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13 novembre 2019 3 13 /11 /novembre /2019 17:02

   La question peut sembler banale, tant les histoires sur la Seconde Guerre Mondiale structurent en partie la conscience nationale des Européens, et que les moyens de la raconter ne cessent de se multiplier (documentaires sur Internet notamment). Pourtant, et parce qu'elle est importante sur le plan du vécu de l'Histoire et même du quotidien (au moment où un des motifs de l'Union Européenne est précisément de ne plus revivre ces événements-là), elle mérite qu'on s'y arrête.

D'abord par la tendance à schématiser de nombreux films, surtout les films de fiction américains qui peuvent tourner au western moderne, entre bons et mauvais peuples et pays, les mauvais étant bien entendu les vaincus, Allemands, souvent Italiens et Japonais surtout, et les bons démocrates libérateurs, les Américains, non seulement sur le plan militaire bien entendu, mais aussi sur le plan moral. Il faut dire qu'à la décharge des historiens qui écrivirent très tôt sur l'histoire de la SGM, le régime nazi, avec la brutalité de ses armées et la férocité (exterminations en série) de sa politique, se prête très bien dans le rôle du méchant et qu'on aurait du mal à lui trouver pire dans l'Histoire. Le caractère totalitaire du régime, à l'instar d'ailleurs de celui du Japon, s'oppose parfaitement au caractère démocratique des vainqueurs. Il est donc facile de se prêter à la caricature (souvent moqueuse) et nombre de réalisateurs ne s'en privèrent pas...

Ensuite, il s'agit là d'oeuvres visuelles, faisant appel à l'émotion, avec une certaine dramaturgie, présente également dans les documentaires, qui ne peuvent donner qu'une vision partielle des événements (vu également les images disponibles, côté documentaire), et empêchent donc (sauf pour la vision en video où l'arrêt sur image et le retour en arrière sont possibles) une réflexion de s'organiser de façon posée. Aussi, dans ce qui va suivre, nous exposerons des oeuvres visuelles ET écrites. Certains ouvrages peuvent ainsi apporter un éclairage approfondit sur des situations et des événements là où l'image et le son courent et courent souvent très vite. Si l'on veut comprendre, il est impossible de ne pas exposer en contre-point ou en appui ces écrits aux oeuvres audiovisuelles.

Bien entendu, la majorité des spectateurs vont voir des films pour le spectacle et la distraction. D'une part, les scénarios de ces oeuvres sont assez faciles à construire, le partage entre bons et méchants s'apparentant alors au traitement des westerns des années quarante et cinquante aux États-Unis. Par ailleurs, les images de guerre attirent des spectateurs qui canalisent là leurs dynamismes agressifs personnels. Enfin, les films de comédie ou même de drame offrent une occasion de se moquer des nazis en les présentant comme des brutes assez épaisses (ce qu'ils étaient pour la plupart d'ailleurs) appartenant à des classes sociales... déclassées ou des êtres dépourvus d'intelligence moyenne, l'image négative d'un militarisme simpliste complétant le tableau...  Cette majorité de spectateurs-là ne cherchent aucunement à comprendre la seconde guerre mondiale, et nous n'évoquerons pas d'ailleurs ce genre de films, qui vont de La grande vadrouille (film favori de deux membres de notre équipe!) au Douze salopards, sauf à la marge, en contre point, pour signaler les films qui déforment singulièrement la réalité historique ou qui s'en inspirent en la détournant... (jusqu'à l'uchronie, comme l'estimé film d'ALDOMOVAR)...

Il existe cependant un autre écueil qui peut obérer la connaissance de l'avant, pendant et après guerre mondiale. Il s'agit des films de propagande, et parmi les plus efficaces, les films anglo-saxons, soit à travers des fictions d'espionnage (à la Hitchcock par exemple) ou des fictions de guerre à proprement parler. Une des manières de l'éviter est sans doute de bien porter attention à la date de production et de sortie des films. Une fois accrochée cette attention, et rendue visible le manque de distance par rapport à l'événement, la vision de ces films et documentaires (tels ceux de Franck CAPRA par exemple, des Pourquoi nous combattons?) peut être instructive par la manière même où les belligérants peuvent voir la guerre.

Il est donc, comme écrit auparavant, indispensable d'avoir des guides pour s'y retrouver : et rien de mieux que des livres qui couvrent toute la guerre mondiale, et s'il fallait en proposer deux, je miserais sur deux ouvrages très dissemblables d'ailleurs, La Seconde Guerre Mondiale de Raymond CARTIER en deux volumes, paru en 1966 aux éditions Larousse, avec possibilité de suivre l'avant et l'après (avec ses autres livres du même type, écrit de style journalistique et doté d'une iconographie abondante, photographies significatives) et La Seconde Guerre Mondiale d'Antony BEEVOR, paru aux éditions Calmann-lévy en 2012, qui concentre maintes connaissances sur beaucoup d'aspects.

 

Quel angle d'attaque pour comprendre la seconde guerre mondiale à travers films et documentaires?

    S'agissant d'une guerre mondiale, la tendance est à la montrer en tant que... guerre. C'est-à-dire, dans une logique toute militaire, un enchaînements de batailles, de manoeuvres, de replis, d'avancées, de conquêtes et de pertes de territoire et en termes d'évolution technique des armements (infériorité et supériorité), de mobilisation des troupes, de poussées ou de pertes de moral, de capacités tactiques et stratégiques... en prenant comme point d'appui de compréhension les avancées ou les reculs sur des cartes d'état-major. Ce que font les séries documentaires sur les "grandes batailles" et les films centrés sur ou autour d'une bataille. Or, et pas seulement pour la seconde guerre mondiale, une guerre n'est pas réductible ni en espace ni en temps aux combattants.

Les populations "civiles" jouent toujours un grand rôle, ne serait-ce que c'est sur elle que sont prélevés les contingents militaires et les finances : leur moral compte et est d'ailleurs un des enjeux majeurs d'une guerre psychologique et idéologique aussi importante que la guerre matérielle sur les champs de bataille. Nombre de films sont consacrés aux résistances et collaboration des populations, des élites, des administrations comme des différentes classes sociales...

Les "buts de guerre" des belligérants, les systèmes d'alliances nouées et dénouées, les comportements des armées dans les territoires traversés (et souvent dévastés...), tout cela fait partie d'un ensemble indispensable pour comprendre une guerre. S'agissant de la seconde guerre mondiale, la nature du régime nazi n'est quasiment jamais oubliée, parfois d'ailleurs sur un registre plutôt caricatural qui n'aide pas à comprendre celle-ci... Heureusement, comme contrebalançant le registre moqueur de nombreux films, des documentaires sont uniquement consacrés au régime nazi, aux comportements de la société allemande durant la guerre.

L'avant et après la guerre, ne serait-ce que parce que la guerre n'est jamais tout-à fait terminée - avant la prochaine - pour tout le monde, constitue des éléments également indispensables. C'est d'ailleurs ce que font les grandes séries télévisées : les préludes à la guerre bénéficient d'une grande partie du métrage, de même que l'après-guerre. Un des grands mérites des documentaristes d'ailleurs est de tenir compte au plus près des derniers acquis de l'historiographie : la deuxième guerre est vue comme conséquence de la première. De même, les composantes économiques et sociales de la seconde guerre mondiale ne sont pas oubliées dans la plupart des documentaires, qui ne se centrent pas uniquement sur les batailles.

  Compte tenu de cela, nous avons conçu un découpage qui laisse la place au fait guerre dans toute son ampleur et toutes ses dimensions et qui éclaire nombre d'aspects psychologiques, politiques, idéologiques, économiques et sociaux de la seconde guerre mondiale :

- Tout d'abord... les batailles et leur enchainement. La logique des opérations militaires, ce va et vient entre la guerre dans le Pacifique et en Europe, ce va et vient également entre le flux et le reflux du Reich en Europe et du Japon en Extrême Orient, en regardant bien l'histoire telle qu'elle est : la chronologie des événements n'est pas du tout la même en Asie (où on peut considérer qu'elle commence beaucoup plus tôt) qu'en Europe et les enchainements historiques à l'Est et à l'Ouest. La vision de forces de l'Axe contre les forces alliées est bien plus complexe qu'un affrontement binaire (par exemple dictatures contre démocraties...)... Dans les batailles se concentrent stratégie et tactique des protagonistes mais également rapports technologiques des armements, positionnements géopolitiques, buts de guerre, et également logiques des changements qui peuvent intervenir au sein même des batailles, prises au sens d'ensemble d'opérations militaires plus ou moins étendues au sens tant géographique que temporel... Ce qu'on appelle la bataille de désert, la guerre du Pacifique, la bataille d'Angleterre, l'invasion de la France, pour ne prendre que ces exemples-là, se composent d'événements militaires parfois complexes, sans compter que les théâtre d'opérations peuvent interagir parfois à plusieurs... Films et fiction et documentaires possèdent leur propre dimension, sans compter les séries télévisées : un film peut se concentrer sur un lieu bien plus précis, un documentaire s'avérer plus ample et une série couvrir toute une zone (l'Ouest, le Pacifique, l'Est...), les uns mettant en relief l'aspect décisif ou manqué d'une bataille précise et les autres l'enchainement, dont le découpage peut varier presque à l'infini, au profit souvent du vécu des combattants. L'exemple magistral de Le jour le plus long montre bien que saisir les réalités d'une bataille, même dans un espace et un temps réduit, demande l'inclusion de beaucoup d'éléments, quitte à les simplifier pratiquement tous... Certaines batailles feront l'objet d'éclairages particuliers.

- Les multiples activités d'espionnage ;

- Les différentes collaborations et résistances ;

- Les exterminations des Juifs (mais pas seulement) en Europe, dans les camps d'extermination et dans les territoires envahis et occupés ;

- Les prisonniers de guerre ;

- L'avènement de l'ère atomique ;

- L'acheminement vers la guerre froide ;

- Les guerriers et les soldats engagés sur les divers fronts ;

- Les Procès des criminels de guerre ;

- Les "figures" de la seconde guerre mondiale, que ce soit les dirigeants ou les chefs de guerre ;

- Une réflexion sur comment filmer la seconde guerre mondiale ;

- Les progrès technologiques en armement....

   Comme nous aborder un thème à la fois, nous ferons la présentation et le commentaire d'une série ou d'un documentaire que de manière longitudinale, c'est-à-dire en ne prenant que les éléments de cette série et de ce documentaire qui intéresse ce thème. Ainsi pour une série telle Frères d'armes (de HANKS/SPIELBERG), lorsque nous abordons la bataille de Normandie, nous ne attardons que sur les parties qui concernent cette bataille. Pour les films, c'est relativement plus simple, se concentrant pour leur très grande majorité sur un seul aspect de la seconde guerre mondiale...

 

De même, les références (réalisation, production année de sortie...) des séries et des documentaires ne sont indiquées qu'une fois, dans le corps du texte, quitte dans la dernière partie à répéter une seule seconde fois, celles-ci, toutes oeuvres confondues, en une analyse de l'ensemble de la filmographie.

Bien entendu, comme il existe de nombreux thèmes et que nous ne passons pas tout notre temps sur le blog, cela peut prendre un certain temps avant d'arriver au bout... un peu à l'image de la très longue série de Marc FERRO, à la télévision française, Histoire parallèle, avec un décalage de 50 ans, prolongée après la seconde guerre mondiale, alternant actualités dans les deux camps et commentaires d'invités.

Et bien entendu, il ne s'agit pas d'une filmographie exhaustive, puisque d'une part nous écartons les oeuvres de divertissement ou d'espionnage romancé, et que d'autre part, cela va sans dire, cette filmographie s'enrichit encore au fil des ans, témoin le récent Un village en France, feuilleton-série française qui traite de l'attitude (collaboration, "neutralité", résistance) (avec de rares subtilités) d'une population précise face aux événements, qui vient de sortir en coffret DVD dans son intégralité...

  Depuis l'éclosion d'Internet, de multiples documentaires ont vu l'occasion de se démultiplier. Avec le regain d'intérêt sur la Deuxième Guerre Mondiale, sont apparus également de nombreux magazines. Parmi tous les magazines qui se consacrent à ce thème, nous pouvons conseiller la revue 39-45, dont les articles détaillés permettent d'apporter de nouveaux éclairages et de dissiper de nombreux clichés. Parmi tous les sites, nous pouvons conseiller également Le monde en guerre 39-45.

 

 

 

FILMUS

 

Compléter le 9 septembre 2020

 

 

 

 

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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 09:30

      Thomas Crombie SCHELLING est un économiste et professeur de politique étrangère, de sécurité nationale, de stratégie nucléaire et de contrôle des armes américain. Connu pour avoir notamment élaborer la théorie de la "diplomatie de la violence", aux États-Unis, qui consiste à coupler toute menace de représailles ou d'interdiction avec la promesse de retenue si l'agresseur abandonne ses ambitions, en particulier dans le domaine de la stratégie nucléaire, il est l'un des pionniers de la stratégie nucléaire, et, avec Bernard BRODIE, le stratège américain dont les idées ont marqué le plus dans le débat stratégique au début de l'ère nucléaire. Un des conseillers stratégiques les plus écoutés outre-atlantique, il élabore également une approche critique de la théorie des jeux et des mathématiques.

 

Une ample pensée stratégique

    A l'image des autres penseurs militaires des États-Unis de sa génération, Thomas SCHELLING reçoit sa formation intellectuelle dans une discipline a priori éloignée de la stratégie militaire : les sciences économiques. Mais il s'intéresse aussi à la stratégie et, très vite, entrevoit la possibilité de résoudre les problèmes complexes que pose l'invention de l'arme atomique à travers l'utilisation de modèles mathématiques. Il fréquente les stratège de la RAND Corporation (Californie), comme Herman KHAN, qui l'appliquent aussi à formuler des principes de stratégie suivant une analyse formelle.

En 1960, année féconde dans le domaine de la pensée stratégique, SCHELLING publie un ouvrage considéré comme important, The Strategy of Conflict, dans lequel il démontre l'applicabilité de la théorie des jeux, développés quelques année plus tôt par Oskar MORGENSTERN et Johannes von NEUMANN, aux problèmes de stratégie contemporaine. Il insiste, dans ce livre, sur l'importance du marchandage et de la communication entre adversaires, et met en relief les aspects sociaux et psychologiques de la guerre tout en soulignant l'importance de la logique stratégique dans la pratique des conflits. Selon lui, la nature fondamentale des conflits reste la même, quelque soit le niveau auquel a lieu l'affrontement, entre deux individus ou deux superpuissances nucléaires. Il envisage les conflits non pas comme un simple affrontement entre deux forces hostiles mais plutôt comme un phénomène complexe où se mêlent, dans diverses combinaisons, les actions hostiles et la volonté de coopérer. Le type de "jeu" auquel se livrent deux puissances nucléaires est un jeu mixte où la somme n'est pas absolue, c'est-à-dire que l'objectif n'est pas de produire un vainqueur et un perdant. Ce "jeu", fondé sur la rationalité des acteurs, implique l'usage de nombreuses techniques dont le choix est dicté par la perception de l'autre et des actions qu'il devrait, logiquement, entreprendre. Ces techniques ou stratégies comprennent la négociation, la dissuasion, la persuasion, les promesses, le "bluff", l'intimidation, la menace. Pour être crédibles, les acteurs doivent être en possession d'une force de frappe capable de dissuader leur adversaire. Ils doivent aussi manifester, le cas échéant, la volonté d'entreprendre une guerre limitée. La méfiance réciproque est toujours présente lors de cette confrontation et pousse chacun des acteurs à vouloir éliminer l'autre à l'aide d'une attaque surprise pour éviter une attaque surprise de l'autre.

 

La théorie des jeux appliquée à toute sorte de conflits...

        Dans un autre ouvrage, Arms and Influence (1966), Thomas SCHELLING développe d'autres thèmes proches de ceux qu'ils introduits dans son livre précédent, en particulier sur les stratégies de marchandage (bargaining), la "manipulation du risque" et la capacité à persuader un adversaire d'exercer notre propre volonté (compellence). (BLIN et CHALIAND)

Thomas SCHELLING cherche constamment à ancrer ses raisonnements dans la réalité de l'action concrète, ce qu'il développe plus tard dans Micromotives and Macrobehavior (1978, traduction française : La Tyrannie des petites décisions, PUF, 1980).

C'est dans le livre Stratégie du conflit qu'il présente pour la première fois la notion de Point focal, aussi appelé Point de Schelling. Le "point focal" est, en théorie des jeux, une solution à laquelle les participants à un jeu qui ne peuvent communiquer entre eux, ou dont la communication est brouillée (volontairement ou involontairement) auront tendance à se rallier parce qu'elle leur semble présenter une caractéristique qui la fera choisir aussi par l'autre. C'est essentiellement la représentation de ce que pense l'autre qui guide les actions dans un conflit.

    En 1971, dans le Journal of Mathematical Sociology, il publie Dynamics Models of Segregation (modèles dynamiques de ségrégation), article qui traite de la dynamique du partage de l'espace entre les "races", et assez fréquemment cité aux États-Unis, pays où la "question raciale" la "question noire en particulier", demeure encore lancinant, malgré l'importance  bien plus grande de la "question sociale"...

A la suite des travaux de Morton GRODZINS, créateur de l'expression "tipping point" au début des années 1960, il démontre rationnellement à quelles conditions un quartier où les "races" son mélangées peut devenir ségrégé même si ce n'est pas ce que souhaitent ses habitants : si chacune admet, voire souhaite, un voisinage différents de lui mais "pas trop" sinon il quitte le quartier, le résultat final dépendra de la proportion de départ et de ce dernier seuil. SCHELLING montre, en appliquant la théorie des jeux, qu'à raison de cette tolérance limitée, le quartier peut se retrouver dans deux situations possibles : un de ségrégation pure ou une où les deux couleurs (sic) restent mélangées. On a pu étendre, notamment dans la littérature journalistique, cette théorie de l'évolution spontanée des groupes mixtes à partir de préférences faibles à toutes sortes de traits personnels, qu'il s'agisse de l'âge, du sexe, de la langue, de l'orientation sexuelle, de la religion... Des simulations sur ordinateurs, utilisés parfois pour les stratégies d'urbanisation, représentent aujourd'hui ce genre de systèmes interactifs, selon des variantes diverses...

 

Une oeuvre, au final, controversée

       Au-delà du fait que son implication dans la politique stratégique des États-Unis attire forcément les critiques sur l'ensemble de ses arguments, des auteurs de tout bord ont mis l'accent sur certains aspects peu précis de ses écrits, émis, il faut bien le dire, dans un contexte très... conflictuel!

Par exemple, l'historien et philosophe Philip MIROWSKI (Machine Dreams, Cambridge University Press, 2002), sur le coeur de sa pensée, l'application de la théorie des jeux aux conflits, considère que, si le rationalisme non-coopératif de NASH est insuffisant, d'accord sur ce point avec Thomas SCHELLING, celui d'analyse plus ludique et allusif du stratège américain manque de rigueur. SCHELLING évite les formes restrictives de la théorie des jeux et les mathématiques exigeants de NASH, afin de faire des réflexions paradoxales sur la "communication sans communication" et "la rationalité sans rationalité". MIROWSKI minimie l'importance de SCHELLING comme théoricien, et sa compréhension des limites des théories formelles lorsqu'il s'agit de modéliser des comportements et des attentes.

En fait SCHELLING a bien plus, par la suite d'admirateurs, notamment en Europe, que d'imitateurs, tandis que NASH et son "équilibre" sont devenus un classique (Lawrence FEEDMAN, Strategy : A history, Oxford University Press, 2013).

 

Thomas SCHELLING, Stratégie du conflit, PUF ; La Tyrannie des petites décisions, PUF, 1980. Extraits d'Arms and Influence, (New Haven and London, Yale University Press, 1966), trauduction de Catherine Ter SARKISSIAN (La diplomatie de la violence, Contraste entre la force brutale et la coercition, La violence coercitive dans la guerre, Du champ de bataille à la diplomatie de la violence) dans Anthologie Mondiale de la Stratégie, Robert Laffont, 1990. 

Raymond ARON, Penser la guerre : Clausewitz, L'âge planétaire, Paris, 1976. John BAYLIS et John GARNETT, Makers of Nuclear Strategy, New York, 1991.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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2 novembre 2019 6 02 /11 /novembre /2019 09:53

   Maurice de SAXE, comte de la Raute (titre qui disparait en 1710), est un officier militaire et homme de lettres, au service successivement de la Saxe, de la Pologne et de la France. Il appartient à la puissante Maison de Saxe, et est le fils naturel du futur roi de Pologne Auguste II.

 

Une carrière militaire surtout fidèle à LOUIS XV

    Élevé très tôt dans la chose militaire, confié au comte de Schlulenburg, il assiste à la campagne de Flandre comme enseigne dans le régime de la Reine, sous les ordres de Frédéric de Württemberg. Il participe en 1712 à sa première bataille (une défaite) à Gadebusch, contre les Suédois menés par Magnus Stenbock. Le jeune colonel y apprend les bénéfices de la discipline de la troupe, en négatif, son régime se livrant à des désordres lors de la retraite.

Après la paix avec la Suède, il combat en 1717 sous les ordres du prince Eugène de Savoie et participe à la prise de Belgrade face aux Turcs. A partir de 1720, il est au service de la France et participe à la guerre de Succession d'Autriche. Il s'empare de Prague en 1741 et triomphe à la bataille de Fontenoy en 1745. Deux ans plus tard, il mène des campagnes victorieuses en Flandres et aux Pays-Bas et est nommé maréchal général.

Au fond, Maurice de SAXE reste très saxon, et le marque par ses originalités obstinées, malgré la forte hégémonie culturelle française (la France est devenue la première puissance d'Europe). Couronné de faveurs par le roi, très proche de lui en particulier au moment du mariage du dauphin Louis avec Marie-Josèphe de Saxe, qui est ensuite mère de LOUIS XVI, LOUIS XVIII et CHARLES X, il reste luthérien de religion ; il ne fait pas l'effort d'écrire autrement qu'avec une orthographe phonétique le français qu'il parle avec son accent allemand ; il reste grossier dans ses moeurs, préférant les chasses avec son demi-frère, quand il retourne d'assez longs séjours à Dresde, aux raffinements de la cour de France. Héritier de la culture de la Saxe galante, il ne s'est jamais défait de la liberté extrême qui reste, au fond, le seul terrain de réussite des bâtards princiers. Mais s'il n'avait été que ce joyeux vivant, l'histoire l'aurait vite oublié. Maurice de SAXE, dont la loyauté à l'égard du roi qu'il sert, LOUIS XV, est remarquable, malgré la longue méfiance de celui-ci, autant pour l'ambition qu'il exprime que pour l'amitié chaleureuse qu'il a toujours conservées à l'égard de son demi-frère, devenu à son tour Électeur de Saxe - alors même que LOUIS XV, gendre de Stanislas LESZCZYNSKI, lui dispute la couronne de Pologne au profit de son beau-père -, est aussi le plus grand homme de guerre de son temps. (Jean-Pierre BOIS).

Si l'on mentionne ici cet élément de biographie, ce n'est pas pour faire joli : la politique des Habsbourg, la destiné du Saint Empire Romain Germanique est orientée par une forte stratégie matrimoniale où les mariages voisinent en haut des moyens usés en politique, en concurrence presque avec la guerre. Les valses de successions à la tête des plus importants pays d'Europe (France, Espagne, Autriche, certains États allemands, Pologne, Angleterre...) - alternent lorsque des vides se font - par décès prématurés d'enfants à cause d'une consanguinité tenace - avec les guerres de Succession (Espagne, Autriche), et Maurice de SAXE, même si ce n'est pas réellement son centre d'intérêt, y est mêlé de très près.

 

Une carrière d'homme de lettres

    Homme de terrain, Maurice de SAXE est aussi homme de lettres. Il écrit en 1732 ses Rêveries sur l'art de la guerre et, un peu plus tard, L'Esprit des lois de la tactique, deux ouvrages qui ne sont publiés qu'après sa mort, respectivement en 1756 et 1762.

Les Rêveries connaissent un grand succès à leur parution et la pensée du comte de SAXE est transmise au XIXe siècle par l'intermédiaire de JOMINI. Cependant, Maurice de SAXE souffre du prestige de son illustre contemporain, FRÉDÉRIC LE GRAND, et ne connait pas, au cours de ces trois derniers siècles, le respect que mérite son oeuvre originale. Les Rêveries constituent à la fois un traité de tactique et une réflexion générale sur la guerre. Son approche est celle d'un intellectuel de son époque dont il épouse à la fois la curiosité philosophique et la rigueur scientifique.

 

Une réflexion originale sur la guerre

    Maurice de SAXE perçoit un déclin dans la compréhension générale de la guerre depuis MONTECUCCOLI (1609-1680) et GUSTAVE ALDOLPHE (1594-1632), déclin qu'il attribue à l'attention portée par ses contemporains aux formes plutôt qu'aux principes de la guerre. La guerre contemporaine se voir donc réduite à des comportements stratégiques dont on ne connait ni les origines ni les fondements. La guerre, pense-t-il, ne peut être régie selon des certitudes scientifiques. Les sciences ont leurs principes et leurs règles, mais la guerre n'en a aucun car elle est avant tout un art. Seule l'expérience et le génie militaire peuvent aider à comprendre ses multiples facettes dont beaucoup relèvent de l'inconnu et de l'imprévisible. L'ignorance et les mauvaises habitudes constituent trop souvent la source de la stratégie militaire. Cette vision de la guerre est façonnée par le néo-classicisme de son époque plutôt que par la révolution scientifique qui, elle aussi, contribue de façon significative à la manière dont est envisagée la guerre. Persuadé que celle-ci ne peut être entreprise selon des règles rigides, Maurice de SAXE entreprend de détruire certaines idées fausses, notamment sur la supériorité numérique ou sur les fortifications. Pour lui, une armée doit être de taille moyenne - il cite le chiffre de 46 000 hommes maximum. Formée par un trop grand nombre de troupes; elle ne peut que rendre les opérations difficiles. Ce constat est normal pour son époque ; le maréchal de SAXE évolue dans un univers où les conflits sont limités et où la guerre est encore un phénomène rituel. Plutôt que la puissance, il va privilégier la mobilité, la vitesse de mouvement et l'efficacité au niveau du ravitaillement des troupes. La qualité des troupes prime sur la puissance de feu. Elles doivent être disciplinées et excellemment préparées. Il est un adepte de la stratégie indirecte, d'où son goût pour la surprise et son intérêt pour tout de qui touche à l'espionnage et au renseignement.

Les fortifications et les sièges sont considérées au XVIIe siècle comme la base de toute activité belliqueuse. Ses théoriciens, VAUBAN et COEHOORN, jouissent d'un immense prestige. Maurice de SAXE, en revanche, estime que la construction de fortifications est une perte de temps. Il leur préfère les fortifications naturelles, rivières, collines et montagnes. Dans la même perspective, le siège représente l'antithèse de la mobilité et du mouvement. Les historiens militaires qui ont reproché à FRÉDÉRIC II de ne pas entreprendre la poursuite de l'ennemi ne sauraient adresser la même critique au comte de SAXE. Avant que NAPOLÉON BONAPARTE ne fasse de la poursuite de l'ennemi vaincu l'un des principes de la guerre d'anéantissement, Maurice de SAXE avait déjà compris l'importance de cet aspect de la guerre dont il avait fait l'un des piliers de sa stratégie.

Bien qu'il recherche la victoire tout en évitant la bataille décisive, une fois son armée engagée dans la bataille, il ne ménage ni ses forces ni sa puissance pour anéantir les forces ennemies. Une fois commencées les hostilités, il concède qu'aucun plan dessiné à l'avance ne permet d'établir de prévisions fiables sur le déroulement des événements. Le général doit donc choisir ses objectifs et prendre ses décisions en fonction des circonstances de la guerre. Une bonne fortune doit toujours être exploitée, même si on change les plans préétablis. De même, si la situation n'est pas bonne, le général doit éviter la bataille - s'il le peut. En tout état de cause, il ne doit jamais perdre de vue l'objectif global de la guerre, c'est-à-dire la soumission de la volonté de résistance de l'ennemi. Un commandant en chef qui comprend l'aspect global de la stratégie ne se laisse pas dominer par des considérations de moindre importance. Un bon colonel, estime-t-il, ne fait pas forcément un bon général. Le commandant en chef d'une armée est son élément le plus important. Il doit posséder les qualités suivantes : le génie militaire, le courage, et la santé. Il doit faire preuve de sang-froid et ne jamais se laisser emporter par la passion. Ses ordres doivent être simples et il doit pouvoir commander seul, puisqu'il est l'unique personne à posséder une réelle vision d'ensemble.

Maurice de SAXE a une vision moderne de la façon dont doivent être levées les troupes. Il est partisan de la conscription et prône un service militaire obligatoire de 5 ans. Un État, pense-t-il, doit être défendu par ses propres citoyens, à la fois pour des raisons morales et pour ses considérations d'efficacité. Il encourage de meilleurs conditions de travail et financières pour les officiers. L'autre sujet sur lequel il porte son attention est la santé. Les officiers doivent prendre au sérieux le bien-être physique des troupes dont la maladie peut détruire l'efficacité. Au niveau tactique, il préconise l'usage de l'artillerie et la coopération inter-armes. Il développe ses troupes d'infanterie légères afin d'accroître sa connaissance du terrain et de l'adversaire (troupes de reconnaissance), et pour élaborer les feintes auxquelles il a recours pour déstabiliser l'adversaire.

La connaissance de l'ennemi est capitale. Là encore, il se montre original, manifestant une grande curiosité pour la culture stratégique et les méthodes de combat de peuples divers. Il écrit même un essai sur les méthodes de combat chez les Chinois (Mémoire militaire sur les Tartares et les Chinois). Enfin, il est préoccupé par les problèmes de population et de natalité auxquels il consacre le dernier chapitre des Rêveries. A la fois "capitaine" de grand talent et stratège d'avant-garde, Maurice de SAXE est lu ensuite attentivement par GUIBERT et NAPOLÉON, parmi d'autres. (BLIN et CHALIAND)

    Pour beaucoup d'historiens, Maurice de SAXE occupe une place originale dans la pensée stratégique et tactique. S'il ne laisse à sa mort qu'un seul ouvrage théorique, Mes Rêveries, rapidement rédigé - en douze jours, affirme-t-il, au moins pour la version de décembre 1732, l'ouvrage retient l'attention des lecteurs intéressés par la chose militaire. L'ouvrage est destiné à l'usage de son père, le roi de Pologne AUGUSTE II, mais celui-ci meurt avant d'avoir reçu le manuscrit. L'auteur en fait faire une copie, chargée de ratures et de corrections, sur laquelle les plans et illustrations ne sont que de grossières esquisses. C'est le manuscrit utilisé par Zacharie de Pazzi de Bonneville pour la première édition de 1756. Repris en 1740, le manuscrit reçoit une forme plus soignée et 85 illustrations expliquées et peintes à la gouache. A sa mort, Maurice de SAXE lègue ce second manuscrit à son neveu le comte de Friesen, qui le confie à l'abbé Pérau, spécialiste de publications militaires, pour une nouvelle édition réalisée à Leipzig et Amsterdam en 1757, en quelque sorte l'édition originale.

Les contemporains de Maurice de SAXE sont à peu près tous convaincus que la guerre, comme tous les arts, suppose une approche d'abord fondée sur la lecture des Anciens. La première rédaction des Rêveries semble échapper à cette règle, même si son auteur a au moins déjà lu VÉGÈCE, dont l'Abrégé des questions militaires fournit la table des matières de son petit traité, et si la connaissance de POLYBE lui est évidemment acquise, par ses entretiens avec le chevalier de FOLARD. Venu tard à la lecture militaire, Maurice de SAXE préfère la méditation à une théorie d'origine livresque et savante. Il justifie ainsi le titre de son ouvrage. Cependant, la méditation n'implique pas le goût de l'abstraction. Aux fondements d'une théorie générale et à la conceptualisation, il substitue toujours une application puisée dans son expérience, dont il tire un enseignement appliqué à des situations déterminées. Chez lui, la théorie naît d'abord de l'action, et conduit à l'action. Ce sont donc TURENNE et MONTECUCCOLI, LUXEMBOURG, VENDÔME et VILLARS, MALBOROUGH et le Prince EUGÈNE, CHARLES XII ou le tsar PIERRE, qui sont au fil des pages ses compagnons de méditation, évoqués pour des exemples qu'ils ont donnés dans telle ou telle circonstance, non par des écrits - qu'ils n'ont pas laissés. Mais par l'analyse des faits de guerre qui jouent un rôle pendant toute la période couverte par sa vie, entre 1700 et 1750, qui ne conduit jamais Maurice de SAXE à une modélisation mécanique de la guerre du XVIIIe siècle.

   La réflexion militaire se donne alors pour objet de résoudre les blocages dans lesquels s'enlise la guerre moderne. L'ordre mince, en ligne sur quatre rangs, infanterie au centre et cavalerie aux ailes, permet de disposer d'une bonne puissance de feu ; mais les lignes, fragiles, n'ont aucune force offensive, un front trop étendu les immobilise sur leurs positions, et la cavalerie ne soutient guère l'infanterie. Faute de batailles décisives, la guerre se fixe sur un espace frontalier défendu par un réseau de places fortes qu'il faut enlever les unes après les autres. Lentes, ritualisées, ces opérations ne permettent pas de conclure. Maurice de SAXE, convaincu comme ses contemporains de la valeur du modèle de la guerre antique, s'en rapporte à l'exemple de l'armée romaine, dont il veut retrouver les vertus.

Rompre le blocage tactique est la première nécessité. Il prône une ordonnance qui associe infanterie, cavalerie et artillerie, dans une disposition répondant à l'organisation de son armée en légions substituées aux brigades, unités opérationnelles factices. Il dispose au centre une ligne d'infanterie en bataillons compacts, sur huit rangs, soutenue par une cavalerie en escadrons également assez lourds, et forme aux ailes le dispositif inverse, l'infanterie retrouvant ici la forme des vieux carrés, capables d'arrêter la charge de la cavalerie adverse. En formation défensive, il complète ce dispositif par l'élévation  de postes qui constituent devant les lignes de petites positions concentrant une puissance de feu formidable. A ces principes généraux, il ajoute une réflexion particulière sur l'artillerie. Il invente une "amusette", sorte de fusil de rempart monté sur un affût léger. Transportable par deux hommes, cette arme joue le rôle d'une artillerie légère et mobile attachée à la suite des régiments d'infanterie. Ainsi se trouve instituée une ordonnance de bataille qui annonce le principe divisionnaire destiné à transformer la guerre dans ses grandes opérations à la fin du siècle.

Rompre le blocage stratégique était faire montre de plus de hardiesse que d'imaginer la composition des ordonnances de bataille : c'était en exploiter les possibilités. Il s'agit de la réflexion sur les marches, mouvements et manoeuvres de l'armée en bataille, ou "grande tactique". Dans la logique de ses intuitions tactiques, il récuse la guerre de places, et lui substitue une guerre mobile, appuyée sur quelques principes : d'abord, que l'offensive ne justifie ni le siège, ni la bataille. Il privilégie les opérations de petite guerre, synthèse de la guerre des cavaleries légères d'Europe centrale ou orientale, et de la guerre de partis que, certains officiers français pratiquaient déjà à la fin du XVIIe siècle. Harcèlement, embuscades et surprises ont pour objet de créer l'insécurité et de contraindre l'adversaire de se retirer. Maurice de SAXE associe dans cette petite guerre de mouvement ses troupes légères d'infanterie et la cavalerie, et donne une démonstration de son efficacité, dans les campagnes de Flandre de 1744, et de Brabant en 1746. Seconde règle, il importe de conserver une armée unie, de "ne pas se séparer" : les troupes légères restent à la portée du corps de l'armée principale. Enfin, troisième règle, "se rendre maître des grandes rivières et des passages, former bien sa ligne de communication et de correspondance", c'est-à-dire tenir les axes, et désigner quelques objectifs majeurs au coeur du pays qui doit être conquis : telle est la fonction de l'armée principale et le seul but des batailles.

Concevoir des unités autonomes disposant des trois armes, capables par leur mobilité d'être maîtresse de leurs mouvements, et de les combiner sur une grande échelle avec d'autres unités comparables, telle est la révolution stratégique du XVIIIe siècle. L'auteur des Rêveries est mort trop tôt pour la mener à son terme - mais FREDERIC II retient plus tard les leçons de celui qu'il appelle "le Turenne saxon".

Sa postérité et celle de son oeuvre sont dans l'immédiat importantes. Il est imité par le chevalier de VIOLS, le compte d'Hérouville de CLAYE, le baron d'ESPAGNAC. Louis MORÉRI, en 1759, dans son célèbre Dictionnaire historique, laisse du maréchal un portrait magnifique. (Jean-Pierre BOIS).

 

Maurice de SAXE, Mes Rêveries, ou Mémoires sur l'art de la guerre, Amsterdam, Arkstée et Merkus, 1757 ; Mes rêveries. Suivies par un choix de correspondance politique, militaire et préivée, édition Jean-Pierre Bois, Paris, Économica, 2002. Extrait de Mes Rêveries, De la manière de lever des troupes, éditions d'Aujourd'hui, collection "Les Introuvables", 1977, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Jean-Pierre BOIS, Maurice de SAXE, Paris, 1992. Jean COLIN, Les Campagnes du maréchal de Saxe, 3 volumes, Paris, 1906. Henri PICHAT, La Campagne du maréchal de Saxe, 1745-1746, Paris, 1909.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BOIS, Maréchal de Saxe, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017.

 

 

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1 novembre 2019 5 01 /11 /novembre /2019 08:47

   SALLUSTE ou Caïus Sallustius Crispus est un homme politique romain, et surtout un historien de premier plan. Comme tribum du peule, il entre en conflit avec POMPÉE et l'aristocratie, et est l'adversaire de CICÉRON.

    Sa biographie semble avoir été écrite par Q. Asconius Pedianus, mais elle ne nous pas parvenue. Issu, comme on a pu le reconstituer plus ou moins fidèlement, d'une famille de souche phébéienne, questeur en -55, tribum de la phèbe en -52, il soutient le parti des populares, appuyés par Jules CÉSAR et POMPÉE, contre les optimates, parti de Titus Annius MILON et de CICÉRON.

Ami de CÉSAR, il est chargé de mener la flotte romaine en Illyrie. Il est exclu alors du Sénat romain pour immoralité en -50. Il est battu par les pompéiens (-49).

De nouveau questeur, SALLUSTE peut réintégrer le Sénat et CÉSAR lui confie le commandement en Campanie, dont les légions se sont mutinées et il y est battu.

Sa carrière militaire est donc limitée et le domaine politique lui réussit un peu mieux : élu prèteur en -47, il accompagne CÉSAR en Afrique et, du fait de ses talents, se voir confier le gouvernement de la nouvelle province romaine de Numidie en -46/-45.

Après l'assassinat de CÉSAR en mars -44, SALLUSTE, voyant que sa carrière politique, elle aussi, se termine irrémédiablement, préfère se retirer de la vie publique et "profiter de la fortune que ses concussions lui avaient procurée". Militaire, il a toujours pour principe que "la paix est l'intervalle entre deux guerres", et par ailleurs, il estime que régner sur le peuple par la violence est "odieux".

 

Une oeuvre historique de référence

    Après la mort de son protecteur, SALLUSTE se consacre donc à ses écrits. Avec un style concis et un esprit méthodique, il écrit La conjuration de Catilina (qui relate le complot visant la prise du pouvoir et dénoncé par CICÉRON en -63) et surtout l'admirable Guerre de Jugurtha. Son Histoire, qui traite de l'histoire de Rome entre la mort de SYLLA en -78 et la victoire de POMPÉE contre les pirates en -67) en 5 livres, est hélas perdue, et seuls quelques fragments nous sont parvenus.)

   Dans La Guerre de Jugurtha, après avoir remonté en détail aux origines du conflit entre factions qui marquent Rome lorsque éclate la guerre contre le roi de Numidie (Maghreb oriental), il décrit et analyse les méthodes de combat utilisées par les rebelles numides. Fondée sur la surprise et la mobilité, la manière de combattre de Jurgutha remporte de grands succès au début du conflit. Mais bientôt, sous la direction du consul Gaïus MARIUS, les troupes romaines se réorganisent et s'adaptent aux conditions de l'adversaire tout en isolant progressivement celui-ci. Bien que l'objectif de SALLUSTE soit moins d'être ici un écrivain militaire qu'un observateur de la politique romaine, son ouvrage est considéré comme un modèle de description de la guerre irrégulière. (BLIN et CHALIAND)

    L'oeuvre de SALLUSTE marque pour les historiens un progrès par rapport à ses prédécesseurs, les analistes, tant pour la force narrative que pour la méthode historique : il s'efforce en effet d'expliquer les causes des événements politiques et les motivations des acteurs de l'Histoire. Certes, la chronologie et la géographie sont imprécises et souvent fautives, il n'est pas impartial (faisant partie des populares); mais est capable de reconnaitre les mérites de ses adversaires et les défauts de ses amis. Ses lecteurs modernes ne sont donc pas gênés par un apologétisme que l'on rencontre souvent chez les historiens romains. Il influence les historiens antiques postérieurs, notamment TACITE.

 

SALLUSTE, La Guerre de Jugurtha (traduction Nicolas GHIGLION), Éditions Allia, Paris 2017; La conjuration de Catilina, La guerre de Jugurtha, Fragments des histoires, Les Belles Lettres, Paris, 2003. Extrait de La guerre de Jugurtha, La Guerre de Guérilla, XLIII à LXI, traduction de F. RICHARD, de l'édition Garnier-Flammarion de 1968, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Donald EARL, The Political Though of Sallust, Cambridge, 1961. Viktor POSCHI, Sallust, Darmstadt, 1970. Ronald SYME, Sallust, Berkeley, CA, 1964.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

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29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 09:42

    Erwin Johannes Eugen ROMMEL est un général allemand, officier pendant plus de trente ans, dans l'armée de terre, au service des régimes politique qui se succèdent, Empire allemand, République de Seimar, Troisième Reich. Il jouit d'une excellence réputation chez les stratèges et les historiens militaires, qu'il se forge au cours de la Deuxième guerre mondiale en s'illustrant dans le désert lybien.

 

Deux carrières militaires successives de premier plan

   Engagé  en 1910 dans l'armée, comme élève officier, lieutenant en 1912, le jeune ROMMEL combat sur divers fronts pendant la Première guerre mondiale, à l'issue de laquelle il est décoré. Il combat notamment en Belgique, en Argonne, puis dans les troupes de montagnes, et ensuite sur le front de l'Est dans les Carpates avant de faire partie des sept divisions envoyées en renfort à l'armée autrichienne qui subi de lourdes pertes sur le front italien depuis 1915. En janvier 1918, ROMMEL est affecté à son regret, lui qui préfère le terrain, à l'état-major du 64e corps d'armée à Colmar sur le front français. Comme bon nombre d'officiers du Reich, il voit l'armistice du 11 novembre 1918 comme une trahison des politiques vis-à-vis de l'armée, car, pour lui, l'armée allemande n'a pas été réellement vaincue.

En juillet 1919, le capitaine ROMMEL prend le commandement d'une compagnie de sécurité intérieure à Friedrichshafen, d'abord avec difficulté (volonté des hommes d'élire un officier politique, ceux-ci étant en majorité d'anciens marins "rouges") puis grâce à son talent oratoire il parvient à les faire défiler.

Après avoir abandonné la carrière militaire pour poursuivre des études universitaires à Tubingen, il adhère à la SA et milite pour le national-socialisme. Avec l'arrivée au pouvoir de HITLER, ROMMEL entame une seconde carrière militaire. Son ascension est fulgurante, comme d'ailleurs nombre de militants nationaux-socialistes, bien moins compétents que lui d'ailleurs. Colonel, directeur d'une école militaire, il participe à la campagne de France en 1940 à la tête d'une division blindée, la "division fantôme", avant d'être nommé général par le Führer que le place à la tête de l'Afrikakrops.

Là, il a pour mission de sauver une situation, en Afrique du Nord, compromise par les armées italiennes. Après une série de victoires, il est finalement battu par MONTGOMERY à El-Alamein en Égypte, en 1942, et doit se replier sur la Tunisie. En 1943, il prend le commandement des armées allemandes en Italie du Nord avant de se retrouver sur le mur de l'Atlantique. En juin 1944, il ne parvient pas à endiguer le débarquement des forces alliées en Normandie, dont il avait prévu la localisation géographique (sans être entendu). Il participe au complot contre HITLER du 20 juillet 1944, sans y prendre part de manière active, et deux mois plus tard, se suicide par empoisonnement sur les ordres du führer.

     ROMMEL est connu pour ses exploits dans la guerre du désert où il se montre meilleur tacticien qua stratège. Il sait parfaitement s'adapter aux circonstances bien particulières de la guerre dans le désert, mais ses choix stratégiques lui coûtent la victoire. Sur un espace gigantesque et sur un terrain accidenté, ses armées effectuent de larges mouvements d'allers-retours et pratiquent une tactique de combat tourbillonnaire. ROMMEL sait surprendre l'ennemi et est passé maître dans l'art de la feinte. Il parvient à surpasser ses adversaires dans des circonstances difficiles où les contraintes physiques sont énormes. Les lignes de communication dans le désert sont très étendues, et la difficulté à concentrer les efforts est extrême. D'autre part, les ravitaillements - en armes, en munitions, en carburant et en moyens de survie - sont insuffisants (notamment à cause de la stratégie hitlérienne sur deux fronts...). ROMMEL combat avec des moyens très limité contre un adversaire largement supérieur en moyens matériels et humains, et de surcroit de plus en plus ravitaillé. (BLIN et CHALIAND)

 

Un faible engagement politique surestimé par les partisans de l'arrêt de la guerre

    ROMMEL, comme de nombreux officiers allemands ne cache plus en 1944 qu'il fallait négocier une paix séparée avec les Alliés occidentaux, sous peine d'une défaite totale au bénéfice de l'URSS. S'il a des contacts réguliers avec la frange d'officiers décidés à écarter HITLER di pouvoir, il ne souhaite pas son exécution, et les premiers ont peine à l'en convaincre. Blessé grièvement quelques jours plus tôt dans le mitraillage de sa voiture, il ne participe pas à l'attentat du 20 juillet. Il n'est donc pas inquiété lors des arrestations de juillet et d'août. il est forcé de se suicider, en échange de la préservation de son honneur et du respect de sa famille, ce qui préserve aussi les officiers nazis des contre-coups d'incarcération d'un maréchal devenu très populaire.

Très légaliste, ROMMEL ne prend pas part réellement au complot, et il se situe dans la stricte tradition des officiers allemands, discipliné et s'opposant très peu à HITLER dans l'élaboration de la stratégie globale, même s'il pointe de temps à autres les carences graves menant à la défaite, tant en Afrique qu'en Normandie.

 

Une postérité persistante

    Erwin ROMMEL, dès les années 1950, est une figure populaire et en partie mythique. Celle-ci se développe sous le Troisième Reich, mais perdure après-guerre avec le soutien notable de la presse britannique et du cinéma américain. Il incarne aux yeux de l'opinion publique la prétendue "Wehrmacht aux mains propres". Ses deux livres sont publiés maintes fois, même si leur intérêt est surtout dans la description des manoeuvres militaires pendant la Seconde Guerre mondiale.

Dans L'infanterie attaque, paru en 1937, il expose la tactique militaire, surtout à l'chelle des petites unités d'infanterie, notamment à l'échelle du Gruppe (escouade), en s'appuyant sur son expérience au sein du Sturmtruppen. Il développe son expérience en tant que lieutenant d'infanterie d'abord en France de 1914 à 1916, principalement en Lorraine, puis en Roumanie de 1916 à 1917. Il détaille ensuite son implication dans la bataille de Caporetto en Italie.

La Guerre sans Haine est un ouvrage recueillant les notes prises jour après jour par le général ROMMEL lors de ses différentes campagnes pendant la Seconde guerre mondiale. Elle sont organisées et annotées par Fritz BAYERLEIN. Le dernier chapitre, portant sur les derniers jours du général, est écrit par son fils Manfred ROMMEL. La première édition parait en 1953. la première traduction française date de 1960. Il se montre plus tacticien sur le terrain qu'autre chose de manière générale. Mais dans un chapitre intitulé "Règles de la guerre du désert", il se révèle non seulement praticien de grand talent mais également comme penseur de la guerre.

 

Erwin ROMMEL, L'infanterie attaque, éditions Le Polémarque, 2012 ; La Guerre sans haine, carnets présentés par Basil Liddel-Hart, Amiot Dumont, 1953, rééditions Le Livre contemporain Châtillon-sous-Bagneux, 1960 et Nouveau Monde Editions, 2012, 2018. "Régles de la guerre au désert" sont publiées dans l'Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990.

Benoît LEMAY, Erwin Rommel, Paris, 2009. Robert LEWIN, Rommel as Military Commander, Princeton, 1968. F. GAMBIEZ et M. SUIRE, L'Épée de Damoclès, la guerre de style indirect, Paris, 1967.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

 

 

   

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26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 12:22

       Henri II de ROHAN est un membre de la puissante maison bretonne des ROHAN, convertie au protestantisme. Chef de guerre des rébellions huguenotes contre le pouvoir royal catholique, il est des principaux acteurs des guerres de religion de son époque.

Homme de guerre, stratège et écrivain militaire, Henri de ROHAN est formé à l'école néerlandaise, la plus moderne de son temps. Il combat auprès de Maurice de NASSAU, puis travaille pour le compte de RICHELIEU qui le charge de conquérir la Valteline (Italie). Il meurt au combat à Rheinfeld, après un exil et un rappel de Bernard de SAXE-WEIMAR, allié de la France, pour combattre les Allemands.

Il rédige deux traités de stratégie qui ont un grand succès, durant son exil après la chute de LA ROCHELLE et la signature de la Paix d'Alès en 1629 : Le parfait capitaine (1631) et Le Traité de la guerre (1636).

     Comme d'autres stratèges avant lui (notamment MACHIAVEL) et après (FOLARD, Ardant du PICQ), il est résolument tourné vers l'Antiquité romaine où il puise les sources de sa pensée stratégique. Henri de ROHAN porte un intérêt profond à la personne de Jules CÉSAR qui incarne, selon lui, le parfait capitaine tel qu'il le décrit dans son livre. Il souligne en particulier les qualités de commandement de CÉSAR qui était capable de vaincre des armées plus puissantes que la sienne et, surtout, qui ne se décourageait jamais. Cette science de la guerre et cette volonté exceptionnelles de CÉSAR lui rappellent son autre grand maître, contemporain, Maurice de NASSAU.

La doctrine de guerre que le duc ROHAN développe d'après ses observations historiques et personnelles favorise l'offensive et la recherche de la bataille décisive. Il attache une importance toute particulière à l'organisation de l'armée, à la formation et à l'entrainement des soldats ainsi qu'aux problèmes liés à la logistique. Il préfère une armée de taille modeste mais très mobiles et bien renseignée. Comme stratège et théoricien de la guerre, il a une grande influence sur TURENNE et CONDÉ. Son souci d'organiser les armées d'une manière plus rationnelle et efficace qu'auparavant se retrouve chez RICHELIEU puis chez Le TELLIER et LOUVOIS. (BLIN et CHALIAND)

    Henri de ROHAN rédige également, en exil, s'installant à Venise, alors alliée de la France, en y mettant à son service son talent militaire, L'Apologie du duc de Rohan sur les derniers troubles de la France, plaidoyer pro domo sur sa fidélité à la France. Dans cette ville et à Padoue, il compose également ses Mémoires, publiée après sa mort en 1644, où il se justifie longuement de ses échecs, par la division de la communauté réformée? Il y rassemble ses différents discours et divers traités, dont De l'intérêt des princes et états de la chrétienté, publié en 1634, et Le parfait capitaine, en 1636 (il en existe en fait plusieurs versions, suivant la date de publication), excellentes contributions, et appréciées par de nombreux auteurs comme tels, même s'ils ne font pas partie de sa confession, à la littérature politique du XVIIe siècle.

 

Henri de ROHAN, Mémoires du duc de Rohan, réédition de 2010, Éditions Ampelos ; Le parfait capitaine ; De l'intérêt des princes et des États de la chrétienté, réédition PUF, 1995 ; voyage du duc de Rohan fait en l'an 1600 en Italie, Allemaigne, Pays-Bas Uni, Angleterre et Escosse, disponible sur le site Gallica de la BnF. 

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016

 

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25 octobre 2019 5 25 /10 /octobre /2019 12:07

    Ce membre de la grande famille des PUYSÉGUR est un officier général et un gentilhomme français, élevé à la dignité de maréchal de France par LOUIS XV en 1734. Descendant d'une lignée de gentilhommes originaires de Gascogne, il sert dès 17 ans au régiment d'infanterie du roi (1600-1682), ne quittant jamais le service jusqu'à sa mort.

 

    Il participe à la bataille de Fleurus (1680), sous les ordres du maréchal de LUXEMBOURG. Lieutenant général de plusieurs place-forte des Pays-Bas, avant d'être nommé maréchal de France après la guerre de Succession polonaise. Il rédige, de 1693 à 1742, un traité militaire qui n'est publié qu'après sa mort, sous le titre de L'Art de la guerre par principes et par règles.

   Pour PUYSÉGUR, la guerre représente l'activité humaine le plus importante, mais son étude est par trop négligée, les stratèges et les soldats se contentant de faire la guerre en fonction de leur expérience personnelle et de leurs habitudes. Déçu par l'absence d'une théorie réellement universelle de la guerre, il se propose de pallier ce manque en offrant ses propres réflexions sur le sujet. Utilisant les ouvrages classiques ainsi que les principes de MONTECUCCOLI et les Mémoires de TURENNE comme bases théoriques, il élabore sa propre méthode, fondée en grande partie sur une étude approfondie de cas historiques. Pour illustrer ses propos, PUYSÉGUR décrit une campagne fictive qu'il situe entre la Loire et la Seine où s'affrontent deux armées composées de 100 bataillons et de 200 escadrons chacune.

Le grand stratège de son époque est VAUBAN dont la maitrise de la science des sièges et des fortifications est inégalée. De manière générale, PUYSÉGUR subit l'influence de son environnement intellectuel, et, dans le domaine spécifique de la guerre, celle de VAUBAN. Il est convaincu que l'approche géométrique de ce dernier peut trouver son application dans d'autres domaines de la tactique, un bon plan de guerre pouvant être formulé de manière certaine avant même le début des hostilités. Une connaissance profonde du terrain et de l'adversaire doit permettre de bien organiser ses troupes en fonction des données du moment. Le rôle principal du commandant en chef est d'adopter les ordres de bataille nécessaires et de faire avancer ses troupes "dans les règles les plus parfaites des mouvements". Selon lui, l'armée en mouvement doit être semblable à une fortification mouvante dont toutes les composantes agissent en accord les unes avec les autres et s'orientent vers le même but.

Cette conception de la guerre est popularisée par son contemporain Jean-Charles FOLARD (dont les écrits sont publiés avant le traité de PUYSÉGUR). Contrairement à FOLARD ou MENIL-DURAND, il comprend l'importance du feu dans le combat moderne, en particulier son potentiel de destruction, le feu et le choc étant tous deux nécessaires à la victoire. Outre la supériorité intrinsèque du commandant et sa connaissance approfondie de l'art de la guerre, la victoire s'obtient grâce à la supériorité numérique, à une meilleure capacité à s'adapter au terrain et aux qualités morales des troupes. (BLIN et CHALIAND).

     PUYSÉGUR s'interroge - longuement - sur le bien-fondé de la suppression des piques et des mousquets au profit du fusil à baïonnette. Il participe au débat - intense dans les instances politiques et économiques (l'enjeu est grand pour les arsenaux...), en faveur du fusil, tout en insistant sur l'importance toujours actuelle en son temps, du choc (et donc d'avoir des piques pour les soldats...).

 

Jacques-François de Chastenet de PUYSÉGUR, Art de la guerre, par principes et par règles, Paris, Charles Antoine Jombert, 1742, en deux volumes ; réédition par Hachette Livre - Bnf, 2018. Disponible sur le site Gallica. Extrait A propos de Turenne et des différents types de guerres, à partir de L'Art de la guerre, Lishenne et Sauvan, Bibliothèque historique et militaire, tome V, Paris, 1844, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Eugène CARRIAS, La Pensée militaire française, Paris, 1960. Robert Quimby, The Blackground of Napoleonic Warfare, The Theory of Military Tactics in 18e Century France, New York, 1957.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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23 octobre 2019 3 23 /10 /octobre /2019 07:17

       PROCOPE DE CÉSARÉE est un rhéteur et historien byzantin. Secrétaire et conseiller du général byzantin BÉLISAIRE, il l'accompagne dans la campagne contre les Perses (532) et dans l'expédition en Afrique du Nord contre les Vandales (533-534), et également dans la campagne contre les Ostrogoths en Italie (540). Il est l'auteur d'ouvrages comme Les Guerres de Justinien, Sur les monuments et d'Histoire secrète de Justinien.

 

Une carrière de secrétaire

    Né à Césarée de Palestine, ville cosmopolite où se mêlent chrétiens, juifs et samaritains, il étudie les oeuvres des classiques grecs et la rhétorique et devient en 527, première année du règne de l'empereur JUSTINIEN, le secrétaire particulier du général BÉLISAIRE, commandent en chef des armées. On connait surtout de lui ses pérégrinations lors des campagnes de BÉLISAIRE et de NARSÈS (en Italie) et qu'il est ensuite préfet à Constantinople (562). On peut penser, étant au courant des conflits entre BÉLISAIRE et JUSTINIEN, et vu les écrits sur le règne de cet empereur, qu'il se trouvait entre les deux. Son Histoire secrète de JUSTINIEN, qui dresse un portrait peu flatteur de l'empereur et surtout de THEODORA, inachevé, n'est connu qu'après sa mort. Ce qui explique qu'il est, à la suite des Guerres de Justinien, récompensé par l'empereur et qu'il commence en retour la rédaction de Sur les monuments, lui aussi inachevé...

 

Une oeuvre de référence

    Ses écrits sont la principale source d'information sur le règne de l'empereur Justinien. PROCOPE DE CÉSARÉE est le témoin privilégié de la reconquête initiée par l'empereur.

Les 8 livres qui composent ses Guerres de Justinien se divisent en 3 parties, vraisemblablement publiées en un tout en 551 :

- Les guerres contre la Perse, la relation de la lutte entre les Byzantins et le Perses (Empire sassanide) jusqu'en 549 et dont aucun des adversaires ne sort véritablement vainqueur (les deux premiers livres qui comportent une préface, tirée d'HÉRODOTE et de THUCYDIDE)  ;

- La guerre contre les Vandales (d'Afrique du Nord) et les événements entre 532 et 548, qui se terminent par la défaite complète des Vandales, leur royaume étant anéanti (les deux livres suivants) ;

- Les guerres gothiques qui couvrent la période 536-551, au cours de laquelle les Ostrogoths sont battus en Sicile et en Italie méridionales (les trois livres suivants, les plus longs) .

   Il est probable que si PROCOPE n'avait pas été byzantin, il eût tenu, dès le siècle dernier, comme l'un des historiens de l'Antiquité. Peu d'historiens latins peuvent être perçus comme plus considérables. Et, sur le plan militaire, ses Guerres sont remarquables pour comprendre l'intelligence des campagnes comme pour apprécier les qualités tactiques de la cavalerie byzantine. (BLIN et CHALIAND).

    L'Histoire secrète de Justinien est en si parfaite contradiction, par son dénigrement, avec les propos flatteurs tenus par l'auteur dans les Guerres de Justinien et Sur les monuments, que certains auteurs se sont interrogés sur son attribution. Mais sur le plan des faits, ils ne se contredisent pas et PROCOPE explique pourquoi dans la préface ce livre ne pouvait être publié de son vivant.

 

    Plusieurs auteurs contemporains se sont inspirés de lui, comme JEAN LE LYDIEN, Marcellinus COMES (le comte MARCELLIN), Jean MALABAS, Pierre le PATRICE, Hésychios de MILET, ce dernier étant l'auteur de trois ouvrages importants, dont une histoire romaine et générale et un dictionnaire biographique des écrivains et artistes classés par ordre alphabétique. Jusqu'au début du VIIe siècle, historiens et chroniqueurs se relaient pour décrire les faits et gestes des empereurs.

 

PROCOPE DE CÉSARÉE, Histoire secrète, Les Belles Lettres, 1990 ; La Guerre contre les Vandales, Les Belles Lettres, 1990 ; Constructions de Justinien 1er, Alexandrie, Edizioni dell'Orso, 2011 ; Histoire des Goths, Les Belles Lettres, 2015. On peut trouver des textes sur le site remacle.org. Extraits de La Guerre des Perses et de La Guerre des Goths, traduit de History of the Wars, Washington Square Press, 1967, par Catherine Ter SARKISSIAN, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Averil CAMERON, Procopius and the Sixth Century, Berkeley, 1985.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, DIctionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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19 octobre 2019 6 19 /10 /octobre /2019 08:25

    POLYEN est un historien grec, rhéteur et écrivain militaire. Avocat à Rome sous le règne de MARC AURÈLE et de LUCIUS VERUS, Il est l'auteur d'un ouvrage de compilation, adressé à ce dernier lorsqu'il part en campagne contre les Parthes (162), Stratagèmes ou ruses de guerre.

    Cette compilation très inégale recense les ruses les plus célèbres des Grecs, des Romains et des "barbares". Il y décrit notamment les ruses et stratagèmes employés par ÉPAMINONDAS à Leuctres, par ALEXANDRE au siège de Tyr et par Jules CÉSAR lors de la guerre des Gaules.

Ce texte est plus qu'un simple recensement des diverses ruses et stratagèmes de l'Antiquité. POLYEN décrit en détail certaines stratégies, comme celle employées par les Carthaginois lors des guerres puniques, où il n'omet ni les manoeuvres politiques ni les actions diplomatiques des protagonistes. S'il est loin d'égaler THUCYDIDE dans son analyse pénétrante, il offre au lecteur une palette extrêmement variée des faits militaires, plus ou moins connus, accomplis - véritablement ou selon la légende - pendant la période où naît et se développe la stratégie occidentale de l'ère classique.

Les huit Livres que comprend ce texte constituent un témoignage intéressant pour l'histoire grecque et romaines, principalement pour les périodes classiques mais aussi hellénistiques, pour également celle des Scythes ou des Perses : il rassemble environ 900 récits d'historiens perdus, particulièrement ÉPHORE DE CUMES et NICOLAS DE DAMAS.

 

POLYEN, Ruses et stratagèmes, traduit par Gui-Alexis LOBINEAU, commenté par Benoit CLAY, Paris, éditions Mille et une nuits, 2011. Un second ouvrage du même auteur et du même traducteur, Ruses de femmes est publié l'année suivante par la même maison d'édition.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 14:30

   Polybe est un homme d'État et un théoricien grec, né à Mégapolis en Arcadie et pris en otage en 190 à Rome. Pris comme précepteur personnel de Scipion Émilien, il joue dans le cercle des Scipion un grand rôle dans l'intégration de la Grèce centrale à la République romains après la victoire romaine sur la ligue achéenne en 146 av. J.C. Il est connu comme l'auteur de nombreux textes, notamment de l'Histoire générale. Son oeuvre d'historien retrace l'ascension de Rome, qu'il admire pour sa constitution mixte et son régime mêlant monarchie avec les consuls, oligarchie avec le Sénat, et démocratie avec les comices et les tribuns, notamment dans les années 264 et 146 av. J.C., moment critique qui voit la cité italienne devenir puissance méditerranéenne dominante, puis véritable empire territorial. L'ouvrage est un modèle de narration historique fondée à la fois sur l'enquête, la recherche et la réflexion.

 

 Une carrière au service des Scipions

     Hipparque (commandant de cavalerie) de la Confédération achéenne entre 180 et 190, POLYBE est l'un des mille notables achéens déportés à Rome après la défaite de PERSÉE DE MACÉDOINE. A  Rome, POLYBE a la bonne fortune de faire partie des familiers du général romain SCIPION ÉMILIEN. Il devient le mentor de ce deernier et séjourne à Rome près d'une quinzaine d'années (167-150). Il est possible qu'il accompagne SCIPION en Espagne (151) puis en Afrique. Sa présence est attestée lors de la campagne qui mène au siège et à la destruction de Carthage (146). Après cette date, peu d'événements de sa vie nous sont connus. Même lorsqu'il est libéré et autorisé à retourner en Grèce, il préfère revenir très vite à Rome. Le livre de POLYBE consacré à la tactique est perdu, de même qu'une importante partie de son ouvrage principal.

Le rôle de l'historien, selon POLYBE, consiste à collationner et à étudier des documents, à connaître le terrain géographique de l'action et à ses servir de ses connaissances historiques et de son expérience politique. Il a accès à des sources privées comme à de nombreuses sources orales. Il fréquente à Rome la plus haute société romaine, connait et fréquente les hommes politiques les plus importants de son temps, à l'instar de CATON L'ANCIEN. Par ailleurs, il voyage largement et jouit d'une solide expérience politique. La fortune et son talent le placent au plus près des centres de décisions militaires. POLYBE demeure le grand historien de la montée de l'impérialisme romain et un fin observateur des qualités de l'armée romaine. Il est considéré avec THUCYDIDE dont il est en quelque sorte l'héritier, comme le plus grand historien de l'antiquité gréco-romaine.

 

Des livres passés à la postérité

   Malgré la perte d'une partie de son oeuvre, nous avons un aperçu de l'ampleur de son érudition et de ses connaissances,. La dernière partie de sa vie est consacrée à la rédaction de sa grande oeuvre, les Histoires, en 40 livres où il mène de front l'histoire de Rome et celle des États contemporains tels les monarchies lagide, seulécide et attalide. Seuls 5  livres de cette oeuvre sont parvenus en intégralité jusqu'à nous, mais on possède aussi des fragments considérables des autres livres, notamment le livre IV. Dans cet ouvrage, il veut montrer comment et pourquoi les nations civilisées du monde sont tombées sous la domination de Rome.

   Outre les Histoires nous sont connus d'autres oeuvres mineures. Par exemple un Éloge de Philopoemen en 3 livres, servant probablement de livre d'exemple du bon commandement pour son élève SCIPION ÉMILIEN. Également un Traité de tactique, mentionné par ARRIEN et ELIEN LE TACTICIEN. Il recommande dans ce traité que le chef de guerre soit versé et connaisseur de l'astronomie et de la géométrie entre autres. Son traité de tactique s'intéresse probablement aussi aux qualités techniques et morales du chef : solution de terrain, poliorcétique, gestion de l'action. Le manuel contient probablement des conseils de siège importants, faisant le pendant à l'approche défensive (celle qui nous est parvenue) d'ÉNÉE LE TACTICIEN. C'est d'ailleurs certainement pour cette connaissance fine de l'art deu siège que POLYBE est requis pour les travaux relatifs à la prise de Carthage et de Numance. 2galement un Traité sur les régions équatoriales et un écrit intitulé Guerre de Numance, tous perdus.

 

Les Histoires

   Le but de l'ouvrage est exposé dans l'introduction : "Qui donc serait assez stupide ou frivole pour ne pas vouloir connaître comment et par quel mode de gouvernement presque tout le monde habité, conquis en moins de 53 ans, est passé sous une seule autorité, celle de Rome, fait dont on ne découvre aucune précédent?" Il s'agit de l'histoire du triomphe de Rome sur Carthage et de l'expansion romaine dans l'Orient grec, qui en est la conséquence. Pour POLYBE, il s'agit tout particulièrement d'une réflexion sur les causes et les modalités de la perte de l'indépendance de sa patrie.

 

Une méthode historique renouvelée inspirante jusqu'à nos jours.

   POLYBE met au service de cette grande oeuvre une méthode neuve, rigoureuse et hardie. Pour lui, l'histoire est une discipline scientifique, qui ne doit pas grand chose par exemple à la divination et aux oracles qui imprègnent pourtant encore à son époque jusqu'aux chefs militaires. Il ne tente pas de faire de la grande littérature ; son style est plutôt médiocre, banal, lourd, sans art. Il critique d'ailleurs sans ménagement ceux de ses prédécesseurs qui préfèrent l'effet de style ou le pathétique à l'exactitude et à la précision. Il n'entend pas non plus faire oeuvre de propagande, comme le font beaucoup d'hommes politiques lettrés de son temps. Son récit se fonde sur les faits et les témoignages, et est guidé par une réflexion d'ensemble comme par sa connaissance de la véritable géographie du monde connu. A la suite de THUCYDIDE, il distingue les causes immédiates, les prétextes, et les véritables causes, moins apparentes. Certes, il attache une grande importance aux forts personnalités, telles que SCIPION ou HANNIBAL. Il étudie essentiellement les faits militaires et politiques, mais il sait toujours dépasser le plan anecdotique. A la suite d'ARISTOTE, il voit le poids des structures politiques et leur évolution. Le lecteur moderne remarque avec grand intérêt que les faits économiques et sociaux ne lui sont pas du tout étrangers. Il comprend l'importance du dépeuplement, l'oliganthropie, dans le déclin de la Grèce. Surtout, il montre le rôle qu'a joué l'avidité des négociants romains dans le développement de l'impérialisme, l'importance, dans cette politique, de la recherche des capitaux et de la spéculation.

L'évolution de la méthode historique lui doit donc beaucoup. Pourtant, on doit constater, en l'état de notre documentation, qu'il n'a pas fait école. Ses successeurs lui sont très inférieurs, comme le montre le cas de TITE-LIVE qui utilise son oeuvre pour son Histoire de Rome, mais sans parvenir à égaler la rigueur de sa méthode et l'ampleur synthétique de son jugement. (Claude LEPELLEY).

Son très riche livre est beaucoup pillé par la suite, comme par POSIDONIOS d'APANÉE et STRABON.

Ce sont surtout les historiens du XIXe siècle qui reconnaissent plus tard en lui un précurseur.

Il s'apparente à HÉRODOTE par bien des côté (rationalisme qui n'évite pas le recours au principe métaphysique de la "fortune" ou de la destinée).

 

POLYBE, Histoire, traduction et présentation de D. ROUSSEL, collection La Pléiade, 1970, réédition 1988 ; Histoires, édition (bilingue) de Paul PEDECH, Les Belles Lettres, en 10 volumes, 1961-1990. Extraits (Bataille de Trasimène et Bataille de Cannes, Livre III, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016. Claude LEPELLEY, Polybe, dans Encyclopedia Universalis.

Paul PEDECH, La méthode historique de Polybe, Paris, 1964.

 

 

  

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