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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 12:30

   Ce livre au titre qui sort de l'ordinaire se situe dans la déjà longue lignée littéraire (de fiction ou scientifique) qui analyse le déclin des États-Unis.

Au début interrogative, la formule devient affirmative avec l'arrivée au pouvoir à la présidence de cet immense pays de Donald TRUMP et de ses tristes errements tant sur le plan de la politique intérieure que sur le plan de la diplomatie mondiale. Mais l'arrivée de ce que beaucoup estime être un imbécile charismatique au sommet de l'État n'est que le dernier avatar d'une longue dérive des États-Unis, trainant avec lui un capitalisme sans projets, dans une pente déclinante sur presque tous les plans. Concurrencés désormais par la Chine, l'Inde et... l'Union Européenne (que d'aucuns aimeraient voir disparaitre, sous le coup de Brexit en série), repliés sur des valeurs individualistes et des raisonnements simplistes, dominés actuellement par une rhétorique raciste et machiste, privés de réels repères politiques globaux, singulièrement contre les diverses menaces qui frappent aujourd'hui l'humanité, les États-Unis abandonnent, d'eux-mêmes, tout ce qui avait fait d'eux une nation phare, un certain universalisme, une certain vision du monde dans son ensemble.

Ce que Ronan FARROW montre, c'est une déliquescence qui remonte plus loin que la décennie (depuis le début des années 2000 notamment), en plongeant ses regards dans les évolutions de l'administration américaine, se fondant sur une documentation jamais dévoilée, enrichie d'interview exclusives de grands dirigeants des postes les plus importants quant à la place des États-Unis dans le monde.

    Écrit dans un style journalistique, ce livre permet de comprendre quelques ressorts de ce déclin si clamé aujourd'hui, du fait même des agissements, ici décrits affaire après affaire (comme on dit dans le jargon américain) des responsables de l'administration, "aidé" il est vrai par une presse relativement médiocre de manière générale (bien plus que l'écho que nous avons, notre attention étant concentrée souvent sur les médias ouverts sur l'étranger, Washington Post et New York Times...).

    La fin du premier chapitre du livre (en Prologue, Le massacre de Mahogany Row, Amman, Jordanie, 2017), donne la mesure du propos de son auteur, journaliste d'investigation comme il en existe heureusement encore.

"Les types de pouvoir, écrit-il, exercés par les présidents Trump et Obama se révélèrent diamétralement opposés à certains égards. Alors que l'un se livrait à un micromanagement étroit sur les agences, l'autre les ignorait tout bonnement. "Dans les administrations précédentes, soutenait Susan Rice, le département d'État était à la peine dans les turbulences de la bureaucratie. Maintenant , on veut sa peau." Mais le résultat était identique : des diplomates restaient assis sur le banc de touche tandis que la politique se faisait ailleurs.

le Service extérieur a continué sa chute sous Obama comme sous Trump. En 2012, 28% des postes diplomatiques étaient vacants ou occupés par des employés de niveau inférieur travaillant au-dessus de leur degré d'expérience. En 2014, la plupart d'entre eux comptaient moins de dix ans d'ancienneté, un déclin amorcé depuis les années 90. Ils étaient encore moins nombreux à être montés en grade : en 1975, plus de la moitié avait accédé au statut de haut fonctionnaire, contre seulement un quart d'entre eux en 2013. Une profession qui, des décennies auparavant, avait attiré les esprits les plus brillants des universités américaines et du secteur privé se trouvait dans un état critique, sinon à l'agonie.

Tous les anciens secrétaires d'État encore en vie ont répondu à mes questions en acceptant que leurs propos soient reproduits ici. Beaucoup ont exprimé leur inquiétude sur l'avenir du Service. "Les États-Unis doivent mener une diplomatie mondiales", déclara George P. Shultz, âgé de 90 ans lors de notre entretien sous l'administration Trump. Le département d'État, fit-il valoir, était trop dilaté et trop vulnérable aux caprices des administrations successives. "Comble de l'ironie, dès que nous nous sommes tournés vers l'Asie, le Moyen-Orient a explosé et la Russie est entrée en Ukraine... Voilà pourquoi on doit conduire une diplomatie mondiale. Autrement dit, avoir un Service extérieur fort et des gens qui sont là à demeure."

Henry Kissinger déclarait que le cours de l'histoire avait émacié le Service extérieur, faisant pencher encore plus la balance vers le leadership des militaires. "Le problème, me dit-il d'un air songeur, est de savoir si le choix des principaux conseillers est trop marqué dans une seule direction. Les raisons sont nombreuses. D'une part, il y a moins de diplomates expérimentés. Et d'autre part, vous donnez une instruction au département de la Défense, il y a 80% de chances qu'elle soit exécuté ; vous en donnez une au département d'État, il y a 80% de chances qu'elle suscite une discussion." Ces déséquilibres s'intensifient, inévitablement, en période de conflit. "Quand le pays est en guerre, il bascule vers la Maison-Blanche et le Pentagone, me dit Condoleezza Rice. Et à mon avis, c'est normal." Elle exprimait une idée très courante dans de nombreux gouvernements : "Le contexte change rapidement. On n'a pas vraiment de temps à perdre en procédures administratives... Le rythme n'a pas la même uniformité qu'en temps normal".

Mais lorsque l'administration Trump commença à faire des coupes sombres au département d'État, le "temps normal" de la politique étrangère américaine était révolu depuis presque vingt ans. Les États-Unis devaient faire face à cette nouvelle réalité. le raisonnement de Condoleezza Rice - les bureaucraties vieillissantes élaborées après la Seconde Guerre mondiale réagissent avec trop de lenteur en période d'urgence - se vérifiait souvent. Mais un pouvoir centralisateur brutal, qui contourne des bureaucraties délabrées au lieu de les réformer afin qu'elles répondent à ce qu'on attend d'elles, crée un cercle vicieux. Avec un département d'État toujours moins utile dans un monde en perpétuel état d'urgence, un Pentagone dont le budget, le pouvoir et le prestige éclipsent n'importe quelle autre agence, et une Maison-Blanche elle-même peuplée d'anciens généraux, les États-Unis sont en passe d'abandonner les solutions diplomatiques même élaborées "en chambre".

"Je me rappelle Colin Powell disant un jour qu'il était normal que l'occupation du Japon n'ait pas été mise en oeuvre par un diplomate mais par un général, se souvenait Condoleezza Rice. Dans ce genre de circonstances, on est obligé de pencher davantage vers le Pentagone." Mais de même que l'occupation du Japon menée par un haut diplomate relevait de l'absurdité, la négociation de traités et la reconstruction d'économies conduites par des officiers en grand uniforme étaient une contradiction en soi, et aux antécédents discutables.

La question n'est pas de savoir si les vieilles institutions de la diplomatie traditionnelle peuvent résoudre les crises d'aujourd'hui. Elle est que nous assistons à la destruction de ces institutions sans chercher à façonner des pièces de rechange modernes. Les anciens secrétaires d'État avaient des opinions divergentes sur la façon de redresser l'entreprise en voie d'effondrement. Kissinger, faucon s'il en est, convenait du déclin du département, mais l'accueillait avec un haussement d'épaules.. (...) Or, au moment où je l'interrogeais, sous l'administration Trump, aucune nouvelle institution ne se mettait en place pour remplacer l'analyse de la politique étrangère, réfléchie, globale, libérée des contraintes militaires, que la diplomatie avait procurée à l'Amérique en d'autres temps.

Hilary Clinton, la voix fatiguée un an après avoir perdu sa campagne présidentielle de 2016, me confia qu'elle voyait venir ce basculement depuis des années. Elle évoqua le moment où elle avait pris ses fonctions de secrétaire d'État au début de l'administration Obama. "J'ai commencé à téléphoner aux dirigeants du monde entier que j'avais rencontrés dans mes vies antérieures de sénatrice et de First Lady. Ils étaient si nombreux à être consternés par ce qu'ils considéraient comme une militarisation de la vie politique étrangère datant de l'administration Bush, et par l'étroitesse de vue sur les problèmes majeurs du terrorisme, et bien sûr des guerres en Irak et en Afghanistan. Je pense qu'aujourd'hui la balance s'est encore plus infléchie vers la militarisation systématique de toutes les questions, me dit-elle. La diplomatie est sous pression" ajouta-t-elle, exprimant le sentiment commun des anciens secrétaires d'État, tant républicains que démocrates.

Il ne s'agit pas de problèmes de principe. Les changements décrits ici se produisent, en temps réel, des résultats qui rendent le monde moins sûr et moins prospère. Déjà, ils ont plongé plus avant les États-Unis dans des engagements militaires qui auraient pu être évités? Déjà, ils ont entraîné un coût élevé en vies américaines et compromis l'influence du pays partout sur la planète. Ce livre dresse le constat d'une crise. Il raconte l'histoire d'une discipline vitale réduite en lambeaux par la lâcheté politique. Il décrit mes propres années de diplomate en Afghanistan et ailleurs, pendant lesquelles j'ai assisté à son déclin, avec les conséquences catastrophiques qui se sont ensuivies pour l'Amérique et dans la vie des derniers grands défenseurs de la profession. Et il scrute les alliances des temps modernes forgées sur la Terre entière par des soldats et des espions, et le coût de ces relations.

En bref, il est l'histoire de la transformation du rôle des États-Unis parmi les nations de notre monde - et des serviteurs incomparables de l'État dont les institutions se fissurent de toutes parts et qui tentent, avec l'énergie du désespoir, de maintenir en vie une autre option."

    Ce sur quoi Ronan FARROW veut alerter le grand public, à travers une exploration des coulisses du pouvoir, de la Maison-Blanche aux zones les plus isolées et dangereuses de la planète (Irak, Syrie, péninsule arabique, Corne de l'Afrique...), c'est sur l'extinction de toute une profession, qui du bas en hait de l'échelle de l'administration américaine, tentait de faire prévaloir des options pacifiques aux multiples crises dans le monde. Alors qu'elle obtenait des résultats bien moins couteux que l'option militaire, la prolifération des responsables militaires dans l'establishment, jointe à une présidence complètement branchée sur le court terme de la politique politicienne intérieure (un comble quand on connait la rhétorique anti-système d'une grande partie des soutien de Trump), tend vers l'adoption de solutions militaires brutales, y compris sur le plan intérieur. Bien entendu, le journaliste d'investigation qu'est l'auteur n'est pas exempt des luttes internes actuelles dans l'administration, mais suffisamment rares sont les voix qui mettent le doigt sur l'essentiel des évolutions pour qu'on lise attentivement ce livre.

 

Ronan FARROW (né en 1987), de son vrai nom Satchel Ronan O'Sullivan FARROW, se présente comme un militant des droits de l'homme, ancien conseiller du gouvernement américain. Avocat de formation, il est également journaliste (lauréat du prix Pulitzer en 2018 pour son enquête sont l'affaire Harvey Weinstein). Écrivant régulièrement pour le Los Angeles Times, l'International Herald Tribune ou The Wall Street Journal ou encore The New Yorker. Ses essais dénoncent soit (mais parfois ils s'agit des mêmes protagonistes) des turpitudes d'abus sexuels, soit des militarisations de la politique étrangère des États-Unis

 

Ronan FARROW, Paix en guerre, La fin de la diplomatie et le déclin de l'influence américaine, Calmann Lévy, 2019, 420 pages

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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 12:51

   Horatio NELSON est un amiral britannique, connu pour avoir défait la flotte française à Trafalgar, bataille à l'issue de laquelle il perd la vie.

 

Une carrière navale brillante

    Entré très jeune dans la marine, Horatio NELSON participe à de nombreux voyages. Déjà, lors d'une mission scientifique dans l'océan Arctique (1773), il échappe de justesse à la mort. En 1777, il réussit son examen d'officier et est promu capitaine deux ans plus tard, à l'âge de 20 ans. Il assume son premier commandement lors d'un affrontement contre les Espagnols au large des côtes du Nicaragua d'où il sort vainqueur sur le plan militaire mais où il voit sa flotte décimée par la fièvre jaune. De retour en Angleterre en 1783, il traverse une période difficile qui comprend cinq années d'inactivité.

En 1793, sa carrière reprend quand il devient le commandant de l'Agamemnon à bord duquel il participe à la défense de Toulon, où il affronte pour la première fois NAPOLÉON BONAPARTE. Un peu plus tard, il participe au siège de Calvi (1794), où il perd on oeil.

Sous les ordres de John JERVIS, qui commande la flotte anglaire et qui voit en lui un grand stratège maritime, NELSON établit sa réputation lors de la bataille du cap Saint-Vincent (février 1797), au cours de laquelle il résiste seul face à la flotte espagnole, après une erreur de JERVIS. Promu contre-amiral, il est commandant en chef lors de la bataille de Ténériffe (juillet 1797), mais il doit être amputé d'un bras en plein combat. C'est au cours de l'année suivante que NELSON donne la pleine mesure de son génie guerrier, lors de la bataille du Nil (Aboukir), sa plus grande victoire après celle de Trafalgar. A la tête d'une escadre en Méditerranée, NELSON est chargé de la surveillance de la flotte française qui fait ses préparatifs pour une expédition dont la destination est inconnue des Anglais. Par malchance, il est absent au moment où les navires français quittent les côtes françaises pour l'Égypte. Il part précipitamment sans ses frégates d'accompagnement qui ont été endommagées lors d'une tempête. Après une longue poursuite, il surprend l'escadre française dans le port d'Aboukir, à l'embouchure du Nil. Au cours d'une opération nocturne où il opère pat attaques successives, NELSON concentre ses efforts sur chacun des vaisseaux ennemis. Mal disposés par BRUEYS, les navires français sont incapables de répondre à cette offensive. En l'espace d'une nuit, NELSON anéantit l'escadre française et assure à l'Angleterre la maîtrise de la Méditerranée.

La nouvelle de cette victoire se propage rapidement dans toute l'Europe et il a droit à un accueil triomphal lorsqu'il jette l'ancre à Naples. Obligé de se replier sur la Sicile, il soutient le roi FERDINAND lorsque celui-ci entreprend sa reconquête de Naples (1799). Peu après, il tombe en disgrâce auprès des autorités britanniques qui sont néanmoins contraintes de faire appel à lui lors de la bataille de Copenhague (1801) au cours de laquelle il anéantit la flotte danoise après avoir commis un acte de désobéissance qui lui assure la victoire. Indiscipliné - et atypique des officiers de son temps, notamment sur le plan de la considération des marins à bord des navires comme de leur avenir une fois à terre -  et connu depuis longtemps pour cette caractéristique, Horatio NELSON subit d'ailleurs tout au long de sa carrière militaire une sorte d'évolution en dents de scies, faites de triomphes impossibles à nier par la hiérarchie et de disgrâces subies lorsqu'il semble qu'on ait plus besoin de lui, successions de périodes courtes, au cours desquelles d'ailleurs il affine sa stratégie.

Au cours du printemps de l'année 1803, après une période de calme, NELSON est placé à la tête de la flotte anglaise en Méditerranée, où NAPOLÉON, contrairement à une légende tenace, est loin de négliger les efforts pour remettre sur pied une flotte puissante. Avec la rupture de la paix d'Amiens et alors que NAPOLÉON prépare une nouvelle campagne militaire, il est chargé d'assurer le contrôle de cette mer et, surtout, d'empêcher les navires de Brest de rejoindre ceux de Toulon, puis ceux de la flotte espagnole, éventualité qui aurait peut-être fourni à l'Empereur des Français les moyens d'envahir l'Angleterre. Ayant placé John ORDE devant Cadix, NELSON suit les mouvements de l'escadre française commandée par LA TOUCHE-TRÉVILLE, puis, après la mort de celui-ci, par Pierre VILLENEUVE. lorsque VILLENEUVE parvient à s'extraire de Toulon, NAPOLÉON décide de réunir sa flotte aux Antilles, puis de l'envoyer dans le couloir de la Manche défendu par William CORNWALLIS. Cependant, le plan de NAPOLÉON ne fonctionne pas comme prévu, l'améral Honoré GANTEAUME ne parvenant pas à sortir de Brest aussi facilement que VILLENEUVE. Après une longue poursuite entre NELSON et VILLENEUVE, l'escadre française choisit de revenir vers la France ; NAPOLÉON se voit dans l'obligation de modifier sa stratégie et, surtout, de renoncer à envahir l'Angleterre. VILLENEUVE rejoint Cadix au mois de juillet (1805) alors que NELSON, de retour en Angleterre, élabore tranquillement son plan de bataille avant de repartir en mer le 15 septembre, à bord du Victory. (BLIN et CHALIAND)

 

La bataille de Trafalgar, un modèle de stratégie maritime

Le 9 octobre, NELSON écrit un Mémoradum, devenu célèbre, dans lequel il annonce sa stratégie. Disposant sa flotte sur deux lignes, à la tête desquelles figurent COLLINGWORTH et lui-même, il préconise une tactique audacieuse visant à diviser la flotte franco-espagnole tout en concentrant ses propres efforts sur chaque navire ennemi. l'objectif est l'anéantissement complet de la flotte adverse. Conscient qu'aucun plan préétablit ne peut prendre en compte les effets du hasard, il exhorte ses troupes à garder un moral de vainqueur tout au long des combats.

Le 20 octobre, VILLENEUVE quitte Cadix en direction de Gilbraltar, NELSON prenant soin de ne pas se montrer. Le lendemain matin, alors que, face au cap Trafalgar, il se trouve en légère infériorité numérique par rapport à la flotte franco-espagnole, NELSON parvient à couper la ligne ennemie et, grâce à la disposition de ses navires en deux colonnes, réussit à morceler une flotte en petits groupes isolés les uns par rapport aux autres. La manoeuvre risquée des Anglais - les navires de tête, dont le Victory, sont dans une position très vulnérable, à la merci d'un mauvais vent - réussit magistralement. Les vaisseaux français et espagnols ne forment plus qu'une longue ligne désordonnée et trop espacée. Les Anglais peuvent désormais détruire les navires ennemis les uns après les autres. NELSON, qui se trouve à la pointe du combat, est blessé mortellement alors que la moitié de la flotte adverse est déjà détruite. Sa victoire, éclipsé momentanément par la nouvelle de sa mort, délivre l'Angleterre de la menace d'invasion et lui confère une suprématie maritime qu'elle conserve pendant près d'un siècle et demi. (BLIN et CHALIAND)

 

La "Nelson Touch"

L'amiral NELSON est reconnu de son vivant pour ses talents de meneur d'hommes, au point que certains parlaient de Nelson Touch, distinction forte qui le distingue d'ailleurs de la caste militaire maritime quant à un certain mépris de la soldatesque et des marins. Il est respecté comme quasiment aucune autre figure militaire dans l'histoire britannique, hormis MALBOROUGH et WELLINGTON. La plupart des historiens pensent que la capacité à galvaniser ses officiers supérieurs comme ses marins et ses qualités de stratège et de tacticien, expliquent ses nombreuses victoires.

Son souci du bien-être de ses hommes est une caractéristique tout à fait inhabituelle pour les normes contemporaines. Il a appuyé énergiquement la The Marine Society, la première organisation de charité pour les marins, où il siégeait au conseil et qui avait formé et habillé environ 15% des hommes ayant combattu à Trafalgar. Cette Nelson Touch le rendait populaire bien au-delà du cercle de la Marine, de bonnes franges de l'opinion publique anglaise. D'ailleurs, cette popularité générale explique peut-être l'agacement et une certaine hargne de la hiérarchie maritime à son égard, qui le place en disgrâce tant qu'elle le peut, qui n'appréciait guère ni son indépendance d'esprit ni son indiscipline notoire.

 

 

Horatio NELSON, The Trafalgar Memorandum, Londres, 1805, British Museum On peut lire ce texte dans l'Anthologie Mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990. Une réédition en Anglais existe, broché chez Forgotten Books, de 2018.

Julian CORBETT, Campaign of Trafalgar, Londres, 1910. Christophe LLOYD, Nelson and Sea Power, Londres, 1973. Alfred Thayer MAHAN, The life of Nelson, the Embodiment of the Sea Power of Great Britan, Londres, 1897. Michèle BATTESTI, Trafalgar, les aléas de la stratégie navale de Napoléon, Economica, 2004. Roger KNIGHT, L'amiral Nelson, Presses Universitaires du Septentrion, 2015.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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27 août 2019 2 27 /08 /août /2019 15:22

    Blaise de Lasseran de MASSENCOME, seigneur de Monluc, dit Blaise de MONTLUC, est un officier français, parvenu maréchal de France au bout de sa carrière en 1574 et un mémorialiste du XVIe siècle. Serviteur de 5 rois de France (François 1er, Henri II, François II, Charles IX et Henri III), il participe aux guerres d'Italie et aux guerres de religion. Principalement connu pour ses Commentaires qui couvrent une vaste période et publié en 1592, Blaise de MONLUC est considéré comme l'un des premiers théoriciens de la guerre de l'ère moderne.

  A l'image de Philippe de CLÈVES, qui le précède d'un demi-siècle, il met à profit une expérience du combat extrêmement variée pour formuler certains principes sur l'art de la guerre.

Blaise de MONLUC est typique des grands chefs de guerre de cette époque, peu regardant sur les conséquences des méthodes utilisées pour gagner une bataille, sans pitié pour les populations, notamment des villes qu'il assiège. Moins heureux dans les guerres de religion que dans les campagnes militaires en Italie, il sait tenir compte de l'accroissement du format des armées du XVIe siècle et adopte combinaisons tactiques qui tiennent compte de l'introduction nouvelle du feu dans les combats.

 

Une longue carrière militaire

      Placé à l'âge de 12 ans comme page chez le duc de LORRAINE, il se joint plus tard à une compagnie d'archers. Simple soldat à ses débuts, il franchit tous les échelons de la hiérarchie militaire. Sa carrière coïncide avec les guerres d'Italie, et il passe près de trente ans à guerroyer dans la péninsule italienne. Fait prisonnier à Pavie en 1525, il combat en Provence, en Artois et en Catalogne. Il se distingue à la bataille de Cerisole (1544)  alors qu'il est à la tête des arquebusiers gascons. Il obtient son premier commandement par l'intermédiaire du roi de France, Henri II, qui le charge de défendre la ville de Sienne assiégée par l'armée du marquis de Marignan. Malade, il fait montre d'un talent exceptionnel de commandement et réussit à tenir la ville, malgré la famine et les bombardements, pendant près d'un an (1544-1545). Lors du siège de Thionville en 1558, il mène l'assaut final et remporte la victoire.

Il se retire dans son château, près d'Agen en 1559, mais reprend les armes trois ans plus tard pendant les guerres de religion au cours desquelles il combat du côté catholique. Il se signale à Targon et à Vergt (1562), et s'empare du Mont-de-Marsan en 1569 et de Rabastens l'année suivante. En disgrâce à partir de 1570, il est réhabilité un peu plus tard et prend part au siège de La Rochelle (1573), avant d'être nommé Maréchal de France par le roi en 1574. C'est au cours de sa disgrâce qu'il rédige ses Commentaires qui sont publiés après sa mort en 1592. (BLIN et CHALIAND)

 

Une analyse de la guerre

    Son analyse de la guerre est fondée sur sa propre expérience, et il perçoit très rapidement les conséquences qu'auront les nouvelles armes - arquebuse, mousquet, artillerie - sur la conduite de la guerre. Il est d'ailleurs l'un des premiers théoriciens modernes à favoriser l'offensive et le mouvement. Cette approche préfigure la guerre de mouvement qui voit son apogée au XVIIIe siècle. La dimension psychologique de la guerre est l'un de ses thèmes favoris. L'épreuve qu'il subit au siège de Sienne le conforte dans l'idée qu'un chef de guerre doit exhorter ses troupes et se montrer exemplaire dans le courage, la ténacité et la résolution nécessaires à la victoire.

Le deux phases distinctes de sa carrière lui font apprécier les différences entre les guerres de type classique et les guerres civiles : "Ce n'est pas comme aux guerres étrangères, où on combat comme pour l'amour et l'honneur : mais aux civiles, il faut être maître ou valet, vu qu'on demeure sous le même toit ; et ainsi il faut en venir à la rigueur et à la cruauté : autrement la friandise du gain est telle qu'un désire plus la continuation de la guerre que la fin". Son traité est l'un des premiers textes militaires modernes à être étudié par les stratèges, alors qu'auparavant seuls les manuels de l'Antiquité avaient droit de cité. (BLIN et CHALIAND) 

Ses Commentaires constituent une référence jusqu'au règne de Louis XIV.

 

Commentaires, des Mémoires très étudiés au XVIIe siècle

Ses commentaires sont les Mémoires du chef des armées catholiques pour le sud-ouest de la France, depuis le début de sa carrière militaire dans les campagnes d'Italie jusqu'aux guerres de religion. Ils couvrent la période de l'année 1521 à l'année 1576. Le long titre complet (l'usage de l'époque est dans les titres à rallonges...) est : Commentaires de messire Blaise de Monluc, maréchal de France, où sont décrits tous les combats, rencontres, escarmouches, batailles, sièges, assauts, escalades, prises ou surprises de villes places fortes : défenses des assaillies assiégées... Le texte n'est publié qu'après sa mort, en 1592.

Le texte imprimé en 1592 est un texte très remanié par son éditeur et cette version est rééditée jusqu'au milieu du XIXe siècle, avant que ne paraisse en 1864-1867 l'édition plus scientifique due au baron de RUBLE. Le texte sorti dans la collection La Pléiade est une édition critique soignée et riche de notes, mise en oeuvre par Paul COURTEAULT (1867-1950) et préfacée par Jean GIONO.

Blaise de MONLUC associe récit et commentaires, ce qui fait des Commentaires, longtemps après qu'il ne soit plus une référence pour les stratèges, pour les historiens, un inégalable répertoire des techniques de combat et de l'armement du XVIe siècle. L'édition critique permet de resituer certains faits car l'auteur fait un certain nombre d'erreurs de chronologie.

Si Jean GIONO s'est intéressé à son texte, c'est qu'il se présente souvent comme chrétien, chef de guerre efficace, impitoyable par stratégie, mais pas par nature. On sent bien sa qualité de catholique  (il parle de ses péchés commis, que la guerre lui a fait commettre), et sa qualité de noble d'épée (défendant par endroits sa caste par rapport à la noblesse de robe et aux parlementaires, aux pouvoirs croissants dans le Royaume). Il y a dans son texte également des réflexions sur les relations entre pouvoir politique et pouvoir militaire : le bon roi  est celui qui s'implique très personnellement dans les actes de pouvoir en choisissant avec discernement des hommes qui ont fait leurs preuves et qui veille à ne pas créer des pouvoirs qui nuiraient au sien et pour cela il doit multiplier les délégations de pouvoir au lieu de les concentrer. Homme de guerre avant tout, il est également un homme de la Renaissance, de cette Renaissance, très fertile en événements guerriers, mais qui a de la guerre une opinion moins glorieuse que celles des grands chefs militaires qui le précèdent. Il n'est sans doute pas l'homme inculte décrit par CORVISIER dans son Dictionnaire d'art et d'histoire militaires.

 

 

Blaise de MONLUC, Commentaires, Pléiade, 1964. Disponible sur le site de Gallica.

Jean-Charles SOURNIA, Histoire de Monluc, soldat et écrivain, 1981.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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20 août 2019 2 20 /08 /août /2019 13:06

    John Churchill MARLBOROUGH, est un général et homme politique anglais dont la carrière s'étend sous le règne de 5 monarques du XVIIe au XVIIIe siècle. Le duc de MARLBOROUGH est l'un des principaux architectes de l'armée anglaise moderne. Ses victoires militaires font de la Grande Bretagne une grande puissance européenne, lui assurant une prospérité croissante au cours du XVIIIe siècle.

 

Une ambition au service de la Grande Bretagne

   Formé sur le continent par les armées de Louis XIV qui doivent ensuite l'affronter à maintes reprises, il prend part à partir de 1672 à de nombreuses campagnes militaires dans toute l'Europe.

Sa carrière politique connait les hauts et les bas des aléas des rivalités entre plusieurs maisons royales en Angleterre. Disgracié en 1692 par le roi Guillaume III, il est rappelé à la tête des armées anglaises lorsque Anne Stuart accède au trône en 1702.

C'est à un âge avancé (50 ans à l'époque est souvent synonyme déjà de vieillesse), qu'il entre dans la phase décisive de sa carrière, celle qui fait sa renommée.

Avec la Quadruple Alliance de La Haye, il participe à la guerre de Succession d'Espagne (1701-1713). Au côté du prince Eugène de Savoie, il remporte ses plus belles victoires à Blenheim (1704) et Audemarde (1708). Il est également victorieux à Ramillies en 1706, mais il marque le pas à Malphaquet en 1709, face à VILLARS, dans une bataille indécise qui l'oblige à changer de stratégie pour s'attaquer aux places fortes de la "frontière de fer".

Au cours de sa carrière, il conduit une trentaine de sièges, dont celui de Lille en 1708. En 1711, il tombe à nouveau en disgrâce pour avoir participé du "mauvais côté" aux affaires politiques de son pays.

 

Un stratège militaire doublé d'un politique

     MARLBOROUGH sait s'entourer d'hommes compétents et dévoués. Par tempérament, il favorise l'offensive et le mouvement, mais sait aussi conduite un siège lorsque c'est nécessaire. Il recherche la bataille qui, selon lui, doit décider de l'issue d'un conflit armé. Son souci du détail le pousse à la réorganisation de ses armées, en particulier aux niveaux de l'intendance et de la logistique. Face aux Français, il sait exploiter les possibilités offertes par le feu. Brillant tacticien, il est aussi un grand stratège qui comprend mieux que personne l'influence des facteurs économiques, politiques et psychologiques de la guerre. Il ne s'engage jamais dans une entreprise militaire sans être sûr d'en avoir les moyens. (BLIN et CHALIAND).

 

   Comme il participe aux luttes politiques de son temps, le bilan de son action, politique surtout (il est déclaré traitres au moins deux grandes fois) ne fait pas du tout l'unanimité, les opinions se partageant du coup sur son action militaire. Toutefois, la grande majorité des biographes et analystes considèrent le poids de son activité militaire comme déterminant, comme Winston CHURCHILL qui répond d'ailleurs par ses volumes à The History of England de Thomas Babington MACAULEY.

Le duc de MALBOROUGH, premier du nom, est reconnu dans l'ensemble comme dévoré d'ambition, recherchant sans relâche la richesse, la puissance et l'ascension sociale, tout comme d'ailleurs presque tous les hommes d'État de son époque, qi cherchent à fonder des lignées et à amasser de l'argent aux dépens du public et parfois directement de la Couronne. Pour George TREVELYAN (England Under Queen Anne, longmans, Green and Co, 1930-1934, 3 volumes) , le comportement de MALBOROUGH pendant la révolution de 1688 témoigne de son "dévouement à la liberté de l'Angleterre et à la religion protestante". Mais sa correspondance continue avec SAINT-GERMAIN n'est pas en son honneur. Bien qu'il n'a jamais souhaité une restauration jacobite, son double jeu fait que ni Guillaume III, ni George 1er ne lui ont fait entièrement confiance. En fait, on peut se demander si, à rebours d'une certaine lecture de l'histoire, le duc n'a pas considéré ces monarques comme de simples pièces dans un empire propre à construire... En fin de compte, sa réputation repose plus sur ses hauts faits militaires et ses visions de la stratégie et de la tactique que sur des qualités de manoeuvrier politique ou de courtisan. Cependant, selon CHANDLER, il est des rares personnages anglais de son époque à comprendre le sens et les enjeux de la guerre de Succession d'Espagne ; le conflit en Europe entre Espagne et Angleterre (avec ses enjeux religieux sous-jacents) trouvant sa résolution à travers la question de la Flandre.

S'il ne laisse pas d'oeuvres élaborées écrites directes et si ce sont ses contemporains qui rapportent ses faits et gestes, ce sont ses correspondances (disséminés dans plusieurs Bibliothèques nationales et Bibliothèques royales), comme pour d'autres généraux de son époque, qui permettent de comprendre directement ses vues politiques et militaires.

  Pour les citoyens francophones surtout, le personnage est connu surtout à travers la chanson traditionnelle Malbrough s'en va-t-en guerre. La chanson, connue depuis 1791 (par BEAUMARCHAIS), a eu une vogue immense (et de nombreux dérivés). Son origine, recherchée au XIXe siècle par l'Académie des sciences morales et politiques, serait due à l'épopée du comte Galéran de MEULAN, appartenant à l'armée des Croisés lors du siège de Saint-Jean-d'Acre en 1190... et est perpétuellement "modernisée" au cours des temps (notamment pour le duc de Guise en 1563(www.france-pittoresque.com, 1er décembre 2015) Comme beaucoup de chansons populaires, à l'instar des romans (par exemple les contes de la Table Ronde), cette chanson fait partie des comptines populaires tendant à faire peur ou à rassurer...

 

 

David CHANDLER, Marlborough as Military Commander, Londres, 1973. Winston CHURCHILL, Marlborough, his life and Times, 6 volumes, Londres, 1933-1938.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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16 août 2019 5 16 /08 /août /2019 12:48

   Douglas MAC ARTHUR, officier supérieur des États-Unis, est l'une des figures militaires les plus flamboyantes du XXe siècle. Il est l'un des rares à s'être distingué dans trois conflits armés importants : les Première et Seconde Guerres Mondiales et la Guerre de Corée.

 

Une carrière militaire de premier plan

  Sorti major de l'académie militaire de West Point en 1903 avant d'être envoyé dans le génie aux Philippines, où son père avait été gouverneur, il est affecté auprès de ce dernier à Tokyo comme observateur lors du conflit entre les Russes et les Japonais. Il prend connaissance avec le Japon dont il est l'un des meilleurs observateurs américains.

Durant la Première Guerre Mondiale, il est aide de camp auprès du président Théodore ROOSEVELT. Il est chargé, après l'entrée en guerre des États-Unis, d'organiser une division spéciale de la Garde nationale, la division "arc-en-ciel" avec laquelle il se rend en France et prend part à l'offensive de la Marne durant l'été 1918. Promu général de brigade, il dirige sa division vers Sedan (novembre 1918), et puis participe à l'occupation d'une partie de l'Allemagne après l'armistice.

Durant l'entre-deux-guerres, MACARTHUR accède au poste de chef d'état-major de l'armée américaine, puis organise l'indépendance des Philippines avant de prendre sa retraite en 1937. De 1930 à 1935, il est le chef de l'état-major général ; c'est à ce titre qu'en 1932, il réprime par la force la manifestation des anciens combattants venus à Washington réclamer le versement de leurs pensions.

Alors que l'entrée en guerre des États-Unis est imminente, il est rappelé par Franklin ROOSEVELT pour prendre le commandement des forces américaines en Extrême-Orient. Face aux Japonais, il entame une résistance farouche mais se voit contraint d'abandonner ses bases aux Philippines. Débarquant en Australie le 11 mars 1942, il lance cette phrase célèbre, sachant très bien organiser une campagne de presse (laquelle est très demandeuse par ailleurs...) : "Je reviendrai!". Commandant le secteur du Pacifique Sud - Chester NIMITZ commande le secteur Nord - il prépare la contre-offensive en Nouvelle-Guinée d'où il parvient à repousser les forces japonaises, avant de déclencher une offensive de grande envergure avec NIMITZ sur le centre du Pacifique. Le 20 octobre 1944, MACARTHUR s'empare des Philippines et peut ainsi clamer haut et fort au peuple philippin : "Je suis revenu!".

L'année suivante, il est commandant en chef des forces alliées au Japon où il reçoit la reddition japonaise. Durant les années qui suivent la fin de la guerre, il est chargé de superviser la reconstruction politique et économique du Japon.

En juin 1950 commence en Corée la première confrontation sérieuse de la guerre froide où s'opposent deux blocs hétérogènes et extrêmement hostiles. Il s'agit surtout du premier conflit à risque nucléaire mais qui devient en définitive un conflit "limité". MACARTHUR est choisi pour prendre le commandement des forces des Nations Unies. Après l'offensive de la Corée du Nord, dont la rapidité avait quasiment anéanti les armées du Sud avant même qu'interviennent les forces des États rassemblés sous l'égide de l'Organisation internationale, MACARTHUR parvient à endiguer l'avancée des Nord-Coréens. Le 26 septembre, le général américain tente une opération amphibie sur Inchon. La manoeuvre d'enveloppement réussit et il peut s'emparer de Séoul le 26 septembre. Le 1er octobre, il envahit la Corée du Nord, mais les 25 et 26 novembre, alors que ses troupes s'approchent du fleuve Yalou, il est surpris par les troupes chinoises qui repoussent son armée derrière le 38e parallèle. En mars de l'année suivant (1951), MACARTHUR reprend Séoul et entame une nouvelle offensive sur le Nord. Convaincu que le conflit est désormais d'une toute autre nature, le général envisage de s'attaquer, par le truchement de bombardements aériens, à des cibles sur le territoire chinois. Cependant, le général amréicain Henry TRUMAN voit les choses différemment. Commence alors un conflit ouvert - médiatique en grande partie - entre le Président et son général. Le 11 avril 1951, MACARTHUR est relevé de ses fonctions. Son retour aux États-Unis est triomphal.

Il prononce son discours d'adieu devant le Congrès américain le 19 avril avant de se retirer de la vie publique. Dans la dernière décennie de sa vie, jusqu'en 1964, il joue un certain rôle de conseil auprès des présidents et écrit ses Réminiscences, publiés après sa mort. (BLIN et CHALIAND)

 

Un cas-type de conflit entre le pouvoir politique et le pourvoir militaire

   C'est surtout durant la seconde guerre mondiale que nombre de généraux (on pense au général PATTON également) se sont livrés publiquement à une contestation des décisions du pouvoir politique, mais sans jamais déroger à un ordre direct. Si ces "discussions"" prennent autant d'ampleur, alors que la tradition de polémiques entre militaire et politique était déjà une constante de la vie politique américaine, en temps de paix comme en temps de guerre, cela est dû surtout à l'irruption de la presse, avec des moyens techniques supérieures (télévisions, radios) qui donnent à ces polémiques un caractère virulent et public. Douglas MACARTHUR s'est acquis pendant toute sa carrière militaire la réputation de dire franchement ce qu'il pense des ordres militaires du pouvoir politique. Il le fait d'autant plus que ses victoires militaires le rendent très populaire aux États-Unis. De plus, l'establishment comme l'opinion publique connaissent ses compétences d'organisateur en matière de politique institutionnelle, administrative, et économique, qu'il a l'occasion de déployer au moins à deux grandes reprises, en Allemagne après la première guerre mondiale et au Japon après la seconde. Il est fermement convaincu qu'à moins d'une gestion prudente de l'occupation, celle-ci peut être mauvaise à la fois pour l'occupant et pour l'occupé, et ce à de nombreux titres.

Sans jamais avoir eut la moindre ambition politique, il sait comment utiliser la presse pour donner à ses pensées tactiques et stratégiques le plus d'impact possible, pour influencer en dernier ressort les décisions du pouvoir politique. Parfois, la presse, comme à son habitude, va au-delà de sa pensée : elle lui prête longtemps la réflexion d'un bombardement nucléaire sur la Chine ou l'URSS, au moment des revers de la guerre de Corée. En tout cas, ses activités publiques ont un réel impact sur la politique intérieure de son pays, notamment par ses déclarations anti-pacifistes et anticommunistes.

Sa suspension en 1951 par l'impopulaire président TRUMAN, parce que le général avait communiqué avec le Congrès, entraine une large controverse et une crise institutionnelle. Les sondages indiquent alors qu'une majorité d'Américains désapprouvent cette décision. La cote de popularité du président chute, au niveau le plus bas jamais atteint par un président des États-Unis. Alors que l'impopulaire guerre de Corée se poursuit, l'administration Truman est victime d'une série d'affaires de corruption, et le président décide de ne pas se représenter en 1952. Un comité sénatorial préside par le démocrate Richard Brevard RUSSEL Jr, enquête sur la suspension de MACARTHUR. Elle conclut que "la destitution du général MacArthur était en accord avec les pouvoirs constitutionnels du président, mais que les circonstances portèrent un coup à la fierté nationale."

Au niveau de la réalité des pouvoirs entre instances civiles et instances militaires aux États-Unis, la polémique sur la stratégie en Corée a son point culminant début avril, après une lettre du général au leader des républicains de la Chambre des représentants, lorsque TRUMAN convoque entre autres le secrétaire à la défense George MASHALL et le secrétaire d'État Dean ACHESON pour discuter de la situation. Les chefs d'État-major acceptèrent la suspension de MACARTHUR sans la recommander. Si insubordination il y avait - et la discussion fur très "ouverte" à ce sujet, il n'avait pas outrepasser sa mission, et la faute, s'il y a faure réside surtout dans le fait de discuter directement avec des instances politiques autre que le président.

Mais sans doute plus profondément, sur la politique militaire, la polémique MACARTHUR-TRUMAN eut un effet plus net sur la répartition des pouvoirs d'usage des armées nucléaires. En effet, le 5 avril 1951, le Comité des chefs d'état-majors Interarmées délivre des ordres à MACARTHUR l'autorisant à attaquer la Mandchourie et la péninsule du Shandong si les Chinois utilisaient des armes nucléaires pour lancer des frappes aériennes en Corée. Le lendemain, TRUMAN rencontre le président de la Commission de l'énergie atomique des États-Unis, Gordon DEAN, et organise le transfert de 9 bombes nucléaires Mark 4 sous le contrôle militaire. DEAN s'inquiète du fait que la décision sur la manière de les utiliser soit confiée à MACARTHUR qui, selon lui (et à raison d'ailleurs...) n'avait pas toutes les connaissances techniques de ces armes et de leurs effets. Le comité des chefs d'États-majors n'étaient pas non plus à l'aise à l'idée de lui donner et avait peur qu'il n'applique trop prématurément ces consignes. Il est alors décidé de mettre la force de frappe nucléaire sous le contrôle du Strategic Air Command. A plusieurs reprises, depuis, notamment durant la guerre froide, la question du contrôle direct des armes nucléaires est l'objet de discussions au sommet de l'État américain, avec plusieurs solutions mises en oeuvre.

   

Une oeuvre surtout polémique et mémorielle

   Douglas MACARTHUR considère son activité éditoriale dans le fil droit de ce qu'il pense être son rôle de chef militaire, support de ses activités publiques et ensuite de la défense de son action dans l'armée. C'est surtout Réminiscence, publié en 1964 qui attire l'attention car il apporte un témoignage direct sur les problématiques politiques et militaires et sur ce qui s'est passé selon lui au plus fort des polémiques et de la guerre de Corée.  Cet auto-portrait, dont le caractère hagiographique parfois peut faire douter de la validité de son témoignage. Il reste le témoignage émouvant et vibrant d'une vie entière consacrée au service de sa patrie, très conscient qu'il est de sa valeur et de son influence. Il continue d'être un document précieux, d'autant plus précieux pour les Américains que le mode biographique est parfois le seul qui leur apporte des informations sur l'histoire de leur propre pays. Aucun de ses livres n'a fait l'objet d'une édition en langue française. 

 

Douglas MACARTHUR, Reminiscences, McGraw-Hill, New York, 1964 ; MacArthur on War, New York, Duell, Sloan and Pearce, 1942 ; Revitalizing a Nation : a Statement of Beliefs, Opinions, and Policies Embodied in the Public Pronouncements of Douglas MacArthur, Chicago, Heritage Foundation, 1952.

John GUNTHER, The Riddle of MacArthur, New York, 1951. François KERSAUDY, MacArthur, l'enfant terrible de l'U.S. Army, Paris, 2014.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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13 août 2019 2 13 /08 /août /2019 13:45

   Erich LUDENDORFF est un officier militaire et homme politique allemand. Militariste et conservateur convaincu, Général en chef des armées allemandes pendant la Première Guerre Mondiale (1916-1918), il soutient activement le mouvement national-socialiste dans ses débuts (années 1920), avant de s'opposer à HITLER et de se détourner de la politique pour créer, avec sa femme, un mouvement néopaïen. Il fait partie de ces officiers allemands lucides qui ont bien compris - même si c'est un peu tard - les ambitions et les impasses du projet nazi.

 

Une solide carrière militaire

   Entré à l'âge de 12 ans dans une école de cadets (ce qui n'est cependant pas exceptionnel à cet époque dans les hautes sphères sociales), il est promu officier en 1882 et affecté au grand état-major de l'armée allemande en 1895. Placé sous les ordres de SCHLIEFFEN, il travaille plus tard en collaboration étroite avec le second MOLTKE (neveu d'Helmuth Von MOLTKE) et rédige le plan d'attaque contre la France de 1914.

Il quitte le grand état-major en 1913 et se retrouve sous-chef d'état-major de la 2e armée en 1914. Il est promu quartier-maître général, titre créé pour lui, en 1916 au côté de HINDENBURG et il devient aussitôt l'un des personnages les plus influents de son gouvernement, aussi bien sur le plan militaire que sur le plan politique. Il est chargé, notamment, de négocier le traité de Brest-Litovsk avec les Bolcheviques. Après l'échec de la dernière offensive sur le front de l'Ouest en 1918, il veut signer l'armistice immédiatement. Jugé trop critique envers le gouvernement allemand, il est démis de ses fonctions. Il ne participe donc pas à toute l'entreprise de dédouanement - facilitée d'ailleurs par l'intransigeance du président américain WILSON qui ne veut traiter qu'avec du gouvernement civil - des autorités militaires sur les autorités politiques pour l'armistice et le traité de paix. Ce qui ne l'empêche pas d'être ensuite l'un des plus grands propagandistes de la fameuse thèse du "coup de poignard dans le dos".

 

Une carrière politique très à droite de l'échiquier politique allemand

    La défaite de son pays et ses déboires personnels le remplissent d'amertume et c'est dans cet état d'esprit qu'il entreprend sa carrière d'écrivain militaire et politique. Dès 1919, il publie Meine Kriegserinnerungen, puis (dans leur traduction en Français), Conduite de la guerre et politique (1922), La Guerre (1932) et La Guerre totale (1936). Actif en politique, il appuie HITLER lors du coup d'État manqué de Munich en 1923, dans des circonstances peu claires, puisqu'il lui le reproche (de l'avoir tenté, d'avoir échoué...) ensuite. En 1924, il est élu au Reichstag comme député national-socialiste.

Preuve que sa brouille avec HITLER est importante, en 1925, il cherche à le déconsidérer (tactique qu'il utilise contre tous ses adversaires internes d'ailleurs) en le poussant à se présenter dans une élection où il sait qu'il n'a aucune chance. Résultat : avec 1,1% des voix au premier tour, LUDENDORFF perd l'élection présidentielle de cette année-là, remportée par son ancien supérieure, Paul Von HINDENBOURG. LUDENDORFF ne se remettra jamais de cette défaite. Plus tard, d'ailleurs, il reprochera à HINDENBOURG la nomination d'HITLER comme chancelier d'Allemagne.

Il est accusé en 1927 d'être franc maçon, lui pourtant qui est l'auteur d'un pamphlet antimaçonnique, en Français Anéantissement de la franc-maçonnerie par la révélation de ses secrets.

Marginalisé, et ne jouant plus le moindre rôle politique, il se retire de la politique en 1928.

Il fonde alors, dès 1925, avec Mathilde SPIESS (qui devient sa femme un an plus tard), le Tannenbergbund, mouvement païen de "connaissance de Dieu", qui existe d'ailleurs toujours sous le nom de Bund für Deutsche Gotterkenntnis, et dont les membres sont parfois appelés Ludendorffer. Son retrait de la politique ne signifie pas renoncement : outre une activité éditorial très importante dans le domaine de la théorie de la guerre, il oeuvre pour l'expansion des organisations nationalistes allemandes (et anti-chrétiennes...).

 

Une vision de la guerre totale

   LUDENDORFF doit une partie de sa célébrité à sa vision exaltée de la guerre totale. Soucieux de la préparation de la guerre autant que de sa conduite, s'intéressant aux facteurs psychologiques et économiques autant qu'aux problèmes techniques et tactiques, attentif à la préparation des civils autant qu'à celle des soldats, aussi farouche dans le combat que dans pa poursuite de l'ennemi, il possède une vision intégrale de la guerre.

Il rejette le concept de guerre absolue développé par CLAUSEWITZ et lui préfère sa propre définition de la guerre totale. La nature de la guerre et le caractère de la politique ont changé, argumente-t-il, et la notion selon laquelle la guerre n'est que la continuation de la politique est rendue caduque par le nouvel environnement social et politique. A présent, "l'art de la guerre est l'expression suprême de la "volonté de vivre" nationale, et la politique doit donc être soumise à la conduite de la guerre". Ce constat se veut pratique autant qu'idéologique : l'avènement de la guerre totale est dû selon lui à l'explosion démographique et au progrès technologique. Le caractère total de la guerre implique que toutes les ressources de la nation soient exploitées simultanément pour mener le pays à la victoire. En temps de guerre, la politique s'efface devant la stratégie militaire. En temps de paix, la politique a pour but de préparer la nation à la guerre.

Le régime politique qui convient le mieux à cette vision de la guerre est de nature totalitaire. Le commandant en chef de l'armée doit être en même temps le souverain politique. Il doit posséder l'autorité suprême afin de conduire son armée et sa nation dans un effort uni et efficace. Tout le peuple participant à la guerre, l'importance des facteurs psychologiques et économiques est accrue. En temps de paix, le gouvernement doit mener une politique économique qui prépare le pays à la guerre et qui vise à établir l'autosuffisance des ressources nécessaires à la survie et au combat. Il doit aussi mener une campagne de propagande visant à motiver la population et à affaiblir le moral des autres nations. Le facteur psychologique est l'un des éléments clés de la guerre totale. La contrainte et la force ne sont pas suffisantes pour générer la cohésion et la motivation nécessaires à une société en plein effort de guerre. Il faut pour cela un fondement spirituel au niveau national que LUDENDORFF perçoit dans la société japonaise, particulièrement dans la religion shinto, qu'il prend comme modèle.

Contrairement aux autres théoriciens du national-socialisme, il se montre réticent par rapport aux théories de domination impérialiste. Il leur préfère une doctrine de guerre défensive visant en premier lieu à assurer la sauvegarde de la nation, réduite en quelque sorte à une forteresse à grande échelle. C'est seulement si un peuple se sent menacé que son âme prendre conscience d'elle-même. Les peuples acceptent de s'engager dans un combat qui met en jeu la sauvegarde de leur propre existence mais comprennent moins bien les conflits où ils jouent le rôle de l'agresseur.

Au niveau de la tactique, en revanche, LUDENDORFF préconise l'offensive, et ses idées suivent les théories de la guerre éclair qui se développent un peu partout à son époque : concentration des efforts, mobilité, coordination entre artillerie, chars et avion. Toutefois, il se montre moins confiant que d'autres en ce qui concerne les effets démoralisateurs des bombardements massifs de populations. Il pense que la victoire doit être définitive et qu'elle soit s'accomplir au lieu décisif plusieurs que sur plusieurs fronts. La concentration ds forces en un point faible du front ennemi devra être d'une puissance telle qu'elle provoque la déroute complète de l'adversaire. Finalement, il insiste sur le fait que la poursuite de l'ennemi vaincu doit être implacable. (BLIN et CHALIAND)

    

   Ses idées de guerre totale sont appliquées durant la Première Guerre mondiale. Le programme de HINDENBOURG en 1916, initié par LUDENDORFF, fixant d'en haut les priorités de la production, conduisit à une augmentation spectaculaire de la production d'armement en négligeant l'agriculture. En 1918, l'Allemagne était au bord de la famine. Contrairement au corps d'officiers traditionnel, il aspire à une véritable armée de masse. Grand tacticien, ses qualités de stratège sont contestables car, en raison de sa vision étroitement militaire, il se révéla incapable d'exploiter politiquement ses succès militaires réalisés en 1917 où il avait opté, sous la pression du moment, pour une stratégie défensive à l'Ouest. Comme tacticien, il livra l'une des grandes batailles de l'Histoire, à Tannenberg (août 1914), grâce à un mouvement enveloppant et à la mobilité de ses troupes. LUDENDORFF, on l'a écrit plus haut, préconise une sorte de Blitzkrieg par la concentration des forces attaquant l'ennemi en son point faible. A l'encontre de CLAUSEWITZ, il soutient la primauté de l'offensive sur la défensive en se fondant sur un "fier sentiment de supériorité". Cette vision idéologique l'empêcha vraisemblablement d'évaluer correctement les problèmes matériels de la grande offensive à l'Ouest, le 20 mars 1918. Sa tactique de la moindre résistance visant, par une série d'attaques limitées, à trouver le "point faible" de l'adversaire s'y révéla également désastreuse. Cherchant à séparer les armées française et anglaise en poussant cette dernière vers les ports de la Manche, LUDENDORFF s'écarta finalement de son objectif initial. Il étira son front de près de 7 km plus au sud en affaiblissant l'offensive par cette dispersion. Cet épisode est finalement révélateur de sa myopie stratégique et politique qui faisait la guerre sans avoir de buts nettement définis et succomba pour cette raison, trop facilement à la fascination néfaste de la "bataille décisive". (Thomas LINDEMANN)

 

Erich LUDENDORFF, Conduite de la guerre et Politique, Berger-Levrault, 1928, 1936 ; La guerre totale, Flammarion, 1937, réédité aux Éditions Perrin, 2010 ; Souvenirs de guerre (1914-1918) - Tome I, Tome II, Nouveau Monde éditions, 2014. On trouve des extraits de La guerre totale (à partir de la traduction anglaise de 1976), dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Eugène CARRIAS, La pensée militaire allemande, 1948. Hans SPEIER, Erich Ludendorff : la conception allemande de la guerre totale, dans Les Maîtres de la stratégie 2, Sous la direction d'Edward MEAD EARLE, Éditions Berger Levrault, 1980.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Thomas LINDEMAN, Ludendorff, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de Montbrial et de Jean Klein, PUF, 2000.

 

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12 août 2019 1 12 /08 /août /2019 08:54

        Derrière ce mot technique se cache l'un des enjeux majeurs dans les activités militaires, dans le monde contemporain plus qu'auparavant. Il désigne généralement toute activité de gestion des flux physiques et des données dans un domaine donné, et pour l'armée, c'est l'ensemble des activités qui visent à soutenir, notamment sur un temps long, les opérations des forces armées.

Il s'agit précisément de savoir si l'armée en campagne doit vivre sur le pays des manoeuvres militaires, qu'il soit ami ou ennemi, ou si elle doit s'organiser pour s'approvisionner à partir de ses bases de départ, du territoire d'origine. L'enjeu est essentiel, car il y va de la pérennité et de la poursuite des opérations militaires et surtout de ses objectifs, notamment en cas d'opérations de conquête de territoires. Vivre sur le territoire ennemi implique des exactions physiques et morales, des pillages et souvent des viols, qui peuvent hypothéquer à terme l'ensemble des fruits des victoires obtenues, par l'hostilité grandissante des populations et des élites des territoires conquis. Cela constitue une solution de facilité sur le court terme, mais hypothèque l'avenir. Faire suivre l'armée de toute une série d'approvisionnements pour la vie des soldats comme pour l'entretien de toute la machine militaire, notamment en munitions et en énergie (animale ou carburants, selon les époques), c'est d'une certaine manière alourdir ladite machine et l'obliger à calculer ses opérations militaires en fonction des lignes d'approvisionnements précisément... Mais, comme l'armée n'exploite ni ne pille le territoire occupé, cela ménage les populations et les élites qui auront ainsi non seulement moins à se plaindre du passage des armées, mais pourront même profiter d'une partie des approvisionnements... A terme aussi, la "pacification" des pays conquis s'en trouve facilitée.

     Pourtant, le plus souvent, les auteurs classiques n'accordent guère d'importance aux subsistance. Comme l'écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "l'armée se débrouillera, elle vivra sur le pays..." GUIBERT recommande de ne pas s'encombrer d'équipages de vivres trop nombreux, ce que NAPOLÉON met en pratique. Mais cela suppose une discipline et un certain ascétisme du soldat, à moins d'exploiter directement les ressources du pays traversé. L'un des premiers auteurs à s'intéresser sérieusement au problème est le duc de ROHAN, au XVIIe siècle. Dans Le Parfait capitaine (1636), il écrit abondamment sur l'"économique", "Elle est la base et le soutien de toutes les vertus et de toutes les fonctions militaires". Au XVIIIe siècle, François de CHENNEVIÈRES, écrit son Traité sur les Détails militaires dont la connaissance est nécessaire à tous les officiers et principalement aux commissaires des guerres (2 volumes en 1742 et 6 volumes en 1750-1768), l'un des premiers du genre. Ils amorcent la théorie de ce qu'on appelle plus tard la logistique.

     D'origine lui-même très discuté, mal assuré, le concept de logistique met du temps à d'imposer, tant il apparait au début extérieur au fait militaire, du ressort par exemple d'un maréchal des logis, assis entre le civil et le militaire, souvent autonome dans son travail, et obéissant à la commande ad hoc. Elle C'est JOMINI qui impose la transposition du mot logistique dans le domaine militaire, en lui donnant un sens très large : il identifie la logistique à la science des états-majors, qui comprend la rédaction des ordres et des instructions, la gestion des moyens de transport, le service des camps et des cantonnements.  (Précis de l'art de guerre). La partie essentielle en est, pour lui, la science des marches, avec une branche proche de la stratégie, lorsque l'armée se met en mouvement, et une autre proche de la tactique, avec le passage de l'ordre de marche aux ordres de bataille. Le chapitre qu'il consacre à cette question est intitulé "la logistique ou art pratique de mouvoir les armées". Il ne conçoit aucunement la logistique comme la partie de l'art de la guerre relative aux approvisionnements.

Le contenu de la logistique reste incertain jusqu'au début du XXe siècle. En 1875, le général LEWAL définit la logistique comme la tactique des renseignements, l'art de ravitailler les troupes étant baptisé par lui pronoëtique, néologisme qui ne lui survit pas. En 1894, le colonel HENRY l'oppose à la tactique du combat... Il est parfois considéré comme un terme... incorrect... En 1929 encore, l'amiral CASTEX, dans Théories stratégiques, dénonce un affreux substantif renouvelé de Jomini... C'est dire que le temps est long pour que les hiérarchies se rendent compte de l'importance de la question des approvisionnements de armées. C'est que la croyance dans la supériorité des facteurs moraux et la conviction que les prochaines guerres seraient courtes se conjuguent jusqu'en 1914 pour maintenir la préparation industrielle et les aspects matériels dans une position subordonnée, avec des conséquences énormes sur le déroulement des opérations : épuisement général des munitions, un des facteurs déterminants du blocage de la fin de l'année 1914. La logistique n'est reconnue comme une branche majeure de l'art de la guerre qu'au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Américains imposent les méthodes et le concept de logistique. Art de planifier et de conduire les mouvements militaires, les évacuations et les ravitaillement, le concept ne se généralise dans les armées contemporaines que durant les années 1950.

   Ce "retard" de la prise de conscience des commandements militaires va de pair avec une absence de réflexion sur les circonstances des marches des armées et des effets moraux, sociaux et politiques des conquêtes militaires, ce qui n'est pas sans incidence bien entendu sur la pérennité et la longévité des Empires, quels qu'ils soient.

 

     Il existe trois méthodes d'approvisionnement pour les armées en mouvement. La première vise à l'autonomie totale, l'armée emportant avec elle tout ce qui est nécessaire à sa survie et à son bon fonctionnement. La seconde, la plus courante dans l'Histoire, consiste à se ravitailler sur le terrain et implique le mouvement constant des troupes à la recherche de nouvelles sources de ravitaillement. La troisième méthode consiste à placer des magasins de base sur des points stratégiques ou bien à l'arrière, afin d'assurer un approvisionnement régulier. L'inconvénient majeur de cette dernière méthode est de placer l'armée dans une position de dépendance vis-à-vis des réseaux de transport acheminant les marchandises, lesquels deviennent de plus en plus vulnérables à mesure qu'ils s'allongent. De plus, cette méthode freine la rapidité des troupes, réduit la souplesse de leurs mouvements, crée un besoin logistique croissant et augmente les risques de friction et le coût des opérations.

Les nomades d'Asie centrale surent exploiter mieux que personne les avantages de la première méthode, emportant avec eux armes, bagages, chevaux, troupeaux de bétail - et aussi parfois leurs familles -, créant ainsi une quasi-autonomie logistique parfaitement adaptée à leur méthode de combat mobile et rapide ainsi qu'à l'étendue de leur champ d'action. Les armées européennes de l'ère moderne utilisèrent pendant un certain temps, de manière presque exclusive, le système de ravitaillement sur le terrain, souvent par pillage : ce système contraignant à des mouvements de troupes constants, la tactique étant trop souvent tributaire des besoins en vivres des hommes et des chevaux. C'est sous l'impulsion de Maurice d'ORANGE et de GUSTAVE ADOLPHE au XVIIe siècle que l'organisation logistique fit un bon en avant avec l'établissement de magasins de base, l'utilisation efficace des réseaux fluviaux pour l'acheminement des vivres et des munitions, et la création de services sanitaires et d'administration financières beaucoup plus élaborés qu'auparavant. Les Français LE TELLIER et LOUVOIS, responsables de l'établissement des places fortes et des magasins généraux, définirent en grande partie la logistique européenne jusqu'à la Révolution française.

Dans la plupart des cas, deux ou trois de ces méthodes d'approvisionnement sont utilisés concurremment par une armée ; ainsi, dans l'Antiquité, les armées romaines surent tirer parti des avantages de chaque système. NAPOLÉON BONAPARTE réussit également à mener à bien une approche diversifiée de la logistique qu'il prenait très au sérieux. Cette appréciation ne fait pas l'unanimité, les troupes de chacun de ces empires (romain et français) étant amenés à mettre l'accent, à un moment donné, sur le pillage plus que sur une logistique raisonnée, dans le feu des manoeuvres militaires... De toute façon, avec les nouvelles armées de masse, qui se déplacent rapidement et sont toujours en mouvement, la logistique doit aussi épouser l'évolution de la guerre, le système des magasins, caractéristique des armées de l'Ancien Régime, étant dépassé. Il utilisait diverses systèmes d'approvisionnement, avantageant l'un ou l'autre selon la nature des campagnes militaires. Contrairement aux siècles précédents, la logistique était établie en fonction de la stratégie et de la tactique, et non l'inverse. La Grande Armée était allégée afin de réduire la charge individuelle à transporter. Dans la mesure du possible, les troupes vivaient sur le terrain, mais l'organisation des magasins et des transports de vivres était néanmoins l'objet d'une attention particulière. Par ailleurs, NAPOLÉON saura exploiter un réseau routier européen relativement développé. La logistique napoléonienne n'était pas sans rappeler celle des Romains par sa souplesse et celle des Nomades d'Asie centrale, en particulier les Mongols, par son autonomie.

Alors que les stratèges européens, les Allemands notamment, développaient une nouvelle organisation logistique en fonction des leçons qu'ils tiraient des campagnes napoléoniennes, la guerre de Sécession, souvent qualifiée de première guerre moderne, allait modifier un certain nombre de paramètres, notamment dans le domaine des transports (de troupe et de munitions pour les nouveaux systèmes d'armement). A partir de ce moment, le rapport entre les besoins en vivres et fourrage d'une part, en munitions, matériel et plus tard carburant d'autre part, passe graduellement à l'avantage du second. MOLTKE avait été l'un des premiers à comprendre le potentiel militaire du rail, mais c'est d'abord sur le continent américain que les convois de trains manifestèrent de réelles capacités logistiques. Bien qu'il faille attendre 1914 pour que les Européens aient un système ferroviaire efficient, SHERMAN réussit sa percée sur Atlanta, en 1864, grâce aux convois de trains qui lui permettaient de s'approvisionner en munitions, en vivres et en fourrage. Avec l'utilisation croissante du réseau ferroviaire, les Américains développèrent également les capacités militaires des bateaux à vapeur. Deux facteurs, la révolution industrielle et l'emploi d'armées de masse, ont déterminé la guerre de Sécession. Ces mêmes éléments allaient définir la physionomie de la Première Guerre Mondiale, avec des conséquences importantes dans le domaine de la logistique, domaine qui subitement prenait une nouvelle dimension.

Alors que les armées du XIXe siècle ne dépassaient pas sensiblement la taille de la Grande Armée, les troupes employées durant la Seconde Guerre Mondiale devaient atteindre une taille plusieurs fois supérieure aux armées de NAPOLÉON 1er. Bien que les convois hippomobiles fussent toujours utilisés en 1914, nombre d'autres moyens de transport faisaient leur apparition ou voyaient leur rôle gagner en importance : le train, la bateau à vapeur, l'automobile, l'avion... Les armées de masse nécessitaient des charges de ravitaillement jusqu'alors inconnues alors que les nouveaux armements réclamaient d'importantes quantités de munitions. Quant aux nouveaux moyens de transport, ils exigeaient un soutien logistique énorme. Les chars et les avions faisaient leur apparition, créant ainsi de nouveaux besoins en carburant et en pièces détachées. Les progrès rapides dans tous les domaines techniques ayant trait à la guerre ainsi que dans les communications, la propagande et le renseignement allaient encore accroître de manière spectaculaire le rôle de la recherche dans les armées : que ce soit en période de guerre ou en période de paix, ces transformations réclamaient une administration de plus en plus importante et spécialisée.

L'entre-deux-guerres ne fit qu'accentuer les besoins logistiques rencontrés lors de la Première Guerre Mondiale sans en changer réellement le caractère. Le deuxième conflit armé mondial mit un terme final aux convois de chevaux alors que la demande en matériels, en munitions et en carburants atteignait des proportions gigantesques. Les Allemands allaient mettre en lumière lors de la guerre éclair tout le potentiel de la logistique moderne, mais aussi ses limites : l'acheminement en carburant, en munitions et en vivres finit par être dans l'incapacité de suivre le rythme infernal imposé par les chars. Les Alliés, et les Américains surtout, rencontrent, lors du sens inverse des manoeuvres militaires qui libèrent les territoires et les populations, les mêmes problèmes. Le rythme de l'avancée des troupes est mesuré désormais à l'aune de la logistique. Dans les deux sens, les convois ferroviaires, routiers et aériens subirent d'importants revers, démontrant la vulnérabilité d'une organisation logistique trop ambitieuse et victime de sa croissance exorbitante, à moins de posséder la maitrise des airs, clé de la victoire alliée.

     Le progrès technologique dans le domaine militaire continue après 1945, toujours avec les chars, les avions et les hélicoptères qui nécessitent un soutien logistique croissant. D'autant que se multiplient les conflits armés de type guérilla, dans des reliefs accidentés (montagnes, forêts tropicales).

De manière générale, l'informatique et les nouvelles technologies de gestion permettent aux stratèges de surmonter certaines des difficultés inhérentes à la logistique moderne tout en créant de nouveaux besoins. La Guerre du Golfe (1991) met en lumière l'importance que revêt la logistique dans les conflits contemporains de type classique, ainsi que la complexité, qui ne cesse de croître, dans sa gestion. (BLIN/CHALIAND).

 

     Pour l'OTAN par exemple, la logistique est la "science de la planification et de l'exécution de déplacements des forces armées et de leur maintenance. Dans son acception très générale, la logistique recouvre les domaines suivants :

- conception, expérimentation, acquisition, maintenance et réparation des matériels et des équipements :

- transport des personnels, des matériels et des équipements ;

- acquisition, construction et entretien d'installations et d'infrastructures ;

- ravitaillement en cobustibles, en vivres et en munitions ;

- acquisition ou prestation de servives ;

- soutien médical et sanitaire.

Dans la plupart des pays, les aspects concernant la planification, le développement et l'acquisition de matériels et d'infrastructures sont confiés à des services centraux du ministère de la Défense ou à des services interarmées. Toutefois, la tendance, même dans les armées les plus modernes (États-Unis, Europe, voire Russie, moins pour la Chine), est de confier des pans entiers de la logistique à des prestataires privés aux compétences plus ou moins réelles et importantes. Ce qui occasionne, comme pendant les deux Guerres du Golfe, au minimum des problèmes d'intendance et de coordination qui influent sur le déroulement des opérations militaires elles-mêmes.

 

   On peut regretter que les problématiques autour de la logistique ne mettent pas en valeur d'autres aspects et s'en tiennent souvent à une étroite question technique. Or, derrière le choix des méthodes d'approvisionnement des armées se trouvent d'autres enjeux importants, au niveau stratégique et politique : qu'il s'agisse de faire vivre les armées sur le territoire traversé ou de mettre en oeuvre de complexes moyens de transport, la manière dont les troupes se comportent a une incidence directe sur les objectifs politique de la guerre.

Non seulement en matière de moyens de survie des soldats et de moyens de se mouvoir, mais également en matière de moyens tout simplement de vivre. Ainsi, depuis des siècles que la guerre existe, les troupes sont suivies par tout un cortège de populations directement intéressées par leurs conditions d'existence : réseaux de prostitution, spécialistes de l'entretien des moyens de transport, services religieux, entreprises de spectacles, personnels - souvent civils - de santé... Si dans l'organigramme des armées figurent aujourd'hui en bonne place les services de santé et les services techniques d'entretien et de réparation, et même de spectacles,  bien d'autres éléments restent officieux, voire illégaux : que ce soit les services sexuels offerts par les dames de petite vertu, les entreprises de distraction comme les réseaux itinérants de circulation des boissons et des drogues, tout cela emprunte souvent les mêmes circuits ou des circuits très proches de la logistique utilisée pour fournir en carburants et en vivres. Et ils ont une importance de premier plan puisqu'ils concernent le moral des troupes, dans des temps de guerre, où, les professionnels le savent bien, énormément de temps se passe entre les combats.

Non seulement la tolérance ou l'existence de ces services officieux ou illégaux jouent sur ce moral, une des conditions de la vaillance des troupes au combat, mais leur absence peut nuire considérablement à la qualité des relations entre armées et populations des territoires traversés. Et du coup, au niveau stratégique, posséder un impact sur le résultat même de la guerre. Hormis les cas où la politique est de détruire villes et villages ou de tuer les populations, comme ce fut le cas dans l'Antiquité ou dans l'entreprise nazie, ces facteurs occupent une grande place longtemps dans la période qui suit la guerre dans les relations entre puissances.

Ce sont là des aspects, souvent passés sous silence par les armées, qui méritent toute leur place dans une étude sur la logistique générale des armées.

 

Kenneth BROWN, Strategics, The Logistics Strategy Link, Washington, 1987. Éric MURAINE, Introduction à l'histoire militaire, 1964. Colonel RAIFFAUX, Évolution de l'administration et de la logistique au cours des âges, dans Armée n°50, 1965.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Économica/ISC, 2002

 

STRATEGUS

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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 12:43

    Dans les récits et les analyses sur les collaborations et résistances, beaucoup discutent des contextes de la seconde guerre mondiale, sans faire de références historiques antérieures. Or dans les dix départements français occupés pendant la première guerre mondiale, des résistances furent entreprises aux menées de l'occupant allemand, et de multiples expériences étaient encore dans les esprits et la mémoire moins de trente ans plus tard. Sans vouloir remonter également aux résistances à l'occupation française napoléonienne dans les pays occupés dans toute l'Europe, ni même sans évoquer les multiples résistances ouvrières et paysannes à certaines entreprises du capitalisme, il est difficile de faire l'impasse sur une certaine capitalisation de cette expérience de résistances. De même, occupations et résistances sont vues très souvent sous l'angle des combats durant la seconde guerre mondiale, alors que déjà, de manière relativement franche, existent déjà dans ces départements occupés, toute la palette des collaborations et des résistance face à l'ennemi.

  Les concepts d'occupation et de résistance sont attachées, dans la mémoire collective, au vécu de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, comme le rappelle François COCHET, agrégé et docteur en histoire, professeur émérite à l'université de Lorraine-Metz, "la Grande Guerre les connait déjà, selon des modalités assez proches."

"le premier conflit mondial étend les occupations à dix départements du Nord et de l'Est français, mais également à la quasi-totalité du territoire belge, hormis une parcelle autour d'Ypres. Pour la France, trois millions quatre cent mille hectares sont contrôlés par l'ennemi, soit 6% du territoire national. Sans trop flirté avec l'anachronisme, il est possible d'emprunter à Philippe Burrin, spécialiste des occupations durant la seconde guerre mondiale, une définition de ces phénomènes." Dans La France à l'heure allemande, 1940-1944 (Seuil, 1995), ce dernier écrit : "l'occupation étrangère est une intrusion, brutale, massive, dans les cadres familiers d'une société. Elle impose une autorité et exige une obéissance qui ne se fondent plus sur la tradition ou le consentement. Elle dérange les réseaux et les routines de la vie collective, elle place groupes et individus devant des choix auxquels les circonstances donnent la gravité."

François COCHET indique que, longtemps, l'historiographie des occupations a été réduite. Relancée dans les années 1990 par des études et la publication de témoignages, elle est désormais bien connue pour le Nord, la Belgique, les Ardennes et la Meuse. Bien qu'il soit difficile de dresser un bilan global des comportements d'occupation, tant varient les attitudes des responsables de Kommandantur (qui n'obéissent pas aux règles et contraintes établies plus tard par le régime nazi). De grandes tendances se dégagent toutefois, au rythme de quatre années d'occupation. Face aux maillages de ces Kommandantur, les populations occupées ont bien du mal à échapper aux contrôle de l'occupant. L'analyse de ces attitudes doit prendre en compte non seulement les comportements des occupés eux-mêmes, mais également ceux des occupants, ce que font bien à propos divers auteurs qui se sont penchés sur cette question. Il reste beaucoup à faire pour démêler la complexité des situations, suivant les lieux (ruraux ou urbains, de plaine ou de montagne...) et la période (immédiate post-invasion, prise de commandement, évolution des combats...)

A partir d'octobre 1914, l'invasion se fait occupation. Les communautés villageoises ou urbaines doivent cohabiter dans la durée avec l'ennemi. Et les soldats comme le commandant de la force occupante doivent également composer dans un environnement qui leur est souvent étranger ou inconnu.

Les Allemands ont de toute façon besoin d'interlocuteurs-relais dans les communautés occupées. Les multiples actes d'autorité multiple, notamment directement politiques (intervention dans l'organigramme des mairies par exemple) placent les administrateurs et les administrations dans des situations inconfortables. En butte aux exigences des Allemands et des récriminations de leurs concitoyens, le fait même qu'ils officient sous les ordres de l'ennemi, ce qui saborde une partie ou la totalité de leur légitimité, les responsables des communes occupées doivent organiser souvent l'approvisionnement des populations, prendre en charge les familles nécessiteuses (dont le poids a augmenté du fait des destructions de la guerre), poursuivre la vie courante scolaire et... gérer les conséquences des exactions commises ici et là. Souvent, les personnes en charge multiplient les protestation contre des conditions d'occupation qui peuvent varier du tout au tout suivant l'évolution des opérations militaires. Notamment, les instituteurs des régions occupées affrontent des situations délicates, entre envie de servir la communauté locale et l'attachement patriotique, souvent plus vif à proximité des frontières qu'à l'intérieur profond du territoire.

        François COCHET explique que les occupations concernent au premier chef les relations de travail, lesquelles peuvent être déjà conflictuelles au départ avant la guerre. "Dès la fin de l'année 1914, le marché du travail est contrôlé par l'occupant. A Warmeriville, un contrôle des corvées est imposé dès le 8 février 1915 et tous les hommes du village (150 disponibles) sont quotidiennement répartis, après l'appel de 7 heures, en 23 équipes de travail.

Une véritable économie de prédation s'installe, poursuit notre auteur,. Au début de l'Occupation, chaque inspection d'étapes possède son comité économique indépendant. En septembre 1916, une centralisation s'opère avec la création, à Charleville, d'un (...) comité général économique auprès de l'intendant général. Des délégués sont alors envoyés dans chaque armée pour diriger l'exploitation des régions occupées. Les taxations en tout genre fleurissent. Une taxe sur les chiens avait déjà existé en France au XIXe siècle. Les Allemands la ressuscitent dans les Ardennes occupées ainsi que dans le Nord. (...) Signe d'une administration tatillonne, l'animal doit porter au cou une plaque attestant du paiement de cet impôt. Dans la foulée, bien des chiens sont abattus, bien sûr. Les Allemands restaurent également des prélèvements sur l'utilisation de certains biens collectifs comme les ponts, notamment ceux qu'ils ont reconstruits après l'invasion.

Les impositions relèvent d'un genre encore différent. Les conventions internationales de La Haye de 1899 et 1907 ont, il est vrai, admis la possibilité de demander des participations financières aux occupés, afin de subvenir en partie aux besoins de l'armée occupante. Dans les Ardennes, la première imposition est attestée en janvier 1915. Puis elles se multiplient, augmentant singulièrement pour une même commune. (...) le numéraire se faisant rare, il faut tenter de faire appel à l'épargne des habitants, en les attirant par des taux, rémunérateurs pour l'époque, de l'ordre de 3 ou 4%. Mais l'épargne se cache dans l'attente des jours meilleurs. Les communes occupées recourent alors à de la quasi-monnaie, sous forme de bons au porteur, et se regroupent en syndicats d'émission de bons à partir de 1916, comme celui de Charleville qui rassemble 51 communes.

Les occupants multiplient également les réquisitions de toutes sortes (métaux ferreux et non ferreux, laine). Mais ce sont les prélèvements de denrées alimentaires qui sont le plus durement ressenties." Les rations quotidiennes diminuent régulièrement.

Les déplacements de populations constituent en fait une des formes les plus visibles de l'occupation, qui émeut particulièrement les opinions publiques. "Dès 1915, les Allemands cherchent à se débarrasser des "bouches inutiles", notamment les femmes de Lille. Ils reproduisent ici des comportements très anciens, puisqu'ils remontent aux phénomènes guerriers du Moyen Age. Pendant les sièges des villes, il était fréquent d'expulser manu militari les femmes et les enfants qui ne pouvaient pas participer directement à la défense et coûtaient de la nourriture. En janvier 1917, dans le Nord, certains enfants sont envoyés en Hollande. Les Allemands vont cependant plus loin, se livrant à des pratiques qui s'apparentent à des rafles de main-d'oeuvre. Dès le 20 septembre 1914, des hommes de Valenciennes sont envoyés en Allemagne, comme prisonniers civils." Cela se pratique un peu partout dans les régions occupées. "Jusqu'alors, la dimension pénible de l'occupation était compensée par des repères stables : les habitants vivaient encore dans leur maison, leur lit, leur environnement. Avec l'évacuation forcée, c'est une population clochardisée, soumise à la perte irrémédiable de ses biens et de ses repères, qui se déplace vers les Ardennes. (...) Les mesures vexatoires fleurissent également. L'occupant interdit ainsi aux Français d'arborer les couleurs nationales, y compris sur des médailles. A Charleville, des habitants sont arrêtés pour avoir porté leur médaille de travail. Viennent ensuite les manifestations de toute-puissance. A L'Echelle, dans les Ardennes, le premier chef de poste allemand réquisitionne, l'arme au poing, toutes les bouteilles de vin du lieu, vin de messe y compris." Visites sanitaires forcées dans les maisons pour les femmes, Obligation de nettoyage des trottoir et de sortie des poubelles... sont des mesures, mais pas prises de manière uniforme dans les territoires occupés, souvent au bon vouloir des officiers localement chargés du commandement, qui visent à montrer que les Français sont sales et répugnants au vu des critères allemands, et qu'en définitive les Allemands viennent apporter la propreté et l'ordre... Obligation de saluer les soldats allemands au passage, réglementation du ramassage des bois morts pour chauffage, mise en place d'un affichage des occupations des habitations à l'entrée, croisent la volonté d'humilier et celle de contrôler. Très variables en intensité et en fréquence d'une ville ou d'un village à l'autre, toutes ces mesures suscitent des mécontentements et des résistances très diverses.

   Toutes ces attitudes de l'occupant recomposent les attitudes des populations occupées. Toute la palette des comportements humains se déploie, de l'accommodement au rapprochement vers ceux qui semblent en position de force, en passant par la résistance.

L'occupé développe souvent des formes de résistance passive qui emprunte le visage de l'inertie. Aux interdictions d'arborer les couleurs nationales répondent des répliques imaginatives, jouant sur les couleurs des vêtements utilisés dans les lieux publics. De même à l'interdiction de chanter la Marseillaise, des institutrices bravent l'interdit, au risque de condamnations... Les autorités allemandes ripostent souvent sans faiblesse, ce qui ne fait que renforcer l'esprit de désobéissance. A ces manifestations symboliques, s'ajoutent des formes plus fortes de résistance.

Des filières d'espionnage et de renseignements se constituent. Le terme de réseau n'est pas utilisé, mais dans le vocabulaire de l'époque, on appelle cela des services. L'exfiltration des soldats de l'Entente, pris au piège des mouvements de troupes, demeurés à l'arrière vu l'avancée d'abord rapide des forces allemandes dans ces départements, ou de prisonniers de guerre évadés, constituent une part notable de la résistance à l'occupation. L'activité de véritables professionnels de l'espionnage ne peut dans ce cas être efficace sans le soutien, même bref, d'une partie de la population. La collecte des renseignements emprunte des formes variées (dépôts d'agents par l'aviation, réception par des civils...), et c'est en Belgique que la Résistance organisée est la plus développée, avec l'aide des Services Secrets britanniques (300 "services"). De véritables réseaux existent dès fin 1914, pour réaliser ces actes. Le réseau "Dame Blanche" demeure le plus connu (904 agents assermentés, avec 180 auxiliaires), qui a fourni jusqu'à la fin de la guerre, près des trois quarts des renseignements collectés en pays occupés. Comme durant la Seconde guerre mondiale, la fourniture de faux papiers constitue une activité essentielle de la Résistance.

      Au total, comme l'écrit encore François COCHET, "certains paradigme qui allaient être identifiés dans la Seconde Guerre mondiale, sont déjà présents dans la Grande Guerre. La résistance conscientisée ne doit pas être confondue avec des formes plus ou moins épidermiques et individuelles de manifestations contre l'occupant."

Être avec la résistance de tout coeur, ne signifie pas être dans la résistance active à laquelle participe une minorité d'occupés. Mais aux yeux de l'occupant, tous ces signes manifestent des formes intolérables d'insoumission à son autorité et des contestations inacceptables des projets qu'il envisage, pour les régions occupées, annexions incluses. Il déploie donc une intense activité pour les éradiquer. A cette fin, il mobilise des personnels variés. A l'inspection d'étape, un officier de gendarmerie commande une centaine d'hommes dont le champ d'action est constitué par le territoire de l'Inspection. La gendarmerie allemande n'est pas simplement chargée de la police ordinaire de maintien de l'ordre et de la circulation. Elle participe aussi aux réquisitions et surveille la main-d'oeuvre mobilisable. Mais les Allemands installent aussi, dans les Ardennes, une Geheime Feldpolizei, une police secrète, qui dépend directement de Charleville. Chaque armée dispose d'un officier et d'agents de la GFP, qui parcourent le pays en civil. La répression allemande est efficace et dans la deuxième moitié de la guerre, les formes de résistance semblent faiblir. Si les formes de résistance visibles (symboliques) ou économiques sont réprimées avec sévérité, certains signes montrent que les Allemands tentent de nouer des compromis, mesurant que, dans l'urgence de la guerre - qui requiert tout de même toute l'attention et toutes les énergies plus que le reste, l'acheminement des troupes, des munitions et des subsistances restant toujours prioritaires dans la répartition des tâches au sein d'une armée qui doit, de plus se renouveler sans cesse, vu l'ampleur des pertes subie - ils ne peuvent faire tabula rasa de la culture et des pratiques en vigueur (ce qui prendrait énormément de temps et de ressources...). Ainsi, le système éducatif dans les départements se maintient-il, même s'il souffre de réquisitions des locaux, les programmes n'étant pas refondus pour une quelconque germanisation.

Comme par ailleurs, ce ne sont pas les meilleures troupes qui sont consacrées à l'occupation, ni les forces les plus aguerries ou les plus agressives, ces compromis se cherchent tout le long de la guerre, entre acceptations de certaines traditions et collaborations recherchées et souvent, surtout du côté des chefs d'entreprises, trouvées. La cohabitation se mesure dans la vie quotidienne, en services rendus (lavage et repassage du linge, fournitures de nourriture et de boissons en échange de modestes rétributions... et facilités de circulation) comme dans l'économie. Les compagnies houllières adoptent, à l'instar des entreprise françaises de la zone Nord entre 1940 et 1942, une posture plus qu'ambigüe. Principales pourvoyeuses d'emploi, elles cherchent à produire plus, malgré les aléas de la guerre, et à préserver l'outil de production.

"Des lectures parfois trop théoriques amènent à penser en mode binaire. Les occupés auraient été soit des victimes, soit des résistants. Or, la cohabitation entre les dominants et les dominés ne se définit pas sur les seuls registres de l'ignorance, de l'exclusion ou de la haine. Ce serait oublier la durée de la guerre et la capacité de l'homme à s'adapter, même à l'insupportable." Même si la guerre apporte son lot d'exactions, par exemple la recrudescence des cas de prostitutions féminines ou les massacres de civils commises par des troupes rêvant de se venger ou avec planification comme en Turquie, bien plus sporadiques en Europe, les années 1915 et 1916 sont également des moments de tentatives de paix proposées ici et là. Que ce soit à l'initiative des occupants ou des occupés, des initiatives tentent d'apaiser les rigueurs de l'occupation, même si très souvent elles n'ont guère de suite... à cause de l'évolution tout simplement de la situation militaire. De plus, s'exprime de plus en plus ouvertement, dans le cours de la guerre, une opposition globale à la grande boucherie, visible çà et là bien plus qu'au vu de l'arrière. Que cette opposition soit politique ou sur le registre de l'humanisme, elle transpire également dans les troupes, qu'elles soient françaises ou allemandes. Et en Allemagne surtout, cette opposition, dans un climat de privations et de pénuries, détient sur l'armée. Des mutineries de soldats finissent par peser sur l'attitude même des hiérarchies militaires, sans pour autant remettre en cause l'ensemble des opérations décidées par les états-majors. Les populations occupées sont aussi témoins de cette rapide dégradation du moral des troupes, qui influe sur la vitalité même de l'occupation, surtout au niveau local.

Vu l'état de l'historiographie, il n'est pas possible de donner le tableau d'une Résistance sapant l'effort de guerre, comme cela a été le cas lors de la Seconde guerre mondiale, mais ce qui est certain, c'est que la mémoire du vécu des résistants dans la Grande Guerre, se retrouve, sous forme de réflexes militants ou opérationnels, chez les résistants dans la dernière guerre mondiale. Que ce soit dans l'attitude des soldats et des officiers cachant matériels et armements lors de l'invasion, dans leur aptitude à monter des opérations de renseignements, d'exfiltrations, voire de sabotages, il existe certainement une continuité dans les mentalités et les activités, à moins de trente ans de distance. De même, toute la palette des collaborations et des résistances montre des continuités de comportements entre les deux guerres mondiales. Et souvent, l'orientation politique, pacifiste ou socialiste, pèse lourd dans les décisions d'accepter ou de refuser l'occupation.     

 

François COCHET, La Grande Guerre, Fin d'un monde, début d'un siècle, 1914-1918, Perrin, collection tempus, 2018.

 

STRATEGUS

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20 juillet 2019 6 20 /07 /juillet /2019 14:13

    Dans tous les temps historiques et dans tous les espace géographiques, les relations entre autorités politiques et chefs militaires sont délicates, sources de tensions et de tragédies, toujours étroitement liées au succès ou à la défaite des armées, quoique jamais de façon simple.

En Occident, les guerres de la Grèce antique et de Rome qui pèsent sur le sort des régimes, des Cités ou de la ville impériale, n'ont cessé de nourrir la pensée politique. Les révolutions atlantiques, en provoquant la disparition progressive de l'ordre monarchique dans cette partie du monde, nous rappellent Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, y ont renouvelé en profondeur les conditions du fonctionnement des relations politico-militaires. "Ce n'est donc pas un hasard, écrivent-ils, si les fondements de la réflexion moderne sur ce sujet sont à rechercher dans les dernières décennies de l'Ancien Régime, puis dans les guerres de la Révolution et de l'Empire. Les travaux qu'elles ont inspiré ont constitué jusqu'à nos jours le socle de la réflexion sur ces questions. Par la suite, l'expérience des deux conflits mondiaux puis celle de la guerre froide et des conflits qui l'ont suivie ont continuer de renouveler les termes du débat en Occident. L'apparition de la guerre totale, celle de l'arme nucléaire, l'accélération continue des progrès technologiques jusqu'à nos jours ont constitué autant de défis vertigineux pour les démocraties libérales. D'où de nouveaux efforts conceptuels, en particulier aux États-Unis, pour penser le rapport toujours compliqué qu'entretiennent les armées et la toge.

"Car le politico-militaires, poursuivent-ils, ne se limite pas aux grands hommes, qui ne sont rien sans leurs entourages et les administrations qu'ils actionnent, sans les armées et leur diversité, sans enfin les sociétés dont ils sont l'émanation. C'est la raison pour laquelle les mutations de ces dernières comme l'évolution de la guerre conduisent la relation politico-militaire à revêtir de nouveaux atours pour relever des définis eux-mêmes renouvelés." 

Il faut remarquer que, comme la plupart des études lisibles dans notre pays, ils se focalisent sur l'Occident, n'expliquent pas les complexités bien spécifiques de la Russie et, plus encore, de la Chine, sans compter bien entendus les situations propres aux pays d'Afrique et d'Amérique Latine. Sans doute, les études concernant la Chine vont-elles se multiplier d'ici la fin de ce siècle, d'autant que ce pays pourrait bien devenir la première puissance mondiale, au détriment des États-Unis. Il n'est bien sûr pas indifférents que la Russie possède un héritage marqué par une forme bien particulière de marxisme et que la Chine se proclame toujours communiste.

 

Pouvoir militaire et pouvoir politique en Occident

      La dimension politico-militaire du gouvernement n'est que rarement abordée - effet certain d'une tradition de confusion des rôles du chef - dans les écrits de l'Antiquité grecque et romaine. D'abord tournés vers l'obtention de résultats concrets et à court terme sur le terrain (VITRUVE, VÉGÈCE), les écrits militaires font facilement l'impasse sur les conséquences de cette confusion des rôles. Les relations entre les armes et la toge, pour reprendre leurs expressions mêmes, si elles constituent l'une des trames essentielles de l'oeuvre des grands historiens (Hérodote, TITE-LIVE, TACITE, SUÉTONE...), ne font pas l'objet d'une réflexion théorique en tant que telle. Les distinctions entre le civil et le militaire ne sont pas aussi nettes que pour nous, même si ce qui concerne la présence des armes dans les villes (dans Rome et les principales villes de l'Empire) fait l'objet de règlements issus d'une conscience aigüe du danger des guerres civiles souvent issues directement de querelles familiales. La seule séparation nette se situe en fait entre temps de guerre et temps de paix : dans la Rome romaine, les sénateurs ayant accédé aux plus hautes fonctions de l'État commandent pour un temps limité à la fois les armées et les principaux organes du gouvernement. Le proconsul, dans la littérature, notamment du droit, constitue un objet d'études très important (et de polémiques) et crucial. La tradition à cet égard nous lègue la figure du proconsul comme le symbole d'une confusion inadmissible du pouvoir politique et de l'autorité militaire.

    Ces relations entre armes et toge ne sont pas davantage conceptualisées dans l'Europe de l'époque moderne, quand la pensée occidentale renoue avec l'héritage antique. Les pages du Discours sur la première décade de Tite-Live, de MACHIAVEL, sont l'exception et ce dernier est bien plus concentré sur la nature des troupes commandées (mercenariat). C'est que le système monarchique dominant justifie la concentration aux mains du Roi de tous les pouvoirs, la guerre étant ce qui fortifie et magnifie son pouvoir, notamment en France. Jusqu'à la fin de l'époque des monarchies triomphantes, la question de l'articulation de la politique et de la stratégie n'est guère pensée, à l'exception de quelques auteurs. Elle n'est même pas une préoccupation des Lumières, ni chez les écrivains militaires, ni chez les philosophes. Ces derniers stigmatisent la figure du soldat (VOLTAIRE, d'HOLBACH), se penchent sur la question de la placer de l'armée dans la société et la cité (MONTESQUIEU, HOLBACH), s'interrogent sur le recrutement des soldats, mais ne vont pas au-delà. Quelques auteurs, isolés, consacrent une partie de leur oeuvre, toutefois, à cette articulation entre civil et militaire :

- Antoine de PAS, marquis de FEUQUIÈRE (1648-1711), dans ses Mémoires sur la guerre, aborde brièvement la question des rapports entre politique et stratégie ;

- Paul-Gédéon Joly de MAIZEROY (1719-1780) fait émerger le concept de stratégie en 1771, dans sa traduction des Institutions militaires de l'empereur byzantin Léon le Philosophe. On parlait alors, pour qualifier les parties hautes de la guerre, l'art du général de "tactique des armées" ou de "grande tactique". Pour MAIZEROY, la "stratégie" s'en distingue en ce qu'elle relève de l'art du général et de l'homme d'État. Il souligne ainsi que "la science de la guerre est une partie de celle du gouvernement, qu'elle en est même la clef". Définie comme la traduction militaire d'un objectif politique, la stratégie prend ici son sens contemporain.

      C'est surtout la redécouverte de l'oeuvre de POLYBE (Thierry WIDEMANN, La guerre des Lumières. Stratégie et imaginaire de la guerre au XVIIIe siècle, CNRS, 2016), entamée depuis la fin du moyen Âge, qui provoque des réflexions sur l'articulation entre le militaire et le politique.

Avec ses contemporains, le chevalier de FOLARD (1669-1752) se tourne vers les Anciens pour fonder théoriquement ses propositions de réforme de l'armée. Il remet à l'honneur le volet militaire de l'oeuvre de POLYBE. L'objectif du général et penseur grec est en effet de comprendre "comment et grâce à quel gouvernement l'État romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de 53 ans?" La réponse apportée est double. L'aspect militaire réside dans la supériorité de la légion (qui est en même temps, rappelons-le outil de conquête et de construction), l'aspect politique dans la nature du gouvernement républicain et ces deux composantes sont décrites comme étroitement liées. POLYBE insiste sur cet "amont de la guerre" qu'incarne la dimension politique, l'idée selon laquelle c'est l'organisation politique qui décide des succès militaires. Or la Rome qu'a connue l'exilé grec est celle de la République, une forme de gouvernement que les révolutions atlantiques vont remettre à l'ordre du jour. Aux États-Unis, puis en France, les conditions dans lesquelles s'inscrit la problématique des relations politico-militaires changent du tout au tout. Le Royaume-Uni et les Provinces Unies vont cesser d'être les seuls champs d'expérimentation de la démocratie parlementaire. Dans l'immédiat, le Consulat et l'Empire prolongent l'aventure militaire initiée en 1792. Ce cycle de guerres ouvre l'époque des conflits de masse et sert ensuite de terreau à la réflexion moderne sur le politico-militaire. Il entraine lui-même un cycle de ruptures qui conduit à renouveler la question de la place du soldat dans la cité, en même temps que les temps accordent de moins en moins de valeurs positives au fait guerrier et à la mentalité guerrière...C'est que l'ampleur des destructions ne sont pas pour rien dans cette évolution, l'ampleur non plus des bouleversements sociaux, économiques et moraux qu'elles entrainent de manière inédite. Et d'abord, tout cela va dans le sens d'une méfiance envers le fait militaire.

 

L'articulation entre politique et militaire, ce problème que les démocraties doivent résoudre...

   Alors que la confusion des rôles ne posaient pas problème dans les monarchies, notamment à la tête des États, la force armée devient un problème structurel pour toute démocratie. Envisagée dès l'Antiquité, soulignée par les Lumières, cette difficulté prend une dimension nouvelle à partir du moment où les révolutions atlantiques produisent leurs effets.

Historiquement, on peut dater la formalisation de ce problème, avec effets pratiques immédiats, en juin 1787, lors de la convention de Philadelphie lors de laquelle est discutée la future Constitution des États-Unis.  Pour James MADISON, "une force militaire permanente et un exécutif trop puissant ne seront jamais les compagnons sûrs pour la liberté. Les moyens de se défendre contre un danger extérieur ont toujours été les instruments de la tyrannie à l'intérieur. (...) Partout en Europe, les armées levées sous le prétexte de défendre les peuples les ont en réalité asservis". Trente ans plus tard, en 1815, tirant les leçons de la Révolution et de l'Empire français, Benjamin CONSTANT résume le problème  : "Il existe  dans tous les pays, et surtout dans les grands États modernes, une force qui n'est pas un pouvoir constitutionnel, mais qui en est un terrible par le fait, c'est la force armée". Dans la longue durée, ce constat constitue une pierre angulaire de l'organisation des systèmes démocratiques modernes partout dans le monde.

Maurice HAURIOU, l'un des pères du droit constitutionnel en France, à la veille de la Première Guerre Mondiale, énonce que "s'il existe une force armée organisée pour protéger et défendre la société civile, il s'agit de la maintenir dans son rôle et de l'empêcher de devenir un instrument d'oppression." (Principe de droit public, Larose et Tennin, 1916) Nécessaire, l'armée est une menace permanente. Pour éviter que la force armée n'impose ses conceptions des choses, il faut dès le départ en définir les contours et les attributions. Alexis de TOCQUEVILLE, GUIBERT (Traité de la force publique, 1790) prônent des mesures de cantonnement territorial (inspiré de l'exemple même de l'Empire Romain)  qui se retrouve dans maints traités sur la force armée, qui sépare les fonctions de défense extérieure et de maintien de l'ordre intérieur (force "démilitarisée" distincte). A ce cantonnement territorial s'ajoute un cantonnement juridique, plus élaboré, qui assure à la fois la suprématie du pouvoir civil et le respect du principe hiérarchique. Ce cantonnement privent les militaires d'un certain nombre de leurs libertés publiques : droit de vote, droit d'association, droit d'expression, souvent indistinctement du grade et du rang des soldats et du commandement. A la veille de la Première Guerre Mondiale, suite à différentes crises qui ont marqué l'affirmation de la République (boulangisme, affaire Dreyfus), l'accent est mis sur la "chosification" de l'armée, qui apparait à certains égards comme le stade ultime du cantonnement. L'idéal est que l'armée soit une machine inconsciente que le gouvernement met en action, à la manière d'activation d'un automate, pour reprendre la conception émise par Léon DUGUIT (Traité du droit constitutionnel, Ancienne Librairie Fontemoing, 1924), un autre des pères du droit constitutionnel en France.

Au XXe siècle, le suicide de la IIIe République, la menace de coup d'État qui accompagne la naissance de la Ve, elle-même menacée en avril 1961 par une sédition militaire, nourrissent à leur tour cette exigence d'une subordination totale de la force armée.

Le contrôle politique de la force armée constitue un enjeu capital permanent pour toute démocratie, et c'est probablement pendant une guerre ou une crise grave qu'arrive un redoutable moment de vérité. Pendant la Première Guerre Mondiale, la dénonciation d'une forme de "dictature du grand quartier général" conduisit à la mise à l'écart de JOFFRE et à des évolutions vers un autre équilibre, symbolisé par les personnalités de CLEMENCEAU et de FOCH. Plus récemment, les limogeages des généraux MAC ARTHUR en 1951 et MCCHRYSTAL en 2010 ont constitué des manifestations emblématiques de la pression spécifique de la guerre sur les relations politico-militaires. S'ils n'ont pas eu de conséquences aussi spectaculaires, les conflits armés en Irak et en Afghanistan ont également tendu les relations politico-militaires au sein le la plus ancienne des démocraties occidentales, le Royaume-Uni. Les équilibres entre pouvoir militaire et pouvoir civil sont d'ailleurs dans ces périodes toujours changeants et sont loin d'être simples : entre politiques qui se mêlent d'affaires militaires avec de grandes compétences et militaires qui tendent à discuter de stratégie d'ensemble, les variantes de ces équilibres sont nombreuses. Une question, au-delà de conflits de compétences qui pèsent sur le cours des guerres, semble avoir focalisé toutefois l'attention, celle de la composition des armées, entre composantes de conscription ou professionnelles, de caractère ou non permanents des troupes et de présence de mercenariats divers. Déjà MACHIAVEL posait là un problème majeur et malgré les leçons de l'histoire, des tendances persistantes se font jour, portées par la nature même des systèmes socio-économiques en question.

 

Trois grandes question...

     Même si d'autres questions sont certainement posées, Benoît DURIEUX et Philippe VIAL ramènent la problématique politico-militaire à 3 grandes questions théoriques :

- de gouvernement : des liens entre guerre et politique ;

- de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques ;

- du mécanisme de prise de décision.

       Les liens entre guerre et politique peuvent être analysés à partir du débat entre CLAUSEWITZ et JOMINI. L'interprétation de ce dernier, souvent caricaturée, privilégie une vision mathématique d'une guerre maitrisable. Obéissant à des principes déterministes, elle est structurée de façon rigide  en plusieurs niveaux : politique, politique militaire, stratégique, grande tactique, logistique, tactique. Cette interprétation est très influente aux États-Unis et l'interprétation jominienne a donné naissance à des théories dans lesquelles les pahses politiques alternent de façon nette avec des phases militaires. Durant ces dernières, certains aspects de la politique doivent être abandonnés ou subordonnés pour laisser le primat au règlement de la question militaire. Si la suprématie du pouvoir politique est clairement admise, à l'inverse celui-ci doit avoir l'intelligence de ne pas interférer dans la conduite des opérations. JOMINI consacre de longues lignes à préciser les attributs et le fonctionnement d'un conseil de guerre. Par contraste, dans la logique de CLAUSEWITZ, la guerre a sa vie propre, liée aux interactions permanentes entre réalités politiques et réalités militaires, d'une part et entre les adversaires d'autre part. L'affrontement militaire n'est pas seulement supposé servir un objectif politique, mais il représente lui-même une modalité des relations politiques. Si les déterminants de l'affrontement doivent être guidés par la politique, celle-ci peut être elle-même influencée  par la nature et les résultats de l'interaction militaire, soumise au hasard et à l'incertitude. Il n'y a ainsi pas de réelle séparation entre domaine politique et domaine militaire, ni dans l'échelle des niveaux de responsabilité, ni dans le temps qui voit les deux réalités interagir en permanence.

      La question de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques a été modélisée, non sans analogies avec les analyses respectives de JOMINI et CLAUSEWITZ.

Le premier modèle est posé par le politiste américain Samuel HUNTINGTON (The Soldier and the State, 1957). Il décrit d'abord, dans la continuité des penseurs libéraux, la tension fondamentale qui existe entre la nécessité de disposer d'une armée puissante, à même d'assurer la sécurité de la nation, et la capacité du gouvernement légitime à contrôler cette institution. Il distingue alors deux types de contrôle : "subjectif" qui consiste à introduire dans l'institution militaire une élite civile issue d'un groupe social spécifique, qui va pouvoir diriger l'institution de l'intérieur et "objectif", caractérisé par la séparation des sphères militaire et politique ainsi que par la subordination de la première à la seconde. La complexité de l'outil militaire, l'existence d'un complexe militaro-industriel également, fait que l'accent est mis sur la nécessité de tenir compte de la compétence nécessaire à l'exercice du métier des armes. C'est ce qui explique qu'aux États-Unis, pratiquement tous les responsables politiques possèdent une solide expérience militaire, et pas uniquement théorique, cette compétence seule est nécessaire pour pouvoir contrôler effectivement la machine militaire. Ce modèle se rapproche des théories de JOMINI.

A la lumière des enseignements de la Deuxième Guerre mondiale, d'autres modèles se sont construits, ainsi celui de Morris JANOWITZ (The professional Soldier, a Social and Political Portrait, 1962) et celui de Samuel FINER (The Man on Horseback : The Role of the Military in Politics, 1962). mais même critique, c'est celui proposé par HUNTINGTON, plus englobant des réalités militaires et politiques, qui s'impose aux États-Unis. Ce qui n'est pas sans effets délétères.

L'application de ce modèle peut aboutir à une divergence entre la société et l'armée, mais aussi à une conduite de la guerre déconnectée des réalités politiques. Le politiste américain Élie COHEN souligne (Supreme Command : Soldiers, Statesmen and Leadership in Wartime, 2002) que le but poursuivi par un chef militaire est, au plus haut niveau, politique et donc flou, mouvant, mais aussi parfois marqué par des contradictions internes. Il constate aussi que, historiquement, les armées efficaces ont été portées par une idéologie de nature politique, antinomique du professionnalisme neutre préconisé par HUNTINGTON.

Par ailleurs, sans même évoquer le nihilisme de TOLSTOÏ en matière de stratégie militaire, plusieurs auteurs, dont John KEEGAN (A History of Warfare, 1993), mettant l'accent sur la dimension culturelle des conflits, la guerre est conduite souvent sans réels objectifs politiques, plutôt poussée par des impératifs peu partagés par les opinions publiques, "vendue" à celles-ci sous des prétextes fabriqués de toutes pièces.

Côté français, on ne peut pas ne pas évoquer les conceptions du général de GAULLE, chef militaire pour lequel la décision ultime appartient toujours au dirigeant politique. C'est d'ailleurs au nom de représentant du gouvernement - civil - de la France qu'il entend mener la Résistance et la Libération, et même si dans les heures graves, il revêt l'uniforme (comme lors du putsch des généraux d'Algérie) à la télévision pour s'adresser aux Français (et aux mutins), c'est la qualité de chef des armées du président de la République qui est là mise en oeuvre. Dans Le Fil de l'épée (1932), il décrit bien un paradigme mû par le soldat, qui juge peu sûr les civils de manière générale, et par l'homme public qui occupe la scène face à l'opinion publique et qui, dans la cohue des guerres et des crises, sont condamnés à s'opposer (par nature) et à s'entendre (par nécessité) tout-à la fois. Le dirigeant politique doit accepter les conseils du chef militaire et celui-ci doit également accepter de voir le responsable politique s'intéresser à certains détails de l'action militaire, lorsque ceux-ci ont un impact politique direct.

      L'analyse des mécanismes de décision, très étudiés dans la seconde moitié du XXe siècle, est essentielle dans la compréhension des relations politico-militaires.

Une analyse classique est fournie par l'Américain Graham T. ALLISON dans son étude de la crise de Cuba. Il distingue trois modèles explicatifs de la prise de décision, même si ces modèles peuvent revêtir une portée plus large :

- le plus intuitif est celui de l'acteur rationnel, dans lequel chaque pays est comparé à un individu qui prendrait la meilleure décision, compte tenu des informations dont il dispose ;

- le modèle organisationnel met en évidence l'importance des processus, des habitudes et des rouages des organisations, qui ont toujours tendance à proposer ce qu'ils savent faire. Les organisations complexes ont toujours tendance à fragmenter les problèmes à résoudre en plusieurs parties confiées à des subdivisions ou agences subordonnées. Elles préviligient les solutions envisagées par des plans préexistants et qui permettent d'espérer des gains  de court terme.

- le modèle bureaucratique met l'accent sur le fait que les décisions sont aussi le fruit de négociations, de rapports de force internes, des personnalités et des stratégies individuelles. Dans le champ politico-militaire, les rivalités entre les chefs, les différentes armées ou les services de renseignement entrent dans ce cadre.

   Tout cet effort de théorisation, produit depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à la fin de la guerre froide est aujourd'hui très critiqué, tant de nouveaux défis interviennent.

 

A nouveaux défis, nouvelles approches...

    Plusieurs défis, dans les sociétés modernes, sont identifiables, quoiqu'ils ne le sont pas tous par les mêmes acteurs.

     Les évolutions technologiques (de l'information) ont sans doute pour résultat une modification substantielle des données de la relation politico-militaire. La responsabilité des acteurs militaires de terrain prend une importance accrue en raison du retentissement que les médias peuvent donner à la plus locale des actions de combat, phénomène désigné parfois sous le nom  de "caporal stratégique", pour mettre en valeur le retentissement médiatique que peut prendre l'action d'un soldat isolé sur le théâtre d'opérations, quel que soit l'importance réelle de cette action sur le plan du déroulement du conflit armé.

D'autres facteurs tendent à limiter l'autonomie de ces acteurs de terrain. L'impatience des opinions publiques a ainsi trouvé dans la technologie le moyen de tendre vers une forme d'instantanéité des opérations en phase avec celles des chaînes d'information en continu, qui renforce le rôle des dirigeants du plus haut niveau dans les décisions tactiques, contribuant à rendre caduque la théorie normale de HUNTINGTON. Ce phénomène est encore accru par la tendance des organisations militaires modernes à se structurer de manière croissante suivant des logiques fonctionnelles. Dans une organisation où l'effet produit sur le terrain est la résultante d'une multitude d'analyses et de mécanismes partiels, articulée suivant des chaines fonctionnelles dont la mise en cohérence ne peut se faire qu'au sommet de l'organisation, l'efficacité militaire dépend de façon croissante du décideur sommital. Mais celui-ci est plus que par le passé contraint par les procédures et savoir-faire des structures existantes, donnant ainsi une plus grande importance au modèle "organisationnel" décrit par Graham T. ALLISON.

       L'effet de l'économie a des conséquences du même ordre. On a pu soutenir, à la suite du jeune politiste américain Jonathan D. CAVERLEY (Democratic Militarisme, 2014), que, si l'on admet que c'est l'électeur moyen qui détermine le choix des gouvernements, l'organisation social a un impact fort sur la décision politico-militaire. Le fort niveau de redistribution atteint grâce à un impôt dégressif rend l'électeur moyen peu sensible au niveau des dépenses publiques, en particulier celui des dépenses militaires. Par ailleurs, la professionnalisation des armées le dispense de payer le prix du sang. Dès lors, l'électeur moyen est tenté de favoriser la constitutions d'armées qui privilégient le facteur capital - des systèmes d'armes performants et coûteux - au détriment des effectifs. Cette physionomie des armées modernes peut alors se traduire par une tendance plus grande à utiliser la force armée, puisque les dépenses consenties seront d'autant plus aisément acceptées par le citoyen que celui-ci sera peu concerné par les pertes et n'en financera qu'une part moins que proportionnelle. La concertation politico-militaire doit ainsi s'exercer dans un contexte différent, où rationalité politique et considérations militaires se voient contraintes par de nouveaux facteurs structurels.

     L'évolution de la conflictualité voit apparaitre une interpénétration croissante des domaines civil et militaire. Sur les théâtres d'opérations extérieurs, le champ militaire est étroitement lié aux question de gouvernance et de développement, ce qui accroit le rôle politique du chef militaire opérationnel, comme le rôle militaire du décideur politique. L'implication des organismes militaires dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national a un effet du même ordre. Cette modification de la conflictualité conduit Hew STRACHAN (The Direction of War : Contemporary Strategy In Historical Perspective, 2013), historien britannique, à souligner que la décision d'entrer en guerre est binaire, mais que sa conduite est un continuum qui implique nécessairement la collaboration des deux personnages (le militaire et le politique). Il suggère que la théorie "normale" est mieux adaptée à des guerres interétatiques classiques qu'à des conflits mettant les États aux prises avec des acteurs non étatiques, dans un environnement médiatique dense (et brouilleur de cartes) et lorsque sont conduites plusieurs opérations simultanées, durables et évolutives.

     Par ailleurs, l'internationalisation croissante des opérations modifie substantiellement l'économie de la décision. celle-ci est à la fois le fruit des relations entre politiques et militaires dans chaque pays, des relations entre militaires et diplomates des différents pays coalisés, des négociations entre autorités politiques nationales variées, et finalement de l'action des responsables des organisations internationales, notamment l'ONU, l'OTAN ou l'UE. Si de très nombreuses études portent sur le fonctionnement de ces institutions, peu adoptent pourtant l'angle de la relation entre hommes politiques, chefs militaires et diplomates, ne serait-ce que parce que ces relations-là sont aussi du domaine de la stratégie sous-jacente et non publique de nombreuses acteurs, publics ou privés.

      Enfin, longtemps après les premières réflexions des Lumières, le maintien d'une relation harmonieuse entre l'armée et la société continue de susciter la vigilance des responsables civils comme militaire. D'autant que les différences de valeurs entre la société civile dans sa diversité et les institutions et communautés militaires sont devenues plus importantes que par le passé. Les défis contemporains ne doivent pas être sous-estimés, notamment parce que le contexte est à l'affaiblissement des États face à des entités organisées sur le plan mondial. Ils ne font que développer eux-mêmes la constance de la dialectique propre aux relations politico-militaires. 

 

Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, Relations politico-militaires, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017.

 

STRATEGUS 

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 13:56

  Si la désobéissance civile n'est plus cantonnée depuis longtemps aux questions de défense ou de pouvoir politique, dans le fil droit des réflexions de THOREAU, et s'est étendue aux questions les plus diverses (l'objection de conscience morale - contre l'avortement par exemple ou les vaccinations, menant directement à la désobéissance à la loi), elle s'étend considérablement depuis que de nombreux citoyens découvrent l'urgence climatique. Il ne s'agit plus là de s'opposer à des actions gouvernementales ou à l'application de certaines lois, mais de tenter de retourner une conjoncture climatique très défavorable au développement de la vie telle que nous la connaissons. Concrètement, au-delà de la désobéissance à des lois - nécessaire à partir du moment où des actions sont entreprises en direction de tout de qui provoque ces changements - il s'agit de changer des orientations fondamentales en matière économique et partant, sociale.

C'est tout un mode de vie que cette désobéissance civile - souvent orientée vers les facteurs et les acteurs des diverses pollutions et augmentation des gaz à effet de serre - met en cause. Et aussi, les nouveaux acteurs de cette désobéissance civile prennent acte qu'il n'est plus possible d'attendre un changement venant du système lui-même : ils invitent ainsi à réaliser une révolution dans nos manières d'être et d'agir, dans notre rapport à l'environnement et à la nature. Non seulement au niveau individuel (si l'on reste à ce niveau, l'effet est très limité voir nul), mais surtout au niveau collectif.

Pour de plus en plus nombreux, l'urgence de la situation - l'enjeu n'est ni plus ni moins que la survie de l'espèce humaine - exige une désobéissance civile massive et sans compromis. Si les acteurs de cette désobéissance civile dans le monde présentent un ensemble assez disparate de revendications et d'exigences (de la défense du droit des animaux, du végétalisme anti-viande à l'interdiction des essais nucléaires ou/et de l'énergie nucléaire...), celles-ci convergent bien vers une contestation radicale de la forme de civilisation mise sur les rails avec les vagues d'industrialisation du XIXe siècle. Il faut d'ailleurs souligner que les acteurs principaux du système en cause - médias dominants, financiers internationaux, gouvernants soucieux de compter leurs sous alors que la maison brûle - le comprennent bien. Ils réagissent avec tout le poids de leur système judiciaire et policier, avec une disproportion de moyens révélatrice d'une certaine panique...

   Sans doute deux types de désobéissance civile sont-elles en train d'émerger en force dans de nombreux pays, à propos de l'urgence climatique.

    L'une, spectaculaire et largement commentée dans la presse, en cette année 2019 - par exemple cette action dans plus de 1600 villes de 120 pays où des milliers de personnes sont descendues dans la rue, en même temps, le 25 mai - et l'autre plus rampante et diffuse à l'ensemble des secteurs économiques et présente dans maints secteurs (scolaire, administratif, voire financier), qui entraine l'échec de nombreuses activités du capitalisme parfois sauvage qui sévit actuellement dans le monde.

      La nécessité pour beaucoup de se montrer, afin de peser directement sur les choix politiques publics ou privés en matière économique notamment, afin d'entraver maintes pollutions et atteintes à l'environnement, va probablement devenir une variable sur laquelle seront obligés de compter gouvernants de toute sorte (publics et privés), les différents blocage de l'information au niveau des médias ne parvenant plus à étouffer les voix de plus en plus nombreuses et influentes qui s'élèvent contre le massacre de la nature, support de vie et de toutes les activités.

Au nombre d'initiatives - qui restent souvent légales - se développent des recours juridiques contre les États qui ne respectent ni les lois nationales protectrices  en vigueur ni les règlements internationaux, et à l'intérieur des États, des initiatives citoyennes juridiques comme L'Affaire du siècle en France. Mais, d'ores et déjà, devant la lenteur et les limites de ces recours, les mêmes citoyens ont tendance à mener parallèlement moyens légaux et illégaux afin de faire plier tout un système fondé notamment sur la production et la distribution de carburants porteurs d'effet de serre... Nés juste avant la COP 21, des mouvements citoyens Alternatiba et Action Non-Violente COP21, Greenpeace, Les Amis de la Terre, tentent de créer un mouvement de masse populaires, non-violent et déterminé pour le climat. Il est encore difficile de trouver les leviers de ce mouvement de masse, à l'heure où les élections (nationales ou européennes) ne capitalisent rien de décisif de ces combats écologiques, et les actions sont encore celles de "coups", plus ou moins médiatiquement répercutés. C'est qu'au-delà des rhétoriques sur les nécessaires changements sociaux et le remplacement du capitalisme par un autre système (mais on n'ose plus parler de révolution socialiste...), il s'agit de changer radicalement de mode de vie, avec l'obligation de renoncer à certains conforts et certaines habitudes consuméristes (consommation d'énergie - ne serait-ce que par abus d'Internet! - et de circulation des biens et des personnes par exemple), d'opérer ce que d'aucuns pourraient percevoir comme une régression des conditions de vie. Et cela, les migrations automobiles estivales le montrent encore amplement dans tout l'Occident et même de plus en plus en Chine et dans d'autres pays, les populations en général, ne sont pas près à l'assumer, la préférence allant nettement de comportements passifs type après-moi-le-déluge, au sentiment d'impuissance non seulement collective mais également individuelle...

      Par ailleurs, nombre de responsables à tous les échelons de la société, commencent à réaliser des "grèves du zèle" en série qui pèse de plus en plus lourdement sur la réalité des politiques politiques et privées - nonobstant une publi-information persistante qui clame des progrès toujours renouvelés. De l'agent administratif, qui, face à sa pile de dossiers qui s'accumulent du fait même des compressions de personnels, choisit les moins nocifs ou les plus anodins au responsable local qui ignore délibérément directives et décisions nocives, se multiplient les actes - avec de sérieux retards d'information des actions de ceux-ci par les responsables - qui bon an mal an, oriente la société vers le recul du moment où les équilibres écologiques seront si perturbés qu'ils ne pourront supporter la vie telle que nous la connaissons. Aux États-Unis, par exemple, nombre d'États ou de comtés, parfois illégalement, prennent le contre-pied des politiques énergétiques de l'administration fédérale. Mais il reste que les habitudes d'obéissance à la loi, même parmi les responsables les plus motivés, freinent nombre d'initiatives, d'autant que le système économique s'attache - encore, mais une crise pourrait changer radicalement cette donne - toutes les classes moyennes de tous les continents, idéologiquement et économiquement.

   Le sentiment montant de l'opinion publique, grâce aux multiples efforts d'information sur la réalité des changements climatiques et surtout la multiplication des désastres écologiques, est que même les politiques très progressives (et très lentes, vu les réticences des consommateurs et des industries) de transition énergétique ne suffiront pas à inverser la tendance. Il faudra bien, à un moment ou à un autre, sous peine d'extinction, qu'un changement radical (et malheureusement de plus en plus brutal au fur et à mesure qu'on éloigne les mesures nécessaires aujourd'hui) intervienne, probablement par l'émergence d'une nouvelle civilisation où valeurs et activités diffèreront autant qu'elles ont différés entre période pré-industrielle et période industrielle/post-industrielle... Il est vrai qu'une toute petite minorité (mais diffuse dans les organisations internationales...) estime qu'il est déjà trop tard (en fait les changements économiques auraient déjà dû se produire dans les années 1950, à l'époque des premières sévères avertissements), et s'entraine déjà, comme Yves COCHET, à l'après ère industrielle... Ce dernier, ex-député européen et ministre de l'environnement de Lionel JOSPIN, se réclame de la collapsologie ; il estime que l'humanité n'existera plus en tant qu'espèce en 2050, et parmi les personnalités qui tirent régulièrement la sonnette d'alarme, tels ces 200 pour sauver la planète, certains estiment qu'il est temps de se préparer à une grande contraction de l'espèce humaine. sans pour autant adopter le comportement - violent- de survivalistes américains - lesquels se sont habitués à se préparer à la survie  à toutes sortes de fin du monde.

   C'est sans doute dans les jeunes générations que se préparent des bouleversements sociaux - lesquels demandent de plus en plus de comptes aux adultes, qui les obligent à étudier (pourquoi faire?) sans remettre en cause les comportements destructeurs de la nature. Elles sont sans doute plus sensibles que les autres à l'extinction massives d'espèces à laquelle nous assistons, dans cette sorte d'atmosphère générale - entre déni de la réalité et attitudes d'impuissance.

 

Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS, Comment tout peut s'effondrer, Seuil, 2015. Yves COCHET, Devant l'effondrement, Les liens qui libèrent, à paraitre en septembre 2019.Blogs.mediapart.fr/alternatiba, Changeons le système, pas le climat, 2019.

GIL

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