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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 16:05
          La bataille de Kadesh (1285 avant JC, selon le livre de l'UNESCO, vers 1295 av JC selon l'anthologie de Gérard Chaliand, 1293 selon Le monde et son histoire), considérée par les historiens comme l'une des plus grandes, sinon la plus grande bataille entre chars de l'Antiquité, sans doute en partie parce que c'est celle dont nous avons le plus grand nombre d'information (vestiges), mit en prise deux grands empires de l'époque, l'empire égyptien et l'empire hittite. Elle opposa à la tête de leurs armées, Ramsès II (1298-1235) et Mouwatalli (1310-1296) pour la possession de la Syrie.
    De part et d'autres, ce furent des proclamations de victoire alors que pour l'Egypte, ce fut sinon une déroute, au moins une semi-défaite car elle ne pu reprendre la ville fortifiée de Kadesh, et que pour les Hittites, ils ne purent engager toutes leurs forces dans la bataille, leur empereur étant atteint par la maladie.
Ramsès II fit partie de la XIXème dynastie, celle du Nouvel Empire (1550-1100). Son règne se situe dans la restauration de la grandeur de l'Egypte, cette période qui intervint après le règne dit hérétique d'Akenaton (1370-1352) qui entendait établir la religion monothéiste fondée sur le culte d'Aton (opposé à celui d'Amon, vénéré par le clergé tout puissant). Il était absolument "indispensable" pour ce "grand Roi" de restaurer le prestige réel (en terme de possessions territoriales, perdues auparavant, notamment face aux Hittites), le prestige spirituel, imaginaire (en terme de pouvoir idéologique sur l'ensemble de la société, d'où de nouvelles constructions "pharaoniques").
   En fait, sa défaite dans le réel, qui se solda par un traité de paix avec les Hittites, conclu en 1278, se transforma en une victoire dans l'imaginaire, sans doute ce qui compte le plus dans un monde soumis à la lenteur de la circulation de l'information et la possession monopolisée de ces mêmes moyens. Car ce traité de paix permit 40 ans de prospérité à l'Egypte qui partagea la Syrie avec son ennemi (avec laquelle fut conclue une véritable alliance défensive contre l'Assyrie). L'Egypte se couvrit à ce moment-là "d'une parure monumentale sans pareille", Ramsès II faisant "restaurer tous les temples (d'Amon) et entreprenant des travaux célèbres, comme la salle hypostyle de Karnak ou le temple funéraire d'Abou-Simbel." (Le monde et son histoire).
       
       Examinant les conditions de la non-émergence de l'Egypte comme véritable noyau d'Empire universel (les batailles se soldant souvent par des conquêtes perdues et regagnées puis reperdues...), Alain JOXE pense que, tout simplement, "qu'elle n'a jamais pu être sérieusement envahie par un peuple voisin semi-barbare conquis par sa civilisation, parce qu'un tel peuple n'existait pas dans l'absence de "voisinages" suffisamment connexes fondés sur des concentrations démographiques à peu près comparables".
Par ailleurs, la puissance politique est celle du Pharaon, dieu propriétaire des terres et chef de guerre, contrairement par exemple aux premiers rois sumériens. "Sans doute la divinisation de la fonction politico-militaire et le manque d'autonomie de la fonction logistique par rapport à la fonction politique peut produire, en cas de crise économique (par exemple dans les cas, dirions-nous, de guerres prolongées comme pendant la campagne de Syrie de Ramsès II), des effets de désagrégation au profit d'une classe d'apanagiers prébendaires cherchant à créer cette autonomie localement. Mais cette divinisation est, en temps de restauration unitaire (comme pour le Nouvel Empire, pensons-nous), le symptôme d'un verrouillage qui, finalement, s'oppose à la dynamique de la conquête indéfinie, parce qu'elle s'oppose au jeu d'un critère militaire autonome. Pharaon a toujours dû acheter ses soldats (nombreux mercenaires, il y aurait eu 2 100 mercenaires contre 1 900 soldats égyptiens sous les ordres de Ramsès II à la bataille de Kadesh), c'est-à-dire en faire le sous-produit de sa supériorité logistique." 
 Les conditions du traité conclu avec les Hittites permettent finalement à l'Egypte de construire réellement sa puissance dans la stabilité d'une relative paix, répit entre d'incessantes campagnes militaires.

        Deux sortes de "documents" permettent aujourd'hui de se faire une idée de la bataille de Kadesh, d'une part les sculptures des monuments d'Aboul-Simbel, des temples de Karnak, Louxor, Ramesseum et Abydos, d'autre part des fragments de deux textes distincts, sur papyrus : le Poème de Pentawer et le Bulletin.
   Le poème, élaboré sans doute en l'an 9 du règne de Ramsès II (Colophon de papyrus, sallier III), est le plus long des deux textes. Document de propagande, exaltation de la victoire et du Dieu-Roi, ce poème donne une idée du lyrisme employé par toute une administration de scribes pour célébrer la puissance idéologique et imaginaire de l'Egypte. Laquelle a de réelles implications matérielles. Les fidèles du dieu Amon obéissent aux injonctions de Pharaon : paiement des impôts, réalisation de travaux, obéissance aux lois.
    "Sa Majesté était alors un jeune seigneur, un héros, sans égal ; ses bras étaient puissants, son coeur était vaillant, sa force était comparable à celle de Montou en son heure, sa forme était parfaite comme celle d'Atoum, et l'on se réjouissait de voir sa beauté", commence le poème.
 Les préparatifs de guerre, l'attaque-surprise des hittites, favorisée par la réussite de ses espions, la prière du héros solitaire en pleine bataille, le paroxysme de la mêlée, conjointement avec Amon, présent dans la bataille au côté de Ramsès II, faisant corps avec Ramsès II, ses reproches à une partie de l'armée qui n'a pas combattu (reproches qui peuvent n'exister aussi que pour exalter davantage la puissance du Roi), sa charge verbale contre le charrier poltron, le retour de l'armée repentie qui se ressaisit à la vue du héros qui massacre à lui seul des milliers de soldats, le second jour de la bataille, à l'aube, dans la mêlée, avec le feu de Rê (Rê étant une partie de l'armée de Pharaon), la paix magnanime de Pharaon qui épargne le Roi ennemi (en fait ledit Roi qui se réfugie dans Kadesh serait trop long et trop laborieux à détruire...) et le retour triomphal en Egypte... tout cela est décrit en un long hymne vraiment beau. On peut remercier au passage les traducteurs des hiéroglyphes d'avoir pu rendre contemporaine cette envolée lyrique antique.
   Selon Claude OBSOMER, égyptologue belge, qui offre sur son site de nombreuses informations sur cette période de l'histoire de l'Egypte ancienne, la campagne de l'an 5 du règne de Ramsès II "fut essentiellement un échec, si le but de cette campagne était, comme semble l'indiquer l'itinéraire suivi, de reprendre la ville de Qadesh et d'étendre l'influence égyptienne dans les régions intérieures du couloir syro-palestinien. C'est finalement Muwattali qui étend son empire vers le Sud, lorsqu'il parvient, mais probablement pas dès l'an 5 de Ramsès, à reconquérir l'Amurru."
"Néanmoins, Ramsès a su déjouer le stratagème conçu par Muwattali pour vaincre l'armée égyptienne : grâce à son dynamisme personnel, à l'aide de son escorte et à l'initiative des na'arin, Ramsès aura réussi à sauver sa vie, l'essentiel de la division d'Amon, et à repousser les agresseurs vers l'Oronte. On peut donc dire sans ambages qu'il a remporté la bataille livrée près de Qadesh en Chemou III.9 de l'an 5. De retour en Egypte, seule cette victoire ponctuelle sera évoquée dans le texte composé pour vanter la toute-puissance du jeune roi, à savoir le "Poème". Cette omnipotence y est reconnue par tous les acteurs de la bataille, même par le roi Muwattali à qui il est attribuée la demande de l'arrêt des combats."

      Le traité entre Ramsès II et Hattousil III représente l'un des tous premiers en notre possession. Le texte, tant égyptien que hittite est par endroit trop corrompu pour être rendu. Mais l'essentiel semble y être :
- Ramsès-mai-Amana, le grand Roi d'Egypte, (...), le héros (...), Vois à présent, j'ai donné la fraternité belle et la paix belle entre nous, pour donner la paix belle et la fraternité belle dans les relations du pays d'Egypte avec le pays de Khatti pour l'éternité... A cela répond dans le texte hittite des termes semblables.
 - (...) le grand roi d'Egypte ne doit pas attaquer le pays de Khatti pour le piller, pour l'éternité. Hattousi, le grand roi du pays de Khatti ne doit pas attaquer le pays d'Egypte pour le piller, jusqu'à l'éternité... A cela répond le texte hittite : ...le grand maître du Khati ne violera jamais la terre d'Egypte pour la piller. Ousermaâtré Séteperenrê, le grand roi d'Egypte, n'envahira jamais la terre de Khatti pour la piller...
- Si un ennemi vient dans le pays de Khatti, et si Hattousi, le grand roi, le roi assumant la vengeance pour le pays de Khatti...
 - Si un homme important s'enfuit du pays d'Egypte (partie hittite) et arrive dans le pays du grand maître de Khatti, ou dans une ville, ou dans une région qui appartiennent aux possessions de Ramsès-aimé-d'Amon, le grand maître du Khatti ne doit pas le recevoir. Il doit le livrer à Ousermaâtrê Sétepenrê, le grand roi d'Egypte, son maître.
    On y trouve le prototype de nombreux traités de paix : amitié et alliance, échange d'expulsion de sujets désobéissant à leur maître...
 
Texte du poème de Pentawer, dans La bataille de Kadesh, Anthologie mondiale de la stratégie, sous la direction de Gérard Chaliand, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990 (lui-même tiré de Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Egypte, E.I. Des pharaons et des hommes, traduction et commentaires de Claire LALOUETTE, UNESCO, 1984). Extrait du Traité de paix, de l'ouvrage de Christiane DESROCHES-NOBLECOURT, Ramsès II, la véritable histoire, Pygmalion, 1996.
Maurice MEULEAU, Le monde antique, dans Le monde et son histoire, Sous la direction de Maurice MEULEAU et de Luce PIETRI, Tome 1, Robert Laffont, collection Bouquins, 1971. Sous la direction de Paulo CARNEIRO, Histoire du développement culturel et scientifique de l'humanité, Tome 1, L'âge de bronze, Robert Laffont, UNESCO, 1967. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, collection Pratiques Théoriques, 1991. Claude OBSOMER, Récits et images de la bataille de Qadesh. En quoi Ramsès II transforma-t-il la réalité?, dans L'histoire entre mythe et réalité, Louvain-La-Neuve, 2003.
     
    L'ouvrage de référence en ce qui concerne la bataille de Kadesh, même s'il date de 1935, réédité en 1996, est celui de Joseph STURM, la guerre de Ramsès II contre les Hittites, qui se fonde de façon critique uniquement sur les textes et les figurations dus à Ramsès II. (Connaissance de l'Egypte ancienne, Bruxelles, 248 pages, aux Editions Safran, www.safran.be). Il met en évidence la sincérité de l'analyse de la bataille par le Bulletin et met en évidence les enseignements que l'on peut même tirer du poème. Nous dirions d'ailleurs que ces documents sont exemplaires d'une civilisation menant jusqu'à leur aboutissement logique de nombreuses connaissances empiriques, quoique organisées sur des postulats faux, et qui dans la relation des fait, supports de ces même connaissances, gardent une transparence qui s'approche sûrement de la vérité. Joseph STURM montre bien que ces textes permettent une bonne dissociation du conte et de la réalité. Il ne faut jamais oublier que l'essentiel des acquisitions scientifiques de ce temps se trouvait souvent en Egypte, comme l'attestent de nombreux auteurs grecs. L'Egypte, par ailleurs fut longtemps le grenier le d'Empire romain, à tel point que l'on peut penser que, dans la Méditerranée, qui tenait l'Egypte tenait le monde.
    Pour comprendre la place de la bataille de Qadesh dans l'ensemble de l'Histoire, nous conseillons de lire l'ouvrage de Nicolas GRIMAL, Histoire de l'Egypte ancienne, Fayard, Le livre de poche, 2009.


                                                                STRATEGUS
 
Relu le 7 Août 2019


     
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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 15:05
           Écrit en 1975, cet essai de stratégie intervient au moment où la doctrine française de dissuasion, définie en 1972 dans Le Livre Blanc sur la Défense, semble souffrir de l'ambiguïté due aux déploiements prévus d'armements nucléaires tactiques. Il suscite dès sa publication des polémiques importantes et aujourd'hui encore, il est considéré comme un point de départ intéressant sur les discussions à propos des armements nucléaires et de la stratégie nucléaire. Rétrospectivement, il fait partie de ces rares études à la fois compréhensible pour le public et élément d'un débat de haut niveau entre spécialistes.
    
           En trois parties (Contexte, Prétextes et Texte) et une Conclusion, l'officier porteur d'une tradition familiale militaire, remet en cause trois principes : celui de la bataille, celui du blindé comme force principale des armées et celui du recours à l'armement nucléaire tactique.

          Dans un Liminaire, Guy BROSSOLLET indique que "le système mis en procès dans cet essai est le corps de bataille, élément spécifique de notre Défense Nationale. Au concept corrélatif de bataille, dont on ne sait s'il est cause ou conséquence du système, le projet consiste à substituer celui de non-bataille."

        Dans la première partie, Contexte, l'auteur "admet trois types de contraintes : celles qu'impose le concept de dissuasion, celles qu'impliquent les missions dévolues au corps de bataille et qui demeurent impératives, celles, enfin, afférentes aux possibilités financières du pays." Il examine successivement dans trois chapitres, le contexte de la confrontation, le contexte militaire national et le contexte budgétaire.
     
Dans Le contexte de la confrontation, sont passé en revue, rapidement, la dissuasion telle que la conçoivent les États-Unis, l'Union Soviétique et la France, avant d'examiner les différentes menaces : les menaces non-militaires (économiques et idéologiques, la fameuse subversion, auxquelles les unités du corps de bataille sont mal préparées), les agressions militaires limitées (incidents à l'intérieur du territoire, exploitation d'une crise intérieure contre lesquelles les unités massées sur les frontières ne sont guère efficaces), le conflit marginal en Europe ou en Méditerranée, auquel le corps de bataille, accaparé par l'offensive nucléaire, n'offre aucune possibilité de manoeuvre politique, le risque d'invasion massive, où seules les forces de l'OTAN, duquel la France s'est alors retirée, peuvent peser. "C'est pour ce (dernier) type d'action, pour mener en-deçà ou au-delà de nos frontières du Nord-Est et contre un adversaire fortement mécanisé et très supérieur en nombre, une dernière manoeuvre dissuasive sous forme d'un "combat résolu et efficace" que le corps de bataille est prévu. Cadre-t-il avec ce schéma? Là est le problème!"

Dans Le contexte national, Guy BROSSOLETTE décrit les forces nucléaires stratégiques (FNS), les forces de sécurité générale, et le corps de bataille dont la France dispose. "L'ouverture des hostilités par l'adversaire marquerait, rappelons-le, l'échec momentané de notre dissuasion globale. Au corps de bataille reviendrait alors la mission de rétablir la crédibilité de notre défense. D'après les textes (du Livre blanc), l'exécution de cette mission implique deux capacités :
-  l'une sur le plan de l'action : combattre, pour tester les intentions réelles de l'adversaire et gagner certains délais ;
-  l'autre sur le plan de la signification : faire valoir, par l'emploi d'armes nucléaires tactiques, la menace d'emploi d'armes nucléaires stratégiques.
    Or, si l'action relève du domaine militaire, la signification relève uniquement du politique. Et l'une ne se plie par forcément aux impératifs de l'autre. Pourtant, action et signification sont aujourd'hui étroitement liées dans la séquences d'engagement du corps de bataille (...)". Pour l'auteur, il existe une confusion, qui tient aux contraintes (de temps) d'emploi des armes nucléaires : le gouvernement ne peut plus doser ses effets en jouant du réel (l'action) et du virtuel (la menace) et perd donc une marge de liberté d'action puisqu'au niveau tactique, il en est réduit au tout ou rien.

Dans le contexte budgétaire, il constate que dans la répartition des dépenses pour les forces armées, le corps de bataille (forces de manoeuvre maritime et aéro-terrestre) occupe déjà une place exorbitante, et qu'il est très difficile d'accorder des moyens réels à la fois à l'aviation et aux forces terrestres de manoeuvre, dans lesquels sont inclues les armes nucléaires tactiques.

          Dans la deuxième partie, Prétextes, l'officier met en face des missions dévolues au corps de bataille et les principes d'emploi, les structures et les moyens dont celui-ci dispose. Il remarque dès le début que l'énoncé même des missions "fait apparaître que celles-ci dissocient l'acte de guerre - le combat - de sa finalité, la victoire". Tester l'adversaire et lui signifier à quoi il doit s'attendre, telle peut se résumer ces missions. Or "le fait est que l'introduction de l'arme nucléaire tactique dans la panoplie des armées n'a pas provoqué de changements décisifs dans l'art militaire français au niveau opérationnel."
        Dans le premier des trois chapitres de cette partie, Des principes, l'auteur constate que "dans le cadre d'une stratégie exclusivement défensive, on continue à équiper ou à instruire le corps de bataille en vue de mener une manoeuvre offensive." Cela parce que les responsables militaires pensent toujours à la bataille nécessaire et à la primauté des forces blindées Du fait de la faiblesse en moyens classiques face au déferlement des forces du camp adversaire, "on se rassure, en se disant que le parti qui prendra sur le champ de bataille l'initiative du feu nucléaire, aura immédiatement l'avantage, cette décision entraînant un renversement instantané du rapport de forces".
Guy BROSSOLETTE rappelle les débats américains sur l'utilisation de l'artillerie nucléaire et indique que même pour les responsables militaires des États-Unis, l'arme nucléaire n'appartient plus à l'arsenal de la première riposte. De plus, citant le général BEAUFRE, il remarque que les responsables français discutent au niveau de la menace et non de l'emploi. Entrant dans la problématique des clés de l'armement atomique, disponible uniquement au plus haut niveau ou mises en permanence au niveau du corps de bataille, l'auteur pense que "si vraiment l'emploi de l'armement nucléaire tactique implique un risque incontrôlable d'escalade, la totalité du risque est mise en évidence dès la première explosion. C'est nier la spécificité de l'atome que d'affirmer qu'au niveau tactique, cinquante explosions sont plus dissuasives qu'une seule, alors que l'allusion au risque encouru (au niveau stratégique) est la même." Le gros problème, c'est que l'armement nucléaire tactique participe aux deux capacités militaire et politique.
       Dans Des structures, l'auteur voit le plaquage de l'armement nucléaire tactique sur un corps de bataille qui a gardé la structure de 1873. Tant dans les chaînes de commandement que dans les chaînes de logistique, qu'aussi dans les mentalités, la situation n'a pas changé.
      Dans Des moyens, ce sont les mêmes conceptions d'armement qui président, l'ANT (Armement Nucléaire Tactique) étant en fait un super-canon (envoyant une charge équivalente à celle d'Hiroshima à 100 kilomètres, avec une précision de 300 mètres), aux mains d'un commandement et de soldats qui n'ont pas les prérogatives tactiques d'utilisation. La manoeuvre nucléaire ne possède pas beaucoup de sens dès que la menace de représailles stratégiques se révèle au premier feu nucléaire dans le processus du conflit.

       Dans la troisième partie, Texte, compte tenu des contradictions mises en relief précédemment, Guy BROSSOLETTE propose de nouveaux principes et de nouvelles dispositions du corps de bataille, comme de nouvelles manières de penser le conflit nucléaire.
En sept chapitres, il tente de couvrir l'ensemble de la problématique en tenant compte d'éventuelles avancées technologiques.
      Le premier chapitre pose quatre nouveaux principes :
- Assurer au gouvernement, en toutes circonstances, la plus grande liberté d'action dans l'emploi des forces conventionnelles ou nucléaires. Il tend à éviter l'imbrication des forces classiques et des forces nucléaires tactiques qui pourraient contraindre le chef de l'État, qui possède la clé du feu nucléaire.
- Etre en mesure d'acquérir avec les seules forces conventionnelles les délais et les informations nécessaires au gouvernement pour la conduite de sa manoeuvre politico-stratégique. Les forces conventionnelles, non contraintes par la présence des ANT regagnent leur souplesse de mouvement.
- Assurer l'autonomie complète des forces nucléaires tactiques (forces de signification) et leur confier un rôle d'ultime avertissement dans le développement de la manoeuvre politico-stratégique.
- Mettre à la disposition du gouvernement des moyens d'intervention adéquats pour lui permettre d'agir ou de réagir en Europe ou en Méditerranée, hors de tout contexte nucléaire.
    Du coup, ce sont trois systèmes de forces indépendants qu'il faut mettre en place : forces conventionnelles de test et d'information, forces nucléaires de signification, forces d'intervention.
      
      C'est ce que développent les quatre chapitre suivants, proposant notamment une organisation modulaire de la défense, opposant à la vitesse de l'adversaire, la profondeur du dispositif, à sa masse la légèreté et à son nombre l'efficacité. Ce système modulaire sera très commenté par la suite et différentes variantes en seront même proposées dans le cadre d'une défense populaire.
       
         Le sixième chapitre propose donc une nouvelle répartition des dépenses du budget de la défense, utilisant des économies réalisées (absence de divisions lourdes) pour mettre en place le maillage qu'il propose.

        Le dernier chapitre expose de nouvelles technologie émergentes, comme celle du laser pour renforcer l'efficacité du corps d'armée nouvellement disposé.

      Dans sa Conclusion, Guy BROSSOLLET pense s'être bien soumis aux contraintes définies dès le début, "mais aussi longtemps que ces définitions resteront inchangées, nous récusons la nécessité d'engager de grandes unités mécanisées dans les aléas d'une bataille inégale. Nous préconisons, en échange, un combat de type modulaire à base de cellules légères, nombreuses mais indépendantes; et parce qu'elles seraient libérées de structures et de principes trop rigides, nous les croyons capables d'un maximum d'efficacité. Au dessus de ces cellules, un seul relais hiérarchique. Au sommet, succédant au super-héros des batailles antiques, un chef-système, suprême organisateur et connecteur de ce vaste assemblage de modules synchrones qui se ferait et se déferait au gré des circonstances. En tout état de cause, ce projet ne requiert aucune augmentation des crédits mis habituellement à la disposition des Armées.
  La gravité d'un problème se reconnaît à sa capacité de détraquer les institutions en place : le caractère hyperbolique de l'atome enraye ainsi les machines de guerre traditionnelles. La logique même de l'ascension aux extrêmes, conséquence de la puissance théoriquement infinie de l'arme nouvelle, devrait donc emporter les barrières de la coutume et condamner les solutions moyennes."

      Jean KLEIN, dans une recension de cet ouvrage, écrit avec raison - vu les différents ajustements opérés par la suite dans les armées françaises - que les débats qu'il a suscité, malgré les réticences de l'état-major à la défense modulaire, ont contribué à une clarification des vues sur la stratégie nucléaire et la politique de défense françaises. Ses critiques ont accéléré le processus d'adaptation du corps de bataille. Ils l'ont si bien fait que dans le débat stratégique des années 1980, malgré pourtant des mouvements contraires internes dans l'armée, au moment des élaborations américaines de tactiques nucléaires de champ de bataille, la France opposera une résistance sur le plan de la doctrine.
 


Guy BROSSOLLET, Essai sur la non-bataille, Editions Belin, 1975, 125 pages.
 
 
Relu le 16 Août 2019
       
    
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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 14:09
     Un des meilleurs spécialistes français des questions militaires et stratégiques, et plus largement de défense, directeur d'étude et fondateur du Groupe de sociologie de défense à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), fondateur de l'ARESPA, mais surtout du CIRPES (Centre Interdisciplinaire de Recherches sur la Paix et d'Etudes Stratégiques) qui multiplie depuis 1982 études précises et analyses globales, Alain JOXE est l'auteur de nombreux ouvrages qui font références jusqu'aux cercles de spécialistes et très prisés dans le monde étudiant qui s'intéresse aux affaires militaires autrement que sous l'angle des préoccupations et des objectifs des institutions officielles.
Influencé par Raymond ARON et GRAMSCI, marxisant critique et militant très à gauche, à la culture éclectique, cet auteur est très attentif aux "hearings" de la Commission de la défense du Sénat des Etats-Unis comme aux débats européens. Ce chercheur en sciences sociales est en fait un des plus informés des variations de la doctrine américaine de défense. Promoteur d'une vision de la défense qui englobe l'ensemble des faits et des dynamismes sociaux qui s'y rapportent et d'une politique de distance vis-à-vis des impérialismes de toute provenance, comme d'une recherche active sur les alternatives populaires de défense, Alain JOXE continue d'inspirer de nombreuses réflexions de fond. En règle générale, ses écrits veulent forcer le lecteur-chercheur à aller au fond des choses et aux mouvements à long terme, loin d'une actualité journalistique qui oublie assez vite les problèmes essentiels.

               Le Rempart social (1979) et plus tard Voyage aux sources de la guerre (1991), traitent des fondements de la guerre, de ses fondements politiques, économiques et sociaux.  Il veut relier les phénomènes globaux aux événements issus des batailles.

        Dans l'avant-propos du premier livre, Alain JOXE indique que "nous sommes habitués, par les luttes passées, à penser le fascisme comme un national-socialisme. Aujourd'hui, il faut parler d'impérial-militarisme si on veut désigner l'espace et les moyens du totalitarisme nouveau qui menace de gérer la crise du capitalisme par l'établissement de la coercition à toutes les échelles du tissu social. De même pour le totalitarisme gérant la crise du "socialisme réel". "On critique ici, comme difficilement utilisables, certains concepts marxistes devenus trop "fermés", trop abstraits ou trop économistes, comme celui de mode de production. On propose le concept de formation impériale comme forme générale élémentaire du pouvoir de domination des classes sociales dans l'histoire et ceux de forces, relations et modes de destruction comme lieux d'une définition de la violence comme "facteur économique", proposée succinctement par MARX. La dimension impériale du pouvoir militaire exige que des analyses empiriques portent une attention prioritaire aux contradictions qui traversent non les classes fondamentales, mais les remparts et les casemates sociales qui sont constituées par les classes moyennes, dans la société civile où se déploie le travail hégémonique et dans la société politique où s'organisent les moyens de la coercition. La militarisation relative du rempart social est un bon indicateur du taux de fascisation."
        Économie de la violence, Théorie de l'Empire, Modes de destruction, Menaces de mort, Formation impériale, Militarisation sont déjà les maîtres-mots de ses préoccupations.
          Dans sa conclusion, il écrit qu'"il est nécessaire de montrer que la suspension de la grande guerre qu'on observe depuis 1945, n'est pas due à la nucléarisation mais que c'est plutôt la nucléarisation qui est permise par la suspension de la grande guerre. Depuis qu'on s'oriente (...) vers la nucléarisation des armements et des tactiques de champ de bataille "de pointe", cela signifie que le danger de grande guerre est de nouveau menaçant, mais l'origine de ce danger n'est évidemment pas dans les armements mais dans le développement sur tous les plans de la crise du capitalisme et surtout sur le plan de l'hégémonie, qualitativement érodée par le progrès de la délocalisation et de l'indifférenciation du marché.".
Lors de la rédaction de ce livre, nous sommes en plein débat sur la défense populaire et sur l'autogestion : "Comme l'offensive capitaliste actuelle s'attaque à l'État-nation, la défense populaire peut s'appuyer jusqu'à un certain point sur l'État-nation. Mais elle s'organise aussi dans le cadre des "régions-nations" et de tous les échelons d'organisation définissables géographiquement, dans la mesure où la défense populaire est toujours défense de ce droit vital à la localisation et lutte contre la militarisation du temps qui comprend, aujourd'hui, la destruction et la négation de l'histoire locale. Dans cet espace civil de défense populaire, la bourgeoisie transnationale a déjà placé ses pions et ses moyens d'attaque décentralisés : "l'expérimentation sociale" et centralisée : le contrôle informatique pédagogique et policier des grandes masses. Mais à ces deux niveaux peut déjà s'exercer un contrôle populaire et se préparer une contre-offensive populaire". "Bref, par des cheminements technico-militaires, on voit apparaître dans le développement possible du système militaire contemporain une alternative qu'on peut résumer en : défense populaire ou défense anti-populaire. C'est dire que la défense populaire au sens général a certains atouts dans cette sorte d'affrontement qui met face à face les forces populaires et les armées et dans lequel les forces populaires sans armes n'ont pour s'opposer aux armées que leur capacité indestructible d'être la base de recrutement nécessaire de tout système de défense et de peser dans les débats professionnels des militaires sous la rubrique "moral des troupes"."
         
         Voyage aux sources de la guerre se veut "un guide pour la compréhension du système contemporain du désordre, de la guerre et de la paix, qui soit illustré de quelques références dans l'Histoire. En effet, l'érudition stratégique, les comptabilités de bombes nucléaires, de chars et d'avions, lassent les esprits les plus attentifs par un mélange d'abstraction et de monotonie dans l'horreur de salves imaginaires. La relation entre le formalisme de la stratégie nucléaire et les enjeux et conflits réels devient de plus en plus mince, tandis que, sous nos yeux, le poids de l'histoire toute entière reprend son importance comme matrice des forces morales et des invariants éthiques qui continuent de guider la politique des peuples.".
Arbres des batailles suivant leurs caractéristiques sociales en amont et leurs résultats en aval, Code de conquête, Projection de la bataille sur la société vaincue, Fortification et Désordre, Géométrie de la peur sont les concepts qu'Alain JOXE tente d'expliciter à partir de l'histoire des civilisations.
"Le sens de cette enquête en histoire ancienne est de servir de point d'appui pour une réflexion sur le pouvoir de guerre contemporain et de permettre de fonder une démarche analytique critique visant à modifier ce qui peut être considéré comme pathologique dans le code actuel d'acquisition des armements et dans l'application de la science fondamentale à l'art de la destruction.
Les guerres dépendent aujourd'hui d'armements liés au développement des branches les plus sophistiquées de l'industrie et de la recherche, qui sont toutes sous le contrôle des États. Cependant nous ne sommes pas naïfs au point de croire, comme les anciens, que les conflits éclatent avant tout du fait des tensions internes entre les groupes et les classes et entre les pays et que ces tensions expliquent l'existence d'une "demande d'armes" en forme de marché. Les conflits peuvent aussi éclater par des interventions et des manipulations externes qui ne sont pas des causes suffisantes mais des causes nécessaires à la montée de la violence aux extrêmes de la barbarie. Ces manipulations s'appuient bien sur le champ archaïque des représentations de la communauté ou de la cité ou même de l'Empire, mais elles sont pensées dans un champ transnational d'intérêts qui s'accommode de la montée régionale du désordre dans certaines zones, comme contre-parties d'une organisation particulière de l'ordre mondial."

       Socialisme et Crise nucléaire (1973) et Le cycle de la dissuasion (1990) montrent l'évolution des stratégies et des armements nucléaires.
     Le premier livre, très dense et très précis sur le plan du déroulement des faits, est issu "d'une étude à chaud dès Novembre 1962, pour comprendre rapidement, au-delà des versions stéréotypées et contradictoires fournies par les Soviétiques et les Américains, ce que les deux Grands avaient bien pu négocier en coulisse pendant qu'ils donnaient au monde le spectacle dramatique d'une crise nucléaire. La crise se prêtait aussi à une étude sur l'application pratique par l'équipe kennedienne de certains principes d'action rationnelle, dont la "théorie" avait été ébauchée à l'avance par des auteurs civils comme Thomas SCHELLING et Herman KAHN, au cours des années précédentes." Le mystère de l'équivoque des motivations américaines et soviétiques ne pourra s'éclairer que "par une étude de l'interaction des deux systèmes de décisions ambiguës, sans se limiter au départ à l'examen kremlinologique ou "casablancologique" des comportements." "Tout système d'explication de la crise cubaine qui parviendrait à sa perfection, grâce à l'accès à ces quelques mystères en dissipant les doutes sur l'état des intentions des acteurs à la veille de la crise nous parait strictement dénué d'intérêt. Notre intérêt réside dans la définition de la manière dont la confrontation hégémonique à Cuba comme ensemble historique concret (et non pas hypothétique) et comme système d'interaction concret d'intérêts déterminés, permet  d'ajouter quelque chose à la compréhension du système des relations mondiales dans lequel nous vivions. Pourquoi la crise de 1962 est-elle considérée aujourd'hui encore comme le tournant, l'aube de l'époque où nous vivons, alors que tant de choses ont changé? Pour répondre à cette question, en allant au-delà des stéréotypes, il faut d'une part confronter les conduites aux théories stratégiques en vigueur, que l'action, par hypothèse, est censée pouvoir expérimenter. On doit alors traiter les théories stratégiques comme des mythes logiques chargés  de donner une structure à l'avenir, et considérer leur confrontation dans une crise comme une ordalie."
     Le cycle de la dissuasion, écrit à la fin de la guerre froide par victoire par forfait de l'empire américain, décrit le système et la représentation du monde qui a pesé sur tous les esprits pendant 45 ans. "Il ne s'agit pas seulement d'une nouvelle atmosphère diplomatique, mais de la fin d'un cycle, d'un changement d'époque. L'explication de ce retournement est cachée dans les replis de l'histoire de la dernière phase de la guerre froide, mais il faut remonter plus haut, creuser plus profond. Que s'est-il passé? Quelle est cette formidable capacité de changement politique qui paraissait arrêtée, depuis une génération, et qui parait aujourd'hui se remettre en marche?" "La course aux armements a permis 45 années de domination de l'imagination politique par la stratégie militaire onirique de la "guerre nucléaire éclair" ; cette guerre est réduite, dans la réalité, à des manoeuvres d'acquisition des moyens, qui sont des opérations lentes s'étalant sur dix-quinze ans pour chaque matériel. Il y a plusieurs "temporalités" dans la stratégie nucléaire. Elle organise la coexistence du temps long des représentations politiques, du temps moyen de la réalité industrielle et du temps ultra-court de l'imaginaire "décisionnel" de l'utilisation militaire des armements. C'est pourquoi elle est un fait de civilisation."
Alain JOXE insiste sur le fait que la stratégie nucléaire "n'est qu'un langage, elle n'est pas action." Ce langage unifie les temporalités, parvient à rendre raisonnable le système de croissance des armements (pourtant aberrant du point de vue militaire).
 Avec la fin de ce cycle, Alain JOXE pense que se termine aussi celui de l'hégémonie américaine, ce qui ne veut pas dire la fin de la domination américaine : "Le cycle du pouvoir impérial américain, nucléaire et anticommuniste désormais clos, s'offre à nous un monde fini de 45 années, qu'on peut visiter avec la curiosité d'un anthropologue, pour comprendre les cheminements et les mécanismes logiques et absurdes par où la civilisation industrielle s'est astreinte à accumuler des moyens inutilisables de destruction."
 "Pourquoi cette exploration est-elle nécessaire? Parce que nous ne sommes pas sortis définitivement de l'absurde et nous pouvons y retomber. C'est seulement dans cette période de mutation qu'une prise de conscience politique peut évaluer certains mécanismes et prétendre les maîtriser. C'est un moment fugitif de lucidité critique. Il faut le saisir d'autant plus vivement que les logiques aberrantes de l'organisation de la mort peuvent se remettre en marche autour d'une nouvelle forme de course aux armements, de nouvelles formes de guerre et d'un nouveau système de domination mondial, centré sur cette partie du génie des États-Unis qui tourne le dos aux Lumières et entraîne vers ce que j'appelle "l'empire du désordre".

        C'est précisément cet "empire du désordre" que traitent L'Amérique mercenaire (1992) et L'Empire du chaos (2004).
    Ce premier livre revient sur les fondements des conceptions militaires des États-Unis. De la Révolution américaine, de la Guerre de Sécession à nos jours, des ruptures se sont faites d'avec les conceptions des Lumières. L'Amérique impériale se fait voir au grand jour dans ses représentation stratégiques à la veille de la Guerre du Golfe et ses options offensives dans les années 1990 sont analysées tout au début de leur mise en application.
Dans cet essai, nourri de documents issus du Sénat, de la Chambre des Représentants et du Pentagone, Alain JOXE remet en cause l'idée que les États-unis dominent le monde. Dans leurs propres écrits, les responsables américains des questions de défense s'interrogent sur la réalité de la puissance de leur pays. Ils se demandent si leur leadership militaire "ne fait pas d'eux plutôt les simples mercenaires d'un pouvoir mondial dominé économiquement par des pays qui, comme le Japon et l'Allemagne, s'interdisent toute action armée au-dehors."
    Dans l'Empire du chaos, écrit donc après les attentats du 11 septembre 2001, Alain JOXE s'essaie à "un bilan stratégique et politique des douze années écoulées depuis la Guerre du Golfe. J'y reprend notamment certaines réflexions surgies au fil des désastres balkaniques et des analyses plus ciblées sur les petites guerres atroces et les paix en panne qui continuent de surgir au XXIe siècle dans toutes les zones "sud". "On voit que la stratégie américaine d'évitement des responsabilités de protection des sociétés d'États-nations et la stratégie de répression des symptômes de désespoir - plutôt que d'attaquer les causes - mènent tout droit à l'impasse ou à l'avènement d'un régime antidémocratique mondial. C'est ce qui s'est ébauché dans les stratégies globalistes sous Clinton et confirmé sous Busch Jr. L'Empire, à l'offensive économique sous Clinton, s'est donné avec son successeur une forme offensive militaire et expéditionnaire tout à fait nouvelle." "Comme le terrorisme n'est pas un adversaire, mais seulement une forme de violence politique, sa suppression n'est pas un but politique clausewtzien pouvant se terminer par une victoire et une paix. D'autant plus que les actions contre-terroristes sont toujours liées à un terrorisme d'État ou d'Empire, et à des violations des droits de l'homme, mesures qui sont toujours aussi à l'origine des résistances les plus extrêmes et du terrorisme. Sans s'attaquer aux causes, on renforce ce cycle."
     L'auteur distingue notamment deux écoles impériales au moins à l'oeuvre dans le monde, deux tendances qui tentent de maitriser le chaos mondial qui se développe  :
- l'empire par enlargement du libre marché, qui repousse au-delà des États-Unis et de l'Europe les frontières du chaos et agrège de nouveaux espaces à la zone de prédictibilité des acteurs sociaux ; mais l'empire se défend alors par la violence aux échelles "micro" ou "nano" du tissu social, plutôt qu'aux échelles, comme avant, "macro" ou "giga" des "États ou des empires ;
- l'empire par la gestion du choc entre civilisations, qui doit s'efforcer de recréer et de renforcer des nouvelles fermetures quasi biologiques, qui triomphe avec Bush Jr.
   Bien entendu, chacune des deux tendances s'oppose à toute autonomie des entités autres que les États-Unis.
     
       A la suite de l'Empire du chaos où il évoque l'antiterrorisme global issu de l'hégémonie américaine après le 11 septembre 2001 comme un nouvel état du monde source d'inquiétudes liées à un retournement de tendance dans la représentation du "progrès", Les guerres de l'Empire global (2012) aborde la situation mondiale dix ans plus tard. "le système global, écrit-il dans l'Introduction, est entré en crise ouverte, aussi profonde que celle de 1929. Cette crise est celle d'une nouvelle forme d'impérialisme, qui ne repose plus sur aucun empire national. Ce pouvoir n'est plus un empire américain ; il ne peut porter ce nom, car il ne repose pas sur une conquête militaire du monde par les États-Unis et doit accepter de la part de la Chine des remarques critiques insolentes convenant à son statut de "rival de rang égal" (...). Le centre de ce pouvoir financier est partout, et sa configuration sans tête, l'irresponsabilité politique des "marchés" et les désordres de la spéculation augmentent la probabilité d'une catastrophe économique mondiale".
Dans ce livre, Alain JOXE analyse à la fois l'économie et la guerre, dans ce qu'elles ont de semblable par leur mode opératoire : toutes deux se sont informatisées et le court terme domine toute perspective stratégique. "Le monde capitaliste, informatisé et global, cherche à l'emporter par la spéculation, en usant de la violence et du dol - tromperie volontaire sur la nature des contrats -, visant ainsi à dégrader tous les autres types de souveraineté, d'autonomie ou d'économie. Parler encore d'Empire est simplement une façon de dire que ce système de pouvoir mondial est, comme les empires d'hier, à la fois guerrier et financier. 
Qu'il soit un réseau plat plutôt qu'une pyramide ne facilite pas le retour à un contrôle politique démocratique de ce nouveau système, fondé sur une gouvernance "insécuritaire" ; une insécurité qui renvoie au fait qu'un vaste groupe d'entreprises privées, à l'échelle globale, cherche à assurer en tous lieux la prédation et l'accumulation de profits, sans se sentir obligé de maintenir, par prudence sociale, un investissement local ni une redistribution des profits dans tel ou tel compartiment national. Cette délocalisation des intérêts et de la nationalité des actionnariats rend la politique sociale impossible, ou plutôt rend la politique antisociale incontrôlable. C'est là un vieux rêve oligarchique, donc antidémocratique : rendre la politique insaisissable, se débarrasser du contrôle rationnel du peuple en le privant de l'information stratégique sur les flux de profits et l'assiette réelle de l'impôt, la redistribution des ressources dans la collectivité localisée des citoyens. C'est en effet devenu (partiellement) possible aujourd'hui, grâce à la capacité de délocalisation "en temps réel" des entreprises et à la dénationalisation de l'actionnariat."
Le stratégiste centre son propos sur la spéculation financière en tant que mode impérialiste de gestion du monde, et se pose la question de la possibilité d'une guerre "dont le nouvel Hitler ne sera pas visible", faisant référence aux analyses d'Elias CANETI (1981, "Hilter nach Speer", dans Das Gewissen der Worte, Fischer Taschenbuch Verlag, Francfort). Il veut montrer comment est née, en moins de trente ans une société insécuritaire globale, comment s'insèrent dans (et alimentent) cette nouvelle société les stratégies militaires et policières et leur globalisation sous le leadership des États-Unis, et pourquoi, dans le désordre créé par la financiarisation de l'économie et l'informatisation des spéculations et des actions de guerre, le soulèvement éthique et l'indignation qui exigent le retour à la démocratie comme but et moyen de la paix deviennent un nouveau réalisme à l'échelle globale.
Mutations économiques, militaires et technologiques se combinent dans une accélération des décisions qui efface le temps long du politique et fabrique un système incapable de réguler ni la finance ni la violence. Pour en finir avec la dictature des marchés, une mobilisation éthique commence en faveur de la conversion de l'Europe en union fédérale solidaire, qui seule, selon lui, pourra restaurer la démocratie sociale à bonne échelle en maîtrisant la crise économique. 

      D'un pessimisme mesuré et combatif, Alain JOXE demande que l'on conserve l'espérance, tout de même plus loin des possibilités de "changer le monde" que dans ses premiers ouvrages. Il se situe plus dans une logique de résistance au chaos néo-libéral que dans une perspective de changement social plus ou moins socialiste. On note bien qu'au delà du stratégiste et de l'expert en sociologie de défense travaille toujours le militant toujours très près du combat mené par les forces "progressistes" actuelles.

    
Alain JOXE, Socialisme et Crise nucléaire, L'Herne, collection Théorie et stratégie, 1973 ; Le rempart social, essai sur l'impérial-militarisme, Editions Galilée, 1979 ; Le cycle de la dissuasion (1945-1990), essai de stratégie théorique, Editions La Découverte/Fondation pour le études de défense nationale, collection Textes à l'appui, 1990 ; Voyage aux sources de la guerre, Presses Universitaires de France, collection Pratiques Théoriques, 1991 ; L'Amérique mercenaire, Editions Stock, collection Au vif, 1992 ; L'Empire du chaos, Les Républiques face à la domination américaine dans l'après-guerre froide, Editions La Découverte/poche, 2004 ; les guerres de l'Empire global, Spéculations financières, guerres robotiques, résistance démocratique, La Découverte, Cahiers libres, 2012.
On consultera avec profit, malgré toutes les limites de l'exercice, Regards croisés sur Alain Joxe, Mélanges, à l'occasion de son 90e anniversaire, sous la direction de Gabriel GALICE, avec le concours de Nelly VANSTAEN et le soutien multiforme de Cecilia JOXE, Cahier du GIPRI N*10, L'Harmattan, 2020.
 
Actualisé le 17 mai 2012. Révisé le 20 mars 2015. Relu le 9 juin 2019. Complété le 23 février 2021
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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 13:08

Stratégies socio-politiques

    La notion de stratégie devient courante dans le monde économique, social, politique et syndical. Toute décision d'ordre global - quel qu'en soit le domaine - est la fixation de buts et de moyens tout au long d'une action. Dans un monde complexe, composé d'acteurs nombreux, la stratégie devient une notion universellement utilisée, même lorsqu'elle n'implique pas la violence comme moyen d'imposer sa volonté.


        Ainsi, dans les relations internationales où l'Etat constitue encore l'unité principale (encore que cela puisse faire débat), l'étude des processus de décisions peut se faire selon des approches qui ne diffèrent pas sur le fond des méthodes utilisées auparavant dans le seul domaine militaire. D'ailleurs, les acteurs eux-mêmes pensent stratégiquement leur action : attaque, défense, repli, manoeuvres, utilisation du terrain, formation d'alliances...
       Avant que le mot stratégie ne soit utilisé, Alexis TOCQUEVILLE (1805-1859) et Charles Louis MONTESQUIEU (1689-1755), dans leur analyse sur l'action des pouvoirs politiques et de la séparation ou de la confusion des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires, comprennent que les différents hommes et femmes, ou groupe d'hommes et de femmes, agissent les uns sur les autres, suivant des procédés stratégiques, dans une perception plus ou moins nette des fins et des moyens.

      Thierry de MONTBRIAL expose dans le Dictionnaire de Stratégie quelques éléments des études sur les processus de décisions dans des sociétés politiques complexes, que ce soient des Etats ou des organisations internationales.
A partir des travaux de Graham ALLISON (né en 1940) en 1971 sur la crise des missiles de Cuba de 1962, beaucoup d'études se sont faites pour comprendre les processus de décisions, et du coup aider à les prendre, dans l'administration américaine.
 "Pour analyser la production des objectifs et des stratégies en matière extérieure (...) il faut commencer par démonter l'"usine" qui les produit mais aussi le jeu des influences extérieures à cette "usine". Bien que certains individus, intellectuels ou hommes d'action, puissent encore exercer une influence directe, c'est de plus en plus au sein de groupes organisés que se forment des jugements collectifs sophistiqués sur le système international, qui se diffusent ensuite à travers les arcanes de l'"usine"." L'usine en question est constituée par l'ensemble des organismes d'Etat - Présidence, Congrès, surtout Sénat - qui interviennent dans les prises de décision, organisée de façon constitutionnelle, avec le contrôle intermittent et régulier de l'ensemble de la population. Ces groupes organisés - instituts de recherche et groupes de pression (industriels, idéologiques, commerciaux, diplomatiques...) interviennent de façon pratiquement continue dans la définition de l'intérêt général, au moment où beaucoup d'éléments de la population se désintéressent, justement, de ces questions internationales...

       La prospective, introduite par Gaston BERGER (1896-1960) en 1957, n'est pas autre chose qu'une vision stratégique élaborée d'aide à la décision pour des activités à court, moyen et long terme, pour des organismes très divers qui veulent agir sur des structures ou influer le cours d'évènements politiques, démographiques, sociaux, climatiques, à court, moyen et long terme.
 "Pour étudier la dialectique de la prévention et de la réaction aux crises extérieures dans les Etats démocratiques, il faut accorder une attention particulière à deux dimensions temporelles : le temps propre des problèmes eux-mêmes, et celui des mécanismes décisionnels." (Dictionnaire de la Stratégie).
    Les organismes internationaux comme l'Organisation des Nations unies (ONU) conçoivent leurs actions dans des perspectives d'actions sur plusieurs temporalités et dans plusieurs domaines qui interfèrent les uns sur les autres. De même, les organisations de grande dimension, comme une administration d'Etat, sont constitués eux-mêmes d'organismes (en sous-ensembles hiérarchiquement liés mais pas toujours), eux-mêmes formés d'agrégats (plus ou moins bien coordonnés) d'individus. Il existe toute une dimension stratégique dans la manière, comme l'étudie Michel CROZIER (né en 1922), dont les individus conçoivent leur activité. Les phénomènes bureaucratiques sont particulièrement étudiés aujourd'hui, et lorsque deux organisations se combattent sur la scène internationale, le "brouillard" de la guerre si longuement analysé par Carl Von CLAUSEWITZ, existe autant sur le terrain qu'à l'intérieur même de ces organisations.

Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Michel CROZIER, le phénomène bureaucratique, Editions du Seuil, collection Points Essais, 2005 (1963, année de première parution).

                                                                        STRATEGUS
 
Relu le 23 octobre 2018

 

 

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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 15:18
           Stratégies économiques
 
   C'est avec le triomphe du capitalisme industriel et financier au XIXème siècle que vient tardivement d'ailleurs l'extension de la notion de stratégie au domaine économique.
  Karl MARX (1818-1883), le premier, pense l'économie stratégiquement, dans la notion de rapports de forces liés aux rapports de production (entre les différents types de production et les différents types d'entreprises) et aux rapports de classes sociales. La lutte des classes exige une stratégie de prise du pouvoir politique et économique pour la classe ouvrière. Mais les penseurs économiques comme Adam SMITH et David RICARDO ne s'intéressent qu'aux interactions entre une multitude d'agents économiques et il faut attendre l'oeuvre de Joseph SCHUMPETER (1883-1950) pour voir apparaître fortement cette extension de la stratégie à l'économie.

   Dans "Theory of Economic Development" (1908), Joseph SCHUMPETER introduit l'acteur central du système capitaliste : l'entrepreneur doté d'une stratégie de conquête du marché. Dans "Capitalisme, Socialisme et Démocratie" (1942), comme dans "Business Cycles" (1939),  il développe l'idée, au contraire des partisans smithiens et ricardiens de la libre concurrence, que seuls de grandes entreprises monopolistiques peuvent sauver le capitalisme de ses crises périodiques. Dotés d'une véritable stratégie à l'échelle régionale et internationale, ils sont les mieux placés pour diffuser l'innovation, prendre des risques et imposer les transformations nécessaires.
  Après la Seconde Guerre Mondiale, notamment avec les travaux de John Maynard KEYNES (1883-1946), qui dans sa "Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie" (1936), place au centre du jeu économique l'intervention de l'Etat pour réguler l'économie. Il s'agit bien de doter l'Etat d'une véritable stratégie économique, pour endiguer les crises et financer les guerres.
  De manière générale, ces économistes ne s'étendent pas sur le sens du mot stratégie, comme s'il faisait partie "de la nature des choses" que l'entrepreneur est d'une certaine manière le capitaine de son entreprise, qu'il régente comme une armée.

     Plus tard, la "science" économique introduit progressivement des idées et des concepts permettant de comprendre les situations stratégiques et même des questions directement stratégiques comme les approvisionnements en matières premières, et les allocations de ressources rares. Joe BAIN et Edih PENROSE (Theory of the growth of the firme, 1959) initient une branche du savoir en économie intitulée Industrial Organization, dont l'objet est d'étudier la croissance de la firme et la structure des marchés dans des situations de concurrence imparfaite. (Thierry de MONTBRIAL). il s'agit d'étudier les conditions de fixation de prix assurant une rente à long terme aussi élevée que possible. Le "marché contestable" de BAUMOL, PANZAR et WILLIG (1982) est le terrain à étudier pour analyser les "bonnes" stratégies des distributeurs de marchandises et de services pour empêcher les consommateurs de découvrir une fois pour toutes le prix le plus faible. La théorie moderne de l'Industrial Organization (J.TIROLE, "The theory of Industrial Organization, 1988) étudie les problèmes comme la "sélection adverse" en cas d'incertitude sur la qualité des produits, par la recherche des moyens d'orientation de l'information sur ceux-ci (publicité, marketing).

       Dans un Dictionnaire de la stratégie, Philippe DE WOOT, compte tenu de toutes ces études théoriques et de nombre d'applications pratiques, comme de l'activité des branches des directions d'entreprises chargées de proposer les modalités de l'activité productive, commerciale ou/et financière de celles-ci, propose une bonne définition de la stratégie dans le domaine économique.
"Dans un monde concurrentiel, la stratégie vise essentiellement à conduire l'évolution de l'entreprise en vue de développer sa performance et d'éviter son déclin par vieillissement, manque d'initiative, perte de la maîtrise commerciale, technologique ou économique. (Elle) peut être définie comme l'ensemble des manoeuvres qui permettent à l'entreprise de mener victorieusement la conquête concurrentielle de ses marchés. il s'agit d'un processus de décision et d'action, délibéré et anticipatif. C'est par lui que l'entreprise définit ses priorités, oriente ses forces, alloue - et ré alloue - ses ressources rares. c'est aussi par lui qu'elle fixe les buts à atteindre et les normes du succès ou de la victoire." Il s'agit d'obtenir le plus de profits possibles en un minimum de temps en engageant le minimum de ressources.
  Avec l'affaiblissement des Etats et la montée en puissance d'entreprises à la taille proprement gigantesque, la stratégie des entreprise est devenu tout un domaine où foisonnent les experts. Ceux-ci manient les données économiques dans ce qu'ils considèrent souvent comme une guerre. Ainsi, Dominique FONVIELLE (De la guerre économique...) définit le marché comme un terrain de bataille où doivent se mener précisément des combats plus ou moins décisifs, en vue d'absorber des entreprises rivales ou tout simplement de prendre leurs parts du marché. Fixant le cadre général de l'action où l'information prend une place centrale, il transpose les notions d'agresseur et d'agressé de l'Etat à la firme. Mieux, il croise ces notions dans une perspective où le rôle de l'agressé et de l'agresseur est joué par un Etat ou une firme face à une firme ou un Etat. S'il s'agit d'un Etat face à un autre Etat, la recherche du leadership économique et politique, par la diplomatie, l'action des services spéciaux, les réglementations sont la règle, avec les créations de tensions et la possibilité de passer à la guerre militaire. Un Etat face à une firme en fait la cible du service de renseignement, et l'objet de l'action des stratégies d'influence en appui de firmes concurrentes. S'il s'agit d'une firme face à une firme, l'espionnage industriel, les coups tordus des "officines" sont la règle, en dehors des actions classiques sur les prix et les quantités de marchandises et de biens, mais aussi une firme face à un Etat cherche à exercer une domination politique et financière sur un pays étranger, appuyée par les services spécialisés de son pays, la corruption et la dépendance politique, sans compter l'action directe de "lobbying" de la firme sur son propre Etat. On a l'habitude de raisonner comme si sur la scène internationale, ce sont les Etats qui constituent les acteurs principaux, les références obligées, mais dans la réalité, les grandes firmes peuvent tout aussi bien, dans certaines circonstances, avoir des stratégies propres à rivaliser avec les Etats, même ceux dont sont originaires ces firmes. Ces firmes, dans leur stratégie considèrent alors certains Etats comme leurs propres agents de développement.
Dans un tableau saisissant, Dominique FONVIELLE récapitule les forces et faiblesses des entreprises françaises en mettant en relief la société de l'information, les nouvelles menaces non militaires et les stratégies économiques nationales. On peut juste reprocher à celui-ci de continuer à prendre comme référent absolu la nationalité des entreprises, comme si l'entreprise France existait finalement, alors qu'on a affaire plutôt à des entreprises de toutes tailles qui agissent dans un espace multinational en jouant sur les différentes réglementations (sociales, économiques, culturelles)  pour produire les plus grands bénéfices. En fait, les critères de choix d'investissement des entreprises obéissent à des nécessités de surprise stratégique ou d'éducation du marché à des marchandises ou des services, de création ou de destruction de valeurs, de respect du code éthique (variable) et de la conformité (variable) des dirigeants d'entreprises aux orientations politiques nationales.

Sous la direction de Thierry DE MONTBRIAL et de Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 - Article Stratégie et Stratégie des entreprises (Thierry de MONTBRIAL et Philippe DE WOOT. Sous la direction de Jean-Marie ALBERTINI et d'Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Editions du Seuil, 2001. Dominique FONVIELLE, De la guerre... économique, PUF, collection Défense et défis nouveaux, 2002.

                                                                             STRATEGUS
 
Relu le 31 octobre 2018
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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 13:56

       Stratégies civiles de défense

          Bien que minoritaires et à l'état de recherches, mais pouvant être tout-à fait mises sur le même plan que les spéculations stratégiques nucléaires des différents stratégistes, impulsées surtout par des parties de sociétés civiles occidentales, les stratégies civiles de défense dérivent au départ surtout des différentes campagnes de désobéissance civile massive, menées notamment en Inde au début du XXème siècle dans sa lutte pour l'accession à l'indépendance.
      Pour reprendre les termes d'"un état de la question" datant de 1985 et décrit par Jean-Marie MULLER, il s'agit d'établir à côté ou en alternative d'une stratégie militaire hégémlonique - envahissante pour certains - un ou plusieurs modèles de stratégie civile, basée surtout sur l'intervention d'organismes civils et de citoyens dans la défense de territoire, mais surtout dans celle d'un modèle de société démocratique et décentralisée. Ces modèles, issus également des différentes expériences des résistances à l'occupant nazi pendant la Seconde Guerre Mondiale, font appel à des principes généraux utilisés aussi pour la stratégie militaire (conduite par l'instance politique légitime des opérations de défense, recherche de combat décisif) mais plus largement à la diffusion dans la population en général des moyens et des volontés de défense, qui ne soient plus confiés à des organismes spécialisés parfois coupés de l'ensemble de la société.
            Il s'agit selon plusieurs chercheurs, présents surtout dans les pays anglo-saxons (Theodor EBERT, Johan NIEZING, Gene SHARP, Michael RANDLE, Adam ROBERTS, Wilhelm NOLTE, Christian MELLON, Jacques SEMELIN, Jean VAN LIERDE...) d'élaborer une dissuasion et une défense civiles à la fois efficaces et garantes des valeurs démocratiques, contre une invasion ou un coup d'Etat. Pour reprendre les termes de Gene SHARP (Université de Harvard, Boston, Etats-Unis), "ce que nous voulons, c'est proposer un système de dissuasion et de défense pour les pays d'Europe occidentale par des moyens qui produisent le maximum de sécurité et le minimum de destruction et de pertes en vie humaines et qui aient également des conséquences bénéfiques à long terme pour les peuples européens.". La plupart des études mettent l'accent sur l'appui mutuel entre citoyens de différents Etats, même potentiellement belligérants, pour mettre en échec des activités guerrières ou anti-démocratiques.
Pour Christian MELLON, il s'agit de crédibiliser une dissuasion civile en accroissant pour un adversaire potentiel les risques d'augmentation des coûts et des réductions des profits espérés, par des préparatifs de résistance militaire (risque de consommation de forces au-delà de ce que peut rapporter l'agression) et des préparatifs de résistance civile (réduction de possibilités de contrôle de la société convoitée). Certains chercheurs (en France et en Belgique par exemple) optent pour une stratégie non-violente de défense, par substitution progressive à la défense armée actuelle, dans un processus de transarmement.

        La plupart de ces recherches s'effectuent dans le contexte d'une guerre froide persistante (scénarios d'invasion soviétique...) et aujourd'hui, nombre d'entre elles se situent dans une perspective plus large d'une stratégie de paix, incluant la pacification (en termes réels) de pays déchirés par une guerre civile (ex-Yougoslavie par exemple).

Actes du Colloque international de Strasbourg de novembre 1985, Les stratégies civiles de défense, Institut de Recherche sur la Résolution Non-violente des Conflits (IRNC). Jean-Marie MULLER, Stratégie de l'action non-violente, Editions Fayard, 1972. Robert J BURROWES, The strategy of nonviolent defense, a gandhian approach, State University of New-York Press, 1996.
 
STRATEGUS
 
Relu le 2 novembre 2018. A noter que depuis la fin de la guerre froide, et surtout le début des années 2000, et la réduction des crédits de recherche théorique pour la défense comme de l'affaiblissement des différentes composantes de la mouvance pacifiste et non-violence, en Europe occidentale en tout cas, la recherche sur les stratégies civiles de défense n'a guère progressé... Et surtout en tout cas ne s'inscrit plus dans une perspective de changement global des sociétés.
 
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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 08:52

             Stratégies marxistes
 

        Deux moments clairs existent dans les stratégies revendiquées par des stratèges et des stratégistes marxistes : celui d'une stratégie révolutionnaire à cheval entre le XIXème et le XXème siècle et celui d'une stratégie d'Etat pendant et après la création d'Etats qui se proclament marxistes, comme l'Union Soviétique et la République Populaire de Chine.

       Les principaux et décisifs conflits étant entre classes sociales - capitalistes et ouvrières/paysannes - la stratégie révolutionnaire vise à employer tous les moyens politiques, idéologiques et militaires dont les classes dominées disposent. Stratégie de guerre totale au sens théorique, on en trouve de éléments chez Karl MARX et Friedrich ENGELS dont l'intérêt pour les conflits armés de leur époque a été constant.
  Dans "La lutte des classes en France", Karl MARX fait le constat que la classe possédante  utilise l'Etat comme "l'engin du Capital contre le Travail". Que ce soit dans les guerres dynastiques ou dans les guerres nationale, dans les guerres de défense ou de conquête, le mouvement ouvrier ne parvient pas à mettre en oeuvre comme à l'occasion de la guerre franco-prussienne, celle de 1870-1871, l'alliance des ouvriers pour mettre fin à la guerre. Déjà, en 1848, Karl MARX rêvait d'un nouveau soulèvement prolétarien (nous sommes alors en pleine révolution industrielle en Europe continentale et les grèves comme de véritables insurrections ont lieu un peu partout) en France, qui déclencherait une guerre européenne, puis mondiale, celle-là provoquant la victoire de la révolution sociale. (Georges LABICA).
     Rosa LUXEMBOURG, comme Jean JAURES gardent une vision de la guerre comme globalement néfaste envers la classe ouvrière, mais LENINE, STALINE et TROTSKI se font les chantres d'une stratégie révolutionnaire. GRAMSCI, lui, poursuit la transposition ds stratégies  du plan militaire au domaine de la lutte des classes. Il propose un couple conceptuel original avec la guerre de mouvement et la guerre de position. Le mot d'ordre de front unique n'était, selon lui, rien d'autre que la transformation de la guerre de mouvement, victorieuse en Russie, en guerre de position, seule capable de l'emporter en Occident, dans des conditions historiques différentes.
  
    Quelle est, en fait, cette stratégie révolutionnaire?  Claude DELMAS, dans son petit livre "La guerre révolutionnaire" en donne certains traits :
- harceler les arrières de l'ennemi (interruption de son ravitaillement et destruction de ses voies de communication) ;
- pousser l'ennemi à pratiquer une politique d'occupation plus dure, de manière à accroître l'hostilité de la population à son égard ;
- lutter derrière les lignes ennemies en qualité d'auxiiaires de l'armée régulière;
- procurer des renseignements ;
- immobiliser des forces ennemies par des opérations de diversion  ;
- alimenter la propagande officielle des "sacrifices héroiques" qui jouit du soutien populaire ;
- donner des preuves tangibles du châtiment réservé à toute personne qui collabore avec l'ennemi ou qui serait tenté de le faire ;
- mener une propagande pro-soviétique, pro-chinoise populaire, dans les régions occupées.
     Les éléments tactiques se mêlent étroitement aux éléments purement psychologiques et politiques.
    Selon entre autres Vo NGUYEN-GIAP, à propos de la guerre du peuple, aux affrontements entre deux formations de combat de type classique disposant de moyens industriels équivalents se substituent des guerres inégales dissymétriques opposant la puissance industrielle à une armée faible, dont la survie réside dans la durée, pour un véritable passage de la guérilla à la guerre de mouvement. (Trinh VAN THAO).

       Il n'existe pas de corpus unifié sur la stratégie marxiste révolutionnaire, ne serait-ce que parce que la lutte des classes est multiforme et changeante dans le temps. Et aussi parce que, à partir de 1917, les stratèges révolutionnaires eux-mêmes, pour ce qui concerne la partie occidentale, qui avaient mis en oeuvre les techniques insurrectionnelles et la démoralisation des troupes impériales russes comme françaises et allemandes dans le cadre d'un projet de révolution mondiale, durent réviser leur manière de faire. Dans la longue période 1917-1928, les dirigeants soviétiques sont passés par plusieurs phases - sur fond de luttes internes - pour arriver finalement à constituer une stratégie d'Etat.
   Edward Mead EARLE décrit ce changement de stratégie : "Ayant obtenu la victoire dans (la) première phase de la guerre civile en Russie, LENINE dut alors faire face à l'invasion allemande. Il ne fut jamais question de reprendre les opérations militaires, car l'armée russe était totalement démoralisée, en partie à cause de la propagande révolutionnaire qui avait été exercée dans ses rangs pendant deux ans ou plus et qu'il n'était pas facile de retourner." LENINE "était convaincu qu'on pourrait livrer une guerre diplomatique et psychologique contre les puissances centrales aussi bien que les Alliés. Ainsi, il pourrait atteindre le double objectif de défendre la Russie révolutionnaire et de transformer la guerre internationale en une guerre civile européenne." On sait que LENINE déchante assez vite et que le repli stratégique s'impose, que conclure la paix avec l'Allemagne doit se faire au plus vite, et qu'il faut réorganiser l'ensemble des forces armées. Il reste un partisan de la Realpolitik et la paix n'est pas une fin en soi, au contraire, il s'agit comme la guerre d'un moyen politique et ses successeurs le comprendront bien, usant de l'arme idéologique de façon constante à l'intérieur des pays capitalistes.
   La période d'intervention étrangère et de guerre civile fait office de grande Ecole de guerre pour l'Union Soviétique, comme l'écrit Edward Mead EARLE. C'est d'elle que sort l'Armée Rouge. TROTSKI, Mikhail FROUNZE (1885-1925), Sernion TIMOCHENKO (1895-1970), Klement VOROCHILOV (1881-1969) et STALINE, avec d'anciens membres de l'armée impériale, tels que Mikhail TOUKHATCHEVSKI (1893-1937) et Boris CHAPOCHNIKOV (1882-1945) la mettent sur pied et en font une véritable armée classique.
      Dans cette guerre sans bataille décisive, les dirigeants soviétiques durent changer complètement de position : de désorganisateurs de l'ancienne armée, il fallait devenir les organisateurs de la nouvelle, c'est-à-dire d'une armée disciplinée, à la démocratisation strictement limitée (élection des officiers supprimée), aux règlements sévères, ceci sans abandonner totalement la stratégie révolutionnaire. derrière les lignes ennemies. Les dirigeants soviétiques sortent de la guerre civile avec une conception compliquée du rôle de la guerre dans la société. Selon eux, l'attitude des "classes laborieuses" vis-à-vis de la guerre ne peut être catégorique : les batailles de la production comme la force des armées doivent garantir la victoire du prolétariat dans un monde où celui-ci est encerclé par les puissances capitalistes. Le pacifisme, la grève générale constituent des armes au même titre que la conquête de l'espace, au service de cette victoire.
      Jean Christophe ROMER tente d'établir l'évolution à partir de la reprise par les dirigeants soviétiques de l'expérience de l'Empire des tsars, auquel se mêle une conception particulière de l'espace. Ils  introduisent dans l'art militaire une catégorie intermédiaire entre tactique et stratégie qui leur sera longtemps spécifique. La tâche de l'art opératif n'est pas, à la différence de la stratégie, l'obtention de la victoire politique dans la guerre mais de la victoire militaire sur l'ensemble d'un théâtre d'opérations regroupant plusieurs fronts et non plus un seul champ de bataille tactique. Après une éclipse dans les années 1950 avec l'apparition des armes nucléaires de destruction massive, l'opération en profondeur reviendra à l'ordre du jour périodiquement, notamment dans les années 1980 (Dictionnaire de la stratégie).

     Il est toujours difficile de démêler la part de la réalité de la conception stratégique et de l'idéologie, comme le montre la lecture par exemple du livre du maréchal soviétique V. D. SOKOLOVSKY (1897-1968), "Stratégie militaire soviétique". On y trouve la description d'une stratégie d'Etat - notamment nucléaire - avec des éléments idéologiques de lutte des classes axés sur la propagande en faveur de la paix mondiale. Mais depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il n'existe plus véritablement de stratégie marxiste mais bien d'une stratégie d'Etat de grande puissance. L'évolution est semblable côté chinois et vietnamien, quoiqu'avec un décalage dans le temps dû à la spécificité de la situation asiatique (guerre de Corée, guerre du VietNam...).

Edward Mead EARLE, Les maitres de la stratégie, tome 2,  Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982 (article La guerre selon les soviétiques). Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 (article Stratégie Théoriciens Soviétiques de Jean Christophe ROMER). Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999 (articles Stratégie/Tactique de Jean-François CORALLO, Guerre de Georges LABICA). Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959. Vassili Danilovitch SOKOLOVSKY, Stratégie militaire soviétique, Editions L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1984.

                                                                                            STRATEGUS
 
Relu le 3 novembre 2018
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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 10:26
    
        Au moment où sur les frontières occidentales de la Russie d'aujourd'hui se mènent des luttes où se mêlent occupations militaires brèves, déstabilisations de régimes politiques, manoeuvres d'ordre économique, le livre de l'ancien conseiller en matières stratégiques du président américain Jimmy CARTER (de 1977 à 1981), expert au Center for Strategic and International Studies à Washington, permet de se faire une idée claire des enjeux dans cette région, comment les enjeux de cette région relèvent de la géopolitique mondiale. Du point de vue d'une partie de l'élite nord-américaine, bien entendu. Ecrit en 1997, ce livre n'a pas beaucoup vieilli et se lit avec encore beaucoup d'intérêt.
Comme l'écrit dans la préface Gérard CHALIAND, Zbigniew BRZEZINSKI (né en 1928) donne ici l'analyse politique et stratégique la plus rigoureuse du nouvel ordre mondial dominé par les Etats-Unis et des voies et moyens pour que dure cette suprématie. L'objectif clair de l'auteur est de formuler une politique géostratégique cohérente pour l'Amérique sur le continent eurasien.

     Pour lui, le conflit entre la Russie et l'Amérique se concentre sur la périphérie du continent. "Le bloc sino-soviétique, qui domine la majeure partie de la vaste Eurasie, ne réussit jamais à en contrôler les franges orientales et occidentales, sur lesquelles l'Amérique parvient à s'ancrer et à se doter de bases solides. La défense de ces têtes de pont continentales donne lieu à des bras de fer successifs entre les deux adversaires. Les premiers épisodes de tensions, en particulier le blocus de Berlin sur le "front" ouest et la guerre de Corée à l'Est, sont ainsi les premiers tests stratégiques ce qu'on allait appeler la guerre froide."
Cartes à l'appui, analyses historiques d'ampleur portées constamment à l'esprit, le conseiller stratégique montre que, même si la Russie s'est vue amputée d'importants territoires depuis la fin de l'Union Soviétique, les données géopolitiques restent les mêmes. Considérant l'empire américain comme celui d'une hégémonie d'un type nouveau, fondé autant sur la culture que sur les instruments militaires, son examen de l'échiquier eurasien comme formé d'un espace central et de façades Ouest, Sud et Est, l'amène à identifier cinq grandes questions qu'il détaille tout au long de son livre :
- Quel type d'unité européenne a les faveurs de l'Amérique et comme l'encourager?
- Quel profil la Russie pourrait-elle adopter qui préserve au mieux les intérêts américains? Comment et jusqu'à quel point l'Amérique peut-elle peser dans ce processus?
- Dans quelle mesure de nouveaux "Balkans" peuvent-ils apparaitre au centre de l'Eurasie et comment l'Amérique peut-elle minimiser les risques d'explosions?
- Quel rôle la Chine doit-elle être encouragée à adopter en Extrême-orient et quelles en seraient les conséquences pour l'Amérique, mais aussi pour le Japon?
- Quelles nouvelles coalitions sont susceptibles de se former sur le continent, lesquelles pourraient menacer les intérêtes américains, et à quels moyens recourir pour les prévenir?

     Le jeu croisé des alliances (Union Européenne, Alliance Atlantique) dans une stratégie américaine est de permettre au moins la neutralisation de l'Ukraine, qui avec la Pologne, l'Allemagne et la France, devrait former après 2010 la colonne vertébrale de la sécurité européenne. Même tendance à l'Est pour permettre à la Chine de mener une politique favorable aux États-unis.
C'est à court terme que Zbigniew BRZEZINSKI veut que l'on préserve, dans le langage un peu "langue de bois", qui reflète bien des présupposés idéologiques, "le pluralisme géopolitique qui prévaut sur la carte d'Eurasie". Par le biais de manoeuvres politiques et de manipulations, on pourra prévenir l'émergence d'une coalition hostile qui pourrait contester la suprématie des Etats-Unis (...)".
         Craignant une vie courte à la monopolarité d'alors, il presse les responsables américains de s'engager plus nettement pour "favoriser la stabilité géopolitique internationale et faire renaître en Occident un sentiment d'optimisme historique." L'auteur regrette, et on peut trouver cela humoristique ou tragique, que les Etats-Unis n'ont pas "réussi à faire comprendre le lien qui existe entre le besoin généralisé de mieux être et la sauvegarde de la position centrale des Etats-Unis dans les relations internationales."  
Il termine son livre par le souhait de la naissance d'une structure de coopération mondiale fondée sur des réalités géopoltiques qui assumerait le pouvoir de "régent" mondial, responsable de la stabilité mondiale et de la paix.
       On ne peut que constater une certaine naïveté à promouvoir un encerclement de la Russie et la paix en même temps, une certaine naïveté aussi à penser que la nature différente de l'hégémonie mondiale des Etats-Unis, par rapport aux hégémonies historiques romaine, espagnole, portugaise, française, suffit à justifier la perpétuation de sa position. Il y a une certaine naïveté aussi à penser qu'il existe une sorte de propriété sur la paix et la liberté des Etats-Unis qui ferait adhérer à son projet de domination interminable.
     Après une dizaine d'années, l'ouvrage doit sans doute tout de même être actualisé sur certains points. D'une part les Etats-Unis n'ont pas du tout évolué vers un partage des responsabilités, au moins jusqu'à l'arrivée du président actuel au pouvoir : l'invasion de l'Irak, le rejet du protocole de Kyoto sont autant de décisions unilatérales lourdes d'avenir. Qui ne vont pas dans le sens d'une cogestion - même sous hégémonie encore américaine - des intérêts de la planète. De multiples pôles de puissances émergent (Brésil, Chine, inde, mais aussi sans doute certains autres qui n'attirent encore l'attention ni les médias ni les analystes, nous pensons notamment à l'Afrique du Sud... ) et il est sans doute trop tard pour appliquer la diplomatie que l'auteur propose...
Mais l'auteur lui-même en a bien conscience, puisqu'il fait publier une version actualisée de ce livre, sous le titre The Choice : global domination or global leadership, Basic Books, en 2004.  Sa théorie reste que l'amélioration du monde et sa stabilité dépendent du maintien de l'hégémonie américaine. Toute puissance concurrente est encore représentée comme une menace pour la stabilité mondiale. Ce qui n'exclue pas les prises de position contre "la guerre contre la terreur" menée sous l'administration Bush. 
 

 

     
     Zbigniew BRZEZINSKI est également l'auteur d'ouvrages importants, comme La révolution technétronique (Between the Two Ages : America's Role in the Technetronic Era) (Calmann-Lévy, 1971) ou Power and Principle : memoirs of the National Security Adviser, 1977-1981 (New york, Farrar Strauss, Giroux, 1983) ou Grand Failure : The Birth and Death of Communism in the Twentieth Century (New York, Charles Scribner's Sons, 1989). Un de ses derniers ouvrages s'intitule  Strategic Vision : America and the crisis of Global Power (Basic Books, 2012). 

    
     Zbigniew BRZEZINSKI, Le grand échiquier, L'Amérique et le reste du monde, Hachette littératures, collection Pluriel, 2000, 273 pages, Préface de Gérard CHALIAND, Traduction de l'anglais de Michel BESSIERE et de Michelle HERPE-VOSLINSKY, de "The Grand Chessboard", 1997, publié chez BasicBooks. A noter que Bayard Editions l'avait publié en 1997.
 
Actualisé le 11 Juillet 2012
Relu le 11 août 2018


   
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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 12:25

 

    Pour qui veut se familiariser avec une certaine manière de raconter les batailles ou de lire la stratégie sans plonger dans trop de lectures théoriques, le livre de Frédéric ENCEL est tout à fait indiqué. Il constitue une bonne mise en appétit dans la connaissance de l'art de la guerre. Faite de petits textes se rapportant soit à une bataille, soit à un théoricien, un stratège ou un stratégiste, cette introduction parcours l'histoire de 1286 avant Jésus-Christ (la bataille de Kadesh) à 1973 pour prendre la dernière bataille traitée (la guerre du Yom Kippour).
    On peut regretter des oublis et des restrictions, mais cela fait partie de la règle du jeu que s'est établie l'auteur. La sélection des entrées relatives aux batailles "s'est faite sur 3 critères précis et relativement différents : leur caractère décisif au regard d'un conflit ou d'une époque, leur dimension novatrice (emploi de tactiques ou de techniques nouvelles, bilan sans précédent...), enfin leur valeur symbolique ou mythique forte qui permit une instrumentalisation à des fins politiques."
Frédéric ENCEL, docteur en géopolotique, consultant en risques-pays et enseignant à l'Institut d'Etudes Politiques de Rennes, et on le comprend, avoue bien que le choix des hommes est plus délicat. Prendre Louis XI et Hassan Ibn Saba après avoir pris Clausewitz ou Sun Tse révèle bien une certaine pédagogie et on ne saurait l'en critiquer. L'objectif est d'ouvrir l'esprit avant tout, pour de futures découvertes plus approfondies ; en tout cas, c'est comme cela que je l'ai pris.
Après chaque article, de nombreuses références bibliographies permettent de commencer des approches plus étendues.
   A noter une postface de 2002 où l'auteur fait référence à "la gigantesque offensive terroriste du 11 septembre 2001" pour en faire "la soixante-cinquième case de l'échiquier",  après les 64 entrées qu'il nous propose ici.
 
    Nous pouvons lire de la part de l'éditeur :
"Soixante-quatre stratèges et batailles comme les soixante-quatre cases d'un échiquier... De Ramsès II à la guerre du Golfe, des ruses de César et de Xénophon aux théories nucléaires de Kissinger et de Mao, de la légende de Ronceveaux à celle de Valmy, la stratégie a toujours été perçue et menée à la manière d'un art. Comment Alexandre le Grand vainquit-il à quatre reprises les gigantesques armées de Darius? Quelle stratégie permit au vieil érudit chiite Hassan Ibn Saba, retranché dans un nid d'aigle avec une poignée d'hommes et de jolies esclaves, de provoquer à lui seul l'effondrement du plus puissant des empires de son époque? Pourquoi, au cours de la guerre de Cent Ans, l'infanterie anglaise écrasa-t-elle la redoutable chevalerie française? Qu'est-ce qui fit chuter Napoléon Bonaparte, le vainqueur d'Austerlitz? Pour quelles raisons le capitaine de Gaulle, visionnaire de la guerre mécanisée et annonciateur du cataclysme, fut-il négligé par l'état-major français des années 1930, mais lu, compris et "appliqué" avec succès par les généraux allemands au service de la démence hitlérienne? Par quel prodige Tsahal, armée populaire du minuscule État d'Israël, triompha-t-elle en quelques jours d'adversaires coalisés et bien supérieurs en nombre et en matériel? Comment comprendre enfin que les deux plus grands théoriciens militaires de l'Histoire, Sun Tse et Clausewitz, aient été farouchement opposés à la guerre? Cartes et index complètent cet ouvrage qui offre une contribution originale, à la fois simple et précise, à la connaissance de la stratégie."
 
    Sans prétendre donner toutes les réponses à ces questions, Frédéric ENCEL indique des faits qui permettent de comprendre leurs importances décisives. La force de cet ouvrage réside dans la capacité de mettre en lumière de manière synthétique les grands courants de pensée militaire et leurs applications ou non sur les champs de bataille. Un bon livre pour "débutants" qui ne se prend pas pour une sorte de "Stratégie pour les nuls"...
 

 

    Frédéric ENCEL, né en 1969, est également l'auteur de plusieurs autres ouvrages, dont certains provoquent la polémique, car concernant le Moyen-Orient. Il seraient trop orientés en faveur de l'Etat ou des gouvernements d'Israël (notamment de la part de Pascal BONIFACE dans Les intellectuels faussaires (Jean-Claude GAWSEWICH Editeurs, 2011), mais cela fait partie bien entendu des conflits entre écoles rivales). Il a ainsi écrit Géopolitique de Jérusalem (Flammarion, 1998, 2008) ; Le Moyen-orient entre guerre et paix. Une Géopolitique du Golan (Flammarion, 1999) ; Géopolitique de l'Apocalypse. La démocratie à l'épreuve de l'islamisme (Flammarion, 2002) ; La Grande alliance. De la Tchétchénie à l'Irak, un nouvel ordre mondial (avec Olivier GUEZ, Flammarion, 2003), Géopolitique d'Israël. Dictionnaire pour sortir des fantasmes (avec François THUAL, Seuil, 2004, 2011) ; Géopolitique du sionisme (Armand Colin, 2006, 2009) ; Comprendre la géopolitique (Seuil, 2011). 
 
 

   Frédéric ENCEL, L'art de la guerre par l'exemple, Stratèges et batailles, Flammarion collection Champs, 2002, 355 pages. Première édition en 2000.
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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 11:57

    Stratégie directe et stratégie indirecte

            "La stratégie directe est celle qui opère du fort au fort, en vue de la destruction ou de la neutralisation de l'ennemi, la plus complète possible, dans les délais les plus rapides. La stratégie indirecte est celle qui opère aussi bien du fort au faible que du faible au fort, en vue, dans le premier cas de déstabiliser ou d'affaiblir l'ennemi avant de lui porter le coup décisif et, dans le deuxième, de durer pour fatiguer l'adversaire." (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Difficile de faire plus concis même si on peut émettre des réserves sur la formulation de la partie concernant le faible au fort.
    C'est le stratégiste Basil LIDDELL HART (1895-1970) qui entreprend de théoriser l'approche indirecte qu'il estime supérieure. Sans adopter bien entendu son point de vue, Hervé COUTEAU BEGARIE écrit dans son Traité de stratégie que "la stratégie d'anéantissement est, par essence, une stratégie directe puisque son but est la destruction de l'ennemi dans ses forces vives. La stratégie d'usure, en revanche, peut être directe ou indirecte : directe lorsqu'elle s'attaque à la force principale de l'ennemi, qu'elle va ébranler par des coups successifs ; indirecte, lorsqu'elle est mise en oeuvre contre des forces secondaires ou sur des théâtres périphériques."

    André BEAUFRE, toujours à propos des thèses de Basil LIDDELL HART, pense qu'il "demeure que l'idée centrale de cette conception (l'approche indirecte) est de renverser le rapport des forces opposées avant l'épreuve de la bataille par une manoeuvre et non par le combat. Au lieu d'un affrontement direct, on fait appel à un jeu plus subtil destiné à compenser l'infériorité où l'on se trouve."
  L'essentiel est que la stratégie indirecte est celle qui veut faire reposer la décision sur des moyens autres que la victoire militaire. Dans un monde dominé par la menace nucléaire "la stratégie indirecte apparait comme l'art de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion par les armes atomiques et d'y remporter des succès décisifs importants qui peuvent y être employés." ( Introduction à la stratégie).

   Pour restituer le sens de la stratégie indirecte, rien de mieux (mais on y reviendra plus longuement par l'étude de son livre clé "La stratégie", paru en 1960, réédité en France en 1995) : "La perfection de la stratégie consisterait à entraîner une décision sans combat sérieux. L'histoire (...) fournit des exemples dans lesquels la stratégie, bénéficiant de conditions favorables, a en pratique abouti à de tels résultats.(...). Ce sont là des cas où la destruction des forces armées était obtenue à moindres frais par le désarmement que supposait leur reddition, mais une telle "destruction" peut ne pas être essentielle pour parvenir à une décision et à la réalisation du but de guerre. Dans le cas d'un Etat recherchant non pas la conquête mais le maintien de sa sécurité, le but est atteint si la menace est écartée, dès lors que l'ennemi est conduit à renoncer à son objectif". Le but véritable d'un stratège défendant un territoire n'est pas de rechercher la bataille décisive, mais la situation stratégique si avantageuse que "si elle ne produit pas elle-même la décision, sa poursuite par la bataille permettra à coup sûr d'y parvenir."
 L'usage de la stratégie indirecte est "idéal" dans le cas d'une résistance à une invasion. Le stratège recherche alors tous les moyens pour parvenir à décourager l'adversaire dans la poursuite d'un objectif d'occupation ou d'exploitation de ressources.
 
 
     Stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure.
 
         Les stratégies d'usure et d'anéantissement ne recoupent pas les stratégies directe et indirecte, comme l'écrivent certains auteurs qui ne pensent qu'à la stratégie militaire. Une autre correspondance plus juste est établie avec les guerres illimitées et limitées, mais la distinction entre ces deux types de guerres n'est guère comprise (par la plupart des états-majors militaires et les théoriciens militaires) jusqu'à ce que l'historien Hans DELBRÜCK, dans les années 1880, la reprenne, à partir d'un texte inédit de CLAUSEWITZ, qu'il publie en 1878 et d'une réévaluation de la stratégie de FRÉDÉRIC II. 
L'historien allemand réfute alors l'idée, alors commune, du grand roi précurseur de NAPOLEON et MOLTKE sur le chemin de la guerre totale : les conditions politiques et sociales du temps, ainsi que le rapport de forces avec l'Autriche, l'incitent à ne pas rechercher la bataille décisive. En développant cette analyse, DELBRÜCK dépasse le problème des fins de la guerre pour s'attacher à celui de sa conduite. Cela l'amène à poser la distinction entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure. La première est celle de NAPOLÉON, la deuxième aurait été celle de FRÉDÉRIC II, incapable de frapper le coup décisif du fait de la faiblesse de ses moyens et donc condamné à fatiguer son adversaire par une série de coups de détail. Contrairement à ce que suggèrent plus tard ses critiques, DELBRÜCK précise que la stratégie d'anéantissement n'a qu'un pôle, la bataille, tandis que la stratégie d'usure en a deux, la bataille et la manoeuvre, entre lesquels évoluent les décisions du général. Il établit une généalogie de ces deux formes fondamentales : la première a été pratiquée par ALEXANDRE, CÉSAR et NAPOLÉON ; la deuxième par PÉRICLÈS, BÉLISAIRE, WALLENSTEIN, GUSTAVE-ADOLPHE et FRÉDÉRIC LE GRAND.
    Cette présentation fait polémique et éditorialement parlant, cette "querelle des stratégies" s'est éteinte avec ses protagonistes.
Sur un plan historique, la question est réglée : DELBRÜCK a tort d'opposer trop catégoriquement la stratégie de FRÉDÉRIC II à celle de NAPOLÉON (et l'étude de leurs plans va plutôt dans ce sens) et d'établir une généalogie trop stricte de ces deux formes, en suggérant que les grands capitaines s'inscrivent dans l'une ou l'autre filiation. Comme le fait remarquer l'historien Otto HINZE dès 1920, la distinction n'est pas aussi tranchée et certains grands capitaines ont mis en oeuvre les deux formes selon les circonstances. Sur un plan théorique, en revanche, comme l'explique Hervé COUTEAU-BÉGARIE, la question posée par DELBRÜCK reste d'une grande importance : le problème se situe sur quatre plans au moins :
- Cette distinction recoupe t-elle celle entre deux guerres? 
- La stratégie d'usure peut être la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussit ;
- Cette distinction est-elle purement empirique (DELBRÜCK) ou se retrouve t-elle sur un plan conceptuel (CLAUSEWITZ)? Les stratégies alternatives sont, par principe, des stratégies d'usure, puisqu'elles reposent sur la volonté de refuser l'affrontement en ligne. Mais on pourrait concevoir une stratégie alternative visant à la destruction de l'ennemi, par exemple par une insurrection généralisée, mais les exemples historiques sont peu probants... 
- Cette distinction est-elle transposable au plan opératif? Le contre-amiral WIYLIE systématise deux modes opération, qu'il proposent d'appeler séquentiel et cumulatif.
Dans le premier, caractéristique de la stratégie d'anéantissement, une action doit aboutir à un résultat logique et chacune dépend de ce qui la précède : ce n'est que lorsque le premier objectif est atteint que l'on peut passer au suivant.
Dans le deuxième, caractéristique de la stratégie d'usure, le résultat est obtenu par une masse de petites actions indépendantes les unes des autres, comme dans la guerre au commerce maritime ou le bombardement stratégique. 

    Basil LIDDELL HART, extrait de La stratégie, dans Anthologie mondiale de la stratégie, compilation commentée par Gérard CHALIAND, dans la collection Bouquins, Robert Laffont, 1990 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littérature, collection Pluriel, 1998 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.

                                                                                           STRATEGUS
 
Complété le 5 mars 2017
 
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