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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 13:56

       Stratégies civiles de défense

          Bien que minoritaires et à l'état de recherches, mais pouvant être tout-à fait mises sur le même plan que les spéculations stratégiques nucléaires des différents stratégistes, impulsées surtout par des parties de sociétés civiles occidentales, les stratégies civiles de défense dérivent au départ surtout des différentes campagnes de désobéissance civile massive, menées notamment en Inde au début du XXème siècle dans sa lutte pour l'accession à l'indépendance.
      Pour reprendre les termes d'"un état de la question" datant de 1985 et décrit par Jean-Marie MULLER, il s'agit d'établir à côté ou en alternative d'une stratégie militaire hégémlonique - envahissante pour certains - un ou plusieurs modèles de stratégie civile, basée surtout sur l'intervention d'organismes civils et de citoyens dans la défense de territoire, mais surtout dans celle d'un modèle de société démocratique et décentralisée. Ces modèles, issus également des différentes expériences des résistances à l'occupant nazi pendant la Seconde Guerre Mondiale, font appel à des principes généraux utilisés aussi pour la stratégie militaire (conduite par l'instance politique légitime des opérations de défense, recherche de combat décisif) mais plus largement à la diffusion dans la population en général des moyens et des volontés de défense, qui ne soient plus confiés à des organismes spécialisés parfois coupés de l'ensemble de la société.
            Il s'agit selon plusieurs chercheurs, présents surtout dans les pays anglo-saxons (Theodor EBERT, Johan NIEZING, Gene SHARP, Michael RANDLE, Adam ROBERTS, Wilhelm NOLTE, Christian MELLON, Jacques SEMELIN, Jean VAN LIERDE...) d'élaborer une dissuasion et une défense civiles à la fois efficaces et garantes des valeurs démocratiques, contre une invasion ou un coup d'Etat. Pour reprendre les termes de Gene SHARP (Université de Harvard, Boston, Etats-Unis), "ce que nous voulons, c'est proposer un système de dissuasion et de défense pour les pays d'Europe occidentale par des moyens qui produisent le maximum de sécurité et le minimum de destruction et de pertes en vie humaines et qui aient également des conséquences bénéfiques à long terme pour les peuples européens.". La plupart des études mettent l'accent sur l'appui mutuel entre citoyens de différents Etats, même potentiellement belligérants, pour mettre en échec des activités guerrières ou anti-démocratiques.
Pour Christian MELLON, il s'agit de crédibiliser une dissuasion civile en accroissant pour un adversaire potentiel les risques d'augmentation des coûts et des réductions des profits espérés, par des préparatifs de résistance militaire (risque de consommation de forces au-delà de ce que peut rapporter l'agression) et des préparatifs de résistance civile (réduction de possibilités de contrôle de la société convoitée). Certains chercheurs (en France et en Belgique par exemple) optent pour une stratégie non-violente de défense, par substitution progressive à la défense armée actuelle, dans un processus de transarmement.

        La plupart de ces recherches s'effectuent dans le contexte d'une guerre froide persistante (scénarios d'invasion soviétique...) et aujourd'hui, nombre d'entre elles se situent dans une perspective plus large d'une stratégie de paix, incluant la pacification (en termes réels) de pays déchirés par une guerre civile (ex-Yougoslavie par exemple).

Actes du Colloque international de Strasbourg de novembre 1985, Les stratégies civiles de défense, Institut de Recherche sur la Résolution Non-violente des Conflits (IRNC). Jean-Marie MULLER, Stratégie de l'action non-violente, Editions Fayard, 1972. Robert J BURROWES, The strategy of nonviolent defense, a gandhian approach, State University of New-York Press, 1996.
 
STRATEGUS
 
Relu le 2 novembre 2018. A noter que depuis la fin de la guerre froide, et surtout le début des années 2000, et la réduction des crédits de recherche théorique pour la défense comme de l'affaiblissement des différentes composantes de la mouvance pacifiste et non-violence, en Europe occidentale en tout cas, la recherche sur les stratégies civiles de défense n'a guère progressé... Et surtout en tout cas ne s'inscrit plus dans une perspective de changement global des sociétés.
 
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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 08:52

             Stratégies marxistes
 

        Deux moments clairs existent dans les stratégies revendiquées par des stratèges et des stratégistes marxistes : celui d'une stratégie révolutionnaire à cheval entre le XIXème et le XXème siècle et celui d'une stratégie d'Etat pendant et après la création d'Etats qui se proclament marxistes, comme l'Union Soviétique et la République Populaire de Chine.

       Les principaux et décisifs conflits étant entre classes sociales - capitalistes et ouvrières/paysannes - la stratégie révolutionnaire vise à employer tous les moyens politiques, idéologiques et militaires dont les classes dominées disposent. Stratégie de guerre totale au sens théorique, on en trouve de éléments chez Karl MARX et Friedrich ENGELS dont l'intérêt pour les conflits armés de leur époque a été constant.
  Dans "La lutte des classes en France", Karl MARX fait le constat que la classe possédante  utilise l'Etat comme "l'engin du Capital contre le Travail". Que ce soit dans les guerres dynastiques ou dans les guerres nationale, dans les guerres de défense ou de conquête, le mouvement ouvrier ne parvient pas à mettre en oeuvre comme à l'occasion de la guerre franco-prussienne, celle de 1870-1871, l'alliance des ouvriers pour mettre fin à la guerre. Déjà, en 1848, Karl MARX rêvait d'un nouveau soulèvement prolétarien (nous sommes alors en pleine révolution industrielle en Europe continentale et les grèves comme de véritables insurrections ont lieu un peu partout) en France, qui déclencherait une guerre européenne, puis mondiale, celle-là provoquant la victoire de la révolution sociale. (Georges LABICA).
     Rosa LUXEMBOURG, comme Jean JAURES gardent une vision de la guerre comme globalement néfaste envers la classe ouvrière, mais LENINE, STALINE et TROTSKI se font les chantres d'une stratégie révolutionnaire. GRAMSCI, lui, poursuit la transposition ds stratégies  du plan militaire au domaine de la lutte des classes. Il propose un couple conceptuel original avec la guerre de mouvement et la guerre de position. Le mot d'ordre de front unique n'était, selon lui, rien d'autre que la transformation de la guerre de mouvement, victorieuse en Russie, en guerre de position, seule capable de l'emporter en Occident, dans des conditions historiques différentes.
  
    Quelle est, en fait, cette stratégie révolutionnaire?  Claude DELMAS, dans son petit livre "La guerre révolutionnaire" en donne certains traits :
- harceler les arrières de l'ennemi (interruption de son ravitaillement et destruction de ses voies de communication) ;
- pousser l'ennemi à pratiquer une politique d'occupation plus dure, de manière à accroître l'hostilité de la population à son égard ;
- lutter derrière les lignes ennemies en qualité d'auxiiaires de l'armée régulière;
- procurer des renseignements ;
- immobiliser des forces ennemies par des opérations de diversion  ;
- alimenter la propagande officielle des "sacrifices héroiques" qui jouit du soutien populaire ;
- donner des preuves tangibles du châtiment réservé à toute personne qui collabore avec l'ennemi ou qui serait tenté de le faire ;
- mener une propagande pro-soviétique, pro-chinoise populaire, dans les régions occupées.
     Les éléments tactiques se mêlent étroitement aux éléments purement psychologiques et politiques.
    Selon entre autres Vo NGUYEN-GIAP, à propos de la guerre du peuple, aux affrontements entre deux formations de combat de type classique disposant de moyens industriels équivalents se substituent des guerres inégales dissymétriques opposant la puissance industrielle à une armée faible, dont la survie réside dans la durée, pour un véritable passage de la guérilla à la guerre de mouvement. (Trinh VAN THAO).

       Il n'existe pas de corpus unifié sur la stratégie marxiste révolutionnaire, ne serait-ce que parce que la lutte des classes est multiforme et changeante dans le temps. Et aussi parce que, à partir de 1917, les stratèges révolutionnaires eux-mêmes, pour ce qui concerne la partie occidentale, qui avaient mis en oeuvre les techniques insurrectionnelles et la démoralisation des troupes impériales russes comme françaises et allemandes dans le cadre d'un projet de révolution mondiale, durent réviser leur manière de faire. Dans la longue période 1917-1928, les dirigeants soviétiques sont passés par plusieurs phases - sur fond de luttes internes - pour arriver finalement à constituer une stratégie d'Etat.
   Edward Mead EARLE décrit ce changement de stratégie : "Ayant obtenu la victoire dans (la) première phase de la guerre civile en Russie, LENINE dut alors faire face à l'invasion allemande. Il ne fut jamais question de reprendre les opérations militaires, car l'armée russe était totalement démoralisée, en partie à cause de la propagande révolutionnaire qui avait été exercée dans ses rangs pendant deux ans ou plus et qu'il n'était pas facile de retourner." LENINE "était convaincu qu'on pourrait livrer une guerre diplomatique et psychologique contre les puissances centrales aussi bien que les Alliés. Ainsi, il pourrait atteindre le double objectif de défendre la Russie révolutionnaire et de transformer la guerre internationale en une guerre civile européenne." On sait que LENINE déchante assez vite et que le repli stratégique s'impose, que conclure la paix avec l'Allemagne doit se faire au plus vite, et qu'il faut réorganiser l'ensemble des forces armées. Il reste un partisan de la Realpolitik et la paix n'est pas une fin en soi, au contraire, il s'agit comme la guerre d'un moyen politique et ses successeurs le comprendront bien, usant de l'arme idéologique de façon constante à l'intérieur des pays capitalistes.
   La période d'intervention étrangère et de guerre civile fait office de grande Ecole de guerre pour l'Union Soviétique, comme l'écrit Edward Mead EARLE. C'est d'elle que sort l'Armée Rouge. TROTSKI, Mikhail FROUNZE (1885-1925), Sernion TIMOCHENKO (1895-1970), Klement VOROCHILOV (1881-1969) et STALINE, avec d'anciens membres de l'armée impériale, tels que Mikhail TOUKHATCHEVSKI (1893-1937) et Boris CHAPOCHNIKOV (1882-1945) la mettent sur pied et en font une véritable armée classique.
      Dans cette guerre sans bataille décisive, les dirigeants soviétiques durent changer complètement de position : de désorganisateurs de l'ancienne armée, il fallait devenir les organisateurs de la nouvelle, c'est-à-dire d'une armée disciplinée, à la démocratisation strictement limitée (élection des officiers supprimée), aux règlements sévères, ceci sans abandonner totalement la stratégie révolutionnaire. derrière les lignes ennemies. Les dirigeants soviétiques sortent de la guerre civile avec une conception compliquée du rôle de la guerre dans la société. Selon eux, l'attitude des "classes laborieuses" vis-à-vis de la guerre ne peut être catégorique : les batailles de la production comme la force des armées doivent garantir la victoire du prolétariat dans un monde où celui-ci est encerclé par les puissances capitalistes. Le pacifisme, la grève générale constituent des armes au même titre que la conquête de l'espace, au service de cette victoire.
      Jean Christophe ROMER tente d'établir l'évolution à partir de la reprise par les dirigeants soviétiques de l'expérience de l'Empire des tsars, auquel se mêle une conception particulière de l'espace. Ils  introduisent dans l'art militaire une catégorie intermédiaire entre tactique et stratégie qui leur sera longtemps spécifique. La tâche de l'art opératif n'est pas, à la différence de la stratégie, l'obtention de la victoire politique dans la guerre mais de la victoire militaire sur l'ensemble d'un théâtre d'opérations regroupant plusieurs fronts et non plus un seul champ de bataille tactique. Après une éclipse dans les années 1950 avec l'apparition des armes nucléaires de destruction massive, l'opération en profondeur reviendra à l'ordre du jour périodiquement, notamment dans les années 1980 (Dictionnaire de la stratégie).

     Il est toujours difficile de démêler la part de la réalité de la conception stratégique et de l'idéologie, comme le montre la lecture par exemple du livre du maréchal soviétique V. D. SOKOLOVSKY (1897-1968), "Stratégie militaire soviétique". On y trouve la description d'une stratégie d'Etat - notamment nucléaire - avec des éléments idéologiques de lutte des classes axés sur la propagande en faveur de la paix mondiale. Mais depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il n'existe plus véritablement de stratégie marxiste mais bien d'une stratégie d'Etat de grande puissance. L'évolution est semblable côté chinois et vietnamien, quoiqu'avec un décalage dans le temps dû à la spécificité de la situation asiatique (guerre de Corée, guerre du VietNam...).

Edward Mead EARLE, Les maitres de la stratégie, tome 2,  Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982 (article La guerre selon les soviétiques). Thierry de MONTBRIAL et Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000 (article Stratégie Théoriciens Soviétiques de Jean Christophe ROMER). Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN, Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999 (articles Stratégie/Tactique de Jean-François CORALLO, Guerre de Georges LABICA). Claude DELMAS, La guerre révolutionnaire, PUF, collection Que sais-je?, 1959. Vassili Danilovitch SOKOLOVSKY, Stratégie militaire soviétique, Editions L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1984.

                                                                                            STRATEGUS
 
Relu le 3 novembre 2018
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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 10:26
    
        Au moment où sur les frontières occidentales de la Russie d'aujourd'hui se mènent des luttes où se mêlent occupations militaires brèves, déstabilisations de régimes politiques, manoeuvres d'ordre économique, le livre de l'ancien conseiller en matières stratégiques du président américain Jimmy CARTER (de 1977 à 1981), expert au Center for Strategic and International Studies à Washington, permet de se faire une idée claire des enjeux dans cette région, comment les enjeux de cette région relèvent de la géopolitique mondiale. Du point de vue d'une partie de l'élite nord-américaine, bien entendu. Ecrit en 1997, ce livre n'a pas beaucoup vieilli et se lit avec encore beaucoup d'intérêt.
Comme l'écrit dans la préface Gérard CHALIAND, Zbigniew BRZEZINSKI (né en 1928) donne ici l'analyse politique et stratégique la plus rigoureuse du nouvel ordre mondial dominé par les Etats-Unis et des voies et moyens pour que dure cette suprématie. L'objectif clair de l'auteur est de formuler une politique géostratégique cohérente pour l'Amérique sur le continent eurasien.

     Pour lui, le conflit entre la Russie et l'Amérique se concentre sur la périphérie du continent. "Le bloc sino-soviétique, qui domine la majeure partie de la vaste Eurasie, ne réussit jamais à en contrôler les franges orientales et occidentales, sur lesquelles l'Amérique parvient à s'ancrer et à se doter de bases solides. La défense de ces têtes de pont continentales donne lieu à des bras de fer successifs entre les deux adversaires. Les premiers épisodes de tensions, en particulier le blocus de Berlin sur le "front" ouest et la guerre de Corée à l'Est, sont ainsi les premiers tests stratégiques ce qu'on allait appeler la guerre froide."
Cartes à l'appui, analyses historiques d'ampleur portées constamment à l'esprit, le conseiller stratégique montre que, même si la Russie s'est vue amputée d'importants territoires depuis la fin de l'Union Soviétique, les données géopolitiques restent les mêmes. Considérant l'empire américain comme celui d'une hégémonie d'un type nouveau, fondé autant sur la culture que sur les instruments militaires, son examen de l'échiquier eurasien comme formé d'un espace central et de façades Ouest, Sud et Est, l'amène à identifier cinq grandes questions qu'il détaille tout au long de son livre :
- Quel type d'unité européenne a les faveurs de l'Amérique et comme l'encourager?
- Quel profil la Russie pourrait-elle adopter qui préserve au mieux les intérêts américains? Comment et jusqu'à quel point l'Amérique peut-elle peser dans ce processus?
- Dans quelle mesure de nouveaux "Balkans" peuvent-ils apparaitre au centre de l'Eurasie et comment l'Amérique peut-elle minimiser les risques d'explosions?
- Quel rôle la Chine doit-elle être encouragée à adopter en Extrême-orient et quelles en seraient les conséquences pour l'Amérique, mais aussi pour le Japon?
- Quelles nouvelles coalitions sont susceptibles de se former sur le continent, lesquelles pourraient menacer les intérêtes américains, et à quels moyens recourir pour les prévenir?

     Le jeu croisé des alliances (Union Européenne, Alliance Atlantique) dans une stratégie américaine est de permettre au moins la neutralisation de l'Ukraine, qui avec la Pologne, l'Allemagne et la France, devrait former après 2010 la colonne vertébrale de la sécurité européenne. Même tendance à l'Est pour permettre à la Chine de mener une politique favorable aux États-unis.
C'est à court terme que Zbigniew BRZEZINSKI veut que l'on préserve, dans le langage un peu "langue de bois", qui reflète bien des présupposés idéologiques, "le pluralisme géopolitique qui prévaut sur la carte d'Eurasie". Par le biais de manoeuvres politiques et de manipulations, on pourra prévenir l'émergence d'une coalition hostile qui pourrait contester la suprématie des Etats-Unis (...)".
         Craignant une vie courte à la monopolarité d'alors, il presse les responsables américains de s'engager plus nettement pour "favoriser la stabilité géopolitique internationale et faire renaître en Occident un sentiment d'optimisme historique." L'auteur regrette, et on peut trouver cela humoristique ou tragique, que les Etats-Unis n'ont pas "réussi à faire comprendre le lien qui existe entre le besoin généralisé de mieux être et la sauvegarde de la position centrale des Etats-Unis dans les relations internationales."  
Il termine son livre par le souhait de la naissance d'une structure de coopération mondiale fondée sur des réalités géopoltiques qui assumerait le pouvoir de "régent" mondial, responsable de la stabilité mondiale et de la paix.
       On ne peut que constater une certaine naïveté à promouvoir un encerclement de la Russie et la paix en même temps, une certaine naïveté aussi à penser que la nature différente de l'hégémonie mondiale des Etats-Unis, par rapport aux hégémonies historiques romaine, espagnole, portugaise, française, suffit à justifier la perpétuation de sa position. Il y a une certaine naïveté aussi à penser qu'il existe une sorte de propriété sur la paix et la liberté des Etats-Unis qui ferait adhérer à son projet de domination interminable.
     Après une dizaine d'années, l'ouvrage doit sans doute tout de même être actualisé sur certains points. D'une part les Etats-Unis n'ont pas du tout évolué vers un partage des responsabilités, au moins jusqu'à l'arrivée du président actuel au pouvoir : l'invasion de l'Irak, le rejet du protocole de Kyoto sont autant de décisions unilatérales lourdes d'avenir. Qui ne vont pas dans le sens d'une cogestion - même sous hégémonie encore américaine - des intérêts de la planète. De multiples pôles de puissances émergent (Brésil, Chine, inde, mais aussi sans doute certains autres qui n'attirent encore l'attention ni les médias ni les analystes, nous pensons notamment à l'Afrique du Sud... ) et il est sans doute trop tard pour appliquer la diplomatie que l'auteur propose...
Mais l'auteur lui-même en a bien conscience, puisqu'il fait publier une version actualisée de ce livre, sous le titre The Choice : global domination or global leadership, Basic Books, en 2004.  Sa théorie reste que l'amélioration du monde et sa stabilité dépendent du maintien de l'hégémonie américaine. Toute puissance concurrente est encore représentée comme une menace pour la stabilité mondiale. Ce qui n'exclue pas les prises de position contre "la guerre contre la terreur" menée sous l'administration Bush. 
 

 

     
     Zbigniew BRZEZINSKI est également l'auteur d'ouvrages importants, comme La révolution technétronique (Between the Two Ages : America's Role in the Technetronic Era) (Calmann-Lévy, 1971) ou Power and Principle : memoirs of the National Security Adviser, 1977-1981 (New york, Farrar Strauss, Giroux, 1983) ou Grand Failure : The Birth and Death of Communism in the Twentieth Century (New York, Charles Scribner's Sons, 1989). Un de ses derniers ouvrages s'intitule  Strategic Vision : America and the crisis of Global Power (Basic Books, 2012). 

    
     Zbigniew BRZEZINSKI, Le grand échiquier, L'Amérique et le reste du monde, Hachette littératures, collection Pluriel, 2000, 273 pages, Préface de Gérard CHALIAND, Traduction de l'anglais de Michel BESSIERE et de Michelle HERPE-VOSLINSKY, de "The Grand Chessboard", 1997, publié chez BasicBooks. A noter que Bayard Editions l'avait publié en 1997.
 
Actualisé le 11 Juillet 2012
Relu le 11 août 2018


   
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18 octobre 2008 6 18 /10 /octobre /2008 12:25

 

    Pour qui veut se familiariser avec une certaine manière de raconter les batailles ou de lire la stratégie sans plonger dans trop de lectures théoriques, le livre de Frédéric ENCEL est tout à fait indiqué. Il constitue une bonne mise en appétit dans la connaissance de l'art de la guerre. Faite de petits textes se rapportant soit à une bataille, soit à un théoricien, un stratège ou un stratégiste, cette introduction parcours l'histoire de 1286 avant Jésus-Christ (la bataille de Kadesh) à 1973 pour prendre la dernière bataille traitée (la guerre du Yom Kippour).
    On peut regretter des oublis et des restrictions, mais cela fait partie de la règle du jeu que s'est établie l'auteur. La sélection des entrées relatives aux batailles "s'est faite sur 3 critères précis et relativement différents : leur caractère décisif au regard d'un conflit ou d'une époque, leur dimension novatrice (emploi de tactiques ou de techniques nouvelles, bilan sans précédent...), enfin leur valeur symbolique ou mythique forte qui permit une instrumentalisation à des fins politiques."
Frédéric ENCEL, docteur en géopolotique, consultant en risques-pays et enseignant à l'Institut d'Etudes Politiques de Rennes, et on le comprend, avoue bien que le choix des hommes est plus délicat. Prendre Louis XI et Hassan Ibn Saba après avoir pris Clausewitz ou Sun Tse révèle bien une certaine pédagogie et on ne saurait l'en critiquer. L'objectif est d'ouvrir l'esprit avant tout, pour de futures découvertes plus approfondies ; en tout cas, c'est comme cela que je l'ai pris.
Après chaque article, de nombreuses références bibliographies permettent de commencer des approches plus étendues.
   A noter une postface de 2002 où l'auteur fait référence à "la gigantesque offensive terroriste du 11 septembre 2001" pour en faire "la soixante-cinquième case de l'échiquier",  après les 64 entrées qu'il nous propose ici.
 
    Nous pouvons lire de la part de l'éditeur :
"Soixante-quatre stratèges et batailles comme les soixante-quatre cases d'un échiquier... De Ramsès II à la guerre du Golfe, des ruses de César et de Xénophon aux théories nucléaires de Kissinger et de Mao, de la légende de Ronceveaux à celle de Valmy, la stratégie a toujours été perçue et menée à la manière d'un art. Comment Alexandre le Grand vainquit-il à quatre reprises les gigantesques armées de Darius? Quelle stratégie permit au vieil érudit chiite Hassan Ibn Saba, retranché dans un nid d'aigle avec une poignée d'hommes et de jolies esclaves, de provoquer à lui seul l'effondrement du plus puissant des empires de son époque? Pourquoi, au cours de la guerre de Cent Ans, l'infanterie anglaise écrasa-t-elle la redoutable chevalerie française? Qu'est-ce qui fit chuter Napoléon Bonaparte, le vainqueur d'Austerlitz? Pour quelles raisons le capitaine de Gaulle, visionnaire de la guerre mécanisée et annonciateur du cataclysme, fut-il négligé par l'état-major français des années 1930, mais lu, compris et "appliqué" avec succès par les généraux allemands au service de la démence hitlérienne? Par quel prodige Tsahal, armée populaire du minuscule État d'Israël, triompha-t-elle en quelques jours d'adversaires coalisés et bien supérieurs en nombre et en matériel? Comment comprendre enfin que les deux plus grands théoriciens militaires de l'Histoire, Sun Tse et Clausewitz, aient été farouchement opposés à la guerre? Cartes et index complètent cet ouvrage qui offre une contribution originale, à la fois simple et précise, à la connaissance de la stratégie."
 
    Sans prétendre donner toutes les réponses à ces questions, Frédéric ENCEL indique des faits qui permettent de comprendre leurs importances décisives. La force de cet ouvrage réside dans la capacité de mettre en lumière de manière synthétique les grands courants de pensée militaire et leurs applications ou non sur les champs de bataille. Un bon livre pour "débutants" qui ne se prend pas pour une sorte de "Stratégie pour les nuls"...
 

 

    Frédéric ENCEL, né en 1969, est également l'auteur de plusieurs autres ouvrages, dont certains provoquent la polémique, car concernant le Moyen-Orient. Il seraient trop orientés en faveur de l'Etat ou des gouvernements d'Israël (notamment de la part de Pascal BONIFACE dans Les intellectuels faussaires (Jean-Claude GAWSEWICH Editeurs, 2011), mais cela fait partie bien entendu des conflits entre écoles rivales). Il a ainsi écrit Géopolitique de Jérusalem (Flammarion, 1998, 2008) ; Le Moyen-orient entre guerre et paix. Une Géopolitique du Golan (Flammarion, 1999) ; Géopolitique de l'Apocalypse. La démocratie à l'épreuve de l'islamisme (Flammarion, 2002) ; La Grande alliance. De la Tchétchénie à l'Irak, un nouvel ordre mondial (avec Olivier GUEZ, Flammarion, 2003), Géopolitique d'Israël. Dictionnaire pour sortir des fantasmes (avec François THUAL, Seuil, 2004, 2011) ; Géopolitique du sionisme (Armand Colin, 2006, 2009) ; Comprendre la géopolitique (Seuil, 2011). 
 
 

   Frédéric ENCEL, L'art de la guerre par l'exemple, Stratèges et batailles, Flammarion collection Champs, 2002, 355 pages. Première édition en 2000.
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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 11:57

    Stratégie directe et stratégie indirecte

            "La stratégie directe est celle qui opère du fort au fort, en vue de la destruction ou de la neutralisation de l'ennemi, la plus complète possible, dans les délais les plus rapides. La stratégie indirecte est celle qui opère aussi bien du fort au faible que du faible au fort, en vue, dans le premier cas de déstabiliser ou d'affaiblir l'ennemi avant de lui porter le coup décisif et, dans le deuxième, de durer pour fatiguer l'adversaire." (Hervé COUTEAU-BEGARIE). Difficile de faire plus concis même si on peut émettre des réserves sur la formulation de la partie concernant le faible au fort.
    C'est le stratégiste Basil LIDDELL HART (1895-1970) qui entreprend de théoriser l'approche indirecte qu'il estime supérieure. Sans adopter bien entendu son point de vue, Hervé COUTEAU BEGARIE écrit dans son Traité de stratégie que "la stratégie d'anéantissement est, par essence, une stratégie directe puisque son but est la destruction de l'ennemi dans ses forces vives. La stratégie d'usure, en revanche, peut être directe ou indirecte : directe lorsqu'elle s'attaque à la force principale de l'ennemi, qu'elle va ébranler par des coups successifs ; indirecte, lorsqu'elle est mise en oeuvre contre des forces secondaires ou sur des théâtres périphériques."

    André BEAUFRE, toujours à propos des thèses de Basil LIDDELL HART, pense qu'il "demeure que l'idée centrale de cette conception (l'approche indirecte) est de renverser le rapport des forces opposées avant l'épreuve de la bataille par une manoeuvre et non par le combat. Au lieu d'un affrontement direct, on fait appel à un jeu plus subtil destiné à compenser l'infériorité où l'on se trouve."
  L'essentiel est que la stratégie indirecte est celle qui veut faire reposer la décision sur des moyens autres que la victoire militaire. Dans un monde dominé par la menace nucléaire "la stratégie indirecte apparait comme l'art de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion par les armes atomiques et d'y remporter des succès décisifs importants qui peuvent y être employés." ( Introduction à la stratégie).

   Pour restituer le sens de la stratégie indirecte, rien de mieux (mais on y reviendra plus longuement par l'étude de son livre clé "La stratégie", paru en 1960, réédité en France en 1995) : "La perfection de la stratégie consisterait à entraîner une décision sans combat sérieux. L'histoire (...) fournit des exemples dans lesquels la stratégie, bénéficiant de conditions favorables, a en pratique abouti à de tels résultats.(...). Ce sont là des cas où la destruction des forces armées était obtenue à moindres frais par le désarmement que supposait leur reddition, mais une telle "destruction" peut ne pas être essentielle pour parvenir à une décision et à la réalisation du but de guerre. Dans le cas d'un Etat recherchant non pas la conquête mais le maintien de sa sécurité, le but est atteint si la menace est écartée, dès lors que l'ennemi est conduit à renoncer à son objectif". Le but véritable d'un stratège défendant un territoire n'est pas de rechercher la bataille décisive, mais la situation stratégique si avantageuse que "si elle ne produit pas elle-même la décision, sa poursuite par la bataille permettra à coup sûr d'y parvenir."
 L'usage de la stratégie indirecte est "idéal" dans le cas d'une résistance à une invasion. Le stratège recherche alors tous les moyens pour parvenir à décourager l'adversaire dans la poursuite d'un objectif d'occupation ou d'exploitation de ressources.
 
 
     Stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure.
 
         Les stratégies d'usure et d'anéantissement ne recoupent pas les stratégies directe et indirecte, comme l'écrivent certains auteurs qui ne pensent qu'à la stratégie militaire. Une autre correspondance plus juste est établie avec les guerres illimitées et limitées, mais la distinction entre ces deux types de guerres n'est guère comprise (par la plupart des états-majors militaires et les théoriciens militaires) jusqu'à ce que l'historien Hans DELBRÜCK, dans les années 1880, la reprenne, à partir d'un texte inédit de CLAUSEWITZ, qu'il publie en 1878 et d'une réévaluation de la stratégie de FRÉDÉRIC II. 
L'historien allemand réfute alors l'idée, alors commune, du grand roi précurseur de NAPOLEON et MOLTKE sur le chemin de la guerre totale : les conditions politiques et sociales du temps, ainsi que le rapport de forces avec l'Autriche, l'incitent à ne pas rechercher la bataille décisive. En développant cette analyse, DELBRÜCK dépasse le problème des fins de la guerre pour s'attacher à celui de sa conduite. Cela l'amène à poser la distinction entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure. La première est celle de NAPOLÉON, la deuxième aurait été celle de FRÉDÉRIC II, incapable de frapper le coup décisif du fait de la faiblesse de ses moyens et donc condamné à fatiguer son adversaire par une série de coups de détail. Contrairement à ce que suggèrent plus tard ses critiques, DELBRÜCK précise que la stratégie d'anéantissement n'a qu'un pôle, la bataille, tandis que la stratégie d'usure en a deux, la bataille et la manoeuvre, entre lesquels évoluent les décisions du général. Il établit une généalogie de ces deux formes fondamentales : la première a été pratiquée par ALEXANDRE, CÉSAR et NAPOLÉON ; la deuxième par PÉRICLÈS, BÉLISAIRE, WALLENSTEIN, GUSTAVE-ADOLPHE et FRÉDÉRIC LE GRAND.
    Cette présentation fait polémique et éditorialement parlant, cette "querelle des stratégies" s'est éteinte avec ses protagonistes.
Sur un plan historique, la question est réglée : DELBRÜCK a tort d'opposer trop catégoriquement la stratégie de FRÉDÉRIC II à celle de NAPOLÉON (et l'étude de leurs plans va plutôt dans ce sens) et d'établir une généalogie trop stricte de ces deux formes, en suggérant que les grands capitaines s'inscrivent dans l'une ou l'autre filiation. Comme le fait remarquer l'historien Otto HINZE dès 1920, la distinction n'est pas aussi tranchée et certains grands capitaines ont mis en oeuvre les deux formes selon les circonstances. Sur un plan théorique, en revanche, comme l'explique Hervé COUTEAU-BÉGARIE, la question posée par DELBRÜCK reste d'une grande importance : le problème se situe sur quatre plans au moins :
- Cette distinction recoupe t-elle celle entre deux guerres? 
- La stratégie d'usure peut être la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussit ;
- Cette distinction est-elle purement empirique (DELBRÜCK) ou se retrouve t-elle sur un plan conceptuel (CLAUSEWITZ)? Les stratégies alternatives sont, par principe, des stratégies d'usure, puisqu'elles reposent sur la volonté de refuser l'affrontement en ligne. Mais on pourrait concevoir une stratégie alternative visant à la destruction de l'ennemi, par exemple par une insurrection généralisée, mais les exemples historiques sont peu probants... 
- Cette distinction est-elle transposable au plan opératif? Le contre-amiral WIYLIE systématise deux modes opération, qu'il proposent d'appeler séquentiel et cumulatif.
Dans le premier, caractéristique de la stratégie d'anéantissement, une action doit aboutir à un résultat logique et chacune dépend de ce qui la précède : ce n'est que lorsque le premier objectif est atteint que l'on peut passer au suivant.
Dans le deuxième, caractéristique de la stratégie d'usure, le résultat est obtenu par une masse de petites actions indépendantes les unes des autres, comme dans la guerre au commerce maritime ou le bombardement stratégique. 

    Basil LIDDELL HART, extrait de La stratégie, dans Anthologie mondiale de la stratégie, compilation commentée par Gérard CHALIAND, dans la collection Bouquins, Robert Laffont, 1990 ; André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette Littérature, collection Pluriel, 1998 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.

                                                                                           STRATEGUS
 
Complété le 5 mars 2017
 
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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 14:02
Stratégie classique et stratégie nucléaire

          Dans la guerre militaire classique, rappelle André BEAUFRE (Introduction à la stratégie), "il a toujours existé une importante composante économique et financière (...). Il y a toujours eu une composante diplomatique évidente (....). Il y a eu souvent une composante politique considérable de caractère idéologique (...)"
 "A chaque époque", poursuit-il, "la stratégie totale a été amenée à utiliser les moyens qui s'avéraient les plus efficaces. C'est pourquoi les forces armées n'ont joué un rôle prépondérant que lorsqu'elles avaient le pouvoir d'entraîner à elles seules la décision. Cette capacité de décision des forces armées a profondément varié au cours de l'histoire, en fonction des possibilités opérationnelles du moment qui résultaient de l'armement, de l'équipement et des méthodes de guerre et de ravitaillement de chacun des partis opposés.
Or cette variation a été fort rarement escomptée de façon juste. Au contraire, l'évolution a généralement surpris les deux adversaires qui ont dû, en tatonnant, rechercher les solutions nouvelles menant à la décision. Exceptionnellement, un chef militaire de génie - dont Napoléon demeure le modèle - a su s'assurer une supériorité temporaire par l'avance de sa pensée, donc de compréhension, qu'il avait à réaliser. Mais cette avance même a fini par enseigner les adaptations nécessaires à l'adversaire et le jeu est redevenu égal au bout d'un certain temps. Ainsi, l'un des éléments essentiels de la stratégie militaire classique a-t-il toujours été de comprendre plus vite que l'adversaire les transformations de la guerre et par conséquent d'être en mesure de prévoir l'influence des facteurs nouveaux. Ceux-ci ont tour à tour permis ou empêché la défense victorieuse des places fortes, la bataille décisive, ou les opérations foudroyantes. Par grandes phases successives, la guerre s'en est trouvée tantôt "courte et joyeuse", tantôt épuisante et prolongée, tantôt même incapable de résultats substantiels". (Introduction à la stratégie).
      La description de la bataille victorieuse, qui entraine la décision militaire met en pespective toujours le même schéma : deux murs humains diversement armés se font face, s'affrontent : les combattants constituent des rangs, se protègent les uns les autres, cherchent à déborder l'adversaire par les flancs, jouent entre la profondeur et l'étendue des lignes, visent constamment la rupture de la ligne adverse, et une fois la rupture effectuée, achèvent l'ennemi transformé en foule d'individus paniqués.
"La manoeuvre de débordement requiert une mobilité plus grande que celle de la ligne de bataille, c'est pourquoi les ailes ont été traditionnellement formées de cavalerie, plus récemment de troupes mécanisées et blindées. La manoeuvre de rupture réclame une puissance offensive supérieure qui a été réalisée par une bonne combinaison d'éléments de choc (cavalerie cuirassée, éléphants, chars) et de moyen de feux divers (flèches, pilum, pierriers, feux d'infanterie et d'artillerie) disposant d'une mobilité suffisante pour pouvoir rompre le front adverse rapidement."
Le schéma de la bataille est toujours compliqué par les feintes et l'usure. "Ramenée à l'essentiel, la stratégie de la bataille est donc simple. Ce qui lui rend toute sa complexité, c'est que les combattants sont des hommes et non des machines". Des hommes mus par la peur de la mort, et sa certitude plus ou moins grande. Tout repose sur la discipline des troupes, sur leur ardeur au combat. L'élément psychologique est prépondérant, la surprise est recherchée par les adversaires, celle qui va détruire la cohésion des rangs adverses. On se limite ici au champ de bataille terrestre car sur mer et dans les airs, d'autres facteurs entrent en jeu.

       L'acquisition de l'arme nucléaire bouleverse la conception stratégique, même si au début (mais la tendance est toujours présente aujourd'hui), on a voulu en faire une artillerie très lourde (c'était l'objet des manoeuvres américaines dans le désert dans les années 1950) de la même manière qu'aujourd'hui encore la majorité de physiciens n'a pas vraiment compris et intégré les conceptions relativistes de la matière.
      Pour se protéger du danger des explosions nucléaires sur le terrain ou partout sur son territoire, il n'existe selon André BEAUFRE que 4 possibilités :
- la destruction préventive des armes adverses ;
- l'interception des armes atomiques ;
- la protection physique (des biens et des personnes) contre les effets des explosions ;
- la menace de représailles.
     C'est jusque là la quatrième possibilité qui a été "mise en oeuvre" par les puissances nucléaires : la stratégie de dissuasion s'est déclinée depuis les années 1950 selon des modalités très variées, mais demeure toujours prépondérante.
Deux grands principes, la crédibilité de la menace de représailles massives (cela reste une défense nucléaire) et l'incertitude réciproque quant au seuil d'utilisation de ces armes, tendent à renforcer la prudence des Etats dans la "gestion des crises". On peut voir se réaliser un équilibre à tous les niveaux : "les forces de frappe en équilibre dissuadent d'un conflit nucléaire intégral, les forces classiques dissuadent d'un conflit limité, le risque toujours présent d'ascension dissuadant de donner à ce conflit limité un enjeu trop grave."
 La crise emblématique est bien celle dite des "missiles de Cuba", en 1962, entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, et on y reviendra. Du coup, "c'est pourquoi il est à penser que les conflits violents de l'âge atomique doivent normalement se cantonner à deux genres de guerre : dans les zones sensibles, à des actions limitées, peut-être très violentes, mais très courtes et visant à créer un fait accompli, suivi aussitôt de négociations ; dans les zones marginales, à des conflits prolongés d'usure mais relativement peu intenses et de caractère classique ou révolutionnaire". Tout autre genre de guerre évoluerait sans doute très vite vers l'ascension aux extrêmes.
    On peut suivre les évolutions de la course aux armements nucléaires - qui est une course à la crédibilité de leur usage - depuis 1945 : on constate alors le triomphe de la dissuasion (Lucien POIRIER) en même temps que le triomphe de la stratégie virtuelle entre les deux grandes puissances Etats-Unis et Union Soviétique. Cette course technologique de forces et de contre-forces (missiles sophistiqués avec leurres et multitêtes atomiques, missiles anti-missiles, bouclier anti-missiles...) a consommé - et consomme encore, on a tendance à oublier l'actuelle existence d'un arsenal important - une grande part des ressources des nations qui possèdent l'arme atomique. Instrument de puissance virtuelle, c'est un instrument d'influence directement politique et diplomatique, qui explique la prolifération nucléaire actuelle. Jusqu'à la constatation partagée (qui n'est pas effective pour le moment) de l'impuissance militaire de l'arme atomique.

      On notera ici simplement deux types d'évolution qui ne se situent pas sur le même niveau :
- La recherche à la réopérationnalité de l'arme atomique (n'oublions pas qu'elle a été opérationnelle deux fois en 1945 sur le Japon) sur le terrain par la miniaturisation de l'arme, par son intégration dans l'artillerie classique en variant ses effets de souffle, de feu et de radiations. Cette recherche avait abouti au temps du duopole américano-soviétique à des conceptions de bataille de l'avant, d'airland battle et de batailles nucléaires tactiques.
- De façon générale, la constatation que le rapport Destruction/Reconstitution est devenue inintéressant dans un monde où presque tout s'interpénètre, y compris les intérêts d'Etats, par la mondialisation.
  Pour être efficace, la stratégie doit "se rabattre sur un rapport s'instaurant entre les possibilités de destruction de la violence matérielle et les capacités de reconstitution des forces productives de la société considérée, que l'on nommera désormais le rapport destruction/reconstitution. Car ce rapport, lors même qu'il ne constitue pas la seule variable, réagit directement sur la solidité de la substance sociale, et sur la possibilité, pour les adversaires, de conserver, en dépit des dévastations partielles, des virtualités de progrès suffisantes. C'est donc sa considération qui, sauf erreur d'appréciation, réalise la médiation entre les deux volontés antagonistes dans leur acceptations ou leur refus de l'usage de la violence. Or ce rapport penche actuellement d'une façon terrible en faveur du premier terme : l'éventuel échange atomique, la subversion activant de perpétuels rééquilibrages socio-politiques sont capables de provoquer désorganisation voire régression de longue durée. D'où la stabilisation instaurée au niveau nucléaire du fait de la représentation psychologique du cataclysme atomique total, et l'élévation du seuil de déclenchement de la violence". (Jean-Paul CHARNAY)
 
   Car tout repose, stratégie classique ou stratégie nucléaire, sur le bénéfice possible de la guerre. Les capacités de destruction permettent la destruction de l'adversaire au delà et de très loin au sens clausewitzien, et justement trop au-delà. Il faut consacrer, même avec des activations limitées de l'arme nucléaire, des moyens considérables pour restaurer simplement les capacités socio-économiques non seulement dans le territoire de l'adversaire mais sur son propre territoire. Reste que dans l'esprit des stratégistes militaires, il faut toujours prévoir la percée technologique qui remet à sa place centrale la guerre dans sa validité politique. Dans la course de la l'épée et du bouclier, un avantage est toujours possible, même si l'on doit y consacrer des moyens humains et matériels de plus en plus considérables.

André BEAUFRE, Introduction à la stratégie, Hachette littérature, collection Pluriel, 1998. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Editions Complexe, 1988. Jean-Paul CHARNAY, Essai général de stratégie, Editions Champ Libre, 1973.

                                                     STRATEGUS
 
Relu le 18 octobre 2018
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 17:10
  Stratégies de guerre totale ou de conflit limité, stratégies d'anéantissement ou d'usure.

      Toujours dans le cadre de la guerre considérée comme continuation de la politique par d'autres moyens, les stratégistes ont voulu classifier les différents types de stratégies selon leurs buts ou leurs moyens.

        Formulées par JOMINI et CLAUSEWITZ, les définitions des stratégies de guerre totale font l'objet d'intenses polémiques car "dans la dialectique des volontés" ce qui est total ou limité pour l'un des adversaires ne l'est pas forcément par l'autre.
JOMINI : "Ils sont de deux espèces, l'un peut être appelé géographique ou territorial... l'autre, au contraire, consiste exclusivement dans la destruction ou la désorganisation des forces de l'ennemi, sans se préoccuper de points géographiques d'aucune sorte."
CLAUSEWITZ : "Ces deux genres de guerre sont les suivants : l'un a pour fin d'abattre l'adversaire, soit pour l'anéantir politiquement, soit pour le désarmer seulement en l'obligeant à accepter la paix à tout prix ; dans l'autre, il suffit de quelques conquêtes aux frontières du pays, soit qu'on veuille les conserver, soit qu'on veuille s'en servir comme monnaie d'échange au moment de la paix."
     Hervé COUTEAU-BEGARIE pense que l'approche la plus pertinente est celle de Raymond ARON : "...les guerres limitées se gagnent ou se perdent à l'intérieur de cadres (théâtre des opérations, nature des armes, volume des ressources, ressources ou patience des peuples) que les stratèges ne peuvent élargir à volonté... Le stratège ne doit pas nourrir l'illusion qu'il peut gravir à volonté les barreaux de l'échelle de la violence et que la supériorité, à un barreau plus élevé, garantit sa victoire au niveau où se déroule en fait un conflit déterminé".

       En fait, pour la plupart des auteurs contemporains, la préférence va à la distinction de deux types de stratégie, suivant les moyens plutôt que les fins : stratégie d'anéantissement ou stratégie d'usure, selon la conception proposée par l'historien Hans DELBRUCK (1848-1929).
   L'importance prise par la stratégie des moyens durant le XXème siècle provient de l'accélération du progrès technique et singulièrement de l'apparition de l'arme atomique. Les choix de stratégie des moyens doivent d'abord permettre au décideur politique de disposer d'une vaste gamme d'options dès qu'il croit nécessaire d'avoir recours à la force. Mais toute guerre, aussi soigneusement préparée que possible (souvent, on prépare la guerre d'avant...) constitue une surprise (qui est recherchée par chacun des adversaires potentiels), donc toute préparation suivant l'une ou l'autre stratégie reste aléatoire. 
Malgré cela, sous la poussée du mode de production industriel, la stratégie des moyens pousse à élaborer les plans de guerre les plus précis possibles, dans la perspective d'anéantir le plus rapidement possible les forces de l'adversaire, soit à détruire ses ressources, soit à s'en emparer.
  A l'inverse, une stratégie d'usure cherche à fatiguer l'adversaire et à la démoraliser par toute une série d'actions, dont aucune n'est décisive. "La stratégie d'usure est celle qui est choisie par le belligérant incapable d'obtenir des résultats décisifs. C'est a priori, la stratégie du plus faible. Elle peut être aussi la continuation d'une stratégie d'anéantissement qui n'a pas réussi..." (Dictionnaire de stratégie, Hervé COUTEAU-BEGARIE)

     La distinction anéantissement-usure est plus pertinente aujourd'hui qu'à l'époque de CLAUSEWITZ et JOMINI à cause de la perspective de destruction massive nucléaire, selon les stratégistes américains dominants qui entendent la dépasser par celle d'attrition et de manoeuvre. Mais cette conception mène, toujours selon Hervé COUTEAU-BEGARIE, à une impasse.
"Comment soutenir qu'un échange nucléaire (entendez les lancements et les explosions qui vont avec, bien entendu) successifs ou simultanés des missiles atomiques de deux adversaires... relève de l'attrition ou de la manoeuvre, alors que sa logique est clairement celle de l'anéantissement? Surtout, elle résulte d'un contresens sur la nature même de la stratégie d'anéantissement, que l'on assimile vite à extermination, alors que CLAUSEWITZ souligne bien que l'objectif d'une telle stratégie est de détruire soit les forces de l'ennemi, soit sa volonté de résistance, ce qui ouvre un large choix d'options." (Traité de stratégie).

Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002. Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000.

                                                                                                                STRATEGUS
 
Relu le 18 octobre 2018
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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 13:00
     Parue en 1989 en France, cette grande étude sur la naissance et le déclin des grandes puissances de 1500 à nos jours a relancé le grand débat - d'ailleurs toujours actuel - sur le déclin américain dans un monde multipolaire où sont en train d'émerger de nouvelles grandes puissances telles que la Chine, le Japon ou l'Inde. Écrit par un professeur d'université de Yale, aux Etats-Unis, historien de grande ampleur, le vrai propos de ce livre est l'interaction entre l'économie et la stratégie.
Cet ouvrage eut un grand retentissement également car il intervenait au moment du déclin  de l'empire soviétique.
     
      Dans son Introduction, Paul KENNEDY résume lui-même sa thèse : "La puissance relative des grandes nations à l'échelle internationale ne reste jamais constante : elle varie surtout avec les taux de croissance de chaque société et dépend de l'avantage relatif que confèrent les avancées technologiques et structurelles." L'augmentation de la capacité de production d'une nation lui permet de supporter des charges liées en temps de paix à une politique d'armement intensif, et en temps de guerre, à l'entretien d'armées importantes. Si une part excessive des ressources est détournée de la création de richesses pour servir à des fins militaires, on risque à long terme d'affaiblir la puissance nationale. Paul KENNEDY suit donc l'histoire des grands empires portugais, espagnol, habsbourgeois, britannique, russe, allemand, d'un bout à l'autre de leur naissance, de leur développement et de leur déclin, remplacés tour à tour par d'autres empires rivaux ou naissants.
    Cinq cent ans de puissances montantes et déclinantes sont analysées selon leurs évolutions économiques pour, en se projetant dans le XXIème siècle, prévoir quelques possibilités -l'auteur refuse tout lien mécanique et pense surtout sur le long terme - de fin de l'empire américain. Paul KENNEDY met en avant le hiatus persistant depuis les années 1970, surtout entre les équilibres productifs et les équilibres militaires. Les grands ensembles, dans un monde plus multipolaire que jamais, Chine, Japon, Europe, Russie, Etats-Unis, évoluent constamment et sont confrontés selon l'auteur "à l'éternelle question de la relation entre les moyens et les fins".
 
    Mine d'informations (les notes à elles seules occupent plus de cent pages de l'édition française) où tout étudiant et professeur est invité à piocher pour ses propres études sur d'autres aspects qu'il laisse volontairement de côté (relations systémiques entre guerres et cycles économiques par exemple), ce livre permet de réfléchir aux évolutions d'ensemble des puissances. Les liens très nets à long terme qu'il met à jour entre l'économie et l'expansion militaire des empires posent la question d'une différence de fond entre l'empire américain et les empires historiques, différence que l'ensemble des stratégistes américains de tout bord met en avant pour clamer la pérennité de la puissance américaine.
       Faire les guerres pour un Empire semble devoir accroitre ses ressources, mais être obligé de les faire indéfiniment ou de maintenir des occupations militaires semblent au contraire l'affaiblir. Paul KENNEDY ne s'aventure pas, volontairement d'ailleurs, dans l'analyse de fond pourtant cruciale des relations entre la nature sociale et politique des Empires et l'évolution de leur puissance. 
   
    L'éditeur présente ce livre de manière succincte : "Fruit de six années de recherches, cet ouvrage a fait l'effet d'une bombe lors de sa parution. Best-seller instantané aux Etats-Unis puis au Japon, décortiqué dans les chancelleries du monde entier, le livre de Paul Kennedy prend, en cette fin de siècle, des allures de prophétie : et si l'Amérique, cette puissance incontestée, se trouvait aujourd'hui à la veille de sa chute?"
   
    Pour bien comprendre cet impact, il faut situer ce livre, comme le fait Justin VAISSE, dix après sa parution, dans le contexte d'un débat intérieur américain. "La notion de déclin américain, devenue incontournable à la fin des années 1980, était une notion piégée. Elle a donné lieu à une litanie de faux-semblants : on la croyait outil de relations internationales, elle était largement à usage interne. On la pensait fondée sur de solides arguments historiques, elle ne faisait que projeter dans le futur les conjectures du présent. On voudrait lui faire exprimer l'inéluctable, elle marquait un phénomène cyclique. En dépit de son succès dans les cercles politiques et intellectuels américains, elle a été démentie de façon éclatante par la rayonnement retrouvé des Etats-Unis en cette fin de siècle".
Même si nous sommes loin de partager cet optimisme, loin aussi de penser comme l'auteur qu'il s'agissait alors que d'une faiblesse passagère, un "rideau de fumée des mutations vers l'ère postindustrielle", il relate avec a-propos le phénomène éditorial, de ce qui, partant d'analyses solides, devient au fur et à mesure d'une inflation d'ouvrages sur ce thème, le fait plonger dans la médiocrité répétitive. Par ailleurs, il ne faiut pas oublier que "dans tout débat, particulièrement aux Etats-Unis où la littérature universitaire est extrêmement abondante, il convient de prendre des positions tranchées, caricaturales au besoin, pour se faire entendre, et de pousser ses arguments aussi loin que possible.
C'est ce que fait E Luttwak avec le thème de la "tiers-mondisation des Etats-Unis". Dans un autre registre, Hutington lui-même (dans The US - Decline or Renewal?, dans Foreign Affairs, hiver 1988-1989) mêle dans ses citations de Paul Kennedy trois sources très différentes sans en faire le partage explicite : le livre publié en 1987, un article de 1988 et un texte écrit la même année à l'attention de la commission des affaires étrangères de la défense nationale du Sénat, dans lequel Kennedy estime que le déclin relatif des Etats-Unis a été plus rapide que ce qu'il aurait dû être dans les dernières années - une idée plus audacieuse, qu'on ne trouve pas dans Naissance et déclin des grandes puissances.
Plus généralement, on s'aperçoit que la riche production américaine dans le domaine des relations internationales est ponctuée par ces essais qui réinventent le monde en l'expliquant à partir d'une thèse centrale et unique (le déclin, la fin de l'histoire, le choc des civilisations, etc.), et que le débat universitaire et intellectuel ne semble s'épanouir que lorsqu'il a de telles positions radicales à se mettre sous la dent. Nul doute qu'il existe, à cet égard, une différence avec les pratiques européennes." La résurgence périodique du déclinisme répond, toujours selon Justin VAISSE, "tout autant qu'aux circonstances historiques, à une sorte de psychologie collective des Américains, une forme de cyclothymie qui accompagne souvent les idéaux élevés. Cette oscillation entre la confiance, l'assurance, et le doute, voire l'auto-dépréciation, s'observe de manière frappante dans la filmographie (...)". (www.vaisse.net)
 

 

 

   
    Paul KENNEDY (né en 1945), historien britannique spécialisé dans les relations internationales et la géostratégie, enseignant l'histoire britannique à l'Université Yale et la géostratégie à l'International Security Studies, a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire de la Royal Navy, la compétition entre les Grandes puissances, la guerre du Pacifique, donc : Stratégie et diplomatie, 1870-1945 (Economica, 1988) ; Préparer le XXIe siècle (Odile Jacob, 1994) ; From War to Peace : Altered Strategic Landscapes in the Twentieth Century (2000) ; The Parliament of Man : The Past, Present and Future of the United Nations (2006)...

Paul KENNEDY, Naissance et déclin des grandes puissances, Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000, Editions Payot, 1989, 730 pages. Traduction par Marie-Aude COCHEZ et Jean-Louis LEBRAVE, de "The rise and Fall of the Great Powers, Unwin Hyman, london, 1988. Présentation de Pierre LELLOUCHE, mars 1989.
 
Complété le 26 septembre 2012
Relu le 18 octobre 2018
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 14:38
     Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BEGARIE, la fusion entre le théoricien et le praticien en matière de stratégie est rare. Thierry de MONTBRIAL en cite quelques-uns, caractérisés par des actions de premier plan et des écrits durables : Raimondo MONTECUCCIOLI (1609-1680), VAUBAN (1633-1707), Maurice de SAXE (1696-1750), FREDERIC II de Prusse (1712-1786), Charles de GAULLE (1890-1970), Mao ZEDONG (1893-1976)...
   
      Le stratège, depuis les Grecs Anciens, suivant son étymologie même, conduit ses troupes ; le stratégiste dresse des plans de guerre, analyse et synthétise des batailles passées afin d'en tirer des leçons pour des campagnes futures. Le stratégiste (celui qui pense) doit penser globalement alors que le stratège doit agir localement, avec son plan d'ensemble. Les bons stratèges sont rares dans l'histoire, mais comme l'histoire militaire est longue, il en existe bien plusieurs centaines. Les bons stratégistes sont rares aussi, mais comme ils n'ont pas besoin de faire leurs preuves, ils sont beaucoup plus nombreux. Ne les confondons pas toutefois avec des écrivains sur la stratégie militaire qui peuvent être très bons. Du temps de la guerre froide, d'importantes cohortes de stratégistes peuplaient des buildings entiers à Moscou et à Washington, surtout lorsqu'ils s'agissaient d'élaborer des jeux de guerre nucléaire...
  
      Jusqu'au milieu du XXème siècle, la plupart des stratégistes furent des militaires ou des diplomates. Aujourd'hui, les meilleurs stratèges en matière sociale ou économique sont ceux que l'on connaît le moins, car en matière financière par exemple, il vaut mieux ne pas être connu pour être efficace. Inversement, énormément de journalier se disent stratégistes, et même stratèges et il y a encore plus de journalistes pour les qualifier de cette manière. Aussi est-il difficile  de citer des noms sans succomber à une attaque stratégique foudroyante qualifiant de fayotage tout essai dans l'exercice... Plus sérieusement, le recours de plus en plus fréquent à des modèles de bataille (qu'elle soit militaire, politique, diplomatique ou économique) gérés sur ordinateur, font des stratégistes plutôt des équipes de personnes plus ou moins nombreuses peuplant les instituts et les think tank du monde entier que des individus pouvant éprouver dans le réel des talents de stratèges.
 
      Le stratège participe, seul ou avec d'autres, à l'élaboration ou à l'application de plans stratégiques et tactiques. Le terme est peu précis, aussi bien dans le langage courant que militaire. Néanmoins, écrivent Arnand BLIN et Gérard CHALIAND (Dictionnaire de stratégie, 2016), on peut faire la distinction entre le stratège-praticien et le stratège-théoricien (ou stratégiste, et nous le faisons systématiquement dans ce blog. Le stratège praticien participe à l'action collective de la guerre et prend des décisions, suivant les informations disponibles, information à la fois "vivantes", incomplètes ou surabondantes (souvent surabondantes, vu les efforts de désinformation des adversaires), dont les conséquences peuvent être importantes. Le stratégiste, n'étant pas acteur mais observateur, est dégagé de toutes responsabilités (autres qu'éditoriales...). Son but est la connaissance et non l'agir. Ses analyses sont faites a posteriori. Cependant, la distinction entre stratège et stratégiste n'est pas toujours aussi nette : les théories élaborées par le stratégiste peuvent influer sur des actions ultérieures du stratège.
    Dans le contexte de la stratégie nucléaire, la responsabilité du du stratégiste civil (ou militaire, d'ailleurs...), intervenant directement ou indirectement dans les choix stratégiques de son gouvernement, est grande, et ses activités professionnelles font de lui un acteur à part entière - et il le revendique souvent, seul ou en collaboration avec d'autres, dans des think tanks, qui influe sur les grandes décisions stratégiques et dont le rôle n'est plus seulement celui d'un observateur. Ainsi le stratégiste peut-il devenir stratège.
     Traditionnellement, c'est plutôt au stratégie-praticien de se transformer en théoricien, profitant, entre autres, de son expérience personnelle de la guerre pour formuler ou illustrer ses théories. Cependant, on remarque que les "grands capitaines" de l'Histoire ont rarement eu le désir ou le loisir de tirer des leçons théoriques de leurs exploits sur le terrain. Nos deux auteurs citent tout de même CÉSAR, MAURICE, MONTECUCCOLI, MAURICE DE SAXE, FRÉDÉRIC II, MAO ZEDONG, comme stratèges devenus théoriciens. Des stratèges-praticiens géniaux que furent ALEXANDRE, GUSTAVE-ADOLPHE et NAPOLÉON durent laisser à d'autres le soin de systématiser les principes qui guidaient leurs actions. Dans la plupart des cas, les grands théoriciens, comme LLOYD, CLAUSEWITZ ou JOMINI, ont participé activement à des campagnes militaires, mais sans jamais atteindre les plus hautes fonctions du commandement. D'autres, comme FOLARD, ARDANT DU PICQ ou LIDELL HART n'ont atteint qu'un rang modeste dans la hiérarchie militaire. Si l'expérience de la guerre est de manière générale nécessaire au théoricien qui tente de systématiser ses principes, il existe dans l'Histoire bien des personnages, parmi les stratégistes les plus influents, tels FLAVIUS VÉGÈCE et MACHIAVEL qui ne portèrent jamais l'uniforme. D'autres ne le firent qu'incidemment comme FRIEDRICH ENGELS.
         Depuis 1945, les stratèges-théoriciens sont issus tout autant des universités que des écoles de guerre. Bernard BRODIE, spécialiste américain de stratégie maritime, avant de devenir le premier théoricien de la stratégie atomique, ouvre la voie aux universitaires qui choisissent de s'orienter vers les études stratégiques. Ces nouveaux spécialiste proviennent généralement d'autres disciplines académiques : sciences politiques et économiques, science exactes. Ils sont fréquemment invités à participer aux décisions gouvernementales concernant les politiques de défense.


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Complété le 13 avril 2018
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 12:29
  
   Stratégie conventionnelle - guerres régulières et Stratégie alternative - guerres irrégulières...

            Une fois les nationalismes confortés, une fois ensuite les dynasties aux grands espaces terrestres et maritimes délégitimées, une fois enfin les États confirmés aux frontières raffermies, le concept de guerre régulière avec la légitimité de la défense de la souveraineté, s'installe durablement et perdure encore de nos jours.
    Tout un corpus juridique conforte l'Etat dans son rôle de monopolisateur de la violence, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières.
  "Il appartient à tout État libre et souverain de juger en sa conscience de ce que ses devoirs exigent de lui, de ce qu'il peut ou ne peut pas faire avec justice. Si les autres entreprennent de le juger, ils donnent atteinte à sa liberté et le blessent dans ses droits les plus précieux". (1758, Emeric de VATTEL, juriste helvétique).
   Comme l'écrit bien Hervé COUTEAU-BEGARIE dans son "Traité de Stratégie", "L'histoire militaire s'est surtout intéressé à la guerre réglée qui constitue, en quelque sorte, l'étage noble de la violence dans l'histoire. Cet encadrement de la guerre par des règles politiques, éthiques ou juridiques s'est révélé relativement efficace, puisque la guerre réglée occasionne moins de destructions et moins de pertes humaines que la violence anarchique, au moins jusqu'à l'avènement de la guerre totale : encore durant la Première Guerre Mondiale, les pertes ont été essentiellement militaires ; lors de la Seconde, majoritairement civiles."
   Une sorte de cadre théorique s'est mis en place dans les esprits, celui d'une stratégie militaire avec ses règles bien précises, autour de batailles décisives, de Carl Von CLAUSEWITZ à FOCH, autour de principes comme celui de l'économie des forces et de la liberté d'action.

      Mais jamais dans l'Histoire, même après l'avènement des Etats nationaux, les batailles entres armées régulières n'ont été l'unique horizon de la guerre. Dénigrées, dévalorisées, d'autres manières de se battre ont influencé le cours des conflits armés. Les guerres dites irrégulières ont coexistées avec des fronts bien délimités.
Beaucoup de juristes et de stratégistes mettent en valeur les guerres contrôlées par les Etats ; un droit international est censé imposer des limites à leurs effets destructeurs, notamment à l'égard des populations civiles. Sans entrer bien entendu dans une discussion sur la réalité de ces règles et la valeur des massacres légaux et bien organisés, ils opposent cette forme de  guerre à la guerre irrégulière.
   "(Elle) ne connaît aucune règle, car l'un au moins des protagonistes n'est pas reconnu en tant qu'ennemi. Soit parce qu'il n'est pas militaires (cas des partisans, des maquisards), soit parce qu'il n'appartient à aucune unité politique légitime (cas des insurgés et révoltés de toutes les époques, des grands compagnies médiévales, des pirates sur mer...). La guerre irrégulière ne connaît aucune limite, puisqu'il est loisible de frapper l'ennemi par tous les moyens, sans être tenu par une quelconque éthique guerrière ou par des normes juridiques."
   Constantes dans l'histoire, ces guerres irrégulières, appelées petites guerres, guérilla, sont également pratiquées sur les arrières de l'ennemi, contre ses voies de communication et de ravitaillement, souvent en appui aux armées régulières, parfois avec des troupes de brigands, parfois avec des unités spécialisées.
     S'opposant au modèle occidental de la guerre, une stratégie alternative ne recherche pas la bataille décisive d'anéantissement, mais plutôt l'usure et la lassitude de l'ennemi. Il s'agit d'atteindre un but politique, même si une certaine désorganisation peut régner dans les forces combattantes (Il faudrait écrire sur le désordre réel des batailles dites régulières et réinterprétées avec de jolis schémas après coup...mais c'est un autre débat.). C'est d'ailleurs une certaine indiscipline des armées qui empêchent des coordinations efficaces, lesquelles empêchent à leur tour de transformer de multiples succès tactiques en victoire stratégique.
 "L'une des caractéristiques les plus constantes des troupes irrégulières est leur indiscipline, leur refus de se soumettre à une autorité centralisée. De sorte que, souvent supérieurs sur un plan tactique grâce à leur connaissance du terrain, à leur intrépidité et à leur fanatisme, les partisans sont généralement incapables d'exploiter leurs succès sur un plan stratégique, par incapacité à concevoir un plan d'ensemble. Les Vendéens et les Chouans (sous la Révolution Française), comme les Afghans (pendant l'occupation soviétique de l'Afghanistan) en ont fait la démonstration. très souvent, les milices ou les tribus refusaient de poursuivre adversaire dès que celui-ci avait quitté leur territoire.
Ce n'est qu'au XXème siècle que la guerre irrégulière a pris une tournure systématique et centralisée lorsqu'elle est devenue la guerre révolutionnaire, c'est-à-dire lorsque des révoltés ont cédé la place à des militants animés par une idéologie consciente et encadrés par un appareil structuré, capable de leur assigner des buts à long terme et d'exiger d'eux un engagement total."

        Les insurrections anti-coloniales du XXème siècle donnent à la stratégie alternative une très grande importance. Gérard CHALIAND tente d'établir une typologie de ces mouvements armés, souvent englobés dans un terme vague de guérilla :
- guerres populaires pouvant déboucher sur un victoire militaire ;
- luttes armées de libération nationale ramifiées à l'échelle nationale, avec de larges zones contrôlées et organisées, et une articulation  ville/campagne ;
- guérillas embryonnaires, implantées régionalement et isolées, parfois en banditisme ;
- actions de commandos, lancées d'une frontière voisine ;
- luttes militairement impotentes, réduites pour l'essentiel à des opérations de terrorisme publicitaire, même si ponctuellement elles occasionnent des pertes humaines et de grandes destructions.
  On peut ramener à deux points fondamentaux les leçons en matière de guerre révolutionnaire, capable de réussir :
     - les conditions de l'insurrection doivent être aussi larges que possibles, impliquer de larges couches de populations, dans une situation favorable de dominance et d'occupation militaire étrangère ;
         - l'existence d'une infrastructure politique clandestine au sein de la population, relayée par des cadres moyens.

     En fin de compte, qu'il s'agisse d'une stratégie conventionnelle ou d'une stratégie alternative, c'est toujours le but politique qui importe et c'est la composition sociale même des troupes combattantes qui détermine les événements. Suivant ce but politique, qu'il s'agisse d'un État ou d'un groupe révolutionnaire, se détermine le type de stratégie utilisée.
Un État a toujours intérêt à la guerre réglée, avec des troupes disciplinées, car il vise son intégrité territoriale, politique, idéologique. Qu'il laisse s'installer des manières de combattre qu'il ne contrôle plus vraiment, au maximum il peut être débordé par des mouvements militaires dont la composition sociale déterminera son destin futur, au pire il peut être carrément détruit en faveur d'une nouvelle entité politique. C'est pourquoi, dans la réflexion en matière de sociologie de défense, ce n'est pas seulement l'aspect de victoire technique qui importe, mais aussi les manières de parvenir à cette victoire.
Dans la phraséologie militaire, il y a un début, un déroulement et une fin des opérations ; dans la réalité sociale, tout a une conséquence.

       Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica, 2002.  Gérard CHALIAND, Les guerres irrégulières, Gallimard, 2008. Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 2, De la guerre de Crimée à la Blitzkrieg hitlérienne, Marabout Université, 1967.

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