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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 12:25

 

    Pour qui veut se familiariser avec une certaine manière de raconter les batailles ou de lire la stratégie sans plonger dans trop de lectures théoriques, le livre de Frédéric ENCEL est tout à fait indiqué. Il constitue une bonne mise en appétit dans la connaissance de l'art de la guerre. Faite de petits textes se rapportant soit à une bataille, soit à un théoricien, un stratège ou un stratégiste, cette introduction parcours l'histoire de 1286 avant Jésus-Christ (la bataille de Kadesh) à 1973 pour prendre la dernière bataille traitée (la guerre du Yom Kippour).
    On peut regretter des oublis et des restrictions, mais cela fait partie de la règle du jeu que s'est établie l'auteur. La sélection des entrées relatives aux batailles "s'est faite sur 3 critères précis et relativement différents : leur caractère décisif au regard d'un conflit ou d'une époque, leur dimension novatrice (emploi de tactiques ou de techniques nouvelles, bilan sans précédent...), enfin leur valeur symbolique ou mythique forte qui permit une instrumentalisation à des fins politiques."
Frédéric ENCEL, docteur en géopolotique, consultant en risques-pays et enseignant à l'Institut d'Etudes Politiques de Rennes, et on le comprend, avoue bien que le choix des hommes est plus délicat. Prendre Louis XI et Hassan Ibn Saba après avoir pris Clausewitz ou Sun Tse révèle bien une certaine pédagogie et on ne saurait l'en critiquer. L'objectif est d'ouvrir l'esprit avant tout, pour de futures découvertes plus approfondies ; en tout cas, c'est comme cela que je l'ai pris.
Après chaque article, de nombreuses références bibliographies permettent de commencer des approches plus étendues.
   A noter une postface de 2002 où l'auteur fait référence à "la gigantesque offensive terroriste du 11 septembre 2001" pour en faire "la soixante-cinquième case de l'échiquier",  après les 64 entrées qu'il nous propose ici.
 
    Nous pouvons lire de la part de l'éditeur :
"Soixante-quatre stratèges et batailles comme les soixante-quatre cases d'un échiquier... De Ramsès II à la guerre du Golfe, des ruses de César et de Xénophon aux théories nucléaires de Kissinger et de Mao, de la légende de Ronceveaux à celle de Valmy, la stratégie a toujours été perçue et menée à la manière d'un art. Comment Alexandre le Grand vainquit-il à quatre reprises les gigantesques armées de Darius? Quelle stratégie permit au vieil érudit chiite Hassan Ibn Saba, retranché dans un nid d'aigle avec une poignée d'hommes et de jolies esclaves, de provoquer à lui seul l'effondrement du plus puissant des empires de son époque? Pourquoi, au cours de la guerre de Cent Ans, l'infanterie anglaise écrasa-t-elle la redoutable chevalerie française? Qu'est-ce qui fit chuter Napoléon Bonaparte, le vainqueur d'Austerlitz? Pour quelles raisons le capitaine de Gaulle, visionnaire de la guerre mécanisée et annonciateur du cataclysme, fut-il négligé par l'état-major français des années 1930, mais lu, compris et "appliqué" avec succès par les généraux allemands au service de la démence hitlérienne? Par quel prodige Tsahal, armée populaire du minuscule État d'Israël, triompha-t-elle en quelques jours d'adversaires coalisés et bien supérieurs en nombre et en matériel? Comment comprendre enfin que les deux plus grands théoriciens militaires de l'Histoire, Sun Tse et Clausewitz, aient été farouchement opposés à la guerre? Cartes et index complètent cet ouvrage qui offre une contribution originale, à la fois simple et précise, à la connaissance de la stratégie."
 
    Sans prétendre donner toutes les réponses à ces questions, Frédéric ENCEL indique des faits qui permettent de comprendre leurs importances décisives. La force de cet ouvrage réside dans la capacité de mettre en lumière de manière synthétique les grands courants de pensée militaire et leurs applications ou non sur les champs de bataille. Un bon livre pour "débutants" qui ne se prend pas pour une sorte de "Stratégie pour les nuls"...
 

 

    Frédéric ENCEL, né en 1969, est également l'auteur de plusieurs autres ouvrages, dont certains provoquent la polémique, car concernant le Moyen-Orient. Il seraient trop orientés en faveur de l'Etat ou des gouvernements d'Israël (notamment de la part de Pascal BONIFACE dans Les intellectuels faussaires (Jean-Claude GAWSEWICH Editeurs, 2011), mais cela fait partie bien entendu des conflits entre écoles rivales). Il a ainsi écrit Géopolitique de Jérusalem (Flammarion, 1998, 2008) ; Le Moyen-orient entre guerre et paix. Une Géopolitique du Golan (Flammarion, 1999) ; Géopolitique de l'Apocalypse. La démocratie à l'épreuve de l'islamisme (Flammarion, 2002) ; La Grande alliance. De la Tchétchénie à l'Irak, un nouvel ordre mondial (avec Olivier GUEZ, Flammarion, 2003), Géopolitique d'Israël. Dictionnaire pour sortir des fantasmes (avec François THUAL, Seuil, 2004, 2011) ; Géopolitique du sionisme (Armand Colin, 2006, 2009) ; Comprendre la géopolitique (Seuil, 2011). 
 
 

   Frédéric ENCEL, L'art de la guerre par l'exemple, Stratèges et batailles, Flammarion collection Champs, 2002, 355 pages. Première édition en 2000.
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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 11:57

    Stratégie directe et stratégie indirecte

            "La stratégie directe est celle qui opère du fort au fort, en vue de la destruction ou de la neutralisation de l'ennemi, la plus complète possible, dans les délais les plus rapides. La stratégie indirecte est celle qui opère aussi bien du fort au faible que du faible au fort, en vue, dans le premier cas de déstabiliser ou d'affaiblir l'ennemi avant de lui porter le coup décisif et, dans le deuxième, de durer pour fatiguer l'adversaire." (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Difficile de faire plus concis même si on peut émettre des réserves sur la formulation de la partie concernant le faible au fort.
    C'est le stratégiste Basil LIDDELL HART (1895-1970) qui entreprend de théoriser l'approche indirecte qu'il estime supérieure. Sans adopter bien entendu son point de vue, Hervé COUTEAU BEGARIE écrit dans son Traité de stratégie que "la stratégie d'anéantissement est, par essence, une stratégie directe puisque son but est la destruction de l'ennemi dans ses forces vives. La stratégie d'usure, en revanche, peut être directe ou indirecte : directe lorsqu'elle s'attaque à la force principale de l'ennemi, qu'elle va ébranler par des coups successifs ; indirecte, lorsqu'elle est mise en oeuvre contre des forces secondaires ou sur des théâtres périphériques."

    André BEAUFRE, toujours à propos des thèses de Basil LIDDELL HART, pense qu'il "demeure que l'idée centrale de cette conception (l'approche indirecte) est de renverser le rapport des forces opposées avant l'épreuve de la bataille par une manoeuvre et non par le combat. Au lieu d'un affrontement direct, on fait appel à un jeu plus subtil destiné à compenser l'infériorité où l'on se trouve."
  L'essentiel est que la stratégie indirecte est celle qui veut faire reposer la décision sur des moyens autres que la victoire militaire. Dans un monde dominé par la menace nucléaire "la stratégie indirecte apparait comme l'art de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion par les armes atomiques et d'y remporter des succès décisifs importants qui peuvent y être employés." ( Introduction à la stratégie).

   Pour restituer le sens de la stratégie indirecte, rien de mieux (mais on y reviendra plus longuement par l'étude de son livre clé "La stratégie", paru en 1960, réédité en France en 1995) : "La perfection de la stratégie consisterait à entraîner une décision sans combat sérieux. L'histoire (...) fournit des exemples dans lesquels la stratégie, bénéficiant de conditions favorables, a en pratique abouti à de tels résultats.(...). Ce sont là des cas où la destruction des forces armées était obtenue à moindres frais par le désarmement que supposait leur reddition, mais une telle "destruction" peut ne pas être essentielle pour parvenir à une décision et à la réalisation du but de guerre. Dans le cas d'un Etat recherchant non pas la conquête mais le maintien de sa sécurité, le but est atteint si la menace est écartée, dès lors que l'ennemi est conduit à renoncer à son objectif". Le but véritable d'un stratège défendant un territoire n'est pas de rechercher la bataille décisive, mais la situation stratégique si avantageuse que "si elle ne produit pas elle-même la décision, sa poursuite par la bataille permettra à coup sûr d'y parvenir."
 L'usage de la stratégie indirecte est "idéal" dans le cas d'une résistance à une invasion. Le stratège recherche alors tous les moyens pour parvenir à décourager l'adversaire dans la poursuite d'un objectif d'occupation ou d'exploitation de ressources.
 
 
     Stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure.
 
         Les stratégies d'usure et d'anéantissement ne recoupent pas les stratégies directe et indirecte, comme l'écrivent certains auteurs qui ne pensent qu'à la stratégie militaire. Une autre correspondance plus juste est établie avec les guerres illimitées et limitées, mais la distinction entre ces deux types de guerres n'est guère comprise (par la plupart des états-majors militaires et les théoriciens militaires) jusqu'à ce que l'historien Hans DELBRÜCK, dans les années 1880, la reprenne, à partir d'un texte inédit de CLAUSEWITZ, qu'il publie en 1878 et d'une réévaluation de la stratégie de FRÉDÉRIC II. 
L'historien allemand réfute alors l'idée, alors commune, du grand roi précurseur de NAPOLEON et MOLTKE sur le chemin de la guerre totale : les conditions politiques et sociales du temps, ainsi que le rapport de forces avec l'Autriche, l'incitent à ne pas rechercher la bataille décisive. En développant cette analyse, DELBRÜCK dépasse le problème des fins de la guerre pour s'attacher à celui de sa conduite. Cela l'amène à poser la distinction entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure. La première est celle de NAPOLÉON, la deuxième aurait été celle de FRÉDÉRIC II, incapable de frapper le coup décisif du fait de la faiblesse de ses moyens et donc condamné à fatiguer son adversaire par une série de coups de détail. Contrairement à ce que suggèrent plus tard ses critiques, DELBRÜCK précise que la stratégie d'anéantissement n'a qu'un pôle, la bataille, tandis que la stratégie d'usure en a deux, la bataille et la manoeuvre, entre lesquels évoluent les décisions du général. Il établit une généalogie de ces deux formes fondamentales : la première a été pratiquée par ALEXANDRE, CÉSAR et NAPOLÉON ; la deuxième par PÉRICLÈS, BÉLISAIRE, WALLENSTEIN, GUSTAVE-ADOLPHE et FRÉDÉRIC LE GRAND.
    Cette présentation fait polémique et éditorialement parlant, cette "querelle des stratégies" s'est éteinte avec ses protagonistes.
Sur un plan historique, la question est réglée : DELBRÜCK a tort d'opposer trop catégoriquement la stratégie de FRÉDÉRIC II à celle de NAPOLÉON (et l'étude de leurs plans va plutôt dans ce sens) et d'établir une généalogie trop stricte de ces deux formes, en suggérant que les grands capitaines s'inscrivent dans l'une ou l'autre filiation. Comme le fait remarquer l'historien Otto HINZE dès 1920, la distinction n'est pas aussi tranchée et certains grands capitaines ont mis en oeuvre les deux formes selon les circonstances. Sur un plan théorique, en revanche, comme l'explique Hervé COUTEAU-BÉGARIE, la question posée par DELBRÜCK reste d'une grande importance : le problème se situe sur quatre plans au moins :
- Cette distinction recoupe t-elle celle entre deux guerres? 
- La stratégie d'usure peut être la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussit ;
- Cette distinction est-elle purement empirique (DELBRÜCK) ou se retrouve t-elle sur un plan conceptuel (CLAUSEWITZ)? Les stratégies alternatives sont, par principe, des stratégies d'usure, puisqu'elles reposent sur la volonté de refuser l'affrontement en ligne. Mais on pourrait concevoir une stratégie alternative visant à la destruction de l'ennemi, par exemple par une insurrection généralisée, mais les exemples historiques sont peu probants... 
- Cette distinction est-elle transposable au plan opératif? Le contre-amiral WIYLIE systématise deux modes opération, qu'il proposent d'appeler séquentiel et cumulatif.
Dans le premier, caractéristique de la stratégie d'anéantissement, une action doit aboutir à un résultat logique et chacune dépend de ce qui la précède : ce n'est que lorsque le premier objectif est atteint que l'on peut passer au suivant.
Dans le deuxième, caractéristique de la stratégie d'usure, le résultat est obtenu par une masse de petites actions indépendantes les unes des autres, comme dans la guerre au commerce maritime ou le bombardement stratégique. 

    Basil LIDDELL HART, extrait de La stratégie, dans Anthologie mondiale de la stratégie, compilation commentée par Gérard CHALIAND, dans la collection Bouquins, Robert Laffont, 1990 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littérature, collection Pluriel, 1998 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.

                                                                                           STRATEGUS
 
Complété le 5 mars 2017
 
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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 14:02
Stratégie classique et stratégie nucléaire

          Dans la guerre militaire classique, rappelle André BEAUFRE (Introduction à la stratégie), "il a toujours existé une importante composante économique et financière (...). Il y a toujours eu une composante diplomatique évidente (....). Il y a eu souvent une composante politique considérable de caractère idéologique (...)"
 "A chaque époque", poursuit-il, "la stratégie totale a été amenée à utiliser les moyens qui s'avéraient les plus efficaces. C'est pourquoi les forces armées n'ont joué un rôle prépondérant que lorsqu'elles avaient le pouvoir d'entraîner à elles seules la décision. Cette capacité de décision des forces armées a profondément varié au cours de l'histoire, en fonction des possibilités opérationnelles du moment qui résultaient de l'armement, de l'équipement et des méthodes de guerre et de ravitaillement de chacun des partis opposés.
Or cette variation a été fort rarement escomptée de façon juste. Au contraire, l'évolution a généralement surpris les deux adversaires qui ont dû, en tatonnant, rechercher les solutions nouvelles menant à la décision. Exceptionnellement, un chef militaire de génie - dont Napoléon demeure le modèle - a su s'assurer une supériorité temporaire par l'avance de sa pensée, donc de compréhension, qu'il avait à réaliser. Mais cette avance même a fini par enseigner les adaptations nécessaires à l'adversaire et le jeu est redevenu égal au bout d'un certain temps. Ainsi, l'un des éléments essentiels de la stratégie militaire classique a-t-il toujours été de comprendre plus vite que l'adversaire les transformations de la guerre et par conséquent d'être en mesure de prévoir l'influence des facteurs nouveaux. Ceux-ci ont tour à tour permis ou empêché la défense victorieuse des places fortes, la bataille décisive, ou les opérations foudroyantes. Par grandes phases successives, la guerre s'en est trouvée tantôt "courte et joyeuse", tantôt épuisante et prolongée, tantôt même incapable de résultats substantiels". (Introduction à la stratégie).
      La description de la bataille victorieuse, qui entraine la décision militaire met en pespective toujours le même schéma : deux murs humains diversement armés se font face, s'affrontent : les combattants constituent des rangs, se protègent les uns les autres, cherchent à déborder l'adversaire par les flancs, jouent entre la profondeur et l'étendue des lignes, visent constamment la rupture de la ligne adverse, et une fois la rupture effectuée, achèvent l'ennemi transformé en foule d'individus paniqués.
"La manoeuvre de débordement requiert une mobilité plus grande que celle de la ligne de bataille, c'est pourquoi les ailes ont été traditionnellement formées de cavalerie, plus récemment de troupes mécanisées et blindées. La manoeuvre de rupture réclame une puissance offensive supérieure qui a été réalisée par une bonne combinaison d'éléments de choc (cavalerie cuirassée, éléphants, chars) et de moyen de feux divers (flèches, pilum, pierriers, feux d'infanterie et d'artillerie) disposant d'une mobilité suffisante pour pouvoir rompre le front adverse rapidement."
Le schéma de la bataille est toujours compliqué par les feintes et l'usure. "Ramenée à l'essentiel, la stratégie de la bataille est donc simple. Ce qui lui rend toute sa complexité, c'est que les combattants sont des hommes et non des machines". Des hommes mus par la peur de la mort, et sa certitude plus ou moins grande. Tout repose sur la discipline des troupes, sur leur ardeur au combat. L'élément psychologique est prépondérant, la surprise est recherchée par les adversaires, celle qui va détruire la cohésion des rangs adverses. On se limite ici au champ de bataille terrestre car sur mer et dans les airs, d'autres facteurs entrent en jeu.

       L'acquisition de l'arme nucléaire bouleverse la conception stratégique, même si au début (mais la tendance est toujours présente aujourd'hui), on a voulu en faire une artillerie très lourde (c'était l'objet des manoeuvres américaines dans le désert dans les années 1950) de la même manière qu'aujourd'hui encore la majorité de physiciens n'a pas vraiment compris et intégré les conceptions relativistes de la matière.
      Pour se protéger du danger des explosions nucléaires sur le terrain ou partout sur son territoire, il n'existe selon André BEAUFRE que 4 possibilités :
- la destruction préventive des armes adverses ;
- l'interception des armes atomiques ;
- la protection physique (des biens et des personnes) contre les effets des explosions ;
- la menace de représailles.
     C'est jusque là la quatrième possibilité qui a été "mise en oeuvre" par les puissances nucléaires : la stratégie de dissuasion s'est déclinée depuis les années 1950 selon des modalités très variées, mais demeure toujours prépondérante.
Deux grands principes, la crédibilité de la menace de représailles massives (cela reste une défense nucléaire) et l'incertitude réciproque quant au seuil d'utilisation de ces armes, tendent à renforcer la prudence des Etats dans la "gestion des crises". On peut voir se réaliser un équilibre à tous les niveaux : "les forces de frappe en équilibre dissuadent d'un conflit nucléaire intégral, les forces classiques dissuadent d'un conflit limité, le risque toujours présent d'ascension dissuadant de donner à ce conflit limité un enjeu trop grave."
 La crise emblématique est bien celle dite des "missiles de Cuba", en 1962, entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, et on y reviendra. Du coup, "c'est pourquoi il est à penser que les conflits violents de l'âge atomique doivent normalement se cantonner à deux genres de guerre : dans les zones sensibles, à des actions limitées, peut-être très violentes, mais très courtes et visant à créer un fait accompli, suivi aussitôt de négociations ; dans les zones marginales, à des conflits prolongés d'usure mais relativement peu intenses et de caractère classique ou révolutionnaire". Tout autre genre de guerre évoluerait sans doute très vite vers l'ascension aux extrêmes.
    On peut suivre les évolutions de la course aux armements nucléaires - qui est une course à la crédibilité de leur usage - depuis 1945 : on constate alors le triomphe de la dissuasion (Lucien POIRIER) en même temps que le triomphe de la stratégie virtuelle entre les deux grandes puissances Etats-Unis et Union Soviétique. Cette course technologique de forces et de contre-forces (missiles sophistiqués avec leurres et multitêtes atomiques, missiles anti-missiles, bouclier anti-missiles...) a consommé - et consomme encore, on a tendance à oublier l'actuelle existence d'un arsenal important - une grande part des ressources des nations qui possèdent l'arme atomique. Instrument de puissance virtuelle, c'est un instrument d'influence directement politique et diplomatique, qui explique la prolifération nucléaire actuelle. Jusqu'à la constatation partagée (qui n'est pas effective pour le moment) de l'impuissance militaire de l'arme atomique.

      On notera ici simplement deux types d'évolution qui ne se situent pas sur le même niveau :
- La recherche à la réopérationnalité de l'arme atomique (n'oublions pas qu'elle a été opérationnelle deux fois en 1945 sur le Japon) sur le terrain par la miniaturisation de l'arme, par son intégration dans l'artillerie classique en variant ses effets de souffle, de feu et de radiations. Cette recherche avait abouti au temps du duopole américano-soviétique à des conceptions de bataille de l'avant, d'airland battle et de batailles nucléaires tactiques.
- De façon générale, la constatation que le rapport Destruction/Reconstitution est devenue inintéressant dans un monde où presque tout s'interpénètre, y compris les intérêts d'Etats, par la mondialisation.
  Pour être efficace, la stratégie doit "se rabattre sur un rapport s'instaurant entre les possibilités de destruction de la violence matérielle et les capacités de reconstitution des forces productives de la société considérée, que l'on nommera désormais le rapport destruction/reconstitution. Car ce rapport, lors même qu'il ne constitue pas la seule variable, réagit directement sur la solidité de la substance sociale, et sur la possibilité, pour les adversaires, de conserver, en dépit des dévastations partielles, des virtualités de progrès suffisantes. C'est donc sa considération qui, sauf erreur d'appréciation, réalise la médiation entre les deux volontés antagonistes dans leur acceptations ou leur refus de l'usage de la violence. Or ce rapport penche actuellement d'une façon terrible en faveur du premier terme : l'éventuel échange atomique, la subversion activant de perpétuels rééquilibrages socio-politiques sont capables de provoquer désorganisation voire régression de longue durée. D'où la stabilisation instaurée au niveau nucléaire du fait de la représentation psychologique du cataclysme atomique total, et l'élévation du seuil de déclenchement de la violence". (Jean-Paul CHARNAY)
 
   Car tout repose, stratégie classique ou stratégie nucléaire, sur le bénéfice possible de la guerre. Les capacités de destruction permettent la destruction de l'adversaire au delà et de très loin au sens clausewitzien, et justement trop au-delà. Il faut consacrer, même avec des activations limitées de l'arme nucléaire, des moyens considérables pour restaurer simplement les capacités socio-économiques non seulement dans le territoire de l'adversaire mais sur son propre territoire. Reste que dans l'esprit des stratégistes militaires, il faut toujours prévoir la percée technologique qui remet à sa place centrale la guerre dans sa validité politique. Dans la course de la l'épée et du bouclier, un avantage est toujours possible, même si l'on doit y consacrer des moyens humains et matériels de plus en plus considérables.

André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988. Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, Editions Champ Libre, 1973.

                                                     STRATEGUS
 
Relu le 18 octobre 2018
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 17:10
  Stratégies de guerre totale ou de conflit limité, stratégies d'anéantissement ou d'usure.

      Toujours dans le cadre de la guerre considérée comme continuation de la politique par d'autres moyens, les stratégistes ont voulu classifier les différents types de stratégies selon leurs buts ou leurs moyens.

        Formulées par JOMINI et CLAUSEWITZ, les définitions des stratégies de guerre totale font l'objet d'intenses polémiques car "dans la dialectique des volontés" ce qui est total ou limité pour l'un des adversaires ne l'est pas forcément par l'autre.
JOMINI : "Ils sont de deux espèces, l'un peut être appelé géographique ou territorial... l'autre, au contraire, consiste exclusivement dans la destruction ou la désorganisation des forces de l'ennemi, sans se préoccuper de points géographiques d'aucune sorte."
CLAUSEWITZ : "Ces deux genres de guerre sont les suivants : l'un a pour fin d'abattre l'adversaire, soit pour l'anéantir politiquement, soit pour le désarmer seulement en l'obligeant à accepter la paix à tout prix ; dans l'autre, il suffit de quelques conquêtes aux frontières du pays, soit qu'on veuille les conserver, soit qu'on veuille s'en servir comme monnaie d'échange au moment de la paix."
     Hervé COUTEAU-BEGARIE pense que l'approche la plus pertinente est celle de Raymond ARON : "...les guerres limitées se gagnent ou se perdent à l'intérieur de cadres (théâtre des opérations, nature des armes, volume des ressources, ressources ou patience des peuples) que les stratèges ne peuvent élargir à volonté... Le stratège ne doit pas nourrir l'illusion qu'il peut gravir à volonté les barreaux de l'échelle de la violence et que la supériorité, à un barreau plus élevé, garantit sa victoire au niveau où se déroule en fait un conflit déterminé".

       En fait, pour la plupart des auteurs contemporains, la préférence va à la distinction de deux types de stratégie, suivant les moyens plutôt que les fins : stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure, selon la conception proposée par l'historien Hans DELBRUCK (1848-1929).
   L'importance prise par la stratégie des moyens durant le XXème siècle provient de l'accélération du progrès technique et singulièrement de l'apparition de l'arme atomique. Les choix de stratégie des moyens doivent d'abord permettre au décideur politique de disposer d'une vaste gamme d'options dès qu'il croit nécessaire d'avoir recours à la force. Mais toute guerre, aussi soigneusement préparée que possible (souvent, on prépare la guerre d'avant...) constitue une surprise (qui est recherchée par chacun des adversaires potentiels), donc toute préparation suivant l'une ou l'autre stratégie reste aléatoire. 
Malgré cela, sous la poussée du mode de production industriel, la stratégie des moyens pousse à élaborer les plans de guerre les plus précis possibles, dans la perspective d'anéantir le plus rapidement possible les forces de l'adversaire, soit à détruire ses ressources, soit à s'en emparer.
  A l'inverse, une stratégie d'usure cherche à fatiguer l'adversaire et à la démoraliser par toute une série d'actions, dont aucune n'est décisive. "La stratégie d'usure est celle qui est choisie par le belligérant incapable d'obtenir des résultats décisifs. C'est a priori, la stratégie du plus faible. Elle peut être aussi la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussi..." (Dictionnaire de stratégie, Hervé COUTEAU-BEGARIE)

     La distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui qu'à l'époque de CLAUSEWITZ et JOMINI à cause de la perspective de destruction massive nucléaire, selon les stratégistes américains dominants qui entendent la dépasser par celle d'attrition et de manoeuvre. Mais cette conception mène, toujours selon Hervé COUTEAU-BEGARIE, à une impasse.
"Comment soutenir qu'un échange nucléaire (entendez les lancements et les explosions qui vont avec, bien entendu) successifs ou simultanés des missiles atomiques de deux adversaires... relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à extermination, alors que CLAUSEWITZ souligne bien que l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soit les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large choix d'options." (Traité de stratégie).

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002. Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

                                                                                                                STRATEGUS
 
Relu le 18 octobre 2018
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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 13:00
     Parue en 1989 en France, cette grande étude sur la naissance et le déclin des grandes puissances de 1500 à nos jours a relancé le grand débat - d'ailleurs toujours actuel - sur le déclin américain dans un monde multipolaire où sont en train d'émerger de nouvelles grandes puissances telles que la Chine, le Japon ou l'Inde. Écrit par un professeur d'université de Yale, aux Etats-Unis, historien de grande ampleur, le vrai propos de ce livre est l'interaction entre l'économie et la stratégie.
Cet ouvrage eut un grand retentissement également car il intervenait au moment du déclin  de l'empire soviétique.
     
      Dans son Introduction, Paul KENNEDY résume lui-même sa thèse : "La puissance relative des grandes nations à l'échelle internationale ne reste jamais constante : elle varie surtout avec les taux de croissance de chaque société et dépend de l'avantage relatif que confèrent les avancées technologiques et structurelles." L'augmentation de la capacité de production d'une nation lui permet de supporter des charges liées en temps de paix à une politique d'armement intensif, et en temps de guerre, à l'entretien d'armées importantes. Si une part excessive des ressources est détournée de la création de richesses pour servir à des fins militaires, on risque à long terme d'affaiblir la puissance nationale. Paul KENNEDY suit donc l'histoire des grands empires portugais, espagnol, habsbourgeois, britannique, russe, allemand, d'un bout à l'autre de leur naissance, de leur développement et de leur déclin, remplacés tour à tour par d'autres empires rivaux ou naissants.
    Cinq cent ans de puissances montantes et déclinantes sont analysées selon leurs évolutions économiques pour, en se projetant dans le XXIème siècle, prévoir quelques possibilités -l'auteur refuse tout lien mécanique et pense surtout sur le long terme - de fin de l'empire américain. Paul KENNEDY met en avant le hiatus persistant depuis les années 1970, surtout entre les équilibres productifs et les équilibres militaires. Les grands ensembles, dans un monde plus multipolaire que jamais, Chine, Japon, Europe, Russie, Etats-Unis, évoluent constamment et sont confrontés selon l'auteur "à l'éternelle question de la relation entre les moyens et les fins".
 
    Mine d'informations (les notes à elles seules occupent plus de cent pages de l'édition française) où tout étudiant et professeur est invité à piocher pour ses propres études sur d'autres aspects qu'il laisse volontairement de côté (relations systémiques entre guerres et cycles économiques par exemple), ce livre permet de réfléchir aux évolutions d'ensemble des puissances. Les liens très nets à long terme qu'il met à jour entre l'économie et l'expansion militaire des empires posent la question d'une différence de fond entre l'empire américain et les empires historiques, différence que l'ensemble des stratégistes américains de tout bord met en avant pour clamer la pérennité de la puissance américaine.
       Faire les guerres pour un Empire semble devoir accroitre ses ressources, mais être obligé de les faire indéfiniment ou de maintenir des occupations militaires semblent au contraire l'affaiblir. Paul KENNEDY ne s'aventure pas, volontairement d'ailleurs, dans l'analyse de fond pourtant cruciale des relations entre la nature sociale et politique des Empires et l'évolution de leur puissance. 
   
    L'éditeur présente ce livre de manière succincte : "Fruit de six années de recherches, cet ouvrage a fait l'effet d'une bombe lors de sa parution. Best-seller instantané aux Etats-Unis puis au Japon, décortiqué dans les chancelleries du monde entier, le livre de Paul Kennedy prend, en cette fin de siècle, des allures de prophétie : et si l'Amérique, cette puissance incontestée, se trouvait aujourd'hui à la veille de sa chute?"
   
    Pour bien comprendre cet impact, il faut situer ce livre, comme le fait Justin VAISSE, dix après sa parution, dans le contexte d'un débat intérieur américain. "La notion de déclin américain, devenue incontournable à la fin des années 1980, était une notion piégée. Elle a donné lieu à une litanie de faux-semblants : on la croyait outil de relations internationales, elle était largement à usage interne. On la pensait fondée sur de solides arguments historiques, elle ne faisait que projeter dans le futur les conjectures du présent. On voudrait lui faire exprimer l'inéluctable, elle marquait un phénomène cyclique. En dépit de son succès dans les cercles politiques et intellectuels américains, elle a été démentie de façon éclatante par la rayonnement retrouvé des Etats-Unis en cette fin de siècle".
Même si nous sommes loin de partager cet optimisme, loin aussi de penser comme l'auteur qu'il s'agissait alors que d'une faiblesse passagère, un "rideau de fumée des mutations vers l'ère postindustrielle", il relate avec a-propos le phénomène éditorial, de ce qui, partant d'analyses solides, devient au fur et à mesure d'une inflation d'ouvrages sur ce thème, le fait plonger dans la médiocrité répétitive. Par ailleurs, il ne faiut pas oublier que "dans tout débat, particulièrement aux Etats-Unis où la littérature universitaire est extrêmement abondante, il convient de prendre des positions tranchées, caricaturales au besoin, pour se faire entendre, et de pousser ses arguments aussi loin que possible.
C'est ce que fait E Luttwak avec le thème de la "tiers-mondisation des Etats-Unis". Dans un autre registre, Hutington lui-même (dans The US - Decline or Renewal?, dans Foreign Affairs, hiver 1988-1989) mêle dans ses citations de Paul Kennedy trois sources très différentes sans en faire le partage explicite : le livre publié en 1987, un article de 1988 et un texte écrit la même année à l'attention de la commission des affaires étrangères de la défense nationale du Sénat, dans lequel Kennedy estime que le déclin relatif des Etats-Unis a été plus rapide que ce qu'il aurait dû être dans les dernières années - une idée plus audacieuse, qu'on ne trouve pas dans Naissance et déclin des grandes puissances.
Plus généralement, on s'aperçoit que la riche production américaine dans le domaine des relations internationales est ponctuée par ces essais qui réinventent le monde en l'expliquant à partir d'une thèse centrale et unique (le déclin, la fin de l'histoire, le choc des civilisations, etc.), et que le débat universitaire et intellectuel ne semble s'épanouir que lorsqu'il a de telles positions radicales à se mettre sous la dent. Nul doute qu'il existe, à cet égard, une différence avec les pratiques européennes." La résurgence périodique du déclinisme répond, toujours selon Justin VAISSE, "tout autant qu'aux circonstances historiques, à une sorte de psychologie collective des Américains, une forme de cyclothymie qui accompagne souvent les idéaux élevés. Cette oscillation entre la confiance, l'assurance, et le doute, voire l'auto-dépréciation, s'observe de manière frappante dans la filmographie (...)". (www.vaisse.net)
 

 

 

   
    Paul KENNEDY (né en 1945), historien britannique spécialisé dans les relations internationales et la géostratégie, enseignant l'histoire britannique à l'Université Yale et la géostratégie à l'International Security Studies, a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire de la Royal Navy, la compétition entre les Grandes puissances, la guerre du Pacifique, donc : Stratégie et diplomatie, 1870-1945 (Economica, 1988) ; Préparer le XXIe siècle (Odile Jacob, 1994) ; From War to Peace : Altered Strategic Landscapes in the Twentieth Century (2000) ; The Parliament of Man : The Past, Present and Future of the United Nations (2006)...

Paul KENNEDY, Naissance et déclin des grandes puissances, Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Editions Payot, 1989, 730 pages. Traduction par Marie-Aude COCHEZ et Jean-Louis LEBRAVE, de "The rise and Fall of the Great Powers, Unwin Hyman, london, 1988. Présentation de Pierre LELLOUCHE, mars 1989.
 
Complété le 26 septembre 2012
Relu le 18 octobre 2018
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 14:38
     Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BEGARIE, la fusion entre le théoricien et le praticien en matière de stratégie est rare. Thierry de MONTBRIAL en cite quelques-uns, caractérisés par des actions de premier plan et des écrits durables : Raimondo MONTECUCCIOLI (1609-1680), VAUBAN (1633-1707), Maurice de SAXE (1696-1750), FREDERIC II de Prusse (1712-1786), Charles de GAULLE (1890-1970), Mao ZEDONG (1893-1976)...
   
      Le stratège, depuis les Grecs Anciens, suivant son étymologie même, conduit ses troupes ; le stratégiste dresse des plans de guerre, analyse et synthétise des batailles passées afin d'en tirer des leçons pour des campagnes futures. Le stratégiste (celui qui pense) doit penser globalement alors que le stratège doit agir localement, avec son plan d'ensemble. Les bons stratèges sont rares dans l'histoire, mais comme l'histoire militaire est longue, il en existe bien plusieurs centaines. Les bons stratégistes sont rares aussi, mais comme ils n'ont pas besoin de faire leurs preuves, ils sont beaucoup plus nombreux. Ne les confondons pas toutefois avec des écrivains sur la stratégie militaire qui peuvent être très bons. Du temps de la guerre froide, d'importantes cohortes de stratégistes peuplaient des buildings entiers à Moscou et à Washington, surtout lorsqu'ils s'agissaient d'élaborer des jeux de guerre nucléaire...
  
      Jusqu'au milieu du XXème siècle, la plupart des stratégistes furent des militaires ou des diplomates. Aujourd'hui, les meilleurs stratèges en matière sociale ou économique sont ceux que l'on connaît le moins, car en matière financière par exemple, il vaut mieux ne pas être connu pour être efficace. Inversement, énormément de journalier se disent stratégistes, et même stratèges et il y a encore plus de journalistes pour les qualifier de cette manière. Aussi est-il difficile  de citer des noms sans succomber à une attaque stratégique foudroyante qualifiant de fayotage tout essai dans l'exercice... Plus sérieusement, le recours de plus en plus fréquent à des modèles de bataille (qu'elle soit militaire, politique, diplomatique ou économique) gérés sur ordinateur, font des stratégistes plutôt des équipes de personnes plus ou moins nombreuses peuplant les instituts et les think tank du monde entier que des individus pouvant éprouver dans le réel des talents de stratèges.
 
      Le stratège participe, seul ou avec d'autres, à l'élaboration ou à l'application de plans stratégiques et tactiques. Le terme est peu précis, aussi bien dans le langage courant que militaire. Néanmoins, écrivent Arnand BLIN et Gérard CHALIAND (Dictionnaire de stratégie, 2016), on peut faire la distinction entre le stratège-praticien et le stratège-théoricien (ou stratégiste, et nous le faisons systématiquement dans ce blog. Le stratège praticien participe à l'action collective de la guerre et prend des décisions, suivant les informations disponibles, information à la fois "vivantes", incomplètes ou surabondantes (souvent surabondantes, vu les efforts de désinformation des adversaires), dont les conséquences peuvent être importantes. Le stratégiste, n'étant pas acteur mais observateur, est dégagé de toutes responsabilités (autres qu'éditoriales...). Son but est la connaissance et non l'agir. Ses analyses sont faites a posteriori. Cependant, la distinction entre stratège et stratégiste n'est pas toujours aussi nette : les théories élaborées par le stratégiste peuvent influer sur des actions ultérieures du stratège.
    Dans le contexte de la stratégie nucléaire, la responsabilité du du stratégiste civil (ou militaire, d'ailleurs...), intervenant directement ou indirectement dans les choix stratégiques de son gouvernement, est grande, et ses activités professionnelles font de lui un acteur à part entière - et il le revendique souvent, seul ou en collaboration avec d'autres, dans des think tanks, qui influe sur les grandes décisions stratégiques et dont le rôle n'est plus seulement celui d'un observateur. Ainsi le stratégiste peut-il devenir stratège.
     Traditionnellement, c'est plutôt au stratégie-praticien de se transformer en théoricien, profitant, entre autres, de son expérience personnelle de la guerre pour formuler ou illustrer ses théories. Cependant, on remarque que les "grands capitaines" de l'Histoire ont rarement eu le désir ou le loisir de tirer des leçons théoriques de leurs exploits sur le terrain. Nos deux auteurs citent tout de même CÉSAR, MAURICE, MONTECUCCOLI, MAURICE DE SAXE, FRÉDÉRIC II, MAO ZEDONG, comme stratèges devenus théoriciens. Des stratèges-praticiens géniaux que furent ALEXANDRE, GUSTAVE-ADOLPHE et NAPOLÉON durent laisser à d'autres le soin de systématiser les principes qui guidaient leurs actions. Dans la plupart des cas, les grands théoriciens, comme LLOYD, CLAUSEWITZ ou JOMINI, ont participé activement à des campagnes militaires, mais sans jamais atteindre les plus hautes fonctions du commandement. D'autres, comme FOLARD, ARDANT DU PICQ ou LIDELL HART n'ont atteint qu'un rang modeste dans la hiérarchie militaire. Si l'expérience de la guerre est de manière générale nécessaire au théoricien qui tente de systématiser ses principes, il existe dans l'Histoire bien des personnages, parmi les stratégistes les plus influents, tels FLAVIUS VÉGÈCE et MACHIAVEL qui ne portèrent jamais l'uniforme. D'autres ne le firent qu'incidemment comme FRIEDRICH ENGELS.
         Depuis 1945, les stratèges-théoriciens sont issus tout autant des universités que des écoles de guerre. Bernard BRODIE, spécialiste américain de stratégie maritime, avant de devenir le premier théoricien de la stratégie atomique, ouvre la voie aux universitaires qui choisissent de s'orienter vers les études stratégiques. Ces nouveaux spécialiste proviennent généralement d'autres disciplines académiques : sciences politiques et économiques, science exactes. Ils sont fréquemment invités à participer aux décisions gouvernementales concernant les politiques de défense.


                                                                                                       STRATEGUS
 
 
Complété le 13 avril 2018
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 12:29
  
   Stratégie conventionnelle - guerres régulières et Stratégie alternative - guerres irrégulières...

            Une fois les nationalismes confortés, une fois ensuite les dynasties aux grands espaces terrestres et maritimes délégitimées, une fois enfin les États confirmés aux frontières raffermies, le concept de guerre régulière avec la légitimité de la défense de la souveraineté, s'installe durablement et perdure encore de nos jours.
    Tout un corpus juridique conforte l'Etat dans son rôle de monopolisateur de la violence, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières.
  "Il appartient à tout État libre et souverain de juger en sa conscience de ce que ses devoirs exigent de lui, de ce qu'il peut ou ne peut pas faire avec justice. Si les autres entreprennent de le juger, ils donnent atteinte à sa liberté et le blessent dans ses droits les plus précieux". (1758, Emeric de VATTEL, juriste helvétique).
   Comme l'écrit bien Hervé COUTEAU-BEGARIE dans son "Traité de Stratégie", "L'histoire militaire s'est surtout intéressé à la guerre réglée qui constitue, en quelque sorte, l'étage noble de la violence dans l'histoire. Cet encadrement de la guerre par des règles politiques, éthiques ou juridiques s'est révélé relativement efficace, puisque la guerre réglée occasionne moins de destructions et moins de pertes humaines que la violence anarchique, au moins jusqu'à l'avènement de la guerre totale : encore durant la Première Guerre Mondiale, les pertes ont été essentiellement militaires ; lors de la Seconde, majoritairement civiles."
   Une sorte de cadre théorique s'est mis en place dans les esprits, celui d'une stratégie militaire avec ses règles bien précises, autour de batailles décisives, de Carl Von CLAUSEWITZ à FOCH, autour de principes comme celui de l'économie des forces et de la liberté d'action.

      Mais jamais dans l'Histoire, même après l'avènement des Etats nationaux, les batailles entres armées régulières n'ont été l'unique horizon de la guerre. Dénigrées, dévalorisées, d'autres manières de se battre ont influencé le cours des conflits armés. Les guerres dites irrégulières ont coexistées avec des fronts bien délimités.
Beaucoup de juristes et de stratégistes mettent en valeur les guerres contrôlées par les Etats ; un droit international est censé imposer des limites à leurs effets destructeurs, notamment à l'égard des populations civiles. Sans entrer bien entendu dans une discussion sur la réalité de ces règles et la valeur des massacres légaux et bien organisés, ils opposent cette forme de  guerre à la guerre irrégulière.
   "(Elle) ne connaît aucune règle, car l'un au moins des protagonistes n'est pas reconnu en tant qu'ennemi. Soit parce qu'il n'est pas militaires (cas des partisans, des maquisards), soit parce qu'il n'appartient à aucune unité politique légitime (cas des insurgés et révoltés de toutes les époques, des grands compagnies médiévales, des pirates sur mer...). La guerre irrégulière ne connaît aucune limite, puisqu'il est loisible de frapper l'ennemi par tous les moyens, sans être tenu par une quelconque éthique guerrière ou par des normes juridiques."
   Constantes dans l'histoire, ces guerres irrégulières, appelées petites guerres, guérilla, sont également pratiquées sur les arrières de l'ennemi, contre ses voies de communication et de ravitaillement, souvent en appui aux armées régulières, parfois avec des troupes de brigands, parfois avec des unités spécialisées.
     S'opposant au modèle occidental de la guerre, une stratégie alternative ne recherche pas la bataille décisive d'anéantissement, mais plutôt l'usure et la lassitude de l'ennemi. Il s'agit d'atteindre un but politique, même si une certaine désorganisation peut régner dans les forces combattantes (Il faudrait écrire sur le désordre réel des batailles dites régulières et réinterprétées avec de jolis schémas après coup...mais c'est un autre débat.). C'est d'ailleurs une certaine indiscipline des armées qui empêchent des coordinations efficaces, lesquelles empêchent à leur tour de transformer de multiples succès tactiques en victoire stratégique.
 "L'une des caractéristiques les plus constantes des troupes irrégulières est leur indiscipline, leur refus de se soumettre à une autorité centralisée. De sorte que, souvent supérieurs sur un plan tactique grâce à leur connaissance du terrain, à leur intrépidité et à leur fanatisme, les partisans sont généralement incapables d'exploiter leurs succès sur un plan stratégique, par incapacité à concevoir un plan d'ensemble. Les Vendéens et les Chouans (sous la Révolution Française), comme les Afghans (pendant l'occupation soviétique de l'Afghanistan) en ont fait la démonstration. très souvent, les milices ou les tribus refusaient de poursuivre adversaire dès que celui-ci avait quitté leur territoire.
Ce n'est qu'au XXème siècle que la guerre irrégulière a pris une tournure systématique et centralisée lorsqu'elle est devenue la guerre révolutionnaire, c'est-à-dire lorsque des révoltés ont cédé la place à des militants animés par une idéologie consciente et encadrés par un appareil structuré, capable de leur assigner des buts à long terme et d'exiger d'eux un engagement total."

        Les insurrections anti-coloniales du XXème siècle donnent à la stratégie alternative une très grande importance. Gérard CHALIAND tente d'établir une typologie de ces mouvements armés, souvent englobés dans un terme vague de guérilla :
- guerres populaires pouvant déboucher sur un victoire militaire ;
- luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation  ville/campagne ;
- guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, parfois en banditisme ;
- actions de commandos, lancées d'une frontière voisine ;
- luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire, même si ponctuellement elles occasionnent des pertes humaines et de grandes destructions.
  On peut ramener à deux points fondamentaux les leçons en matière de guerre révolutionnaire, capable de réussir :
     - les conditions de l'insurrection doivent être aussi larges que possibles, impliquer de larges couches de populations, dans une situation favorable de dominance et d'occupation militaire étrangère ;
         - l'existence d'une infrastructure politique clandestine au sein de la population, relayée par des cadres moyens.

     En fin de compte, qu'il s'agisse d'une stratégie conventionnelle ou d'une stratégie alternative, c'est toujours le but politique qui importe et c'est la composition sociale même des troupes combattantes qui détermine les événements. Suivant ce but politique, qu'il s'agisse d'un État ou d'un groupe révolutionnaire, se détermine le type de stratégie utilisée.
Un État a toujours intérêt à la guerre réglée, avec des troupes disciplinées, car il vise son intégrité territoriale, politique, idéologique. Qu'il laisse s'installer des manières de combattre qu'il ne contrôle plus vraiment, au maximum il peut être débordé par des mouvements militaires dont la composition sociale déterminera son destin futur, au pire il peut être carrément détruit en faveur d'une nouvelle entité politique. C'est pourquoi, dans la réflexion en matière de sociologie de défense, ce n'est pas seulement l'aspect de victoire technique qui importe, mais aussi les manières de parvenir à cette victoire.
Dans la phraséologie militaire, il y a un début, un déroulement et une fin des opérations ; dans la réalité sociale, tout a une conséquence.

       Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.  Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, Gallimard, 2008. Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 2, De la guerre de Crimée à la Blitzkrieg hitlérienne, Marabout Université, 1967.

                                                                                                       STRATEGUS
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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 14:01
 
   JOMINI et CLAUSEWITZ, les références toujours présentes.

       Avec Antoine-Henri JOMINI (1779-1869) et Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831), nous entrons dans la pensée de deux références (qui s'ignorent l'une l'autre) en matière de stratégie. Le premier, Suisse, et le deuxième, Allemand, ont laissé et suscité une abondante littérature. Même si l'un est plus connu que l'autre, ils contribuent toujours tous deux à façonner la pensée militaire d'aujourd'hui.
 
JOMINI.
      Antoine-Henri JOMINI combine l'héritage des auteurs du XVIIIème siècle et les enseignements du modèle napoléonien. Avec lui se reconstruirait véritablement la science stratégique contemporaine, même s'il fut vite oublié un certain temps (COUTEAU-BEGARIE). Son oeuvre historique dépasse de loin son oeuvre théorique, mais, ce qui nous intéresse ici est plutôt le contenu - très discuté - de son "Tableau analytique des principales combinaisons de guerre" (1830) et son "Précis de l'art de la guerre" (1837-1838). Adepte des classifications des ordres de bataille, des ordres de retraite et des moyens pour juger les opérations de l'ennemi, il est généralement considéré comme un taxinomiste de la stratégie.
     Nombre de ses écrits partent des prouesses militaires de Napoléon pour parvenir à un binôme politique-stratégie que ce dernier a ignoré selon lui : "L'opinion dans laquelle il (Napoléon) était que son génie lui assurait des moyens incalculables de supériorité" va (...) pour JOMINI, contre la "nature" de la guerre, et plus généralement, de la politique. L'outrecuidance sous-estime dangereusement le poids des choses. Elle méconnaît les facteurs d'incertitudes qui devraient induire la prudence militaire et, surtout, la modération politique. Observons que, pour mesurer la démesure à quelque étalon d'adéquation entre l'efficacité dans la guerre et la raison politique, JOMINI recourt à l'histoire (...)." (Lucien POIRIER)
 "L'histoire ne cesse donc de proposer des leçons, positives et négatives, sur la difficile application du principe de subordination de la guerre à la politique. (...) une des situations historiques rarissimes permettant d'observer au plus près les mécanismes du centralisme dictatorial et le fonctionnement d'un esprit unifiant politique et stratégie ; les intégrant même au point de confondre l'ordre des fins et celui des moyens dans le développement d'une action abandonnée à sa pente. Bilan de l'histoire et expérience vécue, les observations de l'une vérifiant les inférences de l'autre, permettent à JOMINI de détecter, dans la construction impériale, les vices de forme et les erreurs de calcul portant sur la résistance du matériau premier de l'architecture politique : l'esprit des peuples, puisque l'épreuve de force est épreuve des volontés nationales."
Lucien POIRIER regrette que "la clairvoyance de JOMINI et son instinct très sûr du rapport d'adéquation entre fin politique ne l'aient pas conduit à une analyse fine sur ce problème capital."
   Dans son "Précis de l'art de la guerre", JOMINI précise les composantes de la guerre, la politique de la guerre, la stratégie, la grande tactique, la logistique, l'art de l'ingénieur et la tactique de détail. Il entend par politique de la guerre, différentes combinaisons qui appartiennent plus ou moins à la politique diplomatique et par lesquelles un homme d'Etat doit juger de l'intérêt d'une guerre, et déterminer les diverses opérations qu'elle nécessitera pour atteindre son but de guerre. Il inclut dans la politique militaire toutes les combinaisons d'un projet de guerre, autre que celles de la politique diplomatique et de la stratégie comme les passions des peuples, les institutions militaires, les ressources et les finances, la caractère du chef de l'Etat, celui des chefs militaires...
La stratégie est l'art de bien diriger les masses sur le théâtre de la guerre, soit pour l'invasion d'un pays, soit pour la défense du sien. La grande tactique est l'art de bien combiner et bien conduire les batailles. la logistique désigne l'art pratique de mouvoir les armées et la tactique de détail la manière de disposer les troupes pour les conduire au combat. D'une façon générale, le "Précis de l'art de la guerre" noie les enseignements de la guerre napoléonienne dans un ensemble de considérations qui peuvent faire croIre à une volonté de retour à une stratégie plus prudente, où l'objectif est l'occupation de territoires plutôt que la destruction de l'armée ennemie. La stratégie est abordée avec un ensemble d'idées et de démarches conçues en termes d'espace. (Bruno COLSON).
   Pour Emile WANTY, "JOMINI est le premier en date des dogmatiques militaires. Il faut faire un tri soigneux dans ses exposés, tout en lui reconnaissant le mérite d'avoir précisé avec clarté ce que sont : les points stratégiques, les lignes stratégiques, les objectifs, les zones d'opérations, les pivots d'opérations, les lignes d'opérations, etc. S'il affirme les avantages de l'offensive stratégique, il se montre moins positif pour l'offensive tactique : il cherche à associer les facteurs positifs des deux attitudes possibles dans la défense active, basée tout d'abord sur le retardement, puis sur les retours offensifs ; il lui donne son nom : Défensive-Offensive.
Il a découvert dans FREDERIC II, dans le BONAPARTE d'Italie, et aussi chez le général LLOYD, le "secret" de la victoire. Il consiste dans la manoeuvre très simple portant le gros des forces sur une seule aile de l'armée ennemie. "En appliquant par la stratégie à tout l'échiquier d'une guerre ce même principe que FREDERIC avait appliqué aux batailles" on aurait la clef de toute la science de la guerre." Rabrouant ses contemporains partisans d'une guerre géométrique, il s'appuie sur les manoeuvres napoléoniennes, qui appartiennent bien plus au domaine de l'imagination créatrice que d'une science exacte, car l'Empereur s'appuyait sur sa connaissance non seulement minutieuse du terrain de bataille mais également sur sa sensibilité à l'état moral de ses troupes.
 
CLAUSEWITZ.
      Carl Von CLAUSEWITZ, le plus connu de tous les penseurs militaires, est pourtant peu lu. Son oeuvre majeure, "De la guerre" (1832-1834) est rédigée pendant des années, et publiée après sa mort. Ses écrits influencent tardivement les élites plus pour des raisons nationalistes que militaires à partir des années 1870.
Il fut le premier à exprimer la subordination totale de l'action militaire à la politique. Carl Von CLAUSEWITZ est plutôt un philosophe de l'art de la guerre, mais c'est précisément cela qui confère une valeur générale et permanente à tout ce qui ressort de la logique pure (Emile WANTY).
  Au coeur de la pensée tactique de CLAUSEWITZ est la bataille comme but et non comme moyen. Il veut la bataille, comme le voulait NAPOLEON. "Car le but de la guerre et le seul moyen de la résoudre rapidement, c'est la destruction directe des forces armées de l'ennemi. Et il faut réagir contre la tendance subtile qui cherche à associer la recherche d'une destruction restreinte, partielle et celle de l'épuisement indirect par des combinaisons stratégiques. Il estime que toute action combinée risque d'être troublée par une réaction de l'adversaire s'il manoeuvre. Il faut en somme marcher rapidement à sa rencontre, le saisir au plus tôt, lui enlever sa liberté de manoeuvre, lui livrer une première bataille qui devrait être décisive. Car seuls de grands résultats tactiques peuvent conduire à de grands résultats stratégiques. La retraite, provoquée ou ordonnée, rompt l'équilibre moral et accentue brusquement la dépression chez le vaincu qui, à un rythme accéléré, continue à perdre ordre et unité. La poursuite, une poursuite immédiate et inlassable, fera tomber son moral à la verticale et pourra même conduire à sa destruction."
Il n'en néglige pas pour autant les aspects tactiques et les positionnements sur le terrain, il s'y appuie : la plus forte des deux formes de la guerre est la défensive, parce qu'elle exige une dépense de forces moindre, et qu'elle s'appuie sur le terrain, son terrain, qu'il connait mieux que son adversaire. Bien comprise et bien conduite, elle use l'assaillant, modifie le rapport de forces initial et permet le passage à l'offensive, qui a la supériorité du but. Il faut différer le plus longtemps possible le passage de l'attitude défensive à l'offensive pour prolonger la période d'usure de l'adversaire... (WANTY)
   Dans son effort de conceptualisation, CLAUSEWITZ compare la guerre à un duel, acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté.
Le moyen par excellence d'atteindre cet objectif est le désarmement de l'ennemi, et la dialectique de la lutte entraîne irrésistiblement l'ascension aux extrêmes. Constamment dans "De la guerre", le penseur va de sa conceptualisation aux expériences historiques et montre que dans la réalité, toute la difficulté est de parvenir à cette ascension aux extrêmes qui se termine par la défaite totale de l'ennemi, par la destruction totale de ses forces, et c'est ce qu'il appelle les résistances du terrain, liés à beaucoup de facteurs qu'il énumère dans le détail. Pour CLAUSEWITZ, la nature concrète de la guerre est qu'elle est la poursuite de la politique par d'autres moyens. Politique doit s'entendre en son double sens : d'une part l'ensemble objectif des institutions, des formes sociales et économiques qui donnent leur style général aux conflits ; d'autre part l'ensemble subjectif des intentions que poursuivent les gouvernements en livrant bataille.
"La guerre n'est pas seulement un véritable caméléon qui modifie quelque peu sa nature dans chaque cas concret, mais elle est aussi, comme phénomène d'ensemble et par rapport aux tendances qui y prédominent, une étonnante trinité où l'on retrouve d'abord la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle et aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur" (CLAUSEWITZ).
Enfin le stratégiste récuse toute prétention à construire une doctrine positive ; ce serait négliger les grandeurs morales dont la guerre est toute entière pénétrée, sa dimension psychologique, les facteurs moraux, autant chez soi que chez l'adversaire, qui en font "le brouillard de la guerre", un brouillard impénétrable, qui change à toutes les époques. (Christian MALIS)
        La complexité du texte "De la guerre" entraine évidemment beaucoup d'interprétations mais Raymond ARON en tire au moins deux enseignements capitaux.
 "Pourquoi la défense est-elle la forme la plus forte de la guerre? CLAUSEWITZ donne deux arguments, de caractère général, qui présentent à ses yeux un caractère d'évidence. Il est plus facile de conserver que de prendre. La deuxième raison résulte à la fois du raisonnement et de l'expérience. L'histoire ne montre-t-elle pas que le parti le plus faible choisit presque toujours la défensive? De plus, si l'attaque qui vise une fin positive, était en même temps la forme forte, pourquoi l'une des parties resterait-elle jamais sur la défensive? Si l'un se résigne à une fin négative, empêcher l'autre d'atteindre ses fins, c'est qu'il compte, en attendant l'adversaire et en le repoussant, atteindre peu à peu le moment où le rapport de forces se renversera."
 "La contribution essentielle de CLAUSEWITZ à la théorie de la guerre (...) consiste dans la subordination, poussée jusqu'à son terme logique, de l'instrument militaire à l'intention politique, donc à la prise de conscience (...) que toutes les théories antérieures à la sienne, théories qui se confondent d'ailleurs avec des doctrines, négligeaient l'essentiel, à savoir le polymorphisme des guerres en raison de leur insertion dans le contexte du commerce politique entre les Etats et les peuples."

    Emile WANTY, l'art de la guerre, Tome 1, Marabout Université, 1967 ; Lucien POIRIER, les voix de la stratégie, Fayard, collection Géopolitiques et stratégies, 1985 ; Raymond ARON, Penser la guerre Clausewitz, l'âge européen, Editins Gallimard, nrf, 1976 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002 ; Articles JOMINI et CLAUSEWITZ dans Dictionnaire de stratégie de Thierry DE MONTBRIAL et Jean KLEIN, PUF, 2000, respectivement par Bruno COLSON et Christian MALIS.
 
Relu le 18 mai 2018

                                                                                      STRATEGUS
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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 14:22

 

   L'art de la guerre de MACHIAVEL à CLAUSEWITZ
  
      Il est toujours artificiel de découper l'histoire et tous les manuels de stratégie n'échappent pas à cet arbitraire. Ainsi il existe autant de continuité entre le Bas Empire Romain et les Temps Féodaux qu'il existe de discontinuité entre ces mêmes époques.
L'ampleur des destructions causées par les guerres civiles des derniers siècles de l'Empire Romain est tout à fait comparable à celle subie par l'Europe durant la guerre de Cent ans, et c'est sans doute une explication de la lenteur des progrès littéraires par rapport à la stratégie. Mais en matière de stratégie justement, ce qui importe ici, ce n'est pas de faire un historique mais de centrer l'attention sur les relations successives entre politique et guerre, ce que certains appellent la grande stratégie.
Beaucoup tentent d'introduire dans l'histoire des ruptures qui n'en sont pas forcément. Discuter par exemple de la place de l'idéologie dans les guerres révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle, en en faisant une rupture, fait oublier les divergences idéologiques des guerres de religions antérieures ou même simplement entre Armagnac et Bourguignons. De même, à toute époque des ruptures dans le domaine de l'armement eurent lieu, et l'avènement de l'atome, même s'il introduit une dimension apocalyptique peut-être décisive frappa autant les esprits que l'avènement antérieur de la poudre.
Chaque changement historique dans le domaine de l'armement comme dans le domaine idéologique a induit un changement dans la stratégie, même si on ne lui donnait pas à toute époque ce nom.

     Les auteurs italiens et espagnols de la Renaissance traitent de "l'art de la guerre" et la langue classique utilise le mot "tactique", "science de ranger les soldats en bataille et de faire les évolutions militaires", Avec la "science de la fortification", la tactique "élémentaire" et la "grande tactique" constituent "l'art de la guerre".

     Avec MACHIAVEL (1469-1527), en pleines guerres d'Italie, on entre dans une réflexion laissée en friche - du moins dans la littérature militaire - depuis longtemps : la guerre, instrument de la politique. En faisant pénétrer l'esprit de l'art militaire antique dans la pensée moderne, MACHIAVEL relance la problématique de la stratégie générale.
       "La stratégie générale est définie à merveille par deux simple phrases : "Les fautes que l'on commet aux autres affaires (diplomatie) peuvent être quelquefois corrigées, mais celles que l'on fait à la guerre ne se peuvent amender que la punition ne suive la faute". "Une bataille qui est engagée vient à effacer toutes les autres fautes, mais si tu perds, tout ce que tu as fait auparavant se convertit en fumée".
La surprise est le facteur essentiel de la victoire. "Rien ne fait plus grand un capitaine que de pénétrer les dessins de l'ennemi". "Savoir connaitre l'occasion et la prendre quand elle se présente." "Les choses nouvelles et soudaines étonnent fort les armées". Ce souci de la surprise, on le voit par cette dernière phrase, se manifeste jusque dans le dispositif ; l'auteur a étudié ANNIBAL et SCIPION, il les a compris. "N'oppose par force à force", dit-il encore, "mais faiblesse à force". il faut "soutenir seulement l'ennemi sans faire aucun effort, ni l'assaillir autrement. La partie faible se retire comme vaincue. L'autre réagit si l'ennemi se laisse prendre au piège". Il a là, en peu de mots, une théorie, audacieuse pour son époque, de la "fixation" et de la bataille défensive-offensive, où l'emploi intelligent du terrain joue un rôle très important. MACHIAVEL n'ignore pas ce facteur ; il l'étudie en fonction des effectifs, de l'artillerie, de la cavalerie, des obstacles, du soleil, du vent, etc." (Emile WANTY)
  A cette époque, la stratégie reste assez rudimentaire, subordonnée à la prise ou au déblocus de villes. Nous sommes alors en Europe dans un monde où domine un réseau de places fortifiées, mêmes médiocres, dans des régions pauvres en communications routières, où doit se mouvoir une armée qui ne peut vivre que sur le pays, et où le pillage est la suite naturelle d'un siège réussi. Beaucoup de batailles ont opposé une armée de siège à des forces de déblocus.

    Généralement, un regard sévère est porté sur la période qui s'étend jusqu'à FREDERIC II (1712-1786).
 Emile WANTY écrit ainsi : "La bataille est toujours une crise exceptionnelle, de courte durée, mais d'une intensité dépassant de beaucoup celles des batailles modernes. A partir du premier coup de canon, plus un instant de répit ; les charges succèdent aux charges, les adversaires s'affrontent à de très courtes distances ; les pertes effroyables creusent les rangs ; les réserves sont happées par les vides qu'il faut combler ; la cavalerie est employée à plein. Aussi, la victoire acquise, le désordre est-il complet, les liens rompus, les combattants épuisés. Où trouver les éléments frais, aux montures assez rapides, pour entamer sans délai la poursuite ardente qui, seule, pourrait produire un effet décisif? En attendant qu'une telle force puisse se reconstituer, l'adversaire aura le temps de se replier dans le rayon d'action d'une de ses places et d'échapper à l'étreinte. Il faudrait que le commandant d'armée se réservât plusieurs milliers de cavaliers, sans les engager ; mais la lutte est toujours d'une telle violence que tous les moyens doivent y être jetés. (...) Les grands chefs militaires, par ailleurs, désirent-ils (réellement) mettre fin à une guerre? Y-ont-ils intérêt, alors qu'ils en retirent gloire et profit?  Par un accord tacite, que les belligérants respectent, n'est-il pas convenu que la poursuite et la destruction des forces épargnées par la bataille ne font pas partie du jeu? La notion d'une guerre menée le plus rapidement possible à son terme est ignorée à cette époque (WANTY écrit surtout pour la guerre de 30 ans, mais cela est valable pour beaucoup d'autres conflits armés avant le XVIIIème siècle), puisque seuls les non-combattants, la masse dédaignée des populations rurales, en font les frais. Du reste, le système des accords tacites (moyennant des arrangements financiers ou en nature) ne s'est-il pas prolongé, sous d'autres formes insidieuses, jusqu'en nos guerres les plus contemporaines?" (...)
"Il faut reconnaitre que les campagnes de cette époque, jusqu'au XVIIIème siècle, restent d'une compréhension malaisée pour des esprits modernes, car elles présentent un inextricable enchevêtrement de faits politiques, diplomatiques et militaires intéressant de multiples Etats, grands, petits et minuscules." On a affaire là à la guerre pour la guerre, et non au service de la politique.
     Il est vrai que la généralisation du mercenariat international joint à l'activisme de royautés qui se comportent en grands féodaux ne favorisent pas les grandes élaborations théoriques!  Cette appréciation est toutefois tempérée par des penseurs tels que le général BEAUFRE (1902-1975).

   C'est surtout l'impact des impressionnantes victoires de FREDERIC II, avec ses manoeuvres amples et ses troupes disciplinées de soldats qui polarisent l'attention, jusqu'à en faire une stratégie géométrique.
  "Le seul moyen de contenir un ennemi triple en forces  est de changer souvent de position ; cela le déroute". FREDERIC II modèle la conduite à tenir sur le rapport de forces. Ses vues stratégiques résument la somme de ses expériences et embrassent des formes de guerre extrêmement variées. On gagne la supériorité sur l'ennemi tant par la guerre de partis qu'en battant ses escortes, ses détachements ou son arrière-garde ; soit en surprenant ses quartiers s'il n'a pas pourvu à leur sûreté, soit en lui enlevant ses vivres, ses magasins ; soit en se mettant sur ses communications ; soit par une bataille décisive s'il est faible et mal posté ; soit en l'obligeant par des détachements simulés, à se disséminer, pour l'attaquer aussitôt avec ses forces réunies. Voilà une combinaison de stratégie d'usure, de stratégie indirecte et de stratégie de destruction (...)." (WANTY)
Mais, en fait, il n'existe pas chez les commentateurs de l'époque une pensée sur les relations entre la politique et la guerre, sur les buts de guerre. Elle reste centrée sur les stratagèmes.    
    L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1745-1765) regorge d'articles sur la chose militaire. L'article Stratagèmes est particulièrement copieux et les planches de dessins mettent en valeur l'ordonnance des troupes. Ce n'est pas de la stratégie au sens où nous l'entendons aujourd'hui, tout juste de la "grande tactique".... Ce n'est d'ailleurs qu'en 1771 qu'apparait la stratégie, synonyme encore de grande tactique ou tactique des armées. (COUTEAU-BEGARIE). Joly de MAIZEROY, dans sa Théorie de la guerre, forge ce terme, mais de façon isolée.

   Les armées de la Révolution française et de l'Empire, avec la levée en masse, l'utilisation constante de l'artillerie, une mobilité des troupes et la surprise stratégique systématiquement recherchée (NAPOLEON 1) vont susciter un renouvellement profond de la pensée stratégique, non seulement à cause des innovations tactiques de grande ampleur, mais aussi parce que toute une époque dominé par Dieu et le Roi prend fin. A chaque bouleversement idéologique correspond souvent un bouleversement dans la pensée de la guerre. Ici, le renversement des royautés au profit des républiques remet au premier plan la politique. La manoeuvre napoléonienne, la maitrise de la logistique, la prépondérance du moral des troupes conscientes de défendre "leur" nation et "leur" révolution, tout cela, JOMINI et CLAUSEWITZ vont en faire la théorie.

   Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, De l'antiquité chinoise aux guerres napoléoniennes, Marabout université, 1967. Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002. André CORVISIER, Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988. André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette, Pluriel, 1998.

                                                                        STRATEGUS
 
Relu le 25 mai 2018

 

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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 13:38
   Définir différents types de stratégie aujourd'hui revient à englober pratiquement tous les domaines des relations sociales et même psychologiques, voire biologiques. Plusieurs auteurs (COUTEAU-BEGARIE, CHARNAY...) se plaignent d'une inflation galopante, d'une stagflation théorique, certains pour la dénigrer en parlant de confusion.
  Partie d'un sens militaire, voire guerrier, la stratégie désigne maintenant toute une gamme d'actions ou de mises en oeuvre de moyens pour parvenir à des fins. On retiendra pour l'instant deux définitions, celle du général André BEAUFRE, "art de la dialectique de volontés employant la force pour régler leur conflit" et celle de Jean-Paul CHARNAY, pour qui "l'étude de la stratégie consiste en l'analyse d'objets sociaux relatifs à l'usage plus ou moins incandescent de la violence plus ou moins institutionnalisée, et à la compétition économique."
   Ayant à l'esprit ces deux définitions, nous proposons un parcours de différents types de stratégie, à la fois historique et théorique, en va-et-vient de l'un à l'autre, couvrant l'ensemble des sciences sociales et politiques.

Les racines antiques (grecques) de la stratégie.
       Les Stratèges (strategos) à Athènes (Vème siècle avant J-C) forment un collège de 6 qui ont vocation à conduire l'armée. Mais la chose militaire est plutôt désignée sous le vocable de Tactique (Taktikhâ). Ainsi faisait ENÉE LE TACTICIEN. Le mot strategema, lui, apparait (une seule fois chez XENOPHON) à la fin du IVème siècle avant J-C. Ainsi que strategika avec Demetrios de PHALERE qui en fait un traité.
   Strategika et Stratagema ont la même racine mais leur sens divergent dans le temps. Et à partir du Premier siècle avant J-C., stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika fait référence à la fonction du général. Strategeo, chez ONOSAUDER acquiert un sens plus précis : manoeuvrer. Il faut toujours avoir à l'esprit que la connaissance du sens de stratégie à ces époques restent liée à des textes peu nombreux et que c'est surtout au IIème siècle après J-C. grâce à des apologistes chrétiens comme Clément d'Alexandre que l'on peut approcher ces significations.
   Quoi qu'il en soit, c'est dans cette divergence de sens de stratagema et de strategika, que les Romains des premier et deuxième siècles vont adopter ces termes. Toujours est-il que le mot Tactique a une écrasante préférence chez les Grecs et les Romains. La dernière compilation byzantine de textes militaires de Nicéphore OURANOS prend le titre de Tactique. Avec la fin de l'empire romain, si la science des stratagèmes persiste, le stratège et la stratégie disparaissent pratiquement des textes pour plusieurs siècles.
     Il faut ajouter sans s'y appesantir pour l'instant que la poliorcétique, l'art des sièges des villes - des méthodes de campement au techniques du lancer des catapultes ou au fonctionnement d'autres machines de guerre occupe au fur et à mesure que l'on rentre dans la période des grands empires, prend une très grande partie des textes militaires.
     Si en Occident domine le modèle de la bataille décisive, en Chine - où les catégories de pensée sont très différents - ce sont les méthodes militaires qui font l'objet de toute l'attention. "Les batailles ne représentent qu'un cinquième de l'importance de la guerre" (XU ZHEN ZHOU) et l'art du roi recouvre l'ensemble des techniques lui permettant de conserver le pouvoir et de gouverner le pays, y compris la guerre. L'ensemble des auteurs qui étudient la Chine antique considère que cette manière de penser se rapproche de l'orientation contemporaine des études de stratégies. Notamment sur la relation entre la guerre et la politique. "Le fait qu'un roi soit respecté, son territoire élargi et qu'il devienne par conséquent le gouverneur du monde, ou au contraire, qu'il soit méprisé, son territoire diminué, et qu'il perde son pouvoir, est décidé par la guerre. De l'antiquité à nos jours, il n'y a pas d'exemples que l'on puisse devenir gouverneur du monde sans avoir triomphé par la guerre ou que l'on perde le pouvoir sans avoir été battu." (GUANG ZI).
   Tandis que dans le monde chinois, guerre et politique sont pensés conjointement, dans la littérature antique occidentale "le genre politique et le genre militaire appartiennent à deux cultures parallèles, le second obéissant à des lois indépendantes de développement." (Yvon GARLAN)

   Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de Stratégie, Economica, collection Bibliothèque stratégique, 2002. Jean-Paul CHARNAY, Critique de la stratégie, L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1990. Général André BEAUFRE, Introcution à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998. Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan université, 1999.

                                                                                    STRATEGUS
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