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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 14:33
                               Stratégies nucléaires chinoises

     Comme les autres grandes puissances nucléaires, les Etats-Unis, l'Union Soviétique, la France et la Grande Bretagne, la Chine a commencé son programme nucléaire dès les années 1950, par des recherches sur les applications militaires de la fission atomique.
Grâce à des accords de coopération avec l'Union Soviétique (1955), elle a pu entreprendre tout le parcours nécessaire à la constitution des premières bombes atomiques : usines de traitement et d'enrichissement de l'uranium, centre de recherches nucléaires. La première bombe atomique chinoise est expérimentée en 1964 (bombe A), suivie d'autres essais nucléaires (première bombe H en 1967).
     Comme pour les autres puissances atomiques, sa stratégie nucléaire a suivi ces développements technologiques, sans doute de manière analogue à l'Union Soviétique, quoique comme le rappelle Loïc FROUART, "la taille du pays et l'importance des enjeux, la culture du secret et l'ouverture limitée du régime, rendent compliquée voire impossible toute analyse objective des politiques suivies par Pékin." Les textes officiels font surtout référence à une "auto-défense" et à des récriminations contre les "agissements impérialistes" des deux super-grands, le tout dans une phraséologie propagandiste parfois pénible à lire.

         La connaissance même de la quantité d'armements nucléaires en possession de la Chine, sans compter leur taux d'opérationalité, est limitée, Les textes du Pentagone l'accusent régulièrement de minorer le nombre de ses missiles. Le nombre de missiles stratégiques de la Force (SMF), connue également sous le nom de Second Corps d'Artillerie, serait de 110 à 140 lanceurs, voire 200, armés chacun d'une seule ogive (IRBM et ICBM). Une nouvelle génération commence son déploiement depuis 2007. Il faut compter en outre 900 à 1000 missiles conventionnels, dont il est bien entendu difficile de cerner s'ils sont sous le même commandement opérationnel, ou si les missiles classiques et conventionnels relèvent de commandements distincts. De même, il est difficile de savoir à quel niveau (central ou d'armée) se situent les possibilités de lancer ces missiles.
     Toujours est-il que dans les textes officiels est faite la référence aux menaces d'attaque nucléaires de manière générale et au contentieux concernant Taïwan et certaines zones maritimes. A cela s'ajoute les perspectives inquiétantes d'une extension des compétences et de sphère d'action de l'Alliance Atlantique. Il faut encore ajouter que la Chine est partie prenante active dans le conflit qui oppose depuis longtemps l'Inde et le Pakistan, toutes deux puissances nucléaires.
Ces textes officiels font état en outre d'une modernisation de l'Armée Populaire de Chine, qui depuis les années 1970, doit diminuer son volume et augmenter son potentiel technique de manière rapide et massive. Un changement fondamental semble s'être produit en 1990-1991, à la suite de l'effondrement de l'Union Soviétique. Les généraux chinois furent troublés par l'écrasante défaite subie par l'armée irakienne lors de la première guerre du Golfe, si bien que Pékin a qualifié cela de nouvelle ère de "révolution militaire" dominée par les combats de haute technologie.

        Le Livre Blanc de 2006 sur la "politique de défense nationale" décrit l'objectif de la Chine de bâtir une armée sophistiquée d'ici 2050. Le but est de développer "la mécanisation comme base et l'informatisation en tant que moteur". Le rapport insiste principalement sur une "défense active" et sur la capacité de déployer rapidement une force militaire coordonnée avec une puissance de feu maximale au-delà de la région immédiate de la Chine. Pour ce qui concerne l'arme nucléaire, le Livre Blanc réitère la politique officielle du pays de ne pas "frapper les premiers" et déclare que la Chine ne va pas s'engager dans une course aux armements nucléaires.
       C'est ce qu'analyse entre autre Barthélémy COURMONT. Celui-ci écrit que le Livre Blanc promet que "la Chine poursuit une stratégie nucléaire d'auto-défense. Elle demeure formellement engagée à poursuivre sa politique ne de pas utiliser la première des armes nucléaires à tout moment et en toute circonstance". "Son objectif fondamental est de dissuader d'autres pays d'utiliser ou de menacer d'utiliser des armes nucléaires contre la Chine. Elle s'engage sans condition à ne pas utiliser ou menacer d'utiliser les armes nucléaires contre des pays sans armes nucléaires ou des zones dénucléarisées et soutient la prohibition totale et l'élimination complète des armes nucléaires." 
L'auteur de l'étude sur le Livre Blanc souligne que, malgré ses affirmations, la Chine "a longtemps été un agent de la prolifération, tout particulièrement en direction de la Corée du Nord et du Pakistan, accessoirement de l'Iran et d'autres pays (en fait un nombre assez réduit)".
Par ailleurs, la "Missile Defense" tend à être un nouvel argument chinois dans la course aux critiques que se livrent la Chine et les États-Unis au niveau de la militarisation du détroit de Formose. En utilisant le développement de la Missile Defense comme prétexte de poids, la Chine pourrait doubler sa politique de développement nucléaire et balistique quantitatif par un grand effort de développement qualitatif (missiles nucléaires à têtes multiples, ogives manoeuvrantes, aides à la pénétration, déguisement des ogives en leurres...), tout en poursuivant ses efforts en vue de déployer des rampes de lancement mobiles."

Barthélémy COURMONT, Le nouveau livre blanc de la défense de la Chine, 2006, IRIS. Loic FROUART, La politique de défense chinoise en 2007, Défense nationale et sécurité collective de mai 2007.
Des informations éparses sont disponibles sur les sites du ministère français de la défense ainsi que sur www. Mondialisation.ca.

                                                          STRATEGUS
 
Relu le 9 Septembre 2019
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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 14:17

                                                        Stratégies nucléaires russes
 

     La désorganisation interne des territoires de l'ancienne Union Soviétique ne fut évidemment pas propice à de nouvelles décisions stratégiques, pendant au moins une dizaine d'années, jusqu'à l'énonciation officielle du Concept de la Sécurité Nationale de la Fédération de Russie de 2000.

 

      Si l'on suit Jean-Christophe ROMER, ce sont les thèses de la dissuasion minimale qui, tendanciellement, l'emportent. Des experts comme R. BOGDANOV et A. KORTOUNOV, prônent, dès 1989, un retour à l'idée initiale de la dissuasion minimale. "L'URSS, disent ces experts, pourraient donner l'exemple en réduisant unilatéralement ses armes stratégiques de 95%. Avec 500 têtes nucléaires, elle serait en effet à même de garantir la sécurité de son territoire, même si les États-Unis ne réduisaient pas dans la même proportion leur propre arsenal nucléaire."
Pas de sanctions contre ces experts, car nous sommes désormais dans la période de la glasnost. La gestation est relativement lente d'un consensus en 1991, après le début de l'opération "Tempête du désert" en Irak. La notion d'une "stratégie de riposte adaptée" s'impose, et elle se retrouve dans la première doctrine militaire de la Fédération de Russie de 1993, doctrine toute transitoire.

 

   Celle-ci, qui affirme qu'aucun État n'est l'ennemi de la Russie, fait partie de l'espèce d'état d'euphorie artificielle, sur un nouvel ordre international pacifié, promue principalement par les stratèges américains et encouragée par les affairistes de tout bord. Ce n'est que la volonté de l'Alliance Atlantique d'amalgamer de nouveaux territoires, jusqu'à l'Ukraine et la Géorgie, et d'étendre son champ d'action à pratiquement l'ensemble du monde, qui réveille les vieilles hantises d'encerclement de l'élite militaire russe. Redéfinissant en définitive les menaces potentielles contre la Russie (qui n'oublie ni la Chine, ni le terrorisme), celle-ci adopte en avril 2000 une nouvelle doctrine militaire, ce Concept de la Sécurité Nationale de la Fédération de Russie.

 

       Nous pouvons lire dans ce texte (traduction libre), présenté par le président russe par intérim Vladimir POUTINE, que "La garantie de la sécurité militaire de la Fédération de Russie constitue la piste importantissime de l'activité de l'État. La garantie de la possibilité de la réaction adéquate aux menaces, qui peuvent apparaître au XXIe siècle, les frais rationnels de la défense national étant, constituent l'objectif principal dans ce domaine.
  Dans la prévention des guerres et des conflits armés, la Fédération de Russie préfère les moyens politiques, diplomatiques, économiques et autres moyens non militaires. Cependant, les intérêts nationaux de la Fédération de Russie exigent la présence de la puissance militaire suffisante pour sa défense. Les Forces Armées de la Fédération de Russie jouent le rôle principal dans la garantie de la sécurité militaire de la Fédération de Russie.
  La dissuasion dans l'intérêt de la prévention de l'agression de toute envergure, y compris avec l'usage des armes nucléaires, contre la Russie et ses alliés constitue la tâche importantissime de la Fédération de Russie.
  La Fédération de Russie doit posséder les forces nucléaires, capables de garantir le dommage prévu à causer à tout État agresseur ou coalition d'États dans toutes ses situations."
  Ce texte abandonne les restrictions précises du recours à l'arme nucléaire que l'on pouvait trouver dans les textes signés par Boris ELTSINE en décembre 1997 et août 1998, lesquels n'avaient guère été suivis d'effets dans le concret de l'organisation de l'appareil militaire.

     Une nouvelle stratégie russe fut adoptée le 12 mai 2009, suite à un travail de réflexion stratégique après la courte guerre contre la Géorgie. Mais celle-ci aborde surtout la dimension interne de la sécurité. Cette version finale d'un texte assez longuement en gestation (plus d'un an), pris entre les présidences américaines de Georges BUSH Jr. et de Barak OBAMA, comporte néanmoins des références très dures contre les dangers dus à l'unipolarité et à l'unilatéralisme américains. Si l'OTAN est bien désigné comme une menace pour la sécurité nationale, il s'agit surtout pour ce texte de renforcer la coopération avec les États de la CEI (Communauté des Etats Indépendants) et d'amorcer une stratégie arctique. (Centre for Eastern Geopolitical Studies, site diploweb.com)

Jean-Christophe ROMER, article Théoriciens soviétiques, du Dictionnaire de Stratégie, PUF, 2000.

                                                   STRATEGUS
 
Relu le 11 septembre 2019

 

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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 09:48
                                      Stratégies nucléaires soviétiques

          L'histoire des stratégies nucléaires russes ne peut pas se comprendre si l'on ne connait pas les stratégies nucléaires soviétiques qui les ont précédées et qui les marquent encore. Aussi, nous survolons l'histoire de ces dernières à partir de leurs tout débuts.

          Lucien POIRIER prend la fin des années 1950 comme début de cette histoire.
"Jusqu'à l'apparition du missile intercontinental, les États-Unis se considéraient à l'abri d'une attaque nucléaire soviétique. Le lancement des Spoutnik met fin à l'immunité de leur territoire qui, pour la première fois depuis 1945, n'est plus vulnérable. "Nos forces armées sont dotées de fusées de toutes portées pouvant placer une bombe en n'importe quel point du globe", déclare le Maréchal MALINOWSKI en février 1958. L'URSS n'a donc pas besoin de bases périphériques, analogues à celle des bombardiers américains en Europe et en Asie. Cela la dispense de subordonner sa politique extérieure aux nécessités du bombardement stratégique. Elle bénéficie de degrés de liberté qui manqueront aux États-Unis tant qu'ils n'auront pas constitué une panoplie de missiles stratégiques allégeant les contraintes du SAC."
Par la suite, dans la course aux nombre de missiles entre les deux super-puissances, les États-Unis dépassent l'URSS (en nombre d'ICBM, en 1962, 200 contre 100). Jusqu'en 1961, les Américains optent pour un plus grand nombre d'armes de puissance modérée alors que les Soviétiques augmentent la puissance de leur bombe. Ensuite, impressionnés par la propagande soviétique certifiant que l'URSS est capable de vitrifier une surface de 200 000 KM2, les responsables américains misent sur de plus grand mégatonnages. Mais assez rapidement, les progrès technologiques de précision des missiles font abandonner cette forme de course aux armements, au profit de missiles à puissance plus faible mais à impact plus efficace.

        Dès 1955, selon Jean-Christophe ROMER, les Soviétiques serait prêt à lancer des frappes atomiques préemptives, si l'on en croit les déclarations du Maréchal ROTMINSTROV qui présente tout de même plutôt les forces classiques comme essentielles dans l'exploitation des frappes atomiques. "Tous ces effets d'annonce reflètent l'existence d'un débat qui se déroule entre un pouvoir politique qui joue sur le tout nucléaire et les officiers des armes qui cherchent à conserver leurs prérogatives, leurs effectifs et leur budget." Les conceptions adoptées en 1960 par KHROUTCHEV et son ministre de la défense sont présentées en 1962 sous forme d'un manuel, Stratégie militaire, publié sous la direction de l'ancien chef de l'état-major, le maréchal SOKOLOVSKI. Ce manuel ne cesse pas ensuite d'être actualisé (et infléchi) en 1963, en 1968 et plus tard... Ce qu'en Occident, on appelle la "doctrine Sokolovski" est perçu comme le nouveau concept stratégique soviétique, même si cette qualification est à prendre avec prudence.
    Nous pouvons notamment  lire dans ce "manuel", mélange de propagande et de réflexion stratégique, au chapitre Substance et nature de la stratégie militaire dans le cas d'une guerre moderne nucléaire : "Comme nous le savons, le développement des moyens techniques dans un conflit armé exerce une influence considérable sur la guerre et la stratégie militaire. L'apparition des fusées nucléaires a radicalement modifié les anciens concepts relatifs à la nature des conflits. La guerre nucléaire moderne avec son potentiel de destruction et de mort ne peut en rien se comparer aux précédents affrontements. L'emploi massif de fusées nucléaires permet de mettre une nation (ou plusieurs nations) en échec dans un minimum de temps, y compris celles possédant un territoire relativement vaste, une puissante économie et une population de l'ordre de dizaine de millions".
"La stratégie militaire devient alors une stratégie de coups en profondeur à base de fusées nucléaires, conjointement aux opérations de toutes les branches des forces armées, à l'effet simultané de défaite et de destruction du potentiel économique de l'ennemi à travers son territoire, atteignant ainsi les objectifs de guerre en un minimum de temps." "L'ancien principe essentiel, celui de la concentration des forces et des moyens décisifs, exige une approche nouvelle. Dans toutes les guerres précédentes, la convergence d'efforts décisifs vers l'axe principal était réalisé au moyen d'une concentration accrue d'hommes et de matériel sur un secteur relativement limité du front terrestre. De toute évidence, ceci peut maintenant être réalisé au moyen de tirs massifs de fusées nucléaires." D'autres principes sont bouleversés, ceux de l'économie des forces comme celui du rôle du principe de victoire partielle.
   "La précision des tirs nucléaires, leur grande portée et la possibilité de les diriger d'un objectif à l'autre en un minimum de temps, modifient complètement l'ancien concept de manoeuvre stratégique. Celle-ci était autrefois définie comme la création de formations d'unités et de matériels les mieux conçus pour un théâtre d'opérations. Aujourd'hui, la manoeuvre stratégique consiste, dans son essence, en une réunion de conditions favorables à la concentration de tirs nucléaires pour résoudre des problèmes majeurs aussi bien que pour accélérer les résultats stratégiques des différents types de forces armées (...)".  Cette version serait la troisième édition de 1968...
    Le personnel politique soviétique semble surtout guidé par la volonté d'effrayer l'ennemi, et ses efforts s'orientent dans les années 1970 à la constitution d'une force navale capable de mettre en oeuvre une stratégie sur les mers. Le Maréchal ORGARKOV, dans l'article Stratégie militaire de la très officielle Encyclopédie militaire soviétique de 1979, maître d'oeuvre de cette stratégie navale, indique que dans un temps déterminé au début de la guerre, seules les armes classiques seront utilisées. Jean-Christophe ROMER y voit la reconnaissance implicite de la fonction dissuasive des armes nucléaires. "Mais, si le concept de dissuasion parait bien ancré dans la mentalité des militaires, il y a quelque difficulté à être avalisé par le pouvoir politique".
Le terme n'est pas officialisé même si dans la discussion des SALT ou sur un accord de prévention de la guerre nucléaire (1973), les soviétiques y font référence.
     "A ce stade, la stratégie soviétique semble se subdiviser en deux parties distinctes, l'une nucléaire à l'égard des États-Unis, l'autre classique, à l'adresse de l'Europe, voire de l'Asie. La première est fondée sur le nucléaire et admet la fonction dissuasive des armes de destruction massive (...). La seconde admet la possibilité de limiter le futur affrontement majeur entre les deux systèmes au seul continent européen, où pourraient n'être mises en oeuvre que les armes classiques." Mais, devant les retards technologiques soviétiques, l'état-major de l'URSS tente de mettre sur pied une autre doctrine nucléaire, par la fusion des commandements régionaux nucléaires et classiques.
Mais cette nouvelle doctrine ORGAKOV ne voit pas le jour, du moins pas officiellement dans les années 1980, dans le mouvement de la crise des euromissiles et de l'Initiative de Défense Stratégique américaine.
  L'arrivée au pouvoir en 1985 de Mikhael GORBATCHEV met fin à cette tentative de mise en oeuvre de commandements opérationnels unifiés, car est affirmée une nouvelle doctrine "strictement défensive" (Pacte de Varsovie, 1987). Les notions de "suffisance raisonnable" et leur lien avec une "dissuasion" font débat jusqu'à la chute de l'URSS.

      Alain JOXE, devant la confusion des déclarations officielles, leur caractère propagandiste et l'absence de débats démocratiques, pose la question de l'existence ou non d'une stratégie nucléaire soviétique.
"...les Soviétiques travaillent dans l'allusion et l'à-peu-près, ils s'expriment dans l'interstice qui s'étend entre la langue de bois et le bon sens professionnel ordinaire." Les résultat de l'interférence constante des débats historiques, de la perception de la prééminence de l'économie dans les relations internationales, dogme marxiste classique, "c'est qu'ils ont presque toujours été en retard d'un débat américain, au moins en matière de publications, ce qui ne facilite pas l'analyse."  
   On peut distinguer toutefois plusieurs périodes,
- celle de la perception de la fatalité de la troisième guerre sous STALINE, où la pensée stratégique semble stagner voire s'arrêter ;
- celle de 1953 à 1957, qui correspond à la montée de KHROUTCHEV au pouvoir, où la question est de "savoir comment adapter les nouvelles armes aux principes fixés de la doctrine militaire soviétique auxquelles les armées restent attachées, selon le principe universel qui veut qu'une institution militaire s'acharne à préparer la dernière guerre."
- celle de 1957 à 1966, de l'affirmation d'une nouvelle doctrine aux conséquences de la crise de Cuba en 1962 qui fait éviter l'escalade nucléaire. Deux discours marquent cette période : "celui de KHROUTCHEV de janvier 1960 qui annonce une "nouvelle stratégie", proche de la conception qui allait devenir celle des partisans de MAD (Destruction Mutuelle Assurée) aux États-Unis, et un discours antithétique prononcé par le maréchal MALINOWSKI en 1961 ; cette divergence abouti à l'ouvrage de synthèse ou plutôt au "collage" du Maréchal SOKOLOVKI, Stratégie militaire, l'ouvrage bien connu, publié en 1962."
- celle qui commence en 1966, qualifiée, toujours par Alain JOXE, de retournement.
      "En quelques années, entre 1955 et 1966, face à la multiplication des moyens américains invulnérables et imparables, la destruction des forces américaines posait aux Soviétiques un problème insoluble. Récupérer à tout prix une agilité anti-forces était à la fois indispensable doctrinairement et impossible stratégiquement. On en vint donc, entre 1966 et 1972, au raisonnement dissuasif anti-cité, qui pourtant restait illégitime du point de vue politique et militaire clausewitzien." 
"Le rôle attribuable aux armes nucléaires au cours d'une guerre cesse à ce moment-là d'apparaître comme l'emploi dans la bataille pour devenir le moyen de dissuader l'emploi par l'ennemi des armes nucléaires dans la bataille."  Tout au long des débats, il apparaît de toute façon que les armes tactiques constituent des armes de guerre utilisables dans une bataille de chars, conformément aux conceptions développées par le Maréchal JOUKOV au lendemain de la mort de STALINE.
    Ce n'est qu'à partir de 1973 que "les Soviétiques ont commencé non seulement à mettre en cause tout modèle de guerre nucléaire centrale, mais aussi à mettre en doute qu'il soit raisonnable d'utiliser les armes nucléaires tactiques dans une bataille européenne.
 
     Deux éléments restent constants pour les Soviétiques, le facteur géopolitique d'encerclement, et le fait que dans leur pensée de façon générale concernant la guerre, c'est qu'il s'agit d'abord d'une pensée du combat et non de dissuasion.
Alain JOXE pense que les interactions entre les représentations géopoliticiennes et les doctrines militaires, si elles existent réellement, peuvent se résumer ainsi :
- aux Etats-Unis, l'action contre-forces naît de l'overkill dissuasif (quantitatif unilatéral) originel et s'est articulée sur la course à la précision (dont les retombées sur la civilisation industrielle sont générales) ;
- en URSS, c'est l'overkill qui naît du contre-forces (bilatéral, combatif) et qui produit de la dissuasion. Les retombées utilitaires des grosses fusées mégatonniques sur la civilisation industrielle sont nulles ;
- L'articulation du code américain sur le code soviétique, qui se parlent sans se comprendre, a donné une spirale qui théoriquement ne pouvait s'arrêter puisqu'elle procédait de deux systèmes de représentation hétérogènes trouvant chez l'autre une partie seulement du principe de sa croissance.

Alain JOXE, Le cycle de dissuasion, La découverte/FEDN, 1990. Jean-Christophe ROMER, article Théoriciens soviétiques, dans Dictionnaire de Stratégie, PUF, 2000. Maréchal SKOLOVSKI, Stratégie militaire soviétique, L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1984. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988.

                                                                             STRATEGUS
 
Relu le 12 septembre 2019
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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 10:28
          Historien et stratège naval américain, Alfred Thayer MAHAN (1840-1914) influença fortement la stratégie maritime des Etats-Unis - il fait partie de ses initiateurs - non seulement par The intest of America in Sea Power (1897) ou par ses nombreux autres écrits, mais également par ses relations directes avec les responsables de la défense de son époque (notamment Théodore ROOSEVELT). Par ses quatre oeuvres, The interest of America in Sea Power, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire, 1660-1783 (1890), L'influence de la puissance maritime dans la Révolution Française et l'Empire, 1793-1812 (1892) et La puissance maritime et la guerre de 1812 (1905), qui forment un tout, il contribua à l'élaboration de la géopolitique américaine.
       La doctrine géopolitique des États-Unis est en grande partie issue de ses recommandations :
- s'associer avec la puissance navale britannique dans le contrôle des mers ;
- contenir l'Allemagne dans un rôle continental et s'opposer aux prétentions du Reich sur les mers ;
- mettre en place une défense coordonnée des Européens et des Américains destinée à juguler les ambitions asiatiques.
     Opposée aux vues de la géopolitique terrestre de Harold John  MACKINDER (1861-1947), cette doctrine soutient que les puissances maritimes ont vocation à l'emporter sur les puissances continentales. Cette doctrine inspira ensuite d'autres pays, notamment l'Allemagne.

           Ce qui nous intéresse ici, c'est surtout une partie sur la Stratégie navale de The Interest of America in Sea Power. Alfred MAHAN part d'abord de tous les faits qu'il analyse et qu'il rassemble pour comprendre la puissance de l'Angleterre, pour ensuite théoriser sur les positions stratégiques, la force militaire d'une place, les ressources d'une place maritime, les lignes stratégiques et les expéditions lointaines.
   "Les récits des guerres dont nous avons parlé, les correspondances, les biographies, de nombreux matériaux permettent d'écrire un traité sur l'art de la guerre navale. Mais tout cela est à l'état brut, a besoin d'être collationné avec soin et travaillé. (...) Il est probable que l'incertitude des mouvements de la marine à voiles est une des raisons qui ont contribué à retarder l'éclosion de cet art. (...) A terre, il y avait à la guerre pas mal d'aléas, mais il n'y avait jamais, d'une façon aussi courante, une incertitude pareille. Avec des distances que le vent ou le courant pouvaient faire varier, il était décourageant de combiner des opérations stratégiques ou même tactiques. (...). Et l'on se sentait peu disposé à étudier méthodiquement la stratégie, quand l'on constatait l'indifférence générale que l'on montrait dans la première marine de l'Europe pour la partie militaire de la profession maritime, par rapport à la façon dont y était prisé le talent de manoeuvrier."
   Pour l'auteur, l'avènement de la vapeur change tout, même si toute l'expérience acquise provient de la marine à voile. "L'on peut maintenant élaborer un art de la guerre navale : c'est même indispensable, car la rapidité de la transformation des armes de guerre produit dans les esprits une confusion à laquelle il faut porter remède autant que possible." A cause de la vapeur, les navires peuvent affronter les incertitudes de la mer, mais en même temps l'alimentation en charbon des machines, la quantité qu'il faut emporter pour naviguer... introduisent de nouvelles contraintes.
   Alfred MAHAN, reprenant l'expérience de la stratégie terrestre, pointe une aussi grande différence avec elle : elle est aussi nécessaire en temps de paix qu'en temps de guerre. Il faut s'assurer sur des grandes distances l'appui de points stratégiques, dont la possession assure le contrôle de la circulation maritime et les manoeuvres proprement militaires.

      Les positions stratégiques possèdent une valeur qui tiennent à trois "conditions premières" :
- Leur position, leur situation géographique. "Une place peut être très forte, mais être placée par rapport aux lignes stratégiques de telle sorte qu'elle ne vaille pas la peine d'être occupée." ;
 - Leur force militaire, au point de vue défensif et offensif. "Une place peut être bien placée et posséder de grandes ressources, et pourtant avoir peu de valeur stratégique à cause de sa faiblesse. D'un autre côté, si elle n'est pas forte naturellement, on peut artificiellement lui donner les moyens de sa défense." ;
 - Les ressources des places elles-mêmes comme de celles du pays qui les environnent ;
         De ces trois conditions, la première est la plus importante, "car on peut augmenter la force d'une place ou y amener des approvisionnements, mais il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer une situation, si celle-ci se trouve hors des limites stratégiques d'une opération." Les positions sur les mers étroites, par ailleurs, sont plus importantes que celles situées sur les océans, "car il est moins possible de les éviter en faisant un détour. "Si ces mers ne sont pas des culs-de-sacs, mais sont traversées par de grandes voies de communications, c'est-à-dire si le commerce qui y passe est destiné à des régions situées au-delà, le nombre de bateaux qui y circulent s'en trouve augmenté, et, par suite, la valeur des positions stratégiques qui commandent ces mers est accrue." 
Alfred MAHAN s'appuie à chaque fois sur des exemples historiques, tirées des manoeuvres navales de nombreux pays, du Japon à l'Angleterre, en passant par la France.

         La force militaire d'une place, deuxième condition de sa valeur, est étudiée d'un point de vue défensif, puis d'un point de vue offensif.
 "La défense des ports de mer peut être étudiée en la subdivisant d'après les deux considérations suivantes :
- Défense contre une attaque venant de la mer, c'est-à-dire défense contre des bâtiments de guerre ;
- Défense contre une attaque conduire par terre, c'est-à-dire menée par des troupes ayant débarqué sur la côte et étant venues prendre la place à revers.
  L'auteur conclue un long développement commencé par l'analyse du siège de Port-Arthur en résumant :
"- Une même somme d'énergie offensive, utilisée sur des batteries flottantes, ou sur des bateaux peu mobiles, réalisera une moins bonne défense contre les attaques par mer que si elle était groupée dans des forts ou batteries à terre.
- En utilisant des corps d'hommes, spécialement instruits comme des marins, à défendre des ports, on emprisonnera une partie de l'énergie offensive dont on dispose pour ne l'utiliser que dans un effort de qualité inférieure, comme le sont les efforts défensifs.
- Il est mauvais, pour la valeur morale et pour l'habileté professionnelle des marins, de les éloigner ainsi de la mer et de les confiner dans un rôle de défensive. Bien des exemples en ont donné la preuve.
- En abandonnant toute action offensive, la marine abandonne le rôle qui lui est dévolu et qui est celui où elle donnerait le plus de résultats."
      La valeur offensive est ce qui donne à une place sa véritable vocation, car l'objectif est bien de mener des opérations militaires de contrôle de la mer. "Un port de mer, considéré indépendamment de sa situation géographique et de ses ressources naturelles ou artificielles, pourra participer à une action offensive lorsqu'il pourra :
- Faciliter le rassemblement d'une grande force militaires, composée de bâtiments de guerre et de transports, et les abriter.
- Faciliter sa sortie et la protéger.
- Lui fournir pendant toute sa campagne un appui continental, étant comprises dans cet appui les facilités de passage au bassin, qui sont une des ressources les plus indispensables que doit fournir un port de mer."   
  Le port-arsenal doit pouvoir fournir les moyens de guerre de manière soutenue et continue : cela veut dire des capacités de réparation, de mise à l'abri, et d'approvisionnement en matières et en vivres.

           Dans Les ressources d'une place maritime, Alfred MAHAN indique l'importance des bassins, qui par leur population commerçante et industrielle, qui s'alimente également des ressources tirées de la guerre elle-même, permettent de supporter les besoins d'une marine de guerre. "Parmi les ressources d'un port, les bassins du radoub sont de toute première importance (...) : Ils doivent se trouver se trouver aussi près que possible du théâtre de la guerre. la force se représente par des nombres ; plus il y a de bassins dans un port et plus la capacité offensive de celui-ci est grande."

          Les lignes stratégiques constitue le chapitre sans doute le plus important de l'ouvrage.
   L'auteur s'étend longuement sur la définition de ces lignes stratégiques, prenant appui sur l'expérience terrestre, par leur fonction : ligne d'opération, ligne de retraite, ligne de communications...
"Les nombreuses lignes que l'on peut tracer sur une carte pour rejoindre deux ports de mer peuvent se répartir en lignes de haute mer et lignes côtières." "Pour passer par la pleine mer, ce qui est le plus court, il faut avoir la maîtrise de la mer ; quand on ne l'a pas, on doit suivre la côte, de nuit de préférence, en se servant de ses ports de refuge ou des autres points d'appui qu'elle offre."
Il en revient toujours en fait à la fonction de la flotte : "Le problème qui consiste à grouper une flotte dont les éléments sont séparés ou à amener un bâtiment isolé à rejoindre son corps de bataille" constitue celui que le stratège naval doit résoudre, en tenant compte des particularités de mouvement et de relief de la mer et des côtes. Toutes les considérations qu'il soulève "aboutissent à faire ressortir que pour conserver ses possessions lointaines d'un façon certaine, il faut posséder une flotte qui soit supérieure à celle de n'importe quel agresseur (...)".  "Comme conclusion, la solidité de tout système de stations de défense maritime dépend en dernier ressort de la supériorité que l'on possède sur mer, c'est-à-dire de la marine. La chute de quelque position très forte, complètement isolée, peut être longtemps retardée, mais elle est fatale. Le principal objectif d'une marine doit donc être la marine de son adversaire. Comme celle-ci est le seul lien qui réunisse toutes les positions stratégiques ennemies dispersées, l'atteindre c'est atteindre toutes ces positions."

        Expéditions lointaines et expéditions maritimes débute sur une problématique des positions stratégiques : "Malgré les difficultés qu'il y a à conserver des colonies lointaines et d'accès difficile, une puissance, désireuse de garder quelque influence dans une région susceptible de prendre une certaine importance maritime, est obligée d'avoir des points d'appui dans quelques positions stratégiques des environs. Ces points, choisis avec soin d'après leurs positions relatives, constituent une base ; celle-ci, secondaire en ce qui concerne la défense immédiate de la métropole, prend une importance primordiale dans le lieu où elle se trouve." "(...) il ne faut pas perdre de vue que la sécurité des communications entraîne sur mer la nécessité de la maîtrise de la mer, surtout si la distance entre la métropole et les bases lointaines est grande. Reprenant l'histoire des places fortes utilisées par les Anglais ou les Russes, Alfred MAHAN discute des conditions du choix de ces points d'appui, suivant plusieurs variantes de situation, en position de conquête ou de réponse à une invasion, suivant la supériorité ou l'infériorité tactique relative de la flotte, et des conditions à remplir pour que celle-ci l'emporte dans une bataille navale inévitable.

        Selon Margaret Tuttle SPROUT, des études historiques qu'il fait, Alfred MAHAN fait ressortir les facteurs conditionnant la puissance maritime de la Grande Bretagne : "...non seulement une puissance matérielle supérieure et de meilleures doctrines stratégiques navales, mais aussi (la) maîtrise des "mers étroites"." "Ces mers, qui jouent un rôle si important dans l'histoire navale moderne, sont en gros ces masses d'eau - tels la Manche, le détroit de Gibraltar, celui de Sicile, les Dardanelles et le Bosphore - que l'on peut contrôler avec une relative facilité à partir de toutes les côtes."
 "Si le premier objectif de Mahan fut de déterminer l'influence de la puissance maritime dans la destinée des nations, le second consista à tirer de l'étude de la guerre navale certains principes fondamentaux et immuables de la stratégie navale, comparables aux principes de la guerre terrestre qu'avait formulés Jomini."
  "Après les Etats-Unis, c'est en Allemagne que les écrits de Mahan eurent le plus d'influence sur la pratique politique. Comme en Angleterre et en Amérique, L'influence de la puissance maritime dans l'histoire parut à un moment crucial. L'empereur Guillaume II venait de congédier le vieux Bismark, notamment pour la raison que celui-ci s'obstinait à vouloir que l'Allemagne restât une puissance continentale et, sous le jeune kaiser, la nation se lança dans une politique d'expansion impérialiste outre-mer."  Selon l'auteur de cette contribution sur Alfred Mahan dans Les maîtres de la stratégie, "si Mahan eut une influence indéniable sur la pensée navale allemande avant 1914, il est de toute évidence qu'il fut souvent mal compris des Allemands. Dans ses écrits, il avait en divers endroits analysé les désavantages que causait à la nation allemande sa position géographique par rapport à la puissance maritime britannique. Si les Allemands avaient saisi l'essence véritable de la puissance maritime, ils se seraient inévitablement rendu compte que seule une force navale assez importante pour battre la flotte britannique pouvait transformer leur pays en une puissance maritime, dans le sens que Mahan donnait à ce terme. (L'amiral allemand Alfred Von) TIRPITZ (1849-1930) semble ne pas avoir saisi les limites géographiques fondamentales de la situation allemande face au contrôle des mers. De plus, il négligea l'avertissement de Mahan, lequel déclarait qu'une nation ne peut espérer être à la fois une grande puissance terrestre et une grande puissance maritime."

      Bruno COLSON indique l'influence d'Antoine de JOMINI (1779-1869) sur les idées d'Alfred MAHAN, qui rapproche souvent la stratégie terrestre et la stratégie navale.
Pour le théoricien américain, les opérations de l'archiduc Charles et de Napoléon Bonaparte démontrent:   
- l'importance de la concentration ;
- l'utilité pour y arriver de posséder une situation stratégique centrale comme la ligne du Danube;
- la nécessité d'occuper des lignes intérieures, par rapport à cette situation ;
 - l'influence sur la conduite des opérations, et en vue du succès, de la sécurité des communications.
          Alfred MAHAN est en désaccord par contre avec Carl Von CLAUSEWITZ (1780-1831) sur l'importance de la défensive et de l'offensive.
   "Les idées de Mahan furent acceptées par des générations d'officiers de marine américains. Elles leur fournissaient un support argumenté et scientifique cautionné par l'histoire. L'US Navy était également satisfaite de se voir confier la "première ligne de défense", ce qui lui permettrait de réclamer tout l'équipement nécessaire. L'expression "maîtrise de la mer" (command of the sea) flattait l'oreille. De plus, la stratégie de Mahan semblait avoir établi des vérités définitives : il ne serait plus nécessaire de faire de nouveaux efforts intellectuels. Les officiers pouvaient désormais consacrer leurs énergies aux détails pratiques de la conception des bateaux, à l'entraînement et à la planification tactique : ils avaient l'assurance de travailler dans le cadre d'une stratégie infaillible.
Cette stratégie donnait aussi satisfaction au Congrès pour trois raisons. Elle promettait en effet de rencontrer et de défaire l'ennemi loin du continent américain, de le faire rapidement et de façon décisive, et enfin d'utiliser avant tout des machines et une technologie présumée supérieure plutôt que des troupes terrestres.
A la fin du XIXème siècle, les Etats-Unis entraient dans une phase de plus grande activité en politique étrangère. L'idéologie dominante était celle de la "grandeur nationale" et de l'extension de l'influence américaine. Les théories de Mahan venaient à leur heure."
     Toujours d'après Bruno COLSON, "la stratégie globale des Etats-Unis reste profondément imprégnée des conceptions d'Alfred Mahan.
Retenons seulement deux aspects, que Mahan attribue à l'influence de Jomini. Il y a d'abord une vision géostratégique des intérêts américains à l'échelle mondiale. (...)"  Ensuite, les liens entre stratégie et politique. Sans doute la définition étroite de la stratégie, "souvent attribuée à la culture stratégique américaine serait davantage le fait de l'armée que de la marine, ce qui expliquerait en partie le rôle prédominant de celle-ci dans des années récentes et la qualification des Etats-Unis comme "puissance maritime".


Alfred Thayer MAHAN, Stratégie navale, in Mahan et la maîtrise des mers, textes choisis et présentés par Pierre NAVILLE, Editions Berger-Levrault, 1981 dans Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard CHALIAND, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.
Bruno COLSON, Jomini, Mahan et les origines de la stratégie maritime américaine, Institut de Stratégie Comparée, www.stratisc.com, 2005. Margaret Tuttle Sprout, Mahan : l'apôtre de la puissance maritime, dans Les maîtres de la stratégie, tome 2, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982. Aymeric CHAUPRADE, Géopolitique, Ellipses, 2003.
 
Relu le 15 septembre 2019
          
   
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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 13:19
                                     Stratégies nucléaires françaises

          La France fait figure de "perturbateur" dans l'Alliance Atlantique, née de la Seconde Guerre Mondiale. C'est ce que présente en tout cas Lucien POIRIER : "les États-Unis traversent la crise du missile gap (cette perception d'une supériorité soviétique en matière de missiles intercontinentaux) quand l'accession au pouvoir du général de Gaulle introduit un facteur de difficulté supplémentaire dans leur politique : il prétend participer à la direction des affaires nucléaires de l'Occident. En septembre 1958, son mémorandum à Washington et Londres demande, en vain, qu'un organisme tripartite définisse la conduite alliée "au niveau de la politique et de la stratégie mondiale" et décide, le cas échéant l'emploi des armes nucléaires".
  Lancé depuis 1952, le programme nucléaire français abouti à une première bombe A en 1960, puis à une arme thermonucléaire en 1968. Les avions porteurs d'armes nucléaires, décidés en 1957, voient le jour sous forme de Mirage IV en 1964 tandis que le premier sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) est lancé en 1967, opérationnel en 1971. "Il n'aura donc fallu qu'une vingtaine d'années pour accéder à une capacité nucléaire militaire respectable (...). Résultat jugé suffisamment prometteur quelques années auparavant puisque, dans une lettre au président Johnson (7 mars 1960), de Gaulle annonce que la France quitte l'organisation militaire intégrée de l'OTAN, tout en restant partie à l'Alliance Atlantique".
        
      Mais le lancement de ces programmes ne s'accompagne pas d'une réflexion stratégique. Comme partout, la course technologique des armements précède la stratégie. Ce n'est qu'en 1959 que le colonel Charles AILLERET, reprenant d'ailleurs la notion anglo-saxonne de deterrent, propose le concept de dissuasion du faible au fort. Il faut distinguer, dit-il dans ses conférences devant l'Enseignement supérieur militaire, "la capacité nucléaire militaire de vaincre dans une grande guerre, qui doit être du même ordre de grandeur que celle de l'adversaire et qui constitue le meilleur déterrent, de la capacité de destruction chez l'adversaire d'oeuvres vives dont la perte ôterait pour lui tout intérêt à la victoire. Cette capacité s'exprime par un nombre d'engins beaucoup plus faible. Insuffisante en tant que moyen de guerre, elle constitue cependant un deterrent mineur, peut-être, mais malgré tout fort efficace."
  Le président DE GAULLE, en 1963, reprend cette conception qui domine encore aujourd'hui la stratégie nucléaire française, avec de fortes nuances. Si les armements nucléaires américains, selon lui, garantissent la paix mondiale, il "reste que la puissance nucléaire américaine ne répond pas nécessairement et immédiatement à toutes les éventualités concernant l'Europe et la France." 
Toujours selon Lucien POIRIER, le débat théorique traverse les forces politiques mais il n'a que des influences indirectes sur les débats internes de l'armée, qui manifeste des difficultés à penser la guerre autrement qu'avant l'apparition de l'arme atomique.

      Le débat théorique est surtout le fait, hormis ceux provoqués par les manifestations pacifistes, (même s'il est en partie influencé par eux, le fait qu'ils partent surtout de la mouvance communiste fait perdre de sa force à ses arguments) de trois personnalités : Pierre-Marie GALLOIS, Raymond ARON et André BEAUFRE.
      Pierre-Marie GALLOIS produit en 1960 (Stratégie de l'âge nucléaire) une première problématique structurée qui s'organise autour des "lois de la dissuasion" et de quelques axiomes simple et percutant provoquant la polémique. Le pouvoir égalisateur de l'atome, l'évaluation des enjeux et des risques par un adversaire, la capacité crédible de frappe nucléaire, l'impossibilité à l'âge nucléaire d'une alliance garantissant tous les risques, le caractère de sanctuarisation et seulement de sanctuarisation des intérêts vitaux de la France de l'arsenal national... tout cela contredit absolument toutes les suppositions des stratèges américains qui élaborent des calculs de probabilité et des extensions de la dissuasion nucléaire à des théâtres extérieurs. Les paradoxes de la paix (1967) et de nombreux articles dénoncent ce que Pierre GALLOIS appelle des "sophismes" et les illusions d'une protection de l'Europe par les Américains. La Grande Berne (1975) attaque "l'imposture" que sont les SALT, qui loin de limiter la course aux armements nucléaires, l'oriente vers d'autres technologies. États-Unis et Union Soviétique, selon lui, s'obstinent dans la lutte pour une suprématie nucléaire, hors d'atteinte. L'Adieu aux armées (1976) reprend le dossier de la défense française, à un moment où les forces nucléaires sont plaquées sur une organisation militaire préexistante, et en 1977, Le Renoncement s'attaque aux déploiements des armements nucléaires tactiques.
   Raymond ARON, à partir d'une réflexion stratégique et politique globale (Espoir et Peur du siècle, 1957 ; Les Guerres en chaînes, 1959 ; Paix et Guerre entre les Nations, 1962 ; Le Grand Débat, 1963 ; Penser la guerre, Clausewitz, 1976) ironise contre le "délire logique" de Pierre GALLOIS. L'impossibilité du calcul rigoureux en stratégie de dissuasion, l'irrationalité de fond du calcul stratégique lui-même de par les liens entre politique et stratégie et diplomatie, interdisent une évaluation de l'utilité de la capacité nucléaire française. S'abstenant de trancher sur cette utilité, Raymond ARON critique la politique de défense gaullienne. C'est moins le rapport, écrit-il, de la force française à la force américaine ou à la force soviétique qui importe que la capacité absolue de destruction que l'on est en droit, légitimement d'attribuer à la force française. Or, cette capacité sera si limitée - et le sort qui frapperait la France en cas de guerre thermonucléaire serait tel - que l'on a peine à imaginer les initiatives soviétiques que la force américaine ne dissuaderait pas et que la force française dissuaderait." L'opposition de l'intellectuel français à la stratégie autonome de la France réside dans le fait selon lui qu'elle détruit les solidarités atlantiques nécessaires face à l'Union Soviétique.
    Parallèlement au débat ARON/GALLOIS, le général André BEAUFRE construit une véritable théorie stratégique. Il s'intéresse plus aux fondements de la stratégie nucléaire qu'aux débats sur la défense française. Dans L'introduction à la stratégie (1963), Dissuasion et Stratégie (1964) et Stratégie de l'Action (1966), il cherche à concevoir une stratégie totale, prenant en compte le fait nucléaire qui réponde à la question centrale de "l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leurs conflits". Par ailleurs, il justifie la force nucléaire française, précisément parce qu'elle introduit la multipolarité nucléaire, qui limite dans une certaine mesure la liberté d'action des deux super-géants. L'introduction d'un facteur d'incertitude supplémentaire éloigne la perspective de la guerre proprement dite, ou de toute guerre pouvant provoquer le déferlement nucléaire. Préoccupé de stabilité globale, il attache un grand intérêt à la guerre limitée et à l'armement nucléaire tactique auquel il attribue une fonction dissuasive propre dans des espaces non sanctuarisés.

       A l'intérieur des armées françaises, c'est surtout le Centre de Prospective et d'Évaluations qui fonde le modèle stratégique minimal de la France. Il s'attache dès sa création à définir les attributs d'une insularité politico-stratégique. qui se retrouvent dans le Livre Blanc de la défense nationale de juin 1972. Il indique un ensemble de concepts et de dispositions pratiques concevable pour la France à l'horizon 1975-1980. Par un retour aux fondements de toute stratégie, il tente d'éclaircir les conditions opérationnelles d'une autonomie française.
Lucien Poirier présente ce travail du CPE en insistant sur la difficulté d'intégration dans cet ensemble des armements nucléaires tactiques. Premier but stratégique : assurer l'intégrité du territoire, protéger les intérêts vitaux que sont la vie des personnes, leurs biens, leur libre exercice de leurs activités. Deuxième but stratégique : contribuer à soutenir la politique étrangère, les projets à l'extérieur du territoire, sauvegarder les circuits d'échanges nécessaires à l'activité du pays. Des responsables militaires, comme le général FOURQUET en 1969, déclarent que les forces nucléaires tactiques se situent dans la stratégie de dissuasion en intermédiaires entre armements conventionnels (premier test dans une escalade militaire) et armements nucléaires stratégiques, et cela introduit un flou dans la stratégie de dissuasion du faible au fort qui est aussi une stratégie du tout ou rien.

       Alain JOXE se situe dans la discussion en partant du point de vue de l'armée française, ou plus exactement du point de vue des responsables français de la politique de défense : "Pour reconvertir sans la détruire l'autonomie stratégique française, investie pendant quatorze ans de manière absurde dans les guerres coloniales, la nucléarisation de la défense française se présentait comme une formule de modernisation adéquate, à tous points de vue, politique, industriel, militaire et stratégique."
En fait, selon lui, la stratégie nucléaire française et celle des États-Unis naissent en même temps et l'effort de conceptualisation de l'école française part d'une position au sein du débat d'école américain. Elle adopte :
- deux principes stratégiques de la représailles massive compatibles avec une modération de la course aux armements : le refus de la guerre nucléaire et la menace de riposte non graduée, sur les ressources, non sur les armes. Pas de ciblages donc sur les forces soviétiques ;
-  un des instruments de la représaille massive : le missile à portée intermédiaire, relativement vulnérable, mais imparable, car situé à proximité de l'adversaire. Les fusées du plateau d'Albion peuvent être mises en parallèle avec les fusées Jupiter et Thor en Italie, en Grande-Bretagne et en Turquie ;
- un principe stratégique de la riposte flexible naissante : la proportionnalité à l'enjeu ;
- un outil caractéristique de la riposte flexible : le SLBM type Polaris qui permet de construire une option de dissuasion en seconde frappe ;
- un outil tactique de la riposte flexible, l'armement du champ de bataille : les Pluton et les fusées embarqués sur avion. Mais à la différence des États-Unis, le feu nucléaire n'a jamais été délégué aux besoins opérationnels des généraux.
   
     Dans le débat ARON/GALLOIS, Alain JOXE se positionne à partir des principes clausewitziens, "en retournant à l'analyse critique". Il pense que ce débat "oppose deux façons incompatibles d'aborder la définition des agents et d'aborder la temporalité de la prévision,de l'action et de la mémoire." Le problème est peut-être mal posé par les deux adversaires. "Pour rester cohérent, il faut certainement éviter de penser l'autonomie au niveau nucléaire tout en admettant la dépendance au niveau infra-nucléaire."
C'est la persistance du collage entre système stratégique et déploiement du Pluton dans une organisation d'un ancien système militaire axé sur la colonne blindée offensive qui "pèse en permanence sur la cohérence des discours et joue un rôle politique dans le maintien en France d'un lobby atlantiste militaire qui peut apparaître comme tout à fait "raisonnable" puisqu'il est le seul à tenir un langage militaire cohérent concernant l'emploi des forces terrestres. Mais ce défaut n'est pas un argument théorique pour inciter la politique française à préférer la doctrine de réintégration dans les procédures de l'alliance atlantique de l'ensemble du raisonnement infra-nucléaire et corollairement du dispositif nucléaire lui-même. Au contraire, si l'on souhaite compléter les éléments de la stratégie française, une réflexion autonome sur la manoeuvre infra-nucléaire en temporalité de crise demeure un chantier ouvert." Il n'est pas nécessaire de confondre cette manoeuvre infra-nucléaire avec la riposte flexible américaine. 
C'est un élément pas suffisamment évoqué dans les débats qui piège en quelque sorte la perspective. Dès l'exclusion de France des installations américaines de France décidée par le président DE GAULLE, des accords AILLERET-LEMNITZER envisagent entre la France et les États-Unis une coopération en temps de crise. Accords techniques, ils constituent une passerelle entre stratégies nucléaires différentes, d'autant que le déploiement des fusées Pluton, dont l'implantation et la portée signifient l'acceptation de la bataille nucléaire (tirs sur le territoire allemand) se fait également en coopération, même distanciée, avec armements à portée intermédiaires américains.
  Au total, toutefois, l'exception française, selon Alain JOXE possède un effet subtil : "tout se passait comme si le retrait de la France associé à la mauvaise volonté des Européens à constituer les moyens d'une résistance classique en Europe contraignait les Américains à un maintien de facto de la doctrine de la représaille massive sous sa forme locale et légèrement pro-tracté, datant de la fin du règne d'Eisenhower."

    Le Livre blanc Défense et Sécurité nationale de 2008 reprend et réaffirme la doctrine de dissuasion française. Il faut noter qu'entre temps, l'arsenal français a perdu sa composante terrestre (fermeture du Plateau d'Albion) et que l'accent est désormais mis dans la programmation militaire sur l'armement nucléaire stratégique (surtout les SNLE).
  "la crédibilité de la dissuasion nucléaire reposera sur la possibilité pour le chef de l'État de disposer, de façon indépendante de moyens adaptés à une grande diversité de situations. Nos forces seront, à cette fin, articulées en deux composantes nettement différenciées et complémentaires, disposant de l'environnement nécessaire à leur mise en oeuvre autonome et en sûreté. La France continuera d'entretenir les moyens de conserver ses capacités."   Réaffirmation de cette stratégie du faible au fort : "La France continuera à maintenir ses forces nucléaires à un niveau de stricte suffisance. Elle les ajustera en permanence au niveau le plus bas possible compatible avec sa sécurité. Elle ne cherchera pas à se doter de tous les moyens que ses capacités technologiques lui permettraient de concevoir. Le niveau de ses forces ne dépendra pas de celui des autres acteurs dotés de l'arme nucléaire, mais seulement de la perception des risques et de l'analyse de l'efficacité de la dissuasion pour la protection de nos intérêts vitaux."
  On notera cet encadré significatif : "Les deux composantes modernisées et strictement dimensionnées, apporteront au Président de la République la souplesse nécessaire à l'exercice de la dissuasion :
- la composante océanique sera dotées, en 2010, du missile balistique intercontinental M51 embarqué à bord des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de nouvelle génération ;
- la composante aéroportée sera dotée, dès 2009, du missile aérobie ASMPA emporté par les avions 2000-NK3 et Rafale, à partir du territoire national et du porte-avions.
  La pérennisation de ces capacités reposera sur :
- la poursuite du programme de simulation (rappelons que les essais nucléaires ont été abandonnés) reposant en particulier sur le laser mégajoule, les moyens de radiographie des armes et le calcul intensif numérique ;
 - le maintien des compétences nationales développées dans le domaine des missiles et des sous-marins nucléaires ; les efforts d'amélioration porteront, en priorité, à l'horizon 2025, sur la portée et la précision des missiles.
   Des efforts de modernisation seront entrepris en priorité pour maintenir la capacité à transmettre des ordres aux forces nucléaires, assurer la sûreté de la composante océanique, ainsi que l'accompagnement et le soutien de la composante aéroportée."
   Tout cela va de pair avec une "rénovation transatlantique" qui doit organiser la complémentarité entre l'Union Européenne et l'OTAN. Cela se traduit notamment par une réintégration de la France dans l'organisation militaire intégrée de l'Alliance Atlantique, selon un accord conclu en 2004. Le Livre Blanc réaffirme l'indépendance nucléaire de la France : "les capacités nucléaires comme la stratégie de dissuasion françaises restent hors du cadre de l'OTAN. La France considère que la déclaration d'Ottawa de 1974 et le Concept stratégique de 1999, qui reconnaissent la contribution de ses forces et de celles du Royaume-Uni à la capacité de dissuasion de l'Alliance, continuent d'être les seules références pour ce qui concerne les relations entre sa force de dissuasion et la doctrine nucléaire de l'OTAN."
    Le fait que la stratégie nucléaire soit marginalisée aux États-Unis et que la menace soviétique n'existe plus rendent moins importantes les tensions qui peuvent exister entre cette doctrine affichée et les multiples coopérations de développement d'armements. Mais le débat est loin d'être clos.

Défense et Sécurité nationale, Le livre blanc, Odile Jacob/La Documentation Française, 2008 ; Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990 ; Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaire, Complexe, 1988.

                                                            STRATEGUS
 
 
Relu le 19 septembre 2019

     
 

      
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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 13:32
      Des questions sur le pouvoir des Etats....
                 
       Les récentes conférences inter-gouvernementales sur le changement climatique, sous les projecteurs des médias, ne manquent pas de provoquer un certain malaise pour qui suit de près les vraies évolutions des pouvoirs politiques et économiques de la planète. Alors que les marchés sont censés s'auto-réguler pour la bonne santé de l'économie, alors sur les gouvernements eux-mêmes abandonnent de nombreuses prérogatives économiques au nom des bienfaits supposés être apportés par la libre concurrence des biens et des personnes, il est curieux de voir ces mêmes gouvernements se faire proclamer sauveurs de la planète. Les contraintes économiques nécessaires à la réalisation des programmes de survie de l'humanité face aux désastres annoncés seront-elles acceptées - puisqu'elles n'ont pas beaucoup de chances d'être imposées - par ces vastes ensembles économiques privés qui ont déjà refusé aux États de véritables changements dans la gestion financière, notamment depuis la crise de 2008.

       Cette actualité constitue une occasion de penser à nouveau l'effectivité des États, leur réel pouvoir de peser sur les événements, au-delà des définitions juridiques de l'Etat aujourd'hui diffusées de façon universelle par  des organisations internationales comme les Nations Unies.

       La réalité du pouvoir d'État...
            Un État se caractérise par son pouvoir réel sur un territoire et une population. Il est représenté pratiquement par ses agents directs et existe seulement et seulement si les différents citoyens qui agissent à l'intérieur de ses frontières le reconnaissent comme tel.
Un véritable État n'est pas une sorte d'agent ou d'acteur social à grande échelle qui exerce une influence sur le comportement de tous les autres acteurs, qu'ils soient économiques, sociaux, politiques ou religieux. Il est véritablement le décideur en dernier ressort de ce qui se passe sur un territoire donné. C'est le principe même de la souveraineté. Peu importe que cet État soit démocratique ou totalitaire. Ce qui importe, c'est que son autorité soit sans contestations sur son territoire. Peu importe que ses actions soient le résultat de concertations et de délibérations entre les acteurs qui agissent en tant que membres d'une nation ou pas. ce qui importe, c'est que ses actions soient reconnues légitimes de bout en bout. Non bien entendu que le caractère démocratique d'un pouvoir d'État ne nous intéresse pas de manière générale, mais ici, ce n'est pas le sujet traité.
Concrètement, il est constitué d'administrations reconnues pour leur compétence dans tous les domaines, qui se considèrent comme ses rouages. De plus, dans la conscience de la population, il existe en tant que tel, garant de leur liberté et de leur sécurité, quel que soient la définition et le contenu réel qu'elle leur donne.
     L'État est à la fois le produit de leur représentation du pouvoir et la somme de l'action de toutes ses administrations. Que la représentation collective n'accorde plus comme auparavant ce crédit, que ses administrations n'exercent plus leur activité sur l'ensemble de la population et sur l'ensemble du territoire, et l'État n'existe plus que comme le fantôme de lui-même.

       Les domaines de l'effectivité de l'État
                Ce qui précède nous mène directement à la notion d'effectivité de l'État. Un État existe réellement, au-delà de toute considération sur sa reconnaissance à l'extérieur dans le concert des États dans le monde, que s'il est en mesure d'exercer tous ses pouvoirs. Cela pourrait passer pour une lapalissade, mais lorsqu'on y regarde de plus près, on constate de nombreuses défaillances de l'autorité de l'État tout au long de son histoire, et ces défaillances peuvent être de plusieurs ordres : 
-  fiscal, lorsque les administrations chargées de récolter auprès de la population ses ressources agissent pour leur propre compte ;
- judiciaire, lorsque les décisions de justice ne sont plus prises à partir d'un corpus de lois et de coutumes décidées par les instances légitimes ;
- exécutif, lorsque ses décisions sont mal ou plus appliquées ;
- législatif, lorsque ses instances qui décident des lois le font en dehors des considérations fondatrices de cet État, ou que les lois ne sont plus suivies des décrets d'application qui les rendent effectives ;
    
      Mais le moment et l'endroit décisifs où cette effectivité se révèle défaillante ou nulle, c'est lorsque le monopole de la violence lui échappe, partiellement - lorsque des éléments de sa population lèvent les armes contre lui, en tant qu'État , ou contre d'autres éléments de cette même population - ou totalement, lorsque la violence s'exerce sans considération de son existence. Car ce qui décide en dernier ressort de son autorité, c'est bien l'usage en dernier recours et de façon décisive de la violence, que ce soit pour recouvrir les impôts, pour faire droit aux décisions de ses tribunaux, pour réaliser les effets de ses lois et règlements ou pour faire valoir sa suprématie et sa seule autorité dans l'élaboration de ces lois et règlements.
     C'est pourquoi l'effectivité d'un État est toujours menacée lorsque la délégation administrative de son pouvoir fiscal, judiciaire, exécutif ou législatif est confiée à des groupes d'acteurs dont la fidélité aux fondements de l'État est défaillante. Ou lorsque les intérêts propres de ces groupes prennent le pas sur l'intérêt de l'État.
Si l'État est autoritaire et monarchique, tout autre intérêt servi autre que celui du roi menace son effectivité. Si l'État est autoritaire et despotique, tout intérêt servi que celui du groupe faisant office de chef nuit à son effectivité. Si l'Etat est démocratique et d'un régime représentatif de la population, tout autre intérêt servi - celui d'une seule partie de la population, nuit à son effectivité.
 
     Cette effectivité est menacée également lorsque l'État délègue une partie de ses prérogatives de sécurité à des groupes de population dont les intérêts sont plus de défendre leurs intérêts propres que celui de l'État.
     On voit bien que l'effectivité de l'État n'est jamais totalement garantie dans les aléas de l'histoire. Et qu'il existe en fait une graduation dans cette effectivité. Entre le contrôle absolu de l'État, quels qu'en soient les moyens, matériels ou/et symboliques et la déliquescence de l'État à son dernier degré, il existe toute une série de situations intermédiaires, qui s'installent doucement, presque sans qu'on s'en rende compte, analysable souvent seulement après une certaine période.
   Mais la continuité de l'État reste assurée toutefois, lorsque certaines conditions sont réunies, quel que soit le degré de cette effectivité. Elle ne l'est plus lorsque, de façon définitive, l'État a perdu de façon irrémédiable tous ses pouvoirs, même lorsque symboliquement des populations ou des groupes s'y réfèrent, un peu comme les véritables pouvoirs féodaux de tout le Moyen-Age qui se réfèrent au Saint Empire Romain Germanique...
     Il est particulièrement difficile, en l'état des connaissances sociologiques actuelles, de déterminer si un État est définitivement perdu. Mais une étude, même partielle, de l'activité de ses administrations, de l'activité des acteurs sur son territoire permet de déterminer, en revanche, à coup sûr, si un État a perdu de son effectivité. Et lorsque, de façon visible, l'État se retrouve dans la situation de n'importe quel acteur sur ce qui est normalement son territoire, d'agir avec des moyens de coercition sociale (et non avec tous ses moyens), on perçoit qu'il n'est plus effectif. il faut bien voir qu'un acteur peut être en mesure de collecter des impôts ou d'effectuer un certain racket sur la population (en argent et en hommes), d'édicter des lois dans une région donnée, d'agir pour rendre effectives certaines de ses décisions, sans être un État.
       
              Empires et États, État contre Empire....
                    Et si ses agents assurent la continuité de certaines activités dans le temps, on peut avoir affaire à un Empire plus qu'à un État. Un Empire peut garantir la sécurité et la liberté dans certains territoires. Et si ses agents parviennent à faire reconnaître et connaître son autorité même partielle, d'Empereur, de prince, de roi, de dieu, de prophète un certain temps, il peut s'agir d'un Empire assuré d'une certaine pérennité. Mais il ne s'agit pas d'un État. Un Empire "de la drogue" peut s'établir dans certaines contrées, il n'aura pas les caractéristiques d'un État. Ses bénéficiaires pourront encaisser le produit de leur trafic sur un certain territoire sans pouvoir se faire connaître et reconnaître de façon définitive comme le maitre des lieux. Par essence, dans un Empire, plusieurs forces armées concurrentes peuvent exister et se combattre ; ce qui caractérise l'État, c'est véritablement le monopole de la violence. Par ce monopole, il garantit à une population sur un territoire, un certain ordre, une certaine stabilité, même s'il s'agit d'un ordre injuste, d'une stabilité qui écrase une partie de la population. Ce que l'on veut ici bien indiquer c'est le possible glissement d'empires fondés sur des moyens illégaux en droit, qui peu à peu, peuvent prendre la place des États, et devenir également par la suite, des États. On a une certaine vision d'un Empire en calquant les prérogatives de ce que nous connaissons comme État moderne sur de vastes territoires et sur d'immenses populations, or le contrôle social n'agit que par imperfections progressives. L'histoire offre de multiples exemples d'États qui créent des Empires, lesquels ne possèdent pas la possibilité de contrôler autant les populations que sur leur territoire d'origine. Il existe un mouvement de va et vient entre les formes étatiques et impériales de pouvoir. Ce que l'on a écrit auparavant sur les "Empires de la drogue" peuvent très bien s'instaurer sous forme d'Empires économiques qui, au départ, se veulent concurrents des États - en omettant par exemple de le payer en impôt - tout en leur demandant de protéger leurs activités.

         Pour une analyse non convenue du pouvoir des États...
                C'est pour promouvoir une analyse des États au début du XXIe siècle que tout ce qui précède est écrit, et pour rien d'autre. Une invitation à établir une typologie d'État suivant leur effectivité. La prolifération d'instances de pouvoirs économiques, politiques, financiers, militaires sur la planète, qui ne dépendent pas directement d'États devrait nous inciter à ne pas considérer la forme étatique comme allant de soi. L'existence de vastes territoires où des mercenaires règlent les questions de vie ou de mort, plus ou moins commanditées par des États, mais ne rendant compte de leurs activités que de manière élastique, le développement de fraudes fiscales massives s'appuyant sur l'existence d'États, parfois minuscules, faisant office de paradis fiscaux mais surtout de protecteurs exclusifs, l'augmentation de zones franches dans de nombreux pays, y compris ceux qui jouissent comme la Chine, de croissance économique accélérée, mais aussi à l'intérieur des États occidentaux comme la France qui autorise l'installation d'entreprises affranchies des règles communes dans ses quartiers dits en difficulté, la privatisation de pans énormes d'activités autrefois assurées, régulées ou contrôlées par les États, tout cela doit inciter à réfléchir sur l'évolution de l'effectivité des États, et des conséquences de tout ordre de cette évolution, dont le développement des pollutions et des bouleversements climatiques n'en sont qu'une partie.
               L'enjeu de cette analyse est tout simplement la possibilité au non des citoyens de vivre dans un environnement stable, au niveau politique, économique, juridique. C'est aussi de savoir si l'on ne se dirige vers une sorte de guerres civiles larvées ou ouvertes entre groupes et entre individus, guerres désignées alors pour la convenance des médias et des pouvoirs en place comme des crises plus ou moins graves... En d'autre temps, l'analyse marxiste pointait bien cette sorte de luttes généralisées, qui peuvent débouchés sur des guerres civiles, mais cette fois  il ne s'agirait pas seulement de guerres entre agents économiques, mais entre toutes sortes de pouvoirs privés ou publics, avec emploi non seulement de l'arme monétaire mais d'armes tout court... dans une évolution de re-féodalisation du monde.

                 
GIL
 
Revu le 20 septembre 2019
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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 10:28
                                        Stratégies nucléaires américaines -  3
           
            Précédent la grande révolution de 1989 en Europe orientale qui aboutit à la fin du système des blocs, le grand retournement, qui commence entre 1986 et 1987, "détruit simultanément la représentation de la guerre nucléaire européenne bipolaire et la doctrine d'emploi des tirs nucléaires chirurgicaux en vigueur. Cette destruction est seulement dans les esprits. Les armes restent déployées, les programmes de développement se poursuivent, le ciblage chirurgical est le seul emploi possible des armes de la génération montante, mais la "guerre nucléaire" s'est évanouie en fumée." 
C'est que la crise des euromissiles a suscité une opposition sans précédent à la course aux armements nucléaires, partie de l'Europe qui se considérait menacée, pour une grande partie de l'opinion publique, par le déploiement d'armements nucléaires américains et et soviétiques en Europe. Le sentiment diffus que les deux Grands règleraient leurs comptes en utilisant le sol européen, en épargnant leurs propres sanctuaires, vif notamment en Allemagne, a obligé l'establishment américain à reculer dans le maniement de ses scénarios, le Président REAGAN allant jusqu'à proposer une option zéro à l'adversaire soviétique, sans que les contours de ses propositions d'ailleurs soient vraiment précises.

          Alain JOXE voit trois "dérèglements" à l'oeuvre, qui détachent la pensée stratégique de l'évolution des armements :
- le dérèglement de la production des moyens, le dérèglement technostratégique ;
- le dérèglement des doctrines qu'on évalue dans le langage clausewitzien ;
- le dérèglement des représentations géopolitiques.
           Il décrit pour expliquer le dérèglement technostratégique, trois principes dominés par la technologie, ce qu'il appelle une trinité noire : les principes de perfectionnement des systèmes tactiques n'avaient pas changé (il s'agit toujours de produire arme contre bouclier et bouclier contre arme), les doctrines stratégiques non plus (agencement de l'offensive et de la défensive), pas plus que la représentation dominante de la guerre (menace territoriale d'invasion, d'occupation, de conquête).
Ce dérèglement se manifeste matériellement par dix perfectionnements dans les trois armes (capacité de destruction, amélioration de l'allonge et de la portée, augmentation de la mobilité stratégique et tactique, accroissement de la précision de l'impact, augmentation de la densité ou cadence de tir, amélioration constante du blindage, cela combiné au développement de techniques d'information, d'observation (notamment par satellites), de camouflage (radar-sonar), de communication et de brouillage...). "La lutte entre camouflage et observation, transmission et brouillage, constitue un nouveau champ stratégique (qui déborde largement le domaine des armements nucléaires) où deux équivalents analogiques de l'attaque et de la défense cherchent à se reprendre alternativement la dominance.
          L'élévation constante des coûts de recherche-développement et de production des armements, détruisant la complémentarité qualité-quantité (chaque unité d'armement représente un investissement si astronomique que sa production en quantité est rendu difficile, notamment par un phénomène d'obsolescence relative...) limite économiquement la course aux armements. "C'est le principe de ce que sous REAGAN déjà on a appelé le build down (désarmement-modernisant) et qui va dominer les négociations soviéto-américaines sur les armements stratégiques, reprises à Genève en janvier 1990 avec pour objectif une réduction de 50% de l'arsenal de part et d'autre."  Le champ de bataille devient invivable avec des jets d'armements qui tombent de partout, dans l'esprit des stratèges, empêchant toute visibilité politique par la suite. L'automatisation de l'ensemble des armements de tout genre et de tout calibre détruit la possibilité d'une conquête ou d'une défense quelconque. Au bout de quelques heures, voire quelques minutes, les combattants restants risquent de se battre dans des ruines fumantes....
        
         En 1997, le président CLINTON révise la doctrine nucléaire américaine, par la Presidential Decision Directive 60, qui fait suite à la Nuclear Posture Review de 1994. Non publiée, cette directive marque une réaffirmation en même temps qu'une reformulation du rôle de l'armement nucléaire dans la dissuasion. Le fait le plus important de cette directive est qu'elle réintroduisait la Chine dans le SIOP et élargissait l'éventail des cibles pour y inclure le complexe militaro-industriel et les forces conventionnelles chinoises.
        L'administration BUSH, par la Nuclear Posture Review de 2001, accentue l'importance de la Chine dans les plans nucléaires américains.
Une distinction est faite entre contingences immédiates (dangers actuels connus), contingences potentielles (dangers plausibles) et contingences imprévues (menaces soudaines). En raison de la modernisation des armées chinoises, ce pays est considéré comme "un État qui pourrait être impliqué dans une contingence immédiate ou potentielle en cas de confrontation militaire (sur le statut de Taïwan par exemple). La contingence immédiate, potentielle ou imprévue vise surtout les "États voyous" que sont la Corée du Nord, l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Lybie. La Russie n'est visée que par la contingence plausible.
        Mais au-delà de cette posture qui concerne l'arsenal nucléaire et ses ciblages, l'aspect le plus significatif est la marginalisation du nucléaire.
Une nouvelle classification des forces remplace la vieille triade nucléaire classique (missiles mer-sol, missiles balistiques intercontinentaux et bombardiers stratégiques) qui la replace dans un ensemble global :
- Système de frappe offensive (nucléaire et non nucléaire) ;
- L'ancienne triade nucléaire ;
- Les capacités non nucléaires (frappe conventionnelle et systèmes de guerre électronique et de guerre informatique) ;
- Systèmes de défense passifs et actifs (guerre anti-missile) ;
- Infrastructure de défense (y compris revitalisation des complexes de production des armes nucléaires).
 
     En 2002, le US Space Command (qui commandait les opérations militaires extra-atmosphériques et de guerre informatique) a été démembré et ses missions ont été intégrées au US Stratégic Command (SRATCOM) et en 2003, la directive présidentielle Change Two to the Unified Command Plan assigna quatre nouvelles responsabilités à STRATCOM.
Du coup, l'outil nucléaire s'est trouvé intégré dans une panoplie de systèmes conventionnels composé de :
- Armes conventionnelles de précision : Global strike ;
- Guerre informatique, guerre électronique et Computer Network Operations ;
- Défenses spatiales ;
- Défenses antimissiles.
  L'armement nucléaire n'est plus qu'une composante des forces offensives, dans un ensemble de forces de dissuasion.
  A noter que le document National Strategy to Combat Weapons of Mass Destruction, de décembre 2002, réserve aux États-Unis le droit de riposter par tous les moyens appropriés, y compris nucléaires, à tout attaque chimique, biologique, nucléaire ou radiologique contre les États-Unis, les forces américaines déployées à l'étranger, ou les pays amis et alliés des États-Unis.

     Tout se passe aujourd'hui comme si la stratégie nucléaire américaine, tout en restant une stratégie déclaratoire, est devenue une stratégie de dissuasion pure et simple.
En outre, son énonciation se fait beaucoup plus discrète, dans les salons feutrés de négociations internationales pour le désarmement nucléaire, mais cette doctrine reste déconnectée du système de ciblage (même si le nombre de cibles - non communiqué - s'est sans doute réduit considérablement), qui poursuit son développement technologique, sur la lancée des programmes du complexe militaro-industriel datant de la période du système des blocs.
   Les péripéties de la défense anti-missile et de la prolifération des armements nucléaires ne manqueront pas d'influer sur les doctrines nucléaires américaines, dans leurs imprécisions habituelles.

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN), 1990. Article de "Le débat stratégique" de mars 2009, d' Hugo MEIJER, La posture nucléaire américaine de l'après-guerre froide.

                                                                          STRATEGUS
 
Relu le 12 juillet 2019

 
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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 10:47

                  Stratégies nucléaires américaines - 2
 

     Dans le chapitre Pédagogie américaine de son livre consacré aux stratégies nucléaires qui met bien en relief l'aspect déclaratoire de celles-ci, Lucien POIRIER indique que "La stabilité de la dissuasion au niveau nucléaire est évidemment liée au rapport de forces balisticonucléaires (ou plutôt, dirions-nous aux perceptions de ce rapport de forces) et en 1961, les États-Unis peuvent choisir entre deux stratégies :
- l'une, minimaliste se bornerait à une dissuasion minimum (minimum deterrent) fondée uniquement sur une capacité de seconde frappe (second strike capability) désormais acquise avec les sous-marins ;
- (...) l'autre, une formule maximaliste (qui) consisterait en une capacité de contre-forces permettant à la fois "d'écraser la société soviétique et de détruire au sol les bombardiers et missiles ennemis en une seule attaque massive" - ce qui implique l'initiative nucléaire américaine."
    Le général POIRIER souligne la constante ambiguïté des propos de Robert MacNAMARA (1916-2009), alors en charge du secrétariat à la défense. En fait ce qui domine sa rhétorique, c'est "le souci de relier les deux espaces stratégiques, le sanctuaire et l'autre ; de faire prendre conscience aux Européens que leur protection nucléaire tient à la supériorité américaine actuelle, privilège transitoire qui doit les inciter à préparer la relève par des forces conventionnelles appropriées." Les États-unis peuvent s'éviter les dommages d'une guerre nucléaire tout en frappant les villes soviétiques, ce qui valorise l'Alliance Atlantique. "Apparemment, l'écart avec la stratégie de Foster DULLES est mince, sauf que les objectifs des forces nucléaires seraient d'abord les forces homologues de l'URSS."

     Les crises de Cuba (1962) et la guerre du VietNam (qui débute pour les États-Unis en 1964) constituent les deux expériences majeures qui mettent à l'épreuve toutes ces stratégies déclaratoires.
L'impossibilité de réellement utiliser l'arsenal nucléaire, même sous une forme virtuelle, même dans une confrontation directe avec l'URSS, et encore moins dans une confrontation par alliés interposés avec la Chine ou l'URSS amènent Robert Mac NAMARA à "préciser" en 1967, ses conceptions stratégiques. Selon lui, "la pierre angulaire de notre politique stratégique (strategic policy) consiste toujours à dissuader (to deter) une attaque nucléaire délibérée sur les États-Unis, ou leurs alliés, en maintenant une attitude hautement plausible (...) d'infliger un degré de dommage inacceptable à tout agresseur isolé ou à un groupe d'agresseurs, et cela en tout instant d'un échange nucléaire stratégique, même après avoir absorbé une première attaque nucléaire surprise. Cela peut se définir comme notre capacité de destruction assurée. Il faut comprendre que la destruction assurée est l'essence même de tout concept de dissuasion."

      Pour Alain JOXE, l'activisme de l'équipe du secrétaire à la défense a favorisé l'émergence "d'une puissance bien plus grande de la technostructure militaire industrielle aux États-Unis, et un abaissement sensible de l'importance des arguments purement militaires dans la dynamique de la course aux armements."
L'échec du Président KENNEDY, à cause de cette concurrence entre rationalités de défense militaire et de production industrielle, donne la preuve selon lui, "qu'un contrôle démocratique plus large et plus précis aurait des effets raisonnables." L'argument du secret militaire, surtout à une époque où ces secrets sont réels plutôt vis-à-vis des citoyens que vis-à-vis de l'ennemi potentiel, (auquel il faut toujours prouver sa supériorité) ne tient plus face aux désastres de l'aventure américaine au VietNam. Beaucoup de "faucons" de l'administration de défense américaine sont passé dans le camp de "colombes". Robert MacNAMARA lui-même (qui part en 1968 de ses responsabilités) et Daniel ELLSBERG entre autres, déposent ainsi le bilan des années 1960 au cours desquelles ces logiciens-stratèges "ont transformé le champ des représentations de la défense et de la dissuasion nucléaire en un objet critique relevant décidément des sciences humaines et du débat démocratique, et non plus de l'art militaire."
   
            Les progrès technologiques des armements nucléaires (développement des têtes MARV et des systèmes intégrés des radars et satellites, qui forment le fameux C3I : Commandement, Contrôle et Communications et Information, miniaturisation de l'électronique, perfectionnement du guidage et de la visée terminale...) permet au départ de pénétrer les réseaux anti-missiles de l'ennemi, mais après le traité ABM de 1972 qui interdit le déploiement des missiles anti-missiles sur le sol, ils favorisent une multiplication des cibles à atteindre. Selon Alain JOXE, "il est aisé de vérifier que la doctrine associée au plan de ciblage est produite par le plan de ciblage et que le plan de ciblage est produit par la surabondance des armes."
    
     Dès 1969, Richard NIXON lance un processus dans lequel une nouvelle doctrine stratégique tend à refuser désormais l'implication directe des forces armées américaines dans des opérations terrestres de longue durée, et qui préconise dans tous les domaines "une définition très large et très générale du système de sécurité globale des États-Unis, comme organisation du partnership, de la délégation des tâches aux alliés".
      Pour comprendre cette période, toujours en suivant Alain JOXE, il faut se référer à un ensemble de documents qui définissent les ciblages successifs des missiles nucléaires :
 - Le National Security Defense Memorandum 242 du 17 janvier 1974, "dont l'orientation est lancée par KISSINGER en 1969 et qui représente ce que l'on a pu appeler la "doctrine SCHLESINGER, s'incarnera dans le SIOP 5, en avril 1974".
 - Le Présidential Decision 59, du Président CARTER, de juillet 1980, entérimé par le Président REAGAN dans plusieurs documents : NSDD 13 d'octobre 1981, NUWEP 82 de juillet 1982 et qui structure le SIOP 6, d'octobre 1983.
- Le SIOP 7, dont les principes furent dévoilés en juillet 1989, préparé par le Président REAGAN et mis en vigueur par le Président BUSH.
    "Ce sont là chaque fois des tournants doctrinaires et des tournants dans les principes du ciblage, mais leur succession obéit à la loi d'une évolution lente. La cohérence de ces adaptations, bien au-delà des présidents comme personnes, est à rechercher dans les systèmes d'armes, non dans les stratégies.
L'enchaînement des SIOP et des doctrines, dans la période des vingt années qui s'écoulent jusqu'à nos jours (Alain JOXE a écrit le livre auquel nous nous référons en 1990), semble n'obéir à aucune règle précise. Un président lance en apparence une grande réforme qui est assumée et reprise par son successeur d'un autre parti ou, au contraire, un président bouleverse lui-même son propre système au nom des principes énoncés par l'ennemi politique de naguère ou même par l'ennemi soviétique.
    Le babil frémissant qui accompagne les auditions consacrées aux questions de défense, au congrès, ne peut masquer le fait patent d'une incohérence toujours plus grande. C'est au point que le missile intercontinental américain, supposé être un des trois pieds de la "triade stratégique", la fusée MX (dite Peacekeeper, "garde -paix"), magnifique fusée à trois étages et à dix MIRV bientôt MARV, n'a encore pas trouvé son "mode de déploiement" définitif. On discute, depuis plus de dix ans, sur la manière de la rendre invulnérable par la mobilité terrestre et, en attendant de se fixer sur un mode déploiement mobile, on a été obligé de disposer les premiers exemplaires qui sortent des chaînes de montage dans des vieux silos de Minuteman reconditionnés."

           Cette doctrine SCHLESINGER tourne le dos définitivement à la doctrine de destruction mutuelle assurée (MAD , fou, en anglais), instaure la flexible response comme la référence en stratégie nucléaire américaine.
Mais même dans son exposé par le secrétaire d'État du même nom, elle reste d'une signification mitigée, mêlant doctrine anti-force et anti-cité, l'élément essentiel étant la souplesse de réponses, dans le temps et dans l'espace à une attaque de l'adversaire. C'est d'offrir au pouvoir présidentiel des options limitées complexes.
         Sous la Présidence REAGAN, les 50 000 cibles potentielles se divisent en quatre groupes : les forces nucléaires, les forces militaires en général, les centres de commandement politiques et militaires et les bases économiques et industrielles soviétiques. Le SIOP doit être réalisé avant l'arrivée de la première salve adverse (rien ne précise s'il s'agit d'une frappe sur attaque, d'une frappe préemptive ou d'une première frappe américaine). Se multiplient les options, attaque majeure, attaque sélective, option nucléaire limitée et option nucléaire régionale (visant même des troupes soviétiques au Moyen-Orient). C'est cette multiplicité, présente également pour l'Europe, qui provoque en partie la crise des euromissiles, alimentée par une inflation déclaratoire sur le mode paranoïaque du Président (contre les forces du Mal), dont une phraséologie religieuse qui fait craindre à certaines populations des décisions irrationnelles.
      Le nouveau SIOP 7, en préparation depuis 1988, est prioritairement anti-forces, basé sur une précision accrue des missiles, avec combinaison d'une mobilité des lanceurs basés au sol. Mais en fait, un grand retournement s'effectue, pour reprendre la formule d'Alain JOXE entre 1986 et 1990.

Alain JOXE, le cycle de la dissasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990. Tribulations du "garde-paix" : MX peacekeeper, un ICBM américain en quête de stratégie, Cahiers d'Etudes Stratégique n)10, CIRPES, 1986. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988.

                                                                                  STRATEGUS
 
Relu le 13 juillet 2019
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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 10:45
              Ce livre de géopolitique, qui aborde les aspects stratégiques et économiques d'évolution de la zone arctique à cause du réchauffement climatique, constitue un exposé très clair, avec peut-être une pointe de dramatisation, de nouveaux enjeux qui concernent toute la planète.
Le rédacteur en chef de la revue Défense de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et le professeur géopolitologue au Collège interarmée de défense (CID) nous proposent là, avec de nombreuses cartes à l'appui, une vision d'ensemble, sur le moyen et le long terme, de cette bataille du Grand Nord qui met aux prises d'abord Russie, États-Unis, Canada, Danemark et Norvège.
       "Le rétrécissement des banquises du Grand Nord fait (...) apparaître de nouveaux fonds, de nouvelles îles et des passages maritime immédiats, autant d'accès à des ressources inenvisageables jusqu'ici parce qu'inatteignables. Espace longtemps délaissé, le sommet du monde devient brusquement un espace très convoité dont les richesses constituent une véritable caverne d'Ali Baba de la mondialisation. Cette évolution brutale suscite autant de convoitises que de difficultés sur les plans démographique, économique, social, environnemental, culturel, sécuritaire et stratégique." La zone arctique n'est plus une zone d'exception, à l'écart des conflits mondiaux, même si déjà depuis le début de l'industrialisation et dans les premières années 1900, il a déjà une histoire militaire, géographique au sens stratégique et économique. Pour le Grand Nord, de nouvelles doctrines de défense s'élaborent, car les cartes sont chamboulées. La donne militaro-stratégique, "dans les trois dimensions du théâtre, sous-marine, aérienne et de surface" change. "Principale zone d'expérimentation et d'affirmation de la dissuasion nucléaire mondiale, l'Arctique est aussi devenu l'un des principaux points d'appui du système anti-missile américain et de défense aérospatiale, facteur déclenchant d'une nouvelle course aux armements. A Washington, Moscou, Ottawa, Oslo et Copenhague, l'Arctique est désormais, une préoccupation stratégique majeure." (Introduction)

      Les auteurs examinent successivement l'exploration, la militarisation, l'évolution des zones de pêches, l'existence d'une très grand base américaine, les alertes en surface des sous-marins, l'avenir des peuples circumpolaires et bien entendu le rôle que pourrait jouer bientôt l'Union Européenne. D'abondantes notes et une bibliographie très utile complète cet ouvrage à recommander pour qui surveille l'évolution du monde.
 
    L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Août 2007, deux sous-marins déposent le drapeau russe par 4 200 mètres de fond. Le monde découvre que la bataille du Grand Nord a commencé. Ses enjeux sont à la fois économiques, environnementaux et stratégiques. En libérant de nouveaux passages maritimes, la fonte des glaces polaires donne accès à des réserves gigantesques de pétrole, gaz, or, diamants et minerais rares. La course de vitesse pour leur contrôle et leur exploitation est d'autant plus âpre que le découpage des frontières entre États-Unis, Canada, Russie, Danemark et Norvège est loin d'être abouti, tandis que Chinois, Japonais et autres Européens sont en embuscade. Cette ruée vers le toit du monde s'effectue dans des zones hautement stratégiques depuis la guerre froide, aujourd'hui devenues point d'appui principal du bouclier antimissile américain. Devant des peuples circumpolaires à l'avenir improbable, se déroule la première bataille planétaire de la mondialisation."
  La maritimation de l'océan Arctique, la perspective de mise en valeur d'énormes ressources, la modification du statut géopolitique de l'Arctique et son insertion dans l'histoire mondiale dues à sa militarisation croissante qui date de la première guerre mondiale, constituent trois facteurs importants de la nouvelle donne. Les deux auteurs montrent bien qu'il n'y a pas deux mais cinq pays directement engagés dans l'Arctique et que l'espace polaire ressemble à un "millefeuille stratégique", où les ambitions des uns et les positions des autres sont susceptibles de beaucoup évoluer.
Ils envisagent trois scénarios probables pour l'Arctique :
- Une nouvelle guerre froide : A la suite des pertes territoriales enregistrées depuis la fin des années 1980 par la Russie, elle nourrit une réelle obsession d'encerclement stratégique et cherche à investir militairement ses frontières et prioritairement sa façade sibérienne. Dans cette même logique de retour de puissance, la Russie entend valoriser de manière optimale la gestion des ses matières premières ;
- Un espace communautaire intégré. Ce scénario optimiste verrait les États redécouper leurs frontières en réglant leurs contentieux de manière pacifique et harmonieuse par le biais du droit international et du droit de la mer, sous l'égide des Nations Unies. Selon nous, il est probable que la persistance de difficultés d'exploitation des ressources, de fortes inconnues dans le comportements des courants marins et le... manque de moyens d'assurer véritablement (y compris financièrement) chacun de leur côté la militarisation de cette nouvelle frontière, joue en faveur de ce scénario ;
- Un océan américain. C'est le scénario le plus vraisemblable selon les auteurs, d'autant plus que l'approche américaine privilégie le cheval de Troie groenlandais. La diplomatie américaine peut jouer sur trois facteur essentiel : le facteur démographique (la population arctique rassemble 600 000 personnes dispersées sur des territoires immenses, la population groenlandaise de 57 000 personnes représente la densité humaine la plus forte), le facteur stratégique (pérennité d'une présence militaire américaine) et le facteur politique (puisque le Groenland, depuis les années 1950 tend à conquérir son autonomie vis-à-vie du Danemark, tout en faisant partie du royaume).
 
  Les auteurs cite en conclusion un paragraphe du livre de Jean MALAURIE (Les derniers rois de Thulé, 1955) : "Je ne saurais assez me répéter : une double indépendance politique et économique est nécessaire pour qu'une minorité soit en mesure de se défendre. Faut-il le redire, une fois encore? Un pays autonome, dépendant économiquement, voit son développement lié à des intérêts qui lui sont extérieurs. Inutile de rappeler ce qui est arrivé en Amérique Latine ou en Afrique. Dans l'Arctique, c'est déjà la concentration excessive en quelques villes (Nuuk, 13 000 habitants comptent pour plus du quart de la population, la population  active étant pour l'essentiel sans travail), le fonctionnarisme et la bureaucratie, une mono-économie néocoloniale peu pourvoyeuse d'emplois au Groenland (la pêche à la morue et à la crevette rose), cependant que le reste du pays réel stagne et dépérit. Le néocolonialisme est la face aimable de l'assimilation de ce qui soit devenir, à court terme, une clientèle et un marché. Qui ne connait le processus? Le moindre manuel d'économie politique vous le décrit. L'on se demande parfois à quoi servent les sciences sociales, les mêmes erreurs étant répétées à différentes latitudes. Condition des conditions : l'éducation. Mais quelle éducation? Il n'y a pas de relèvement économique sans conscience historique."
Les deux auteurs plaident en fin de compte en conclusion pour un avenir européen de l'Arctique. "Très simplement parce que la raison du plus fort ne saurait fonder durablement une politique internationale. En aucun cas, elle ne peut jeter sur la banquise sa chape de plomb et imposer au reste de l'humanité ses prochaines guerres comme un horizon indépassable. Certes le Grand Nord n'est pas le Proche-Orient. Mais comme on ne peut prévoir toutes les conséquences du réchauffement climatique, on ne peut pas anticiper non plus toutes les ruses de l'histoire qui continue. Le pari polaire - celui d'une espace de coopération - se devrait d'être un pari européen parce que, contrairement à l'hyperpuissance américaine et à d'autres organisations régionales, le Vieux Continent ne postule pas un principe de puissance. C'est sans conteste, son principal apport à la mondialisation."
 


     On consultera également avec profit le point de vue de la diplomatie française, exprimé par Serge SEGURA, sous-directeur du Droit de la mer, du Droit fluvial et des Pôles au Ministère des Affaires étrangères et européennes, dans la nouvelle revue Mondes.
 
     Richard LABÉVIÈRE (né en 1958), journaliste français (RFI jusqu'en 2008), rédacteur en chef de Défense (institut des Hautes Études de Défense Nationale - IHEDN), est l'auteur de plusieurs publications, dont Éloge du dogmatisme : contre la société de communication (avec Christophe DEVOUASSOUX, Éditions de l'Aire, 1989), Les dollars de la terreur : les Etats-Unis et les islamistes (Grasset, 1999), Le grand retournement : Bagdad-Beyrouth (Seuil, 2006), Quand la Syrie s'éveillera (avec Talal El ATRACHE, Perrin, 2011)...
     François THUAL, géopolitologue, professeur au Collège interarmées de défense (CID) et à l'École Pratique des Hautes Études, conseiller pour les affaires internationales au Sénat, est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique de la franc-maçonnerie (Dunod, 1994) ; Méthodes de la géopolitique. Apprendre à déchiffrer l'actualité (Ellipses, 1996); Les conflits identitaires (Ellipses, 1998) ; Le Fait juif dans le monde. Il a écrit aussi de nombreux ouvrages portant sur la géopolitique en général, de certaines zones dans le monde, de religions (chiisme, bouddhisme...). 

Richard LABÉVIÈRE et François THUAL, La bataille du Grand Nord a commencé..., Éditions Perrin, 2008. Mondes, Les cahiers du Quai d'Orsay, n°1 d'automne 2009 (dossier sur le climat).
 
Complété le 14 septembre 2012
Relu le 15 juillet 2019
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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 13:38
                               Stratégies nucléaires américaines - 1

          Les stratégies nucléaires américaines évoluent selon la perception des menaces et les percées technologiques, d'autant plus que les États-Unis se veulent la première puissance impériale du monde. Nous pouvons établir une chronologie, ou plutôt une logique historique - quoiqu'en la matière l'ouverture d'archives encore secrètes peuvent changer parfois les données de la vérité historique - de cette évolution, du monopole nucléaire de 1945 à une sorte de marginalisation de l'instrument atomique d'aujourd'hui.
 
        Si nous nous attardons sur cette évolution, c'est surtout pour comprendre comment différents éléments internes et externes aux États-Unis, diplomatiques, technologiques, politiciens, économiques... ont pu déterminer la stratégie déclaratoire. On pourrait faire une étude sur les éléments de certaines courses aux armements antérieures à la Seconde Guerre Mondiale, et sans doute, les futures évolutions de la stratégie mettent en jeu également des éléments aussi divers, dans une logique conflictuelle et qui peut paraître sur le moment extrêmement chaotique. Aussi, ce que les auteurs découvrent en étudiant les méandres des stratégies nucléaires, on pourrait sans doute également le retrouver pour des stratégies qui ne concernent pas ou concernent marginalement des armements nucléaires. L'importance des stratégies nucléaires résident dans le fait que ce sont les premières stratégies véritablement mondiales.

         Après 1945, l'arme de destruction massive est perçue, si nous suivons Lucien POIRIER, comme l'arme décisive et "cette interprétation suffit pour que la stratégie militaire soit désormais pensée à partir et en fonction d'elle et d'elle seule. Par contamination, la politique générale doit se plier à cet invariant : désormais, elle n'est plus libre de ses choix". Malgré ce monopole, les États-Unis ne peuvent endiguer l'avancée soviétique, notamment en Europe entre 1945 et 1949. Dans cette période, suivant Alain JOXE, "où s'organise de l'irréversible, ce sont les effets des représentations séparées des deux camps plutôt que les calculs sur l'interaction stratégique qui vont créer des délimitations sur le terrain ; ce sont les institutions politiques qui vont engendrer des doctrines, tandis que les militaires poussent toujours à la création de nouvelles armes, des systèmes tactiques, alors que la stratégie nucléaire n'est pas élaborée."
  Une des conditions, écrit aussi le théoricien, "pour que toute la philosophie de la guerre opérationnelle se fige en théorie logistique, c'est que les passages d'une échelle à l'autre, du tactique à l'opérationnel et de l'opérationnel au stratégique, soient sous-tendus par une statistique. Quelque raisonnement comptable doit exiger la multiplication des armes, "la croissance" à tous les niveaux de l'action. Ce raisonnement, à la fois logistique et opérationnel, c'est le ciblage, soit l'affectation d'une arme à une ou plusieurs cibles, la mise en mémoire d'un processus logistique industriel de "production-transport-mise en place-consommation/destruction". Le ciblage permet d'imaginer le territoire ennemi comme la "demande du marché". Une demande qu'on peut mettre en forme et multiplier. Le raisonnement en question peut être formellement tactique, mais il est d'importance stratégique si l'arme est rare et décisive : opérationnel si l'arme est assez courante et décisive ; purement tactique si l'arme est banalisée pour le champ de bataille et équipe toutes les unités de base.
 Le débat sur l'arme nucléaire, au départ à peine distinct d'un débat tactique, dans la pénurie, s'est déployé sur toutes ces articulations d'échelles en 1945 et 1954."  Dans la mise au point et la mise sur le terrain des armes nucléaires, les rivalités entre les différentes armes (air, terre, mer)  jouent un grand rôle : le Strategic Air Command (SAC), en raison d'une prééminence de l'Air Force impose un déploiement du stock de bombes nucléaire d'abord sur les bombardiers. Alain JOXE y voit un "défaut logique originel de la stratégie nucléaire américaine". Les armements proviennent de la demande interne des armées. Ce n'est qu'en 1948, pendant le blocus de Berlin (1947-1949), que les plans d'emploi sont officiellement confiés aux militaires et que la décision d'emploi est réservée au Président.  Pour bien comprendre, nous le disons en passant, les préoccupations américaines, il faut savoir que dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, c'est le versant atlantique  (de l'Océan Atlantique) de leur diplomatie et de leur défense qui aura, jusque dans les années 1980 où la donne commence à changer, l'absolue priorité, faisant passer en second leur versant pacifique (de l'Océan Pacifique), même d'ailleurs pendant la guerre du VietNam.

       C'est à la suite de ce blocus de Berlin et de la guerre de Corée en 1950, que se renforce le sentiment de l'existence d'un seuil nucléaire - contre l'avis d'une partie de l'état-major américain - en-dessous duquel l'utilisation des armes nucléaires semble inenvisageable. Le premier concept de dissuasion nucléaire, la doctrine des représailles massives est formulée par d'administration EISENHOWER.
  "Tenant compte de la nouvelle problématique stratégique, l'administration EISENHOWER-FOSTER DULLES révise sa politique de défense. En février 1952, à Lisbonne, on a fixé le programme du réarmement occidental et la contribution des Européens au système conventionnel constituant le "bouclier". Avec "l'épée", les bombardiers du SAC postés à la périphérie du sous-continent soviétique, étaient mis en place les moyens de la stratégie du containment. Mais l'Europe se révèle incapable d'édifier le bouclier défini à Lisbonne pour "décourager toute velléité d'agression". Pour pallier ces carences, les principes d'un "new-look stratégique" sont formulés (...) en 1954 : "La défense locale (en Europe) sera toujours importante (avec les forces conventionnelles). Mais il n'existe pas de défense locale qui, seule, puisse contenir la puissante force terrestre du monde communiste. Les moyens de défense locaux doivent être renforcés par le moyen de dissuasion à l'agression supplémentaire que constitue la faculté d'exercer des représailles massives". (Lucien POIRIER). Dans la formulation, les États-Unis n'opposent jamais doctrine à doctrine, ils semblent procéder par empilement, et même par chevauchements de capacités nucléaires : aux bombardiers stratégiques s'ajoute un premier sous-marin nucléaire fin 1954.
Selon Lucien POIRIER, "la liberté d'action que leur supériorité nucléaire procure aux Américains demeure toute théorique. Elle ne lève pas toutes les incertitudes sur le seuil de nucléarisation. La doctrine des représailles massives est ambiguë et conservera à jamais cette tache originelle aux conséquences politiques incalculables. Elle combine en effet la dissuasion et la défense réelle, la menace des représailles et la capacité de résistance du bouclier classique sans qu'on puisse dire où et quand l'échec de la défense justifierait l'exécution de la menace. Faute de pouvoir déterminer a priori le lieu, le moment et le type d'agression qui appelleraient la riposte nucléaire, on pose la règle suivante : insuffisantes pour une défense victorieuse devant un adversaire supérieur, les forces conventionnelles alliées reçoivent pour mission de contraindre, par leur résistance, à lancer et développer une attaque majeure. Attaque ipso facto dénuée d'équivoque : révélant ses visées lointaines, elle justifierait la massive retaliation. Bouclier et épée assument les fonctions complémentaires dont la résultante devrait être l'effet dissuasif : un candidat agresseur rationnel ne saurait se lancer dans l'aventure sachant que, pour envahir et conquérir l'Europe occidentale, il devrait opérer de telle sorte que son offensive, dévoilant son projet politique, appellerait tôt ou tard la réaction nucléaire américaine."

        A l'intérieur d'une période relativement floue car ne correspondent pas les stratégies déclaratoires et les capacités réelles de frappe du territoire soviétique, de 1953 à 1957 ou jusqu'à 1961 ou même jusqu'à 1967..., en 1956 s'instaure une délégation de la décision d'emploi de l'arme nucléaire aux unités combattantes. Alain JOXE analyse là une tentation de la "préemption" : "Entre 1954 et 1961, 90% de l'arsenal nucléaire se trouva ainsi placé sous contrôle militaire direct (...). (Un document d'orientation des bases de la nouvelle politique de défense) lance également un programme important de protection et d'alerte autour du territoire des États-Unis, alors pratiquement sans système d'alerte, afin de neutraliser la pénétration éventuelle des bombardiers soviétiques, mais si l'accent est mis sur le développement du SAC comme instrument de la "représaille massive", cette option s'accompagne du développement d'une grande variété d'armes nucléaires tactiques, définies comme "des munitions tout aussi utilisables que n'importe quelle arme".". Cette distribution étonnante s'inscrit dans un débat en 1953-1954 sur l'éventuelle nécessité de lancer une attaque préventive contre l'URSS.
          
           Les avancées soviétiques en matière d'armement ou de technologie (missiles, satellite artificiel) amène une perception d'une obsolescence de la doctrine de représailles massives et de l'avènement d'un champ de bataille nucléaire. Cette doctrine officielle des représailles massives est de plus en plus critiquée aux États-Unis alors qu'elle satisfait les partenaires européens de l'OTAN.  Après cette percée soviétique, les experts américains scrutent le danger des missiles soviétiques et ouvrent la discussion sur l'équilibre de la terreur.
Cette discussion, ouverte dès 1956 par la Rand Corporation "débouche sur un retentissant article d'Albert WOHLSTETTER (1913-1997) en 1959. Partant de concepts qui se se sont peu à peu précisés - première frappe désignant l'initiative nucléaire d'un parti ; seconde frappe ou réplique nucléaire de l'autre ; stratégies contre-forces, contre-cités, contre-ressources ou valeurs nommant les objectifs sur le sol adverse, (il) pose un principe : l'invulnérabilité des forces de représailles (seconde frappe) de chacun devant une attaque surprise (première frappe contre-forces) de l'autre (...) est la condition nécessaire de la dissuasion réciproque, de la stabilité de l'équilibre de la terreur qui le fonde." (Lucien POIRIER). Ces débats théoriques débouchent en 1960, sous l'administration KENNEDY, sur la doctrine de la flexible response,
   "La riposte graduée se veut moins un mode stratégique qu'une attitude d'esprit devant les problèmes de défense globale américaine : on refuse l'apriorisme au profit d'une constante disponibilité intellectuelle et d'une souplesse des moyens permettant d'adapter la stratégie militaire aux demandes concrètes et variées d'une politique mondiale contingente par nature." 
     Dans ce débat, les alliés des États-Unis se manifestent constamment, et pour compenser ce missile gap craint par l'opinion publique (bien travaillée par les experts du complexe militaro-industriel...), le gouvernement EISENHOWER déploie en Europe des missiles stratégiques à portée intermédiaire, à partir de 1958, et le gouvernement KENNEDY continue  ce déploiement jusqu'en 1963. Ces IRBM verrouille la solidarité transtlantique, du point de vue américain.
Suivant Alain JOXE, "l'intérêt des IRBM Thor et Jupiter pour les pays européens qui les hébergeaient, et pour l'Alliance en général, est que leur présence (...) était nécessaire à la défense des États-Unis eux-mêmes ; leur déploiement correspondait donc à un service efficace rendu par les Européens aux Américains dans la défense du monde libre".
La rationalisation du ciblage stratégique par la création du SIOP (Single Integrated Operation Plan) effective en 1962, qui coordonne les activités jusque là séparées des différentes armes, pousse jusqu'à la caricature la mise en pratique de la nouvelle doctrine, elle-même appelée à évoluer en doctrine de dissuasion graduée. Car à travers ce déploiement, c'est bien la capacité de mener une guerre nucléaire limitée qui est mise en place.
   
        A la fin des années 1950, une nouvelle génération d'intellectuels managers, civils, logiciens-stratèges, se met à commenter la stratégie nucléaire et élabore un "instrument métaphorique unifié qui n'est autre que la théorie des jeux" (Alain JOXE). Thomas SCHELLING (né en 1921) et Herman KAHN (1922-1983) sont les plus connus de ces théoriciens. "La théorie des jeux a servi de médiation idéologique à la fois à la relance de la course aux armements et à son "contrôle". Cependant, elle a surtout eu une valeur heuristique et pédagogique. Les principaux auteurs créatifs de l'ère kennedienne l'ont utilisée de cette manière, pour poser des problèmes, non pour en résoudre".  Ce qui en ressort, c'est une théorie de l'escalade, avec des crises et des paliers, une échelle de conflictualité, où la menace ou l'utilisation de l'armement nucléaire a toute sa place.

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion, La Découverte/FEDN, 1990. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988.

                                                                                       STRATEGUS
 
Relu le 24 juillet 2019

      

         
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