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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 12:43

    Dans les récits et les analyses sur les collaborations et résistances, beaucoup discutent des contextes de la seconde guerre mondiale, sans faire de références historiques antérieures. Or dans les dix départements français occupés pendant la première guerre mondiale, des résistances furent entreprises aux menées de l'occupant allemand, et de multiples expériences étaient encore dans les esprits et la mémoire moins de trente ans plus tard. Sans vouloir remonter également aux résistances à l'occupation française napoléonienne dans les pays occupés dans toute l'Europe, ni même sans évoquer les multiples résistances ouvrières et paysannes à certaines entreprises du capitalisme, il est difficile de faire l'impasse sur une certaine capitalisation de cette expérience de résistances. De même, occupations et résistances sont vues très souvent sous l'angle des combats durant la seconde guerre mondiale, alors que déjà, de manière relativement franche, existent déjà dans ces départements occupés, toute la palette des collaborations et des résistance face à l'ennemi.

  Les concepts d'occupation et de résistance sont attachées, dans la mémoire collective, au vécu de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, comme le rappelle François COCHET, agrégé et docteur en histoire, professeur émérite à l'université de Lorraine-Metz, "la Grande Guerre les connait déjà, selon des modalités assez proches."

"le premier conflit mondial étend les occupations à dix départements du Nord et de l'Est français, mais également à la quasi-totalité du territoire belge, hormis une parcelle autour d'Ypres. Pour la France, trois millions quatre cent mille hectares sont contrôlés par l'ennemi, soit 6% du territoire national. Sans trop flirté avec l'anachronisme, il est possible d'emprunter à Philippe Burrin, spécialiste des occupations durant la seconde guerre mondiale, une définition de ces phénomènes." Dans La France à l'heure allemande, 1940-1944 (Seuil, 1995), ce dernier écrit : "l'occupation étrangère est une intrusion, brutale, massive, dans les cadres familiers d'une société. Elle impose une autorité et exige une obéissance qui ne se fondent plus sur la tradition ou le consentement. Elle dérange les réseaux et les routines de la vie collective, elle place groupes et individus devant des choix auxquels les circonstances donnent la gravité."

François COCHET indique que, longtemps, l'historiographie des occupations a été réduite. Relancée dans les années 1990 par des études et la publication de témoignages, elle est désormais bien connue pour le Nord, la Belgique, les Ardennes et la Meuse. Bien qu'il soit difficile de dresser un bilan global des comportements d'occupation, tant varient les attitudes des responsables de Kommandantur (qui n'obéissent pas aux règles et contraintes établies plus tard par le régime nazi). De grandes tendances se dégagent toutefois, au rythme de quatre années d'occupation. Face aux maillages de ces Kommandantur, les populations occupées ont bien du mal à échapper aux contrôle de l'occupant. L'analyse de ces attitudes doit prendre en compte non seulement les comportements des occupés eux-mêmes, mais également ceux des occupants, ce que font bien à propos divers auteurs qui se sont penchés sur cette question. Il reste beaucoup à faire pour démêler la complexité des situations, suivant les lieux (ruraux ou urbains, de plaine ou de montagne...) et la période (immédiate post-invasion, prise de commandement, évolution des combats...)

A partir d'octobre 1914, l'invasion se fait occupation. Les communautés villageoises ou urbaines doivent cohabiter dans la durée avec l'ennemi. Et les soldats comme le commandant de la force occupante doivent également composer dans un environnement qui leur est souvent étranger ou inconnu.

Les Allemands ont de toute façon besoin d'interlocuteurs-relais dans les communautés occupées. Les multiples actes d'autorité multiple, notamment directement politiques (intervention dans l'organigramme des mairies par exemple) placent les administrateurs et les administrations dans des situations inconfortables. En butte aux exigences des Allemands et des récriminations de leurs concitoyens, le fait même qu'ils officient sous les ordres de l'ennemi, ce qui saborde une partie ou la totalité de leur légitimité, les responsables des communes occupées doivent organiser souvent l'approvisionnement des populations, prendre en charge les familles nécessiteuses (dont le poids a augmenté du fait des destructions de la guerre), poursuivre la vie courante scolaire et... gérer les conséquences des exactions commises ici et là. Souvent, les personnes en charge multiplient les protestation contre des conditions d'occupation qui peuvent varier du tout au tout suivant l'évolution des opérations militaires. Notamment, les instituteurs des régions occupées affrontent des situations délicates, entre envie de servir la communauté locale et l'attachement patriotique, souvent plus vif à proximité des frontières qu'à l'intérieur profond du territoire.

        François COCHET explique que les occupations concernent au premier chef les relations de travail, lesquelles peuvent être déjà conflictuelles au départ avant la guerre. "Dès la fin de l'année 1914, le marché du travail est contrôlé par l'occupant. A Warmeriville, un contrôle des corvées est imposé dès le 8 février 1915 et tous les hommes du village (150 disponibles) sont quotidiennement répartis, après l'appel de 7 heures, en 23 équipes de travail.

Une véritable économie de prédation s'installe, poursuit notre auteur,. Au début de l'Occupation, chaque inspection d'étapes possède son comité économique indépendant. En septembre 1916, une centralisation s'opère avec la création, à Charleville, d'un (...) comité général économique auprès de l'intendant général. Des délégués sont alors envoyés dans chaque armée pour diriger l'exploitation des régions occupées. Les taxations en tout genre fleurissent. Une taxe sur les chiens avait déjà existé en France au XIXe siècle. Les Allemands la ressuscitent dans les Ardennes occupées ainsi que dans le Nord. (...) Signe d'une administration tatillonne, l'animal doit porter au cou une plaque attestant du paiement de cet impôt. Dans la foulée, bien des chiens sont abattus, bien sûr. Les Allemands restaurent également des prélèvements sur l'utilisation de certains biens collectifs comme les ponts, notamment ceux qu'ils ont reconstruits après l'invasion.

Les impositions relèvent d'un genre encore différent. Les conventions internationales de La Haye de 1899 et 1907 ont, il est vrai, admis la possibilité de demander des participations financières aux occupés, afin de subvenir en partie aux besoins de l'armée occupante. Dans les Ardennes, la première imposition est attestée en janvier 1915. Puis elles se multiplient, augmentant singulièrement pour une même commune. (...) le numéraire se faisant rare, il faut tenter de faire appel à l'épargne des habitants, en les attirant par des taux, rémunérateurs pour l'époque, de l'ordre de 3 ou 4%. Mais l'épargne se cache dans l'attente des jours meilleurs. Les communes occupées recourent alors à de la quasi-monnaie, sous forme de bons au porteur, et se regroupent en syndicats d'émission de bons à partir de 1916, comme celui de Charleville qui rassemble 51 communes.

Les occupants multiplient également les réquisitions de toutes sortes (métaux ferreux et non ferreux, laine). Mais ce sont les prélèvements de denrées alimentaires qui sont le plus durement ressenties." Les rations quotidiennes diminuent régulièrement.

Les déplacements de populations constituent en fait une des formes les plus visibles de l'occupation, qui émeut particulièrement les opinions publiques. "Dès 1915, les Allemands cherchent à se débarrasser des "bouches inutiles", notamment les femmes de Lille. Ils reproduisent ici des comportements très anciens, puisqu'ils remontent aux phénomènes guerriers du Moyen Age. Pendant les sièges des villes, il était fréquent d'expulser manu militari les femmes et les enfants qui ne pouvaient pas participer directement à la défense et coûtaient de la nourriture. En janvier 1917, dans le Nord, certains enfants sont envoyés en Hollande. Les Allemands vont cependant plus loin, se livrant à des pratiques qui s'apparentent à des rafles de main-d'oeuvre. Dès le 20 septembre 1914, des hommes de Valenciennes sont envoyés en Allemagne, comme prisonniers civils." Cela se pratique un peu partout dans les régions occupées. "Jusqu'alors, la dimension pénible de l'occupation était compensée par des repères stables : les habitants vivaient encore dans leur maison, leur lit, leur environnement. Avec l'évacuation forcée, c'est une population clochardisée, soumise à la perte irrémédiable de ses biens et de ses repères, qui se déplace vers les Ardennes. (...) Les mesures vexatoires fleurissent également. L'occupant interdit ainsi aux Français d'arborer les couleurs nationales, y compris sur des médailles. A Charleville, des habitants sont arrêtés pour avoir porté leur médaille de travail. Viennent ensuite les manifestations de toute-puissance. A L'Echelle, dans les Ardennes, le premier chef de poste allemand réquisitionne, l'arme au poing, toutes les bouteilles de vin du lieu, vin de messe y compris." Visites sanitaires forcées dans les maisons pour les femmes, Obligation de nettoyage des trottoir et de sortie des poubelles... sont des mesures, mais pas prises de manière uniforme dans les territoires occupés, souvent au bon vouloir des officiers localement chargés du commandement, qui visent à montrer que les Français sont sales et répugnants au vu des critères allemands, et qu'en définitive les Allemands viennent apporter la propreté et l'ordre... Obligation de saluer les soldats allemands au passage, réglementation du ramassage des bois morts pour chauffage, mise en place d'un affichage des occupations des habitations à l'entrée, croisent la volonté d'humilier et celle de contrôler. Très variables en intensité et en fréquence d'une ville ou d'un village à l'autre, toutes ces mesures suscitent des mécontentements et des résistances très diverses.

   Toutes ces attitudes de l'occupant recomposent les attitudes des populations occupées. Toute la palette des comportements humains se déploie, de l'accommodement au rapprochement vers ceux qui semblent en position de force, en passant par la résistance.

L'occupé développe souvent des formes de résistance passive qui emprunte le visage de l'inertie. Aux interdictions d'arborer les couleurs nationales répondent des répliques imaginatives, jouant sur les couleurs des vêtements utilisés dans les lieux publics. De même à l'interdiction de chanter la Marseillaise, des institutrices bravent l'interdit, au risque de condamnations... Les autorités allemandes ripostent souvent sans faiblesse, ce qui ne fait que renforcer l'esprit de désobéissance. A ces manifestations symboliques, s'ajoutent des formes plus fortes de résistance.

Des filières d'espionnage et de renseignements se constituent. Le terme de réseau n'est pas utilisé, mais dans le vocabulaire de l'époque, on appelle cela des services. L'exfiltration des soldats de l'Entente, pris au piège des mouvements de troupes, demeurés à l'arrière vu l'avancée d'abord rapide des forces allemandes dans ces départements, ou de prisonniers de guerre évadés, constituent une part notable de la résistance à l'occupation. L'activité de véritables professionnels de l'espionnage ne peut dans ce cas être efficace sans le soutien, même bref, d'une partie de la population. La collecte des renseignements emprunte des formes variées (dépôts d'agents par l'aviation, réception par des civils...), et c'est en Belgique que la Résistance organisée est la plus développée, avec l'aide des Services Secrets britanniques (300 "services"). De véritables réseaux existent dès fin 1914, pour réaliser ces actes. Le réseau "Dame Blanche" demeure le plus connu (904 agents assermentés, avec 180 auxiliaires), qui a fourni jusqu'à la fin de la guerre, près des trois quarts des renseignements collectés en pays occupés. Comme durant la Seconde guerre mondiale, la fourniture de faux papiers constitue une activité essentielle de la Résistance.

      Au total, comme l'écrit encore François COCHET, "certains paradigme qui allaient être identifiés dans la Seconde Guerre mondiale, sont déjà présents dans la Grande Guerre. La résistance conscientisée ne doit pas être confondue avec des formes plus ou moins épidermiques et individuelles de manifestations contre l'occupant."

Être avec la résistance de tout coeur, ne signifie pas être dans la résistance active à laquelle participe une minorité d'occupés. Mais aux yeux de l'occupant, tous ces signes manifestent des formes intolérables d'insoumission à son autorité et des contestations inacceptables des projets qu'il envisage, pour les régions occupées, annexions incluses. Il déploie donc une intense activité pour les éradiquer. A cette fin, il mobilise des personnels variés. A l'inspection d'étape, un officier de gendarmerie commande une centaine d'hommes dont le champ d'action est constitué par le territoire de l'Inspection. La gendarmerie allemande n'est pas simplement chargée de la police ordinaire de maintien de l'ordre et de la circulation. Elle participe aussi aux réquisitions et surveille la main-d'oeuvre mobilisable. Mais les Allemands installent aussi, dans les Ardennes, une Geheime Feldpolizei, une police secrète, qui dépend directement de Charleville. Chaque armée dispose d'un officier et d'agents de la GFP, qui parcourent le pays en civil. La répression allemande est efficace et dans la deuxième moitié de la guerre, les formes de résistance semblent faiblir. Si les formes de résistance visibles (symboliques) ou économiques sont réprimées avec sévérité, certains signes montrent que les Allemands tentent de nouer des compromis, mesurant que, dans l'urgence de la guerre - qui requiert tout de même toute l'attention et toutes les énergies plus que le reste, l'acheminement des troupes, des munitions et des subsistances restant toujours prioritaires dans la répartition des tâches au sein d'une armée qui doit, de plus se renouveler sans cesse, vu l'ampleur des pertes subie - ils ne peuvent faire tabula rasa de la culture et des pratiques en vigueur (ce qui prendrait énormément de temps et de ressources...). Ainsi, le système éducatif dans les départements se maintient-il, même s'il souffre de réquisitions des locaux, les programmes n'étant pas refondus pour une quelconque germanisation.

Comme par ailleurs, ce ne sont pas les meilleures troupes qui sont consacrées à l'occupation, ni les forces les plus aguerries ou les plus agressives, ces compromis se cherchent tout le long de la guerre, entre acceptations de certaines traditions et collaborations recherchées et souvent, surtout du côté des chefs d'entreprises, trouvées. La cohabitation se mesure dans la vie quotidienne, en services rendus (lavage et repassage du linge, fournitures de nourriture et de boissons en échange de modestes rétributions... et facilités de circulation) comme dans l'économie. Les compagnies houllières adoptent, à l'instar des entreprise françaises de la zone Nord entre 1940 et 1942, une posture plus qu'ambigüe. Principales pourvoyeuses d'emploi, elles cherchent à produire plus, malgré les aléas de la guerre, et à préserver l'outil de production.

"Des lectures parfois trop théoriques amènent à penser en mode binaire. Les occupés auraient été soit des victimes, soit des résistants. Or, la cohabitation entre les dominants et les dominés ne se définit pas sur les seuls registres de l'ignorance, de l'exclusion ou de la haine. Ce serait oublier la durée de la guerre et la capacité de l'homme à s'adapter, même à l'insupportable." Même si la guerre apporte son lot d'exactions, par exemple la recrudescence des cas de prostitutions féminines ou les massacres de civils commises par des troupes rêvant de se venger ou avec planification comme en Turquie, bien plus sporadiques en Europe, les années 1915 et 1916 sont également des moments de tentatives de paix proposées ici et là. Que ce soit à l'initiative des occupants ou des occupés, des initiatives tentent d'apaiser les rigueurs de l'occupation, même si très souvent elles n'ont guère de suite... à cause de l'évolution tout simplement de la situation militaire. De plus, s'exprime de plus en plus ouvertement, dans le cours de la guerre, une opposition globale à la grande boucherie, visible çà et là bien plus qu'au vu de l'arrière. Que cette opposition soit politique ou sur le registre de l'humanisme, elle transpire également dans les troupes, qu'elles soient françaises ou allemandes. Et en Allemagne surtout, cette opposition, dans un climat de privations et de pénuries, détient sur l'armée. Des mutineries de soldats finissent par peser sur l'attitude même des hiérarchies militaires, sans pour autant remettre en cause l'ensemble des opérations décidées par les états-majors. Les populations occupées sont aussi témoins de cette rapide dégradation du moral des troupes, qui influe sur la vitalité même de l'occupation, surtout au niveau local.

Vu l'état de l'historiographie, il n'est pas possible de donner le tableau d'une Résistance sapant l'effort de guerre, comme cela a été le cas lors de la Seconde guerre mondiale, mais ce qui est certain, c'est que la mémoire du vécu des résistants dans la Grande Guerre, se retrouve, sous forme de réflexes militants ou opérationnels, chez les résistants dans la dernière guerre mondiale. Que ce soit dans l'attitude des soldats et des officiers cachant matériels et armements lors de l'invasion, dans leur aptitude à monter des opérations de renseignements, d'exfiltrations, voire de sabotages, il existe certainement une continuité dans les mentalités et les activités, à moins de trente ans de distance. De même, toute la palette des collaborations et des résistances montre des continuités de comportements entre les deux guerres mondiales. Et souvent, l'orientation politique, pacifiste ou socialiste, pèse lourd dans les décisions d'accepter ou de refuser l'occupation.     

 

François COCHET, La Grande Guerre, Fin d'un monde, début d'un siècle, 1914-1918, Perrin, collection tempus, 2018.

 

STRATEGUS

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20 juillet 2019 6 20 /07 /juillet /2019 14:13

    Dans tous les temps historiques et dans tous les espace géographiques, les relations entre autorités politiques et chefs militaires sont délicates, sources de tensions et de tragédies, toujours étroitement liées au succès ou à la défaite des armées, quoique jamais de façon simple.

En Occident, les guerres de la Grèce antique et de Rome qui pèsent sur le sort des régimes, des Cités ou de la ville impériale, n'ont cessé de nourrir la pensée politique. Les révolutions atlantiques, en provoquant la disparition progressive de l'ordre monarchique dans cette partie du monde, nous rappellent Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, y ont renouvelé en profondeur les conditions du fonctionnement des relations politico-militaires. "Ce n'est donc pas un hasard, écrivent-ils, si les fondements de la réflexion moderne sur ce sujet sont à rechercher dans les dernières décennies de l'Ancien Régime, puis dans les guerres de la Révolution et de l'Empire. Les travaux qu'elles ont inspiré ont constitué jusqu'à nos jours le socle de la réflexion sur ces questions. Par la suite, l'expérience des deux conflits mondiaux puis celle de la guerre froide et des conflits qui l'ont suivie ont continuer de renouveler les termes du débat en Occident. L'apparition de la guerre totale, celle de l'arme nucléaire, l'accélération continue des progrès technologiques jusqu'à nos jours ont constitué autant de défis vertigineux pour les démocraties libérales. D'où de nouveaux efforts conceptuels, en particulier aux États-Unis, pour penser le rapport toujours compliqué qu'entretiennent les armées et la toge.

"Car le politico-militaires, poursuivent-ils, ne se limite pas aux grands hommes, qui ne sont rien sans leurs entourages et les administrations qu'ils actionnent, sans les armées et leur diversité, sans enfin les sociétés dont ils sont l'émanation. C'est la raison pour laquelle les mutations de ces dernières comme l'évolution de la guerre conduisent la relation politico-militaire à revêtir de nouveaux atours pour relever des définis eux-mêmes renouvelés." 

Il faut remarquer que, comme la plupart des études lisibles dans notre pays, ils se focalisent sur l'Occident, n'expliquent pas les complexités bien spécifiques de la Russie et, plus encore, de la Chine, sans compter bien entendus les situations propres aux pays d'Afrique et d'Amérique Latine. Sans doute, les études concernant la Chine vont-elles se multiplier d'ici la fin de ce siècle, d'autant que ce pays pourrait bien devenir la première puissance mondiale, au détriment des États-Unis. Il n'est bien sûr pas indifférents que la Russie possède un héritage marqué par une forme bien particulière de marxisme et que la Chine se proclame toujours communiste.

 

Pouvoir militaire et pouvoir politique en Occident

      La dimension politico-militaire du gouvernement n'est que rarement abordée - effet certain d'une tradition de confusion des rôles du chef - dans les écrits de l'Antiquité grecque et romaine. D'abord tournés vers l'obtention de résultats concrets et à court terme sur le terrain (VITRUVE, VÉGÈCE), les écrits militaires font facilement l'impasse sur les conséquences de cette confusion des rôles. Les relations entre les armes et la toge, pour reprendre leurs expressions mêmes, si elles constituent l'une des trames essentielles de l'oeuvre des grands historiens (Hérodote, TITE-LIVE, TACITE, SUÉTONE...), ne font pas l'objet d'une réflexion théorique en tant que telle. Les distinctions entre le civil et le militaire ne sont pas aussi nettes que pour nous, même si ce qui concerne la présence des armes dans les villes (dans Rome et les principales villes de l'Empire) fait l'objet de règlements issus d'une conscience aigüe du danger des guerres civiles souvent issues directement de querelles familiales. La seule séparation nette se situe en fait entre temps de guerre et temps de paix : dans la Rome romaine, les sénateurs ayant accédé aux plus hautes fonctions de l'État commandent pour un temps limité à la fois les armées et les principaux organes du gouvernement. Le proconsul, dans la littérature, notamment du droit, constitue un objet d'études très important (et de polémiques) et crucial. La tradition à cet égard nous lègue la figure du proconsul comme le symbole d'une confusion inadmissible du pouvoir politique et de l'autorité militaire.

    Ces relations entre armes et toge ne sont pas davantage conceptualisées dans l'Europe de l'époque moderne, quand la pensée occidentale renoue avec l'héritage antique. Les pages du Discours sur la première décade de Tite-Live, de MACHIAVEL, sont l'exception et ce dernier est bien plus concentré sur la nature des troupes commandées (mercenariat). C'est que le système monarchique dominant justifie la concentration aux mains du Roi de tous les pouvoirs, la guerre étant ce qui fortifie et magnifie son pouvoir, notamment en France. Jusqu'à la fin de l'époque des monarchies triomphantes, la question de l'articulation de la politique et de la stratégie n'est guère pensée, à l'exception de quelques auteurs. Elle n'est même pas une préoccupation des Lumières, ni chez les écrivains militaires, ni chez les philosophes. Ces derniers stigmatisent la figure du soldat (VOLTAIRE, d'HOLBACH), se penchent sur la question de la placer de l'armée dans la société et la cité (MONTESQUIEU, HOLBACH), s'interrogent sur le recrutement des soldats, mais ne vont pas au-delà. Quelques auteurs, isolés, consacrent une partie de leur oeuvre, toutefois, à cette articulation entre civil et militaire :

- Antoine de PAS, marquis de FEUQUIÈRE (1648-1711), dans ses Mémoires sur la guerre, aborde brièvement la question des rapports entre politique et stratégie ;

- Paul-Gédéon Joly de MAIZEROY (1719-1780) fait émerger le concept de stratégie en 1771, dans sa traduction des Institutions militaires de l'empereur byzantin Léon le Philosophe. On parlait alors, pour qualifier les parties hautes de la guerre, l'art du général de "tactique des armées" ou de "grande tactique". Pour MAIZEROY, la "stratégie" s'en distingue en ce qu'elle relève de l'art du général et de l'homme d'État. Il souligne ainsi que "la science de la guerre est une partie de celle du gouvernement, qu'elle en est même la clef". Définie comme la traduction militaire d'un objectif politique, la stratégie prend ici son sens contemporain.

      C'est surtout la redécouverte de l'oeuvre de POLYBE (Thierry WIDEMANN, La guerre des Lumières. Stratégie et imaginaire de la guerre au XVIIIe siècle, CNRS, 2016), entamée depuis la fin du moyen Âge, qui provoque des réflexions sur l'articulation entre le militaire et le politique.

Avec ses contemporains, le chevalier de FOLARD (1669-1752) se tourne vers les Anciens pour fonder théoriquement ses propositions de réforme de l'armée. Il remet à l'honneur le volet militaire de l'oeuvre de POLYBE. L'objectif du général et penseur grec est en effet de comprendre "comment et grâce à quel gouvernement l'État romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de 53 ans?" La réponse apportée est double. L'aspect militaire réside dans la supériorité de la légion (qui est en même temps, rappelons-le outil de conquête et de construction), l'aspect politique dans la nature du gouvernement républicain et ces deux composantes sont décrites comme étroitement liées. POLYBE insiste sur cet "amont de la guerre" qu'incarne la dimension politique, l'idée selon laquelle c'est l'organisation politique qui décide des succès militaires. Or la Rome qu'a connue l'exilé grec est celle de la République, une forme de gouvernement que les révolutions atlantiques vont remettre à l'ordre du jour. Aux États-Unis, puis en France, les conditions dans lesquelles s'inscrit la problématique des relations politico-militaires changent du tout au tout. Le Royaume-Uni et les Provinces Unies vont cesser d'être les seuls champs d'expérimentation de la démocratie parlementaire. Dans l'immédiat, le Consulat et l'Empire prolongent l'aventure militaire initiée en 1792. Ce cycle de guerres ouvre l'époque des conflits de masse et sert ensuite de terreau à la réflexion moderne sur le politico-militaire. Il entraine lui-même un cycle de ruptures qui conduit à renouveler la question de la place du soldat dans la cité, en même temps que les temps accordent de moins en moins de valeurs positives au fait guerrier et à la mentalité guerrière...C'est que l'ampleur des destructions ne sont pas pour rien dans cette évolution, l'ampleur non plus des bouleversements sociaux, économiques et moraux qu'elles entrainent de manière inédite. Et d'abord, tout cela va dans le sens d'une méfiance envers le fait militaire.

 

L'articulation entre politique et militaire, ce problème que les démocraties doivent résoudre...

   Alors que la confusion des rôles ne posaient pas problème dans les monarchies, notamment à la tête des États, la force armée devient un problème structurel pour toute démocratie. Envisagée dès l'Antiquité, soulignée par les Lumières, cette difficulté prend une dimension nouvelle à partir du moment où les révolutions atlantiques produisent leurs effets.

Historiquement, on peut dater la formalisation de ce problème, avec effets pratiques immédiats, en juin 1787, lors de la convention de Philadelphie lors de laquelle est discutée la future Constitution des États-Unis.  Pour James MADISON, "une force militaire permanente et un exécutif trop puissant ne seront jamais les compagnons sûrs pour la liberté. Les moyens de se défendre contre un danger extérieur ont toujours été les instruments de la tyrannie à l'intérieur. (...) Partout en Europe, les armées levées sous le prétexte de défendre les peuples les ont en réalité asservis". Trente ans plus tard, en 1815, tirant les leçons de la Révolution et de l'Empire français, Benjamin CONSTANT résume le problème  : "Il existe  dans tous les pays, et surtout dans les grands États modernes, une force qui n'est pas un pouvoir constitutionnel, mais qui en est un terrible par le fait, c'est la force armée". Dans la longue durée, ce constat constitue une pierre angulaire de l'organisation des systèmes démocratiques modernes partout dans le monde.

Maurice HAURIOU, l'un des pères du droit constitutionnel en France, à la veille de la Première Guerre Mondiale, énonce que "s'il existe une force armée organisée pour protéger et défendre la société civile, il s'agit de la maintenir dans son rôle et de l'empêcher de devenir un instrument d'oppression." (Principe de droit public, Larose et Tennin, 1916) Nécessaire, l'armée est une menace permanente. Pour éviter que la force armée n'impose ses conceptions des choses, il faut dès le départ en définir les contours et les attributions. Alexis de TOCQUEVILLE, GUIBERT (Traité de la force publique, 1790) prônent des mesures de cantonnement territorial (inspiré de l'exemple même de l'Empire Romain)  qui se retrouve dans maints traités sur la force armée, qui sépare les fonctions de défense extérieure et de maintien de l'ordre intérieur (force "démilitarisée" distincte). A ce cantonnement territorial s'ajoute un cantonnement juridique, plus élaboré, qui assure à la fois la suprématie du pouvoir civil et le respect du principe hiérarchique. Ce cantonnement privent les militaires d'un certain nombre de leurs libertés publiques : droit de vote, droit d'association, droit d'expression, souvent indistinctement du grade et du rang des soldats et du commandement. A la veille de la Première Guerre Mondiale, suite à différentes crises qui ont marqué l'affirmation de la République (boulangisme, affaire Dreyfus), l'accent est mis sur la "chosification" de l'armée, qui apparait à certains égards comme le stade ultime du cantonnement. L'idéal est que l'armée soit une machine inconsciente que le gouvernement met en action, à la manière d'activation d'un automate, pour reprendre la conception émise par Léon DUGUIT (Traité du droit constitutionnel, Ancienne Librairie Fontemoing, 1924), un autre des pères du droit constitutionnel en France.

Au XXe siècle, le suicide de la IIIe République, la menace de coup d'État qui accompagne la naissance de la Ve, elle-même menacée en avril 1961 par une sédition militaire, nourrissent à leur tour cette exigence d'une subordination totale de la force armée.

Le contrôle politique de la force armée constitue un enjeu capital permanent pour toute démocratie, et c'est probablement pendant une guerre ou une crise grave qu'arrive un redoutable moment de vérité. Pendant la Première Guerre Mondiale, la dénonciation d'une forme de "dictature du grand quartier général" conduisit à la mise à l'écart de JOFFRE et à des évolutions vers un autre équilibre, symbolisé par les personnalités de CLEMENCEAU et de FOCH. Plus récemment, les limogeages des généraux MAC ARTHUR en 1951 et MCCHRYSTAL en 2010 ont constitué des manifestations emblématiques de la pression spécifique de la guerre sur les relations politico-militaires. S'ils n'ont pas eu de conséquences aussi spectaculaires, les conflits armés en Irak et en Afghanistan ont également tendu les relations politico-militaires au sein le la plus ancienne des démocraties occidentales, le Royaume-Uni. Les équilibres entre pouvoir militaire et pouvoir civil sont d'ailleurs dans ces périodes toujours changeants et sont loin d'être simples : entre politiques qui se mêlent d'affaires militaires avec de grandes compétences et militaires qui tendent à discuter de stratégie d'ensemble, les variantes de ces équilibres sont nombreuses. Une question, au-delà de conflits de compétences qui pèsent sur le cours des guerres, semble avoir focalisé toutefois l'attention, celle de la composition des armées, entre composantes de conscription ou professionnelles, de caractère ou non permanents des troupes et de présence de mercenariats divers. Déjà MACHIAVEL posait là un problème majeur et malgré les leçons de l'histoire, des tendances persistantes se font jour, portées par la nature même des systèmes socio-économiques en question.

 

Trois grandes question...

     Même si d'autres questions sont certainement posées, Benoît DURIEUX et Philippe VIAL ramènent la problématique politico-militaire à 3 grandes questions théoriques :

- de gouvernement : des liens entre guerre et politique ;

- de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques ;

- du mécanisme de prise de décision.

       Les liens entre guerre et politique peuvent être analysés à partir du débat entre CLAUSEWITZ et JOMINI. L'interprétation de ce dernier, souvent caricaturée, privilégie une vision mathématique d'une guerre maitrisable. Obéissant à des principes déterministes, elle est structurée de façon rigide  en plusieurs niveaux : politique, politique militaire, stratégique, grande tactique, logistique, tactique. Cette interprétation est très influente aux États-Unis et l'interprétation jominienne a donné naissance à des théories dans lesquelles les pahses politiques alternent de façon nette avec des phases militaires. Durant ces dernières, certains aspects de la politique doivent être abandonnés ou subordonnés pour laisser le primat au règlement de la question militaire. Si la suprématie du pouvoir politique est clairement admise, à l'inverse celui-ci doit avoir l'intelligence de ne pas interférer dans la conduite des opérations. JOMINI consacre de longues lignes à préciser les attributs et le fonctionnement d'un conseil de guerre. Par contraste, dans la logique de CLAUSEWITZ, la guerre a sa vie propre, liée aux interactions permanentes entre réalités politiques et réalités militaires, d'une part et entre les adversaires d'autre part. L'affrontement militaire n'est pas seulement supposé servir un objectif politique, mais il représente lui-même une modalité des relations politiques. Si les déterminants de l'affrontement doivent être guidés par la politique, celle-ci peut être elle-même influencée  par la nature et les résultats de l'interaction militaire, soumise au hasard et à l'incertitude. Il n'y a ainsi pas de réelle séparation entre domaine politique et domaine militaire, ni dans l'échelle des niveaux de responsabilité, ni dans le temps qui voit les deux réalités interagir en permanence.

      La question de l'articulation des responsabilités entre chefs militaires et dirigeants politiques a été modélisée, non sans analogies avec les analyses respectives de JOMINI et CLAUSEWITZ.

Le premier modèle est posé par le politiste américain Samuel HUNTINGTON (The Soldier and the State, 1957). Il décrit d'abord, dans la continuité des penseurs libéraux, la tension fondamentale qui existe entre la nécessité de disposer d'une armée puissante, à même d'assurer la sécurité de la nation, et la capacité du gouvernement légitime à contrôler cette institution. Il distingue alors deux types de contrôle : "subjectif" qui consiste à introduire dans l'institution militaire une élite civile issue d'un groupe social spécifique, qui va pouvoir diriger l'institution de l'intérieur et "objectif", caractérisé par la séparation des sphères militaire et politique ainsi que par la subordination de la première à la seconde. La complexité de l'outil militaire, l'existence d'un complexe militaro-industriel également, fait que l'accent est mis sur la nécessité de tenir compte de la compétence nécessaire à l'exercice du métier des armes. C'est ce qui explique qu'aux États-Unis, pratiquement tous les responsables politiques possèdent une solide expérience militaire, et pas uniquement théorique, cette compétence seule est nécessaire pour pouvoir contrôler effectivement la machine militaire. Ce modèle se rapproche des théories de JOMINI.

A la lumière des enseignements de la Deuxième Guerre mondiale, d'autres modèles se sont construits, ainsi celui de Morris JANOWITZ (The professional Soldier, a Social and Political Portrait, 1962) et celui de Samuel FINER (The Man on Horseback : The Role of the Military in Politics, 1962). mais même critique, c'est celui proposé par HUNTINGTON, plus englobant des réalités militaires et politiques, qui s'impose aux États-Unis. Ce qui n'est pas sans effets délétères.

L'application de ce modèle peut aboutir à une divergence entre la société et l'armée, mais aussi à une conduite de la guerre déconnectée des réalités politiques. Le politiste américain Élie COHEN souligne (Supreme Command : Soldiers, Statesmen and Leadership in Wartime, 2002) que le but poursuivi par un chef militaire est, au plus haut niveau, politique et donc flou, mouvant, mais aussi parfois marqué par des contradictions internes. Il constate aussi que, historiquement, les armées efficaces ont été portées par une idéologie de nature politique, antinomique du professionnalisme neutre préconisé par HUNTINGTON.

Par ailleurs, sans même évoquer le nihilisme de TOLSTOÏ en matière de stratégie militaire, plusieurs auteurs, dont John KEEGAN (A History of Warfare, 1993), mettant l'accent sur la dimension culturelle des conflits, la guerre est conduite souvent sans réels objectifs politiques, plutôt poussée par des impératifs peu partagés par les opinions publiques, "vendue" à celles-ci sous des prétextes fabriqués de toutes pièces.

Côté français, on ne peut pas ne pas évoquer les conceptions du général de GAULLE, chef militaire pour lequel la décision ultime appartient toujours au dirigeant politique. C'est d'ailleurs au nom de représentant du gouvernement - civil - de la France qu'il entend mener la Résistance et la Libération, et même si dans les heures graves, il revêt l'uniforme (comme lors du putsch des généraux d'Algérie) à la télévision pour s'adresser aux Français (et aux mutins), c'est la qualité de chef des armées du président de la République qui est là mise en oeuvre. Dans Le Fil de l'épée (1932), il décrit bien un paradigme mû par le soldat, qui juge peu sûr les civils de manière générale, et par l'homme public qui occupe la scène face à l'opinion publique et qui, dans la cohue des guerres et des crises, sont condamnés à s'opposer (par nature) et à s'entendre (par nécessité) tout-à la fois. Le dirigeant politique doit accepter les conseils du chef militaire et celui-ci doit également accepter de voir le responsable politique s'intéresser à certains détails de l'action militaire, lorsque ceux-ci ont un impact politique direct.

      L'analyse des mécanismes de décision, très étudiés dans la seconde moitié du XXe siècle, est essentielle dans la compréhension des relations politico-militaires.

Une analyse classique est fournie par l'Américain Graham T. ALLISON dans son étude de la crise de Cuba. Il distingue trois modèles explicatifs de la prise de décision, même si ces modèles peuvent revêtir une portée plus large :

- le plus intuitif est celui de l'acteur rationnel, dans lequel chaque pays est comparé à un individu qui prendrait la meilleure décision, compte tenu des informations dont il dispose ;

- le modèle organisationnel met en évidence l'importance des processus, des habitudes et des rouages des organisations, qui ont toujours tendance à proposer ce qu'ils savent faire. Les organisations complexes ont toujours tendance à fragmenter les problèmes à résoudre en plusieurs parties confiées à des subdivisions ou agences subordonnées. Elles préviligient les solutions envisagées par des plans préexistants et qui permettent d'espérer des gains  de court terme.

- le modèle bureaucratique met l'accent sur le fait que les décisions sont aussi le fruit de négociations, de rapports de force internes, des personnalités et des stratégies individuelles. Dans le champ politico-militaire, les rivalités entre les chefs, les différentes armées ou les services de renseignement entrent dans ce cadre.

   Tout cet effort de théorisation, produit depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à la fin de la guerre froide est aujourd'hui très critiqué, tant de nouveaux défis interviennent.

 

A nouveaux défis, nouvelles approches...

    Plusieurs défis, dans les sociétés modernes, sont identifiables, quoiqu'ils ne le sont pas tous par les mêmes acteurs.

     Les évolutions technologiques (de l'information) ont sans doute pour résultat une modification substantielle des données de la relation politico-militaire. La responsabilité des acteurs militaires de terrain prend une importance accrue en raison du retentissement que les médias peuvent donner à la plus locale des actions de combat, phénomène désigné parfois sous le nom  de "caporal stratégique", pour mettre en valeur le retentissement médiatique que peut prendre l'action d'un soldat isolé sur le théâtre d'opérations, quel que soit l'importance réelle de cette action sur le plan du déroulement du conflit armé.

D'autres facteurs tendent à limiter l'autonomie de ces acteurs de terrain. L'impatience des opinions publiques a ainsi trouvé dans la technologie le moyen de tendre vers une forme d'instantanéité des opérations en phase avec celles des chaînes d'information en continu, qui renforce le rôle des dirigeants du plus haut niveau dans les décisions tactiques, contribuant à rendre caduque la théorie normale de HUNTINGTON. Ce phénomène est encore accru par la tendance des organisations militaires modernes à se structurer de manière croissante suivant des logiques fonctionnelles. Dans une organisation où l'effet produit sur le terrain est la résultante d'une multitude d'analyses et de mécanismes partiels, articulée suivant des chaines fonctionnelles dont la mise en cohérence ne peut se faire qu'au sommet de l'organisation, l'efficacité militaire dépend de façon croissante du décideur sommital. Mais celui-ci est plus que par le passé contraint par les procédures et savoir-faire des structures existantes, donnant ainsi une plus grande importance au modèle "organisationnel" décrit par Graham T. ALLISON.

       L'effet de l'économie a des conséquences du même ordre. On a pu soutenir, à la suite du jeune politiste américain Jonathan D. CAVERLEY (Democratic Militarisme, 2014), que, si l'on admet que c'est l'électeur moyen qui détermine le choix des gouvernements, l'organisation social a un impact fort sur la décision politico-militaire. Le fort niveau de redistribution atteint grâce à un impôt dégressif rend l'électeur moyen peu sensible au niveau des dépenses publiques, en particulier celui des dépenses militaires. Par ailleurs, la professionnalisation des armées le dispense de payer le prix du sang. Dès lors, l'électeur moyen est tenté de favoriser la constitutions d'armées qui privilégient le facteur capital - des systèmes d'armes performants et coûteux - au détriment des effectifs. Cette physionomie des armées modernes peut alors se traduire par une tendance plus grande à utiliser la force armée, puisque les dépenses consenties seront d'autant plus aisément acceptées par le citoyen que celui-ci sera peu concerné par les pertes et n'en financera qu'une part moins que proportionnelle. La concertation politico-militaire doit ainsi s'exercer dans un contexte différent, où rationalité politique et considérations militaires se voient contraintes par de nouveaux facteurs structurels.

     L'évolution de la conflictualité voit apparaitre une interpénétration croissante des domaines civil et militaire. Sur les théâtres d'opérations extérieurs, le champ militaire est étroitement lié aux question de gouvernance et de développement, ce qui accroit le rôle politique du chef militaire opérationnel, comme le rôle militaire du décideur politique. L'implication des organismes militaires dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national a un effet du même ordre. Cette modification de la conflictualité conduit Hew STRACHAN (The Direction of War : Contemporary Strategy In Historical Perspective, 2013), historien britannique, à souligner que la décision d'entrer en guerre est binaire, mais que sa conduite est un continuum qui implique nécessairement la collaboration des deux personnages (le militaire et le politique). Il suggère que la théorie "normale" est mieux adaptée à des guerres interétatiques classiques qu'à des conflits mettant les États aux prises avec des acteurs non étatiques, dans un environnement médiatique dense (et brouilleur de cartes) et lorsque sont conduites plusieurs opérations simultanées, durables et évolutives.

     Par ailleurs, l'internationalisation croissante des opérations modifie substantiellement l'économie de la décision. celle-ci est à la fois le fruit des relations entre politiques et militaires dans chaque pays, des relations entre militaires et diplomates des différents pays coalisés, des négociations entre autorités politiques nationales variées, et finalement de l'action des responsables des organisations internationales, notamment l'ONU, l'OTAN ou l'UE. Si de très nombreuses études portent sur le fonctionnement de ces institutions, peu adoptent pourtant l'angle de la relation entre hommes politiques, chefs militaires et diplomates, ne serait-ce que parce que ces relations-là sont aussi du domaine de la stratégie sous-jacente et non publique de nombreuses acteurs, publics ou privés.

      Enfin, longtemps après les premières réflexions des Lumières, le maintien d'une relation harmonieuse entre l'armée et la société continue de susciter la vigilance des responsables civils comme militaire. D'autant que les différences de valeurs entre la société civile dans sa diversité et les institutions et communautés militaires sont devenues plus importantes que par le passé. Les défis contemporains ne doivent pas être sous-estimés, notamment parce que le contexte est à l'affaiblissement des États face à des entités organisées sur le plan mondial. Ils ne font que développer eux-mêmes la constance de la dialectique propre aux relations politico-militaires. 

 

Benoît DURIEUX et Philippe VIAL, Relations politico-militaires, dans Dictionnaire de la guerre et de la paix, Sous la direction de Benoît DURIEUX, Jean-Baptiste Jeangène VILMER et Frédéric RAMEL, PUF, 2017.

 

STRATEGUS 

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 13:56

  Si la désobéissance civile n'est plus cantonnée depuis longtemps aux questions de défense ou de pouvoir politique, dans le fil droit des réflexions de THOREAU, et s'est étendue aux questions les plus diverses (l'objection de conscience morale - contre l'avortement par exemple ou les vaccinations, menant directement à la désobéissance à la loi), elle s'étend considérablement depuis que de nombreux citoyens découvrent l'urgence climatique. Il ne s'agit plus là de s'opposer à des actions gouvernementales ou à l'application de certaines lois, mais de tenter de retourner une conjoncture climatique très défavorable au développement de la vie telle que nous la connaissons. Concrètement, au-delà de la désobéissance à des lois - nécessaire à partir du moment où des actions sont entreprises en direction de tout de qui provoque ces changements - il s'agit de changer des orientations fondamentales en matière économique et partant, sociale.

C'est tout un mode de vie que cette désobéissance civile - souvent orientée vers les facteurs et les acteurs des diverses pollutions et augmentation des gaz à effet de serre - met en cause. Et aussi, les nouveaux acteurs de cette désobéissance civile prennent acte qu'il n'est plus possible d'attendre un changement venant du système lui-même : ils invitent ainsi à réaliser une révolution dans nos manières d'être et d'agir, dans notre rapport à l'environnement et à la nature. Non seulement au niveau individuel (si l'on reste à ce niveau, l'effet est très limité voir nul), mais surtout au niveau collectif.

Pour de plus en plus nombreux, l'urgence de la situation - l'enjeu n'est ni plus ni moins que la survie de l'espèce humaine - exige une désobéissance civile massive et sans compromis. Si les acteurs de cette désobéissance civile dans le monde présentent un ensemble assez disparate de revendications et d'exigences (de la défense du droit des animaux, du végétalisme anti-viande à l'interdiction des essais nucléaires ou/et de l'énergie nucléaire...), celles-ci convergent bien vers une contestation radicale de la forme de civilisation mise sur les rails avec les vagues d'industrialisation du XIXe siècle. Il faut d'ailleurs souligner que les acteurs principaux du système en cause - médias dominants, financiers internationaux, gouvernants soucieux de compter leurs sous alors que la maison brûle - le comprennent bien. Ils réagissent avec tout le poids de leur système judiciaire et policier, avec une disproportion de moyens révélatrice d'une certaine panique...

   Sans doute deux types de désobéissance civile sont-elles en train d'émerger en force dans de nombreux pays, à propos de l'urgence climatique.

    L'une, spectaculaire et largement commentée dans la presse, en cette année 2019 - par exemple cette action dans plus de 1600 villes de 120 pays où des milliers de personnes sont descendues dans la rue, en même temps, le 25 mai - et l'autre plus rampante et diffuse à l'ensemble des secteurs économiques et présente dans maints secteurs (scolaire, administratif, voire financier), qui entraine l'échec de nombreuses activités du capitalisme parfois sauvage qui sévit actuellement dans le monde.

      La nécessité pour beaucoup de se montrer, afin de peser directement sur les choix politiques publics ou privés en matière économique notamment, afin d'entraver maintes pollutions et atteintes à l'environnement, va probablement devenir une variable sur laquelle seront obligés de compter gouvernants de toute sorte (publics et privés), les différents blocage de l'information au niveau des médias ne parvenant plus à étouffer les voix de plus en plus nombreuses et influentes qui s'élèvent contre le massacre de la nature, support de vie et de toutes les activités.

Au nombre d'initiatives - qui restent souvent légales - se développent des recours juridiques contre les États qui ne respectent ni les lois nationales protectrices  en vigueur ni les règlements internationaux, et à l'intérieur des États, des initiatives citoyennes juridiques comme L'Affaire du siècle en France. Mais, d'ores et déjà, devant la lenteur et les limites de ces recours, les mêmes citoyens ont tendance à mener parallèlement moyens légaux et illégaux afin de faire plier tout un système fondé notamment sur la production et la distribution de carburants porteurs d'effet de serre... Nés juste avant la COP 21, des mouvements citoyens Alternatiba et Action Non-Violente COP21, Greenpeace, Les Amis de la Terre, tentent de créer un mouvement de masse populaires, non-violent et déterminé pour le climat. Il est encore difficile de trouver les leviers de ce mouvement de masse, à l'heure où les élections (nationales ou européennes) ne capitalisent rien de décisif de ces combats écologiques, et les actions sont encore celles de "coups", plus ou moins médiatiquement répercutés. C'est qu'au-delà des rhétoriques sur les nécessaires changements sociaux et le remplacement du capitalisme par un autre système (mais on n'ose plus parler de révolution socialiste...), il s'agit de changer radicalement de mode de vie, avec l'obligation de renoncer à certains conforts et certaines habitudes consuméristes (consommation d'énergie - ne serait-ce que par abus d'Internet! - et de circulation des biens et des personnes par exemple), d'opérer ce que d'aucuns pourraient percevoir comme une régression des conditions de vie. Et cela, les migrations automobiles estivales le montrent encore amplement dans tout l'Occident et même de plus en plus en Chine et dans d'autres pays, les populations en général, ne sont pas près à l'assumer, la préférence allant nettement de comportements passifs type après-moi-le-déluge, au sentiment d'impuissance non seulement collective mais également individuelle...

      Par ailleurs, nombre de responsables à tous les échelons de la société, commencent à réaliser des "grèves du zèle" en série qui pèse de plus en plus lourdement sur la réalité des politiques politiques et privées - nonobstant une publi-information persistante qui clame des progrès toujours renouvelés. De l'agent administratif, qui, face à sa pile de dossiers qui s'accumulent du fait même des compressions de personnels, choisit les moins nocifs ou les plus anodins au responsable local qui ignore délibérément directives et décisions nocives, se multiplient les actes - avec de sérieux retards d'information des actions de ceux-ci par les responsables - qui bon an mal an, oriente la société vers le recul du moment où les équilibres écologiques seront si perturbés qu'ils ne pourront supporter la vie telle que nous la connaissons. Aux États-Unis, par exemple, nombre d'États ou de comtés, parfois illégalement, prennent le contre-pied des politiques énergétiques de l'administration fédérale. Mais il reste que les habitudes d'obéissance à la loi, même parmi les responsables les plus motivés, freinent nombre d'initiatives, d'autant que le système économique s'attache - encore, mais une crise pourrait changer radicalement cette donne - toutes les classes moyennes de tous les continents, idéologiquement et économiquement.

   Le sentiment montant de l'opinion publique, grâce aux multiples efforts d'information sur la réalité des changements climatiques et surtout la multiplication des désastres écologiques, est que même les politiques très progressives (et très lentes, vu les réticences des consommateurs et des industries) de transition énergétique ne suffiront pas à inverser la tendance. Il faudra bien, à un moment ou à un autre, sous peine d'extinction, qu'un changement radical (et malheureusement de plus en plus brutal au fur et à mesure qu'on éloigne les mesures nécessaires aujourd'hui) intervienne, probablement par l'émergence d'une nouvelle civilisation où valeurs et activités diffèreront autant qu'elles ont différés entre période pré-industrielle et période industrielle/post-industrielle... Il est vrai qu'une toute petite minorité (mais diffuse dans les organisations internationales...) estime qu'il est déjà trop tard (en fait les changements économiques auraient déjà dû se produire dans les années 1950, à l'époque des premières sévères avertissements), et s'entraine déjà, comme Yves COCHET, à l'après ère industrielle... Ce dernier, ex-député européen et ministre de l'environnement de Lionel JOSPIN, se réclame de la collapsologie ; il estime que l'humanité n'existera plus en tant qu'espèce en 2050, et parmi les personnalités qui tirent régulièrement la sonnette d'alarme, tels ces 200 pour sauver la planète, certains estiment qu'il est temps de se préparer à une grande contraction de l'espèce humaine. sans pour autant adopter le comportement - violent- de survivalistes américains - lesquels se sont habitués à se préparer à la survie  à toutes sortes de fin du monde.

   C'est sans doute dans les jeunes générations que se préparent des bouleversements sociaux - lesquels demandent de plus en plus de comptes aux adultes, qui les obligent à étudier (pourquoi faire?) sans remettre en cause les comportements destructeurs de la nature. Elles sont sans doute plus sensibles que les autres à l'extinction massives d'espèces à laquelle nous assistons, dans cette sorte d'atmosphère générale - entre déni de la réalité et attitudes d'impuissance.

 

Pablo SERVIGNE et Raphaël STEVENS, Comment tout peut s'effondrer, Seuil, 2015. Yves COCHET, Devant l'effondrement, Les liens qui libèrent, à paraitre en septembre 2019.Blogs.mediapart.fr/alternatiba, Changeons le système, pas le climat, 2019.

GIL

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15 avril 2019 1 15 /04 /avril /2019 12:25

    Dans les différents manuels militaires, on discute bien entendu, dans ces termes si délicats, des politiques de l'information en temps de crise ou de guerre, et non des mises en place de différentes censures, visant à orienter les communications. Plus dans le souci et l'intérêt des pouvoirs politiques et militaires que dans ceux des populations civiles, que l'on a tendance à traiter comme des enfants facilement pris de panique, avec parfois un parfum de mépris. Cela s'est vérifié récemment en Europe et ailleurs, avec les périodes d'hystérie médiatico-politique suivant des attentats (d'ailleurs assez lâches sur des populations civiles) meurtriers aux moyens rudimentaires, et les réactions disproportionnées face à des menaces par ailleurs réelles (à grand renforts de déploiement militaire sur le territoire, alors que ce sont des mesures d'investigations policières qu'il fallait mettre surtout mettre  en oeuvre). On a pu mesurer alors le décalage entre des moyens militaires déployés par les autorités politiques (permettant au passage de mieux contrôler les sociétés civiles) et le rôle discret et bien plus efficace des activités policières de surveillance, de repérage et d'intervention, l'accent étant mis sur un quadrillage censé effrayer des terroristes potentiels et surtout destiné à faire valoir une séquence de l'État protecteur (et autoritaire en passant).

 

    La réaction des pouvoirs contre les médias et la libre circulation de l'information se dessine dans la pratique à travers plusieurs modèles bien différents, qui reflètent les rapports de force internes au pays considéré ainsi que leurs "habitudes" institutionnelles. Bien différents sont ainsi les modèles américain (primat de la liberté d'information), britannique (invention concomitante de la liberté d'expression et de la censure), allemand (dispositif marqué par la guerre froide) et français (silence autour de la Grande Muette.).

Pierre CONESA, ancien haut fonctionnaire (intelligence stratégique), chef d'entreprise (Homid), rédacteur du Ier Plan stratégique de soutien aux exportations d'armements et fondateur du campus de défense de l'École militaire,  détaille les caractéristiques de ces modèles :

- Le modèle des États-Unis repose sur la liberté de la presse inscrite dans le premier amendement de la Constitution fédérale. "Ce même texte inscrit (...) la liberté de parole, de presse, d'association, et, enfin, liberté religieuse comme un tout indissociable. (...) Cette référence constitutionnelle, ajoutée à l'absence presque totale de texte de loi concernant la presse, explique le rôle très particulier joué par la Cour Suprême pour préciser les frontières entre liberté de l'information et contraintes de sécurité, et ainsi définir, au cas par cas, les pouvoirs et limites de la liberté de la presse."

"Les situations de crise vécues par les États-Unis, à l'exception lointaine de la guerre de Sécession" (où la censure fut féroce envers les journaux et les journalistes...) "ont été quasi exclusivement des conflits internationaux qui se sont déroulés hors du territoire métropolitain. L'opinion publique américaine, qui n'a jamais connu de guerre sur son territoire, a toujours vécu les conflits au travers de ses médias. Par deux fois, en 1957 et en 1971, le Congrès refusa d'accéder aux demandes du Président, tendant à obtenir des pouvoirs de contrôle de l'information en période de guerre ou de menace de guerre. Le principe même de la censure en temps de crise ne s'est donc mis en place à travers l'Histoire qu'occasionnellement et selon des formules plus contractuelles que légales qui font l'originalité du système américain."

Dans la période la plus récente, notamment après la guerre du Viet-Nam, "à la place exorbitante occupée par les médias dans la vie publique américaine a répondu depuis peu chez les militaires américains la politique de gestion des médias, dont les premiers effets se sont fait sentir lors de la guerre du Golfe."

- Le modèle britannique repose sur le Bill of Rights (Déclaration des droits et des libertés) de 1689, qui "reconnait au citoyen la liberté de parole. Mais la liberté d'informer ne s'appuie sur aucun fondement constitutionnel.

L'invention de la censure militaire date de l'échec de l'attaque alliée sur Sébastopol en juin 1855. Dans les milieux officiels et dans les instances de commandement naquit un sentiment de trahison à l'encontre du journaliste du Times, William Howard Russel, pionnier du correspondant de guerre moderne, dont les critiques sur la conduite des opérations militaires contribuèrent à la chute du gouvernement. Le nouveau commandant en chef, sir William Codrington, obtint sans peine l'appui du nouveau gouvernement pour mettre sur pied de nouvelles méthodes de restriction de la liberté de la presse". C'est l'origine du texte qui, le 5 février 1856, marqua la naissance de la censure militaire. Celui-ci interdisait la publication de tout ce qui les autorités considéraient comme de quelque valeur pour l'ennemi. Par la suite, on élabora des dispositions moins circonstancielles. Le texte qui est toujours en vigueur aujourd'hui est la Loi sur les secrets officiels (1889, modifiée en 1911 et en 1989)."

Au delà des textes qui prévoient des restrictions importantes et des sanctions sévères contre notamment les journalistes, se met en place un mode particulier de l'information officielles en Grande-Bretagne. "A côté des journalistes parlementaires chargés de suivre les débats dans les deux chambres, il existe un groupe de journalistes politiques accrédités à Westminster et regroupés au sein d'une association intitulée Lobby, constituée à la fin des années 1870. Les 150 journalistes appartenant à cette société fermée ont le privilège d'approcher les membres du gouvernement, d'assister à des séances d'information organisées à leur intention, d'avoir accès à une information qui relève de la confidence. L'anonymat de l'informateur doit être impérativement préservé, ce principe constituant la règle d'or du fonctionnement de Lobby." L'expérience  des guerres mondiales et de la guerre des Malouines, cette dernière étant l'occasion d'une véritable crise entre l'information et l'armée britannique, fait que le système britannique se caractérise par le fort consensus social qui entoure aussi bien la liberté d'expression que les affaires de défense. Cela permet, dans certaines circonstances, de fonctionner sur un système de censure autogérée. Mais dans des situations de conflit lointain, l'armée britannique n'hésite pas à utiliser les moyens techniques et juridiques dont elle dispose pour entraver le travail des journalistes, approuvée en cela de manière générale par l'opinion publique.

- Le modèle allemand actuel repose surtout sur l'expérience de la situation de la guerre froide. La Loi fondamentale de 1949, côté Ouest, "garantit la liberté d'expression et de diffusion des opinions par la parole, l'écrit ou l'image, et le droit pour chacun de s'informer auprès de toutes les sources accessibles. La liberté de presse écrite, de reportage par la radio ou par film est garantie. Il n'y a pas de censure (article 5). Selon le Tribunal constitutionnel fédéral - autorité constitutionnelle suprême en République Fédérale Allemande, "une presse libre, non dirigée par les pouvoirs publics ni soumise à la censure, est un élément essentiel de l'État fédéral, en particulier toute démocratie moderne suppose une presse paraissant régulièrement. Si le citoyen est appelé à prendre des décisions, il doit être amplement informé, mais aussi connaître les opinions des autres et être en mesure de peser le pour et le contre. La presse alimente ce débat permanent, elle procure des informations, prend elle-même position et oriente ainsi le choix des citoyens dans les grandes controverses publiques." (article 5).

Fruit de l'expérience nazie et de l'influence américaine, cette liberté doit être replacée dans un contexte bien particulier. En Allemagne, les politiques culturelles, dont les politiques de communication, relèvent dans une large mesure de la compétence législative des Länder. Mais des limites à la liberté de la presse, au nom de la Sécurité nationale, notamment dans les années 1950 et 1960, ont été dressées, suite à certains "scandales" de presse retentissants et notamment en 1968, où les lois sur les pouvoirs d'exception permettent aux pouvoirs publics de poursuivre ceux qui se rendent coupables de publication de documents confidentiels ou secrets, tout en n'apportant aucune restriction à l'article 5 de la Loi fondamentale. De plus, dans les années 1970, une législation "anti-terroriste" s'est mise en place. L'information gouvernementale, à travers l'Office de presse et d'information, se conçoit, en contrepoint, comme une sorte d'intermédiaire entre le gouvernement et l'opinion publique, qui se doit d'informer de manière complète les journalistes dûment accrédités. Cette obligation est renforcée par la Loi fondamentale qui rend responsable individuellement chaque ministre, à l'intérieur de sa sphère d'activité, de l'information au public. Le dispositif législatif et réglementaire de la censure de l'information applicable en Allemagne reste très spécifique, dans la mesure où il est le reflet de la situation d'un État démocratique au lourd passé, mais placé en première ligne durant la guerre froide, puis dans la lutte contre le terrorisme. La sensibilité particulière de l'opinion publique à l'égard des dispositions constitutionnelles interdisant l'intervention extérieure des troupes allemandes explique a contrario l'absence quasi totale de modalités juridiques de censure de l'information dans ce genre de crise internationale.

- Le modèle français, héritier des tensions entre l'armée et la population, entre pouvoir politique et pouvoir militaire, distingue le droit du temps de paix du droit applicable en temps de guerre ou de crises. "Dans les périodes exceptionnelles, la liberté de la presse peut subir un certain nombre de restrictions. Elle peut notamment être soumise à une censure préalable et faire l'objet de saisies administratives ou d'interdiction de paraître. Il s'agit, bien entendu, de périodes où la liberté de la presse pourrait porter atteinte aux intérêts supérieurs de la République. L'originalité de la situation française tient au fait que ces mesures restrictives peuvent être prises sur le fondement d'un texte précis ou se fonder sur une théorie jurisprudentielle des pouvoirs de guerre ou des circonstances exceptionnelles, beaucoup plus large que la situation de conflit, et qui étend de façon très significative les pouvoirs de police administrative." Les débats au Parlement et au sein même de l'Exécutif sont donc très vifs sur la caractérisation de la situation (de crise, d'urgence, de guerre...).

En temps de paix, la publique de fausses nouvelles constitue un délit de presse réprimé sur la base de l'article 27 de la loi du 29 juillet 1881, qui indique notamment l'atteinte à la discipline ou au moral des armées et l'entrave à l'effort de guerre de la nation. "Ces textes adoptés dans le contexte historique qui avait suivi la défaite de 1871 furent assez peu utilisés, les juges ayant souvent eu à tempérer les dispositions les plus surannées. Aussi, seuls les faits sont visés par la loi, il ne peut s'agir d'opinions. La nouvelle doit avoir été inexacte au moment de sa publication. le trouble apporté à l'ordre public doit avoir été patent, qu'il ait été matériel (manifestations) ou moral (psychologique). Enfin la mauvaise foi du journaliste doit être prouvée par le ministère public. La provocation des militaires à la désobéissance constitue un délit de presse réprimé par l'article 25 de la loi de 1881. La provocation ou la participation à une entreprise de démoralisation de l'armée constitue un délit réprimé par l'article 24 de la loi de 1881." Ces derniers chefs d'accusation sont régulièrement utilisés envers les associations antimilitaristes (ou non-violentes) ou d'objecteurs de conscience ; ils l'ont été notamment dans le courant des années 1970.

En temps de guerre ou de crise, le gouvernement "peut être amené à prendre des mesures de contrôle de la presse. En plus de la loi du 11 juillet 1938 sur l'organisation générale de la nation en temps de guerre, des textes particuliers peuvent être pris à l'occasion de chaque conflit. Ainsi en vertu de deux décrets-lois du 24 août 1939 (toujours en vigueur) et de textes pris en application dans le cadre des pouvoirs spéciaux, l'autorité administrative peut procéder à la saisie ou à la suspension de publications "de nature à buire à la défense nationale".

L'état de siège, énoncé par l'article 36 de la Constitution de 1958, peut être déclaré par le Conseil des ministres, en "cas de péril imminent résultant d'une guerre étrangère ou d'une insurrection à main armée". L'interdiction de publications et l'extension de la compétence des tribunaux militaires sont deux des mesures que l'état de siège permettrait de prendre.

L'état d'urgence (ordonnance du 15 avril 1960) est déclaré "soit en cas de péril imminent résultant d'atteintes graves à l'ordre public, soit en cas d'événements présentant par leur nature et leur gravité le caractère de calamité publique". C'est la situation juridique que la loi du 17 mai 1958 a instauré à la suite des événements du 13 mai 1958 en Algérie. Des arrêtés conjoints des ministres de l'intérieur et de l'information instituèrent la censure préalable sur les publication et les dépêches d'agence.

L'article 16 de la Constitution stipule que "lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacés d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu", le président de la République est habilité à prendre "les mesures exigées par les circonstances". Des restrictions sévères peuvent être apportées à la liberté de la presse, comme ce fut le cas en avril 1961 (putsch des généraux), avec la décision interdisant les publications apportant leur concours à une entreprise de subversion contre la République ou diffusant des informations secrètes, militaires ou administratives."

Des dispositions complémentaires peuvent être prises suivant les événements et récemment - même si cela ne concerne pas spécifiquement la liberté de la presse - des lois et règlements ont été adoptés (et souvent seulement partiellement appliqués, faute de volonté ou de consensus politique ou, plus prosaïquement, mais cela ne se dit évidemment pas officiellement, par manque de moyens...) à l'occasion de divers événements, notamment des faits qualifiés de "terroristes".

   Par ailleurs, Pierre CONESA, indique de "nouvelles caractéristiques du système de l'information" qui influe sur les actions-réactions des pouvoirs publics quant aux libertés d'informer.

"La guerre du Golfe restera marquée par trois évolutions des techniques de communication et d'information : la primauté de l'image télévisée, le direct et, par voie de conséquence, l'ère des réseaux mondiaux susceptibles de véhiculer ces images. Plus largement, elle a soulevé le problème de la responsabilité collective des journalistes dans l'information et la gestion des crises. La Guerre du Golfe a été la plus médiatisée des conflits de l'époque contemporaine (...)." Et si l'on excepte la débauche mass-médiatique de la guerre en Somalie (avec les images du débarquement de l'aide humanitaire entre autres), peu de conflits armés ont ensuite été l'occasion de telles débauches de déploiement de moyens audio-visuels. Les techniques d'arrosage des écrans en images en continu (et souvent en boucle), ont en revanche été étendues à la couverture de n'importe quel événemen, donnant souvent le primat à l'émotion et, malgré l'existence de débats (pas toujours), nes permettent pas la contextualisation réelle de ces témoignages filmés, par ailleurs mis en dramaturgie (musique, rythme, sons, commentaires...).

"La mondialisation de la communication a ouvert la voie à la mondialisation de la manipulation. Toutes les formules de censure ont été testées depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, depuis la liberté totale (guerre du Viet-Nam), le contrôle des moyens de télécommunications (guerre des Malouines), la classique censure physique (guerre d'Algérie), voire l'exclusion complète des journalistes (opération américaine à la Grenade), la censure a posteriori (Israël) et l'interdiction géographiques (zones militaires interdites : territoires occupés). Aucun n'a donné satisfaction durablement dans les démocraties. La censure par voie réglementaire suppose un système d'information à caractère principalement national, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. En plus de son inefficience, la censure a perdu sa légitimité. La contestation a plusieurs raisons :

- Les guerres de décolonisation ont frappé d'illégitimité toutes les formes d'interventions armées extérieures, indissociablement associées dans la mémoire collective à des expériences de censure toujours douloureuses.

- La pratique de la censure pendant les crises de l'après-guerre a montré la difficulté de définir la frontière entre la rétention d'information nécessaire à la conduite des opérations militaires et la censure pour des raisons d'État. (...).

- Enfin, le décalage des espaces d'information est de plus difficile à gérer entre un public métropolitain accoutumé à la liberté de l'information, tenant, pour des raisons historiques, dans une suspicion légitime pouvoirs et armée, et un espace local à information contrôlée, même pour des raisons militaires. (...) Le scénario des guerres futures permet de penser que celles-ci seront géographiquement limitées et bornées dans leurs implications militaires. L'information connaîtra une économie proche de celle de la guerre du Golfe, c'est-à-dire coexistence de zones locales de censure, liberté de l'information sur le territoire métropolitain, plus mondialisation du public. Dans ce contexte, la seule censure apparaît insuffisante et inadaptée. La politique de l'information doit être dorénavant être pensée dans un cadre législatif de temps de paix mais avec des contraintes partielles ou locales de temps de guerre. C'est à ces caractères que le commandement militaire américain a adapté sa politique de gestion des médias.

La fonction de plus en plus active des médias dans la gestion des crises n'a cessé de s'affirmer au cours des événements récents. Déjà perceptible lors de la crise du Viet-Nam, le rôle des journalistes, spectateurs engagés, est devenu, avec les détournements d'avion, celui d'interlocuteur privilégié. La guerre du Golfe a marqué une nouvelle étape en impliquant la machine dans son ensemble : détention des otages, préparation spectaculaire de l'ouverture des hostilités, combat d'images des deux belligérants sur les effets des bombardement, etc ; toutes les grandes étapes de la guerre ont été médiatisées. Devenus acteurs de la crise et de moins en moins spectateurs, les médias ont été traités comme interlocuteurs actifs ou au moins comme des outils conscients. Les journalistes ont été reçus (ou convoqués) par le chef de l'État irakien (interviews en direct), alors que les chancelleries s'étaient tues et que des otages de même nationalité étaient retenus. Les journalistes se sont parfois prêtés à des simulacres d'actes de guerre dans un moment de tension extrême (...). On a même assisté à la naissance d'une nouvelle forme de diplomatie. (...). Il ne faut cependant pas conclure à une sorte d'immunité des journalistes supérieure à celles des diplomates. (...) Acteurs de la crise (du Golfe), les médias ont été manipulés par les deux belligérants, soit dans un but militaire, soit dans un but de propagande à destination des opinions. La guerre du Golfe constitue donc le premier épisode d'une nouvelle ère stratégique où l'information en temps de guerre n'est plus le résultat de la seule censure, survivance d'une époque où les médias n'étaient que sectateurs des crises, mais aussi celui d'une manipulation devenue un instrument de la stratégie, comme science de l'action sur l'ensemble des intervenants d'une crise."

On pourrait compléter ce constat de Pierre CONESA, par au moins deux éléments liés d'ailleurs entre eux : l'unanimité dans les rédactions de presse n'existe pas dans les attitudes à tenir, et se multiplient les déclarations de mise en garde et de réserve par rapport aux événements en cours comme les appels à un renforcement de la déontologie des journalistes. Ce débat étant alimenté par une sorte de défiance de l'opinion publique qui s'étend des organismes officiels des États (et des organisations internationales) à la presse en général. Et par le développement concomitant de la technologie de l'information (Internet, réseaux sociaux...) multipliant les sources d'information... et de contestation des pouvoirs quels qu'ils soient, étape presque de suite enchaînée par la manipulation de ces nouveaux moyens d'information à des échelles jamais vues auparavant (par des organismes officiels ou des entreprises privées), où se mêlent, quel que soit d'ailleurs la nature des gouvernements en place, considérations de contrôle social intérieur et celles de sauvegarde de secrets de toute sorte (militaires, financiers, économiques, et sans doute climatiques...) en relation avec des perceptions de menaces extérieures... Les nouveaux médias deviennent des éléments de plus d'une guerre psychologique à ressorts et à effets multiples.

 

 

Par ailleurs, depuis la guerre du Golfe, pour Aimé-Jules BIZAMANA, s'est installé entre militaires et journalistes une version différente du contrôle que les états-majors veulent garder sur la situation militaire, par rapport à la presse. "Contrairement à la guerre du Golfe, les militaires n'imposent pas durant la guerre en Irak la censure préalable des reportages journalistiques avec le principe de la "revue de sécurité". En Irak, la règle générale est basée sur le principe de la sécurité à la source. Les journalistes dans leurs reportages comme les militaires dans les entrevues se gardent de divulguer des informations susceptibles de porter atteinte à la sécurité des troupes. Cependant, les commandants de terrain peuvent utiliser le principe de "security review" en cas d'opérations jugées sensibles. La nouvelle politique d'incorporation des journalistes a été un succès lors de la guerre en Irak, du début des combats à la chute du régime de Bagdad. La courte et victorieuse campagne militaire a permis un parcours presque sans faute à l'opération médiatique d'embedding. Néanmoins, le système d'incorporation journalistique au sein de l'armée doit encore passer le test d'une guerre difficile et coûteuses en vies humaines pour l'armée américaine."

 

   La présentation des nécessités de sauvegarder le secret lors des opérations militaires, surtout les plus sensibles, par les autorités militaires de France comme des États-Unis, pour autant qu'elle recèle une réalité stratégique, n'est pas pour autant complètement honnête. Surtout pendant la première guerre mondiale, la censure a aussi eût comme rôle de masquer la réalité des combats, pour la sauvegarde du moral des arrières, de l'arrière des troupes militaires comme de l'arrière "civile", celui de l'opinion publique, notamment parisienne. La censure permettait également aux manoeuvres des généraux sur la scène politique - car les débats ont souvent été très vifs entre militaires et civil comme entre militaires et entre civils, quant à la conduite de la guerre. Elle permettait également de masquer certaines erreurs et certaines incompétences, étant entendu que l'ensemble des responsables civils et militaires étaient alors plongé dans une guerre d'un nouveau type, une guerre industrielle et massive. Les journalistes, ceux notamment habilités à "inspecter" le front pour le compte de leur rédaction, étaient régulièrement invités à ne jamais oublier, même au vu des carnages, qui était l'ennemi et pourquoi la France se battait, ce qui ne traduisit d'une manière générale par des articles glorifiant les hauts faits et passant sous silence les défaites sanglantes. Durant la seconde guerre mondiale, la question se posa autrement, du fait de la "courte" guerre sur le front français et par la prépondérance de la problématique collaboration/résistance.

   On peut observer que les frontières entre temps de guerre et temps de paix peuvent faire place, si elles peuvent exister encore dans les faits, à la perception de situation continuelle de crise, où l'ennemi, à l'instar de ce qui se passait avant la première guerre mondiale, n'est pas définit suivant la nationalité mais également par l'appartenance sociale et sans doute, dans de nombreux pays, par l'origine "ethnico-culturelle" des soldats et de non-combattants... On retrouve alors la vieille problématique, occultée par les exaltations nationalistes, des luttes plus ou moins ouvertes entre classes sociales, qui, par ailleurs de nos jours, sont de plus en plus discernables à cause des écarts de patrimoine et de revenus...La notion d'ennemi intérieur est, sans doute, on a pu le voir lors des débats qui mêlaient problématique du terrorisme et problématique d'immigration, appelée à avoir de beaux jours encore...

Pierre CONESA, Politiques de l'information en temps de crise, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016.

Aimé-Jules BIZIMANA, Les relations militaires-journalistes : évolution du contexte américain, dans Les Cahiers du Journalisme, n°16, Automne 2006.

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 10:10

    La guerre civile américaine de 1861 à 1865, point culminant d'un conflit entre États esclavagistes et États anti-esclavagistes n'est pas souvent vue comme le heurt sanglant entre deux stratégies d'Empire, celle de l'Union, autour de la puissance industrielle et le marché, et celle d'États agricoles basant leur richesse sur l'exploitation de l'énergie humaine. Si l'échec, consommé dans les batailles de Gettysburg et de Vicksburg (1863) des États confédérés est patent sur le plan militaire, ils constituent une tentative de création d'Empire autour de la puissance agricole, de l'esclavage et de valeurs aristocratiques, qui mérite d'être vue selon les modalités d'analyse réservée souvent aux Empires (même s'il en porte pas le nom) qui se sont constitués et ont perduré dans le temps. Si les États-Unis d'Amérique peuvent être considéré comme l'Empire qui a réussi à étendre son hégémonie sur le monde entier (notamment culturelle, les Chinois par exemple ayant adopté le mode de vie occidental, pour le meilleur et sans doute plus pour le pire...), la stratégie d'Empire des États confédérés a bel et bien existé, avec bien des caractéristiques de ceux qui ont persisté dans le temps. Ces derniers avaient de plus bien des atouts pour y parvenir et longtemps la guerre fut indécise.

   Indépendamment des jugements de valeur que nous pouvons fort légitimement formuler envers l'idéologie et l'activité des hommes et des groupes sociaux engagés dans le processus de la séparation d'avec les États-Unis d'Amérique, alors requalifié dans la guerre de Sécession d'Union face à la Confédération en construction, il est possible de pointer un certain nombre d'atouts que possédaient ces acteurs, atouts idéologiques, culturels, économiques et politiques. En ayant toujours en vue que le conflit se joue surtout entre groupes sociaux résidents dans une frange relativement étroite du territoire des USA, sur une partie de la côte Est, et que les familles ont souvent des liens imbriqués dans ce qu'on appela alors le Sud et le Nord, l'enjeu est de réunir avec soi le plus possible de territoires vers l'Ouest, à la fois en termes de soutien politique, de support économique et d'espace stratégique. La question de l'esclavage, de sa légitimité et de sa légalité, est portée au premier plan dans ce conflit, mais il existe des oppositions d'intérêts économiques majeurs, souvent camouflés dans le récit de la guerre de Sécession, que ce soit dans la littérature ou dans les oeuvres audiovisuelles. Sont aussi souvent occultés dans ce conflit et encore plus dans la guerre, les relations internationales que s'efforcent de tisser concurremment le Nord et le Sud. Même si, comme souvent, une vision téléologique amène à avoir une idée de formation continue des États-Unis d'Amérique, il ne faut pas oublier qu'avant cette "guerre de Sécession", nonobstant une construction juridiquement cohérente et continue, tant sur le plan intérieur qu'extérieur, menées par des forces qui domineront par la suite, les politiques des différents acteurs sont loin de toutes converger vers une unification idéologique, économique et institutionnelle de ce vaste territoire...

 

Atouts et faiblesses du projet de Confédération

    Il faut toujours avoir en vue, lorsqu'on est en présence d'un ou plusieurs groupes sociaux étendant leur sphère d'influence au détriment de leurs voisins, que cela suppose une concentration de moyens et de richesses à l'intérieur du territoire d'origine de l'Empire en tentative de constitution, et généralement on peut traduire cela par un accroissement de la concentration en divers groupes sociaux de ces moyens et richesses, et d'autre part, que cette volonté d'élargissement de la sphère d'influence exige pour s'exprimer dans les faits, une ou plusieurs stratégies complémentaires (ou non contradictoires...) : des forces à sa disposition, des ressources contrôlées, des populations sinon consentantes du moins passives, ou au moins adhérents à ce projet d'Empire, quelle que soit d'ailleurs les intérêts objectifs (qui peuvent être camouflés par une habile propagande) de celles-ci. Par ailleurs, et même si cela tombe sous le sens, mais n'est jamais vraiment déclaré, tout accroissement de la richesse d'un Empire se fait souvent au prix d'un appauvrissement des populations de celui-ci, soit parce qu'elles sont mises à contribution plus qu'en temps de paix, et aussi parce qu'elles subissent souvent en "première ligne" les destructions causées par les guerres entreprises.

    Pour ce qui est le cas de la Confédération, sa structure sociale, hiérarchisée et dominée par une aristocratie terrienne, ne suppose que l'adhésion des grandes propriétaires, le reste de la population ne comptant pratiquement pas. Non que les structures démocratiques y soient absentes - notamment au niveau local - mais elles émoussent et leurs effets et leur portée lorsque le territoire s'accroit et que les populations s'éloignent psychologiquement des préoccupations des décideurs politiques et économiques. Plus la Confédération, dans l'élan de faire adhérer le maximum d'État à sa position de "liberté" de l'esclavage, plus les pouvoirs se concentrent en des mains et en des hommes de moins en moins reconnaissables par l'ensemble de la population, ici les moyens propriétaires, qui par allégeance, quelle que soient leurs pratiques et leurs réflexions envers l'esclavage (et il y a eu à foison, presque autant qu'au Nord), accepteront l'idée et le soutien d'une séparation. Le fossé qui sépare les pratiques politiques et économiques centralisatrices des sociétés des États du Nord de plus en plus industrialisés, surtout sur la côté Atlantique et celle, plutôt décentralisatrices des sociétés des États du Sud, restés en grande majorité agricoles et vivant souvent de la monoculture (de coton en particulier). On peut opposer si l'on veut une mentalité aristocratique du Sud à un esprit démocratique du Nord, mais la réalité est bien plus complexe, à rechercher dans les relations internes des États, notamment en matière d'impôts et de solidarités matérielles et spirituelles. Le Sud, s'il vit sur l'agriculture et le commerce est ouvert depuis longtemps au commerce international, tout autant que le Nord, et les entreprises familiales réunissent bien des intérêts partout dans les Etats-Unis, indistinctement de leur sensibilité intellectuelle ou politique. Il est vrai que la question de l'esclavage est centrale dans le conflit qui oppose gens du Sud et gens du Nord, que l'agitation politique et de la presse se focalise souvent sur cette question, que les organisations anti-esclavagistes prolifèrent et pas seulement sur le plan de la pensée, mais également par l'action concrète en assistance aux esclaves évadés des plantations, mais sur le fond, est en jeu toute l'évolution ultérieure des États-Unis, en terme de puissance et de concentration de pouvoirs... Notons enfin que la balance démographique penche plutôt favorablement vers le Nord, là où le prolétariat et les usines prolifèrent, où les immigrés de toutes qualifications affluent du monde entier, alors qu'au Sud, les politiques se font plus sourcilleuses, et se concentrent sur la protection et l'approvisionnement des marchandises les plus précieuses, entendre les populations noires réduites en esclavage dès leur arrivée sur le continent. Le contraste frappe d'autant plus que la partie se joue surtout sur une bande étroite du territoire des États-Unis, les grandes villes principales étant vraiment très proches les unes des autres. De Washington à Richmond, les deux capitales pendant la guerre de Sécession, il n'y a vraiment pas beaucoup d'espace...

 

Atouts militaires...

   Dans une société souvent qualifiée de féodale (avec toute sa chaîne hiérarchique dans tous les domaines d'activités, jusqu'aux esclaves eux-mêmes, lesquels rivalisent pour les postes qui leur sont offerts...), ces États, notamment en Virigine, sont traversés de groupes à expérience militaire forte, d'hommes maniant fréquemment les armes, ne serait qu'à la chasse. Chaque grande famille de grands propriétaires terriens a ses officiers formés à West Point, sans compter que les États-Unis de l'époque avaient déjà une grande histoire militaire (Guerre texane, guerre américano-mexicaine, guerre de 1812-1815). Les Sudistes avaient plus de tradition militaire que les Nordistes. De ce fait, beaucoup d'officiers ou de familles d'officier étaient orginaires du Sud, ce qui explique que dans la première partie de la guerre de Sécession, les Sudistes ont un net avantage en termes de compétence. De plus, les Sudistes, à cause d'une relative pauvreté plus grande - la richesse d'un propriétaire terrien ne peut se mesurer à celle d'un industriel - connaissaient la rudesse de la vie de campagne, et supportaient mieux les privations, le manque d'hygiène, le manque de sommeil, qui étaient très durs à supporter pour les jeunes recrues nordistes souvent citadines.

Les Sudistes peuvent compter en grande partie sur de l'équipement britannique et disposent d'une bonne artillerie française (canons de type Napoléon). Ils possèdent également une bonne cavalerie commandée par le général Jeb STUART, dont notamment des unités spciales (Rangers) commandées par de brillants officiers. Doté d'une infanterie tenace, motivée de soldats qui défendent leurs terres.

De plus, les meilleurs officiers se sont joints aux États du Sud, ce qui leur permet de nombreuses victoires.

Si le Nord l'emporte en fin de compte, c'est notamment par usure. Les États de l'Union disposent d'un réservoir d'hommes supérieur, bien que moins entrainés qu'au Sud. Il met longtemps avant de se retrouver avec une armée professionnelle composée de volontaires bien entrainés et bien équipés. Les ingénieurs du Nord développent un armement (par exemple premières mitrailleuses et canon rayé) plus performant. Il possède une marine conséquente qui surclasse celle des Confédérés, conçue presque uniquement pour le ravitaillement et pour tromper le blocus.

 

Atouts stratégiques

Outre le fait que l'Union et la Confédération mènent une course à l'adhésion bien avant qu'elles ne soient constituées en entités ennemies, vers l'Ouest, enjeux de ravitaillement, chacun cherchant à surprendre l'adversaire d'ailleurs en marchant après contournement vers l'Est, le Sud mène un combat stratégique essentiellement défensif, même s'il s'agit souvent d'offensives défensives (LEE) menées avec des troupes nombreuses, avant d'en venir à des tactiques de guérilla. Il s'agit de se battre pour épuiser le Nord ou surtout jusqu'à ce qu'une intervention européenne mette fin à la guerre.

Le président de la Confédération Jefferson DAVIS a le choix entre défendre les frontières, surtout celles du noyau d'États du Sud près de la côte, ou autoriser Robert LEE à envahir le Nord, comme il le fait d'ailleurs en deux occasions, dans l'espoir que quelques victoires sur le sol ennemi démoralise les Nordistes. Mais, avec moins de moyens que le Nord, il est difficile de maintenir à la fois cette défense dans un espace finalement réduit près des côtes et de défendre en même temps les territoires de la Confédération situées plus à l'Ouest, plus vaste, mais aussi tout aussi vital, car ses voies ferrées transversales traversent la région de Chattanooga-Atlanta. Finalement, DAVIS préfère la défense frontalière à l'offensive-défensive de LEE, mais adopte une politique de compromis en divisant la Confédération en départements dont les commandements assureraient la défense et le transfert des réserves par chemin de fer, solution plus adaptée au tempérament indépendant des officiers. Il est certain que, hormis les problèmes techniques de télécommunications pour la coordination des troupes, des dissensions ont lieu dans le corps des officiers (les rivalités de temps de paix entre grands propriétaires sont toujours là).

   Dans l'ensemble, cette stratégie pour gagner du temps pouvait payer, étant donner l'hostilité potentielle des plusieurs puissances européennes envers la montée des jeunes Etats-Unis qui leur taillent des croupières sur le plan commercial, sans compter des haines solides, issues de guerres précédentes, dans lesquelles elles étaient impliquées auparavant sur le sol américain. L'état-major de la Confédération et ses dirigeants politiques comptent presque jusqu'au bout sur une intervention de la France et du Royaume-Uni, en s'efforçant de démontrer que le Sud ne peut être vaincu et que les destructions causées par la guerre pourraient être irréversibles pour les intérêts européens présents de façon importante sur le territoire des États-Unis.

    A l'inverse, l'Union doit conquérir le territoire de la Confédération, dans la posture habituelle de l'avantage à la défense sur l'invasion (connaissance du terrain, motivations de la guerre), avec la perspective toujours menaçante précisément d'une intervention européenne. Il lui fait du temps pour faire sentir sa puissance, ses chefs "comprenant" qu'il leur faut mener une guerre très destructive, et ayant quelques difficultés à encadrer par des sous-officiers et officiers une masse toujours plus grande de volontaires, chauffés à blanc par une propagande anti-esclavagiste. Dans le haut commandement, GRANT ne prend ses fonctions qu'en mars 1864 et mène une guerre moderne avec tous les moyens humains et matériels dont il dispose.

  Durant les quatre années de cette guerre, plus de 3 millions d'hommes ont été requis et 624 000 ont été tués (soit 2% de la population de l'époque) et près de 500 000 blessés. Elle a fait plus de victimes que l'ensemble de toutes les autres guerres auxquels les États-Unis ont participé depuis.

Les combats sont d'autant plus acharnés et sauvages (les boucheries napoléoniennes se répètent en quelque sorte sur le Nouveau Continent, y compris avec leurs conséquences sanitaires, plus d'hommes mourant d'épidémies et de maladies que sur le champ de bataille) que maints officiers et sous-officiers, voire hommes du rang des deux camps adverses se connaissent et parfois très bien.

  Les conséquences, qui sont d'ailleurs bien plus mises en avant au Sud qu'au Nord par l'élite intellectuelle, sont une accélération de la centralisation des États-Unis, de la concentration des richesses (les pillages aidant...), et surtout, avec l'afflux des esclaves libérés au Nord, une sorte de généralisation à l'ensemble des États-Unis de la "question noire". Les destructions opérées durant la guerre par l'Union victorieuse, suivies par des politiques d'exploitation économique, notamment par des immigrants venant du Nord et des natifs du Sud collaborant avec le nouveau pouvoir, causent une amertume tenace parmi les anciens confédérés et leur descendance envers le gouvernement fédéral. Cette amertume constitue souvent un fond psychologique de nombreux conflits dans les États du Sud.

Si la Confédération avait gagné la guerre, beaucoup arguent que le gouvernement central aurait beaucoup moins de pouvoirs qu'il n'en a aujourd'hui. Des historiens estiment que la guerre de Sécession opère d'ailleurs un tournant dans l'histoire des États-Unis avec leurs concurrents et partenaires européens. La militarisation, l'ampleur de l'armée, la centralisation administrative introduite dans maints domaines, mise sur pied d'abord pour obtenir des approvisionnements des armées de qualité (le commerce d'armes défectueuses fut fructueux au début de la guerre) et en quantité, parfois envahissante, même si par la suite, les États récupèrent maints pouvoirs et développent partout des législations qui leur sont propres dans tous les domaines, hors la défense des États-Unis et la diplomatie générale, le Congrès faisant face à la Présidence, dans ce qu'on appelle encore l'équilibre des pouvoirs en Amérique.

Elle pouvait sans doute gagner, mais l'ampleur du débat idéologique autour de l'esclavage, alimenté d'ailleurs par des pratiques scandaleuses et inhumaines au Sud, débat présent autant aux États-Unis  qu'en Europe, signe en quelque sorte une annonciation de la défaite. Au Nord, les intérêts objectifs des industriels (dont dans l'agriculture...) qui veulent briser des monopoles de marché au Sud, dans bien des domaines, rejoignent les sentiments de nombreux esprits et de nombreux coeurs partout dans la société. La défense de l'esclavage par la Confédération, même présenté comme garante de la liberté d'entreprise des propriétaires terriens, n'est rien contre la mise en valeur de principes moraux partagés par de plus en plus d'hommes et de femmes dans le monde.

Même si dans l'immédiat, le résultat de la guerre a un impact négatif pour la condition des Noirs, désormais soumis à d'autres règles, tout aussi dures que le paternalisme du Sud, celle du marché, d'autant plus que, déracinés, ils sont une proie facile pour tant d'entrepreneurs voraces. Encore aujourd'hui, l'application de principes généraux (car dans le détail, les motivations exprimées ne sont pas aussi généreuses que cela, les libertés à accorder aux Noirs étant au moins sélectives...) officiellement à l'origine de la guerre de Sécession, s'appliquent difficilement et doivent faire l'objet d'une lutte continuelle. D'une certaine manière, le racisme reproché à tant de propriétaires du Sud a déteint au Nord, bien plus qu'il n'existait auparavant dans les bonnes sociétés. Il a simplement, souvent, changé de nature...

 

Ces "autres guerres civiles" dont l'historiographie parle peu...

  On a trop l'image de l'Empire comme d'une entité territoriale extensive et agressive. Or ce qui caractérise bien plus un Empire, au sens premier du terme, c'est l'emprise (souvent absolue, en tout cas elle est recherchée), culturelle, psychologique, sociale, économique, politique... de groupes (souvent restreints) sur une grande majorité de la population. Ce sont ces groupes qui, par leur stratégie, parfois réduite à un ensemble (parfois non raisonné et à courte vue) de tactiques, détermine l'orientation générale de la société. Ils ont tendance à accumuler richesses et honneurs pour leur propre compte sur des populations et des territoires de plus en plus vaste. Or la domination ou l'hégémonie de ces groupes rencontrent toujours des oppositions, de plus en plus grandes au fur et à mesure de leur progression, ne serait-ce que par les jeux d'alliances nécessaires pour maintenir leur emprise. Et singulièrement au niveau socio-économique, plus qu'au niveau psychologique, puisque l'hégémonie sur les esprits passe sur le Nouveau Continent par la religion (notamment protestante), les dirigeants des grandes propriétés et des grandes entreprises, au Nord comme au Sud, avant, pendant et après la guerre de Sécession, rencontrent des oppositions de tous ces travailleurs de statuts très divers, ouvriers, artisans, intellectuels, esclaves qui, "normalement" doivent contribuer à alimenter et à développer l'Empire. En ce sens, les deux groupes d'États qui forment pendant la guerre de Sécession, la Confédération et l'Union, poursuivent une sorte de course à l'impérialisme à l'intérieur, à qui permettra le mieux et la concentration des pouvoirs, et l'exploitation de la masse de la population et l'organisation des ressources. C'est que depuis le début de la création des États-Unis d'Amérique, sourd des conflits sociaux jamais résolus, sinon par la répression et à cause de cela rendus de plus en plus pressants. A partir grosso modo des années 1830, des conflits qui ne sont plus principalement des conflits entre populations autochtones (ceux qu'on appelle les Indiens) et populations arrivantes, c'est à l'intérieur de la population "blanche" que se manifestent les plus durs... Plus, les multiples immigrations dans le temps transformant les unes (les arrivantes) en les autres (qui deviennent "autochtones") multipliant les hiérarchies de revenus et de pouvoirs.

Howard ZIN écrit à juste titre que par exemple le mouvement Anti-Loyers et la révolte de Dorr (réclamant un rééquilibre des pouvoirs, les zones rurales étant sur-représentées), "sont généralement ignorés par les manuels d'histoire américains (...). Les périodes qui précèdent et qui suivent la guerre de Sécession ne sont traitées que sous l'angle des questions politiques, électorales ou raciales". L'historiographie, de manière générale, se focalisent sur les conflits entre "riches", entre membres des classes propriétaires, au détriment des conflits qui impliquent artisans, ouvriers... les "pauvres" de manière générale. D'une certaine manière la formation des deux groupes d'État n'est que le prolongement de la course aux richesses et aux profits des capitalistes de la côte Est pour exploiter terres et travailleurs de plus en plus à l'Ouest du continent. Soit, suivent chacun des deux groupes, une exploitation surtout agricole, reposant sur le contrôle du commerce et de la mise au travail des esclaves noirs, dans une sorte d'auto-administration des grandes propriétaires fonciers, chacun restant autonome, ou une exploitation surtout industrielle, minière notamment, reposant sur l'activité de groupes financiers, s'appuyant sur un gouvernement central pour la protection des "biens et personnes" nécessaires à leurs entreprises. A l'aube de la guerre de Sécession, la priorité des priorités, sauf pour des groupes influents d'origine religieuse ou morale, aidés d'une presse relativement tapageuse, n'est certainement pas l'esclavage, mais l'argent et le profit que peuvent faire les classes dirigeants du pays. Les tentatives d'instaurer une certaine stabilité politique et un contrôle économiques performant n'aboutissent pas véritablement. L'essor de l'industrialisation, les villes surpeuplées (de surcroit souvent sans plans d'urbanisme), les heures interminables passées dans les usines, les crises économiques brutales entrainant hausses de prix et chômage, le manque d'eau potable et de nourriture, les hivers redoutables, les logements étouffants l'été, les épidémies permanentes et la mortalité infantile : tout cela provoque des troubles sporadiques chez les pauvres. Il y a parfois des soulèvements spontanés contre les riches. D'autres fois, cette colère est détournée en haine raciale contre les Noirs, en conflits religieux contre les catholiques ou en xénophobie contre les immigrants. Il arrive aussi que les soulèvements prennent la forme organisée de grèves et de manifestations. Bien qu'il soit impossible pour ces années-là de déterminer l'ampleur d'une conscience ouvrière; il reste des fragments qui conduisent à s'interroger sur l'ampleur du mécontentement que peut occulter le silence apparent des travailleurs. Les presses locales se font l'écho de soulèvements à portée restreinte et souvent réduite dans le temps et dans l'espace. Et cela d'autant plus qu'ils sont violents et réprimés par l'armée.

Juste avant la guerre de Sécession, une grande crise survient en 1857, portant un rude coup à de nombreuses industries, avec son cortège de chômage massif. Selon certains auteurs, notamment après la guerre de Sécession, le militantisme ouvrier qui s'organise de plus en plus n'aurait pas pu être réduit par l'activité judiciaires et policière des États ou des comtés, sans la survenue de cette guerre civile. L'unité militaire et politique exigée par la guerre de Sécession balaye, au Nord comme au Sud, la récente prise de conscience la classe ouvrière. Ce sentiment de communauté est abreuvé de rhétorique patriotique et imposé dans les faits par les armes. Cependant, ce consensus n'est pas général et (avec le sentiment qu'il ne s'agit pas de "leur" guerre), maints groupes d'ouvriers luttent et poursuivent leurs actions en faveur des baisses de loyers et d'augmentation de salaires (et singulièrement parfois, dans les usines d'armement...), malgré la répression qui frappe par exemple tous ceux, jusqu'aux pacifistes les moins ardents, refusent la politique de LINCOLN au Nord. Il y a quelque 30 000 prisonniers politiques pendant la guerre de Sécession. Dans le Nord comme dans le Sud, surtout que les lois sur la conscription permet aux plus riches d'échapper à l'enrôlement, s'affirment, parallèlement d'ailleurs à des taux importants de désertions (200 000 au Nord) dans l'armée, se lèvent des individus et des groupes qui brisent ce consensus, poussés par la hausse des loyers et des prix. Grèves et manifestations sont alors réprimées au Sud comme au Nord, par l'armée, qui doit détacher des unités et les détourner du front, pour s'en occuper, et avec toutes les difficultés de communications que cela suppose... Répression armée et répression judiciaire se combinent pour étouffer ces luttes (mais parfois, les travailleurs obtiennent gain de cause avant, la menace suffisant...), pendant que des lois permettent de faire appel à de la main d'oeuvre plus docile (notamment via l'immigration). Les crises économiques se poursuivent, et dans les années 1870, soit peu d'années après la fin de la guerre civile, l'indigence dans les villes s'accroit de manière spectaculaire et il existe même un mouvement inverse de travailleurs désespérés qui tentent de retourner en Europe... Tout cela se fait dans un désordre - lequel ne suscite guère d'entreprises réformatrices venant du Congrès ou de la Présidence, tant que les profits augmentent - accru par des épidémies récurrentes...

Au final, la défaite de la Confédération se traduit par la reprise en main sociale, politique et économique du Sud par les forces, notamment économiques, du Nord, et par une centralisation accrue des pouvoirs et un affaiblissement des échelons locaux (comtés et États). On pourrait écrire, mais on se garde ici de tirer une conclusion aussi directe, étant donné que dans les années 1880, s'ouvre une autre période de l'histoire sociale des États-Unis, que les méthodes qui prévalent au Nord pour contrôler, limiter et réprimer les mouvements ouvriers l'ont emporté sur celles qui régnaient au Sud. En tout cas, à travers les multiples réglements édictés par les gouverneurs et les lois votées par les congrès des États, se conformant souvent aux autorités fédérales, diffusent une manière de faire et un savoir-faire, d'autant que les nouvelles règles du marché (des marchandises comme du travail) doivent tenir compte des nouvelles conditions créées par la victoire du Nord (notamment accélération de la "conquête de l'Ouest") : changement du statut des Noirs, mouvement de populations (notamment d'esclaves), nouvelles règles électorales, règles de "sécurité" héritées des années de guerre, nouvelles configuration des dettes (en faveur des financiers du Nord), ruine de très nombreux propriétaires terriens (y compris de ceux qui n'ont pas d'esclaves, soit les 2/3 au Sud), nouvelles manières de faire du commerce, nouvelles façons de voir la citoyenneté... Il n'est d'ailleurs pas certains que les travailleurs du Sud soient en fin de compte gagnants dans la défaite de la Confédération

 

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Perrin, 2011. James M. McPHERSON, La guerre de Sécession, 1861-1865, Robert Laffont, 1991. Vincent BERNARD, Le Sud pouvait-il gagner la guerre de Sécession?, Économica, 2017. Karl MARX et Frierdrich ENGELS, La Guerre civile aux États-Unis. Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, collection Bouquins. Howard ZIN, Une histoire populaire des États-Unis.

 

STRATEGUS

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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 08:03

   La mutinerie, soit action collective de révolte au sein d'un groupe régit par la discipline, les détenteurs de l'autorité étant mis en cause avec vigueur, qui survient plus spécialement dans les armées (notamment dans la marine), les prisons et bagnes, par les équipages ou les soldats, est encore peu étudiée dans ses aspects généraux. Par contre, la littérature et l'audiovisuel se sert abondamment de quelques mutineries "célèbres", et pour ne prendre que deux exemples, la mutinerie du Bounty dans la marine britannique et les mutineries de la première guerre mondiale.

   D'une part parce que l'étude de la mutinerie vise directement surtout l'autorité militaire, qui tend elle à minimiser toujours son ampleur et ses conséquences, et d'autre part parce qu'elle constitue le négatif de ce qui est recherché dans toutes les organisations, surtout celle qui mettent en oeuvre la violence, la discipline. Si la discipline fait l'objet de quantités d'ouvrages par les diverses institutions la mutinerie qui en constitue un échec n'est traitée le plus souvent sous l'angle de sa répression et (parfois) de son évitement.

Dans l'armée, et notamment en cas de guerre, la mutinerie constitue un échec de la gestion de la violence et de la peur de la mort dans les troupes. Tout une facette de l'art de la guerre est occupée par cette gestion qui a pour objectif d'envoyer des soldats affronter le risque d'être tuer en les focaliser sur le combat contre l'adversaire par tous les moyens possibles. Il s'agit d'un art vieux comme la guerre organisée, qui nécessite souvent la prévention de la débandade panique ou du désordre dans les manoeuvres. Il s'agit d'éviter que les soldats ne reculent sans en avoir reçu l'ordre, et pour cela existe tout un arsenal de moyens, psychologiques et matériels, dont le moindre n'est pas, même s'il n'est pas souvent évoqué, l'existence de troupes chargées d'y veiller. Dans l'armée existe tout une "habitude" qui consiste à obliger les soldats à aller de l'avant ou à reculer en ordre, sous peine de mort. Si la troupe rechigne à se faire massacrer par l'ennemi, il faut lui faire comprendre qu'elle n'a pas le choix et qu'elle encoure, face à une chance même minime de survivre, la mort en cas de désobéissance; notamment collective. Lorsqu'une mutinerie survient, c'est l'échec de toute cette "habitude", qui peut être très couteuse, et même parfois signer la défaite. On a tort de négliger cet aspect dans l'étude des combats, des batailles et des guerres ; pourtant quantité de moyens et d'énergie est employée par l'armée pour l'éviter. Pour autant, tout échec de la discipline n'est pas une mutinerie. Cet échec, notamment en cas de défaite de troupes qui pour une raison ou une autre (évidence de la déconfiture, mouvements désordonnés, problème de communication des ordres, officiers tués...), qui met lui aussi en jeu la peur de la mort, découle, dans la confusion, du choix de la fuite devant une situation, de la masse des soldats, même pourtant habitué à lutter.

 

L'historiographie abondante des mutineries de la Grande Guerre

  André LOEZ, agrégé et docteur en histoire, tente de cerner les "contours et les silences des mutineries." Ce n'est pas la première fois, écrit-il, "que des soldats désobéissent, au cours de la Grande Guerre, surtout à proximité d'offensives meurtrières. Dès 1914, de tels "incidents" se sont produits parmi les "poilus", vite étouffés ou réprimés. En ce sens, les faits (décrits abondamment ensuite dans son livre) sont presque banals. La suite l'est moins : l'épisode n'est pas isolé et l'indiscipline s'étend. Le scénario du désordre ébauché par les hommes du 20e RI (Régiment d'Infanterie) dès le 29 avril se prolonge aux mois de mai et juin 1917 en plus d'une centaines d'événements différents, dans les deux tiers des divisions de l'armée française, où alternent diverses manifestations, désertions, refus, pétitions pacifiques et affrontements violents. En des dizaines de lieux, chaque soir ou presque, des soldats improvisent des actes et des discours construisant un même mouvement de désobéissance." L'auteur se limite au cas français et n'examine pas par exemple le cas allemand et le cas russe, où l'affaire prend on le sait une plus grande ampleur. Il signale que sur le moment, l'événement n'est pas clairement identifié comme tel, une mutinerie globale, car "l'indiscipline qui se généralise mêle en effet une grande variété de pratiques individuelles et collectives. La violence affleure quelquefois : celle de mutins qui règlent des comptes avec des chefs détestés, dont quelques uns sont insultés, frappés ou mis en joue, celle de l'armée, avant même la trentaine d'exécutions qui viendrons conclure la crise, lorsqu'un lieutenant-colonel tire à la mitrailleuse sur des soldats en révolte, faisant trois blessés et un mort. Le plus souvent, la désobéissance est pacifique, n'impliquant parfois que deux ou trois soldats qui crient leur dégoût du conflit ou des individus isolés qui partent en permission sans autorisation. Ailleurs, des régiments entiers entrent en révolte, nomment des délégués, signent une pétition témoignant d'un "intention bien déterminées de ne plus retourner aux tranchées", manifestent sous un drapeau rouge improvisé et tente de rejoindre Paris pour "parler aux députés" et "demander la paix". 

Tous ces actes participent bien d'un même événement hors du commun, qui constitue le seul mouvement de refus ouvert de la guerre dans la société française en 1914-1918. Surgissement inattendu, et sans réel lendemain, de l'indiscipline dans une guerre meurtrière et depuis trente mois presque immobile, irruption de pratiques et de paroles civiles au coeur de l'institution militaire, rupture radicale et massive avec l'apparent consensus patriotique, brêche spectaculaire et multiforme de l'obéissance, les mutineries de 1917 voient agir ensemble, à la stupeur des officiers, des soldats aux origines sociales diverses, aux opinions politiques différentes et aux cultures protestataires dissemblables."

André LOEZ explique que malgré le silence ensuite des acteurs sur les mutineries, une construction historiographique s'est réalisée au fil des décennies, malgré leur place marginale dans la littérature et dans les oeuvres audio-visuelles. Des recherches monographiques entreprises sur les parcours de certains divisions de l'armée pendant la première guerre mondiale éclairent celles-ci dans un regard qui n'a rien à voir avec celui - tout médical et le qualifiant de pathologique - de l'institution militaire. C'est surtout à partir de la fin des années 1990, qu'un vaste projet de révision de la configuration historiographique est entrepris par un groupe de chercheurs associés à l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, qui ne se privent de l'écrire comme une "entreprise de démolition". Ils permettent non seulement de les exhumer, ces mutineries longtemps cachées et dénigrées, mais de les situer dans le contexte de la société française d'alors en général, mais aussi de monter leur impact sur l'attitude de l'état-major lui-même sur la conduite de la guerre. La nécessité de rétablir l'ordre est alors une donnée lancinante chez les officiers supérieurs, qui pour certains d'entre eux, partagent les sentiments des mutins sur la conduite de cette guerre. Ces soldats, non militants, non pacifistes, non anti-patriotiques et encore moins antimilitaristes, témoignent, avec leur coeur et leur sang, sur l'horreur d'une guerre meurtrière et sans fin. La disjonction entre les mouvements pacifistes et ces soldats est bien montrée par ces chercheurs, et ajoute encore au caractère monstrueux de la guerre elle-même. Cette disjonction est sans doute à l'origine de l'effet limité - à part précisément et malgré ses dénégations leurs conséquences sur la direction des opérations militaires - sur l'ensemble de la problématique sociale du moment. Et seulement contrairement à ce qui se passe pour le cas russe (où la propagande communiste encourage ouvertement à la mutinerie) et pour le cas allemand (où des mouvements ont lieu en relation directe avec les tentatives révolutionnaires de 1918)...

  En tout cas le champ des investigations nécessaires sur les mutineries de 14-18 est encore important : non seulement, une étude à l'échelle européenne serait pertinente, mais aussi l'étude sur les diverses modalités des mutinerie et leur rapport à l'espace social français, de la part encore mal définie du caractère de révolte contre une domination sociale, inégalitaire et subie, avec cette victoire qui laisse aux combattants de la première guerre mondiale dans une certaine amertume, serait utile. Les paroles construites, les revendications les mieux formulées côtoient souvent les mouvements d'humeur et les pratiques moins permanentes dans le temps. Ce qui est bien établi en revanche, c'est la réflexion pacifiste sur l'ensemble de la Grande Guerre, dont bien des éléments sont étayés par l'expérience même vécue par des sous-officiers et des officiers revenus à la vie civile.

 

Mutineries : de nombreux exemples et des mouvements sans doute plus fréquents qu'on veut ou accepte de le dire.

   

  Généralement, on cite parmi les mutineries à travers l'Histoire, celle des fédérés Goths établis dans l'Empire romain (bataille d'Andrinople), celle des marins et sous-officiers du navire Bounty en 1789, celle du navire Spithead, dans la Royal Navy en 1797, la révolte des cipayes en 1857 dans l'Empire britannique des Indes, la mutinerie du cuirassé Potemkine en 1905 à Odessa, qui fédère les mouvements ouvriers dans la Russie Tsariste, la mutinerie de Kiel dans la marine allemande en 1918, les mutineries de la mer Noire, 1919, dans la marine française, la mutinerie des marins de Cronstadt en 1921 des soviets contre le pouvoir soviétique, toutes ressortant de logiques et de contextes différents... En fait, il semble bien que les mutineries soient plus fréquentes que ne veut l'informer l'institution militaire, qui demeure, dans maints pays, l'exemple même de l'institution opaque, bien que toujours plus ou moins soumise au pouvoir civil. Elles existent de nos jours dans maints endroits même si elles sont noyées dans les événements, en Russie ou en Amérique Latine ou encore en Afrique.

        C'est que la définition de la mutinerie reste toujours à la limite de la désobéissance à caractère politique (changement d'allégeance, révoltes contre un pouvoir) visant une légitimité et de la désobéissance à caractère de protestation contre la conduite d'une guerre ou contre la guerre elle-même, à cause des souffrances (jugées inutiles) et de sa longueur. Elle varie, lorsqu'il s'agit de désobéissance à caractère politique, suivant l'origine des soldats et des officiers. En revanche, lorsqu'il s'agit plus de protestations contre la guerre, souvent toutes les catégories sociales entrent dans le même mouvement, traversant les divergences politiques. L'étymologie même du mot mutinerie, serait sans doute liée à la bataille de Mutina (actuelle Modène) en 43 av JC, entre Marc Antoine et Octave où des troupes changent de camp au cours du conflit armé. Il semble bien que la plupart des mutineries dans l'Antiquité soit mentionnée en tant que telle à chaque fois qu'il s'agit d'une rebellion de la troupe contre l'autorité légale du moment.

Au fur et à mesure que l'on avance vers l'époque moderne, les mutineries sont de plus en plus motivées par les conditions d'exercice même du métier, notamment dans la marine, ou de la guerre. Lors de la première guerre mondiale, la tendance est parvenue à l'autre extrémité du spectre des motivations : loin d'une rebellion contre l'autorité politique, loin d'un antimilitarisme raisonné, il s'agit exclusivement d'une protestation contre la guerre, même si, plus en Russie et en Allemagne, au contraire de la France d'ailleurs, les motivations politiques sont avancées par maintes organisations pour appuyer, encourager, provoquer, ces mutineries. Ce qui ne peut faire oublier bien entendu, le caractère éminemment politico-militaire des motivations des officiers allemands pendant la seconde guerre mondiale qui se mutinèrent au sens propre jusqu'à tenter d'assassiner Hitler (quinze fois, même si toutes ne sont pas le fait de militaires!)... D'ailleurs, sur le plan du droit international, le procès de Nuremberg a sans doute contribué à fixer pour longtemps les bornes de la justification des soumissions aux ordres.

    Il faut sans doute distinguer ces mouvements dans leurs motivations de leurs justifications postérieures, notamment lorsque ces dernières ne sont pas le fait des mutins eux-mêmes. Justifications morales et remises en contextualisation politique cohabitent alors souvent, sans enlever toutefois à la valeur intrinsèque des protestations des soldats. En tout cas, dans la réflexion intellectuelle sur les mutineries, reliée à d'autres considérations plus générales sur la nature du régime nazi ou nippon pendant la seconde guerre mondiale, l'obéissance n'est plus considérée comme une valeur absolue, en regard des objectifs des ordres donnés. D'ailleurs, cette réflexion sur la désobéissance et l'obéissance oblige à se pencher sur les motifs des ordres, sur leur portée morale, sociale et politique, et aucune organisation dans le monde contemporain, qu'elle soit civile ou militaires, ne peut échapper au regard porté sur la discipline demandée à ses membres.

 

André LOEZ, 14-18. Les refus de la guerre, Une histoire des mutins, Gallimard, 2010.

 

STRATEGUS

   

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 11:43

    La littérature sur la stratégie est parcourue par l'évocation des hauts faits de nombreux chefs militaires, mettant en relief bien plus leur gloire d'un moment que les conséquences des activités des mêmes chefs dans leur société. Si à propos de la Première guerre mondiale, l'incompétence de nombreux dirigeants militaires, en regard de leurs erreurs stratégiques très coûteuses, est bien détaillé dans de nombreux ouvrages, la question du pouvoir militaire est beaucoup moins documentée. Même si récemment, notamment aux États-Unis et notamment à propos des guerres du Golfe, les conséquences du contournement par les responsables des règles démocratiques sont abondamment dénoncées, dans l'ensemble de l'historiographie, on est plutôt plein de mansuétude envers des chefs militaires, qui, ayant pris le pouvoir politique, ont mené leur peuple dans des conquêtes aventureuses. Que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix, il existe bien un lien entre rhétorique sur de possibles génies militaires, compétences et incompétences militaires suivant les promotions dans la hiérarchie, qui ont tendance à promouvoir des carriéristes rompus à toutes les manoeuvres; et le jeu constant, que ce soit en démocratie ou en dictature, entre pouvoir militaire et pouvoir politique. Ce lien était évident à certaines périodes de l'Histoire et même institutionnalisé comme dans la Rome antique ; il l'est moins aujourd'hui, de manière plus feutrée, dans le cadre d'institutions qui donnent la primauté au pouvoir civil. Subsiste en tout cas chez les militaires, une certaine fascination autour de l'idée qu'il a existé et qu'il existera encore des génies de la stratégie.

 

Le génie militaire

    Ainsi, dans le Dictionnaire de stratégie de BLIN et CHALIAND, à la rubrique Génie guerrier, on peut voir mis en relief doublement l'importance ancienne de ce génie-là et son relatif déclin :

"La stratégie est, à l'origine, l'"art du général". Personnage central dans la conduite de la guerre, le chef militaire doit posséder un certain nombre de qualités, certaines innées (!!!), d'autres acquises et aiguisées par une bonne instruction et une longue expérience. Le genre guerrier suppose la combinaison de toutes ces qualités. Concept important de l'histoire de la pensée stratégique, le génie guerrier constitue néanmoins l'un des éléments de la stratégie les plus difficiles à cerner. Son importance au sein du discours stratégique a décliné au cours de ce siècle (le XXème) après avoir connu son apogée lors de la période qui suivit les guerres napoléoniennes. Pour le stratège grec Onosander (1er siècle), le général doit être "continent, sobre, tempérant, économe, laborieux, homme d'esprit, d'âge moyen, généreux, éloquent". Pour Clausewitz (voir le chapitre de son Traité de la guerre), le génie guerrier est un savant mélanges d'aptitudes guerrières et de qualités physiques, psychologiques et intellectuelles. Aux qualités physiques, comme le courage, et psychologiques, comme la détermination ou le sens de la responsabilité, doit s'ajouter l'intelligence. Nul besoin pour le général de connaître tous les détails de la guerre. Cependant, il doit savoir distinguer les éléments importants et prendre en compte tous les facteurs connus et inconnus. Il doit pouvoir se hisser mentalement au-dessus de l'action guerrière dans laquelle il est immergé. Cette activité mentale est d'autant plus difficile qu'elle se déploie dans une atmosphère de guerre où règne le danger, où dominent l'incertitude et la fatigue. C'est pourquoi le général doit savoir simplifier autant que possible les complexités entraînées par son savoir et les données, certaines et incertaines, qu'il a en sa possession. Toutefois, le génie guerrier dépasse la rationalité. L'intuition, le fameux coup d'oeil, déterminent les choix du général tout autant que son activité intellectuelle.

L'évolution de la guerre au cours des dernières décennies a-t-elle modifié l'importance ou la nature du génie guerrier? Les progrès accomplis dans les domaines de la technologie, de l'informatique, des communications, ont rendu la guerre à la fois plus complexe et plus simple pour le commandant en chef qu'elle ne l'était il y a seulement un siècle. Toutefois, si son aspect extérieur change, la nature fondamentale de la guerre reste la même, et celui qui conduit une armée doit posséder des qualités semblables à celles de ses aînés. Si les connaissances nécessaires à la compréhension et à la conduite de la guerre se sont transformées, il reste que le chef suprême doit toujours posséder une excellente vision d'ensemble et une capacité de synthèse supérieure à la moyenne lui permettant de décider et d'agir de manière rapide et intelligente. Le chef militaire aujourd'hui est rarement en même temps un chef politique, comme c'était souvent le cas autrefois. Mais dans un contexte où la stratégie politique est souvent aussi importante que la stratégie militaire, en particulier dans le cas des stratégies indirectes, le chef militaire doit également faire preuve d'un certain génie politique.

La guerre évolue désormais beaucoup plus vite que par le passé et dans des directions différentes, ce qui requiert une réflexion et une adaptation importantes de la part de celui qui est chargé de conduire les opérations. La complexité de la guerre contemporaine actualise cette formule de Clausewitz : "C'est aux esprits scrutateurs plutôt que créateurs, aux intelligences étendues plutôt que douées pour une seule spécialité, aux cerveaux pondérés plutôt qu'ardents, que l'on préfère confier le salut de nos frères et de nos enfants, ainsi que l'honneur et la sécurité de la patrie."

  Ces considérations valent également, toujours selon les mêmes auteurs, pour les grands capitaines.

 

Grands capitaines

   "L'étude de l'histoire des grandes batailles et celle des "grands capitaines" furent pendant longtemps les deux sources d'inspiration principales pour les apprentis de l'art de la guerre." On peut remarquer au passage que ce sont toujours - dans la masse des écrits et des sources audio-visuelles disponibles au grand public - ces mêmes sources qui perdurent aujourd'hui... "L'étude des grands capitaines privilégie la dimension politico-stratégique de la guerre par rapport à la bataille qui met en relief les aspects tactiques du combat. Ainsi se complètent-elles  parfaitement tous deux". Les auteurs proposent d'écouter à cet égard les propos très connus de NAPOLÉON BONAPARTE... "Ce regard en arrière sur les grands soldats de l'Histoire est partagé aussi bien par les théoriciens que par les praticiens de la guerre (...)", chaque général s'inspirant des figures qui les ont précédé. "La place importante réservée aux grands capitaines dans l'étude de la guerre se retrouve dans la plupart des cultures stratégiques, notamment celle de la Chine. dans la culture occidentale, la liste des grands capitaines est assez restreinte. Y figurent les grands généraux et les conquérants de l'Antiquité, puis les grands tacticiens  du XVIe au XVIIIe siècle. Le XIXe siècle est dominé par la figure de Napoléon. Il s'ajoute parfois à cette élite le nom de GENGIS KHAN, l'un des rares à émerger entre ces deux époques, et le seul parmi les non européens. Les irréguliers, même très talentueux, comme Du Guesclin,  Cortes ou Pizarro, font rarement partie du palmarès standard des très grands généraux, à tort d'ailleurs. Ce n'est qu'au XXe siècle que les stratèges de la guérilla et de la guerre révolutionnaire, Lawrence, Mao Zedong, Hô Chi Minh, Vo Nguyen Giap, sont cités en exemple. Les transformations de la guerre (et des sociétés) depuis un peu plus d'un siècle font qu'un individu est rarement dans une position où il peut décider à la fois de la stratégie politico-militaire, de la tactique et de la conduite des opérations. Adolf Hitler, qui s'y essaya, fut un remarquable stratège politique mais s'avéra souvent médiocre dans la conduite des opérations militaires. Il est d'ailleurs significatif que le général allemand de cette époque dont on retient le nom aujourd'hui, Erwin Rommel, évoluait sur un théâtre de guerre marginal. Si la transformation de la guerre et de la manière dont on l'étudie aujourd'hui a inévitablement réduit le rôle de l'individu, notre fascination pour les grands capitaines de l'Histoire demeure intacte."

 

Le rôle de la propagande 

   On ne dira jamais assez que pour qu'un homme apparaisse comme un génie guerrier ou un grand capitane, il faut toute une propagande qui en assure la postérité. On ne dira jamais assez également que très souvent, les instruments de propagation de la popularité de ces héros, tant parmi les soldats que - sans doute surtout - parmi les populations, sont souvent aux mains de leurs partisans, voire monopolisés par eux. Que ce soit par le biais des contes et des chants, des théâtres ambulants ou permanents, du cinéma ou de la télévision, les instruments de propagande opèrent souvent leur influence jusque dans les études des historiens pourtant les plus critiques, ne serait-ce que par l'objet de ces études ou tout simplement parce que, de leur temps, les propagateurs ont fait table rase de tout ce qui pourrait gêner l'image de leurs héros, par de nombreuses destructions et souvent holocaustes mêlant biens et personnes. Il est souvent difficile de contrer ces influences - qui agissent au niveau psychogique et affectif - et de "remonter le courant" afin d'établir la réalité des choses, mais avec les progrès de l'historiographie et la multiplication des approches critiques, on parvient de mieux en mieux à démêler réalité et représentation et surtout à contextualiser l'action de ces génies guerriers et de ces capitaines. On ne peut dissocier les oeuvres de NAPOLÉON de l'organisation de la société qu'il chercha à imposer, comme on ne peut faire abstraction du fait que l'enrichissement d'un État ou d'un Prince, enrichissement qui permet d'ailleurs à cette propagande de se déployer va souvent de pair avec un appauvrissement d'une grande partie de la population (sous forme des destructions subies directement du fait des guerres ou sous forme d'impôts de toutes natures)...  En passant, on peut qu'être étonné de la popularité de NAPOLÉON chez les Russes, alors même que son action a causé de nombreux malheurs sur leur territoire (même s'il y a des explications qui ressortent de la politique et de l'idéologie)... 

 

Compétence et incompétence militaires

La question de la compétence ou de l'incompétence militaires revêt une importance secondaire en résultat du résultat de la guerre. Au lendemain de la victoire française de la première guerre mondiale, l'institution militaire sort paradoxalement renforcée, alors que l'incompétence de certains de ses chefs est tout simplement crasse au long de nombreuses campagnes, coûteuses en biens et en personnes, responsable de stagnation même de la guerre, proprement enterrées dans des tranchées. D'ailleurs, l'absence d'examen critique de l'institution militaire, toute solidaire entre ses chefs officiers, jaillit à la guerre mondiale suivante, par une autre incompétence collective face aux nouvelles conditions de la guerre. L'occultation des erreurs militaires est effacée par la victoire finale, et il faut la grande défaite de Napoléon en 1815 pour que cet examen critique soit fait, l'empereur apparaissant aux yeux des historiens futurs (enfin pas tous) comme un très bon tacticien et un médiocre stratège. En fin de compte, qu'ils soient compétents ou incompétents, n'a pas beaucoup d'importance en regard du résultat militaire final à la fin d'une guerre, tant celle-ci est faite de contingence et de hasard.  Et même en cas de défaite, il est toujours loisible, tant les acteurs sont divers dans chaque pays, de reporter les fautes sur des civils, comme dans l'Allemagne des années 1930...

Mais ce qui compte en revanche, c'est le prestige de ces généraux à qui l'on attribue la victoire, que l'on qualifie de génie ou de grand capitaine, qui pèse sur l'évolution de la société, et singulièrement dans les relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire. 

 

Pouvoir civil et pouvoir militaire

   Singulièrement, nombre de ces génies guerriers et de ces grands capitaines ne sont pas sans avoir causé de nombreux torts à leurs propres sociétés, en y imposant une dictature ou un régime autoritaire, interrogeant en celui les relations entre ces héros et leur culte et l'existence d'une militarisation de la société, voire de la domination sur la société civile d'un pouvoir militaire. Si la question ne s'impose évidemment pas pour les sociétés où la population est de toute façon plus ou moins entièrement guerrière, elle se pose pour celles qui sont traversées d'idées ou d'idéal démocratique, comme se targue de l'être une partie de l'Occident puis de plus en plus de pays... Singulièrement, on devrait sans doute moins célébrer les héros sanglants lorsqu'on entend élaborer une société pacifiée ou/et pacifique. Or l'attitude des appareils militaires dans les sociétés d'aujourd'hui est autant liée aux appétits de puissances de nombreux éléments des premiers qu'aux images positives et magnifiées présentes dans les populations des grands militaires passés ou présents. Sans doute, le cas des États-Unis par exemple est-il différent : voilà une démocratie, aux acteurs nombreux dont les pouvoirs s'équilibrent souvent, en tout cas dans le long terme, qui tient les génies et grands capitaines à distance, se méfiant par avance de tout imperium guerrier. Ce qui n'enlève rien au fait que, si forte et et si grande soit cette démocratie de quelques 50 États, elle est travaillée, à l'époque contemporaine, par des forces économiques (complet militaro-industriel puissant) qui la mettent  constamment en danger... Et les événements récents ont montré des tentatives inquiétudes de contournement du système démocratique par l'institution militaire...

 

STRATEGUS

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Élie BARANETS, Comment perdre une guerre, Une théorie du contournement démocratique, CNRS Éditions, 2017.

 

 

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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 14:05

    L'Histoire est emplie d'Empires nomades éphémères et avant que n'émergent les civilisations sédentaires, les guerres opposent souvent plusieurs grandes tribus nomades, qui, une fois pillées les terres conquises, s'en vont chercher ailleurs les richesses à prendre. Sans doute, les guerres entre Empires nomades et Empires sédentaires ne sont-ils qu'un cas minoritaire de l'ensemble des guerres depuis les débuts de l'humanité et rien ne dit qu'on ne retombera pas dans la tradition d'avant les civilisations sédentaires... En tout cas, l'histoire de ces Empires nomades, ne serait-ce que parce que la vie sédentaire exige une bien plus grande permanence des ressources et des connaissances, ne nous est connue que par le biais de leurs adversaires sédentaires qui, souvent les assimilent culturellement et politiquement. C'est le cas de l'Empire mongol, qui est à notre connaissance l'Empire nomade le plus "stable" et le plus important que le monde (sédentaire) ait connu. C'est souvent la montée fortuite, aidée par de fortes contingences (au bon moment, au bon endroit), d'une de ces tribus nomades et d'un chef conscient de la nécessité d'assurer la discipline et la stabilité nécessaires à l'a durée de son pouvoir. C'est précisément la montée au pouvoir de GENGIS KGAN, privé très jeune de protection et ne pouvant donc pas s'appuyer sur une chefferie, vers 1197, dans les steppes de Haute Asie.

 

Le chef de tribu GENGIS KHAN

   Né entre 1155 et 1167 (1165 pour son meilleur biographe, P. RATCHNEVSKY), il lui faut une dizaine d'années de dures luttes politiques et de guerres (1196-1206) pour soumettre les confédérations tribales qui composent ceux que l'on nomme Mongols (Tartares pour l'histoire européenne à l'époque médiévale : NaÏmans, chrétiens nestoriens, Kéraïtes, christianisés depuis peu, Merkites; Tatars et Oïrats  pratiquant le chamanisme).

Traditionnellement, les associations de tribus plus ou moins nombreuses rassemblés pour une entreprise guerrière sont peu structurées, peu stables, et se désintègrent rapidement, une fois les rapines partagées, chaque tribu restant attachée d'abord à ses intérêts propres. 

Ce n'est qu'à la quarantaine passée au moins du GENGIS - TEMOUDJIN comme il est nommé jusque là - devient le chef "des peuples qui vivent sous la tente". La grande assemblée des notables qui prend les décisions importantes - le Kurultay, le proclame chef suprême : khan. (BLIN et CHALIAND).

La logique tribale veut que si l'on veut maintenir le rassemblement des tribus sous une autorité, il est nécessaire d'entreprendre des conquêtes continuelles et fructueuses. 

 

Les éléments d'un empire nomade qui puisse durer

   Jusqu'au XIIIe siècle, les Mongols avait - comparativement aux peuples turcophones - joué un rôle secondaire en Haute-Asie. Au cours des deux siècles précédents, ils avaient repoussé hors de Mongolie les Kirghiz, mais faute d'unité, n'avaient pas encore créé d'empire. le pouvoir était partagé entre les familles aristocratiques, avec toute une hiérarchie. Les guerriers (nokürs) sont des hommes libres et les sers sont les vaincus. Entre les Mongols, comme chez tous les peuples nomades qui les précèdent, régnait la désunion, et les tribus étaient perpétuellement en conflit larvé ou n guerre ouverte jusqu'à ce que GENGIS KHAN les soumette à une discipline commune.

Selon le même principe décimal qui était employé pour l'armée, les Mongols, en tant que peuple, sont alors divisés par GENGIS en unités familiales (dix, cent, mille familles). Une fois agrégé à une telle unité, un individu qui la quittait encourait la peine de mort.

En ce XIIIe siècle, la Mongolie est prospère. Contrairement à de nombreux peuples nomades, les Mongols ne sont pas poussés par d'autres groupes qui les obligent à se déplacer, mais constituent une puissance montante en quête d'expansion. Au début, les Mongols ne disposent d'aucun service administratif, et GENGIS apporte un génie en la matière, permettant notamment l'organisation d'un réseau assurant la disponibilité des chevaux pour les entreprises militaires. 

Les Mongols peuvent profiter de la division de leur grande voisins : la Chine, qui bien que divisée en deux (Nord et Sud), reste l'adversaire le plus coriace, l'Islam désuni depuis de nombreux siècles, le monde chrétien, orthodoxe ou catholique, avec une papauté qui ne parvient pas à assurer son hégémonie. 

   Le souci premier de GENGIS KHAN est d'éviter les cabales tribales pouvant miner son pouvoir. Il cherche à se gagner des fidèles en favorisant la promotion de chefs de guerre aux origine humbles et qui lui doivent tout. Il crée des unités territoriales liées par une discipline extrêmement stricte et le éloigne les combattants de leur terroir. Il institue, en s'appuyant sur les traditions de la steppe, un code pénal en partie existant, en partie nouveau, le Yassa. L'administration qu'il met en place reste le modèle de toutes les sociétés nomades pour les siècles suivants. Il parvient à créer des troupes d'une discipline inconnue dans la steppe et sans équivalent dans l'histoire médiévale. Pour sa chancellerie, ce nomade illettré fait utiliser l'écriture ouïghour. Très vite, il apprend à tirer parti du savoir des Chinois et des Persans.

Afin de limiter les solidarités tribales, il crée une garde impériale qui se monte à 10 000 hommes ; elle regroupe à la fois des éléments d'élite, quelle que soit leur origine sociale, et des membres des familles nobles, comme otages. Cette garde constitue le noyau des fidèles du régime institué par GHENGIS KHAN. La mobilisation est générale pour tous les hommes valides jusqu'à soixante ans. 

Les conquêtes des mongols sous GENGIS KHAN se font graduellement. d'abord le contrôle de la steppe et des zones forestières voisines ; puis soumission des peuples du haut lénissei et du lac Baikal (1207). Deux ans plus tard, les Ouïgours se reconnaissent vassaux de GENGIS HKAN ; sur l'Ordos, l'État xia xia est occupé. Tout pousse les Mongols vers la conquête de la Chine : la géographie, l'immémoriale fascination des nomades pour le riche et prestigieux État sédentaire dont le souverain décerne les autres honorifiques aux nomades. C'est sans difficulté que les Mongols passent ou contournent les murailles et ravagent l'État de Chin, tenu par les Djurcens. Mais ils ne peuvent s'emparer des villes, manquant de matériel de siège (1211). La révolte des Khitais, naguère maîtres de la Chine du nord, contre leurs maitres china, et leur ralliement aux Mongols, change tout. Grâce aux ingénieurs civils ou militaires khitaïs, les mongols peuvent acquérir le savoir qui leur faisait défaut. La première campagne en Chine (1212) s'apparente à un raid. Un armistice est négocié avec les Chines, GENGIS épouse une des filles de l'empereur. Mais les Chins, par prudence, évacuent leur capitale, Pékin, et se replient sur Kaï-Feng. Du coup, les Mongols s'emparent de Pékin et la mettent à sac. GENGIS se retire de Chine : la conquête, inachevée en 1216, est confiée à l'un de ses généraux, sorti du rang, des plus remarquables : MUKALI. Au début, le clivage entre nomades conquérants et sédentaires subjugués reste total, à l'exception de ceux des sédentaires dont les nomades utilisent le savoir.

L'offensive suivante concerne le Khorezn. Elle est précédée par l'annexion de l'empire des Kara-Khitaï (1217). Au Kurultay (Grande Assemblée) de 1218, la décision est prise d'attaquer le Khorezm en réponse à l'exécution d'ambassadeurs mongols. 

La campagne de GENGIS KHAN est menée après une solide préparation. Des espions sont chargés de recueillir des informations, de répandre des rumeurs, de rassurer la population en matière de liberté religieuse, de reconnaitre le terrain. Ces aspects ne sont jamais négligés par les Mongols sous GENGIS KHAN. En quatre mois, celui-ci défait les forces sans doute supérieures du shah ALLA ALDIN MOHAMED II du Khorezm (sans doute 150 000 contre 100 000 Mongols), par une campagne remarquable. face à un adversaire qui a dispersé ses troupes sur la ligne défensive du Syr-Daria, GENGIS KHAN leurre celui-ci par une offensive combinée dont le shah ignore où se situe le centre de gravité. Tandis que deux armées mongoles avancent, l'une vers Samarcande, la deuxième vers Tachkent, une troisième menée par GENGIS lui-même et son général SUBOTAÏ, traversent le désert du Kizil Koum, fond de façon imprévisible sur Boukhara et les arrières des forces du shah. L'effet de surprise est tel que le shah se retire plutôt que d'affronter les Mongols. Boukhara se rend (mars 1220) et les trois armées convergent vers Sarabande qui tombe après un siège de dix jours.

Mobilité, surprise, capacité de concentration au terme d'une manoeuvre sur une longue distance, la campagne du Khozerm est un modèle du genre. Les ennemis défaits, lorsqu'ils ne sont pas massacrés (la décision est faite selon leur résistance, plus ils résistent, plus les Mongols sont impitoyables) et distribués aux chefs militaires qui les utilisent comme auxiliaires.

L'année suivante, après un très dur siège, les Mongols prennent la ville d'Ourgendj, dont tous les habitants sont passés au fil de l'épée. Pendant ce temps, GENGIS a lancé ses généraux SUBOTAÏ ET DJEBÉ à la poursuite du shah. Celui-ci, traqué, finit par mourir sans avoir été rejoint. Le fils du shah se révèle autrement pugnace. Mais GENGIS le poursuit ; il franchit le Khossaran oriental qu'il ravage. L'armée du fils du shah est écrasée sur les bords de l'Indus (novembre 1221), mais son chef, après un combat intrépide, parvient à prendre la fuite. Sur le chemin du retour, les Mongols ravagent l'Afghanistan occidental (Hérat, Ghazni) et l'Iran oriental. GENGIS retourne en Mongolie par le Kazakhstan actuel (1225).

Entre temps, un extraordinaire raid de reconnaissance est effectué vers le Caucase, la Russie méridionale, par SUBOTAÏ et DJEBÉ. Ceux-ci ravagent l'Azerbaïdjan, la Géorgie, l'Arménie, se heurtent victorieusement aux nomades kipchaks qui appellent à la rescousse les princes russes. Russes et Kipchaks, après une retraite feinte des Mongols qui permet de les séparer en plusieurs tronçons, sont vaincus à la bataille de la rivière Kalka (1222). 

La dernière campagne de GENGIS KHAN est dirigée contre les Tanguts (Chine du Nord-Ouest), mal soumis (1227). Nul doute qu'il ait eu le sentiment et la conscience d'ériger un empire qu'il voulait durable. GENGIS KHAN, avant sa mort (1227), a lui-même désigné son successeur. En effet, la question de la descendance dynastique, compte tenu de l'absence du droit de progéniture, reste un problème hautement conflictuel parmi les nomades. Oncles ou frères du défunt khan pouvaient traditionnellement prétendre à la succession. Les fils, légitimement, le pouvaient également : aussi bien l'aîné que le cadet qui recevait en héritage les femmes et les servantes de son père (à l'exception de sa propre mère). A la mort de GENGIS, l'Empire mongol couvre toute la Haute-Asie, le nord de l'Iran et de l'Afghanistan ainsi que le nord de la Chine. Son empire, selon sa volonté, dépend nominalement du grand khan, son fils OGÖDAÏ, mais il est divisé à la façon traditionnelle entre ses fils. Si l'empire est ainsi partagé, les différentes zones sont soumises (un temps) au même code, le passa, qui renforce la coutume, un même service postal, avec des relais de chevaux et en nourriture tous les cinquante kilomètres, permettant au courrier de parcourir 200 à 300 km par jour, un même service de taxes... Ainsi l'empire mongol parvient à conserver son unité jusqu'à la mort d'un des fils, MÖNGKE (1259).... (BLIN et CHALIAND).

Il convient de préciser que quand on écrit que les Mongols ravagent, occupent un pays, il s'agit de ses routes et voies de communications, ainsi que des villes et villages pas trop éloignés, utiles et non d'un quelconque recouvrement de territoires dont les nomades, d'ailleurs, n'ont que faire, du moment qu'ils perçoivent ensuite tributs et gardent otages... 

Et cela d'autant plus qu'ils bougent constamment, ne se reconnaissent pas du tout dans les valeurs des empires sédentaires (que la majorité des Mongols méprisent par ailleurs). L'opposition d'une partie de l'aristocratie nomade est à la mesure de la fascination que peut exercer le style de vie sédentaire sur une grande proportion des Mongols en général. D'ailleurs, on peut constater que tant en Chine qu'en Iran ou ailleurs, de nombreuses partis de ces peuples conquérants assimilent ce style de vie et sont en quelque sorte phagocytés par les valeurs sédentaires. Le même phénomène a déjà été observé dans l'Histoire à propos de l'Empire Romain. 

 

Un instrument militaire de premier plan

   L'instrument majeur de la conquête est l'outil militaire remarquable qu'a façonné GENGIS KHAN - et qui n'a pas connu à ses débuts que des succès. Les Mongols, comme les autres nomades, exterminent ceux qui leur résistent et leur causent des pertes. Ceux qui se rendent sont épargnés, mais réduits en esclavage et souvent utilisés en première ligne au cours de sièges ultérieurs. Seules catégories systématiquement épargnées : les artisans, et parfois les ministres de la foi. Pas d'innovations chez les Mongols sur le plan tactique : fuite simulée, manoeuvres de flancs, usure et dislocation par l'effet des flèches. Au XIIIe siècle, leur supériorité tient aux innovations instituées : briser les autres chefs tribaux au terme d'une longue et dure lutte, enlever aux chefs traditionnels leurs clientèles, promouvoir aux postes de responsabilité des gens issus du rang et qui lui doivent tout. Cette sélection ouverte amène au sommet non seulement les meilleurs, mais aussi, en principe, les plus loyaux des lieutenants. Enfin, la discipline instituée par le Yassa et la poigne de fer de GENGIS donnaient certainement aux troupes mongoles un esprit de corps et une cohésion sana égale. Cette discipline concerne tout le monde, et permet également d'instaurer une limite franche entre temps de guerre et temps de paix ; dans ces temps de paix, vol et pillage étant interdit et punis de mort pour éviter les vendettas intertidales et protéger le commerce. Avant toute campagne, les Mongols prennent soin à une préparation psychologique : pas seulement l'usage de la terreur (jusqu'à exagérer les exactions commises et encourues), mais la présentation d'une libération éventuelle (liberté religieuse notamment). Ils utilisent pleinement les services qu'ils rendent aux musulmans ou aux chrétiens en leur débarrassant de leurs rivaux les plus efficaces (secte des Assassins pour le califat abaisse par exemple). Tour à tour, ils se présentent comme des alliés permettant leur élimination, et en retour, exigent biens et services - ce qui leur est souvent refusés, d'où leur déprédations successives (contre ces alliés tout temporaires)...  

Jean du PLAN CARPIN, moine franciscain italien envoyé comme ambassadeur extraordinaire par le pape Innocent IV et qui séjourna à Karakorum en 1246 écrit : Pendant une bataille, si, dans un groupe de dix, un ou deux ou trois, ou même davantage, prennent la fuite, tous ceux qui restent sur les dix sont mis à mort, et si tout un groupe de dix prend la fuite, ceux qui restent du groupe des cent dont ils faisaient partie sont mis à mort, s'ils n'ont pu prendre eux aussi la fuite." Bon moyen de maintenir une discipline collective dans l'armée... Il cite également la manière dont les Mongols décochent leurs flèches et la manière de garder près des combattants des chevaux immédiatement utilisables pour lancer une attaque.

 

L'impossible pérennité de l'Empire mongol

  Non seulement, les civilisations sédentaires qu'ils attaquent - par leurs richesses et leur organisation social - attirent l'admiration des Mongols, mais au fur et à mesure que le temps passe, surtout après GENGIS KHAN, les éléments traditionnels des peuples nomades prennent le dessus : divisions entre tribus, entretenues par les sentiment d'injustes partages et les vengeances, abandon de l'organisation décimale de l'armée, reprise du pouvoir politique par les élites aristocratiques... En deux générations, l'Empire mongol n'existe pratiquement plus, même si nominalement, à l'image de ce que fut le Saint Empire Romain Germanique en Occident, les déclarations d'allégeance se poursuivent, ce qui permet d'ailleurs un quart de siècle de paix (1280-1307).  Les Mongols se font assimiler culturellement par les populations des territoires conquis : en Chine ou en Iran, comme ailleurs, notamment via des conversions religieuses de ces contrées. De façon logique, l'empire ne se maintient que dans la steppe eurasiatique, de la Mongolie à la Russie méridionale en passant par le Turkestan. Les descendants de des maîtres de l'Asie Centrale et de la Russie conservent leur puissance le plus longtemps possible. Réellement, chaque partie de l'Empire mongol connait un destin différent, se maintenant en tant que tel de manière différente. Ainsi, les Mongols marquent le destin des peuples conquis, tout en s'y assimilant plus ou moins complète. Ainsi en Russie et en Europe orientale, les Russes ne remporte une victoire décisive contre les Mongols seulement en 1380 (bataille de Koulikovo). 

Non seulement la fascination est continue - sauf aux yeux d'une partie de l'aristocratie qui combat d'ailleurs longtemps GENGIS KHAN - mais le facteur religieux jouent un rôle essentiel aux yeux des sédentaires dans la transformation du nomade de barbare en civilisé, et toutes les associations religieuses se livrent au même prosélytisme envers eux qu'envers leurs proches. La conversion au christianisme, à l'islam, au manichéisme, au bouddhisme confère au nomade ébloui un statut auquel il ne peut prétendre auparavant.

 

Des relations entre nomades et sédentaires 

S'installe souvent, au moment une sorte de relation entre sédentaires et nomades, à la limite des zones d'influence et de circulation. Cette relation peut être fondée sur des échanges effectués dans les marchés frontaliers, des tributs versés par l'Etat aux nomades, des mariages symbolisant une alliance très souvent passagère, parfois dirigée contre un autre groupe nomade. La modification de ce statu quo - où, à Byzance comme en Chine, le commerce des armes et des techniques militaires reste interdit avec les nomades - intervient lorsque l'une des parties s'estime être devenue plus puissante. S'il s'agit des nomades, ils peuvent alors exiger un tribut plus élevé pour rester tranquille, ou des avantages plus grands. L'Etat cède le plus souvent, n'ayant pas d'autres choix. La montée des extrêmes, conséquence de cette perpétuelle torsion de bras pour arracher davantage ou donner moins, se manifeste par un assaut généralisé des nomades s'ils se sentent assez forts. Souvent, ces ruées se produisent lorsqu'une dynastie s'affaiblit. En revanche, avec un souverain énergique, au moment où l'Etat est propre, les sédentaires cherchent à refouler les nomades le plus loin possible, en usant de leurs dissensions  tribales ou en s'efforçant de les priver de leurs points d'appui les plus favorables. L'État ne cesse de passer de l'usage de la diplomatie à celui de la force ; les nomades de celui du voisinage menaçant au raid meurtrier, voire à l'assaut généralisé. 

Le monde nomade est démographiquement limité, car la chasse ne peut nourrir une population dense. A l'inverse d'un État qui mobilise toutes les ressources de l'agriculture et de l'élevage. Ce n'est pas le nombre qui permet aux nomades de l'emporter mais la concentration de l'attaque, la surprise et une supériorité militaire souvent très nette ; avec, en face, des dynasties souvent affaiblies, des populations mal préparées au combat sans merci livré par leurs adversaires nomades.

Des relations mutuellement profitables se tissent généralement entre nomades et sédentaires durant les périodes pacifiques, qui restent toujours dangereuses. L'histoire écrite par les sédentaires - les seuls en fait qui l'écrivent... - insiste toujours sur la sauvagerie des agressions nomades. Mais les contre-offensives, qu'il s'agisse de la Chine ou de Byzance, ont été nombreuses et très meurtrières. Dans ce rapport perpétuellement conflictuel de façon ouverte ou masquée, les nomades ont souvent triomphé. Mais toujours et l'Empire mongol ne fait pas exception, de façon relativement éphémère. Pour que la victoire revienne aux nomades de façon pérenne, il leur faut adopter les formes de gestion des sédentaires, notamment sur le plan étatique... Et même si leurs leaders occupent les postes centraux et les plus importants dans les terres conquises (établissant des dynasties mongoles, comme en Chine), leurs populations, progressivement, sont assimilées de manière plus ou moins complètes et deviennent... sédentaires!

 

F.W. GLEEVES, Secret History of the Mongols, Cambridge, 1982. Marie-Dominique EVEN et Rodica POP, Histoire secrète des mongols, Paris, 1994. Paul RATCHNEWSKY, Gengis Khan, his Life and Legacy, Oxford, 1992.

Extraits de Grande histoire, IBN AL-ATHIR, L'irruption des mongols, dans Edward G. BROWN, A Literary History of Persia, Cambridge University Press, 1902, Traduction de Cathrine TER SARKISSIAN et de Mission to Asia, de Jean du PLAN CARPIN, Comment combattent les Mongols, ibid traduction, dans Anthologie mondiale de la stratégie, par Gérard CHALIAND, Robert Laffont, Bouquins, 1990.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Gérard CHALIAND, Les empires nomades, de la Mongolie au Danube, Ve siècle avant JC-XIVe siècle, tempus, 2006. 

 

STRATEGUS     

 

    

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 12:34

    On pourrait intellectuellement faire table rase de tout ce qu'a accompli l'Union Soviétique en dressant par exemple comme certains l'ont fait un "tableau noir du communisme", ce qui évite de considérer l'héritage de plus de soixante ans de "socialisme réel" dans ce grand pays, et qui permet de penser la politique russe actuelle comme neuve et par surcroit dénuée d'"idéologie"... C'est d'autant plus vrai pour la politique de défense et la pensée stratégique soviétiques.

Toutefois, de nombreuses études depuis le début du XXIe siècle, surtout vu la déconfiture d'un certain capitalisme toujours en crise (mais pas pour tout le monde...), examinent de près le bilan économique, politique et social de l'URSS, dans bien de ses aspects, et ici, ce qui nous intéresse, le bilan en matière de défense. 

 

Entre principes politiques et réalités stratégiques

   Ce moment de la stratégie de l'URSS nous intéresse au moins doublement ici : il se situe au milieu d'une confrontation de bellicismes, de pacifismes et d'antimilitaristes, surtout au tout début, et il montre l'évolution d'un système qui se met en place, entre inspirations marxistes révolutionnaires et dures réalités stratégiques. 

    Edward Mead EARLE, analysant toute cette première période, rappelle comment dans ce bouleversement social violent de la Révolution d'octobre 1917 en Russie, les organisations militaires et les concepts stratégiques sont balayés "aussi implacablement que les institutions politiques et les classes sociales, car l'armée est étroitement associée à l'ancienne structure sociale comme l'est la stratégie nationale aux ambitions politiques de l'ancien régime." "De même, poursuit-il, que la Révolution française supprima l'armée aristocratique des Bourbons, lui substitua la levée en masse et utilisa la guerre comme moyen de promouvoir la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, de même les bolcheviks se débarrassèrent de l'armée démoralisée et délaissée des tsars et constituèrent une armée de paysans et de prolétaires, l'Armée Rouge, créée le 23 février 1918.

A l'origine, cette nouvelle armée devait l'arme dont disposeraient les "masses laborieuses et exploitées" pour défendre la Révolution contre les ennemis intérieurs et extérieurs. Mais le temps et les besoins de la politique intérieure et internationale obligèrent à en réévaluer la nature et les objectifs, si bien qu'elle se transforma peu à peu en une véritable institution nationale. Si elle demeure l'enfant de la Révolution, elle est également l'idole de la patrie. Après vingt-cinq ans d'expérience à la tête d'une grande puissances, les dirigeants de l'Union Soviétique se soucient moins aujourd'hui (l'auteur écrit en 1943) des dogmes et formules des premiers jours que des dures réalités de la guerre qui régissent les armées modernes, quel qu'en soit le contexte idéologique. Il faut peu de doute qu'on doit, dans une certaine mesure, attribuer le moral remarquable de l'Armée Rouge dans cette guerre contre l'Allemagne nazie à l'idéologie communiste et à la "société sans classes" de la nation soviétique, ainsi qu'à la renaissance du patriotisme russe. Mais, aussi fort qu'il pèse dans la balance, le moral ne peut suffire à expliquer le succès dans la guerre. Aux victoires contribuent également le matériel, la discipline et la supériorité tactique des troupes, la compétence professionnel des officiers de haut rang et l'adoption de principes stratégiques justes. Il faut donc rechercher l'explication de la résistance soviétique à l'invasion allemande dans le coeur de la terre russe et ses traditions historiques autant que dans la dynamique de la révolution bolchevique."

Tout en suivant le stratégiste dans son analyse, nous ne pouvons nous empêcher, dans toute guerre, il y a au moins deux adversaires, de nous étonner de la présentation parfois univoque de la supériorité d'une armée sur l'autre. Si les adversaires savent vanter leur prestige, leur habileté et leur capacité, nous ne pouvons pas ne pas penser qu'il existe aussi d'autres explications de la tenue des armées au combat. Il existe une foncière inégalité entre deux armées face à face, et il n'est pas doive être mise en valeur les mérites de l'une ; il se peut tout simplement que dans une armée face à l'autre, elle fasse preuve tout simplement de l'incompétence des officiers qui la commande, de la détérioration plus grande que celle de l'adversaire de son matériel, d'une étourderie plus grande dans la tactique utilisée, ou d'une méconnaissance plus forte de bons principes tactiques et stratégiques... Au moment où Edward Mead EARLE écrit les lignes qui précèdent, l'armée allemande reproduit les erreurs commises plus d'un siècle plus tôt par NAPOLÉON en Russie, avec tant d'étourderies que rétrospectivement, maints historiens en soient pantois... Et ceci d'autant plus que le corps des officiers allemands de l'époque connait sur le bout des doigts les campagnes napoléoniennes... Mais c'est parfois dans la structure du commandement qu'il faut chercher les erreurs, d'un commandement qui ne tient pas en compte les informations dont pourtant il dispose souvent...

   Quoi qu'il en soit, les différents dirigeants de la jeune Union Soviétique sont aux prises avec des problèmes dont les éléments se retrouvent souvent dans la foulée de la naissance dans la violence d'un régime entièrement nouveau. Tour à tour, suivant les vicissitudes des événements provoqués et subis, LÉNINE, TROTSKI, STALINE, mais surtout les membres du groupe qui crée l'Armée Rouge, des civils, avec TROTSKI et STALINE, FROUNZE, TIMOCHENKI, VOROCHILOV   et avec nombre d'"adjoints", de "complices" ou de "comparses", parfois civils, souvent de plus en plus au fur et à mesure qu'on avance dans le temps, militaires, ont dû affronter (et s'affronter) en même temps principes théoriques révolutions et terribles réalités pratiques. A la recherche d'une doctrine marxiste de défense et en même temps des moyens de gagner des guerres civiles qui se succèdent sur le sol russe, des choix sont faits qui donnent à l'Armée Rouge une coloration  qui dévie plus ou moins de principes réaffirmés dans un flot de propagande. Que ce soit avec TOUKHATCHEVSKI ou plus tard SOUVOROV et KOUTOUZOV, l'appareil militaire soviétique ne cesse pas d'être traversé par des considérations contradictoires. Et même après ces lignes d'Edward Mead EARLE, après la seconde guerre mondiale, se heurtent en pratique ou dans un combat d'idées qui peut paraitre avec le recul du temps surréaliste, cet appareil ne cesse de l'être également, même si l'armée soviétique ressemble de plus en plus à n'importe quelle armée "capitaliste". Et ceci au rythme d'un régime qui apparait de moins en moins comme l'émanation de principes marxistes...

   On peut distinguer deux fils rouges dans ces évolutions : le poids des commissaires politiques nommés en face des responsables militaires dans les commandements, du haut en bas de l'échelle et la réintégration ou non des cadres militaires issus de l'armée russe tsariste. 

    Pour Edward Mead EARLE, "les doutes et les controverses qui caractérisent les affaires militaires soviétiques, pendant les années 1918-1924 étaient attribuables à trois facteurs fondamentaux.

En premier lieu, ils étaient presque inhérents à l'état de chaos de la révolution qui désorganisa tous les services de l'administration et catapulta des civils sans expérience à des postes de grande responsabilité dans la conduite de la guerre. Que Lénine, Trotski et les autres aient accompli autant de choses est remarquable, car les qualités qui font un agitateur révolutionnaire et celles qui font un stratège militaire capable ne sont pas nécessairement les mêmes.

En second lieu, le débat sur la politique militaire fur mené en termes abstrait et en dehors du cadre essentiel de la politique étrangère soviétique. Par exemple, les protagonistes ne surent jamais clairement si le premier souci du gouvernement était de promouvoir la révolution internationale ou de garantir le succès du communisme dans un seul pays. Dans la première phase des pourparlers de Brest-Litovsk, l'intention de Lénine était apparemment de provoquer une guerre civile européenne, mais, par la suite, la politique varia avec le temps et les hommes. Tant que cette question fondamentale n'était pas résolue, il était vain de discuter les mérites de la défensive par rapport à l'offensive, de la manoeuvre et de la mobilité par rapports aux positions et aux fortifications. L'importance de la corrélation entre la politique étrangère et la politique militaire est un problème sur lequel il est nécessaire d'insister constamment dans toutes les nations du monde ; il ne fallait donc pas s'attendre à ce que les bolcheviks le comprissent dès le début.

Troisièmement (...), une grande part du débat sur les affaires militaires n'était que la rationalisation d'ambitions individuelles, manteau masquant à peine la lutte fondamentale pour s'assurer le contrôle du parti et du gouvernement. Pendant près de deux ans avant sa mort, en janvier 1924, Lénine fut malade et son état ne cessa d'empirer. Pendant cette période, la question de sa succession revient dans tous les débats politiques et affecta l'opinion individuelle ainsi que la politique nationale.

Staline, en assumant le pouvoir et en répriment impitoyablement toute dissidence dans les rangs communistes, contribua grandement à clarifier les problèmes. Quoique, à l'exception de la récente dissolution du Komintern, il n'ait jamais complètement désavoué le caractère international du mouvement communiste, sa politique a pris une orientation générale de plus en plus nationaliste. Dans le domaine des affaires étrangères, sa principale préoccupation semble bien avoir été d'assurer la sécurité de l'Union Soviétique plutôt que de porter (...) la révolution au-delà des frontières. Si l'on veut en partie expliquer les objectifs de Staline par sa propre vie et par son caractère, ils furent cependant déterminés aussi par l'évolution des événements en dehors de la Russie, notamment la montée de l'Allemagne nazie et l'intention clairement avouée d'Hitler de s'emparer du territoire soviétique. Il y eut certainement des déviations par rapport à l'orientation générale de la politique de Staline, mais les forces les plus puissantes de cette politique ont été centripètes."  

Sans doute Edward Mead EARLE, dans l'appréciation qu'il fait de la politique de STALINE, est-il très influencé par la capacité de l'Armée soviétique, au moment où il écrit, en matière de sursaut devant l'ennemi nazi, lui attribuant peut-être plus de mérites, surtout dans les années 1940, qu'il en a. D'autant que c'est bien sa politique qui décapita littéralement l'armée, sur des motifs de maintien au pouvoir de sa faction, et son incapacité à percevoir les logiques politiques et militaires, notamment la suprématie étendue des commissaires politiques sur les commandements militaires, explique une certaine difficulté à mener une politique étrangère constante face à l'Allemagne nazie, et du coup, des possibles alliés "capitalistes". Il est évidemment difficile pour quelqu'un qui a passé la majeure partie de son existence politique au plus haut niveau à lutter contre des armées alimentées, financées, recrutées par les puissances que sont la France et l'Angleterre entre autres, de concevoir des alliances réellement du "troisième type" par rapport aux conflits idéologiques intenses des années 1920 et 1930... L'aspect autoritaire de son régime n'est pas négligeable dans son appréciation de différences de conception de la société entre celle établie par les nazis et celle défendue par les "démocraties" occidentales d'alors... Une certaine admiration et une certain envie aussi envers le système si efficace industriellement, socialement et militairement mis en place par le Parti nazi a pu obscurcir son jugement.

 

Élaboration d'un discours stratégique

     C'est entre le milieu des années 1920 et la fin des années 1930 que s'élabore, laborieusement, mais de façon pérenne, un discours stratégique soviétique.

Jacques SAPIR, spécialiste de l'économie et du système militaire soviétiques, décrit celui-ci et comment il s'élabore, des concepts de ce discours ayant été reprise ensuite dans le... discours militaro-professionnel américain dans les années 1960 et 1970. 

"L'idée de constituer l'expérience immémoriale des combattants en une science de la guerre n'est pas chose nouvelle. Par ailleurs la fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été fertiles en tentatives scientifiques, mais aussi parfois scientistes. (...). Le contexte de (la) naissance (de la pensée stratégique soviétique), la conjonction de travaux antérieurs entamés pendant la période tsariste avec le discours marxiste, a certainement été décisif. Pour autant, il serait trompeur de réduire la pensée militaire soviétique à la simple addition d'une tradition et d'un discours. Les conditions de rencontre entre les deux, les interprétations du discours par des opérateurs qui n'en étaient pas nécessairement familiers, ont donné une épaisseur particulières à ce processus. Celui-ci renvoie tout autant à un problème de réception (la réception du marxisme dans l'élite militaire russe ralliée au pouvoir soviétique) qu'à un problème de traduction, de double traduction en fait, du marxisme vers le discours opérationnel militaire, de ce discours vers le marxisme stalinien en train de se constituer." 

Jacques SAPIR estime que "le discours soviétique trouve sa plus grande richesse et sa dimension réellement scientifique, dans une articulation entre une science militaire et un art de la guerre." Cette articulation n'est soulignée, et très largement, que dans les années 1960 en Occident. Mais elle se trouve déjà dans les écrits des auteurs soviétiques dès la fin des années 1940. 

"Il faut savoir et prévoir, mais on ne saurait tout savoir ni tout prévoir. De manière significative, le discours stratégique soviétique a distingué la prévision, qui implique une probabilité à un événement, la prédiction qui relève de l'art du jugement subjectif à partir d'éléments quantifiables et qualitatifs, enfin le pronostic qui est une conjecture établie dans des conditions où les éléments de connaissance ne sont pas quantifiables et ne peuvent être testables antérieurement à l'expérience. En cela, ils se détournent des autres discours stratégiques qui soit mettent l'accent sur la dimension scientifique, soit au contraire estiment que tout se réduit en un art d'application.

Dans sa forme la plus achevée, la pense soviétique a distingué les lois du conflit armé des lois de la guerre. Les premières renvoient directement aux invariants que l'on peut retrouver à travers l'analyse historique des combats. Ces lois permettent d'introduire un minimum de prévisibilité dans le chaos de la bataille ; elles concernent les relations entre les méthodes et formes de combat et la nature de la guerre, son contenu socio-politique, ainsi que l'articulation entre les différents niveaux d'opération, et elles se manifestent à travers les formes de structuration et d'organisation des forces comme dans les principes guidant les plans formulés par les commandants." On profitera de ce passage pour bien faire comprendre le caractère non évident, contrairement à ce que l'on pourrait croire, de ce qui précède. Toute une tradition en Russie, mais aussi ailleurs, dénie la possibilité de distinguer de telles lois dans les chaos de la guerre. Cette tradition se retrouve dans une partie du pacifisme russe (TOLSTOÏ), mais aussi dans une grande partie de la littérature russe. Une étude plus fouillée de cette littérature permettrait de savoir jusqu'où va ce déni de l'existence de ces lois, qui met en avant le caractère complètement accidentel de telle victoire ou de telle défaite. 

"Ces lois sont liées et interdépendantes avec celles de l'économie politique, dans la mesure où les bases économiques et sociales d'un pays exercent une influence fondamentale sur sa manière de gérer un conflit armé. Cette interdépendance va nettement plus loin, aux yeux d'un auteur soviétique, que les simples capacités de production (...) ou que les ressources budgétaires. Elle inclut le fait que le moral des troupes et de la population, les formes sociales d'organisation, interviennent directement dans la manière de se battre.

Les lois de la guerre ont un sens bien plus large que les précédentes. Leur statut provient de l'analyse par les soviétiques de la guerre comme une activité totale, dont le contenu englobe mais dépasse la seule conduite des opérations. Ces lois régissent les déterminants de la corrélation globale des forces entre les belligérants. Cette notion de corrélation des forces est particulière au discours militaire soviétique et ne doit pas être réduite à celle d'équilibre. En effet (...) la corrélation des forces signifie que la puissance de chaque adversaire est la résultante de facteurs séparés mais liés entre eux par des interactions de type causal ou des rétroactions. L'évaluation des relations entre l'Union Soviétique et un adversaire potentiel faisait donc intervenir le jeu possible de ces interactions et rétroactions dans unes perspective qui n'était donc pas statique, comme dans une simple comptabilité des moyens, mais dynamique. Les lois de la guerre interviennent alors pour donner un sens à ces relations entre des facteurs séparés, qui peuvent appartenir à des domaines différents comme l'économie, la démographie, la géographie ou la psychologie. On comprend, alors, que de ce point de vue, elles aient une supériorité logique sur les lois du conflit armé.

L'existence de lois scientifiques, qu'elles concernent la guerre en général ou le conflit armé, n'entraine pas une capacité, réelle ou potentielle, à tout mesurer ou à tout savoir. L'une des affirmations majeures du discours soviétique est justement que la guerre est, simultanément un phénomène chaotique et marqué par des régularités (SAVKIN). La dimension chaotique provient de la part irréductible que joue la décision humaine, avec sa dimension subjective. Les régularités, qui expriment tout autant des lois fondamentales que des principes d'application subordonnés à des contextes particuliers, ne sauraient donc résumer la totalité du phénomène. Qui plus est, les lois fondamentales qui concernent le conflit armé sont multiples et relèvent de domaines différents (de l'économie à la physique, en passant par la statistique). Leur combinaison ne saurait être stable dans le temps, et leurs formes d'expression nécessite une interprétation, c'est-à-dire un retour de la subjectivité de l'acteur. L'art militaire apparait donc comme une partie intégrante de la science militaire, conçue comme un système de connaissances à la fois exhaustif dans ses domaines et incomplet dans sa nature. La nécessité d'interpréter ouvre alors la porte à la créativité du commandant, cette créativité qui lui permet de ne pas être l'esclave du contexte objectif mais de l'utiliser de la manière la plus appropriée. Mais cette interprétation créative est aussi susceptible de faire apparaitre des lois jusqu'alors inconnues ou négligées, de mettre en évidence les limites de la connaissance antérieure, initiant alors de nouveaux programmes de recherche. C'est pourquoi l'opposition entre l'art et la science dans le domaine militaire ne renvoie nullement à l'opposition traditionnelle entre théorie et pratique. Il s'agit pour les pensées stratégiques russes d'un véritable couple dialectique, dont la mise en oeuvre engendre un bouleversement perpétuel des formes du conflit armé."  Le thème de l'opposition entre art et science militaires est un thème relativement rebattu en Occident, et les soviétiques estiment y avoir trouve une solution originale.

"Ce que les théoriciens soviétiques appelaient la doctrine militaire correspond à l'ensemble du contexte socio-politique dans lequel se déroule un affrontement armé ; cette doctrine militaire consiste en réalité en l'élaboration de scénarios probables de conflit, l'identification des adversaires et la description des moyens par lesquels l'État se prépare à la conduite d'un conflit. Ce que nous appelons usuellement la doctrine militaire, c'est-à-dire l'ensemble des règles qui sont censées guider la composition et l'usage des forces, correspond dans le lexique soviétique à l'art militaire. Quant à la doctrine opérationnelle (au sens occidental), elle se traduit alors par la notion de conceptions opérationnelles." Il faut bien entendu comprendre, que pas plus qu'antérieurement au marxisme, il ne s'agit de guider l'emploi des forces au-delà de la victoire militaire. Sous couvert d'une certaine phraséologie, on aurait pu comprendre une réflexion qui aille au-delà. Mais l'ennemi identifié et la stratégie énoncée et suivie, on est toujours dans le cadre clauweitzien de forces contre forces. Une fois l'ennemi vaincu et cela à tout prix, pas de perspectives tracées sur les conséquences des moyens de la victoire... Et dans beaucoup de cas, à l'Est comme à l'Ouest, ce qui en résulte, c'est un accroissement important de l'influence des valeurs d'autorité, du poids de l'appareil militaire dans l'économie et la société et de conceptions centralisatrices du pouvoir... C'est si vrai que les réflexions soviétiques aboutissent à la notion d'art opérationnel, l'essentiel est d'obtenir la victoire militaire. Nulle inclusion de problématique de classes là dedans, le jeu des étiquettes faisant le reste. Et logiquement tout ce que cet art opérationnel soviétique peut être repris par un État et un gouvernement qui méconnaissent jusqu'au premier terme ce marxisme si proclamé et en même temps si peu présent... Le discours scientifique soviétique prépare, rétrospectivement parlant, le renouveau actuel de la puissance militaire russe. C'est dans les années 1960 en URSS que l'articulation fondamentale entre science et art militaires  est largement soulignée. C'est à partir de leurs propres problématiques, à l'écart de ce qui se pense en Occident dès le début de la Seconde Guerre Mondiale, que les Soviétiques élaborent leurs concepts clés. 

Pour Jacques SAPIR, "dans la pensée soviétique, les évolutions de l'art militaire ont toujours étroitement liées aux transformations de la production, des techniques et des relations de la société à ces dernières, y compris dans leurs structures. On retrouve ici une thèse que l'on peut qualifier de marxiste, si l'on s'en tient, mais qui est, en réalité, une simple leçon d'histoire matérialiste, soit que la manière dont une société fait la guerre ne saurait être indépendante de la manière dont cette société s'est organisée en un ensemble d'institutions et d'organisations, de pratiques et de représentations politiques comme symboliques. Cette thèse conduit à un autre concept clé du discours militaire soviétique, celui de révolution dans les affaires militaires. Une telle révolution signifie que les interactions entre le progrès scientifique, sa diffusion dans le monde de la production et ses conséquences dans l'organisation des sociétés sont en train de provoquer des changements non plus quantitatifs mais qualitatifs."

En ce sens, les Soviétiques ont considéré l'existence de trois révolutions de ce type depuis deux siècles :

- l'union entre la naissance des armées de masse, à la suite des changements politiques et sociaux induits par la Révolution française et la diffusion massive des moyens mécaniques. C'est l'émergence de la guerre à l'âge industriel, ou à celui de la machine ;

- l'invention et la diffusion des armes nucléaires ;

- l'émergence et la diffusion des méthodes de collecte et de traitement quasi instantané de l'information sous ses différentes formes.

Les textes soviétiques vont plus loin que la simple constatation de l'adaptation des armées aux évolutions techniques. "Si l'innovation prend un aspect révolutionnaire, poursuit, Jacques SAPIR, c'est à travers sa diffusion massive et à sa capacité de déstabiliser les anciennes relations entre l'individu - le monde matériel - la société, et à en faire émerger de nouvelles."

"Si l'on procède à une récapitulation des différentes conséquences dans l'art et la science militaire que les Soviétiques en tirent), il est alors clair que la stratégie est le domaine du choix du théâtre des opérations et de la posture que l'on y adopte. Doit-on y rechercher un résultat définitif, comme la destruction de la totalité des moyens adverses ou l'effondrement de sa capacité politique d'action (entrainant sa capitulation), ou doit-on au contraire y adopter une posture d'économie des forces, dont l'application la plus efficace est évidemment la dissuasion de l'adversaire potentiel de recourir au conflit armé sur ce théâtre? La définition de l'objectif stratégique est donc avant tout politique : elle peut et doit se faire en collaboration avec les autorités militaires qui sont en mesure de dire ce qu'il est possible d'obtenir et à quel coût. En cas de décision d'action, il convient de désigner un commandant ayant la responsabilité de l'ensemble du théâtre. Durant la guerre contre l'Allemagne et se alliés, les envoyés spéciaux du haut commandement jouaient ce rôle."

 

La continuité d'une pensée stratégique qui remonte loin.

  "Une des leçons que l'on peut tirer de l'examen des termes employés par les théoriciens militaires soviétique, poursuit plus loin Jacques SAPIR après avoir précisé la distinction entre  niveau de décision stratégique et niveau d'opérationalité, qui se retrouve dans l'organigramme  des directions de l'armée soviétique, est l'importance des distinctions entre des niveaux différenciés au sein d'un ensemble global, le théâtre d'action. Ce vocabulaire a été constamment amélioré et n'a trouvé sa forme définitive que dans les années soixante. Cependant, les notions qu'il décrit sont bien présentes dès le début des années vingt. Cette capacité à penser la profondeur, et en même temps les différents échelons intermédiaires, est une caractéristique fondamentale de la pensée militaire soviétique. Il est probable qu'elle constitue un héritage de la guerre civile, voire même de la théorisation de conflits antérieurs, comme la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Les militaires russes et soviétiques ont eu d'emblée à penser la manoeuvre sur des espaces immenses." Ils l'ont fait dans des conditions difficiles et malgré les purges la connaissance théorique est parvenue à être transmise... Ils ont eu à mesurer rapidement les interactions possibles entre les actions militaires et les répercussions politiques. 

"La notion d'art opérationnel, explique toujours Jacques SAPIR, est ainsi née en URSS dans les années 1920, même si elle est enracinée sur des intuitions antérieures. Cette période fut marquée par une étonnante inventivité dans le domaine de la théorie militaire et les politiques économiques."  Elle voit le jour notamment avec les écrits de Vladimir Kiriakovitch TRIANDAFILLOW (1894-1931) et Alexander SVETCHINE (1878-1938). Ce dernier décrit la tactique comme le matériau de base de l'art opérationnel, lui-même destiné à être la base de la stratégie. L'art opérationnel se construit comme une théorisation d'expériences et dans une perception des guerres futures. L'art opérationnel est ainsi largement déterminé par les deux types de posture stratégiques : l'annihilation et l'attrition. Le concept d'attrition est utilisé dans la littérature militaire pour définir des situations où les moyens adverses sont détruits en une succession d'opérations répétées relativement rapidement et n'entrainant, à chaque, que des pertes limitées. Ce concept diffère de celui de la guerre d'usure en ceci qu'il ne fait nullement référence à l'affaiblissement de la volonté adverse. Si une guerre d'usure implique des stratégies d'attrition, ces dernières peuvent être mises en oeuvre dans d'autres contextes. C'est Nikolai Efimovich VARFOLOMEEV (1890-1939) qui se penche de manière systématique sur le concept stratégique d'annihilation. Il met l'accent sur la nécessité de combiner la rupture et l'exploitation, en portant le combat dans la profondeur du dispositif ennemi. Une telle combinaison implique une succession d'opérations qui, à leur tour, mettent l'accent sur la dimension logistique, qui devient alors partie intégrante de l'art opérationnel. Dans les années 1920, une telle conception conduit à mettre l'accent sur les contraintes issues de l'état de l'économie russe, et en particulier de la domination de l'agriculture. Ceci est d'autant plus important que l'URSS doit s'attendre à un conflit avec des pays à économie industrielle. Dans ces conditions, en attendant que l'industrialisation porte ses fruits, le maintien de "l'alliance ouvrière et paysanne" est un facteur stratégique critique. V.K. TRIANDAFILLOW cherche à produire la théorie de la structure des forces adaptée à ces conditions. Il préconise un mélange de forces massives et faiblement équipées et d'unités de choc très mobiles et fortement mécanisées. Il espère ainsi réduire le fardeau militaire et aboutir à une logique de développement des forces armées compatibles avec la Nouvelle Économie Politique préconisée par LÉNINE. Dès le départ en outre, dans l'esprit de ces théoriciens, les forces aériennes et terrestres sont intégrées, à des lieux d'une réflexion menée en Occident par DOUHET. La suprématie aérienne est recherchée par la frappe d'objectifs stratégiques militaires et non par la recherche de destruction des centres urbains. Si lors de la Grande Guerre Patriotique, comme la nomme les Soviétiques la Seconde Guerre Mondiale, l'aviation de bombardement est sur-développée, c'est pour couvrir une surface de combat sans équivalent à l'Ouest. Jonctions ferroviaires, aérodromes, noeuds routiers, trains et navires sont les objectifs d'une aviation de bombardement, appuyée par une aviation d'assaut pour assurer la maitrise du ciel. La notion d'engagement aéroterrestre soviétique a près de quarante ans d'avance sur l'Airland Battle de l'OTAN. C'est que les rivalités entre armes jouent moins fortement qu'en Occident, entrainant leur coopération plus étroite, aidée par une structure de commandement bien plus centralisée qu'à l'Ouest. 

En même temps qu'il se constitue, le discours stratégique soviétique s'intègre dans un contexte extrêmement changeant. "Les différents concepts et notions élaborées durant les années vingt durent être traduits en des formes organisationnelles bien réelles au fur et à mesure du réarmement de l'URSS. Ce fut loin de se faire de manière aisée ou linéaire, et les débats furent importants, que ce soit pour les priorités ou pour les formes que devait prendre l'Armée Rouge modernisée." Notamment pour le problème de la mécanisation. 

S'appuyant sur les conceptions de TRIANDAFILLOW, père des futurs corps mécanisés, le développement du concept des opérations en profondeurs est impulsé surtout par VARFOLOMEEV et TOUKHATCHEVSKY. Partisan d'une industrialisation accélérée comme d'une forme d'armée communiste (sans apport des anciens cadres russes et avec surveillance des conseillers politiques), ce dernier voit ses thèses écartées, mais pas pour des raisons logiques militaires mais dans les méandres des ambitions personnelles à la tête du jeune État. L'abandon de la NEP, la collectivisation forcée des terres, qui rendent peu crédible l'alliance paysans-ouvriers d'une Armée Rouge moderne, conduisent dès la fin des années 1920, à rechercher des scénarios de guerre courte, offensifs, avec frappe des objectifs le plus vite possible. L'arme de choc à privilégié est donc alors une combinaison d'unités blindées, mécanisées et aéroportées, peu nombreuse certes, mais capable de frapper des points essentiels à la machine de guerre ennemie. Le tournant est rendu explicite par le glissement du concept de bataille en profondeur à celui d'opération en profondeur. Ce changement peut se lire quand on campe les Règlements de 1929 et de 1933. "Ainsi s'accomplit une évolution paradoxale ; le mouvement qui conduisit les penseurs soviétiques à exploiter pleinement le concept d'art opérationnel mis à jour par A. Svetchine, fut celui-là même qui les conduisit à un fétichisme de l'offensive produisant l'oblitération de certains des enseignements de ce même Svetchine sur le rôle des opérations défensives et de la guerre d'attrition."

En se focalisant, et cela de plus en plus quand on se rapproche des années 1940, sur l'offensive, et en se positionnant donc comme la force d'initiative dans la guerre, l'Armée Rouge abandonne les projets de mobilisation massive. Une offensive réussie doit faire l'économie de cette mobilisation. TOUKHATCHEVSKY, qui connait bien les auteurs occidentaux, de FULLER à DE GAULLE, introduit dans la culture militaire la notion d'opérations combinée aéroterrestre. Ses idées et de celles du groupe d'officiers qui l'entourait sont dignes d'admiration, comme l'écrit Jacques SAPIR, qui périrent dans les purges de 1937, mises en oeuvre bon an mal an, impliquent une industrialisation à marche forcée pour équiper l'Armée Rouge de ces engins mécanisés indispensables à l'offensive, avec un arbitrage sur la quantité au détriment de la qualité des armements. Et ce faisceau d'évolution, ainsi que la position de forces suprises par la l'ennemi, conduit à la débâcle du début des années 1940, débâcle que l'URSS ne réussit à surmonter, il faut le noter, que grâce en partie aux prêts et aux dons massifs de matériels américains envoyés par dessus le Pacifique pour soutenir son effort de guerre...

 

Jacques SAPIR, Le discours stratégique. élaboration et pertinence d'un langage stratégique, dans Mots, n°51, juin 1997, www.perse.fr. Edward Mead EARLE, Lénine, Trotsky, Staline, La guerre selon les Soviétiques, dans Les maitres de la stratégie, tome 2, Bibliothèque Berger-Levrault, 1982.

 

STRATEGUS

 

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 09:11

     Le mot frontière vient directement de front, notion toute militaire, et après un demi-siècle marque par des rivalités d'ordre idéologique entre des États regroupés en alliance - séparés par des fronts froids stratégiques - ou à l'intérieur des États - divisés entre des espace utiles sous contrôle des centres politiques et des sanctuaires propices aux guérillas -, les tensions présentes (après la longue guerre froide), liés aux choc des affirmations et des ambitions nationales, imposent un renouveau de la réflexion stratégique sur la problématique des frontières. C'est en tout cas le problème que se pose Michel FOUCHER. Au moment où ce renouveau des ambitions nationales se heurtent aux plus grands mouvements migratoires depuis au moins deux siècles, qui plus est semblent devoir durer longtemps vu les guerres et les changements climatiques, la question, apparemment archaïque des tracés frontaliers et du cadre territorial où s'inscrit le fait national, reste vive et, paradoxalement, les réponses ouvrant des voies d'apaisement difficiles à formuler. C'est que les voies faciles du regain des tensions, alimentées par un certain échec de la construction européenne, ouvrent au contraire des problématiques de fragmentations où les revendications frontalières peuvent reprendre le devant de la scène. 

   Alors que de nouveau, des conflits territoriaux se prolongent en Europe balkanique comme dans le Caucase et aux confins indopakistanais, que des menaces planent autour d'une Chine soucieuse de réunifier les territoires perdus, la question des frontières garde, pour l'analyse stratégique, toute sa pertinence. On aurait pu penser qu'avec l'heure des grands réseaux financiers, informatiques et informatifs, était venue celle de la fin des territoires, versant spatial du diagnostic (faux) de la fin de l'Histoire, provoqué, selon certains auteurs par le triomphe de la démocratie (mais de quelle démocratie?) libérale. La conjonction entre la question mal liquidée de l'Empire russe (soviétique) et la déception des peuples devant l'entreprise libérale européenne, ouvre sans doute une nouvelle période historique, où la question nationale redevient première. 

L'utilité des frontières...

   C'est ce constat qui amène Michel FOUCHER (né en 1946), géographe, diplomate et essayiste français, fondateur de l'Observatoire européen de géopolitique de Lyon, et depuis 2007, membre du Conseil des Affaires étrangères et expert auprès du Conseil économique d la défense, à reprendre l'histoire de la formation des territoires nationaux et à remettre à jour l'archéologie des savoirs dans ce domaine.

Les frontières sont des structures spatiales élémentaires, de forme linéaire, à fonction de discontinuité géopolitique et de marquage ou de repères, au triple registre du réel, du symbolique et de l'imaginaire. La discontinuité se joue entre des souverainetés, entre des pouvoirs qui ont la réalité du contrôle sur un espace borné. Le registre symbolique renvoie à l'identité du groupe national situé à l'intérieur d'un périmètre frontalier donné, ou le plus souvent construit. Lorsque des monuments aux morts des villages français rendent hommage aux soldats tombés au front, ils entretiennent la mémoire civique et en appellent à la patrie éternelle. IL y a donc bien évocation de la survie collective, seule justification du sacrifice du sang versé, et dont la maitrise d'un territoire aux frontières sûres et reconnues, aptes à la défense, serait en quelque sorte le garant. Quant à l'imaginaire associé à la frontière, il connote le rapport à l'autre, voisin ou ennemi historique, mais aussi à soi-même et aux mythes fondateurs d'une nation particulières.

Autant la ligne de front, frontière chaude et mobile, renvoie au réel, comme lieu d'affrontement où,pour l'une des deux parties au moins, se joue la survie, autant une frontière pacifiée, froide, évoque les questions relatives à l'être national, à l'identité et à la pérennité d'un particularisme qui,n dans le discours singulier d'une nation, prend valeur d'absolu. La frontière est donc le plus souvent perçue comme une discontinuité entre deux histoires et deux systèmes de représentations, soutenues par des langues officielles distinctes dans la majeure partie des cas.

Les frontière peuvent perte définies comme l'enveloppe continue d'un ensemble spatial, d'une entité étatique, assez cohérente au plan intérieur pour que les clivages principaux ne traversent plus l'intérieur du territoire mais soient reportés sur le périmètre externes. l'évolution administrative a progressivement conduit à regrouper sur ce périmètre l'exercice d'une série d'attributs de souveraineté : prélèvements discaux, barrière sanitaire, contrôle migratoire et une partie des dispositifs de défense? Quand la cohésion interne vient à faire défaut, peuvent se faire jour des tensions de type séparatiste, visant à établir de nouvelles frontières. Les mutations territoriales postérieures à la fin de la guerre froide en Europe sont pour l'essentiel d'origine interne, provoquées par des remises en cause des assemblages multinationaux plus ou moins imposés. 

Notons tout de suite que les considérations réelles, symboliques et imaginaires ne se recouvrent que lorsque l'efficiencité du pouvoir qui définit officiellement ses limites géopolitiques est confirmée. Une chose est l'arpentage des terrains, une autre est l'application d'un réel pouvoir, une autre encore est la permanence d'un pouvoir d'État, face à des pouvoirs qui exercent sur lui - lieu des mouvements centripètes - des contraintes centrifuges. Le modèle français de la frontière, s'il est reconnu par tous les États ne suffit pas à définir cette réalité du pouvoir. Les difficultés de relief, les zones mal explorées ou mal accessibles, les applications plus ou moins script du droit national sur le territoire, la volonté même du pouvoir central - dans ses définitions comme dans ses moyens matériels régaliens, tout cela peut relativiser une frontière...

  Les frontières d'État, nous dit encore Michel FOUCHER, sont en même temps, à une autre échelle, un plan de séparation-contact, de différenciation des rapports de continuité avec d'autres États, d'autres systèmes politiques. Là se joue le rapport à l'Autre, fondement des relations dites internationales qui sont plus nettement inter-étatiques. En effet, les configurations nationales peuvent, selon les hasards de l'Histoire, transgresser les limites inter-étatiques, et, selon les intérêts des groupes dirigeants des majorités et des minorités concernées, ces distorsions présentent un degré variable d'instabilité. Là encore, il s'agit moins de foncières stricto sensu que de jeux de pouvoir, mais ceux-ci débouchent le plus souvent sur des revendications de modifications des tracés. 

Pour une analyse efficace des faits frontaliers, dont la variété est infinie, il importe de distinguer entre plusieurs échelles. L'enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe définit la limite extérieure totale d'un État. Cette enveloppe se subdivise à son tour en dyades, frontière commune à deux États, et chaque dyade est composée de segments, de taille régionale. Le tracé désigne la localisation précise d'une dyade donnée sur le terrain, au regard des diverses configurations de la géographie physique, humaine et historique. Analyser un tracé frontalier, c'est donc d'abord décrire ces recoupements entre des dyades et des espace concrets. C'est aussi rappeler les circonstances et les raisons des tracés, puisque le plus souvent plusieurs options étaient possibles ; cela revient à exhumer les aspirations satisfaites par les tracés, au temps des négociations qui les ont produits. Recherche difficile, les textes dont souvent défaut, surtout lorsque les tracés les plus récents reprennent en fait, et plus souvent qu'on ne le croit, y compris en Afrique, des "traces" antérieures, bref, des proto-frontières. Les opérations de tracés sont elles-mêmes complexes, comme le rappellent les complexes et âpres débats sur les cartes successive de la partition yougoslave où parfois l'affectation d'un puits, d'une colline ou d'un segment de route montagnarde fait problème. Alors que les traités procèdent à l'allocation des territoires à grands traits, la délimitation est conduite à des échelles moyennes tandis que la démarcation préalable au bornage, se réalise sur le terrain, avec des commissions ad hoc, dont les travaux durent plusieurs années.

  C'est dire que les frontières sont des objets historiques, propre à une technologie plus ou moins aboutie, existante surtout dans l'Histoire depuis peu (en gros surtout depuis le XIXe siècle). Parler de frontières pour des époques antérieures est une commodité d'historien ou même tout simplement de représentation scolaire de l'évolution des puissances dans le temps. Il ne viendrait pas à un sénateur romain, même avec les outillages bien complexes de l'époque, l'idée de discuter des "frontières" de l'empire Romain. Il s'agit de marches, c'est-à-dire d'espaces plus ou moins flous et épousant la plupart du temps des reliefs plus ou moins changeants, ou de routes, c'est-à-dire d'un ensemble de constructions qui facilitent à la fois le transport de marchandises et de personnes, qui permettent la défense des villes, ou l'accès à des endroits stratégiques pour leur contenu ou pour leur position. De même, l'existence d'un espace contrôlé, doté d'un maillage de reconnaissance à plusieurs échelles, où puisse s'exercer un pouvoir d'État, est elle aussi récente. Même un Monarque du Moyen-Âge ou de la Renaissance ne pense qu'aux ressources qu'il peut se procurer, aux populations sur lesquelles il peut compter pour recruter les éléments de ses armées et aux lieux dotés de significations religieuses, voire et cela constitue déjà un raffinement les délimitations sur un plan géographique des villes (et partant des villages) soumises à son pouvoir... Tout dépend des progrès de sa cartographie et l'histoire des fronts, des marches et des frontières est très liée au progrès de la cartographie...

 

Des types différents de frontières

Michel FOUCHER distingue cinq types de frontière. Il calcule que de nos jours le monde politique est divisé en plus de 250 000 km de frontières terrestres, se décomposant en enviant 280 dyades. La tendance générale est à l'augmentation du nombre de dyades du fait des successions d'Etat en Europe et en Afrique. Et parmi ces frontières, on peut selon lui esquisser une typologie des réalités frontalières contemporaines.

- Un premier type de frontière met en situation de séparation-contact des entités à économies fortes et des aires en voie de développement et à croissance démographique encore forte. Il songe ici à la très longue dyade américano-mexicaines, ligne ponctuée de villes jumelles très actives et à l'économie intégrée ; c'est le contraste de développement qui fonde ici le fait régional articulé autour des villes frontières. Dans une large mesure, ce phénomène se trouve entre les deux rives de la Méditerranée, mais la discontinuité maritime permet des contrôles plus efficaces, qui n'effacent pourtant ni l'histoire coloniale - domination de la rive Nord sur la rive Sud - ni les flux idéologiques (et religieux d'ailleurs...). Les relations entre sociétés des deux rives restent durablement marquées du sceau du malentendu. Les politiques de fermeture migratoire pratiquées par l'Union Européenne ne peuvent qu'accentuer les frustrations dans les sociétés en crise de la rive Sud et entretenir des tensions politiques durables.

- Un deuxième type de frontière correspond aux fronts ethniques actifs, notamment aux confins serbo-croates et à l'intérieur de la Bosnie, ainsi que dans le Caucase, pour les États successeurs de l'Union Soviétique. Le fait majeur tient à ce que le but de guerre central est la modification des frontières démographiques par des pratiques de transferts forcés de populations. On doit constater que depuis le début de ces guerres - 1989 dans le Caucase, 1991 pour l'ex-Yougoslavie - cet objectif a été largement atteint. Les puissances extérieures n'ont fait qu'assister passivement à ces pratiques, espérant sans doute qu'elles permettraient ensuite d'obtenir des accords de paix, transformant les fronts militaires en frontières de régions autonomes ou même d'États. En tout état de cause, le principe de non-changement des frontières par la force est bafoué, puisque la plupart des parties en conflit visent à construire un État national à base mono-ethnique.

- Un troisième type désigne les frontières incertaines, dont le cas de la Russie, la plus longue enveloppe frontalière du monde, est le plus marquant. L'incertitude, liée à l'histoire de la formation de l'empire russe, concerne d'abord les limites avec la Biélorussie, à l'identité floue et l'Ukraine, à l'identité trop complexe pour être pleinement assurée. Les frontières actuelles entre ces 3 États combinent des héritages administratifs, des conquêtes, des modifications de limites liées à des considérations de géographie électorale ou simplement de l'arbitraire. IL faudrait sans doute ajouter à cette description de Michel FOUCHER des influences culturelles et religieuses croisées difficilement traduisibles en séparations franches.

- Un quatrième type, d'importance croissante, concerne les frontières contestées ouvertement ou considérées comme injustes par l'imaginaire collectif, même si cela reste masqué par la diplomatie. Le conflit armé récent entre l'Équateur et le Pérou, à l'initiative de ce premier État, semble t-il est venu rappeler le refus à Quito, notamment dans l'armée, des conséquences territoriales de la défaite de 1924 sur le piémont amazonien équatorien. La guerre du Cachemire combine à la fois l'action d'un mouvement séparatiste cachemire opposé à la mainmise indienne et le jeu d'influence du Pakistant, lui-même en recherche constante, depuis 1947, d'une reconnaissance définitive de son indépendance par le pouvoir de Delhi. Michel FOUCHER classe aussi dans cette catégorie les frontières chinoises du Nord, qui continuent d'être perçues comme issues des traités inégaux avec la Russie, lorsque la Chine était en position de faiblesse. Cette représentation est d'autant plus vive que les vastes régions non Han de la Chine, celles situées hors de la Chine des dix-huit provinces, restent une préoccupation majeure de Pékin, qui pratique, tant aux confins de l'Inde au Tibet qu'à ceux de la Russie et du Kazakhstan dans le Xinjiang, ou de la Mongolie en Mongolie intérieure, une véritable stratégie de colonisation ethnique pour modifier le rapport de forces démographiques. Une semblable stratégie d'influence s'exerce à propos des frontières maritimes en mer de Chine méridionale.

- Le cinquième type est celui de frontières en suspens. Ces tracés provisoires ont en commun d'être issus de lignes de front : ligne Attila à Chypre depuis 1974 entre Grecs chypriotes et Turcs chypriotes, ligne de démarcation (zone démilitarisée) longeant à peu près le 38e parallèle dans la péninsule de Corée, ligne verte séparant la Cisjordanie d'Israël et frontière militarisée du plateau du Golan et de la vallée du Jourdain.

- On pourrait, toujours selon Michel FOUCHER, ajouter un sixième type de frontière, frontière entrouverte, qui s'est mis en place depuis le début des années 1990 au contact de l'Europe centrale et des confins de la Russie : on circule sans visa entre Russie et Biélorussie, Ukraine d'une part et Pologne d'autre part... La question de l'étendue de l'Union Européenne modifie de manière importante la perception des frontières, non seulement entre États membres, mais aussi avec les États immédiatement à proximité. Il faut dire que c'est moins à l'issue d'accords conclus en bonne et due forme, établissant des frontières fixes que le manque de moyens et le manque de volonté politique de la part des pays les plus importants de l'Union de mettre en place les contrôle aux frontières de l'Union Européenne. Il ne sert pas à grand chose de clamer l'opposition aux mouvements migratoires qui traversent l'Union, si par ailleurs ne se met pas en place une véritable politique commune de contrôle des frontières (notamment à cause de politiques économiques affaiblissant les États membres...).

Le modèle ouest-européen de frontières dévaluées, où les principes de libre circulation des biens et des personnes sont appliqués de manière extensive, peine à s'établir de manière définitive, non seulement à cause des traditions multiséculaires des États qui composent l'Union Européenne, mais également parce cette Union peine, à l'inverse d'un État fédéral comme les États-Unis d'Amérique, à trouver les ressources suffisantes à des politiques internes et extérieures cohérentes. L'exemple du Brexit, séparation attendue soumise à versatilités politiques de la Grande Bretagne, est là pour rappeler que les frontières de l'Union Européenne sont loin de représenter une réalité pérenne, notamment parce qu'il existe par ailleurs des configurations économiques et politiques particulières entre certains États de l'Union.

 

Une nouvelle problématique frontalière historique

      Michel FOUCHER constate la montée d'une nouvelle problématique frontalière, issue directement de la fin de la guerre froide. 

L'effacement de la frontière inter-allemande, pourtant internationalement reconnue, a ouvert la voie à d'autres mutations. Certaines ont été conduites de manière négociée bien que sans consultation des populations concernées, comme lors de la séparation entre tchèques et Slovaques. D'autres sont plus incertaines, même si la majorité des États successeurs de l'Union Soviétique ont été assez raisonnables pour suspendre toute remise en cause des tracés issus des limites inter-républicaines antérieures (on songe aux États baltes notamment...).

L'attitude générale des pays membres du Groupe de contact sur l'ex-Yougoslavie reflète une ambiguïté : ils considèrent les limites des ex-républiques comme des frontières d'État mais constatent que cette position ne correspond pas aux réalités militaires et que des fronts s'y sont substitués en Bosnie. Les formules de reconnaissance croisée des nouveaux États entre eux, complétées de l'acceptation implicite de formes confédérales permettant à des minorités de choisir, à terme, des apparences différentes, fournissent sans doute l'habillage diplomatique apte à concilier le droit international classique et la réalité. On doit en tout cas noter que la transformation de limites administratives internes en frontière d'État n'est pas acceptée par les minorités les plus radicales. Faute d'voir reconnu ces faits, les transferts forcés de population ont eu lieu, avec tous les drames humains et les crimes que l'on sait. L'intangibilité des nouvelles frontières est donc parfois une fiction.

Le paradoxe est que ce retour des ambitions nationales laisse les États influents au plan international dépourvus de moyens d'action, soit que les outils stratégiques de la guerre froide, comme le nucléaire, mode de gestion de frontières fixes, restent ici vains, soit que la pratique de frontières ouvertes et dévaluées par le jeu de grands réseaux d'échanges entre pays développés rendent ceux-ci incapables de gérer ce type de crise. Il importe pourtant, d'abord en Europe, que le processus de reconnaissance mutuelle des frontières, assortie d'une réaffirmation par les majorités du respect du droit des minorités, se poursuive, après les premières avancées obtenues lors des deux conférences de Paris de 1994 et 1995 ayant abouti à la signature du Pacte de Stabilité. Mais cette détente dans les relations de voisinage n'est possible que si des perspectives d'intégration dans un Europe ouverte et démocratique sont bientôt suivies d'effet. Il faut également rappeler que si l'installation de régimes démocratiques favorise la pacification des rapports de contiguïté, celle-ci reste difficile dans des États dont les cadres territoriaux ne sont pas légitimement fixés. Si l'absence de transition démocratique est le premier facteur des guerres yougoslaves, il reste aussi que l'avènement démocratique  sera postérieur à la fin de l'état de guerre. Il y a en effet une corrélation étroite entre identité nationale et expérience démocratique, et celle-ci implique l'existence d'un cadre territorial accepté. 

Bref, malgré les apparences, il n'y a pas en soi de problèmes de frontières. Il n'y a que des questions relatives au rapport que les groupes nationaux et leurs dirigeants entretiennent acec ces limites de l'imaginaire collectif. Il faut donc beaucoup de vertu civique et de courage politique pour accepter de "spiritualiser" les frontières. L'expérience ouest-européenne d'une Europe aux frontières acceptées et dévaluées après des siècles de luttes frontales ouvre une voie inédite. 

 

Des contradictions qui rendent insolubles la question de frontières

On peut, au terme de cette analyse de Michel FOUCHER poser un certain nombre de questions non résolues et pourtant abordées dans les différentes commissions post guerre. La question des disséminations d'armements de toute sorte, la question de la viabilité économique des entités que l'on tente de construire, la question également des différences culturelles et religieuses, demeurent des écueils non seulement pour l'établissement de frontières, aussi poreuses qu'elles soient aux échanges de toute nature, sûres et reconnues, mais également à la stabilité des délimitations des zones de front... Tant que l'on a affaire à des acteurs déterminés à se tailler leur territoire, sur fond de trafics d'armes, de drogue et d'hommes, femmes et enfants, en dignes féodaux, non contrebalancés par des autorités culturelles, religieuses ou simplement militaires, il est impossible d'établir ces frontières sûres et reconnues. Tant que des chaînes souvent occultes de solidarité existent entre des intérêts puissants, économiques et politiques extérieurs et des intérêts locaux, les négociations dans les instances internationales restent vaines. Des États qui auparavant se pensaient (au temps de la guerre froide par exemple) en gendarmes du monde, États-Unis en tête, non plus les moyens des pressions sur des acteurs locaux déterminés. Les principes mêmes qui guident l'action économique de classes dirigeantes libérales (un peu naïves au demeurant) s'opposent directement à l'établissement d'une pacification véritable des territoires. On peut même penser que sachant qu'ils n'ont plus ces moyens (idéologiques ou/et matériels), nombre d'États se contentent de maintenir dans maintes régions une situation chaotique, des désordres permanents, pour tout simplement laisser ouverts à l'action de grandes firmes (minières, énergétiques...) de petites fractions réservées et sécurisées de territoire. La question de frontières sûres et reconnues, pourtant garante d'un développement économique favorable aux populations, n'est pas dans l'agenda prioritaire de ces États-là.

Pour rester à un niveau de conflictualité le moins élevé, il suffit d'examiner les questions relatives au Brexit, pour se rendre compte des possibles désordres (graves sans doute et mal évalués aujourd'hui) de toute sorte qui peuvent survenir... Sans doute sommes-nous à une sorte de croisée des chemins où la question des frontières va se poser de manière radicalement différente entre montée de féodalités (qui ne disent bien entendu pas leur nom) et échanges économiques et culturels généralisés. L'existence même de ces entités États est peut-être à plus ou moins long terme en question. 

 

 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Fayard, 1989, réédition 1991. 

Michel FOUCHER, Fronts et frontières, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

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