens, matériels ou/et symboliques et la déliquescence de l'État à son dernier degré, il existe toute une série de situations intermédiaires, qui s'installent doucement, presque sans qu'on s'en rende compte, analysable souvent seulement après une certaine période.
   Mais la continuité de l'État reste assurée toutefois, lorsque certaines conditions sont réunies, quel que soit le degré de cette effectivité. Elle ne l'est plus lorsque, de façon définitive, l'État a perdu de façon irrémédiable tous ses pouvoirs, même lorsque symboliquement des populations ou des groupes s'y réfèrent, un peu comme les véritables pouvoirs féodaux de tout le Moyen-Age qui se réfèrent au Saint Empire Romain Germanique...
     Il est particulièrement difficile, en l'état des connaissances sociologiques actuelles, de déterminer si un État est définitivement perdu. Mais une étude, même partielle, de l'activité de ses administrations, de l'activité des acteurs sur son territoire permet de déterminer, en revanche, à coup sûr, si un État a perdu de son effectivité. Et lorsque, de façon visible, l'État se retrouve dans la situation de n'importe quel acteur sur ce qui est normalement son territoire, d'agir avec des moyens de coercition sociale (et non avec tous ses moyens), on perçoit qu'il n'est plus effectif. il faut bien voir qu'un acteur peut être en mesure de collecter des impôts ou d'effectuer un certain racket sur la population (en argent et en hommes), d'édicter des lois dans une région donnée, d'agir pour rendre effectives certaines de ses décisions, sans être un État.
       
              Empires et États, État contre Empire....
                    Et si ses agents assurent la continuité de certaines activités dans le temps, on peut avoir affaire à un Empire plus qu'à un État. Un Empire peut garantir la sécurité et la liberté dans certains territoires. Et si ses agents parviennent à faire reconnaître et connaître son autorité même partielle, d'Empereur, de prince, de roi, de dieu, de prophète un certain temps, il peut s'agir d'un Empire assuré d'une certaine pérennité. Mais il ne s'agit pas d'un État. Un Empire "de la drogue" peut s'établir dans certaines contrées, il n'aura pas les caractéristiques d'un État. Ses bénéficiaires pourront encaisser le produit de leur trafic sur un certain territoire sans pouvoir se faire connaître et reconnaître de façon définitive comme le maitre des lieux. Par essence, dans un Empire, plusieurs forces armées concurrentes peuvent exister et se combattre ; ce qui caractérise l'État, c'est véritablement le monopole de la violence. Par ce monopole, il garantit à une population sur un territoire, un certain ordre, une certaine stabilité, même s'il s'agit d'un ordre injuste, d'une stabilité qui écrase une partie de la population. Ce que l'on veut ici bien indiquer c'est le possible glissement d'empires fondés sur des moyens illégaux en droit, qui peu à peu, peuvent prendre la place des États, et devenir également par la suite, des États. On a une certaine vision d'un Empire en calquant les prérogatives de ce que nous connaissons comme État moderne sur de vastes territoires et sur d'immenses populations, or le contrôle social n'agit que par imperfections progressives. L'histoire offre de multiples exemples d'États qui créent des Empires, lesquels ne possèdent pas la possibilité de contrôler autant les populations que sur leur territoire d'origine. Il existe un mouvement de va et vient entre les formes étatiques et impériales de pouvoir. Ce que l'on a écrit auparavant sur les "Empires de la drogue" peuvent très bien s'instaurer sous forme d'Empires économiques qui, au départ, se veulent concurrents des États - en omettant par exemple de le payer en impôt - tout en leur demandant de protéger leurs activités.

         Pour une analyse non convenue du pouvoir des États...
                C'est pour promouvoir une analyse des États au début du XXIe siècle que tout ce qui précède est écrit, et pour rien d'autre. Une invitation à établir une typologie d'État suivant leur effectivité. La prolifération d'instances de pouvoirs économiques, politiques, financiers, militaires sur la planète, qui ne dépendent pas directement d'États devrait nous inciter à ne pas considérer la forme étatique comme allant de soi. L'existence de vastes territoires où des mercenaires règlent les questions de vie ou de mort, plus ou moins commanditées par des États, mais ne rendant compte de leurs activités que de manière élastique, le développement de fraudes fiscales massives s'appuyant sur l'existence d'États, parfois minuscules, faisant office de paradis fiscaux mais surtout de protecteurs exclusifs, l'augmentation de zones franches dans de nombreux pays, y compris ceux qui jouissent comme la Chine, de croissance économique accélérée, mais aussi à l'intérieur des États occidentaux comme la France qui autorise l'installation d'entreprises affranchies des règles communes dans ses quartiers dits en difficulté, la privatisation de pans énormes d'activités autrefois assurées, régulées ou contrôlées par les États, tout cela doit inciter à réfléchir sur l'évolution de l'effectivité des États, et des conséquences de tout ordre de cette évolution, dont le développement des pollutions et des bouleversements climatiques n'en sont qu'une partie.
               L'enjeu de cette analyse est tout simplement la possibilité au non des citoyens de vivre dans un environnement stable, au niveau politique, économique, juridique. C'est aussi de savoir si l'on ne se dirige vers une sorte de guerres civiles larvées ou ouvertes entre groupes et entre individus, guerres désignées alors pour la convenance des médias et des pouvoirs en place comme des crises plus ou moins graves... En d'autre temps, l'analyse marxiste pointait bien cette sorte de luttes généralisées, qui peuvent débouchés sur des guerres civiles, mais cette fois  il ne s'agirait pas seulement de guerres entre agents économiques, mais entre toutes sortes de pouvoirs privés ou publics, avec emploi non seulement de l'arme monétaire mais d'armes tout court... dans une évolution de re-féodalisation du monde.

                 
GIL
 
Revu le 20 septembre 2019
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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 10:28
                                        Stratégies nucléaires américaines -  3
           
            Précédent la grande révolution de 1989 en Europe orientale qui aboutit à la fin du système des blocs, le grand retournement, qui commence entre 1986 et 1987, "détruit simultanément la représentation de la guerre nucléaire européenne bipolaire et la doctrine d'emploi des tirs nucléaires chirurgicaux en vigueur. Cette destruction est seulement dans les esprits. Les armes restent déployées, les programmes de développement se poursuivent, le ciblage chirurgical est le seul emploi possible des armes de la génération montante, mais la "guerre nucléaire" s'est évanouie en fumée." 
C'est que la crise des euromissiles a suscité une opposition sans précédent à la course aux armements nucléaires, partie de l'Europe qui se considérait menacée, pour une grande partie de l'opinion publique, par le déploiement d'armements nucléaires américains et et soviétiques en Europe. Le sentiment diffus que les deux Grands règleraient leurs comptes en utilisant le sol européen, en épargnant leurs propres sanctuaires, vif notamment en Allemagne, a obligé l'establishment américain à reculer dans le maniement de ses scénarios, le Président REAGAN allant jusqu'à proposer une option zéro à l'adversaire soviétique, sans que les contours de ses propositions d'ailleurs soient vraiment précises.

          Alain JOXE voit trois "dérèglements" à l'oeuvre, qui détachent la pensée stratégique de l'évolution des armements :
- le dérèglement de la production des moyens, le dérèglement technostratégique ;
- le dérèglement des doctrines qu'on évalue dans le langage clausewitzien ;
- le dérèglement des représentations géopolitiques.
           Il décrit pour expliquer le dérèglement technostratégique, trois principes dominés par la technologie, ce qu'il appelle une trinité noire : les principes de perfectionnement des systèmes tactiques n'avaient pas changé (il s'agit toujours de produire arme contre bouclier et bouclier contre arme), les doctrines stratégiques non plus (agencement de l'offensive et de la défensive), pas plus que la représentation dominante de la guerre (menace territoriale d'invasion, d'occupation, de conquête).
Ce dérèglement se manifeste matériellement par dix perfectionnements dans les trois armes (capacité de destruction, amélioration de l'allonge et de la portée, augmentation de la mobilité stratégique et tactique, accroissement de la précision de l'impact, augmentation de la densité ou cadence de tir, amélioration constante du blindage, cela combiné au développement de techniques d'information, d'observation (notamment par satellites), de camouflage (radar-sonar), de communication et de brouillage...). "La lutte entre camouflage et observation, transmission et brouillage, constitue un nouveau champ stratégique (qui déborde largement le domaine des armements nucléaires) où deux équivalents analogiques de l'attaque et de la défense cherchent à se reprendre alternativement la dominance.
          L'élévation constante des coûts de recherche-développement et de production des armements, détruisant la complémentarité qualité-quantité (chaque unité d'armement représente un investissement si astronomique que sa production en quantité est rendu difficile, notamment par un phénomène d'obsolescence relative...) limite économiquement la course aux armements. "C'est le principe de ce que sous REAGAN déjà on a appelé le build down (désarmement-modernisant) et qui va dominer les négociations soviéto-américaines sur les armements stratégiques, reprises à Genève en janvier 1990 avec pour objectif une réduction de 50% de l'arsenal de part et d'autre."  Le champ de bataille devient invivable avec des jets d'armements qui tombent de partout, dans l'esprit des stratèges, empêchant toute visibilité politique par la suite. L'automatisation de l'ensemble des armements de tout genre et de tout calibre détruit la possibilité d'une conquête ou d'une défense quelconque. Au bout de quelques heures, voire quelques minutes, les combattants restants risquent de se battre dans des ruines fumantes....
        
         En 1997, le président CLINTON révise la doctrine nucléaire américaine, par la Presidential Decision Directive 60, qui fait suite à la Nuclear Posture Review de 1994. Non publiée, cette directive marque une réaffirmation en même temps qu'une reformulation du rôle de l'armement nucléaire dans la dissuasion. Le fait le plus important de cette directive est qu'elle réintroduisait la Chine dans le SIOP et élargissait l'éventail des cibles pour y inclure le complexe militaro-industriel et les forces conventionnelles chinoises.
        L'administration BUSH, par la Nuclear Posture Review de 2001, accentue l'importance de la Chine dans les plans nucléaires américains.
Une distinction est faite entre contingences immédiates (dangers actuels connus), contingences potentielles (dangers plausibles) et contingences imprévues (menaces soudaines). En raison de la modernisation des armées chinoises, ce pays est considéré comme "un État qui pourrait être impliqué dans une contingence immédiate ou potentielle en cas de confrontation militaire (sur le statut de Taïwan par exemple). La contingence immédiate, potentielle ou imprévue vise surtout les "États voyous" que sont la Corée du Nord, l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Lybie. La Russie n'est visée que par la contingence plausible.
        Mais au-delà de cette posture qui concerne l'arsenal nucléaire et ses ciblages, l'aspect le plus significatif est la marginalisation du nucléaire.
Une nouvelle classification des forces remplace la vieille triade nucléaire classique (missiles mer-sol, missiles balistiques intercontinentaux et bombardiers stratégiques) qui la replace dans un ensemble global :
- Système de frappe offensive (nucléaire et non nucléaire) ;
- L'ancienne triade nucléaire ;
- Les capacités non nucléaires (frappe conventionnelle et systèmes de guerre électronique et de guerre informatique) ;
- Systèmes de défense passifs et actifs (guerre anti-missile) ;
- Infrastructure de défense (y compris revitalisation des complexes de production des armes nucléaires).
 
     En 2002, le US Space Command (qui commandait les opérations militaires extra-atmosphériques et de guerre informatique) a été démembré et ses missions ont été intégrées au US Stratégic Command (SRATCOM) et en 2003, la directive présidentielle Change Two to the Unified Command Plan assigna quatre nouvelles responsabilités à STRATCOM.
Du coup, l'outil nucléaire s'est trouvé intégré dans une panoplie de systèmes conventionnels composé de :
- Armes conventionnelles de précision : Global strike ;
- Guerre informatique, guerre électronique et Computer Network Operations ;
- Défenses spatiales ;
- Défenses antimissiles.
  L'armement nucléaire n'est plus qu'une composante des forces offensives, dans un ensemble de forces de dissuasion.
  A noter que le document National Strategy to Combat Weapons of Mass Destruction, de décembre 2002, réserve aux États-Unis le droit de riposter par tous les moyens appropriés, y compris nucléaires, à tout attaque chimique, biologique, nucléaire ou radiologique contre les États-Unis, les forces américaines déployées à l'étranger, ou les pays amis et alliés des États-Unis.

     Tout se passe aujourd'hui comme si la stratégie nucléaire américaine, tout en restant une stratégie déclaratoire, est devenue une stratégie de dissuasion pure et simple.
En outre, son énonciation se fait beaucoup plus discrète, dans les salons feutrés de négociations internationales pour le désarmement nucléaire, mais cette doctrine reste déconnectée du système de ciblage (même si le nombre de cibles - non communiqué - s'est sans doute réduit considérablement), qui poursuit son développement technologique, sur la lancée des programmes du complexe militaro-industriel datant de la période du système des blocs.
   Les péripéties de la défense anti-missile et de la prolifération des armements nucléaires ne manqueront pas d'influer sur les doctrines nucléaires américaines, dans leurs imprécisions habituelles.

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN), 1990. Article de "Le débat stratégique" de mars 2009, d' Hugo MEIJER, La posture nucléaire américaine de l'après-guerre froide.

                                                                          STRATEGUS
 
Relu le 12 juillet 2019

 
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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 10:47

                  Stratégies nucléaires américaines - 2
 

     Dans le chapitre Pédagogie américaine de son livre consacré aux stratégies nucléaires qui met bien en relief l'aspect déclaratoire de celles-ci, Lucien POIRIER indique que "La stabilité de la dissuasion au niveau nucléaire est évidemment liée au rapport de forces balisticonucléaires (ou plutôt, dirions-nous aux perceptions de ce rapport de forces) et en 1961, les États-Unis peuvent choisir entre deux stratégies :
- l'une, minimaliste se bornerait à une dissuasion minimum (minimum deterrent) fondée uniquement sur une capacité de seconde frappe (second strike capability) désormais acquise avec les sous-marins ;
- (...) l'autre, une formule maximaliste (qui) consisterait en une capacité de contre-forces permettant à la fois "d'écraser la société soviétique et de détruire au sol les bombardiers et missiles ennemis en une seule attaque massive" - ce qui implique l'initiative nucléaire américaine."
    Le général POIRIER souligne la constante ambiguïté des propos de Robert MacNAMARA (1916-2009), alors en charge du secrétariat à la défense. En fait ce qui domine sa rhétorique, c'est "le souci de relier les deux espaces stratégiques, le sanctuaire et l'autre ; de faire prendre conscience aux Européens que leur protection nucléaire tient à la supériorité américaine actuelle, privilège transitoire qui doit les inciter à préparer la relève par des forces conventionnelles appropriées." Les États-unis peuvent s'éviter les dommages d'une guerre nucléaire tout en frappant les villes soviétiques, ce qui valorise l'Alliance Atlantique. "Apparemment, l'écart avec la stratégie de Foster DULLES est mince, sauf que les objectifs des forces nucléaires seraient d'abord les forces homologues de l'URSS."

     Les crises de Cuba (1962) et la guerre du VietNam (qui débute pour les États-Unis en 1964) constituent les deux expériences majeures qui mettent à l'épreuve toutes ces stratégies déclaratoires.
L'impossibilité de réellement utiliser l'arsenal nucléaire, même sous une forme virtuelle, même dans une confrontation directe avec l'URSS, et encore moins dans une confrontation par alliés interposés avec la Chine ou l'URSS amènent Robert Mac NAMARA à "préciser" en 1967, ses conceptions stratégiques. Selon lui, "la pierre angulaire de notre politique stratégique (strategic policy) consiste toujours à dissuader (to deter) une attaque nucléaire délibérée sur les États-Unis, ou leurs alliés, en maintenant une attitude hautement plausible (...) d'infliger un degré de dommage inacceptable à tout agresseur isolé ou à un groupe d'agresseurs, et cela en tout instant d'un échange nucléaire stratégique, même après avoir absorbé une première attaque nucléaire surprise. Cela peut se définir comme notre capacité de destruction assurée. Il faut comprendre que la destruction assurée est l'essence même de tout concept de dissuasion."

      Pour Alain JOXE, l'activisme de l'équipe du secrétaire à la défense a favorisé l'émergence "d'une puissance bien plus grande de la technostructure militaire industrielle aux États-Unis, et un abaissement sensible de l'importance des arguments purement militaires dans la dynamique de la course aux armements."
L'échec du Président KENNEDY, à cause de cette concurrence entre rationalités de défense militaire et de production industrielle, donne la preuve selon lui, "qu'un contrôle démocratique plus large et plus précis aurait des effets raisonnables." L'argument du secret militaire, surtout à une époque où ces secrets sont réels plutôt vis-à-vis des citoyens que vis-à-vis de l'ennemi potentiel, (auquel il faut toujours prouver sa supériorité) ne tient plus face aux désastres de l'aventure américaine au VietNam. Beaucoup de "faucons" de l'administration de défense américaine sont passé dans le camp de "colombes". Robert MacNAMARA lui-même (qui part en 1968 de ses responsabilités) et Daniel ELLSBERG entre autres, déposent ainsi le bilan des années 1960 au cours desquelles ces logiciens-stratèges "ont transformé le champ des représentations de la défense et de la dissuasion nucléaire en un objet critique relevant décidément des sciences humaines et du débat démocratique, et non plus de l'art militaire."
   
            Les progrès technologiques des armements nucléaires (développement des têtes MARV et des systèmes intégrés des radars et satellites, qui forment le fameux C3I : Commandement, Contrôle et Communications et Information, miniaturisation de l'électronique, perfectionnement du guidage et de la visée terminale...) permet au départ de pénétrer les réseaux anti-missiles de l'ennemi, mais après le traité ABM de 1972 qui interdit le déploiement des missiles anti-missiles sur le sol, ils favorisent une multiplication des cibles à atteindre. Selon Alain JOXE, "il est aisé de vérifier que la doctrine associée au plan de ciblage est produite par le plan de ciblage et que le plan de ciblage est produit par la surabondance des armes."
    
     Dès 1969, Richard NIXON lance un processus dans lequel une nouvelle doctrine stratégique tend à refuser désormais l'implication directe des forces armées américaines dans des opérations terrestres de longue durée, et qui préconise dans tous les domaines "une définition très large et très générale du système de sécurité globale des États-Unis, comme organisation du partnership, de la délégation des tâches aux alliés".
      Pour comprendre cette période, toujours en suivant Alain JOXE, il faut se référer à un ensemble de documents qui définissent les ciblages successifs des missiles nucléaires :
 - Le National Security Defense Memorandum 242 du 17 janvier 1974, "dont l'orientation est lancée par KISSINGER en 1969 et qui représente ce que l'on a pu appeler la "doctrine SCHLESINGER, s'incarnera dans le SIOP 5, en avril 1974".
 - Le Présidential Decision 59, du Président CARTER, de juillet 1980, entérimé par le Président REAGAN dans plusieurs documents : NSDD 13 d'octobre 1981, NUWEP 82 de juillet 1982 et qui structure le SIOP 6, d'octobre 1983.
- Le SIOP 7, dont les principes furent dévoilés en juillet 1989, préparé par le Président REAGAN et mis en vigueur par le Président BUSH.
    "Ce sont là chaque fois des tournants doctrinaires et des tournants dans les principes du ciblage, mais leur succession obéit à la loi d'une évolution lente. La cohérence de ces adaptations, bien au-delà des présidents comme personnes, est à rechercher dans les systèmes d'armes, non dans les stratégies.
L'enchaînement des SIOP et des doctrines, dans la période des vingt années qui s'écoulent jusqu'à nos jours (Alain JOXE a écrit le livre auquel nous nous référons en 1990), semble n'obéir à aucune règle précise. Un président lance en apparence une grande réforme qui est assumée et reprise par son successeur d'un autre parti ou, au contraire, un président bouleverse lui-même son propre système au nom des principes énoncés par l'ennemi politique de naguère ou même par l'ennemi soviétique.
    Le babil frémissant qui accompagne les auditions consacrées aux questions de défense, au congrès, ne peut masquer le fait patent d'une incohérence toujours plus grande. C'est au point que le missile intercontinental américain, supposé être un des trois pieds de la "triade stratégique", la fusée MX (dite Peacekeeper, "garde -paix"), magnifique fusée à trois étages et à dix MIRV bientôt MARV, n'a encore pas trouvé son "mode de déploiement" définitif. On discute, depuis plus de dix ans, sur la manière de la rendre invulnérable par la mobilité terrestre et, en attendant de se fixer sur un mode déploiement mobile, on a été obligé de disposer les premiers exemplaires qui sortent des chaînes de montage dans des vieux silos de Minuteman reconditionnés."

           Cette doctrine SCHLESINGER tourne le dos définitivement à la doctrine de destruction mutuelle assurée (MAD , fou, en anglais), instaure la flexible response comme la référence en stratégie nucléaire américaine.
Mais même dans son exposé par le secrétaire d'État du même nom, elle reste d'une signification mitigée, mêlant doctrine anti-force et anti-cité, l'élément essentiel étant la souplesse de réponses, dans le temps et dans l'espace à une attaque de l'adversaire. C'est d'offrir au pouvoir présidentiel des options limitées complexes.
         Sous la Présidence REAGAN, les 50 000 cibles potentielles se divisent en quatre groupes : les forces nucléaires, les forces militaires en général, les centres de commandement politiques et militaires et les bases économiques et industrielles soviétiques. Le SIOP doit être réalisé avant l'arrivée de la première salve adverse (rien ne précise s'il s'agit d'une frappe sur attaque, d'une frappe préemptive ou d'une première frappe américaine). Se multiplient les options, attaque majeure, attaque sélective, option nucléaire limitée et option nucléaire régionale (visant même des troupes soviétiques au Moyen-Orient). C'est cette multiplicité, présente également pour l'Europe, qui provoque en partie la crise des euromissiles, alimentée par une inflation déclaratoire sur le mode paranoïaque du Président (contre les forces du Mal), dont une phraséologie religieuse qui fait craindre à certaines populations des décisions irrationnelles.
      Le nouveau SIOP 7, en préparation depuis 1988, est prioritairement anti-forces, basé sur une précision accrue des missiles, avec combinaison d'une mobilité des lanceurs basés au sol. Mais en fait, un grand retournement s'effectue, pour reprendre la formule d'Alain JOXE entre 1986 et 1990.

Alain JOXE, le cycle de la dissasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990. Tribulations du "garde-paix" : MX peacekeeper, un ICBM américain en quête de stratégie, Cahiers d'Etudes Stratégique n)10, CIRPES, 1986. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988.

                                                                                  STRATEGUS
 
Relu le 13 juillet 2019
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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 10:45
              Ce livre de géopolitique, qui aborde les aspects stratégiques et économiques d'évolution de la zone arctique à cause du réchauffement climatique, constitue un exposé très clair, avec peut-être une pointe de dramatisation, de nouveaux enjeux qui concernent toute la planète.
Le rédacteur en chef de la revue Défense de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et le professeur géopolitologue au Collège interarmée de défense (CID) nous proposent là, avec de nombreuses cartes à l'appui, une vision d'ensemble, sur le moyen et le long terme, de cette bataille du Grand Nord qui met aux prises d'abord Russie, États-Unis, Canada, Danemark et Norvège.
       "Le rétrécissement des banquises du Grand Nord fait (...) apparaître de nouveaux fonds, de nouvelles îles et des passages maritime immédiats, autant d'accès à des ressources inenvisageables jusqu'ici parce qu'inatteignables. Espace longtemps délaissé, le sommet du monde devient brusquement un espace très convoité dont les richesses constituent une véritable caverne d'Ali Baba de la mondialisation. Cette évolution brutale suscite autant de convoitises que de difficultés sur les plans démographique, économique, social, environnemental, culturel, sécuritaire et stratégique." La zone arctique n'est plus une zone d'exception, à l'écart des conflits mondiaux, même si déjà depuis le début de l'industrialisation et dans les premières années 1900, il a déjà une histoire militaire, géographique au sens stratégique et économique. Pour le Grand Nord, de nouvelles doctrines de défense s'élaborent, car les cartes sont chamboulées. La donne militaro-stratégique, "dans les trois dimensions du théâtre, sous-marine, aérienne et de surface" change. "Principale zone d'expérimentation et d'affirmation de la dissuasion nucléaire mondiale, l'Arctique est aussi devenu l'un des principaux points d'appui du système anti-missile américain et de défense aérospatiale, facteur déclenchant d'une nouvelle course aux armements. A Washington, Moscou, Ottawa, Oslo et Copenhague, l'Arctique est désormais, une préoccupation stratégique majeure." (Introduction)

      Les auteurs examinent successivement l'exploration, la militarisation, l'évolution des zones de pêches, l'existence d'une très grand base américaine, les alertes en surface des sous-marins, l'avenir des peuples circumpolaires et bien entendu le rôle que pourrait jouer bientôt l'Union Européenne. D'abondantes notes et une bibliographie très utile complète cet ouvrage à recommander pour qui surveille l'évolution du monde.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Août 2007, deux sous-marins déposent le drapeau russe par 4 200 mètres de fond. Le monde découvre que la bataille du Grand Nord a commencé. Ses enjeux sont à la fois économiques, environnementaux et stratégiques. En libérant de nouveaux passages maritimes, la fonte des glaces polaires donne accès à des réserves gigantesques de pétrole, gaz, or, diamants et minerais rares. La course de vitesse pour leur contrôle et leur exploitation est d'autant plus âpre que le découpage des frontières entre États-Unis, Canada, Russie, Danemark et Norvège est loin d'être abouti, tandis que Chinois, Japonais et autres Européens sont en embuscade. Cette ruée vers le toit du monde s'effectue dans des zones hautement stratégiques depuis la guerre froide, aujourd'hui devenues point d'appui principal du bouclier antimissile américain. Devant des peuples circumpolaires à l'avenir improbable, se déroule la première bataille planétaire de la mondialisation."
  La maritimation de l'océan Arctique, la perspective de mise en valeur d'énormes ressources, la modification du statut géopolitique de l'Arctique et son insertion dans l'histoire mondiale dues à sa militarisation croissante qui date de la première guerre mondiale, constituent trois facteurs importants de la nouvelle donne. Les deux auteurs montrent bien qu'il n'y a pas deux mais cinq pays directement engagés dans l'Arctique et que l'espace polaire ressemble à un "millefeuille stratégique", où les ambitions des uns et les positions des autres sont susceptibles de beaucoup évoluer.
Ils envisagent trois scénarios probables pour l'Arctique :
- Une nouvelle guerre froide : A la suite des pertes territoriales enregistrées depuis la fin des années 1980 par la Russie, elle nourrit une réelle obsession d'encerclement stratégique et cherche à investir militairement ses frontières et prioritairement sa façade sibérienne. Dans cette même logique de retour de puissance, la Russie entend valoriser de manière optimale la gestion des ses matières premières ;
- Un espace communautaire intégré. Ce scénario optimiste verrait les États redécouper leurs frontières en réglant leurs contentieux de manière pacifique et harmonieuse par le biais du droit international et du droit de la mer, sous l'égide des Nations Unies. Selon nous, il est probable que la persistance de difficultés d'exploitation des ressources, de fortes inconnues dans le comportements des courants marins et le... manque de moyens d'assurer véritablement (y compris financièrement) chacun de leur côté la militarisation de cette nouvelle frontière, joue en faveur de ce scénario ;
- Un océan américain. C'est le scénario le plus vraisemblable selon les auteurs, d'autant plus que l'approche américaine privilégie le cheval de Troie groenlandais. La diplomatie américaine peut jouer sur trois facteur essentiel : le facteur démographique (la population arctique rassemble 600 000 personnes dispersées sur des territoires immenses, la population groenlandaise de 57 000 personnes représente la densité humaine la plus forte), le facteur stratégique (pérennité d'une présence militaire américaine) et le facteur politique (puisque le Groenland, depuis les années 1950 tend à conquérir son autonomie vis-à-vie du Danemark, tout en faisant partie du royaume).
 
  Les auteurs cite en conclusion un paragraphe du livre de Jean MALAURIE (Les derniers rois de Thulé, 1955) : "Je ne saurais assez me répéter : une double indépendance politique et économique est nécessaire pour qu'une minorité soit en mesure de se défendre. Faut-il le redire, une fois encore? Un pays autonome, dépendant économiquement, voit son développement lié à des intérêts qui lui sont extérieurs. Inutile de rappeler ce qui est arrivé en Amérique Latine ou en Afrique. Dans l'Arctique, c'est déjà la concentration excessive en quelques villes (Nuuk, 13 000 habitants comptent pour plus du quart de la population, la population  active étant pour l'essentiel sans travail), le fonctionnarisme et la bureaucratie, une mono-économie néocoloniale peu pourvoyeuse d'emplois au Groenland (la pêche à la morue et à la crevette rose), cependant que le reste du pays réel stagne et dépérit. Le néocolonialisme est la face aimable de l'assimilation de ce qui soit devenir, à court terme, une clientèle et un marché. Qui ne connait le processus? Le moindre manuel d'économie politique vous le décrit. L'on se demande parfois à quoi servent les sciences sociales, les mêmes erreurs étant répétées à différentes latitudes. Condition des conditions : l'éducation. Mais quelle éducation? Il n'y a pas de relèvement économique sans conscience historique."
Les deux auteurs plaident en fin de compte en conclusion pour un avenir européen de l'Arctique. "Très simplement parce que la raison du plus fort ne saurait fonder durablement une politique internationale. En aucun cas, elle ne peut jeter sur la banquise sa chape de plomb et imposer au reste de l'humanité ses prochaines guerres comme un horizon indépassable. Certes le Grand Nord n'est pas le Proche-Orient. Mais comme on ne peut prévoir toutes les conséquences du réchauffement climatique, on ne peut pas anticiper non plus toutes les ruses de l'histoire qui continue. Le pari polaire - celui d'une espace de coopération - se devrait d'être un pari européen parce que, contrairement à l'hyperpuissance américaine et à d'autres organisations régionales, le Vieux Continent ne postule pas un principe de puissance. C'est sans conteste, son principal apport à la mondialisation."
 


     On consultera également avec profit le point de vue de la diplomatie française, exprimé par Serge SEGURA, sous-directeur du Droit de la mer, du Droit fluvial et des Pôles au Ministère des Affaires étrangères et européennes, dans la nouvelle revue Mondes.
 
     Richard LABÉVIÈRE (né en 1958), journaliste français (RFI jusqu'en 2008), rédacteur en chef de Défense (institut des Hautes Études de Défense Nationale - IHEDN), est l'auteur de plusieurs publications, dont Éloge du dogmatisme : contre la société de communication (avec Christophe DEVOUASSOUX, Éditions de l'Aire, 1989), Les dollars de la terreur : les Etats-Unis et les islamistes (Grasset, 1999), Le grand retournement : Bagdad-Beyrouth (Seuil, 2006), Quand la Syrie s'éveillera (avec Talal El ATRACHE, Perrin, 2011)...
     François THUAL, géopolitologue, professeur au Collège interarmées de défense (CID) et à l'École Pratique des Hautes Études, conseiller pour les affaires internationales au Sénat, est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique de la franc-maçonnerie (Dunod, 1994) ; Méthodes de la géopolitique. Apprendre à déchiffrer l'actualité (Ellipses, 1996); Les conflits identitaires (Ellipses, 1998) ; Le Fait juif dans le monde. Il a écrit aussi de nombreux ouvrages portant sur la géopolitique en général, de certaines zones dans le monde, de religions (chiisme, bouddhisme...). 

Richard LABÉVIÈRE et François THUAL, La bataille du Grand Nord a commencé..., Éditions Perrin, 2008. Mondes, Les cahiers du Quai d'Orsay, n°1 d'automne 2009 (dossier sur le climat).
 
Complété le 14 septembre 2012
Relu le 15 juillet 2019
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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 13:38
                               Stratégies nucléaires américaines - 1

          Les stratégies nucléaires américaines évoluent selon la perception des menaces et les percées technologiques, d'autant plus que les États-Unis se veulent la première puissance impériale du monde. Nous pouvons établir une chronologie, ou plutôt une logique historique - quoiqu'en la matière l'ouverture d'archives encore secrètes peuvent changer parfois les données de la vérité historique - de cette évolution, du monopole nucléaire de 1945 à une sorte de marginalisation de l'instrument atomique d'aujourd'hui.
 
        Si nous nous attardons sur cette évolution, c'est surtout pour comprendre comment différents éléments internes et externes aux États-Unis, diplomatiques, technologiques, politiciens, économiques... ont pu déterminer la stratégie déclaratoire. On pourrait faire une étude sur les éléments de certaines courses aux armements antérieures à la Seconde Guerre Mondiale, et sans doute, les futures évolutions de la stratégie mettent en jeu également des éléments aussi divers, dans une logique conflictuelle et qui peut paraître sur le moment extrêmement chaotique. Aussi, ce que les auteurs découvrent en étudiant les méandres des stratégies nucléaires, on pourrait sans doute également le retrouver pour des stratégies qui ne concernent pas ou concernent marginalement des armements nucléaires. L'importance des stratégies nucléaires résident dans le fait que ce sont les premières stratégies véritablement mondiales.

         Après 1945, l'arme de destruction massive est perçue, si nous suivons Lucien POIRIER, comme l'arme décisive et "cette interprétation suffit pour que la stratégie militaire soit désormais pensée à partir et en fonction d'elle et d'elle seule. Par contamination, la politique générale doit se plier à cet invariant : désormais, elle n'est plus libre de ses choix". Malgré ce monopole, les États-Unis ne peuvent endiguer l'avancée soviétique, notamment en Europe entre 1945 et 1949. Dans cette période, suivant Alain JOXE, "où s'organise de l'irréversible, ce sont les effets des représentations séparées des deux camps plutôt que les calculs sur l'interaction stratégique qui vont créer des délimitations sur le terrain ; ce sont les institutions politiques qui vont engendrer des doctrines, tandis que les militaires poussent toujours à la création de nouvelles armes, des systèmes tactiques, alors que la stratégie nucléaire n'est pas élaborée."
  Une des conditions, écrit aussi le théoricien, "pour que toute la philosophie de la guerre opérationnelle se fige en théorie logistique, c'est que les passages d'une échelle à l'autre, du tactique à l'opérationnel et de l'opérationnel au stratégique, soient sous-tendus par une statistique. Quelque raisonnement comptable doit exiger la multiplication des armes, "la croissance" à tous les niveaux de l'action. Ce raisonnement, à la fois logistique et opérationnel, c'est le ciblage, soit l'affectation d'une arme à une ou plusieurs cibles, la mise en mémoire d'un processus logistique industriel de "production-transport-mise en place-consommation/destruction". Le ciblage permet d'imaginer le territoire ennemi comme la "demande du marché". Une demande qu'on peut mettre en forme et multiplier. Le raisonnement en question peut être formellement tactique, mais il est d'importance stratégique si l'arme est rare et décisive : opérationnel si l'arme est assez courante et décisive ; purement tactique si l'arme est banalisée pour le champ de bataille et équipe toutes les unités de base.
 Le débat sur l'arme nucléaire, au départ à peine distinct d'un débat tactique, dans la pénurie, s'est déployé sur toutes ces articulations d'échelles en 1945 et 1954."  Dans la mise au point et la mise sur le terrain des armes nucléaires, les rivalités entre les différentes armes (air, terre, mer)  jouent un grand rôle : le Strategic Air Command (SAC), en raison d'une prééminence de l'Air Force impose un déploiement du stock de bombes nucléaire d'abord sur les bombardiers. Alain JOXE y voit un "défaut logique originel de la stratégie nucléaire américaine". Les armements proviennent de la demande interne des armées. Ce n'est qu'en 1948, pendant le blocus de Berlin (1947-1949), que les plans d'emploi sont officiellement confiés aux militaires et que la décision d'emploi est réservée au Président.  Pour bien comprendre, nous le disons en passant, les préoccupations américaines, il faut savoir que dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, c'est le versant atlantique  (de l'Océan Atlantique) de leur diplomatie et de leur défense qui aura, jusque dans les années 1980 où la donne commence à changer, l'absolue priorité, faisant passer en second leur versant pacifique (de l'Océan Pacifique), même d'ailleurs pendant la guerre du VietNam.

       C'est à la suite de ce blocus de Berlin et de la guerre de Corée en 1950, que se renforce le sentiment de l'existence d'un seuil nucléaire - contre l'avis d'une partie de l'état-major américain - en-dessous duquel l'utilisation des armes nucléaires semble inenvisageable. Le premier concept de dissuasion nucléaire, la doctrine des représailles massives est formulée par d'administration EISENHOWER.
  "Tenant compte de la nouvelle problématique stratégique, l'administration EISENHOWER-FOSTER DULLES révise sa politique de défense. En février 1952, à Lisbonne, on a fixé le programme du réarmement occidental et la contribution des Européens au système conventionnel constituant le "bouclier". Avec "l'épée", les bombardiers du SAC postés à la périphérie du sous-continent soviétique, étaient mis en place les moyens de la stratégie du containment. Mais l'Europe se révèle incapable d'édifier le bouclier défini à Lisbonne pour "décourager toute velléité d'agression". Pour pallier ces carences, les principes d'un "new-look stratégique" sont formulés (...) en 1954 : "La défense locale (en Europe) sera toujours importante (avec les forces conventionnelles). Mais il n'existe pas de défense locale qui, seule, puisse contenir la puissante force terrestre du monde communiste. Les moyens de défense locaux doivent être renforcés par le moyen de dissuasion à l'agression supplémentaire que constitue la faculté d'exercer des représailles massives". (Lucien POIRIER). Dans la formulation, les États-Unis n'opposent jamais doctrine à doctrine, ils semblent procéder par empilement, et même par chevauchements de capacités nucléaires : aux bombardiers stratégiques s'ajoute un premier sous-marin nucléaire fin 1954.
Selon Lucien POIRIER, "la liberté d'action que leur supériorité nucléaire procure aux Américains demeure toute théorique. Elle ne lève pas toutes les incertitudes sur le seuil de nucléarisation. La doctrine des représailles massives est ambiguë et conservera à jamais cette tache originelle aux conséquences politiques incalculables. Elle combine en effet la dissuasion et la défense réelle, la menace des représailles et la capacité de résistance du bouclier classique sans qu'on puisse dire où et quand l'échec de la défense justifierait l'exécution de la menace. Faute de pouvoir déterminer a priori le lieu, le moment et le type d'agression qui appelleraient la riposte nucléaire, on pose la règle suivante : insuffisantes pour une défense victorieuse devant un adversaire supérieur, les forces conventionnelles alliées reçoivent pour mission de contraindre, par leur résistance, à lancer et développer une attaque majeure. Attaque ipso facto dénuée d'équivoque : révélant ses visées lointaines, elle justifierait la massive retaliation. Bouclier et épée assument les fonctions complémentaires dont la résultante devrait être l'effet dissuasif : un candidat agresseur rationnel ne saurait se lancer dans l'aventure sachant que, pour envahir et conquérir l'Europe occidentale, il devrait opérer de telle sorte que son offensive, dévoilant son projet politique, appellerait tôt ou tard la réaction nucléaire américaine."

        A l'intérieur d'une période relativement floue car ne correspondent pas les stratégies déclaratoires et les capacités réelles de frappe du territoire soviétique, de 1953 à 1957 ou jusqu'à 1961 ou même jusqu'à 1967..., en 1956 s'instaure une délégation de la décision d'emploi de l'arme nucléaire aux unités combattantes. Alain JOXE analyse là une tentation de la "préemption" : "Entre 1954 et 1961, 90% de l'arsenal nucléaire se trouva ainsi placé sous contrôle militaire direct (...). (Un document d'orientation des bases de la nouvelle politique de défense) lance également un programme important de protection et d'alerte autour du territoire des États-Unis, alors pratiquement sans système d'alerte, afin de neutraliser la pénétration éventuelle des bombardiers soviétiques, mais si l'accent est mis sur le développement du SAC comme instrument de la "représaille massive", cette option s'accompagne du développement d'une grande variété d'armes nucléaires tactiques, définies comme "des munitions tout aussi utilisables que n'importe quelle arme".". Cette distribution étonnante s'inscrit dans un débat en 1953-1954 sur l'éventuelle nécessité de lancer une attaque préventive contre l'URSS.
          
           Les avancées soviétiques en matière d'armement ou de technologie (missiles, satellite artificiel) amène une perception d'une obsolescence de la doctrine de représailles massives et de l'avènement d'un champ de bataille nucléaire. Cette doctrine officielle des représailles massives est de plus en plus critiquée aux États-Unis alors qu'elle satisfait les partenaires européens de l'OTAN.  Après cette percée soviétique, les experts américains scrutent le danger des missiles soviétiques et ouvrent la discussion sur l'équilibre de la terreur.
Cette discussion, ouverte dès 1956 par la Rand Corporation "débouche sur un retentissant article d'Albert WOHLSTETTER (1913-1997) en 1959. Partant de concepts qui se se sont peu à peu précisés - première frappe désignant l'initiative nucléaire d'un parti ; seconde frappe ou réplique nucléaire de l'autre ; stratégies contre-forces, contre-cités, contre-ressources ou valeurs nommant les objectifs sur le sol adverse, (il) pose un principe : l'invulnérabilité des forces de représailles (seconde frappe) de chacun devant une attaque surprise (première frappe contre-forces) de l'autre (...) est la condition nécessaire de la dissuasion réciproque, de la stabilité de l'équilibre de la terreur qui le fonde." (Lucien POIRIER). Ces débats théoriques débouchent en 1960, sous l'administration KENNEDY, sur la doctrine de la flexible response,
   "La riposte graduée se veut moins un mode stratégique qu'une attitude d'esprit devant les problèmes de défense globale américaine : on refuse l'apriorisme au profit d'une constante disponibilité intellectuelle et d'une souplesse des moyens permettant d'adapter la stratégie militaire aux demandes concrètes et variées d'une politique mondiale contingente par nature." 
     Dans ce débat, les alliés des États-Unis se manifestent constamment, et pour compenser ce missile gap craint par l'opinion publique (bien travaillée par les experts du complexe militaro-industriel...), le gouvernement EISENHOWER déploie en Europe des missiles stratégiques à portée intermédiaire, à partir de 1958, et le gouvernement KENNEDY continue  ce déploiement jusqu'en 1963. Ces IRBM verrouille la solidarité transtlantique, du point de vue américain.
Suivant Alain JOXE, "l'intérêt des IRBM Thor et Jupiter pour les pays européens qui les hébergeaient, et pour l'Alliance en général, est que leur présence (...) était nécessaire à la défense des États-Unis eux-mêmes ; leur déploiement correspondait donc à un service efficace rendu par les Européens aux Américains dans la défense du monde libre".
La rationalisation du ciblage stratégique par la création du SIOP (Single Integrated Operation Plan) effective en 1962, qui coordonne les activités jusque là séparées des différentes armes, pousse jusqu'à la caricature la mise en pratique de la nouvelle doctrine, elle-même appelée à évoluer en doctrine de dissuasion graduée. Car à travers ce déploiement, c'est bien la capacité de mener une guerre nucléaire limitée qui est mise en place.
   
        A la fin des années 1950, une nouvelle génération d'intellectuels managers, civils, logiciens-stratèges, se met à commenter la stratégie nucléaire et élabore un "instrument métaphorique unifié qui n'est autre que la théorie des jeux" (Alain JOXE). Thomas SCHELLING (né en 1921) et Herman KAHN (1922-1983) sont les plus connus de ces théoriciens. "La théorie des jeux a servi de médiation idéologique à la fois à la relance de la course aux armements et à son "contrôle". Cependant, elle a surtout eu une valeur heuristique et pédagogique. Les principaux auteurs créatifs de l'ère kennedienne l'ont utilisée de cette manière, pour poser des problèmes, non pour en résoudre".  Ce qui en ressort, c'est une théorie de l'escalade, avec des crises et des paliers, une échelle de conflictualité, où la menace ou l'utilisation de l'armement nucléaire a toute sa place.

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion, La Découverte/FEDN, 1990. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988.

                                                                                       STRATEGUS
 
Relu le 24 juillet 2019

      

         
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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 10:10
          Trois niveaux de stratégie nucléaire peuvent être distingués selon les acteurs en jeu :
- Entre "super-puissances", États-Unis et Russie, hier l'Union Soviétique ;
- Entre "super-puissances" et moyenne puissance, comme entre les États-Unis ou la Russie d'une part et la Chine, la France et la Grande-Bretagne d'autre part (étant donné que ces moyennes puissances n'affichent pas de possibilité d'emploi de l'armement nucléaire vis-à-vis de puissances non-nucléaires, ce qui n'est pas pour autant une constance certaine) ;
- Entre puissances "petites" nucléaires comme l'Inde ou le Pakistan ou de la part de petite puissance nucléaire comme Israël qui n'exclue pas l'utilisation en dernier recours (dans un suicide entraînant l'adversaire par exemple) contre des puissances non-nucléaires.
         Par ailleurs, des problématiques de stratégies nucléaires se font jour dans des pays comme l'Iran ou la Corée du Nord, qui ont même des problématiques de pré-stratégies nucléaires à discours proliférateur. Autrement, toutes les possibilités peuvent exister : de l'emploi de l'armement nucléaire comme arme de champ de bataille, sur terre, sur mer (sans doute la plus probable), dans l'air et dans l'espace extra-atmosphérique à la dissuasion pure et simple (non-emploi en premier en principe).

           De plus, il existe plusieurs possibilités de comprendre dans le temps et dans l'espace les stratégies nucléaires:
- Se fonder sur les discours stratégiques officiels ou officieux. Cette manière de faire ne fausse pas forcément la perception, car la stratégie nucléaire est d'abord une stratégie déclaratoire et non une stratégie d'emploi, ou surtout une stratégie déclaratoire, l'arme atomique possédant encore un caractère tabou et terrifiant ;
- Chercher plus loin dans les modalités techniques de mise en place des arsenaux nucléaires. Un décalage dans le temps existe souvent entre la proclamation d'une doctrine et la réalisation (et la mise en place) des armements correspondants. Plus encore, il semble que, compte tenu du fait que la stratégie nucléaire est aussi la gestion de la menace dans l'incertitude créant elle-même de l'incertitude, le mensonge officiel constitue une arme diplomatique première, tournée tant vers des adversaires ou alliés potentiels que vers les opinions publiques ;
- La course aux armements nucléaires rejaillit sur l'évolution des stratégies nucléaires, avec des retards cumulatifs, ce qui fait qu'il n'y a pas de correspondance véritable entre une stratégie nucléaire d'une puissance et celle qui entend y répondre. Plus, l'Union Soviétique entendait sciemment ne pas suivre la logique américaine.

              
      Hervé COUTEAU-BEGARIE, dans son Traité de stratégie, dans son exposé sur la stratégie en tant que système, met l'accent tout d'abord sur "les dangers de l'impérialisme stratégique" avant même d'aborder l'histoire et la nature de la stratégie de dissuasion nucléaire.
"Au temps des représailles massives, les plans américains désignaient plusieurs dizaines d'objectifs en territoire soviétique. Le Pentagone substitua à cette doctrine "primitive" des schémas beaucoup plus élaborés codifiés dans le SIOP (Single Integrated Operations Plan, autrement dit Plan de ciblage)." Le SIOP 1 présente en 1960 2 000 objectifs, le SIOP IV de 1974, 40 000, le SIOP VI, 60 000...
"On peut dire qu'à ce stade, les planificateurs américains, obsédés par le raffinement de leurs scénarios, ont perdu tout contact avec la réalité. Une culture stratégique d'un type particulier a rendu ces hommes intelligents incapables de voir le caractère absurde et même grotesque de leurs cogitations. De ce point de vue, la déflation généralisée des armements qui s'est produite à la suite de l'effondrement de l'Union Soviétique constitue une rupture non seulement utile mais nécessaire. Faut-il rappeler que, si le traité START II est entièrement exécuté (le traité est écrit en 2002), ce qui est loin d'être acquis, il laissera à chacune des deux grandes puissances nucléaires 3 500 têtes, c'est-à-dire 1 000 de plus que n'en avaient les États-Unis en 1969, lors de l'ouverture des négociations SALT, ironiquement appelées négociations pour la limitation des armements stratégiques."
 
        La stratégie nucléaire est encore principalement une stratégie de dissuasion et non d'emploi, une stratégie déclaratoire et non une stratégie opérationnelle, même si de nombreuses tentatives ont existé et existent encore, par le biais notamment des armements nucléaires tactiques, de la rendre opérationnelle, en les intégrant avec l'emploi des armements conventionnels. Cette tentative existe dans tous les acteurs en jeu.
Dans le couple dissuasion-action, les stratégies mettent plutôt l'action sur la séparation qui corresponde à une séparation en termes de moyens mis en place. Mais comme l'écrit encore Hervé COUTEAU-BEGARIE, "La stratégie nucléaire essaye de déborder de sa sphère d'origine, la stratégie de dissuasion, pour se reconnaître une place dans une stratégie d'action".
L'instabilité de la dissuasion découle de cette tentation toujours présente, poussée par les constants progrès technologiques. Les arsenaux nucléaires n'ont pas cessé de croître, d'abord sur le plan quantitatif, puis sur le plan qualitatif, "avec l'accroissement de la portée et de la précision et le passage des têtes nucléaires uniques aux têtes multiples (MRV) (sur une fusée ou porteur), puis aux têtes indépendantes (MIRV), en attendant les têtes manoeuvrables (MARV) : les États-Unis ont pu quadrupler le nombre des têtes emportées sans augmenter le nombre de leurs vecteurs (missiles ou avions) après 1967, rejetant ainsi sur l'Union soviétique la responsabilité de la course aux armements."
Les négociations, jusqu'à aujourd'hui, n'ont fait qu'aggraver les choses car les deux grandes "super-puissances" n'ont pas abouti à une conception commune de la dissuasion. Au contraire, dans les deux camps, de nombreuses forces sociales s'efforcent de dissocier les logiques, pour des raisons parfois plus économiques et financières que stratégiques, se donnant des créneaux d'accroissement de capacités nucléaires.
    Pour expliquer comment cette instabilité n'a pas abouti à une guerre centrale, certains analystes font appel à l'efficacité de la manoeuvre dissuasive de la coalition occidentale (ce sont d'ailleurs les mêmes qui expliquent la paix relative par l'existence d'armes nucléaires...). Mais Hervé COUTEAU-BEGARIE préfère privilégier des réflexions comme celle de Wolfgang K. H.  PANOFSKY (1), selon lequel la dissuasion serait presque un "fait presque physique". "Il y aurait une dissuasion existentielle, résultant de la seule existence de l'arme, quelles que soient les doctrines, ou une dissuasion par constante découlant "du constat qu'il existe des enchaînements inéluctables, qui rendent le recours à la guerre entre puissances majeures presque impossible" (reprise d'une réflexion de C.G. FRICAUD-CHAGNAU et de J.J. PATRY, Mourir pour le roi de Prusse?, 1994).
Selon l'auteur du Traité de Stratégie, en fait cette forme de dissuasion n'existe qu'entre puissances nucléaires, et d'autre part, rien ne garantit des erreurs de calcul et des accidents susceptibles de déclencher une guerre nucléaire. Et nous savons que la liste d'accidents et d'incidents nucléaires est particulièrement longue depuis 1945... (voir à ce sujet l'ouvrage de Jean-François BOUCHARD, Un demi-siècle au bord du gouffre atomique, Max Milo, 2018)
 
(1) Et non de Erwin PANOFSKY, historien et théoricien d'art. Il semble qu'Hervé COUTEAU-BÉGARIE ait été victime d'une homonymie entre ce dernier et Wolgang PANOFSKY (1919-2007), physicien américain ayant apporté de nombreuses contributions en matière de répercussions politiques du développement des armes nucléaires.

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica et Institut de Stratégie Comparée, 2002. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988. Alain JOXE, Le cycle de dissuasion (1945-1990), La découverte/FEDN, 1990.

                                                                              STRATEGUS
    
Relu et complété le 6 Août 2019
    
 

               
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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 16:05
          La bataille de Kadesh (1285 avant JC, selon le livre de l'UNESCO, vers 1295 av JC selon l'anthologie de Gérard Chaliand, 1293 selon Le monde et son histoire), considérée par les historiens comme l'une des plus grandes, sinon la plus grande bataille entre chars de l'Antiquité, sans doute en partie parce que c'est celle dont nous avons le plus grand nombre d'information (vestiges), mit en prise deux grands empires de l'époque, l'empire égyptien et l'empire hittite. Elle opposa à la tête de leurs armées, Ramsès II (1298-1235) et Mouwatalli (1310-1296) pour la possession de la Syrie.
    De part et d'autres, ce furent des proclamations de victoire alors que pour l'Egypte, ce fut sinon une déroute, au moins une semi-défaite car elle ne pu reprendre la ville fortifiée de Kadesh, et que pour les Hittites, ils ne purent engager toutes leurs forces dans la bataille, leur empereur étant atteint par la maladie.
Ramsès II fit partie de la XIXème dynastie, celle du Nouvel Empire (1550-1100). Son règne se situe dans la restauration de la grandeur de l'Egypte, cette période qui intervint après le règne dit hérétique d'Akenaton (1370-1352) qui entendait établir la religion monothéiste fondée sur le culte d'Aton (opposé à celui d'Amon, vénéré par le clergé tout puissant). Il était absolument "indispensable" pour ce "grand Roi" de restaurer le prestige réel (en terme de possessions territoriales, perdues auparavant, notamment face aux Hittites), le prestige spirituel, imaginaire (en terme de pouvoir idéologique sur l'ensemble de la société, d'où de nouvelles constructions "pharaoniques").
   En fait, sa défaite dans le réel, qui se solda par un traité de paix avec les Hittites, conclu en 1278, se transforma en une victoire dans l'imaginaire, sans doute ce qui compte le plus dans un monde soumis à la lenteur de la circulation de l'information et la possession monopolisée de ces mêmes moyens. Car ce traité de paix permit 40 ans de prospérité à l'Egypte qui partagea la Syrie avec son ennemi (avec laquelle fut conclue une véritable alliance défensive contre l'Assyrie). L'Egypte se couvrit à ce moment-là "d'une parure monumentale sans pareille", Ramsès II faisant "restaurer tous les temples (d'Amon) et entreprenant des travaux célèbres, comme la salle hypostyle de Karnak ou le temple funéraire d'Abou-Simbel." (Le monde et son histoire).
       
       Examinant les conditions de la non-émergence de l'Egypte comme véritable noyau d'Empire universel (les batailles se soldant souvent par des conquêtes perdues et regagnées puis reperdues...), Alain JOXE pense que, tout simplement, "qu'elle n'a jamais pu être sérieusement envahie par un peuple voisin semi-barbare conquis par sa civilisation, parce qu'un tel peuple n'existait pas dans l'absence de "voisinages" suffisamment connexes fondés sur des concentrations démographiques à peu près comparables".
Par ailleurs, la puissance politique est celle du Pharaon, dieu propriétaire des terres et chef de guerre, contrairement par exemple aux premiers rois sumériens. "Sans doute la divinisation de la fonction politico-militaire et le manque d'autonomie de la fonction logistique par rapport à la fonction politique peut produire, en cas de crise économique (par exemple dans les cas, dirions-nous, de guerres prolongées comme pendant la campagne de Syrie de Ramsès II), des effets de désagrégation au profit d'une classe d'apanagiers prébendaires cherchant à créer cette autonomie localement. Mais cette divinisation est, en temps de restauration unitaire (comme pour le Nouvel Empire, pensons-nous), le symptôme d'un verrouillage qui, finalement, s'oppose à la dynamique de la conquête indéfinie, parce qu'elle s'oppose au jeu d'un critère militaire autonome. Pharaon a toujours dû acheter ses soldats (nombreux mercenaires, il y aurait eu 2 100 mercenaires contre 1 900 soldats égyptiens sous les ordres de Ramsès II à la bataille de Kadesh), c'est-à-dire en faire le sous-produit de sa supériorité logistique." 
 Les conditions du traité conclu avec les Hittites permettent finalement à l'Egypte de construire réellement sa puissance dans la stabilité d'une relative paix, répit entre d'incessantes campagnes militaires.

        Deux sortes de "documents" permettent aujourd'hui de se faire une idée de la bataille de Kadesh, d'une part les sculptures des monuments d'Aboul-Simbel, des temples de Karnak, Louxor, Ramesseum et Abydos, d'autre part des fragments de deux textes distincts, sur papyrus : le Poème de Pentawer et le Bulletin.
   Le poème, élaboré sans doute en l'an 9 du règne de Ramsès II (Colophon de papyrus, sallier III), est le plus long des deux textes. Document de propagande, exaltation de la victoire et du Dieu-Roi, ce poème donne une idée du lyrisme employé par toute une administration de scribes pour célébrer la puissance idéologique et imaginaire de l'Egypte. Laquelle a de réelles implications matérielles. Les fidèles du dieu Amon obéissent aux injonctions de Pharaon : paiement des impôts, réalisation de travaux, obéissance aux lois.
    "Sa Majesté était alors un jeune seigneur, un héros, sans égal ; ses bras étaient puissants, son coeur était vaillant, sa force était comparable à celle de Montou en son heure, sa forme était parfaite comme celle d'Atoum, et l'on se réjouissait de voir sa beauté", commence le poème.
 Les préparatifs de guerre, l'attaque-surprise des hittites, favorisée par la réussite de ses espions, la prière du héros solitaire en pleine bataille, le paroxysme de la mêlée, conjointement avec Amon, présent dans la bataille au côté de Ramsès II, faisant corps avec Ramsès II, ses reproches à une partie de l'armée qui n'a pas combattu (reproches qui peuvent n'exister aussi que pour exalter davantage la puissance du Roi), sa charge verbale contre le charrier poltron, le retour de l'armée repentie qui se ressaisit à la vue du héros qui massacre à lui seul des milliers de soldats, le second jour de la bataille, à l'aube, dans la mêlée, avec le feu de Rê (Rê étant une partie de l'armée de Pharaon), la paix magnanime de Pharaon qui épargne le Roi ennemi (en fait ledit Roi qui se réfugie dans Kadesh serait trop long et trop laborieux à détruire...) et le retour triomphal en Egypte... tout cela est décrit en un long hymne vraiment beau. On peut remercier au passage les traducteurs des hiéroglyphes d'avoir pu rendre contemporaine cette envolée lyrique antique.
   Selon Claude OBSOMER, égyptologue belge, qui offre sur son site de nombreuses informations sur cette période de l'histoire de l'Egypte ancienne, la campagne de l'an 5 du règne de Ramsès II "fut essentiellement un échec, si le but de cette campagne était, comme semble l'indiquer l'itinéraire suivi, de reprendre la ville de Qadesh et d'étendre l'influence égyptienne dans les régions intérieures du couloir syro-palestinien. C'est finalement Muwattali qui étend son empire vers le Sud, lorsqu'il parvient, mais probablement pas dès l'an 5 de Ramsès, à reconquérir l'Amurru."
"Néanmoins, Ramsès a su déjouer le stratagème conçu par Muwattali pour vaincre l'armée égyptienne : grâce à son dynamisme personnel, à l'aide de son escorte et à l'initiative des na'arin, Ramsès aura réussi à sauver sa vie, l'essentiel de la division d'Amon, et à repousser les agresseurs vers l'Oronte. On peut donc dire sans ambages qu'il a remporté la bataille livrée près de Qadesh en Chemou III.9 de l'an 5. De retour en Egypte, seule cette victoire ponctuelle sera évoquée dans le texte composé pour vanter la toute-puissance du jeune roi, à savoir le "Poème". Cette omnipotence y est reconnue par tous les acteurs de la bataille, même par le roi Muwattali à qui il est attribuée la demande de l'arrêt des combats."

      Le traité entre Ramsès II et Hattousil III représente l'un des tous premiers en notre possession. Le texte, tant égyptien que hittite est par endroit trop corrompu pour être rendu. Mais l'essentiel semble y être :
- Ramsès-mai-Amana, le grand Roi d'Egypte, (...), le héros (...), Vois à présent, j'ai donné la fraternité belle et la paix belle entre nous, pour donner la paix belle et la fraternité belle dans les relations du pays d'Egypte avec le pays de Khatti pour l'éternité... A cela répond dans le texte hittite des termes semblables.
 - (...) le grand roi d'Egypte ne doit pas attaquer le pays de Khatti pour le piller, pour l'éternité. Hattousi, le grand roi du pays de Khatti ne doit pas attaquer le pays d'Egypte pour le piller, jusqu'à l'éternité... A cela répond le texte hittite : ...le grand maître du Khati ne violera jamais la terre d'Egypte pour la piller. Ousermaâtré Séteperenrê, le grand roi d'Egypte, n'envahira jamais la terre de Khatti pour la piller...
- Si un ennemi vient dans le pays de Khatti, et si Hattousi, le grand roi, le roi assumant la vengeance pour le pays de Khatti...
 - Si un homme important s'enfuit du pays d'Egypte (partie hittite) et arrive dans le pays du grand maître de Khatti, ou dans une ville, ou dans une région qui appartiennent aux possessions de Ramsès-aimé-d'Amon, le grand maître du Khatti ne doit pas le recevoir. Il doit le livrer à Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d'Egypte, son maître.
    On y trouve le prototype de nombreux traités de paix : amitié et alliance, échange d'expulsion de sujets désobéissant à leur maître...
 
Texte du poème de Pentawer, dans La bataille de Kadesh, Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard Chaliand, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990 (lui-même tiré de Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Egypte, E.I. Des pharaons et des hommes, traduction et commentaires de Claire LALOUETTE, UNESCO, 1984). Extrait du Traité de paix, de l'ouvrage de Christiane DESROCHES-NOBLECOURT, Ramsès II, la véritable histoire, Pygmalion, 1996.
Maurice MEULEAU, Le monde antique, dans Le monde et son histoire, Sous la direction de Maurice MEULEAU et de Luce PIETRI, Tome 1, Robert Laffont, collection Bouquins, 1971. Sous la direction de Paulo CARNEIRO, Histoire du développement culturel et scientifique de l'humanité, Tome 1, L'âge de bronze, Robert Laffont, UNESCO, 1967. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991. Claude OBSOMER, Récits et images de la bataille de Qadesh. En quoi Ramsès II transforma-t-il la réalité?, dans L'histoire entre mythe et réalité, Louvain-La-Neuve, 2003.
     
    L'ouvrage de référence en ce qui concerne la bataille de Kadesh, même s'il date de 1935, réédité en 1996, est celui de Joseph STURM, la guerre de Ramsès II contre les Hittites, qui se fonde de façon critique uniquement sur les textes et les figurations dus à Ramsès II. (Connaissance de l'Egypte ancienne, Bruxelles, 248 pages, aux Editions Safran, www.safran.be). Il met en évidence la sincérité de l'analyse de la bataille par le Bulletin et met en évidence les enseignements que l'on peut même tirer du poème. Nous dirions d'ailleurs que ces documents sont exemplaires d'une civilisation menant jusqu'à leur aboutissement logique de nombreuses connaissances empiriques, quoique organisées sur des postulats faux, et qui dans la relation des fait, supports de ces même connaissances, gardent une transparence qui s'approche sûrement de la vérité. Joseph STURM montre bien que ces textes permettent une bonne dissociation du conte et de la réalité. Il ne faut jamais oublier que l'essentiel des acquisitions scientifiques de ce temps se trouvait souvent en Egypte, comme l'attestent de nombreux auteurs grecs. L'Egypte, par ailleurs fut longtemps le grenier le d'Empire romain, à tel point que l'on peut penser que, dans la Méditerranée, qui tenait l'Egypte tenait le monde.
    Pour comprendre la place de la bataille de Qadesh dans l'ensemble de l'Histoire, nous conseillons de lire l'ouvrage de Nicolas GRIMAL, Histoire de l'Egypte ancienne, Fayard, Le livre de poche, 2009.


                                                                STRATEGUS
 
Relu le 7 Août 2019


     
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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 15:05
           Écrit en 1975, cet essai de stratégie intervient au moment où la doctrine française de dissuasion, définie en 1972 dans Le Livre Blanc sur la Défense, semble souffrir de l'ambiguïté due aux déploiements prévus d'armements nucléaires tactiques. Il suscite dès sa publication des polémiques importantes et aujourd'hui encore, il est considéré comme un point de départ intéressant sur les discussions à propos des armements nucléaires et de la stratégie nucléaire. Rétrospectivement, il fait partie de ces rares études à la fois compréhensible pour le public et élément d'un débat de haut niveau entre spécialistes.
    
           En trois parties (Contexte, Prétextes et Texte) et une Conclusion, l'officier porteur d'une tradition familiale militaire, remet en cause trois principes : celui de la bataille, celui du blindé comme force principale des armées et celui du recours à l'armement nucléaire tactique.

          Dans un Liminaire, Guy BROSSOLLET indique que "le système mis en procès dans cet essai est le corps de bataille, élément spécifique de notre Défense Nationale. Au concept corrélatif de bataille, dont on ne sait s'il est cause ou conséquence du système, le projet consiste à substituer celui de non-bataille."

        Dans la première partie, Contexte, l'auteur "admet trois types de contraintes : celles qu'impose le concept de dissuasion, celles qu'impliquent les missions dévolues au corps de bataille et qui demeurent impératives, celles, enfin, afférentes aux possibilités financières du pays." Il examine successivement dans trois chapitres, le contexte de la confrontation, le contexte militaire national et le contexte budgétaire.
     
Dans Le contexte de la confrontation, sont passé en revue, rapidement, la dissuasion telle que la conçoivent les États-Unis, l'Union Soviétique et la France, avant d'examiner les différentes menaces : les menaces non-militaires (économiques et idéologiques, la fameuse subversion, auxquelles les unités du corps de bataille sont mal préparées), les agressions militaires limitées (incidents à l'intérieur du territoire, exploitation d'une crise intérieure contre lesquelles les unités massées sur les frontières ne sont guère efficaces), le conflit marginal en Europe ou en Méditerranée, auquel le corps de bataille, accaparé par l'offensive nucléaire, n'offre aucune possibilité de manoeuvre politique, le risque d'invasion massive, où seules les forces de l'OTAN, duquel la France s'est alors retirée, peuvent peser. "C'est pour ce (dernier) type d'action, pour mener en-deçà ou au-delà de nos frontières du Nord-Est et contre un adversaire fortement mécanisé et très supérieur en nombre, une dernière manoeuvre dissuasive sous forme d'un "combat résolu et efficace" que le corps de bataille est prévu. Cadre-t-il avec ce schéma? Là est le problème!"

Dans Le contexte national, Guy BROSSOLETTE décrit les forces nucléaires stratégiques (FNS), les forces de sécurité générale, et le corps de bataille dont la France dispose. "L'ouverture des hostilités par l'adversaire marquerait, rappelons-le, l'échec momentané de notre dissuasion globale. Au corps de bataille reviendrait alors la mission de rétablir la crédibilité de notre défense. D'après les textes (du Livre blanc), l'exécution de cette mission implique deux capacités :
-  l'une sur le plan de l'action : combattre, pour tester les intentions réelles de l'adversaire et gagner certains délais ;
-  l'autre sur le plan de la signification : faire valoir, par l'emploi d'armes nucléaires tactiques, la menace d'emploi d'armes nucléaires stratégiques.
    Or, si l'action relève du domaine militaire, la signification relève uniquement du politique. Et l'une ne se plie par forcément aux impératifs de l'autre. Pourtant, action et signification sont aujourd'hui étroitement liées dans la séquences d'engagement du corps de bataille (...)". Pour l'auteur, il existe une confusion, qui tient aux contraintes (de temps) d'emploi des armes nucléaires : le gouvernement ne peut plus doser ses effets en jouant du réel (l'action) et du virtuel (la menace) et perd donc une marge de liberté d'action puisqu'au niveau tactique, il en est réduit au tout ou rien.

Dans le contexte budgétaire, il constate que dans la répartition des dépenses pour les forces armées, le corps de bataille (forces de manoeuvre maritime et aéro-terrestre) occupe déjà une place exorbitante, et qu'il est très difficile d'accorder des moyens réels à la fois à l'aviation et aux forces terrestres de manoeuvre, dans lesquels sont inclues les armes nucléaires tactiques.

          Dans la deuxième partie, Prétextes, l'officier met en face des missions dévolues au corps de bataille et les principes d'emploi, les structures et les moyens dont celui-ci dispose. Il remarque dès le début que l'énoncé même des missions "fait apparaître que celles-ci dissocient l'acte de guerre - le combat - de sa finalité, la victoire". Tester l'adversaire et lui signifier à quoi il doit s'attendre, telle peut se résumer ces missions. Or "le fait est que l'introduction de l'arme nucléaire tactique dans la panoplie des armées n'a pas provoqué de changements décisifs dans l'art militaire français au niveau opérationnel."
        Dans le premier des trois chapitres de cette partie, Des principes, l'auteur constate que "dans le cadre d'une stratégie exclusivement défensive, on continue à équiper ou à instruire le corps de bataille en vue de mener une manoeuvre offensive." Cela parce que les responsables militaires pensent toujours à la bataille nécessaire et à la primauté des forces blindées Du fait de la faiblesse en moyens classiques face au déferlement des forces du camp adversaire, "on se rassure, en se disant que le parti qui prendra sur le champ de bataille l'initiative du feu nucléaire, aura immédiatement l'avantage, cette décision entraînant un renversement instantané du rapport de forces".
Guy BROSSOLETTE rappelle les débats américains sur l'utilisation de l'artillerie nucléaire et indique que même pour les responsables militaires des États-Unis, l'arme nucléaire n'appartient plus à l'arsenal de la première riposte. De plus, citant le général BEAUFRE, il remarque que les responsables français discutent au niveau de la menace et non de l'emploi. Entrant dans la problématique des clés de l'armement atomique, disponible uniquement au plus haut niveau ou mises en permanence au niveau du corps de bataille, l'auteur pense que "si vraiment l'emploi de l'armement nucléaire tactique implique un risque incontrôlable d'escalade, la totalité du risque est mise en évidence dès la première explosion. C'est nier la spécificité de l'atome que d'affirmer qu'au niveau tactique, cinquante explosions sont plus dissuasives qu'une seule, alors que l'allusion au risque encouru (au niveau stratégique) est la même." Le gros problème, c'est que l'armement nucléaire tactique participe aux deux capacités militaire et politique.
       Dans Des structures, l'auteur voit le plaquage de l'armement nucléaire tactique sur un corps de bataille qui a gardé la structure de 1873. Tant dans les chaînes de commandement que dans les chaînes de logistique, qu'aussi dans les mentalités, la situation n'a pas changé.
      Dans Des moyens, ce sont les mêmes conceptions d'armement qui président, l'ANT (Armement Nucléaire Tactique) étant en fait un super-canon (envoyant une charge équivalente à celle d'Hiroshima à 100 kilomètres, avec une précision de 300 mètres), aux mains d'un commandement et de soldats qui n'ont pas les prérogatives tactiques d'utilisation. La manoeuvre nucléaire ne possède pas beaucoup de sens dès que la menace de représailles stratégiques se révèle au premier feu nucléaire dans le processus du conflit.

       Dans la troisième partie, Texte, compte tenu des contradictions mises en relief précédemment, Guy BROSSOLETTE propose de nouveaux principes et de nouvelles dispositions du corps de bataille, comme de nouvelles manières de penser le conflit nucléaire.
En sept chapitres, il tente de couvrir l'ensemble de la problématique en tenant compte d'éventuelles avancées technologiques.
      Le premier chapitre pose quatre nouveaux principes :
- Assurer au gouvernement, en toutes circonstances, la plus grande liberté d'action dans l'emploi des forces conventionnelles ou nucléaires. Il tend à éviter l'imbrication des forces classiques et des forces nucléaires tactiques qui pourraient contraindre le chef de l'État, qui possède la clé du feu nucléaire.
- Etre en mesure d'acquérir avec les seules forces conventionnelles les délais et les informations nécessaires au gouvernement pour la conduite de sa manoeuvre politico-stratégique. Les forces conventionnelles, non contraintes par la présence des ANT regagnent leur souplesse de mouvement.
- Assurer l'autonomie complète des forces nucléaires tactiques (forces de signification) et leur confier un rôle d'ultime avertissement dans le développement de la manoeuvre politico-stratégique.
- Mettre à la disposition du gouvernement des moyens d'intervention adéquats pour lui permettre d'agir ou de réagir en Europe ou en Méditerranée, hors de tout contexte nucléaire.
    Du coup, ce sont trois systèmes de forces indépendants qu'il faut mettre en place : forces conventionnelles de test et d'information, forces nucléaires de signification, forces d'intervention.
      
      C'est ce que développent les quatre chapitre suivants, proposant notamment une organisation modulaire de la défense, opposant à la vitesse de l'adversaire, la profondeur du dispositif, à sa masse la légèreté et à son nombre l'efficacité. Ce système modulaire sera très commenté par la suite et différentes variantes en seront même proposées dans le cadre d'une défense populaire.
       
         Le sixième chapitre propose donc une nouvelle répartition des dépenses du budget de la défense, utilisant des économies réalisées (absence de divisions lourdes) pour mettre en place le maillage qu'il propose.

        Le dernier chapitre expose de nouvelles technologie émergentes, comme celle du laser pour renforcer l'efficacité du corps d'armée nouvellement disposé.

      Dans sa Conclusion, Guy BROSSOLLET pense s'être bien soumis aux contraintes définies dès le début, "mais aussi longtemps que ces définitions resteront inchangées, nous récusons la nécessité d'engager de grandes unités mécanisées dans les aléas d'une bataille inégale. Nous préconisons, en échange, un combat de type modulaire à base de cellules légères, nombreuses mais indépendantes; et parce qu'elles seraient libérées de structures et de principes trop rigides, nous les croyons capables d'un maximum d'efficacité. Au dessus de ces cellules, un seul relais hiérarchique. Au sommet, succédant au super-héros des batailles antiques, un chef-système, suprême organisateur et connecteur de ce vaste assemblage de modules synchrones qui se ferait et se déferait au gré des circonstances. En tout état de cause, ce projet ne requiert aucune augmentation des crédits mis habituellement à la disposition des Armées.
  La gravité d'un problème se reconnaît à sa capacité de détraquer les institutions en place : le caractère hyperbolique de l'atome enraye ainsi les machines de guerre traditionnelles. La logique même de l'ascension aux extrêmes, conséquence de la puissance théoriquement infinie de l'arme nouvelle, devrait donc emporter les barrières de la coutume et condamner les solutions moyennes."

      Jean KLEIN, dans une recension de cet ouvrage, écrit avec raison - vu les différents ajustements opérés par la suite dans les armées françaises - que les débats qu'il a suscité, malgré les réticences de l'état-major à la défense modulaire, ont contribué à une clarification des vues sur la stratégie nucléaire et la politique de défense françaises. Ses critiques ont accéléré le processus d'adaptation du corps de bataille. Ils l'ont si bien fait que dans le débat stratégique des années 1980, malgré pourtant des mouvements contraires internes dans l'armée, au moment des élaborations américaines de tactiques nucléaires de champ de bataille, la France opposera une résistance sur le plan de la doctrine.
 


Guy BROSSOLLET, Essai sur la non-bataille, Editions Belin, 1975, 125 pages.
 
 
Relu le 16 Août 2019
       
    
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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 14:09
     Un des meilleurs spécialistes français des questions militaires et stratégiques, et plus largement de défense, directeur d'étude et fondateur du Groupe de sociologie de défense à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), fondateur de l'ARESPA, mais surtout du CIRPES (Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques) qui multiplie depuis 1982 études précises et analyses globales, Alain JOXE est l'auteur de nombreux ouvrages qui font références jusqu'aux cercles de spécialistes et très prisés dans le monde étudiant qui s'intéresse aux affaires militaires autrement que sous l'angle des préoccupations et des objectifs des institutions officielles.
Influencé par Raymond ARON et GRAMSCI, marxisant critique et militant très à gauche, à la culture éclectique, cet auteur est très attentif aux "hearings" de la Commission de la défense du Sénat des Etats-Unis comme aux débats européens. Ce chercheur en sciences sociales est en fait un des plus informés des variations de la doctrine américaine de défense. Promoteur d'une vision de la défense qui englobe l'ensemble des faits et des dynamismes sociaux qui s'y rapportent et d'une politique de distance vis-à-vis des impérialismes de toute provenance, comme d'une recherche active sur les alternatives populaires de défense, Alain JOXE continue d'inspirer de nombreuses réflexions de fond. En règle générale, ses écrits veulent forcer le lecteur-chercheur à aller au fond des choses et aux mouvements à long terme, loin d'une actualité journalistique qui oublie assez vite les problèmes essentiels.

               Le Rempart social (1979) et plus tard Voyage aux sources de la guerre (1991), traitent des fondements de la guerre, de ses fondements politiques, économiques et sociaux.  Il veut relier les phénomènes globaux aux événements issus des batailles.

        Dans l'avant-propos du premier livre, Alain JOXE indique que "nous sommes habitués, par les luttes passées, à penser le fascisme comme un national-socialisme. Aujourd'hui, il faut parler d'impérial-militarisme si on veut désigner l'espace et les moyens du totalitarisme nouveau qui menace de gérer la crise du capitalisme par l'établissement de la coercition à toutes les échelles du tissu social. De même pour le totalitarisme gérant la crise du "socialisme réel". "On critique ici, comme difficilement utilisables, certains concepts marxistes devenus trop "fermés", trop abstraits ou trop économistes, comme celui de mode de production. On propose le concept de formation impériale comme forme générale élémentaire du pouvoir de domination des classes sociales dans l'histoire et ceux de forces, relations et modes de destruction comme lieux d'une définition de la violence comme "facteur économique", proposée succinctement par MARX. La dimension impériale du pouvoir militaire exige que des analyses empiriques portent une attention prioritaire aux contradictions qui traversent non les classes fondamentales, mais les remparts et les casemates sociales qui sont constituées par les classes moyennes, dans la société civile où se déploie le travail hégémonique et dans la société politique où s'organisent les moyens de la coercition. La militarisation relative du rempart social est un bon indicateur du taux de fascisation."
        Économie de la violence, Théorie de l'Empire, Modes de destruction, Menaces de mort, Formation impériale, Militarisation sont déjà les maîtres-mots de ses préoccupations.
          Dans sa conclusion, il écrit qu'"il est nécessaire de montrer que la suspension de la grande guerre qu'on observe depuis 1945, n'est pas due à la nucléarisation mais que c'est plutôt la nucléarisation qui est permise par la suspension de la grande guerre. Depuis qu'on s'oriente (...) vers la nucléarisation des armements et des tactiques de champ de bataille "de pointe", cela signifie que le danger de grande guerre est de nouveau menaçant, mais l'origine de ce danger n'est évidemment pas dans les armements mais dans le développement sur tous les plans de la crise du capitalisme et surtout sur le plan de l'hégémonie, qualitativement érodée par le progrès de la délocalisation et de l'indifférenciation du marché.".
Lors de la rédaction de ce livre, nous sommes en plein débat sur la défense populaire et sur l'autogestion : "Comme l'offensive capitaliste actuelle s'attaque à l'État-nation, la défense populaire peut s'appuyer jusqu'à un certain point sur l'État-nation. Mais elle s'organise aussi dans le cadre des "régions-nations" et de tous les échelons d'organisation définissables géographiquement, dans la mesure où la défense populaire est toujours défense de ce droit vital à la localisation et lutte contre la militarisation du temps qui comprend, aujourd'hui, la destruction et la négation de l'histoire locale. Dans cet espace civil de défense populaire, la bourgeoisie transnationale a déjà placé ses pions et ses moyens d'attaque décentralisés : "l'expérimentation sociale" et centralisée : le contrôle informatique pédagogique et policier des grandes masses. Mais à ces deux niveaux peut déjà s'exercer un contrôle populaire et se préparer une contre-offensive populaire". "Bref, par des cheminements technico-militaires, on voit apparaître dans le développement possible du système militaire contemporain une alternative qu'on peut résumer en : défense populaire ou défense anti-populaire. C'est dire que la défense populaire au sens général a certains atouts dans cette sorte d'affrontement qui met face à face les forces populaires et les armées et dans lequel les forces populaires sans armes n'ont pour s'opposer aux armées que leur capacité indestructible d'être la base de recrutement nécessaire de tout système de défense et de peser dans les débats professionnels des militaires sous la rubrique "moral des troupes"."
         
         Voyage aux sources de la guerre se veut "un guide pour la compréhension du système contemporain du désordre, de la guerre et de la paix, qui soit illustré de quelques références dans l'Histoire. En effet, l'érudition stratégique, les comptabilités de bombes nucléaires, de chars et d'avions, lassent les esprits les plus attentifs par un mélange d'abstraction et de monotonie dans l'horreur de salves imaginaires. La relation entre le formalisme de la stratégie nucléaire et les enjeux et conflits réels devient de plus en plus mince, tandis que, sous nos yeux, le poids de l'histoire toute entière reprend son importance comme matrice des forces morales et des invariants éthiques qui continuent de guider la politique des peuples.".
Arbres des batailles suivant leurs caractéristiques sociales en amont et leurs résultats en aval, Code de conquête, Projection de la bataille sur la société vaincue, Fortification et Désordre, Géométrie de la peur sont les concepts qu'Alain JOXE tente d'expliciter à partir de l'histoire des civilisations.
"Le sens de cette enquête en histoire ancienne est de servir de point d'appui pour une réflexion sur le pouvoir de guerre contemporain et de permettre de fonder une démarche analytique critique visant à modifier ce qui peut être considéré comme pathologique dans le code actuel d'acquisition des armements et dans l'application de la science fondamentale à l'art de la destruction.
Les guerres dépendent aujourd'hui d'armements liés au développement des branches les plus sophistiquées de l'industrie et de la recherche, qui sont toutes sous le contrôle des États. Cependant nous ne sommes pas naïfs au point de croire, comme les anciens, que les conflits éclatent avant tout du fait des tensions internes entre les groupes et les classes et entre les pays et que ces tensions expliquent l'existence d'une "demande d'armes" en forme de marché. Les conflits peuvent aussi éclater par des interventions et des manipulations externes qui ne sont pas des causes suffisantes mais des causes nécessaires à la montée de la violence aux extrêmes de la barbarie. Ces manipulations s'appuient bien sur le champ archaïque des représentations de la communauté ou de la cité ou même de l'Empire, mais elles sont pensées dans un champ transnational d'intérêts qui s'accommode de la montée régionale du désordre dans certaines zones, comme contre-parties d'une organisation particulière de l'ordre mondial."

       Socialisme et Crise nucléaire (1973) et Le cycle de la dissuasion (1990) montrent l'évolution des stratégies et des armements nucléaires.
     Le premier livre, très dense et très précis sur le plan du déroulement des faits, est issu "d'une étude à chaud dès Novembre 1962, pour comprendre rapidement, au-delà des versions stéréotypées et contradictoires fournies par les Soviétiques et les Américains, ce que les deux Grands avaient bien pu négocier en coulisse pendant qu'ils donnaient au monde le spectacle dramatique d'une crise nucléaire. La crise se prêtait aussi à une étude sur l'application pratique par l'équipe kennedienne de certains principes d'action rationnelle, dont la "théorie" avait été ébauchée à l'avance par des auteurs civils comme Thomas SCHELLING et Herman KAHN, au cours des années précédentes." Le mystère de l'équivoque des motivations américaines et soviétiques ne pourra s'éclairer que "par une étude de l'interaction des deux systèmes de décisions ambiguës, sans se limiter au départ à l'examen kremlinologique ou "casablancologique" des comportements." "Tout système d'explication de la crise cubaine qui parviendrait à sa perfection, grâce à l'accès à ces quelques mystères en dissipant les doutes sur l'état des intentions des acteurs à la veille de la crise nous parait strictement dénué d'intérêt. Notre intérêt réside dans la définition de la manière dont la confrontation hégémonique à Cuba comme ensemble historique concret (et non pas hypothétique) et comme système d'interaction concret d'intérêts déterminés, permet  d'ajouter quelque chose à la compréhension du système des relations mondiales dans lequel nous vivions. Pourquoi la crise de 1962 est-elle considérée aujourd'hui encore comme le tournant, l'aube de l'époque où nous vivons, alors que tant de choses ont changé? Pour répondre à cette question, en allant au-delà des stéréotypes, il faut d'une part confronter les conduites aux théories stratégiques en vigueur, que l'action, par hypothèse, est censée pouvoir expérimenter. On doit alors traiter les théories stratégiques comme des mythes logiques chargés  de donner une structure à l'avenir, et considérer leur confrontation dans une crise comme une ordalie."
     Le cycle de la dissuasion, écrit à la fin de la guerre froide par victoire par forfait de l'empire américain, décrit le système et la représentation du monde qui a pesé sur tous les esprits pendant 45 ans. "Il ne s'agit pas seulement d'une nouvelle atmosphère diplomatique, mais de la fin d'un cycle, d'un changement d'époque. L'explication de ce retournement est cachée dans les replis de l'histoire de la dernière phase de la guerre froide, mais il faut remonter plus haut, creuser plus profond. Que s'est-il passé? Quelle est cette formidable capacité de changement politique qui paraissait arrêtée, depuis une génération, et qui parait aujourd'hui se remettre en marche?" "La course aux armements a permis 45 années de domination de l'imagination politique par la stratégie militaire onirique de la "guerre nucléaire éclair" ; cette guerre est réduite, dans la réalité, à des manoeuvres d'acquisition des moyens, qui sont des opérations lentes s'étalant sur dix-quinze ans pour chaque matériel. Il y a plusieurs "temporalités" dans la stratégie nucléaire. Elle organise la coexistence du temps long des représentations politiques, du temps moyen de la réalité industrielle et du temps ultra-court de l'imaginaire "décisionnel" de l'utilisation militaire des armements. C'est pourquoi elle est un fait de civilisation."
Alain JOXE insiste sur le fait que la stratégie nucléaire "n'est qu'un langage, elle n'est pas action." Ce langage unifie les temporalités, parvient à rendre raisonnable le système de croissance des armements (pourtant aberrant du point de vue militaire).
 Avec la fin de ce cycle, Alain JOXE pense que se termine aussi celui de l'hégémonie américaine, ce qui ne veut pas dire la fin de la domination américaine : "Le cycle du pouvoir impérial américain, nucléaire et anticommuniste désormais clos, s'offre à nous un monde fini de 45 années, qu'on peut visiter avec la curiosité d'un anthropologue, pour comprendre les cheminements et les mécanismes logiques et absurdes par où la civilisation industrielle s'est astreinte à accumuler des moyens inutilisables de destruction."
 "Pourquoi cette exploration est-elle nécessaire? Parce que nous ne sommes pas sortis définitivement de l'absurde et nous pouvons y retomber. C'est seulement dans cette période de mutation qu'une prise de conscience politique peut évaluer certains mécanismes et prétendre les maîtriser. C'est un moment fugitif de lucidité critique. Il faut le saisir d'autant plus vivement que les logiques aberrantes de l'organisation de la mort peuvent se remettre en marche autour d'une nouvelle forme de course aux armements, de nouvelles formes de guerre et d'un nouveau système de domination mondial, centré sur cette partie du génie des États-Unis qui tourne le dos aux Lumières et entraîne vers ce que j'appelle "l'empire du désordre".

        C'est précisément cet "empire du désordre" que traitent L'Amérique mercenaire (1992) et L'Empire du chaos (2004).
    Ce premier livre revient sur les fondements des conceptions militaires des États-Unis. De la Révolution américaine, de la Guerre de Sécession à nos jours, des ruptures se sont faites d'avec les conceptions des Lumières. L'Amérique impériale se fait voir au grand jour dans ses représentation stratégiques à la veille de la Guerre du Golfe et ses options offensives dans les années 1990 sont analysées tout au début de leur mise en application.
Dans cet essai, nourri de documents issus du Sénat, de la Chambre des Représentants et du Pentagone, Alain JOXE remet en cause l'idée que les États-unis dominent le monde. Dans leurs propres écrits, les responsables américains des questions de défense s'interrogent sur la réalité de la puissance de leur pays. Ils se demandent si leur leadership militaire "ne fait pas d'eux plutôt les simples mercenaires d'un pouvoir mondial dominé économiquement par des pays qui, comme le Japon et l'Allemagne, s'interdisent toute action armée au-dehors."
    Dans l'Empire du chaos, écrit donc après les attentats du 11 septembre 2001, Alain JOXE s'essaie à "un bilan stratégique et politique des douze années écoulées depuis la Guerre du Golfe. J'y reprend notamment certaines réflexions surgies au fil des désastres balkaniques et des analyses plus ciblées sur les petites guerres atroces et les paix en panne qui continuent de surgir au XXIe siècle dans toutes les zones "sud". "On voit que la stratégie américaine d'évitement des responsabilités de protection des sociétés d'États-nations et la stratégie de répression des symptômes de désespoir - plutôt que d'attaquer les causes - mènent tout droit à l'impasse ou à l'avènement d'un régime antidémocratique mondial. C'est ce qui s'est ébauché dans les stratégies globalistes sous Clinton et confirmé sous Busch Jr. L'Empire, à l'offensive économique sous Clinton, s'est donné avec son successeur une forme offensive militaire et expéditionnaire tout à fait nouvelle." "Comme le terrorisme n'est pas un adversaire, mais seulement une forme de violence politique, sa suppression n'est pas un but politique clausewtzien pouvant se terminer par une victoire et une paix. D'autant plus que les actions contre-terroristes sont toujours liées à un terrorisme d'État ou d'Empire, et à des violations des droits de l'homme, mesures qui sont toujours aussi à l'origine des résistances les plus extrêmes et du terrorisme. Sans s'attaquer aux causes, on renforce ce cycle."
     L'auteur distingue notamment deux écoles impériales au moins à l'oeuvre dans le monde, deux tendances qui tentent de maitriser le chaos mondial qui se développe  :
- l'empire par enlargement du libre marché, qui repousse au-delà des États-Unis et de l'Europe les frontières du chaos et agrège de nouveaux espaces à la zone de prédictibilité des acteurs sociaux ; mais l'empire se défend alors par la violence aux échelles "micro" ou "nano" du tissu social, plutôt qu'aux échelles, comme avant, "macro" ou "giga" des "États ou des empires ;
- l'empire par la gestion du choc entre civilisations, qui doit s'efforcer de recréer et de renforcer des nouvelles fermetures quasi biologiques, qui triomphe avec Bush Jr.
   Bien entendu, chacune des deux tendances s'oppose à toute autonomie des entités autres que les États-Unis.
     
       A la suite de l'Empire du chaos où il évoque l'antiterrorisme global issu de l'hégémonie américaine après le 11 septembre 2001 comme un nouvel état du monde source d'inquiétudes liées à un retournement de tendance dans la représentation du "progrès", Les guerres de l'Empire global (2012) aborde la situation mondiale dix ans plus tard. "le système global, écrit-il dans l'Introduction, est entré en crise ouverte, aussi profonde que celle de 1929. Cette crise est celle d'une nouvelle forme d'impérialisme, qui ne repose plus sur aucun empire national. Ce pouvoir n'est plus un empire américain ; il ne peut porter ce nom, car il ne repose pas sur une conquête militaire du monde par les États-Unis et doit accepter de la part de la Chine des remarques critiques insolentes convenant à son statut de "rival de rang égal" (...). Le centre de ce pouvoir financier est partout, et sa configuration sans tête, l'irresponsabilité politique des "marchés" et les désordres de la spéculation augmentent la probabilité d'une catastrophe économique mondiale".
Dans ce livre, Alain JOXE analyse à la fois l'économie et la guerre, dans ce qu'elles ont de semblable par leur mode opératoire : toutes deux se sont informatisées et le court terme domine toute perspective stratégique. "Le monde capitaliste, informatisé et global, cherche à l'emporter par la spéculation, en usant de la violence et du dol - tromperie volontaire sur la nature des contrats -, visant ainsi à dégrader tous les autres types de souveraineté, d'autonomie ou d'économie. Parler encore d'Empire est simplement une façon de dire que ce système de pouvoir mondial est, comme les empires d'hier, à la fois guerrier et financier. 
Qu'il soit un réseau plat plutôt qu'une pyramide ne facilite pas le retour à un contrôle politique démocratique de ce nouveau système, fondé sur une gouvernance "insécuritaire" ; une insécurité qui renvoie au fait qu'un vaste groupe d'entreprises privées, à l'échelle globale, cherche à assurer en tous lieux la prédation et l'accumulation de profits, sans se sentir obligé de maintenir, par prudence sociale, un investissement local ni une redistribution des profits dans tel ou tel compartiment national. Cette délocalisation des intérêts et de la nationalité des actionnariats rend la politique sociale impossible, ou plutôt rend la politique antisociale incontrôlable. C'est là un vieux rêve oligarchique, donc antidémocratique : rendre la politique insaisissable, se débarrasser du contrôle rationnel du peuple en le privant de l'information stratégique sur les flux de profits et l'assiette réelle de l'impôt, la redistribution des ressources dans la collectivité localisée des citoyens. C'est en effet devenu (partiellement) possible aujourd'hui, grâce à la capacité de délocalisation "en temps réel" des entreprises et à la dénationalisation de l'actionnariat."
Le stratégiste centre son propos sur la spéculation financière en tant que mode impérialiste de gestion du monde, et se pose la question de la possibilité d'une guerre "dont le nouvel Hitler ne sera pas visible", faisant référence aux analyses d'Elias CANETI (1981, "Hilter nach Speer", dans Das Gewissen der Worte, Fischer Taschenbuch Verlag, Francfort). Il veut montrer comment est née, en moins de trente ans une société insécuritaire globale, comment s'insèrent dans (et alimentent) cette nouvelle société les stratégies militaires et policières et leur globalisation sous le leadership des États-Unis, et pourquoi, dans le désordre créé par la financiarisation de l'économie et l'informatisation des spéculations et des actions de guerre, le soulèvement éthique et l'indignation qui exigent le retour à la démocratie comme but et moyen de la paix deviennent un nouveau réalisme à l'échelle globale.
Mutations économiques, militaires et technologiques se combinent dans une accélération des décisions qui efface le temps long du politique et fabrique un système incapable de réguler ni la finance ni la violence. Pour en finir avec la dictature des marchés, une mobilisation éthique commence en faveur de la conversion de l'Europe en union fédérale solidaire, qui seule, selon lui, pourra restaurer la démocratie sociale à bonne échelle en maîtrisant la crise économique. 

      D'un pessimisme mesuré et combatif, Alain JOXE demande que l'on conserve l'espérance, tout de même plus loin des possibilités de "changer le monde" que dans ses premiers ouvrages. Il se situe plus dans une logique de résistance au chaos néo-libéral que dans une perspective de changement social plus ou moins socialiste. On note bien qu'au delà du stratégiste et de l'expert en sociologie de défense travaille toujours le militant toujours très près du combat mené par les forces "progressistes" actuelles.

    
Alain JOXE, Socialisme et Crise nucléaire, L'Herne, collection Théorie et stratégie, 1973 ; Le rempart social, essai sur l'impérial-militarisme, Editions Galilée, 1979 ; Le cycle de la dissuasion (1945-1990), essai de stratégie théorique, Editions La Découverte/Fondation pour le études de défense nationale, collection Textes à l'appui, 1990 ; Voyage aux sources de la guerre, Presses Universitaires de France, collection Pratiques Théoriques, 1991 ; L'Amérique mercenaire, Editions Stock, collection Au vif, 1992 ; L'Empire du chaos, Les Républiques face à la domination américaine dans l'après-guerre froide, Editions La Découverte/poche, 2004 ; les guerres de l'Empire global, Spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique, La Découverte, Cahiers libres, 2012.
On consultera avec profit, malgré toutes les limites de l'exercice, Regards croisés sur Alain Joxe, Mélanges, à l'occasion de son 90e anniversaire, sous la direction de Gabriel GALICE, avec le concours de Nelly VANSTAEN et le soutien multiforme de Cecilia JOXE, Cahier du GIPRI N*10, L'Harmattan, 2020.
 
Actualisé le 17 mai 2012. Révisé le 20 mars 2015. Relu le 9 juin 2019. Complété le 23 février 2021
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