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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 08:54

       Reprenant l'appellation de l'amiral CASTEX sur la guerre entre forces organisées que constitue la guerre d'escadres, Hervé COUTEAU-BÉGARIE détaille cette dimension militaire de la stratégie navale, qu'il distingue de la dimension économique qui serait incarnée par la guerre de course. 

        La modalité la plus fréquente, la plus recherchée en tout cas de cette guerre d'escadres est la bataille. Mais celle-ci n'est véritablement souhaitée, bien plus que sur terre, que par le parti qui dispose d'une supériorité, quantitative ou qualitative. Car si sur terre on peut user en état de faiblesse de stratagèmes pour l'emporter, en jouant sur de nombreux facteurs (relief, communications, état des troupes...), c'est nettement plus difficile sur mer. Même s'il y existe de tels stratagèmes en mer (offensives mineures et flotte en vie), les chances de l'emporter, surtout quand la puissance de feu l'emporte sur la puissance du choc restent faibles. Cela se traduit souvent par un refus de la bataille par le plus faible et conduit le plus fort à une stratégie du blocus, alternative à la bataille pour acquérir et conserver la maîtrise de la mer. 

      Ce paradigme de la bataille, comme paroxysme de la guerre est le but, selon MAHAN et presque tous les auteurs après lui, vers lequel doivent tendre toutes les énergies. L'idée central et simple, basique et même un peu brute : la bataille doit permettre l'écrasement de l'adversaire, la destruction de sa force militaire et donc l'acquisition immédiate de la maîtrise de la mer. Pourtant, la validité de ce modèle est sujette à caution, même si officiellement (car officieusement dans toutes les marines du monde, d'autres options sont toujours possibles) il est souvent érigé en doctrine. De fait, au temps des galères, les batailles décisives sont fort rares. La fixation sur un certain nombre de batailles navales, les mêmes d'un auteur à l'autre (Salamine, Actium,Lépante, La Fougue, Trafalgar...) occulte une réalité fondamentalement différente : les batailles de galères ont été rares dans l'histoire et elles n'ont eu qu'exceptionnellement des résultats décisifs. La bataille de Lépante par exemple a certes brisé la puissance offensive de la marine turque, mais seulement pour la campagne en cours. Deux ans plus tard, la flotte turque reconstituée ravage de nouveau les côtes italiennes. A cela une raison essentielle : la construction de galères est très rapide, une flotte perdue dans la tempête (cas bien plus fréquent) et au combat peut être reconstituée en quelques mois.

Même plus tard dans l'Histoire cela se vérifie. Ainsi après la bataille de La Fougue présentée par MAHAN comme le coup d'arrêt décisif à la puissance navale française, la France met en ligne la plus forte flotte qu'elle ait jamais eue et remporte un succès éclatant à Lagos, contre le convoi de Smyrne. Le tournant se situe plus tard, durant la guerre de Succession de l'Espagne, quand l'invasion et la crise budgétaire obligent à sacrifier la marine pour sauver l'armée. (voir notamment l'article de Jean MEYER : "Pourquoi et comment une histoire des batailles navales?; dans Chronique d'histoire maritime, n°44, septembre 2000).

     La critique de CASTEX, premier stratégie à faire ce travail d'histoire, conduit à relativiser le modèle de la bataille. Il fait une démonstration en trois temps que Hervé COUTEAU-BÉGARIE présente de la manière suivante :

- Les missions de la force organisée ne peuvent se réduire à la seule recherche de la bataille. "La bataille navale n'est pas isolée, elle doit intégrer les missions qui lui sont assignées dans le cadre d'une stratégie générale : la protection des communications est une nécessité impérative, des considérations diplomatiques ou de soutien aux opérations terrestres peuvent conduire à donner la priorité à un objectif géographique au détriment de la recherche de la flotte ennemie.

- Il n'est pas toujours nécessaire de provoquer la bataille : la recherche de la flotte ennemi dans l'immensité de l'océan est souvent vaine. D'ailleurs la majeure partie du temps et du travail de deux flottes ennemies est souvent consacrée à se... trouver l'une en face de l'autre... C'était encore plus vrai du temps où les systèmes de détection à distance n'existait pas.

- La bataille ne produit pas toujours des effets décisifs, et les exemples sont réellement à foison.

Bien entendu, la bataille peut être recherchée et aboutir à des résultats même partiels. Il faut pour qu'elle soit décisive réunir plusieurs conditions :

- un adversaire plus faible qui accepte la bataille ou y est contraint ;

- des pertes suffisamment importantes pour que le vaincu soit durablement mis hors de combat. Cette condition n'est vraiment réalisée qu'à l'époque contemporaine, lorsque la construction des grands bâtiments exige plusieurs années ;

- une exploitation rapide et intelligente de la victoire qui peut prendre plusieurs formes : blocus, harcèlement côtier, opérations combinées ;

- l'absence de stratégies alternatives, ce qui est sur mer essentiel.

     De fait la bataille entre flottes ne constitue qu'une part de la guerre navale. Il existe plusieurs formes militaires qui possèdent la même importance : le blocus, les offensives mineures, la flotte en vie, la guerre côtière. 

Le blocus, les offensives mineures et la guerre côtière (mer-terre) sont assez bien connues généralement, mais la flotte en vie peut apparaitre comme assez mystérieuse. 

"Les offensives mineurs, écrit Hervé COUTEAU-BÉGARIE, supposent une certaine audace de la part du parti le plus faible qui se sait en position d'infériorité. Souvent, il hésite à monter des opérations qui sont très risquées et ils se cantonne dans une attitude passive en partant du principe qu'une flotte inactive vaut mieux qu'une flotte coulée, dès lors que sa seule présence constitue une menace pour le parti dominant. C'est la théorie de la flotte en vie suggérée par l'amiral HERBERT en 1690 pour justifier sa passivité après sa défaite à Béveziers, et systématisée, à la fin du XIXe siècle par l'amiral Philip COLOMB.

Cette théorie a donné lieu à des controverses très vives. Tandis que les auteurs du camp le plus faible la défendaient (Friedrich RUGE, Puissance maritime et sécurité, Presses de la Cité, 1969), les auteurs classiques, à la suite de MAHAN, l'ont généralement condamnée comme étant synonyme de facilité, sinon de lâcheté. Il existe cependant des cas où la disproportion ds forces est telle que le plus faible n'a guère de possibilité d'agir utilement : toute sortie entrainerait, pratiquement à coup sûr, la destruction sans profit notable. La conservation d'une force réduite à l'impuissance présente un double intérêt. Sur un plan politique, elle reste un symbole et un instrument de puissance qui comptera dans le règlement final. Sur un plan militaire, la flotte la plus inactive peut toujours redevenir active ; elle reste donc une menace et limite la liberté d'action du plus fort, dont la maîtrise de la mer reste imparfaite. Il suffit de songer aux efforts coûteux que les britanniques ont déployé de 1942 à 1944 pour surveiller et pour détruire le cuirassé allemand Tirpitz, réfugié dans un fjord norvégien et qui n'avait jamais étiré un coup de canon au combat, mais dont la sortie a suffit à provoquer la dispersion d'un convoi en 1942. Bernard BRODIE (La stratégie navale et son application dans la guerre 1939-1945, Payot, 1947), au lieu de reprendre la condamnation sommaire de MAHAN, estime que "dans la guerre intéressant le monde entier, une flotte inférieure, même totalement inactive, peut affecter considérablement les opérations dans les autres parties du monde, en retenant (...) un nombre considérable de navires ennemis qui auraient été plus utiles ailleurs". Application classique du principe de sûreté de la part du plus fort.

   Sans doute par habitude des découpages académiques, Hervé COUTEAU-BÉGARIE classe la guerre de course dans la dimension économique de la stratégie navale. En fait, et ce qu'il écrit le vérifie, cette guerre de course ne fait qu'appliquer directement sur le plan économique les stratégies d'appropriation des richesses que la guerre entre forces organisées n'effectue que de manière indirecte. Cette dimension "économique" est très ancienne et a précédé la dimension "militaire". Il s'agit à la fois de parcourir la distance entre la métropole et les colonies le plus rapidement possible, plus vite que ses adversaires pour le transport des marchandises (y compris ce pudiquement appelé bois d'ébène, en fait les esclaves), de l'empêcher d'aller plus vite que soi et de s'approprier, de manière ouverte ou camouflée, les biens et personnes présentes sur les navires ennemis. Au contraire de la guerre entre forces organisées, l'objectif n'est pas de détruire les vaisseaux ennemis, mais au contraire de se les approprier aussi sauvegardés que possible. Vus les difficultés de tirer en mer les vaisseaux capturés, ceux-ci étaient souvent coulés, en partie pour dissimuler la rapide effectuée.

La guerre de course, menée d'abord par des pirates, dès la plus haute Antiquité (voir Sous la direction de Gérard JAEGER, Vues sur la piraterie, Taillandier, 1992), a été progressivement investie par les Etats et par des entreprises privées agrémentés par eux (les fameux corsaires). Les premières tentatives des Etats pour répondre aux menaces des prédateurs marins qui gênaient et parfois empêchaient leur commerce, ont d'abord revêtu la forme de l'armement des navires de commerce. Et ce n'est qu'après une très longue maturation que l'on a assisté à l'apparition de flottes militaires spécialisées. Si l'on écarte les thalassocratie crétoises et phéniciennes, dont la réalité a donné lieu à des controverses (Jean PAGÈS, Recherches sur les thalassocratie antiques, CFHM-ISC-Economica, dans Hautes Études maritimes n°16, 2001), il semble que les premières escadres permanentes apparaissent en Grèce au Ve siècle avant JC. Elles perdurent durant l'époque de la Grêce classique, puis durant la période hellénistique, enfin durant la paix romaine. Si cette dernière ne connait plus de véritables batailles navales du fait de la conquête de toutes les rives de la Méditerranée par Rome, les flottes conservent leur raison d'être, principalement pour protéger le commerce contre les agissements des pirates. Au Moyen-Âge, cette tradition se perd, en dehors de quelques tentatives isolées de courte durée. Les flottes permanentes, et la lutte efficace contre les pirates, ne reparaissent vraiment qu'à l'extrême fin du Moyen Âge. Une des motivations des conquêtes des côtes, que ce soit par Rome ou par les Arabes musulmans se situe certainement dans l'insécurité permanente qui guette, à partir des ports de la Méditerranée, n'importe quelle embarcation de commerce... 

     Par la suite, on a réinterprété cette guerre de course par rapport à la guerre entre forces organisées, en écrivant comme d'ailleurs Hervé COUTEAU-BÉGARIE le fait, que "l'idée fondamentale de la guerre de course traditionnelle est de renoncer à disputer au tenant de la puissance maritime sa suprématie en raison d'un rapport de force trop inégale." Pour les Etats, la guerre de course procède alors uniquement d'une stratégie d'usure dont le but est d'empêcher la puissance dominante de profiter sans trouble de sa suprématie et de lui faire éprouver des pertes économiques qui, tout en restant limitant en chiffres absolus, se révèlent finalement pesantes, voire insupportables. 

Pour défendre le trafic de leur commerce, le procédé de la formation de convois réapparait à la fin du Moyen-Âge et est employé jusqu'au XIXe siècle. Difficiles à imposer au début d'un conflit, à cause de l'individualisme des gens de mer, (qui ne le cède en rien à celui des gens de l'air), et de la répugnance des maisons de commerce de se soumettre à une discipline qui réduit le système des rotations, mais qui surtout s'accompagne souvent du contrôle des marchandises en prévention du "commerce clandestin". Ce procédé, devant un danger très grand, est relativement efficace et la majorité des convois passent sans encombre. Bien entendu, cela donne lieu à des situation cocasses : des entreprises concurrentes sont obligées de voyager ensemble. Chaque convoi bénéficie d'une protection fournie par des bâtiments de guerre, qui forment une escorte suffisante pour repousser les pirates ou les corsaires isolés. Durant la guerre d'Indépendance des Etats-Unis, par exemple, les convois français à destination des insurgés sont accompagnés dans l'Atlantique par des escadres parfois importantes, à la mesure de la valeur des convois. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que ce procédé devient décrié, en Grande-Bretagne comme en Allemagne, en raison des inconvénients qu'il engendre et parce que la généralisation de la vapeur et de la radio semblent permettre une chasse aux corsaires directe sans qu'il soit nécessaire d'assurer une protection rapprochées. le résultat en est des pertes très lourdes durant les trois premières années de guerre face à un nouveau type de guerre des communications qui se substitue à l'ancienne guerre de course.

      La raison majeure du changement, avant d'être technique, est géopolitique : la révolution industrielle du XIXe siècle entraine une croissance très rapide du trafic maritime et de la dépendance des Etats à l'égard du commerce international. La menace du blocus revêt une plus grande importance, surtout en matière d'approvisionnement en charbon ou en pétrole. La guerre de course prend une importance presque décisive avec l'apparition du sous-marin, mais ses termes changent : il n'est plus question de s'approprier les biens à bord des navires. Il s'agit de les couler. Durant la Première Guerre Mondiale, les sous-marins se soustraient facilement à la chasse des bâtiments de surface, eux-même devenus vulnérables. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, la guerre de course, devenu encore plus destructive, met également aux prises sous-marins et moyens de guerre sous-marine. Alors que les convois sont dénigrés dans l'entre-deux-guerres, ils sont rétablis au milieu de cette guerre mondiale. Ils sont désormais très protégés, les bâtiments de guerre étant parfois plus nombreux que les navires à protéger, parfois pour piéger les sous-marins. La guerre sous-marine devient beaucoup plus une question de course à la production des bâtiments qu'une course navale, les compétences des équipages et les performances des sous-marins comptant moins que leur nombre en présence. Les escadres sous-marines deviennent de plus en plus utilisées, dirigées à la fois contre les bâtiments de surface ennemis et contre les sous-marins de l'adversaire. 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 08:48

  Parce que tout simplement l'espèce humaine n'est pas une espèce aquatique, que les mers et océans occupent une majeure partie de la surface de la planète, et que pour y évoluer, il est nécessaire d'avoir une certaine technologie et une certaine connaissance des courants marins. La marine dépend plus que l'armée de terre de ses matériels et on ne peut trouver un équivalent récent de cette dépendance que pour l'air et encore plus pour l'espace.

   Le milieu maritime est le domaine d'élection, explique Hervé COUTEAU-BÉGARIE, des révolutions militaires. L'innovation ne s'impose pas automatiquement (les résistances y sont autant politiques, sociales, q'économiques...), mais lorsqu'une puissance l'adopte, les autres doivent suivre sous peine d'être surclassés. Le passage de la galère au vaisseau est très rapide (en quelques décennies) alors que la diffusion de l'artillerie ne modifie la physionomie de la bataille qu'au bout de plusieurs siècles. de même le cuirassé monoculaire se généralise en quelques années, entre 1905 et 1914, alors que la mitrailleuses, qui existe déjà durant la guerre franco-allemande de 1870, est encore largement sous-estimée en 1914.

Ce primat apprend du matériel entraine, en fait, celui des idées, les navires étant construits en fonction de doctrines stratégiques et une erreur fondamentale de conception ne se rattrape pas. La formation des hommes, leur entraînement et leur qualification aussi. 

      L'évolution technique va de la galère au sous-marin

Hervé COUTEAU-BÉGARIE toujours présente cinq grandes étapes de l'évolution technique des navires de guerre.

- Dès le second millénaire av JC, les Egyptiens et les Crétois entretiennent des marines de guerre avec des navires spécialisés. Ils demeurent légers et peu nombreux. L'une des premières batailles navales connues, au VIIIe siècle av JC n'oppose que 12 avirons syriens à 18  navires assyriens. Ce qui n'empêchent pas dans des chroniques la magnification à titre de propagande à la gloire du souverain vainqueur (et parfois vaincu!, tant la propagande est ce qu'elle est à cette époque...) de ces pauvres batailles. Ce n'est qu'au VIIe siècle av JC qu'apparait la trière, premier navire exclusivement conçu pour le combat et qu'au Ve siècle que les cités grecques disposent de flottes constituées, nombreuses (50 trières athéniennes avant la Première Guerre médique, 200 avant la Deuxième) et capables de conduire des opérations stratégiques.

- Dès l'Antiquité, on assiste à une spécialisation des navires : liburnes légères pour la reconnaissance et la chasse aux pirates et, pour le combat, des navires moyens (trirèmes puis quinquérème à l'époque hellénistique) et lourds (polyènes).

- Au temps de la marine à voiles, les vaisseaux sont divisés en cinq rangs (selon le nombre de canons qu'ils embarquent) et accompagnés de frégates et de corvettes, qui sont affectées à la course, à la reconnaissance, à l'escorte...

- A l'ère de la vapeur, la diversification s'accentue : les capital ships sont cuirassés, lourdement armés et protégés, conçus pour la bataille ; les croiseurs de bataille, plus rapides et moins protégés, précèdent la flotte, les croiseurs sont affectés à la lutte anti-surface, contre les corsaires ou les bâtiments plus petits ; les torpilleurs et les destroyers protègent les capital ships et le trafic contre les dangers sans-marin et aérien.

- La Seconde guerre mondiale, confirmant et amplifiant la Première, entraine une nouvelle mutation qui consomme la décadence du cuirassé, déclassé face à ses adversaires sous-marin et aérien. Il est progressivement relégué au rang de batterie flottante, d'ailleurs extrêmement précieux lors des débarquement. 

Il faut sûrement ajouter à cela l'apparition juste avant la Seconde guerre mondiale des porte-avions, véritables bases aériennes sur mer, qui constituent encore maintenant une pièce maîtresse dans la stratégie navale.

      L'évolution tactique du choc, de la manoeuvre, du feu

Hervé COUTEAU-BÉGARIE distingue là deux grandes périodes.

- La trière permet de concevoir des tactiques élaborées, dont on trouve la première trace certaine à la bataille de Ladé (494 av JC). Elle combine la manoeuvre (avec ses rameurs, elle peut fournir des vitesses de combat élevées) qui peut être enveloppante ou frontale, le choc (elle dispose d'un éperon et de grappins pour l'abordage et les Romains y ajoutent le corvus, la passerelle amovible) et le feu (avec des armes de jet très diverses : balistes, pierriers, pots enflammés). La nature du navire de guerre ne varie guère pendant plus de deux millénaires. A Lépante (1571) a lieu la dernière bataille de galères. Surclassés par les vaisseaux de haut bord, les galères ne se maintiennent que dans des mers étroites et parsemées de hauts fonds : on en  trouve encore en Baltique au début du XIXe siècle.

- A partir du XVIe siècle, l'apparition de ce vaisseau de haut bord armé de canons entraine une mutation décisive : le choc code la place au feu : les vaisseaux ne sont que des batteries flottantes à la mobilité très réduites, condamnant les combats navals à n'être plus que des duels d'artillerie (relativement inefficaces par suite de la résistance des vaisseaux) entre flottes dispersées en lignes de file, seule formation adaptée à un tel instrument, du moins tant que les adversaires sont de force comparable. Le passage du vaisseau à voiles au cuirassé à vapeur, si important sur le plan de la manoeuvre, ne remet pas en cause le primat de la puissance de feu. Le choc ne fait plus que des apparitions intermittentes. Tous les bâtiments de ligne sont pourvus  d'un éperon jusqu'au début du XXe siècle, mais l'expérience des guerres chicano-péruvienne (1881), sino-japonaise (1894) et russo-japonaise (1904-1905) confirme la restauration du feu. Simplement, celui-ci ne s'incarne plus dans la seule artillerie, il devient polymorphe, avec la mine, la torpille, la bombe, le missile...

    L'évolution stratégique

Suivant toujours le même toujours, la guerre sur mer a, dès l'origine, revêtu des formes diverses. le combat entre flottes constituées n'en a été qu'une modalité parmi d'autres. Dans l'Antiquité, la flotte athénienne avait trois missions fondamentales : la protection des côtes de l'Attique, la destruction des forces navales ennemies pour assurer la maitrise de la mer et l'attaque des côtes ennemies. Donc une dimension défensive et deux missions offensives. A côté de la guerre d'escadres, dimensions purement militaire de la guerre navale, on voit très vite se développer une guerre de course à finalité économique et qui relève principalement de l'initiative privée, sanctionnée par l'Etat, qui délivre des lettres de marque (autorisation d'opérer). Il s'agit tout simplement d'acheminer des marchandises le plus vite possible et de couler ou de s'approprier de celles des concurrents ou adversaires). Ces deux guerres ont coexisté, comme sur terre la grande guerre et la guérilla, mais avec deux différences :

- sur mer, la guerre d'escadres n'est pas exclusive de la guerre de course, les deux peuvent se dérouler simultanément sur le même théâtre, à la différence de ce qui se passe sur terre où la grande guerre refoula la guérilla sur les arrières ou dans des zones peu accessibles ;

- la guerre de course a jusqu'à son abolition au XIXe siècle toujours été regardée comme un genre licite pour un Etat, alors que la guérilla terrestre est généralement le fait de combattants irréguliers, non investis d'une autorité ou d'une délégation étatique.

   La bipolarité de la stratégie maritime est l'une des caractéristiques les plus remarquable de la guerre sur mer. La plupart des auteurs ne l'ont cependant guère soulignée, tant ils se focalisent sur l'étage noble, la guerre d'escadres, avec son point culminant : la bataille décisive ou plutôt supposée telle, car, dès le XVIIIe siècle, beaucoup ont souligné qu'en mer il n'y en a pas. Cette bipolarité est surtout théorisée au XXe siècle par l'amiral CASTEX et Bernard BRODIE.    

  L'existence d'une stratégie navale est longtemps déniée et parfois surgissent à la fin du XIXe siècle, des plaidoyers en sa faveur. Ainsi (voir Wikisource) l'article La stratégie navale, anonyme écrit dans la Revue des Deux Mondes, tome 94, en 1889. Si aujourd'hui aucun auteur sérieux ne nie sa réalité, beaucoup estiment, à l'instar d'ailleurs de ceux qui contestent l'autonomie de la stratégie aérienne, qu'il n'y a pas de stratégie navale dissociée d'opérations terrestres et aériennes. Une bonne partie de l'argumentation des auteurs reste orientée par la défense d'intérêts "professionnels" au sein des armées, vivace lors des multiples arbitrages budgétaires entre l'Air, la Mer, la Terre, et maintenant l'Espace. Des amiraux montent au créneau pour valoriser les marines et leur rôle, des généraux défendent la suprématie multiséculaire des armées de terre et d'autres élaborent des scénarios d'usage de l'aviation militaire... Autant dire que lorsqu'on discute stratégie navale, il ne s'agit pas seulement d'une vision théorique indépendant des conflits inter-armes, même si, avec le temps, de plus en plus d'auteurs entendent discuter de stratégie globale, et, de plus en plus, on évite chez ces amiraux, généraux et aviateurs des envolées verbales trop limitées et trop exclusives... 

    Quand on discute stratégie navale, on ne prend souvent en compte que les luttes inter-étatiques. Or, la piraterie a longtemps eu une très grande importance, tant dans les mers que dans les océans, et il faut même attendre le XVIIIe siècle pour voir les vaisseaux pirates (les vrais, non accrédités...) disparaitre peu à peu. Longtemps, par exemple, la mer Méditerranée a été peu sûre pour le commerce et les navires pirates formaient des acteurs économiques (très agressifs) à part entière, au moins pendant deux grandes périodes, dans l'Antiquité, jusqu'à la "pacification maritime" romaine, et lors du "partage" des eaux entre Chrétiens et Maures, les uns et les autres considérant les autres comme des pirates... Encore aujourd'hui, avec l'affaiblissement des Etats, ressurgissent de temps à autres de véritables compagnies maritimes pirates qui écument notamment les mers asiatiques. Lesquelles mêlent à leurs activités de transport de marchandises illégales (biens et humains...), des contrats clandestins avec des Etats soucieux de contourner des embargos et des activités de racket visant notamment les touristes en navigation de plaisance... Une stratégie navale doit se préoccuper encore aujourd'hui de la sécurité maritime (contre ces pirates), et des moyens de guerre doivent très souvent y être utilisé. S'ils n'ont plus la même importance qu'auparavant ( comme notamment lors de l'ère des galères), des moyens financiers considérables étant requis pour la construction et l'entretien des navires, et si la piraterie ne peut plus rivaliser avec les puissances étatiques, elle conserve parfois une activité de nuisance indirecte sur les aspects militaires de la stratégie maritime (que l'on songe simplement au transport des armements faisant l'objet du commerce clandestin). 

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Le directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Études et directeur du cours d'introduction à la stratégie au Collège Interarmées de Défense est l'auteur d'une (monumentale) étude sur l'Evolution de la pensée navale (en 8 tomes), parue aux éditions Economica entre 1999 et 2007.

 

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 10:04

      L'expression "stratégie maritime" met l'accent sur le milieu marin plus que sur les flottes ; aussi désigne-t-elle, pour Martin MOTTE par exemple, la recherche des avantages procurés par la mer entamée de paix comme en temps de guerre, par opposition à l'expression "stratégie navale" qui renvoie plus particulièrement à la conduite de la guerre sur mer. La stratégie navale n'est donc qu'une sous-catégorie violente de la stratégie maritime, mais le lien de l'un à l'autre est fort étroit, car entre autres des compétences et des infrastructures leur sont communes. 

Il est vrai que dans la littérature, la guerre étant largement son thème, les deux termes maritime et naval sont employés de façon indifférenciés. Pourtant, surtout à l'époque contemporaine, les stratégies non guerrières, diplomatiques par exemple, prennent de plus en plus d'importance. 

     La conduite de la guerre sur mer pose des problèmes particuliers, elle ne peut être la simple prolongation de celle conduite sur terre. La mer, pour nombre d'auteurs, connus ou méconnus, peut fournir un point de départ valable à une réflexion sur la stratégie au niveau le plus élevé. Parmi eux figures MAHAN, considéré aujourd'hui comme le père fondateur de la stratégie navale contemporaine : il propose une véritable vision de l'histoire, d'une ampleur impressionnante et rarement égalée. L'affrontement mer contre terre est, sinon une constante, du moins une régularité dans la réflexion politico-stratégique, voire philosophico-stratégique. La stratégie navale (ou maritime) ne prétend pas se constituer en discipline indépendante de la stratégie générale, mais elle peut apporter sa contribution à la stratégie théorique. Il y a peu d'auteurs, qui, à l'instar de la stratégie aérienne, la mette au sommet de la stratégie, comme prépondérante sur toutes les autres. Avec MAHAN, parmi les plus grands stratégistes et/ou stratèges, on peut citer CORBETT, CASTEX, ROSINSKI, CABLE... Derrière ces auteurs de référence, il existe une pléiade d'écrivains plus ou moins talentueux, plus ou moins influents, qui ont, à toutes les époques entendu ajouter leur opinion, plus ou moins intéressante (et intéressée!), aux débats du moment et apporter leur contribution, plus ou moins originale, à la construction intemporelle d'un édifice théorique. Le corpus est immense mais, plus encore que pour la pensée stratégique "générale" (terrestre), il reste méconnu, sinon inconnu. Il n'existe aucune histoire de la pensée stratégique et tactique navale et l'on ne dispose que de quelques esquisses sommaires. (Hervé COUTEAU-BÉGARIE, qui entreprend de son côté l'étude, publiée en 8 volumes chez Economica en 1991-2002 : L'Évolution de la pensée navale).

Il existe par contre une multitude d'études éparses sur les stratégies navales de différentes époques, depuis l'Antiquité. L'évolution des enjeux et des techniques relatifs à la mer donne bien entendu des couleurs bien différentes à ces stratégies navales.

 

Des évolutions techniques en forme de sauts

     Dès le second millénaire avant notre ère, les Égyptiens et les Crétois, et sans doute d'autres avant eux, ont entretenu des marines de guerre avec des navires spécialisés. Mais ce n'est qu'au VIIe siècle av JC, quapparait la trière, premier navire exclusivement conçu pour le combat. Elle permet de combiner la manoeuvre (avec ses rameurs elle peut fournir des vitesses élevées) et le choc (elle dispose d'un éperon). Avec le trière, "le combat cesse d'opposer des hommes à des hommes pour devenir le combat entre ces êtres animés que sont les navires" (J. TAILLARDAT). Les Romains ajouteront le corvus, dispositif qui permet l'abordage et les armes de jet. La physionomie des navires de guerre ne va guère varier pendant près de deux millénaires : Lépante (1571) sera la dernière grande bataille de galères.

A partir du XVIe siècle, l'apparition du vaisseau de haut bord armé de canons entraine une mutation décisive : le choc cède la place au feu, il ne fera qu'une réapparition sans lendemain à la fin du XIXe siècle (après la bataille de Lissa, en 1866, tous les cuirassés sont pourvus d'un éperon). le passage du vaisseau à voiles au cuirassé à vapeur, si important sur le plan de la manoeuvre (les navires échappent enfin à l'implacable contrainte du vent et au risque de rester encalminés pendant des jours, voire des semaines) ne remet pas en cause le primat de la puissance de feu. 

      Dès l'Antiquité, on assiste également à une spécialisation des navires : libyens légères pour la reconnaissance et la chasse aux pirates et, pour le combat, des navires moyens (trirèmes puis quinquérème) et lourds (jusqu'à la monstrueuse tessaracontère de PTOLÉMÉE PHILADELPHIE à quatre rangs de rames : 4 000 rameurs et 2 000 soldats et marins ; ce monstre n'a jamais navigué).

Au temps de la marine à voile, les vaisseaux sont divisés en 5 rangs (selon le nombre de canons qu'ils embarquent), et accompagnés de frégates et de corvettes qui sont affectés à la course, à la reconnaissance et à l'escorte.

A l'ère de la vapeur, la diversification s'accentue : les capital ships sont cuirassés, lourdement armés et protégés, conçus pour la bataille ; les croiseurs de bataille, plus rapides et moins protégés, précèdent la flotte, et sont affectés à la lutte antisurface, contre les corsaires ou les bâtiments plus petits ; les torpilleurs et les destroyers protègent les capital ships et le trafic contre les dangers sous-marin et aérien.

La Deuxième Guerre Mondiale, confirmant et amplifiant la première, entraine une nouvelle mutation qui consomme la ruine du cuirassé, déclassé face à ses adversaires sous-marins et aériens. Il est progressivement relégué au rang de batterie flottante, d'ailleurs extrêmement précieux lors des débarquements. Les flottes se déploient désormais dans trois dimensions : à la surface, au-dessus de la surface, eu-dessous de la surface. (Hervé COUTEAU-BÉGARIE)

 

    Cette évolution technique qui amène la stratégie à opérer suivant les matériels existants, joue un rôle bien plus important que sur terre. Alors que le relief se constitue de multiples obstacles qui font perdurer certains principes-clés de la tactique et de la stratégie, influençant même jusqu'à la géopolitique, les matériels sur mer les font évoluer de manière décisive. Seuls les découpages des terres sur les mers peuvent représenter sur mer des obstacles ou des opportunités aussi importants. A tel point, bien plus rapidement qu'en surface, d'un type de matériel à un autre, que se pose à chaque fois l'obsolescence des matériels existants pourtant en grand nombre dans les marines de tous les pays... Les moyens de surface apparaissent parfois déclassés par rapport aux moyens sous-marins et l'apparition de la bombe atomique rend la situation encore plus compliquées. 

 

Des stratégies tardives après des tactiques diverses et variées

      Alors que la guerre sur terre a été pensée très tôle, dès la plus haute Antiquité, la guerre sur mer est longtemps restée empirique. On ne trouve chez les auteurs anciens et médiévaux que quelques allusions au combat naval. Une pensée navale constituée ne commence à se développer qu'au XVIe siècle en Europe avec de nombreux auteurs, français, anglais, italiens et espagnols, qui, à côté d'amples développements tactiques, esquissent une stratégie qui ne sera pas reprise par les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles. Le premier traité naval moderne, L'Art des armées navales du père HOSTE (1697), est entièrement consacré à la conduite du combat, et il en ira de même pour ses successeurs du XVIIIe siècle, pour la plupart français (Bigot de MOROGUES, Bourdé de LA VILLEHUET, GRENIER) jusqu'à l'Essay on Naval Tactics de l'Écossais CLERK of ELDIN (1791) qui marque l'apogée de la réflexion relative à la marine à voile. Jusqu'à l'époque de NELSON, le problème fondamental est purement tactique : comment surmonter le blocage né de la ligne de bataille, qui favorise les combats indécis, pour parvenir à des résultats décisifs? NELSON, pourtant grande lecteur de CLERK, donnera une réponse qui devra plus à son énergie et à sa farouche volonté de vaincre qu'à une intense maturation intellectuelle.

Cette stagnation perdure après l'avènement de la vapeur. Le problème fondamental est alors celui du maniement de cet instrument radicalement nouveau qui affranchit de l'immémoriale contrainte des vents. Les auteurs sont très nombreux, encore une fois français pour la plupart (PENHOAT, BOUET-WILLAUMEZ...), mais ils ne s'intéressent  qu'aux ordre de marche et de combat, selon les dispositifs les plus variés : en ligne, en triangle, en cercle, en carré, en losange, en quinconce... Rares sont ceux qui, comme l'italien Giulio ROCCO (1816) ou le français Jean GRIVEL (1832), entrevoient la dimension stratégique. Celle-ci n'apparait que dans les années 1860 avec le Britannique John COLOMB (The Protection of our Commerce Considered, 1867) et le Français Richid GRIVEL, fils du précédent (De la guerre maritime, 1869). (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Deux écoles stratégiques dominantes

    Le développement sera ensuite très rapide. Il se fera autour de deux méthodes qui vont fonder les écoles dont l'affrontement va rythmer toute l'évolution de la pensée navale durant son âge d'or qui va des années 1870 aux années 1940, celle de Alfred T. MAHAN (1840-1914) et celle de l'amiral AUBE (1826-1890). 

La méthode historique caractérise l'école de la maîtrise de la mer, dont la figure emblématique est le contre-amiral américain Alfred MAHAN. Son livre, The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, tiré de son enseignement au Collège de guerre naval de Newport et paru en 1890, connait immédiatement un succès universel. Traduit dans 17 langues, il éclipse durablement l'oeuvre de son concurrent britannique Philip COLOMB, qui publie en 1891 Naval Warfare. En affirmant la supériorité des empires maritimes sur les empires continentaux, il fournit une base historique au nataliste, cet élément essentiel du grand mouvement d'expansion qui caractérise les principales puissances européennes à la Belle Époque et que l'on appelle, selon les pays, l'impérialisme, le pangermanisme, le panslavisme. MAHAN en est par ailleurs, l'analyste souvent avisé dans plusieurs essais moins connus que ses grandes fresques historiques. Surtout, en proclamant la nécessité d'obtenir la maîtrise de la mer par la recherche de la bataille décisive, il donne une base doctrinale sûre et cohérente aux marins qui en étaient jusqu'alors démunis. Son oeuvre, dispersée entre une vingtaine de livres et de très nombreux articles, est touffue. Elle prête le flanc à la critique par le manque de rigueur dans la définition des concepts et dans le traitement des données historiques, ainsi que par l'insuffisante prise en compte du progrès technique (il s'intéresse d'abord à la marine à voile), mais, et c'est ce qui explique son succès, elle se signale par une incontestable puissance d'expression au service d'idées-forces faciles à assimiler et affirmées de manière péremptoire. MAHAN proclame l'existence de principes universellement valables : l'offensive, la concentration, l'économie des forces en vue de la bataille décisive. Pour la première fous, la stratégie navale est intégrée dans une stratégie globale qui n'est plus limitée à la conduite de la guerre : MAHAN popularise l'idée de stratégie du temps de paix. Son concept central, la puissance maritime (Sea Power), devient le point de ralliement de générations de marins. Aucun auteur naval n'aura une influence comparable, qui perdure encore aujourd'hui, à travers les vicissitudes du XXe siècle, même s'il est plus souvent cité que sérieusement étudié.

A l'opposé de l'école de MAHAN, celle de l'amiral AUBE suscite, dans les années 1870, un courant qui se qualifie lui-même de Jeune École. Contre le dogmatisme de l'école historique, il fonde son analyse sur le caractère changeant du contexte international et surtout des instruments disponibles. AUBE estime que les enseignements des grandes batailles du passé sont rendus largement caducs par l'apparition de moyens nouveaux comme la mine ou la torpille, qui fonctionnent comme des égalisateurs de puissance. Il propose d'en tirer parti dans le cadre de stratégies nationales adaptées à chaque pays et à chaque situation. Pour la France, irrémédiablement surclassée par la puissance maritime britannique, il suggère ainsi de recourir à la guerre des côtes - au moyen de torpilleurs pour empêcher la répétition des blocus rapprochés du passé - et à la guerre des croiseurs pour obliger la flotte britannique à défendre son trafic et donc à disperser ses forces, de manière à aboutir à un amoindrissement du corps de bataille britannique  qui rendrait une bataille en ligne envisageable. Ses successeurs, notamment le journaliste Gabriel CHARMES, donnent à ses idées une tournure dogmatique, encore aggravée par des choix techniques défectueux dont AUBE lui-même est partiellement responsable, lors de son bref passage à la tête du Ministère de la Marine, en 1886 (torpilleurs trop petits, incapables de tenir la mer). Il en résulte des errements qui discréditent la Jeune École de façon durable, alors que l'idée initiale était loin d'être absurde. La Jeune École a un retentissement international, de la Suède au Japon, et suscite même des émules en Grande-Bretagne (la cruiser school, la brick and mortar school). Elle ressurgit périodiquement, reprise avec d'infinies variantes par les champions de la guerre sous-marine, puis de la guerre aérienne.

Les années précédant 1914 marquent l'apogée de la pensée navale. L'École historique triomphe partout après la guerre russo-japonaise conclue par la grande bataille de Tsushima (1905). L'influence de MAHAN est relayée par une pléiade d'auteurs : les Français DAVELUY et DARRIEUS, le Russe KLADO, les Italiens SECCHI et BERNOTTI, le Japonais Akyiama SANEIJUKI. En même temps commencent à apparaître des théories critiques qui proposent une vision moins unilatérale de la guerre navale. Fred JANE, fondateur d'un annuaire naval qui devient plus tard la référence universelle, publie en 1906 une critique du mahanisme, sous un titre expressif : Hérésies of Sea Power. Le plus grand de ces auteurs critiques est l'Anglais Julian CORBETT (1854-1922) qui collabore à l'oeuvre de réforme entreprise par sir John FISCHER, Premier Lord naval de 1904 à 1910 en tant que propagandiste quasi officiel de l'Amirauté et professeur au War Course. Il publie en 1911 Some Principles Strategy, où il explique que la bataille n'est pas une fin en soi, que les batailles décisives navales ont été très rares dans l'Histoire, que la maîtrise des mers n'est rien d'autre que le contrôle des communications d'où l'importance de leur protection. Cette première transposition à la stratégie maritime de l'enseignement de CLAUSEWITZ reste longtemps incomprise en raison de sa complexité. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

La Première et Deuxième Guerres Mondiales, puis le saut nucléaire

    La Première Guerre mondiale déçoit les attentes des états-majors. Les flottes cuirassés ne se rencontrent guère qu'une seule fois au Jutland (1916), et le problème central, que personne n'avait prévu, est celui de la protection du trafic contre le danger sous-marin. Il en résulte, dans les années d'après-guerre, une grave crise qui ne se résout que dans les années 1930, par la restauration de l'orthodoxie, avec des auteurs comme les Britanniques RICHMOND et GRENFELL, l'Allemand Otto GROSS, les Italiens BERNOTTI et DI GIAMBERARDINO et, surtout le Français CASTEX.

L'amiral Raoul CASTEX (1878-1968), qui achève sa carrière en 1939 comme chef des forces maritimes du Nord avant d'être éliminé par DARLAN, publie entre 1929 et 1935 les Théories stratégiques en cinq parties, qui constituent le plus ample volume de stratégie maritime jamais écrit. Dans le climat de l'époque, on y voit surtout la réaffirmation de la doctrine de la maîtrise de la mer par la recherche de la bataille décisive et son adaptation au cas français, c'est-à-dire à une stratégie nationale nécessairement dominée par le danger continental. En fait, la synthèse castexienne va beaucoup plus loin : il est pratiquement le seul à tenter la fusion de la méthode historique de MAHAN et de la méthode matérielle de la Jeune École, ce qui lui permet de substituer à l'approche unilatérale de ses prédécesseurs une vision dualiste de la guerre navale : la guerre entre forces organisées, nouveau nom de l'ancienne "guerre d'escadres", coexiste avec la guerre des communications, qui l'on réduisait auparavant à la guerre de course. La maîtrise de la mer n'est complète que si le succès dans l'une est transposée dans l'autre. Le plus fort peut bloquer la flotte de bataille plus faible dans ses ports, comme la Royal Navy l'avait fait en 1914-1918, mais cela ne règle pas le problème des communications. En sens inverse, le plus faible, s'il ne peut espérer obtenir la maîtrise de la mer, peut, par la guerre sous-marine et aérienne, interdire au plus fort de profiter pleinement des avantages que confère celle-ci. CASTEX transpose ainsi à la guerre sur mer, sans en tirer pleinement les conséquences, la distinction de CLAUSEWITZ entre stratégie d'anéantissement et stratégie d'usure : la guerre entre forces organisées met en oeuvre une stratégie d'anéantissement, elle recherche le coup décisif ; la guerre des communications met en oeuvre une stratégie d'usure, elle vise à affaiblir et à paralyser celui qui veut se servir de la mer comme moyen de communication. CASTEX consacre également de long développement à la géographie, fondant véritablement , même s'il n'emploie pas les mots, une géopolitique et une géostratégie évolutives, non dogmatiques, dont les idées centrales sont, d'une part l'absence de loi unique de l'Histoire (la mer ne l'emporte pas toujours sur la terre, tout est affaire de "cas concrets"", la puissance maritime ne peut rien contre un bloc continental comme la Russie) et, d'autre part, l'interdépendance, à l'époque contemporaine, des stratégies aéroterrestre et aériomaritime qu'il systématise dans ses derniers écrits. Son oeuvre a un grand rayonnement international, mais celui-ci est contrarié par le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, et, surtout, son adhésion de principe à la doctrine de la maîtrise de la mer occulte largement la complexité et la richesse de son analyse.

C'est à un auteur américain, Bernard BRODIE (1912-1978), que revient le mérite de poser clairement la distinction entre les deux branches de la maîtrise de la mer à l'époque contemporaine avec l'opposition, qui devient vite classique, entre le Sea Control et le Sea Denial. Les analyses très riches mais fragmentaires de Herbert ROSINKI, qui esquisse, dans une série d'articles parue entre 1939 et 1947, une synthèse de MAHAN, de CORBETT et de CASTEX, passent, en revanche, inaperçues. Même eux, esprits éminents, ne saisissent pas correctement l'avènement du porte-avions comme capital ship à la place du cuirassé. A partir de 1945, on assiste à une crise de la stratégie navale théorique : un auteur comme BRODIE abandonne le secteur naval pour se consacrer désormais à la stratégie nucléaire. La littérature reste abondante, mais il s'agit d'analyses plus que de théories véritablement originales. Les écrits de l'amiral GORCHKOV, chef de la flotte soviétique pendant trente ans, sont amplifiés par les Américains, dans un but évident : grossir la menace pour valoriser la marine américaine, mais leur valeur théorique est assez faible. Les nouvelles dimensions de la stratégie maritime sont analysées par l'amiral Stansfield TURNER aux Etats-Unis, l'amiral Marcel DUVAL en France, Laurence MARTIN, Geoffrey TILL et Peter GROVE en Grande-Bretagne. La diplomatie navale suscite de nombreux travaux à partir des années 1970, en premier lieu l'oeuvre magistrale de sir James CABLE. Mais il n'y a plus de grandes synthèses stratégiques comparables aux "classiques", de MAHAN à CASTEX, alors que les recherches des historiens navals incitent à un réexamen des principes posés par eux. Ce déclin relatif de la théorie est assez paradoxal alors que, après les incertitudes consécutives à l'apparition de la bombe atomique, le rôle des flottes dans la stratégie global ne cesse de se renforcer. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

Des stratégies de temps de paix diversifiées elles aussi...

        Différents traits caractérisent la stratégie maritime contemporaine :

- L'accélération de la maritimisation économique : les échanges maritimes se sont multipliés entre 1950 et 1990, et tant que la "mondialisation" continue, ils devraient augmenter encore. L'évolution dans les chantiers navals est assez spectaculaire et la part des coûts des transports par mer s'accroit dans tous les biens et services, même si le transport aérien bénéficie lui aussi d'un accroissement spectaculaire. Ce phénomène est indissociable des nouvelles techniques de transport, la conteneurisation et le roll on-roll, qui offrent des solutions de continuité entre la mer et la terre.

Outre leur fonction traditionnelle d'espaces de transit, les océans ont acquis une valeur intrinsèque avec le développement des pêcheries industrielles et du forage pétrolier et gazier off-shore, qui pousse les Etats à élargir leurs eaux territoriales à 12 milles nautiques et à créer des zones économiques exclusives de 200 miles (cela ne va pas évidemment sans soulever de graves litiges régionaux). Cette maritimisation, par ailleurs, bénéficie plus au Pacifique qu'à l'Atlantique, faisant déplacer le principal axe géopolitique du monde au détriment de l'Europe. Le statut économique de la mer prend le pas sur son statut militaire, centré sur la protection des voies de communication.

- Les mutations des flottes de guerre, notamment avec la propulsion nucléaire. Les sous-marins ont acquis une autonomie comparable à celle des voiliers d'antan ; le rayon d'action de l'aviation s'est largement dilaté grâce aux porte-avions. La guerre navale en trois dimensions s'est systématisée, ce qui implique une redéfinition des catégories traditionnelles des navires ; on ne parle plus de guerre d'escadres, mais de guerre entre forces organisées, où bâtiments de surface, sous-marins et aéronefs opèrent en étroite liaison grâce à la radio. De même, à l'ancienne guerre de course menée par des bâtiments isolés succède une guerre au commerce, aussi articulée que la guerre entre forces organisées. Quant à la guerre des littoraux, elle devient plus généralement une guerre contre la terre ; tirés indifféremment depuis la surface, les profondeurs ou les airs, les missiles de croisière permettent en effet à des forces situées en haute mer de frapper au coeur du hinterland, mission jusque là réservée à l'aéronavale - mais les missiles et les aéronefs basés au sol peuvent atteindre le large. Les progrès technologiques amène donc à décloisonner le s différentes dormes de guerre navale, en même temps qu'un décloisonnement plus global entre la terre et la mer qui rappelle celui que la conteneurisation a opéré dans le domaine commercial.

Non seulement ces glottes se modifient, mais les missions de guerre et de paix peuvent être menées par les mêmes forces. Leurs missions de temps de paix se sont diversifiées. Le rôle dissuasif des forces navals s'est considérablement accru avec les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, mais cette promotion a un coût, car la protection des SNLE durant leur phase d'appareillage et de retour accapare une bonne partie des bâtiments conventionnels ; pour une flotte de petit volume comme celle de la France, cette tâche n'est pas sans obérer des missions plus traditionnelles. En créant une insularité stratégique d'un nouveau genre, la sanctuarisation nucléaire a d'autre part déplacé les tensions Est-Ouest vers les zones périphériques, où les marines occidentales, avantagées par la géographie, étaient bien plus à même de "montrer le pavillon" que la flotte soviétique écartelée entre Baltique, mer Noire, Pacifique et mers arctiques, situation qui changent notamment avec les techniques anti-brise-glaces mais surtout avec le réchauffement climatique global qui fait beaucoup plus qu'auparavant communiquer mers arctiques et Océans. Outre la protection des nouvelles zones économiques, ces flottes sont appelées également à participer plus qu'auparavant à la gesticulation diplomatique et aux initiatives humanitaires des Etats. (Martin MOTTE)

 

Bernard BRODIE, La stratégie navale et son application dans la guerre, 1947. Julian CORBETT, Principes de stratégie maritime, 1993. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, La puissance maritime,  Fayard, 1985 ; L'Évolution de la pensée navale, Paris, 1990. S. LANDERSMAN, Principles of Naval Warfare, 1982. Alfred MAHAN, The influence of Sea Power upon History, Boston, 1890. Philippe MASSON, De la mer et de sa stratégie, Tallandier, 1986. Herbert RICHMOND, Sea Power in the Modern Woirld, Londres, 1934. Geoffrey TILL, Maritime Strategy and the Nuclear Age, New York, 1984. Herbert ROSINSKI, The Development of Naval Thought, Newport, RI, 1977. A. VIGARIÉ, Géostratégie des océans, Paradigme, 1990.

 

Martin MOTTE, Stratégie maritime, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Thierry de MONTBRIAL et de Jean KLEIN, PUF, 2000. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Stratégie maritime et stratégie navale théorique, dans Dictionnaire de stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, éditions Perrin,  tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

    

 

 

 

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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 08:57

   Il est en fait difficile de faire une coupure nette entre les entreprises militaires et du coup la stratégie mise en oeuvre lors des guerres révolutionnaires et lors des guerres d'Empire.

Un mouvement d'ensemble européen

      Outre le fait que l'histoire de France la montre acquérir des frontières aux obstacles naturels et de plus ceci de manière consciente de la part de nombreux hommes d'Etat au long des siècles, la révolution sociale, politique, idéologique et militaire qui marque en France la fin du XVIIIème siècle provoque contre elle les mêmes alliances, dresse les mêmes ennemis lors des guerres révolutionnaires et des guerres d'Empire. Tout en se gardant d'une vision téléologique de la formation de la France, qui fait partie parfois de l'idéologie même de sa formation, on doit bien constater que le modèle napoléonien d'Empire est présent déjà avant la proclamation officielle d'un Empire français. Outre un certain caractère défensif de sa constitution, qui n'est pas sans rappeler le modèle romain antique, le Premier Empire français, au-delà de son aspect éphémère sur le plan géopolitique, marque la consolidation (libérale) d'idéaux et de structures républicains opposés (c'est pour cela qu'on parle de tentatives de Restauration en France) aux formes d'organisation sociale dans les contrées voisines, formes d'organisation de plus en plus différentes au fur et à mesure que l'on s'éloigne du territoire français. Le legs de l'Empire à l'Europe est important sur le plan militaire bien sûr, mais aussi politique et administratif. Cela est facilité par le legs de la Royauté en France, une centralisation administrative, économique et sociale qui en fait déjà un modèle très différent régionalement.

    Avant même la formation de l'Empire français, les principes stratégiques et surtout tactiques napoléoniens sont de plus déjà à l'oeuvre. Sans clore un certain débat entre historiens, il faut dire qu'il existe un doute quant à l'existence d'une "stratégie napoléonienne", d'autant que les talents de NAPOLÉON BONAPARTE sont bien plus tactiques que stratégiques. Mais, malgré le caractère certain de dictature centralisée militaire de l'Empire français, ce serait compter sans la myriade de talents dont s'entoure l'Empereur et qui confèrent à l'Empire une dimension politique, juridique, diplomatique, administrative, économique et même sociale (notamment par l'intermédiaire d'un complexe militaro-industriel et d'une société militaire en formation) qui dépasse les aspects purement militaires et qui perdure d'ailleurs bien après l'Empire officiel. Ces aspects marquent également les Etats à la périphérie de la France, et il ne faut pas oublier que le phénomène révolutionnaire secoue l'ensemble de l'Europe continentale et pas seulement la France. 

   L'Empire tel qu'il se construit, au moment où la France passe de la défensive à l'offensive conquérante, n'est pas seulement le fait d'une stratégie militaire, mais aussi d'une stratégie politique, avec la tentative d'instauration dans les pays occupés selon des modalités diverses (de l'accroissement du territoire français lui-même à l'installation de nouvelles dynasties) d'un régime semblable à celui de la France d'alors. Aidé en cela par tous les éléments (populations, classes, individus...) sympathisants de la Révolution dans pratiquement tous les pays traversés, et par des éléments (moins sympathiques avec un jeu de mot il est vrai) voulant profiter de la machine militaire française, en termes économiques. Les sociétés traversées sont travaillées comme la France depuis le début des Lumières par des forces réformatrices très fortes qui peuvent voir - même si c'est un peu à tort - dans les armées et l'administration impériales les forces dont ils ont besoin pour faire avancer leurs conceptions. Et longtemps après le départ des troupes françaises, des aspects de l'Empire perdureront, notamment sur le plan juridique et d'organisation de l'économie (notamment la fiscalité...). 

   Comme tout Empire, l'Empire français n'a de chance de rester que si la société civile prend le relais de l'occupation militaire, et si se mettent en place des structures économiques, politiques, juridiques, idéologiques (propagande et culture) qui s'appuient sur des forces vives déjà en place. Il se peut que, précisément, l'imposition de composants napoléoniens à des populations occupées produisent l'effet inverse de celui attendu, et provoquent des résistances de la part de populations fidèles à l'Ancien Régime ou considérant que la situation avec la présence des troupes aggravent leurs conditions de vie ou finissent par entraver leurs propres buts politiques (désordres, exactions, massacres, pillages...). 

    Le moteur de l'Empire français est malgré tout militaire et à de nombreux problèmes qu'ils rencontrent les autorités françaises utilisent la violence. Du coup, alors que des stratégies politiques et économiques sont pourtant mises en même temps en oeuvre, ce sont les stratégies militaires qui donnent le la de la situation générale. D'autant qu'une partie de l'économie est, vu l'ampleur des opérations militaires, tournée plus qu'auparavant vers le soutien aux forces armées, non seulement bien sûr dans l'armement et les équipements militaires, mais aussi dans l'approvisionnement des troupes en choses de toutes sortes (des vêtements aux... prostituées!), les transports et l'entretien des relais des chevaux et des courriers. Et si l'économie n'y va pas "naturellement" guidée par les profits de la guerre, le recours à la violence vient y pallier...

   

Le versant militaire boursouflé de la stratégie

   Dans le domaine militaire, la fin du XVIIIe siècle est marquée par la supériorité de l'armée prussienne. Sous l'impulsion de FRÉDÉRIC LE GRAND, la Prusse s'est dotée d'une armée qui exploite au mieux les données stratégiques et technologiques du moment. Ses institutions militaires marquent l'apogée de l'armée de type Ancien Régime dont l'origine remonte au XVIe siècle. Jugée invincible quelques années plus tôt, l'armée prussienne sera anéantie par la Grande Armée en 1806, à la bataille d'Iéna, symbole de la confrontation entre deux époques.

Le succès de la stratégie napoléonienne doit être attribué au génie guerrier de NAPOLÉON tout autant qu'aux changements sociaux provoqués par la révolution de 1789. D'autres facteurs, tels que le système divisionnaire et les progrès en matière d'armement (fusil de 1777 et artillerie Gribeauval) contribuèrent également à la révolution militaire provoquée par la France. N'oublions pas non plus l'essor démographique plus présent en France qu'ailleurs, qui permet de multiplier le nombre de soldats. Dans la plupart des cas, c'est dans la défaite que les stratèges puisent leur inspiration et l'humiliation subie par la France au cours de la guerre de Sept Ans (1756-1763) avait contribué de manière significative un renouveau stratégique chez les Français qui s'étaient mis à réfléchir sérieusement sur la guerre. Les techniciens, comme GRIBEAUVAL, perfectionnaient les pièces d'artillerie au moment même où les stratèges prenait conscience de la supériorité du feu. Parmi les nombreux penseurs militaires français qui émergent au cours de cette époque, deux personnages exerceront une influence considérable sur NAPOLÉON BONAPARTE : Jacques de GUIBERT et Pierre de BOURCET, deux innovateurs en matière de stratégie et de tactique.

Un certain nombre des thèmes développés par GUIBERT seront repris par NAPOLÉON et constitueront le fondement de sa stratégie. S'il n'anticipe pas encore l'armée de masse, GUIBERT préconise toutefois une armée de citoyens qui rétablit le lien entre la population et son armée et lui insuffle une énergie morale fondée sur un sentiment patriotique vivace, sentiment que saura bien exploiter BONAPARTE, à renforts de propagande et de mise en scène des revues militaires. GUIBERT est aussi à l'origine du système divisionnaire qui permet d'obtenir à la fois une grande indépendance d'action, une bonne souplesse dans le mouvement et une puissance supérieure dans la concentration des forces. Adepte de l'offensive, GUIBERT perçoit la supériorité du feu, principalement des tirs d'artillerie, et défend l'ordre mince par rapport à l'ordre profond. Le principe de ravitaillement sur le terrain et la nécessité de ses nourrir de ses conquêtes sont autant d'éléments, dans le domaine de la logistique, que NAPOLÉON BONAPARTE retient de ses lectures de GUIBERT. Ainsi, dans ses grandes lignes, la stratégie du général de la Révolution apparait déjà dans les pages de l'Essai général de tactique, publié par GUIBERT en 1772.

Chez BOURCET, il puise des aspects pratiques de la conduite de la guerre. Soldat expérimenté, BOURCET fournit à NAPOLÉON une étude approfondie sur la tactique, dans un texte modestement intitulé Principes de la guerre de montagne, écrit en 1775. Dans les pages de ce traité qui va beaucoup plus loin que la montagne, BOURCET fait la distinction entre attaque et défense, et formule en détail le rôle de la défense active. Partisan convaincu, comme GUIBEERT, du système divisionnaire; il souligne l'importance des communications et de la mobilité. Surtout, il met en relief le rôle de la surprise dans la guerre.

Lors du siège de Toulon, face à l'insurrection à Paris, et surtout lorsqu'il part en campagne à la tête de l'armée d'Italie (1796), BONAPARTE a déjà assimilé les enseignements militaires qu'il a tirés de ses lectures. Lors de son passage à Auxonne, il a également profité de son contact avec les frères DU TEIL, alors à la pointe du progrès dans le domaine de l'artillerie. Les circonstances politiques vont favoriser l'application de ces principes. La décision de loin la plus importante en matière de réorganisation militaire est la levée en masse de 1793. D'un seul trait de plume, toute la stratégie qui était pratiquée jusqu'alors est rendue caduque. Brusquement, l'armée devient massive, les effectifs gigantesques. La participation active des populations transforme la guerre en une entreprise nationale que nourrissent des sentiments patriotiques très intenses. Le génie de NAPOLÉON sais l'occasion qui s'offre à lui. Fort des principes de GUIBERT et de BOURCET, disposant de ressources qui iront grandissantes, soutenu par la ferveur nationale qui anime ses soldats, équipés d'une artillerie efficace, et motivé par sa fougue et son ambition, BONAPARTE est rapidement victorieux d'adversaires désormais dépassés. La révolution stratégique que réalise NAPOLÉON est facilitée par le fait qu'il peut s'entourer d'un corps d'officiers jeunes, enthousiastes, et qui ne se rattachent plus aux valeurs ou aux principes de l'Ancien Régime. Surtout, il va devenir le chef suprême qui aura entre ses mains tous les pouvoirs de décision, dans le domaine politique tout autant que militaire. 

Désormais, le but de la campagne  est l'anéantissement de l'adversaire. La bataille décisive est le moyen principal pour accomplir cette destruction totale des forces organisées de l'ennemi. La stratégie doit donc être orientée vers l'offensive. Offensive à outrance et défense active s'allient pour canaliser un effort optimal en un endroit déterminé, généralement le point le plus sensible de l'adversaire, celui dont la perte doit le déséquilibrer physiquement et moralement. Grâce au système divisionnaire, NAPOLÉON BONAPARTE parviendra à allier la rapidité du mouvement avec la concentration des forces. Cet énorme avantage qu'il possède par rapport à des adversaires plus lents et moins puissants lui laisse l'initiative et lui permet de choisir les théâtres d'opérations. Cela lui permet d'engager ses forces dans les meilleures conditions possibles e, surtout, de pouvoir surprendre son adversaire au moment où celui-ci s'y attend le moins. L'armée se ravitaillant en partie sur le terrain et les lignes de communication étant bien protégées, il peut faire avancer rapidement son armée de masse.

NAPOLÉON se déplace avec toutes ses forces réunies. Cependant, il donne l'illusion d'avancer de manière dispersée et peut ainsi tromper l'ennemi sur ses desseins. Le principe général qui guide toutes ses manoeuvres consiste à prendre l'ennemi sur ses flancs ou, mieux encore, sur ses arrières, tout en menaçant de couper sa ligne de retraite. La souplesse dans l'organisation de ses troupes lui laisse un choix presque inépuisable pour combiner ses forces de diverses manières. La rapidité avec laquelle il peut changer ces combinaisons lui permet de répondre aux manoeuvres de l'ennemi. On a souvent reproché à NAPOLÉON d'avoir uniformément sous-estimé ses adversaires. Néanmoins, il comprenait parfaitement la relation entre les fins et les moyens et, sur le terrain, il était généralement conscient du rapport des forces engagées. Lorsqu'il se sentait en état d'infériorité numérique, il savait se montrer prudent. Il employait alors une tactique particulière où il s'engageait directement contre le front ennemi tout en plaçant le gros de ses troupes en position défensive. Dans la mesure du possible, il tentait cette opération sur un terrain défavorable au mouvement des troupes ennemies. Lorsque l'adversaire s'était engagé sur le front, il lançait une seconde vague sur un point sensible du front, puis il envoyait ses troupes sur les flancs et l'arrière de l'ennemi.

Plusieurs facteurs contribuèrent à la chute de NAPOLÉON et à la fin de l'Empire. Tout d'abord, ses adversaires s'organisèrent et purent, ensemble, faire face à la Grande Armée avec des effectifs aussi nombreux, voire supérieurs. Ensuite, ils apprirent, dans la défaite et parfois dans l'humiliation, à comprendre la stratégie de l'empereur français puis à la combattre. Peu à peu, l'énorme avantage que possédait au départ la France par rapport aux autres armées européennes fut éliminé. Par ailleurs, certains des facteurs qui firent la force de BONAPARTE lors de sa longue série de victoires contribuèrent plus tard à son affaiblissement. Le fait qu'il cumulait les pouvoirs politiques et militaires lui avait permis d'entreprendre une série de campagnes audacieuses qui réclamaient un pouvoir de décision unitaire. A partir d'un certain moment, cette autorité devint un handicap car, d'une part, il était engagé sur divers fronts, et, d'autre part, il n'existait plus dans son entourage de contrepoids capable de critiquer une mauvaise décision. NAPOLÉON avait toujours recherché la bataille décisive où l'issue des combats devait être déterminée par la puissance des forces engagées a point culminant de l'effort et sur le centre de gravité de l'adversaire qui s'écroulait ensuite de lui-même. A force de rechercher ce centre de gravité de l'adversaire, il limita son champ d'action, et toute sa stratégie fut tributaire des ressources dont il disposait. Lors de la campagne de Russie, cette stratégie se retourna contre lui. Il s'acharna à rester à Moscou, même lorsque la ville fut incendiée et permit ainsi aux Russes de se réorganiser. Habitué à mener une stratégie d'anéantissement, NAPOLÉON était beaucoup mois à l'aise dans une guerre d'usure où son armée souffrir énormément du harcèlement perpétuel mené par l'adversaire et où elle fut trop affaiblie par les difficultés croissantes qu'elle rencontra au niveau du ravitaillement et des communications. Diminué physiquement mais néanmoins galvanisé par toutes ses victoires, il ne sur pas distinguer les limites de ses propres capacités stratégiques, lui qui avait si bien compris les rapports de forces au niveau de la tactique. Il ne comprit pas davantage la dimension économique et politique de certaines de ses stratégies, notamment en Espagne et au Portugal où il ne put imposer le blocus continental face à l'Angleterre et où il sous-estima la force de l'insurrection espagnole. (BLIN et CHALIAND).

 

Des stratégies économiques et politiques difficiles à mettre en place ou incomplètes. 

    L'Empire, dans une acception extensive il est vrai pas courante, qui entende la France révolutionnaire (1789-1804) qui mène à la République puis celle de l'Empire officiel (1804-1814/1815) représente, l'extension maximum du territoire français et une exception dans son Histoire. Si l'amalgame de territoires de plus en plus importants autour de l'Ile de France d'origine (l'ancien Royaume de France, féodal) constitue une dynamique réelle, l'acquisition de territoire aussi important au Sud et à l'Est (hormis bien entendu les conquêtes coloniales outre-mer), n'entre pas réellement dans une tradition multi-séculaire. Si chez les Capétiens surtout existe cette volonté de trouver des frontières "naturelles" sûres, l'entreprise napoléonienne va beaucoup plus loin, pour toutes sortes de raisons, au début défensives, ensuite plus conquérantes.

En plus de se distinguer des autres régimes politiques de l'Histoire de France d'abord par son originalité (il inaugure un système politique alors inédit en France, l'Empire), ensuite par sa belligérance (les guerres napoléoniennes voient la France affronter successivement cinq alliances), le Premier Empire reconfigure l'Europe non seulement politiquement, mais également idéologiquement. Il ne sera plus guère question par la suite de l'opposition dynastique entre Anglo-Protestants et Catholiques et les conflits politiques traversent de plus en plus tous les pays européens eux-mêmes traversés d'une idéologie nationaliste dont la France est en grande partie responsable (à son corps défendant parfois). Ces conflits permettent à NAPOLÉON de conquérir la majeure partie de l'Europe continentale, hors Scandinavie et Balkans ottomans, contrôlant à son apogée en 1812 un territoire s'étendant de Lisbonne à Moscou. Portée à son extension continentale maximale (860 000 km2), la France compte alors 135 départements, des villes comme Rome, Hambour, Barcelone, Amsterdam ou Raguse devenant chefs-lieux de départements français. 

L'Empire se veut, au moins à ses débuts, l'héritier du Consulat et de la République. Les victoires de son armée exportent dans les pays conquis nombre d'acquis de la Révolution. La justice et la solde seigneuriales sont abolies partout où passe l'armée française, lui valant une certaine popularité. Les privilèges aristocratiques sont éliminés, sauf en Pologne. Le Code napoléonien est introduit dans de nombreux pays, en particulier aux Pays-Bas, en Allemagne, et en Italie, rendant tout un chacun égal devant la loi. Il établit le système du jury et légalise le divorce. L'Empire se veut le creuset d'une nouvelle noblesse héréditaire. A l'occasion du redécoupage de la carte en Europe auquel se livre NAPOLÉON, sa famille et ses proches reçoivent les trônes de différents pays d'Europe tandis que ses principaux collaborateurs sont dotés de titres copiés sur ceux de l'Ancien Régime. Même après la défaite de l'Europe, tous ces essais de dynasties pèseront sur les systèmes d'accession au pouvoir en Europe. 

Les guerres continuelles empêchent l'administration française de s'établir durablement dans les pays occupés et l'exportation du système français dans de nombreux domaines (parfois inattendus comme le système métrique...) sera partielle et incomplète. L'établissement de nouvelles règles administratives et juridiques n'est possible qu'en temps de paix, et ces périodes de relatif calme sont inégalement répartis dans le temps et l'espace européens. Si en France sous le consulat qui constitue une période de pacification et de stabilisation après la décennie révolutionnaire, de nombreuses institutions sont fondées, et si sous l'Empire surtout en 1812-1813, ces institutions sont effectivement en train de s'installer, les périodes de guerre, les diverses insurrections (Bretagne, Espagne...), elles ne le sont que très incomplètement et diversement. Après l'Empire, les régimes politiques en France et en Europe se réapproprient certaines réalisations de l'Empire (des travaux entrepris seront poursuivis, le Code civil sera appliqué avec plus moins grande ampleur, le système fiscal sera utilisé à leur profit...).

   Alain JOXE, ne se limitant pas bien sûr ici au modèle napoléonien décrit bien l'épuisement d'un code de conquête politico-religieux, ici politico-idéologique, et la tentative de l'imposer par la violence, notamment par la destruction violente des codes locaux antérieurs. "Un code, écrit-il, qui sert trop bien à affirmer la conquête par la répression, s'affirmant comme détaillant des compétences répressives, - et se défendant déjà dans l'attaque - devient incompétent pour agglomérer des forces par la libération des forces locales et son extension est rapidement limitée dans l'espace et le temps. L'excès de compétence répressive dans la pratique de la conquête est bien l'équivalent d'une fortification prématurée autolimitatrice. 

Le code d'action politico-militaire français, cette religion anti-monarchique et anti-féodale, de la raison triomphante par la bataille décisive et la loi, ne peut engranger les systèmes de solidarité archaïques, les noblesses pauvres, les paysanneries libres, les Russes et leur tsar/ Il échoue en Vendée, en Espagne, en Russie. Napoléon échoue comme conquérant militaire, en quinze ans, mais il a répandu le Code civil."    

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre; PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

 

     

      

 

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27 novembre 2017 1 27 /11 /novembre /2017 12:23

     Le culte de l'offensive résulte d'un dilemme stratégique : les grands chefs militaires croient que les avantages de l'offensive sont si grands qu'aucune force défensive ne peut la repousser. Le premier qui attaquerait serait celui qui remporterait la victoire, si possible en une seule bataille décisive. Le culte de l'offensive, parfois issu d'une lecture partielle de grands auteurs comme CLAUSEWITZ, est surtout répandu dans les états-majors français et allemands aux débuts de la Première Guerre Mondiale. Il est souvent invoqué, à raison d'ailleurs, pour expliquer les causes et aussi les pertes dans la guerre européenne. 

   Il existe néanmoins des références à l'offensive à outrance avant la Première Guerre Mondiale. Il faut rappeler l'"audace celtique" décrite par Jules César (La guerre des Gaules), la furia francese, cette intrépidité des chevaliers coûteuse pour le royaume de France à Crécy, les propos de SAINT-JUST, partisan de l'offensive à tout prix en 1794... et bien d'autres... Il existe dans la littérature militaire et la littérature en général une sympathie certaine pour l'attaque par rapport à la défense...  C'est cependant dans le premier entre-deux-guerres franco-allemandes (1870-1871 et 1914-1918) que fleurissent les doctrines de l'offensive à outrance, que ce soit à l'Ecole de guerre française (conférences de FOCH), rendues en partie responsable des hécatombes de la Grande guerre. Cependant, même tardivement, les auteurs des livres aux publics plus ou moins restreints et des manuels officiels qui traitent de stratégie  prônent plutôt des offensives prudentes qui tiennent compte de la puissance de feu de l'artillerie, et intègrent bien offensive et défensive. Parce que ces manuels qui introduisent ces notions d'offensives mesurées sont tardifs, ils n'influencent que très peu l'attitude des officiers et sous-officiers. De plus, des oppositions (Général Charles LANREZAC, par exemple), qui deviennent majoritaires après la Grande guerre, s'expriment au sein même des états-majors. FOCH lui-même, dès septembre 1914 (bataille de la Marne, course à la mer) recherche une meilleure coordination de l'artillerie et de l'infanterie. Mais cette recherche n'est pas à la mesure de la destructivité des nouveaux moyens de l'artillerie. C'est que les moyens de protection contre les effets de l'artillerie sont assez pitoyables, avant l'apparition tardive dans la guerre des chars d'assaut.

Globalement, le culte de l'offensive est l'une des pensées dominantes chez beaucoup de chefs politiques et militaires (JOFFRE, GRANDMAISON, CARDOT du côté français) dans la Première Guerre Mondiale. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les états-majors tentent d'éviter les offensives à tout prix, attitude directement la cause de l'immobilisme du début de la guerre (Drôle de guerre) sur le front franco-allemand. 

   

      Jean-Marc MARRIL, ancien chef de corps du 21e Régiment d'infanterie de marine et ancien attaché de défense au Tchad, chef du département des études et de l'enseignement au SDH en 2012 et chef du Centre historique des archives l'année suivante, expose dans un article mesuré cette doctrine et ses conséquences dans les grandes puissances militaires en 1914. 

"Au cours des premiers mois de la guerre, écrit-il, les combattants français firent preuve d'un courage et d'un sens du sacrifice qui permirent de surmonter les échecs initiaux de la bataille des frontières et, finalement, de remporter une bataille décisive sur la Marne au début du mois de septembre 1914. Cette victoire française marquait l'échec définitif du plan inspiré par Schlieffen dont l'application avait entrainé la Grande-Bretagne dans la guerre. Si la bataille de la Marne avait ainsi sauvé du désastre les armées françaises, elle avait toutefois été gagnée au prix de lourdes pertes humaines qui venaient s'ajouter à celles de la bataille des frontières. L'étendue des pertes consenties, imputable en partie à l'étonnant esprit offensif des unités françaises, conduisit à mettre en cause le corps de doctrine français et l'enseignement dispensé par l'Ecole supérieure de la guerre avant les hostilités. Ce primat de l'offensive apparait pourtant comme largement partagé par les grandes puissances militaires du début du XXe siècle. Les Allemands n'échappaient pas à ce courants de pensée et les Britanniques eux-mêmes, malgré leur tradition militaire et les déboires de leurs récentes opérations en Afrique du Sud, y avaient souscrit. Cependant, ces derniers restaient plus réalistes et avaient mieux intégré, après leurs revers pendant la guerre du Transvaal, la notion de combat défensif dans le cours général des opérations.

Dans les marines de combat occidentales se retrouvaient le même primat de l'offensive. Clausewitz avait trouvé un héritier pour la guerre sur mer en la personne de l'amiral américain Mahan dont la pensée irriguait alors les grands états-majors occidentaux. La composition de leurs flottes de guerre traduisait en définitive ce concept de guerre offensive et la recherche de la bataille d'anéantissement. Les cuirassés constituaient la pièce maitresse de ces flottes et la cours à l'armement, au tonnage et à la protection faisait rage entre les grandes puissances maritimes. La marine française à l'école de la pensée stratégique du général Mahan prônait également l'offensive et la guerre d'escadre. Le capitaine de frégate Daveluy traduit bien l'état d'esprit ambiant lorsqu'il écrit "Les uns prétendent que la marine a pour but d'assurer l'inviolabilité des côtes et d'attaquer celles de l'adversaire ; d'autres assurent que son rôle est de détruire le commerce ; d'autres enfin veulent la consacrer à la réussite d'une invasion. Eh bien! Détruisez l'ennemi et vous aurez tous ces résultats à la fois". La bataille de Tsushima remporté par l'amiral Tojo en 1905 sur la flotte russe confirmait bien cette conception de la guerre sur mer.

Ainsi, à la veille de la Grande Guerre, au sein des armées de mer ou de terre qui allaient s'affronter sur les champs de bataille, l'esprit du temps était-il à l'offensive. Dans la doctrine terrestre française, cependant, un souci certain de la sûreté et du renseignement venaient tempérer ce que les idées en vogue, telles celles du lieutenant-colonel de GrandMaison, pouvait avoir d'excessif. Les échec initiaux étaient semble-t-il davantage liés à cette "mode de l'offensive" que traduisait le plan XVII, qu'aux règlements d'emploi des différentes armes qui, cependant, n'avaient pas échappé complètement à l'influence des idées offensives d'alors. Les armées avaient ainsi perdu leur avant-garde. Leur absence se révéla tragique lors de la bataille des frontières, notamment pour le corps colonial qui, à Rossignol, fut surpris dans un combat de rencontre en colonne de marche. Au combat, la mise en application des doctrines élaborées par des états-majors assoupis par de longues périodes de paix et devenues des sortes de "modes" non remises en cause, se paie parfois d'un prix élevé en vie humaine. "La guerre est le meilleur professeur mais ses leçons coûtent chères" aurait déclaré le célèbre général Moltke." 

      Notre auteur fait reposer sur l'influence "décisive" du lieutenant-colonel de GRANDMAISON l'adoption du primat de la doctrine offensive à l'état-major français. François Jules Louis Loyzeau de GRANDMAISON  (1861-1915), par ailleurs très apprécié de ses camarades officiers, est nommé chef du 3ème bureau du ministère de la guerre en 1908 et c'est dans ce poste qu'il fait connaitre cette doctrine de l'offensive à outrance. Même si effectivement, comme le rappelle Jean-Marc MARRIL, le lieutenant-général combat avec efficacité les principes du règlement de 1895 qui prévoyait une stratégie plus complexe, basé entre autre sur une grande importance du renseignement, même si également il fait adopter une stratégie qui selon lui redonne la liberté d'action à l'armée, à travers notamment la diffusion de son Dressage de l'infanterie (1909),  il n'est pas isolé. Il est partie-prenante dans une véritable bataille de générations dans l'état-major, via un système d'avancement qui cloisonne d'ailleurs fortement plusieurs éléments du corps des officiers. Il fait partie ainsi d'un groupe d'officiers, les "Jeunes Turcs", féru de de spiritualisme et de tout ce qui exalte le courage et l'audace, pour qui les aspects moraux priment sur les aspects techniques de la guerre. Se focaliser sur lui revient sans doute à exonérer les officiers qui peuplent l'état-major qui ont laissé faire ou favoriser ce nouvel état d'esprit. Dans une caste imbue d'elle-même il faut le dire, où l'on regarde parfois avec mépris les autres classes, notamment celle montante des ouvriers de l'industrie, on ne recule pas devant la perspective de sacrifier de nombreux hommes pour la victoire. Précisément se développe tout un courant sacrificiel qui développent des idées que l'on qualifierait aujourd'hui très facilement sans se faire incendier de réactionnaires, avec en arrière plan les idées de Gustave Le Bon et d'un darwinisme très mal compris. Dans Vaincre par exemple, de 1913, le Lieutenant-colonel MONTAIGNE proclame que "le salut est dans la révolte de la volonté contre la raison. Le lieutenant LAURE rejette de son côté "le progrès de la science et des idées qui développe au sein des nations les plus civilisées le microbe des utopies et le germe de la défaillance des caractères"... Cet état d'esprit se reflète dans la rareté dans les manuels ou les ouvrages qui circulent à l'Ecole supérieure de Guerre de références aux progrès techniques dans l'artillerie et même de tout ce qui touche l'automobile (alors que les ouvrages sur la cavalerie foisonnent), et encore plus l'aviation... Il faut dire que l'armée est prise alors dans les années 1899-1910 dans les remous de l''affaire Dreyfus, étant attaquée par un antimilitarisme virulent et influent et obligée de s'impliquer dans la répression de grèves ouvrières. Les évolutions de la pensée militaire française à la veille de la guerre de 1914-1918 sont à évalués aussi en fonction de ce contexte. 

Même pour les historiens qui se penchent sur les "responsabilités" du lieutenant-colonel GRANDMAISON et qui pensent à une hypothétique "réhabilitation", constatant qu'effectivement il fait office de bouc émissaire de toute une évolution, il est difficile de ne pas constater également que le contenu de ses conférences a de quoi, rétrospectivement, "surprendre". On peut les résumer en 4 points :

- la sûreté est réalisée par la vitesse de l'attaque ;

- la liaison entre les unités partant au combat est inutile par leur progression même ;

- il faut prendre l'offensive à outrance et simultanément sur tout le front ;

- le combat en retraite n'est pas possible.

Selon les tenants de "l'école de l'offensive à outrance", la volonté et son corollaire, la liberté d'action, se trouvaient au coeur de l'action et la Tactique Générale en tire les conclusions pratiques.

    Cette mystique de l'offensive est partagée chez les Allemands et chez les Anglo-Saxons. 

"En pleine Première Guerre mondiale, écrit Jean-Marc MARRIL, sur le front occidental, des officiers de haut rang prussien ou bavarois affirmaient que l'aune de la combativité de leurs unités se mesurait au sang versé. (...) En 1915, certains chefs de corps étaient encore de l'avis que le "mérite" d'une unité se reflétait dans les pertes subies (Christian STACHELBECK, revue historique des armées, n°256.). (...) De même, l'idée d'une guerre courte était partagée par l'état-major impérial. La doctrine allemand, en effet, exprimait à travers le plan Shlieffen cette conception offensive de la guerre, brève et brutale. (...) Leur plan d'opération traduisait bien ce primat de l'offensive, voire de démesure opérative, puisque l'état-major impérial avait pris le risque pour une idée de manoeuvre de provoquer l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne. La puissance aile marchante des armées allemandes, après avoir contourné le dispositif défensif français et débordé son aile ouest, devait terminer rapidement la compagne de France pour permettre aux forces du Kaiser de se retourner à l'est contre l'ennemi russe. (...)"

"Le manuel anglais du service de campagne de 1909 apparaissait comme plus pragmatique et faisait preuve d'un souci du détail prononcé. Cependant, il n'échappait pas à l'esprit offensif de l'époque et affirmait aussi : "dans le combat, le succès décisif ne peut être obtenu que par une offensive vigoureuse. Tout chef qui offre le combat doit donc être résolu à prendre l'offensive tôt ou tard" (Eugène CARRIAS, La Pensée militaire allemande, PUF, 1948). Toutefois ce règlement était toujours marqué par les échecs de la guerre des Boers et il reflétait une prudence certaine pour tempérer le dogme de l'offensive. (...). Cette conception de la guerre se retrouvait d'ailleurs de l'autre côté de l'Atlantique dans le règlement du service en campagne de l'armée des Etats-Unis du 21 février 1910. (...) Toutefois, le règlement américain accordait une plus grande importance à la sûreté liée essentiellement aux avant-gardes dont les effectifs devaient varier du neuvième au tiers de la colonne, interarmes lorsqu'il s'agissait de grandes unités. (...). 

   Que ce soit du côté allié ou du côté allemand, la prise en compte des réalités du combat, met le holà à l'esprit d'offensive à tout prix, replace les avant-gardes sur le devant de la marche des combats et renforce le rôle du renseignement préalable à tout engagement. On pense beaucoup plus aux coordinations artillerie-infanterie, le feu devant ouvrir la voie au choc. Et pratiquement à l'inverse de cet esprit d'offensive, dans une certaine précipitation, on opte des deux côtés par le développement de tactiques défensives (guerre des tranchées). Il faut dire que cette volte-face chez les états-majors étaient préparées par l'existence de nombreux manuels sur la défensive et sur la défensive-offensive, bien plus dans l'esprit de CLAUSEWITZ qu'auparavant. Les règlements français de 1913 prévoyaient déjà ce changement, avant même le développement désastreux des opérations, mais ils n'étaient encore que médiocrement assimilés dans l'état-major générale comme dans les troupes. La phraséologie offensive de ces manuels, même si dans le détail ils détaillaient des tactiques plus complexes, la présence forte de considérations morales également, l'encore rare prise en compte des techniques d'armements, surtout les plus avancées, ne faisaient rien pour la rapide application de nouvelles tactiques. 

Notre auteur conclut : "Ce règlement sur la conduite des grandes unités de 1913 montrait ainsi, par l'importance qu'il donnait à la sûreté, au renseignement et à la manoeuvre enveloppante, le peu de portée des conférences du lieutenant-colonel de Grandmaison dans la réalité des règlements français à la veille de la Grande Guerre. Paradoxalement certains de ces règlements auraient pu d'ailleurs être rédigés à la fin des hostilités. Face à une phraséologie offensive qui inonda un temps le corps des officiers, la rigueur sèche des règlements d'infanterie ou du génie aurait dû contrebalancer dans les esprits le dérapage offensif d'un certain discours officiel (lequel, il faut compléter était destiné autant à l'arrière civil qu'aux troupes), bien éloigné de l'enseignement de l'Ecole supérieur de guerre (sous l'égide de FOCH notamment). En 1909, dans son cours d'infanterie, le futur général de Maud'huy y professait et prophétisait que "l'assaut n'(avait) de chance de réussir que si l'assaillant (avait) une supériorité momentanée de feu d'attaque. Les outils feront rapidement de toute position où l'on s'arrêtera une position fortifiée et cela des deux côtés ; d'où s'ensuivra une guerre de siège avec utilisation de parallèles. L'union des armes est indispensable." Ce discours annonçait clairement la réalité que les armées allaient vivre durant la Grande Guerre. Mais l'abandon du principe des avant-gardes d'armée au moment de l'entrée en campagne de 1914, et les pertes inutiles qu'engendrèrent les surprises tactiques constituèrent l'hideux héritage des idées offensives à tout prix du lieutenant-colonel de Grandmaison et des choix du général Joffre d'avoir suivi les "jeunes turcs" de son état-major. Ainsi, le choix initial de l'offensive sur la défensive, autrement dit la primauté du choix sur le feu avait déterminé l'organisation générale des forces armées et le plan XVII."

 

 

Jean-Marc MARRIL, L'offensive à outrance : une doctrine unanimement partagée par les grandes puissances militaires en 1914, Revue historique les armées, Dossier Avant la guerre, n° 274, 2014. Lieutenant-colonel Michel GOYA, La pensée militaire française de 1871 à 1914, Pensées mili-Terre; CDEC (https://penseemilitaire.fr).

 

STRATEGUS

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 12:54

   Si on peut discuter d'un modèle bolivarien d'Empire, c'est autant à travers les écrits de Simon BOLIVAR sur l'organisation politique de l'Amérique Latine ou d'une partie de celle-ci que par ses tentatives de l'établir. Il s'agit d'un échec - et d'un échec assez cuisant - qui ouvre tout de même, avec d'autres libertador dans d'autres régions de cette moitié de continent, une nouvelle période dans l'histoire de toute l'Amérique Latine. Alors qu'il vivait sous la dynamique des empires portugais et espagnols, cette partie du monde, sous le coup de plusieurs révolutions et guerres civiles (dites de libération), passe dans une période où l'empire britannique et les nouveaux Etats-Unis vont devenir les "partenaires" privilégiés de nouveaux Etats.

    Proclamée  par le Venezuelien Simon BOLIVAR en septembre 1819 à Angostura, la République de Grande-Colombie est une invention politique qui découle des révolutions d'indépendance hispano-américaine du début du XXe siècle. Regroupant le Venezuela et la Colombie, puis l'Equateur en 1822, cette entité illustre les rêves d'unification des anciennes colonies espagnoles qu'entretenait le Libertador. Elu président de la Grande-Colombie, BOLIVAR tente d'y mettre en oeuvre ses principes de gouvernement inspirés du césarisme démocratique, tout en continuant à combattre les armées espagnoles en vue d'une indépendance complète de l'Amérique hispanique. Lors du Congrès panaméricain de Panama en 1826, il ne parvient pas à imposer son rêve d'union continentale aux élites politiques des pays émancipés. Témoignant du pouvoir des caudillos locaux, cet échec est annonciateur de la désintégration de la Grande-Colombie, qui survient l'année même de la mort de BOLIVAR en 1830. (Olivier COMPAGNON)

 

 Francisco de MIRANDA.

Même s'il n'a pas les mêmes visions d'Empire, le général de la Révolution française, vénézuélien lui aussi, Francisco de MIRANDA (1750-1816) est le véritable précurseur des indépendances latino-américaines.  D'abord capitaine dans les troupes espagnoles, durant la guerre d'indépendance des Etats-Unis, il quitte lieutenant-colonel en 1783 l'armée de ce pays pour accomplir deux objectifs lié à son désir de combattre pour l'indépendance des colonies espagnoles d'Amérique du Sud : assurer sa formation de révolutionnaire et rechercher une puissance européenne susceptible de l'aider dans cette entreprise. C'est dans ce but qu'il passe 6 ans entre les Etats-unis, l'Angleterre et le continent européen. A Paris où il fréquent les salons les plus fréquentés il se fait l'ami de BRISSOT et de Jérôme PÉTION de VILLENEUVE et est un temps général dans l'armée de DUMOURIEZ en 1792 (maréchal de camp) et participe à la bataille de Valmy. Pris dans les conflits entre montagnards et girondins, il doit en 1797 se réfugier en Angleterre. De retour au Venezuela, il participe aux soulèvements de 1806 et de 1810, mais doit s'avouer vaincu (armistice de 1812) face aux troupes espagnoles, ce que Simon BOLIVAR considère d'ailleurs comme une trahison.

 

Le Manifeste de Carthagène.

Le Manifeste de Carthagène rédigé dans la foulée de cette armistice, le 15 décembre 1812, revient sur les cause de la cause de cette Première république vénézuélienne. Rédigé en Colombie, il est considéré comme le premier document important rédigé par Simon BOLIVAR. Il y expose de nombreuses causes politiques, économiques, sociales et naturelles, sur lequel il reviendra plus tard d'ailleurs après l'échec consommé définitivement en 1830, les mêmes causes produisant les mêmes effets, malgré le volontarisme politique dont il fait preuve. Il en ressort surtout 5 causes :

- L'adoption du système fédéral, que BOLIVAR trouve trop faible pour l'époque, car il accroit les divisions naturelles des provinces du Venezuela, certaines n'étant pas initialement favorables à l'indépendance ;

- Une mauvaise administration des rentes publiques ;

- Le séisme de Caracas de 1812, lequel est suivi d'épidémies ;

- L'impossibilité d'établir une armée régulière ;

- L'influence de l'Eglise catholique, contre l'indépendance.

 

 La Lettre de Jamaïque 

Dans la Lettre de Jamaïque du 6 septembre 1815, Simon BOLIVAR expose les raisons ayant provoqué la chute de la Deuxième République du Venezuela, dans le contexte de la guerre d'indépendance de ce pays, à la tête de quelle il est depuis 1812, depuis son Manifeste de Carthagène. 

Cette Lettre montre clairement l'influence du siècle européen des Lumières, lorsque BOLIVAR décrit l'Empire espagnol comme un "despotisme oriental". Tout comme MIRANDA, il fait partie de cette classe créole (espagnole métisse) qui aspire à dominer la société sud-américaine et conçoit sa propre théorie de libération nationale, qui est très loin d'une imitation des idées des Lumières. C'est surtout MONTESQUIEU qui l'inspire dans sa définition des institutions politiques qui doivent présider aux destinées de la Grande-Colombie. 

Il y décrit sa "vision prophétique" : "Je désire que se forme en Amérique la nation la plus grande du monde, moins par son étendue et ses richesses que par sa liberté et sa gloire. Bien que j'aspire à la perfection du gouvernement de rapatrie, je ne puis me persuader que le Nouveau Monde doive être régi pour le moment par une grande république ; et, comme c'est un régime impossible, je n'ose le désirer.

Mais je souhaite, poursuit-il, encore moins un royaume comprenant toute l'Amérique, car ce projet, d'ailleurs inutile, est irréalisable : la monarchie ne corrigerait pas les abus dont nous souffrons à l'heure actuelle, et notre renaissance demeurerait infructueuse. Or ce que réclament les Etats américains, ce sont les soins de gouvernements paternels capables de guérir les plaies et blessures que leur ont infligée le despotisme et la guerre. Et, d'ailleurs, quelle serait la métropole? Sans doute le Mexique, le seul Etat qui puisse jouer ce rôle en raison de sa puissance intrinsèque, essentielle pour une métropole. Supposons qu'on choisisse l'isthme de Panama, qui jouit d'une position centrale par rapport à toutes les extrémités de ce vaste continent. Les provinces éloignées ne demeureraient-elles pas, dès lors, dans le même état de prostration et même de désordre qu'aujourd'hui? Pour qu'un seul gouvernement crée, anime, mette en branle tous les ressorts de la prospérité publique, corrige, éduque, perfectionne le Nouveau Monde, il lui faudrait les pouvoirs d'un Dieu, et tout au moins les lumières et les vertus de tous les hommes. (...)".

BOLIVAR, conscient des difficultés de la tâche d'émancipation, prône une union où en fait, puisqu'il est opposé à la forme fédérative, concentre dans l'exécutif bien plus de pouvoirs que le Parlement. Et il compte bien plus sur l'élan de la libération qu'autre chose pour réaliser une République unie. Dans cette Lettre ne se dessine pas réellement les contours de cette union, et sans doute, n'en avait-il pas les moyens de l'instaurer. Par contre, dans plusieurs autres écrits, il expose plus fortement la nature du pouvoir politique qui pourrait réaliser cette union. 

 

     Charles-V AUBRUN, dans un texte de 1936, dresse un tableau d'ensemble de la situation, notamment sur le plan politique, qui permet de comprendre l'ensemble du projet bolivarien.Par ailleurs, la connaissance de la situation socio-économique aide à comprendre l'échec de ce projet et enfin une vue sur la situation stratégique de la Grande-Colombie permet de voir que ce projet n'était pas complètement vain (sinon d'ailleurs, il n'aurait pas pu dominer le passage politique pendant près d'une vingtaine d'années en Amérique Latine). 

 

L'ensemble de la situation et le projet bolivarien.

AUBRUN écrit dans son texte sur Bolivar et la révolution américaine que "les idées nouvelles  (des Lumières et de la Révolution française) trouvent vite un écho dans les classes éclairées de l'Amérique. la jeunesse en particulier s'éprend du credo en vogue : il vient à point satisfaire sa soif d'idéal que la malheureuse tentative aristocratique et cléricale de l'Espagne décevait chaque jour davantage.

Cependant en Europe les événements se précipitent. L'attrait en est puissant. Miranda va faire de l'histoire en France : il est même persécuté pour n'avoir pas consentis aux déviations autoritaires de la Révolution. Il ramènera en Amérique, avec des idées arrêtées, des émules de Rochambeau et de La Fayette : Châtillon, du Cayla, Schombourg. Narino non plus ne se départit pas un instant des théories qui furent à la source de ses malheurs et, partant, de sa renommée. L'Histoire de l'Assemblée Constituante, par Salart de Montjoie, demeure son livre de chevet, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, son bréviaire. (...) l'acte d'émancipation surprend la société américaine politiquement divisée : les partisans du régime antérieur, auquel leurs intérêts sont liés, appuient de bonne foi la Révolution dans ses premières étapes ; les partisans d'un régime nouveau, dont l'information est surtout livresque, se révèlent fédéralistes, libéraux ; enfin les masses paysanne illettrées, les Nègres et les Indiens rompent leurs chaînes au maillon le plus faible.

Or Bolivar, s'il participa aux deux première républiques (venezualiennes), n'y apporta qu'un consentement de tête. Plutôt que d'y jouer un rôle trop grand, il se fait confier une mission auprès de Lord Wellesley pour obtenir de l'Angleterre son appui (contre l'Espagne), sa bienveillance ou sa neutralité. Le diplomate rapportera à sa jeune nation un bien maigre butin. Mais de quelle expérience politique s'est enrichi le futur homme d'Etat! Il a vu enfin fonctionner cette machinerie complexe dont Montesquieu avait relevé le plan. C'est justement l'époque où les gouvernements autoritaires de Pitt et de Canning, au demeurant respectueux des lois constitutionnelles, cédaient enfin le pas aux jeunes avocats groupés autour de l'Edinburgh Review, aux whigs qui engageaient la lutte pour la Réforme Parlementaire et l'émancipation des Catholiques. La spéculation politique revivait avec Jeremy Benthan. Bref l'Angleterre apportait à Bolivar la preuve que les principes démocratiques peuvent sans péril informer le gouvernement d'une nation - république ou royaume - sans que l'ordre et la discipline sociale en soient troublés.

Le futur Libérateur, riche de l'expérience française, de l'expérience anglaise et de la connaissance très précise de Montesquieu, son guide, affronte les problèmes américains avec une formation que seule en Amérique celle de Miranda peut égaler. Et c'est une vaste, profonde révolution politique qu'il médite sur le Sapphire (navire) avant d'aborder aux rivages de la patrie.

Or, que trouva-t-il à Caracas? Les luttes intestines, mettant le feu aux poudres, faisant éclater la révolution sociale. (...) Le triumvirat échoue, Miranda échoue, Monteverde échoue et Boves triomphe. Un avatar surprenant fait alors de l'élégant gentilhomme un chef de bandes, un caudillo, et pour reprendre la comparaison si juste de Sarmineto, le Charrette de l'Amérique.

Et quand ses "chouans", les populations exploitées eurent acquis le triomphe à leurs maitres, au Christ et à la civilisation européenne, Bolivar peut redevenir l'apôtre de la révolution politique, l'homme d'Etat anxieux d'offrir à la Colombie une et indivisible les bienfaits d'une législation rationnelle formée au moule de la nature américaine"

Malgré cette description légèrement magnifiée, on peut distinguer avec notre auteur 4 "monuments législatifs qui jalonnent la carrière législative de BOLIVAR :

- Une partie de la Lettre prophétique, adressée à un habitant de la Jamaïque, date de l'exil le 6 septembre 1815 ;

- Le discours prononcé le 15 février 1819 à Angustura pour l'inauguration du Second Congrès National Vénézuélien ;

- Le discours sur la Constitution de la Bolivie, composé à la fin de 1826 ;

- Le Message du Libérateur à la Grande Convention d'Ocana qui date du début de l'année 1828.

   Dans la lettre prophétique de 1815, BOLIVAR livre une longue méditation, dans la foulée de la philosophie politique européenne, sur la forme du régime la plus adaptée. Il veut une autorité centrale bien assise, avec une division du continent en républiques centralisées. Même s'il critique le fédéralisme de bien de ses alliés (et de MIRANDA), il opte pour une fédération d'Etats libérés, Panama semblant bien convenir pour en être la capitale. Dans son esprit, il s'agit plutôt d'un Congrès de type européen, d'une Société des Nations. 

  Dans le discours de 1819, alors que BOLIVAR est à la tête d'une sorte de coalition de caudillos menant une guerre terrible contre les Espagnols, il veut affermir l'Etat, lui donner des assises légales solides, avant que les complots incessants n'ébranlent un instable édifice, avec une Constitution en bonne et due forme. S'il renonce à une Dictature, il hérite d'une Présidence qui renforce son autorité. Ce qu'il faudrait pour légitimer le tout, ce sont des élections,un corps électoral, mais la conjoncture ne s'y prête guère. En dépit de ses dénégations, souhaitant sur le fond la souveraineté du "peuple", une Chambre Basse, un Sénat... il s'avère que le Sénat péniblement mis sur pied institue une noblesse héréditaire et investie de privilèges. On sera loin de son souhait d'instaurer une république de clercs, de philosophes élus par la masse pour lui servir de mentors. S'il obtient l'inscription dans la loi de la libération des esclaves et la distribution des biens nationaux aux soldats vétérans, BOLIVAR n'obtient que cela...

  L'unité du pays ne tient que par la force militaire et l'instauration en 1826, par la Constitution bolivienne de la République de Trois Chambres se partageant le pouvoir législatifs ne tient que parce qu'il détient une Présidence forte qui concentre toutes les prérogatives de l'Exécutif. Et encore, le discours l'emporte souvent sur la réalité. Et les structures institutionnelles... existent sans réellement fonctionner, à l'image de ce feront souvent les Parlements d'Amérique Latine. Comme les promesses de changements ne se concrétisent pas dans les faits, la rébellion gagne souvent jusqu'au coeur de l'armée et le paysage de ce qui devrait être la Grande Colombie ressemble plutôt à des champs de guerres civiles juxtaposées... Le congrès de Panama est un échec, et même le verbe BOLIVAR ne peut empêcher la déroute. le Message d'Ocana est plus une lamentation et un constat d'écho qu'autre chose...

 

 Les ressorts de la sécession.

     Louis BERGERON, dans son histoire du monde non-européen au XIXe siècle, quand il décrit la situation de l'Amérique dite Latine, s'inspirant beaucoup des études d'Alexandre de HUMBOLT, "le plus grand savant de l'Europe des années 1800", tente d'interpréter la sécession des colonies hispano-portugaises.

"La meilleure clé de la situation, c'est le rôle dirigeant qu'entendent assumer de plus en plus complètement les crioles, c'est-à-dire le groupe des immigrants espagnols ayant fait souche dans les colonies espagnoles.  Les effets combinés de l'immigration, de l'accroissement naturel et du recul de la population indienne ont porté les créoles de moins de 1% de la population totale à la fin du XVIe siècle à environ 20%, soit plus de 3 millions d'habitants. Ces créoles constituent une aristocratie de fait : celle de la peau claire, au sang hispanique pur ou faiblement mêlé. Mais ils comprennent des éléments extrêmement divers : des descendants des premiers pobladores, hacendalos ou estancieros propriétaires de grands domaines miniers, agricoles ou pastoraux, petits propriétaires, petits trafiquants, négociants des ports ouverts au commerce atlantique... C'est sans doute au Mexique (...) que se conserve le mieux une sorte de société seigneuriale analogue à celle de l'Europe médiévale. François Chevaler a décrit la vie de ces grands propriétaires, partageant l'année entre leur hacienda et la ville, se déplaçant avec tout un équipage militaire, toujours prêts à sauter à cheval - armés et en uniforme espagnol - exerçant sur leur domaine droit de justice et fonction de protection comme de vrais féodaux. (...) tous les créoles, exception faite d'une étroite minorité, tenaient avant tout à préserver leur position de prééminence sociale, ainsi que leurs libertés locales, à l'égard desquelles l'attachement des Espagnols d'Amérique atteignait parfois l'intensité d'une sorte de patriotisme américain. 

Or les créoles se sentaient sur ces points, menacés sur deux fronts. Et d'abord, minorité eux-mêmes, ils s'irritaient de la concurrence d'une autre minorité blanche, infiniment plus restreinte, celle des Espagnols d'Espagne, des "péninsulaires". Leur premier tort aux yeux des créoles était sans doute  - même si ce grief ne s'exprimait pas ouvertement - d'avoir la peau incontestablement plus blanche (...). D'autre part, la tension entre créoles et péninsulaires s'aggravait, depuis 1770 environ, du fait que l'immigration avait connu depuis lors une brusque accélération : quatre à cinq fois plus forte qu'au début du XVIIIe siècle, elle donnait aux colons anciennement installés l'impression d'une sorte d'invasion, d'autant que cette immigration provenait désormais des provinces septentrionales de l'Espagne et, se juxtaposant à un fonds de population créole issu principalement du Sud, redonnait vie outre-atlantique aux classiques antagonismes provinciaux de la métropole. Enfin, les rapports entre les deux minorités blanches se détérioraient parce que le plus important pouvait avoir l'impression de passer sous l'autorité de la moins nombreuse d'une façon effective et jusqu'alors inconnue. Il était de tradition, certes, que les péninsulaires peuplassent les rangs de l'administration, comme d'ailleurs du clergé, tandis que les créoles tenaient la terre et les activités de production ; cette répartition des tâches sociales était pour une part l'effet du très médiocre niveau culturel des Espagnols d'Amérique. Mais à la fin du XVIIIe siècle, le recrutement de l'administration devient de plus en plus strictement péninsulaire, et surtout ses membres paraissent détenir une autorité toute nouvelle parce qu'ils sont à cette date devenus les instruments d'une politique espagnole de réaction impériale. L'Espagne de Charles III, Etat en voie de modernisation, introduit dans ses colonies, jusque-là administrées de façon fort lointaine, le système français des intendants (...). Les ministres des Bourbons, conscients du mécontentement suscité par ces mesures, ont envisagé d'en neutraliser l'effet par l'adoption d'une structure confédérale de l'Empire, qui accueillerait des royaumes américaines autonomes sous le gouvernement de princes de sang ; mais ni le plan d'Aranda (1783), ni celui de Godoy (1804) n'ont reçu d'exécution. Tels paraissent avoir été les véritables points de friction entre l'Espagne et ses colonies. Il semble que les autres facteurs de la formation d'un séparatisme hispano-américain, invoqués de façon classique, aient joué de façon plutôt mineure. Il existait, certes, un problème du monopole commercial espagnol, que son évolution récente empêchait toutefois d'être véritablement aigu. Progressivement, de 1765 à 1778 et à 1789, une série de mesures libérales avait ouvert au trafic ibéro-américain de nombreux ports tant coloniaux que métropolitains, et pour finir supprimé les compagnies à monopole. (...) Dans les ports américains, une extraordinaire période de prospérité (...) s'en était suivie, au bénéfice essentiellement d'une nouvelle classe de marchands créoles, capitalistes plus audacieux que les vieilles maisons. (...) Mais (...) (avec le Brésil et le Mexique), le Venezuela, pays de riches plantations de cacao, de tabac, de coton, d'indigo, avait été la dernière colonie à bénéficier de l'ouverture, le gouvernement ayant tenu à contrôler de près l'exportation de biens si profitables à ses finances. De plus, il restait un problème non résolu, un droit non acquis : celui des relations commerciales directes entre mes colonies et les puissances étrangères, auxquelles l'Espagne persistait à se refuser. Ainsi, le sentiment d'une exploitation économique, d'autant plus vif qu'il s'agissait de survivances, pouvait-il s'ajouter à celui de l'oppression politique, dont les mécanismes nouveaux venaient bousculer les habitudes séculaires et prétendaient abolir les protections naturelles d'une structure géographique hostile à la centralisation. Dans quelle mesure ces tendances au séparatisme étaient-elles nourries par des influences idéologiques ou des exemples politiques extérieurs? Un renouvellement limité de l'enseignement des universités et des collèges, la multiplication à la fin du XVIIIe siècle des imprimeries, des sociétés littéraires, scientifiques, économiques (et politiques, n'oublions pas le développement des franc-maçonneries...), évoquent certes un mouvement analogue à celui de l'illustration espagnole ; mais avec un décalage chronologique, et une puissance de diffusion encore plus faible qu'en Espagne ; les cas individuels d'un Miranda et d'un Bolivar ne doivent pas faire illusion sur l'étroitesse de la clientèle - créole et urbaine - du rationalisme philosophique. Quant aux révolution américaine et française, l'Amérique latine imprégnée de tradition catholique n'a jamais eu que peu de contacts et d'affinités avec la première, et peu de sympathies à l'égard de la seconde."

C'est là un fait essentiel qui explique l'échec du bolivarisme : l'étroitesse de sa base sociale et politique, ajoutée au morcellement et des "territoires" des propriétaires et des régions. 

"De toute façon, les craintes de la société créole ne pouvaient demeurer univoques. Société dominatrice d'implantation européenne, elle avait davantage à redouter de l'énorme base de la pyramide sociale qu'elle entendait contrôler à jamais." On assiste d'ailleurs à une revitalisation des Indiens après les grandes épidémies de la colonisation, qui rend de plus en plus compliqué la poursuite au XVIIIe siècle de la destruction du système économique et social de l'Amérique pré-colombienne. En dépit des interdictions de la monarchie espagnole, "la grande propriété créole poursuit ses empiètements sur la propriété collective des terres par les communautés indiennes, et continue à asservir le travail des Indiens. Parfois, les auteurs des confiscations en obtiennent la légalisation en passant une "composition" à la couronne ; mais parfois aussi les Indiens réussissent à trouver une protection dans les jugements du Consejo de Indias, qui défend l'intérêt de l'Etat en faisant respecter la législation tutélaire de la propriété et du travail des autochtones. Sur le grand domaine, l'exercice des pouvoirs administratifs, judiciairs, militaires... par le maître blanc confirme le caractère féodal des relations humaines qui s'y établissent. Cependant un retour offensif des communautés agraires spoliées est toujours possible ; l'Indien dépossédé se sent un homme mutilé et humilié : rien n'a plus d'importance pour lui que la terre, et parfois il cherche à la récupérer. Le point de vue des victimes est d'ailleurs soutenu à la fin du XVIIIe siècle par certaines tendances critiques de l'hacienda : des évêques, des religieux, des intendants, des vice-rois, sans oser vraiment poser le problème de la réforme agraire, indiquent la nécessité de développer la petite colonisation agricole, de créer des paroisses et des villages hors des grands domaines - au nom du progrès économique et social, de la lutte contre le nomadisme et l'insécurité. (...) De (cette) insécurité ressentie (c'est dure la fréquence et l'intensité des révoltes...) nait chez les créoles un réflexe loyaliste sans doute aussi puissant au total que les inclinations à la sécession : car l'aide des troupes espagnoles est indispensable au maintien de leur domination. Du moins perçoit-on l'existence de ce que Pierre Chaunu appelle "l'axe loyaliste" de l'Amérique andine, celle des hauts-plateaux où les Blancs sont particulièrement minoritaires : Pérou, Mexique ; en revanche, au Venezuela ou autour du Roi de la Plata, les Blancs sont plus forts, plus ouverts aux idées nouvelles, partant plus frondeurs."

On voit bien déjà les ferments de divisions et d'ambigüités peu favorable d'une part à une émancipation américaine et d'autre part à une réforme économique et sociale, capable de susciter l'établissement d'une base politique pour asseoir une nouvelle République. De plus, on le sait, BOLIVAR, le plus prestigieux des indépendantistes, appartient à la tendance conservatrice du mouvement sécessionniste...

"l'ensemble de ces problèmes n'aurait sans doute connu qu'une maturation lente, et une crise n'en serait peut-être sortie qu'assez tard dans le XIXe siècle, si les guerres de la Révolution et de l'Empire (français) n'avaient créé une occasion plus proche." A partir de 1797, l'Espagne dut "bon mal gré autoriser ses colonies, pour leur éviter la ruine, à commercer avec l'étranger par l'intermédiaire des neutres. Ainsi s'acheminait-on vers la rupture de la dépendance avec la métropole, rupture sur laquelle il serait impossible de revenir. En revanche, les terribles difficultés de l'Espagne et du Portugal dans les années 1807-1814 n'entraînèrent pas la rupture des liens politiques, malgré de multiples troubles." De multiples circonstances font que même au Venezuela, où le coup de main en 1806 de Miranda est repoussé, les autorités locales, comme l'ensemble de l'aristocratie en Amérique Latine demeurent loyalistes. Même si l'Espagne est bien incapable de résister aux menées anglaises et françaises qui forcent à ouvrir les ports, la tentation de proclamer l'indépendance même si elle s'exprime (comme au Venezuela encore dès juillet 1811, et plus encore au Mexique de 1808 à 1813, ravagé par une guerre civile) ne débouche pas, sauf au Brésil en 1810. Au Venezuela, "les deux républiques successives ne résistent pas à la contre-offensive des loyalistes : le clergé, et surtout les grands propriétaires des hautes plaines de l'intérieur, les llanos, qui réussissent à entrainer, contre l'aristocratie et la bourgeoisie libérales des ports et des régions côtières, une armée de métis et d'Indiens."

"Mais alors que le rétablissement de l'autorité de Ferdinand VII parait confirmer la faiblesse du sécessionniste, la maladresse des vainqueurs lui rend toutes ses chances et presque aussitôt s'ouvre véritablement la phase des luttes pour l'indépendance. D'une part, Ferdinand VII refuse de récompenser (mais en avait-il les moyens?) le loyalisme des chefs créoles par quelques réformes ou concessions (commerciales) ; méfiant même à l'égard des plus influents, il les écarte" et les troupes espagnoles et bandes loyalistes écrasent les révoltes dans un bain de sang. "D'autre part, les conservateurs se rendent compte que, de cette métropole incurablement autoritaire et impérialiste, ils n'ont en fait plus besoin comme gendarme puisqu'ils ont pu, presque par leurs seuls moyens, tenir en respect les populations sujettes : dès lors, les conservateurs deviennent séparatistes et une sorte de coalition de fait s'établit entre les divers courants favorables à l'indépendance"  (Mexique, Venezuela, Chili, Pérou)

Après l'indépendance, s'épanouit la vieille société coloniale. "En effet, le trait le plus frappant des nouveaux Etats issus des guerres de 1817-1826 est l'accentuation des caractères traditionnels de la société. L'indépendance, pour la classe des grands propriétaires, c'est d'abord la liberté d'accaparer les terres ; c'est donc corrélativement, une grande défaite pour la propriété indienne jusqu'alors protégée, même de façon intermittente et plus ou moins efficace, par la Couronne. L'hacienda, née à l'époque coloniale, n'a atteint qu'au XIXe siècle et même au début du XXe siècle sa plaine puissance."

Si nous insistons sur les faits de l'indépendance, due notamment aux entreprises de BOLIVAR, c'est pour souligner qu'indépendance, aux allures sympathiques souvent pour des opinions mal informées, n'est pas toujours synonyme de libération, surtout pour la grande majorité de la population. En l'occurrence pour la Grande-Colombie, l'indépendance est plutôt conservatrice et non progressiste, et n'a rien à avoir avec ce qui s'est passé dans d'autres pays d'Amérique Latine, comme au Mexique par exemple. Si à l'intérieur des pays nouvellement indépendants, le courant qui l'emporte se partage entre conservateurs et progressistes, la ligne dominante est bien libérale, au plus mauvais sens du mot. 

 

La Grande Colombie, un projet stratégique possible.

   La Grande Colombie, de 1821 à 1831, né de l'indépendance d'une partie de l'Amérique Latine, tout au Nord, formant une sorte de cône, bordé par le Panama inclu et les deux Océans Pacifique et Atlantique, regroupait les actuels Colombie, Equateur et Venezuela, Etats dont ils sont issus. Avec pour capitale Bogota, cette République regroupait un peu moins de 2,5 millions d'habitants et une superficie de plus de 3 millions de kilomètres carrés. Proclamée le 17 décembre 1819, la fédération est dissoute le 19 nombre 1831. Cette entité viable géopolitiquement, mais politiquement et socialement fragile, suscite tout au long de son existence les inquiétudes de l'Angleterre, de la France et des Etats-Unis, sans compter l'oeil pas très compatissant (litote) du Mexique. D'ailleurs, les Etats-Unis séparent en 1903 Panama et son canal de l'actuel Colombie.

La formation et la dissolution de cette fédération sont le produit direct de l'émancipation de l'Espagne et des luttes armées internes. Sa Constitution (de Cùcuta) n'emporte que peu l'adhésion à cause de sa tendance au centralisme à une époque où beaucoup considèrent - vus les relations entre grands propriétaires rivaux - qu'il est difficile d'intégrer politiquement et administrativement trois pays possédant des caractéristiques différentes. Les divergences entre partisans de BOLIVAR et partisans de SANTANDER provoquent dès 1827 la formation d'assemblées populaire et/ou militaires qui se joignent aux uns ou aux autres. Un Congrès de la Grande-Colombie est convoqué en mars 1828 pour réformer la constitution de 1821 pour tenter de résoudre les problèmes issus de l'intégration. Ce Congrès d'Ocana se déroule dans une ambiance houleuse où s'affrontent frontalement deux projets de réforme constitutionnelle.

S'affrontent principalement bolivaristes et santanderistes. Les premiers, conservateurs menés par Simon BOLIVAR, sont favorables à un Etat centralisé et s'appuyant sur l'Eglise. Ils proposent des pouvoirs extraordinaires pour le président de la République en temps de guerre, un mandat présidentiel de 8 ans, des droits de co-législateur accordés au Président, une réunion annuelle avec les assemblées départementales, une magistrature à vie pour les magistrats de la Haute Cour de Justice... Les seconds, libéraux menés par Francisco de Paula SANTANDER, sont favorables à un Etat décentralisé, à la prééminence de l'Etats dans l'enseignements et les affaires civiles (ce qui ne fait pas les affaires de l'église...) et un suffrage plus élargi (base électorale notamment). Ils proposent un fédéralisme comme moyen de défense de la liberté du peuple de Nouvelle-Grenade, la défense de la liberté de culte par la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la défense du libre commerce et de la propriété privée, la défense de l'égalité des droits et devoirs de tous les citoyens sans prise en compte du statut social, de la religion, de l'origine ethnique, la promotion de l'éducation publique comme moyen d'élévation dans la société des classes les plus défavorisées, l'abolition de l'esclavage, la défense du gouvernement civil, l'abolition de l'impôt sur le travail, la défense de la social-démocratie... Rappelons simplement que SANTANDER (1792-1840) est également un "héros" de l'indépencance, compagnon de guerre de BOLIVAR, militaire et homme d'Etat, un temps vice-président de la Grande Colombie de 1819 à 1827, avant d'être évincé par BOLIVAR. Les conflits entre SANTANDER et BOLIVAR sont telles qu'ils en viennent à conspirer l'un contre l'autre. Il est devenu par la suite Président de la République de Nouvelle-Grenade de 1832 à 1837.

Le Congrès se dissous le 10 juin 1828, sans accords, BOLIVAR imposant sa dictature. Lorsque le Pérou envahit la Grande-Colombie dans la région de l'Equateur la même année, les troupes de BOLIVAR tentent de le contrer. Mais elles sont défaites en 1829, défaite prélude à la dissolution de la Grande-Colombie. 

La faiblesse politique du bolivarisme constitue la principale cause de la destruction d'une entité géopolitique qui aurait pu mettre en échec l'hégémonie des Etats-Unis sur tout le continent. Mais à cette époque, nombre de conflits armés du sous-continent résultes des rivalités entre les grandes puissances européennes et avec les jeunes Etats-Unis. N'oublions pas que les troupes anglais et françaises interviennent au début des années 1800 et même jusqu'en 1870 pour la France, au coeur même des Etats-Unis, les puissances européennes ne se privant d'ailleurs pas d'intervenir dans la guerre de Sécession nord-américaine, discrètement mais fortement (diplomatie et fournitures d'armements...). Elles le font aussi en Amérique Latine, le fait le plus saillant étant la tentative de constitution d'un Empire français au Mexique. Cette Grande-Colombie est appelée, mais elle s'effondre d'abord sous l'effet des dissensions internes, à devenir un enjeu de ces puissances-là. Sa position géopolitique, possibilités d'actions de tout genre via les deux Océans, possibilités d'intervention vers le Nord et et le Sud de l'Amérique Latine, levier idéologique de révolutions ou de réformes, constituait un fort potentiel de puissance régionale. Mais les rivalités entre grands propriétaires, le refus de la société créole d'amalgamer les autres populations avec un partage de richesses et des allocations de ressources, ont eu raison de ce "rêve". 

 

Olivier COMPAGNON, Fondation de la Grande-Colombie par Bolivar, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Charles-V AUBRUN, Bolivar et la Révolution américaine, dans Bulletin Hispanique, tome 38, n°2, 1936, www.perse.fr. Louis BERGERON, Le monde non-européen au XIXe siècle, dans Le monde et son histoire, Sous la direction de Louis BERGERON et Marcel RONCAYOLO, TOME III, Robert Laffont, collection Bouquins, 1972.

 

STRATEGUS

 

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 09:30

  Considéré par BLIN et CHALIAND comme l'équivalent de la conduite d'un siège sur terre, le blocus maritime est avant tout une arme économique de temps de paix ou de guerre. Instrument de guerre économique, le blocus peut être utilisé de manière non officielle, dès le temps de paix, en prévision d'opérations plus "musclées". Le blocus est déjà plus "musclé" qu'un boycott économique et est plutôt utilisé par des Etats, quoique des actions très ponctuelles à but près précis peuvent avoir lieu sous la direction d'associations ou de groupements de population...

    Son champ d'action est beaucoup pulsante que celui d'un siège traditionnel. Il peut être effectué contre un port mais aussi conte un pays entier.

Il existe deux types de blocus : naval/utilitaire et économique/commercial. le blocus naval tactique 'ou fermé) a pour but d'isoler le port et d'empêcher l'ennemi de naviguer. le blocus naval stratégique (ou ouvert) permet une certaine liberté de mouvement à l'adversaire, soit par obligation, soit par choix.

Traditionnellement, le blocus fermé fut la tactique la plus courante, depuis l'Antiquité jusqu'en XIXe siècle et aussi la plus contraignante. L'apparition des mines, des sous-marins, des torpilles, puis des avions a contribué à rendre le blocus naval tactique de plus en plus difficile à organiser. Combiné avec un blocus commercial qui pousse l'adversaire à prendre la mer et à combattre, le blocus naval stratégique permet de garder le contrôle maritime et de vaincre l'adversaire beaucoup plus rapidement s'il décide de sortir du port. C'est pourquoi le blocus stratégique est parfois préféré au blocus tactique qui empêche l'ennemi de sortir et prolonge la décision indéfiniment. L'Angleterre, avec, entre autres, l'amiral NELSON, pratique cette stratégie avec succès. Mais c'est aussi la strige la plus risquée car l'ennemi peut, une fois en mer, gagner la bataille. En tout état de cause, le blocus naval réclame des forces supérieures à celle des assiégés et il n'est pas en soit suffisant pour gagner une guerre. Son objectif est limité, même s'il est essentiel. le blocus naval prépare le terrain pour que soit accomplie la décision finale ayant lieu généralement sur terre et éventuellement sur mer (mais au cours d'un affrontement). Son but est avant tout d'affaiblir l'ennemi et, si possible, de la paralyser, mais non pas de l'anéantir.

Le blocus économique ou commercial a pour but d'isoler économiquement un adversaire de manière à éliminer toutes ses relations commerciales avec l'extérieur. Une nation isolée de cette manière est capable d'importer les denrées dont elle a besoin ou d'exporter celles qu'elle produit ou qu'elle possède (l'exemple classique est le blocus continental imposé par NAPOLÉON BONAPARTE contre la Grande-Bretagne). L'industrialisation du monde moderne, la dépendance en ressources énergétiques et l'internationalisation de l'économie rendent pratiquement impossible l'autosuffisance au niveau national. Le blocus économique est donc un moyen efficace pour isoler et affaiblir une nation. Néanmoins, c'est une stratégie qui est difficile à exercer de manière absolue, et dont, surtout, les effets ne se font ressentir qu'au terme d'une longue période. Le blocus économique est utilisé par temps de paix comme un instrument indirect pour affaiblir l'adversaire économiquement, moyen qui fait partie d'une stratégie globale comprenant aussi les instruments politiques, diplomatiques et militaires (BLIN et CHALIAND).

   Si des doctrines du blocus considèrent la vulnérabilité des nations via leur propre commerce international, cette même internationalisation de l'économie oblige pour l'efficacité du blocus de s'assurer la maitrise des mers proches et même de l'espace aérien proche. De plus, le phénomène déjà constaté lors des mises en place de blocus dans l'histoire d'une montée  du commerce clandestin, s'amplifie considérablement à l'époque moderne et contemporaine. Ces activités de contrebandes (très variées d'ailleurs...) mettent en grand danger toute tentative de blocus et sont même difficiles à démanteler après la fin des hostilités. Déjà le blocus napoléonien avait échoué à cause de cela et le blocus de Berlin à la fin les années 1940 échoua également à cause de la non maitrise de l'espace aérien par les Soviétiques (qui par ailleurs ne désiraient pas transformer la guerre froide en guerre chaude...)

   Claude LACHAUX rappelle que le mot "blocus" vient du néerlandais Blockhuis et qu'il désigne "investissement d'une ville, d'un port, d'une position fortifiée, pour couper toute communication entre le lieu bloqué et le dehors" (Dictionnaire Larousse). Pour les juristes, c'est une "opération de guerre maritime par laquelle les forces navales d'un belligérant interceptent les communications avec une portion de littoral occupé par l'ennemi" (J-P. COT, Encyclopedia Universalis, 1993).

Comme d'autres lois de la guerre, la notion de blocus a fait l'objet de nombreuses interprétations et difficultés juridiques..L'un des problèmes à résoudre est celui de l'"effectivité" du blocus. En l'absence de règles, le risque est qu'une puissance déclare bloquer les ports d'un territoire ennemi par un simple ordre donné à sa marine de guerre, mais sans disposer des moyens requis pour exercer un véritable blocus. De même, liée à cette notion d'effectivité, la publicité apparaît tout autant nécessaire.

Les exemples de blocus sont innombrables et sans doute aussi ancien que la marine. Au cours des deux guerres mondiales, le recours au blocus a joué un rôle non négligeable dans la conduite des hostilités. La France qui avait créé au début de la Première Guerre Mondiale un "ministère du Blocus et des régions libérées", institua de nouveau en 1939 un "ministère du Blocus ". Avec l'Angleterre qui avait elle-même institué un ministère du Blocus, on tenta de coordonner les actions par le truchement  de la "Mission de guerre économique" placé auprès de l'Ambassade de France à Londres. "Avec l'aide de la flotte anglaise, nous faisons le blocus de l'Allemagne, qui, privée de matières premières, de pétrole, etc., va s'asphyxier lentement", espérait Paul REYNAUD. Les mesures de blocus comportaient deux aspects : un aspects "défensif" (arraisonnement de navires et visites de cargaisons) et un aspects "positif" (achats de produits pour que l'Allemagne ne les obtienne pas), mais ce second volet du blocus ne fut abordé qu'avec "hésitation" (J.-B. DUROSELLE, L'Abîme (1939-1945), Imprimerie Nationale, 1982). Plusieurs autres projets furent envisagés, notamment ceux consistant à couper la route du fer et la route du pétrole.

Les moyens utilisés pour tourner les blocus ou les rendre inopérants peuvent faire appel aux techniques les plus modernes. Au pire moment de la guerre froide, les Soviétiques bloquent tout accès à Berlin. En réponse à ce blocus, les Anglo-Américains instituèrent un "pont aérien" qui permit, du 24 juin 1948 au 12 mai 1949,soit pendant 322 jours, de livrer aux Berlinois près de 2 millions et demi de tonnes de marchandises au cours de quelque 275 000 vols. 

Depuis 1945, en plus des blocus décidés par une seule grande puissance contre une plus petite (Etats-Unis contre Cuba) sont apparus des blocus "pacifiques" (J-P. COT) rendus possibles par les dispositions de la Charte (Chapitre VII) des Nations unies. En plusieurs circonstances, le Conseil de sécurité a autorisé le recours au blocus, mais avec des fortunes diverses. Si le long blocus (1966-1975) du port de Beira au Mozambique pour couper la Rhodésie de son approvisionnement en pétrole fut un succès, on ne peut en dire autant du blocus imposé à la Serbie pour la priver de son alimentation en produits de base (1992). L'appréciation de l'efficacité des blocus est plus que délicate, car ceux-ci sont souvent tournés, voire franchement violés. (Claude LACHAUX).

    Une des conséquences du blocus est la tentative du pays privé de ressources importées est de mettre sur pied des alternatives internes. Ainsi, l'Allemagne pendant la Seconde Guerre Mondiale, privée de ses apports extérieurs en caoutchouc, mis sur pied un industrie chimique du caoutchouc synthétique qui lui permit de poursuivre malgré tout ses opérations militaires.

  Dans son exposé sur la stratégie maritime classique, Hervé COUTEAU-BÉGARIE aborde le blocus commercial. La guerre des communications, explique t-il, n'est naturellement pas seulement défensive pour la puissance dominante, elle est agilement offensive avec la mise en oeuvre d'un blocus commercial qui complète le blocus de la force organisée. Les deux sont évidemment liée mais pas au point d'être indiscernables. Le blocus de la force organisée repose sur la concentration de la flotte pour faire face à une sortie de la flotte adverse basée dans quelques grands ports. le trafic commercial est, au contraire, disséminé dans de multiples portes dont la surveillance simultanée est difficile, sinon impossible, ce qui permet au plus faible de faire passer des foreurs de blocus. Jusqu'en 1810 au moins, les ports de commerce français ont connu un trafic résiduel.Durant la guerre de Sécession, les foreurs de blocus confédérés ont contribué, de manière non négligeable, à l'approvisionnement des Etats du Sud. Durant la Seconde Guerre Mondiale, des navires rapides ont assuré la liaison entre l'Allemagne et le Japon jusqu'en 1943. Ces foreurs de blocus ne transportent que des quantités infimes, mais il s'agit de matières stratégiques de valeur très élevée. 

   Hervé COUTEAU-BÉGARIE, encore, décrit le blocus comme forme militaire dans la stratégie maritime classique. 

Lorsque le parti le plus faible refuse la bataille et s'enferme dans ses ports, la puissance navale dominante a le choix entre deux stratégies :

- ne pas l'empêcher de sortir, dans l'espoir de provoquer une bataille décisive (stratégie de NELSON) ;

- le bloquer plus ou moins étroitement de manière qu'il ne puisse s'échapper sans être immédiatement repéré et suivi (stratégie de JERVIS devant Brest).

C'est généralement cette deuxième stratégie qui est adoptée car le risque est grand qu'une force qui s'est échappée ne commette des dégâts considérables avant d'être retrouvée et rattrapée. Le blocus est dit ouvert lorsqu'il est pratiqué à grande distance des côtes adverses ; il est dit fermé lorsqu'il est maintenu à proximité immédiate des ports adverses. L'Angleterre a monté de grands blocus continus contre les ports français durant la guerre de Sept Ans et durant les guerres de la Révolution et de l'Empire, avec des résultats incontestables. Le parti bloqué, constamment surveillé, hésite à sortir car il sait n'avoir que de faibles chances de s'échapper. Son immobilisation entraine un amoindrissement inéluctable de sa capacité combattante : cela s'est vérifié tant pour la marine française après Trafalgar que pour la flotte allemande durant le Première Guerre Mondiale. 

A l'époque moderne, avec le perfectionnement des moyens défensifs (champ de mines, torpilleurs, sous-marins), le blocus fermé a cédé la place au blocus ouvert, le progrès des moyens de détection et de surveillance (radar, avion) permettant de compenser le handicap résultant de l'éloignement. La Royal Navy abandonne officiellement le blocus rapproché dans les années 1895-1900. Cette remise en cause doctrinale entraîne la ruine du plan de Tirpitz entièrement fondé sur l'idée que la flotte britannique viendrait chercher la flotte allemande à proximité immédiate de ses côtes, là où elle pourrait livrer bataille dans les conditions les plus favorables.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Claude LACHAUX Blocus, dans Dictionnaire de stratégie, PUF, 2000. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

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20 octobre 2017 5 20 /10 /octobre /2017 08:45

     La vision dans les pays francophones de l'Empire de Prusse est affectée d'un certain tropisme centré sur les relations franco-allemandes. Or ni pour l'ensemble allemand et prussien à l'Est, ni pour le royaume de France, dans les XVII-XIXe siècle, la logique des relations européennes se situe entre la France et l'Allemagne. L'ensemble des pays germaniques a les yeux plutôt tournés vers l'Est, tandis que le monde francophone se garde à la fois contre les Anglo-Saxons et contre les Empires portugais et espagnols. Si la fiction du Saint Empire Germanique guide parfois l'imaginaire des stratèges et des classes dirigeantes politiques et économiques, elle ne constitue pas du tout le prisme de leurs actions concrètes, ailleurs que dans une symbolique qui s'épuise dans le temps. La Prusse, de plus, ne se situe pas directement dans l'environnement germanique à proprement parler au début de son histoire, très orientée vers l'Est, par rapport aux développements de la Pologne et de la Russie, voire de la Suède... 

   Ce rappel est sans doute indispensable pour situer les contours de ce fameux modèle prussien, qui après l'éphémère Empire napoléonien français, pénètre dans ce qui deviendra, dans une dénomination tout à fait officielle, l'Empire allemand. 

   

    La Prusse est un Etat à la formation lente, pénible, par le développement parallèle de deux territoires pauvres à l'Est de l'Allemagne. Une dynastie qui réunit ces territoires en 1618 et qui en fait, en près de trois siècles, une grande puissance allemande, européenne, mondiale. Une fin misérable et brutale qui raye de la carte le nom même de cet Etat : telle apparaît l'histoire de la Prusse. Les ambiguïtés ne manquent pas dans cette histoire compliquée. La Prusse, qui a donné son nom à l'Etat, qui ne portera jamais officiellement un nom d'Empire, n'a jamais appartenu au Saint Empire Romain germanique, cet ensemble de petites principautés allemandes (une véritable poussière de princes-électeurs...). Le Brandebourg, au contraire, en était partie intégrante, et ses souverains comptaient parmi les sept princes électeurs possédant le privilège de nommer l'Empereur.

Ce qui nous intéresse dans le modèle prussien est ce qui se passe dans cet ensemble de territoires qui grossit au fil des décennies, le Royaume de Prusse, dans cette période qui ça de 1618 à 1871, moment de la création de l'Empire allemand. Jusqu'en 1815, la Prusse est un Etat d'Europe orientale dont le centre de gravité de situe à l'Est de l'Elbe. Les acquisitions aux dépens de la Pologne, en 1772, 1793 et 1795, ne font qu'accentuer ce caractère et laissent présager la formation d'un grand Etat germano-slave. 

La société et l'économie sont caractéristiques de cette partie de l'Europe : de grands domaines appartenant à une aristocratie de nobles (les junkers), non seulement seigneurs mais possesseurs du sol, dominant une masse de paysans dont la condition est voisine du servage ; des cultures extensives donnant lieu à une exportation par les ports de Königsberg et de Dantzig. Mais à côté de cette société rurale, existe dans la capitale, à Magdeburg, à Breslau, à Königsberg, une bourgeoisie active et une industrie juxtaposant  très tôt l'artisanat traditionnel et la manufacture, ancêtre de l'usine moderne. Des traités de 1815 naît une nouvelle Prusse. Elle perd, au profit de la Russie, une partie de ses provinces polonaises mais acquiert en revanche dans la région du Rhin (ce qui déplace nettement son centre de gravité) un ensemble de villes : Düsseldorf, Cologne, Aix-la-Chapelle, Trèves, Coblence... La diminution de l'étendue (300 000 km2 en 1795, 280 000 en 1815) est largement compensée par l'accroissement de la population (de 8,7 millions à 11 millions) et surtout par la valeur économique des nouveaux territoires (houille notamment, primordial pour le développement du capitalisme industriel). Favorisée par l'union douanière (Zollveirn) qu'elle a créée et qu'elle dirige, la Prusse devient une grande puissance économique, cependant que sa victoire sur l'Autriche en 1866 lui donne l'étendue territoriale (348 000 km2 d'un seul tenant) qu'elle conserve d'ailleurs jusqu'en 1919. Etat disparate et dont la cohésion n'a pu se maintenir qu'au moyen d'une forte centralisation. Les Hollenzollern assurent par leur politique internationale et par la constitution d'une véritable société militaire que devient l'armée prussienne, entre 1815 et 1871, assurent la puissance de la Prusse. (Michel EUDE).

    La formation de cette armée "modèle" en Europe vient de loin, d'abord  terre slave conquise par les chevaliers Teutoniques, puis Etat brandebourgeois-prussien, enfin Royaume de Prusse, la Prusse doit son existence à l'habileté de princes cherchant à réunir des territoires auparavant disparates sous une même autorité royale. La dynastie a poursuivi, malgré les aléas de pertes et de gains de territoire, une oeuvre intérieure forte : une unité administrative (malgré les résistances des Etats provinciaux) par l'institution d'impôts et de fonctionnaires communs, colonisation de terres pauvres et presque vides d'hommes par mouvements de populations ; et ceci en même temps qu'une oeuvre extérieure mue par la même visée stratégique. De Frédéric-Guillaume, Grand Electeur (1640-1688), puis à Frédéric III (1688-1713), puis encore à Frédéric-Guillaume Ier (1713-1740), suivi de Frédéric II (1740-1786) le Grand, suivi lui-même de Frédéric-Guillaume II (1786-1797), de Frédéric-Guillaume III (1797-1840) et enfin Frédéric-Guillaume IV (1840-1861), la dynastie, à force de guerres et de diplomatie, construisent ce qui devient sous le règne de Guillaume Ier (1861-1888, 1871 pour le royaume de Prusse) un domaine doté d'une armée et d'une union douanière qui permettent à la Prusse de réaliser l'unité allemande à son profit. Avec une accélération nette entre 1840 et 1871... La progression n'est pas continue, loin de là, avec des reculades certaines, mais elle est là, avec des caractéristiques sociaux, économiques et politiques très semblables. L'existence de fortes minorités et de fortes principautés au sein du royaume de Prusse ne sont pas pour rien dans la formation d'un véritable Empire de type fédéral. Qu'est-ce qui cimente une société si disparate, traversée par plusieurs révolutions culturels, économiques et politiques : une administration centralisée et une armée cohérente, une politique intérieure qui ménage les susceptibilités et qui répartit l'impôt de manière pragmatique, une religion protestante commune également, même s'il existe des minorités religieuses fortes, l'assimilation de populations d'abord à l'écart, dont la moindre n'est pas la communauté juive la plus forte d'Europe, une certaine discipline sociale (bien plus forte qu'ailleurs dans la future Allemagne...) qui traverse non seulement l'armée, mais aussi l'administration, l'école, ce dernier trait se renforçant nettement pendant la révolution industrielle, et surtout entre 1840 et 1871... Il ne faut pas tomber toutefois dans les clichés, les traits du "caractère prussien" ne se retrouvent pas dans toute la population, mais si un certaine rigorisme, une certaine morale, due à la pratique religieuse luthérienne, imprègne les coeurs et les esprits... De plus, ces traits de caractère, s'ils sont véritablement accentués en Prusse, ils existent également dans d'autres contrées où l'obéissance est une vertu, notamment dans les campagnes...

   

     On peut dater la naissance militaire de cet empire prusse qui n'en porte pas le nom, du règne de Frédéric II Le Grand. Des plus grands Etats d'Europe, la Prusse était à son avènement le pays le plus artificiellement constitué, le plus autocratique, le moins animé par l'ardeur d'un peuple et le plus pauvre en ressources matérielles et humaines. Monarque absolu, stratège et écrivain (son premier ouvrage date de 1746 : Principes généraux de la guerre, son Testament politique est composé en 1752, son testament militaire en 1768, sans compter ses ouvrages destinés à ses généraux comme ses Elément de castramétrie et de tactique), épris d'un esprit "scientifique" (ce qui lui vaut l'admiration de philosophes des Lumières), il fait de son règne le moment de la constitution d'une Prusse puissante. 

L'organisation de l'armée était depuis longtemps une préoccupation des maîtres de la Prusse. Leur souci principal, avec les bonnes rentrées fiscales, était une bonne capacité d'enrôlement dans les armées. Ils devaient partager avec MACHIAVEL leur méfiance du mercenariat, même s'ils n'étaient pas en capacité d'instaurer, à l'image de la France, des armées permanentes en bonne et due forme. Dès le règne du Grand Electeur Frédéric-Guillaume, se fonde une armée, et pour pouvoir l'entretenir, une nouvelle constitution et une nouvelle économie. C'est sous son règne que se dessine déjà les caractères distinctifs de la Prusse. Celle-ci était périodiquement ravagée par des guerres menées surtout par ses puissants voisins, aux destructions qui jettent des populations dans le dénuement et qui constituent de véritables réserves dans lesquelles il suffit de puiser - en faisant miroiter les ressorts habituels du recrutement - pour former une armée. Ce souverain doit son existence et son identité mêmes à son armée. La science militaire, la politique et l'économie fusionnent pour donner une science générale du gouvernement. La Prusse, fondée par les Hohenzollern et gouvernée par eux durant près de trois siècles, est un triomphe d'organisation diligente.

Un roi de Prusse, de l'avis de Frédéric, devait, s'il voulait une armée, maintenir un ferme équilibre entre les diverses classes de l'Etat et entre la production économique et la puissance militaire. Il devait conserver la noblesse en interdisant la vente des terres nobiliaires aux paysans, aux métayers ou aux bourgeois. Les paysans étaient bien trop ignorants pour devenir des officiers, et recourir à des officiers roturiers serait "le premier pas vers la décadence et la chute de l'armée" (Frédéric Le Grand, Exposé du gouvernement prussien, des principes sur lequel il roule, 1775). Une structure de classe rigide - avec des nobles et des terres "nobles" inaliénables - était nécessaire à l'armée et à l'Etat. Le Roi devait s'assurer - même si un colonel courageux peut influer dans les moments de crise sur le destin du royaume - que ces aristocrates avaient l'esprit requis, et développaient un esprit de fidélité au Royaume de Prusse. Pour les simples soldats, Frédéric II se limitait presque exclusivement aux questions matérielles et de discipline. Il entendait protéger les familles paysannes (les serfs à l'Est de l'Elbe), empêcher les bourgeois et les nobles de s'approprier leurs terres, recruter seulement les hommes qui n'étaient pas indispensable à l'agriculture, comme les fils cadets. On pouvait constituer la moitié ou plus de l'armée avec des mercenaires non prussiens, des prisonniers de guerre, des déserteurs des armées étrangères, et, même si cela se disait moins, avec tous les brigands et les déshérités qui encombraient parfois les routes de campagne au gré des accidents de la nature ou des guerres... Frédéric louait le système cantonal prussien qui permettait de répartir la charge du recrutement en assignant les effectifs de chaque district à un régiment spécifique.

En 1768, grâce à ce système envié de toutes les cours d'Europe, insuffisant de lever chaque année 5 000 natifs de Prusse. Au fur et à mesure de son règne, et de ses campagnes militaires, il prenait conscience de la valeur du patriotisme mais ne pu rien faire dans ce sens, par exemple, comme ce sera fait par la suite, augmenter la part des natifs par rapport à celle des mercenaires (mais ce sera toujours limité...). Les soldats de Frédéric II n'éprouvaient en fait aucun attachement réel pour lui et la désertion était le cauchemar des généraux du XVIIIème siècle, notamment dans l'Allemagne désorganisée où les guerres opposaient toujours des hommes parlant la même langue. C'est parce que la fidélité des troupes était douteuse, que régnait dans l'armée une discipline rigoureuse. Mais aussi parce que, en arrière plan idéologique, le Roi entendait faire oeuvre d'éducation : transformer les soldats en êtres rationnels, en les empêchant de commettre des délits (vol, ivrognerie), afin de parvenir à faire de l'armée l'instrument d'un seul esprit et d'une seule volonté. Une fois rendus dociles, il fallait soumettre les troupes à un entrainement consciencieux. La Prusse devint célèbre pour ses terrains d'exercice, où, à l'admiration des observateurs étrangers, bataillons et escadrons exécutaient des manoeuvres compliquées avec grande précision. Ainsi disciplinées et entrainés, les armées dans la bataille pouvaient être dirigées, selon une disposition presque aussi régulières que celle d'un échiquier en début de partie : la cavalerie aux flancs, l'artillerie uniformément à l'arrière, l'infanterie en deux lignes parallèles compactes, placées à quelques centaines de mètres l'un derrière l'autre. En ordre de marche, les troupes pouvaient enchainer sur une formation de bataille et inversement, une fois la bataille gagnée (car si elle perdue, c'est la débandade presque certaine, comme d'habitude...) se replacer en formation de marche ou de cantonnement.

Dans ses Principes généraux de la guerre, Frédéric II réclame une stratégie de la guerre éclair, bien qu'il n'utilise par ce terme. Les généraux doivent prendre des décisions des décisions rapides afin de l'emporter rapidement. Cependant, ce principe qu'il commença à suivre le poussa ensuite à la plus extrême prudence. C'est que les ressources de la Prusse étaient limitées, et que la Royauté alors n'avait pas les moyens de faire de la Prusse un Etat prospère. Ne pouvant compter sur un accueil favorable dans les territoires conquis, l'armée devait se ravitailler de manière autonome (moyen aussi de garder la troupe unie, sans quoi elle irait se disperser pour se ravitailler ailleurs), et les magasins suivaient toujours les troupes, ralentissant parfois le rythme de la marche. Il ne pouvait pas, comme BONAPARTE se le permit avec les troupes de la Révolution française, les faire vivre sur le pays en comptant sur des populations enthousiaste. D'ailleurs plus tard, NAPOLÉON, avec les troupes impériales, suivant le même principe de ravitaillement qui permettait aux troupes d'aller vite, heurta vite des populations devenues hostiles, et accru par cette manière de faire une impopularité massive en Europe... Si l'anéantissement des troupes ennemies était l'objectif des troupes napoléoniennes, comme le théorisa plus tard, entre autres CLAUSEWITZ, donnant du coup à l'artillerie un rôle majeur, ce n'était pas celui de Frédéric II, selon lequel primait la guerre de position. C'est-à-dire une guerre de manoeuvres compliquées et de l'accumulation de petits gains, en laissant les troupes adverses, dont les chefs se rendaient compte qu'ils ne pourraient l'emporter, reculer et se retirer en bon ordre... Toutefois, Frédéric ne répugnait pas aux coups offensifs bien nécessaires pour édifier l'état-major adverse, comme il favorisait la défense agressive et active, en s'appuyant sur des fortifications permanentes.

Stratégiquement, le Roi pensait qu'à la longue, on ne pouvait attendre de la guerre, dans les conditions qui existaient alors, des gains importants. Après avoir accompli, au début de sa carrière, le plus brillant renversement de l'équilibre du pouvoir que connut l'Europe de son époque, il devint, une fois conquise la Silésie, un homme pacifique et finit par croire fermement à l'équilibre européen, maintenant que la Prusse en était un des éléments principaux. Même en envisageant pour son pays une expansion en Pologne, en Saxe et en Poméranie suédoise (la première division de la Pologne étant accomplie sans guerre), il était plutôt disposé à laisser à ses successeurs ce projet de conquêtes. Sa diplomatie devint alors une défense du statu quo militaire. (R. R. PALMER)

      Ce n'est qu'après la défaite militaire totale contre les armées de NAPOLÉON 1er à Iéna et Auerstedt en 1806 que les réformes auparavant avortées peuvent être entreprises, en tenant compte de la réalité nouvelle en Europe, le passage obligatoire sous peine de perdre toutes las batailles prochaines d'un monde aux armées professionnelles mercenariales très diverses d'une monde aux armées nationales, formées en grande majorité de membres du Royaume. A un monde également où la puissance de feu de l'artillerie oblige à organiser autrement les troupes sur le champ de bataille... SHARNHORST, GNEISAU, BOYEN et CLAUSEWITZ propageaient l'idée de la nation armée réunie loyalement autour de la dynastie. Les contemporains de CLAUSEWITZ n'étaient pas préparés à comprendre les nouveaux principes de la guerre. Mais la déroute totale de la Prusse qui se retrouve dans le camp des gagnants au Congrès de Vienne de 1815 constitue le moment où elle capitalise toutes ses expériences antérieures et où elle tire en même temps les leçons des mouvements révolutionnaires. 

La situation de la Prusse demandait plutôt une organisation qu'un philosophe. la révolution d'en haut n'était en quelque sorte que la réforme du système de Frédéric-Guillaume Ier enfin modernisée. Le programme : un service militaire obligatoire pour tous, abolition des exemptions de la bourgeoisie et des privilèges de la noblesse en ce qui concernait les charges d'officiers de l'armée. La lutte populaire contre les armées napoléoniennes fut d'abord favorable aux réformateurs. Les résultats du Congrès de Vienne, la Sainte-Alliance et ensuite le retour au système pré-révolutionnaire constituaient l'échec définitif des idées réformatrices. Le plan d'une armée permanente, secondée par des formations d'une milice bourgeoise ne fut plus suivi, tandis que le service obligatoire pour tous les sujets fut maintenu. Les autres Etats de la confédération germanique comme les royaumes de Saxe, Würtemberg, Bavière, Hanovre et Grand Duché de Bade pratiquaient comme la France le tirage au sort combiné par le remplacement pour les classes bourgeoises. A partir des années 1850, avec une industrialisation croissante, le remplacement fut de plus en plus difficile et le service obligatoire fut instauré dans les Etats allemands. Tandis que la noblesse dominait en Prusse le corps des officiers de l'armée, dans les autres contingents de la Confédération germanique se trouvaient des officiers d'origine bourgeoise qui avaient plus de chance de promotion sociale par une carrière militaire. Le divorce entre armée royale et société bourgeoise se manifesta de nouveau en Prusse et culmina dans les soulèvements de 1848-1849. Quand Guillaume Ier et plus tard BISMARK oeuvrèrent à l'unité de l'Allemagne sous la domination prussienne et la réalisèrent finalement à l'aide de l'armée monarchique lors des guerres de 1866 et 1870, le rêve jusqu'alors inachevé de la bourgeoisie libérale produisit un rapprochement entre le pouvoir militaire et la majorité civile. Mais ce n'était plus comme en 1813 une coalition de partenaires égaux. Le serment du soldat ne fut pas prêté à la Constitution mais au monarque. L'armée resta jusqu'à la fin de la monarchie un instrument du pouvoir royal ou bien impérial. La militarisation de la société allemande avec une intensité différente dans les Etats de l'Empire de 1870, se manifestait dans un sentiment exagéré du prestige de l'officier. Pour la majorité des Allemands, l'Empire dominé par la Prusse était l'oeuvre invincible de celle-ci. Le service obligatoire et l'éducation du soldat appelé avaient implanté un consentement plus répandu parmi les couches sociales moins élevées. Dans les dernières décennies du XIXème siècle, une prussianisation des contingents en ce qui concerne l'exercice, l'armement et les structures de commandement, quoique avoir quelques modifications, fut introduite dans tous les Etats de l'Empire. (B. CROENER)

Mais avec l'Empire allemand de 1871, on entre encore dans une autre époque. L'hétérogénéité socio-économique et politique entre anciens Etats allemands introduit des difficultés de premier plan si l'on veut maintenir telle quelle l'esprit et l'organisation prussienne de la société. L'accélération de l'industrialisation, la montée des revendications non seulement bourgeoises mais aussi ouvrières oblige BISMARK et la classe dirigeante à des réformes importantes, à d'autres alliances intérieures, notamment entre armée, bourgeoisie et prolétariat. L'histoire montrera qu'elles seront insuffisantes puisque l'Empire allemand s'effondre en 1918...

 

   Le modèle prussien est aussi une étape historique dans la stratégie en tant que concept, si on lit bien Hervé COUTEAU-BÉGARIE.  

Alors qu'en France l'Ancien Régime résiste aux tentatives de réformes, l'armée prussienne auréolée des victoire de FREDERIC II ne songe pas à se réformer non plus. Les généraux refusent d'être bridés par un état-major doté de pouvoirs et par des plans d'opérations établis dès le temps de paix. "L'Aufklärung militaire, contre la schlérose du modèle frédéricien reste le fait d'une minorité d'officiers et l'Immédiat-militär-Organisationskommission, créée en 1795, améliore l'équipement et la tactique, mais sans procéder à des modifications structurelles. NAPOLÉON pourrait introduire une mutation organique mais, tant dans le domaine technique que dans les institutions, il ne procède pas à des bouleversements fondamentaux. Son génie et la supériorité tactique du soldat français ne rendent pas nécessaire une organisation nouvelle.

Celle-ci viendra de Prusse, à la suite de la défaite totale de 1806. La rénovation entreprise sous l'égide de SCHARNORST, chef de file des réformateurs regroupés au sein de la Militärische Gesellschaft, et de GNEISENEAU, à partir de 1808, est impressionnante. Dès le lendemain de la défaite, SCHARNORST réorganise le ministère de la Guerre. L'innovation capitale est l'organisation d'une section chargée de l'instruction, de la mobilisation, du renseignement et de la préparation des plans d'opérations. En 1808, la Kriegsakademie (Ecole de Guerre) est créée, avec un mélange d'enseignement général et professionnel. De nouvelles revues apparaissent : les Annalen des Krieges, publiées à Berlin par von BULÖW en 1806 : Pallas, fondée par Rhüle von LILIENSTERN, qui publie dans son premier numéro, en 1808, un article de JOMINI. En 1809, SCHARNORST organise les premières manoeuvres sur le terrain, dans des conditions aussi proches que possible de la réalité. Le général KRAUSENECK organise les voyages d'état-major et les exercices des cadres. En 1810, la Kriegschule für die Offiziere est créée et REISSVITZ imagine un Kriegsspiel facile à manier et pédagogique qui sera perfectionné en 1816 par son fils et adopté en 1824 par l'état-major général. Le général GROLMAN, qui succède à GNEISENEAU à la tête de l'état-major général en 1814, organise la section historique, qui entreprend aussitôt l'histoire officielle des "guerres de libération". En 1816, le Militär Wochenblatt (hebdomadaire militaire) est créé par les futurs généraux Rhüle von LILIENSTERN et von DECKER, pour favoriser la réflexion chez les officiers. La même année, la section cartographique et topographique est constituée. En 1821, l'édifice prend sa forme définitive avec la séparation entre le ministère de la Guerre, chargé des questions administratives, et l'état-major général, dont dépendent toutes les questions opérationnelles. Le système de guerre prussien se trouve ainsi mise en place autour d'une institution centrale et de deux fondements théoriques : la géographie militaire et l'histoire militaire. MOLTKE l'Ancien, le furet vainqueur de Sadowa et de Sedan, est l'incarnation de cette nouvelle organisation ; il commence sa carrière à la section topographique et rédige un manuel de lever de cartes qui fera longtemps autorité, avant de se consacrer à des travaux d'histoire militaire. 

Les autres pays ne suivant qu'avec retard, particulièrement la France."

 

Bernhard KROENER, Allemagne, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, Sous la direction d'André CORVISIER, PUF, 1988. R.R. PALMER, Frédéric Le Grand, Guibert, Bülow : de la guerre dynastique à la guerre nationale, dans Les Maitres de la stratégie, Tome 1, sous la direction de Edward MEAD EARLE, Bibliothèque Berger-Levraut, 1980. Michel EUDE, Prusse, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Le modèle prussien, dans Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002.

 

STRATEGUS

 

Complété le 30 octobre 2017

 

      

 

 

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16 octobre 2017 1 16 /10 /octobre /2017 08:06

   On s'attache ici à la situation bien spécifique de l'Empire des Mamelouks qui gouvernèrent l'Egypte l'Egypte entre 1250 et 1517. Les Mamelouks étaient à l'origine d'anciens esclaves rattachés à la dynastie des Ayyoubides (descendant du kurde SALADIN), afin de servir dans l'armée. Une telle coutume existait depuis des siècles en Asie occidentale, et l'esclave militaire, très souvent originaire d'Asie centrale, est une institution instaurée dès le IXe siècle, sous la dynastie des Abbassides à Bagdad. C'est dire que ces esclaves militaires ont eu le temps d'acquérir une compétence technique et militaire importante.

Les Mamelouks finissent par renverser leurs maîtres et établissent une aristocratie militaires qui continue à grossir ses rangs en achetant des esclaves de diverses régions, dont la Russie méridionale et les Balkans. D'autres esclaves militaires parviennent également au XIIIe siècle à établir une dynastie en Inde du Nord. Ce processus d'usurpation du pouvoir était évidemment facilité par le fait que les mamelouks représentaient le bras armé de l'Etat.

    L'histoire de la dynastie des Mamelouks en Egypte est généralement divisée en deux périodes :

- 1250-1382, pendant laquelle ce sont les mamelouks d'origine turcophone qui sont les détenteurs du pouvoir.

- 1382-1517, où les éléments d'origine caucasienne (Tchekesses) sont majoritaires.

La première période est de loin la plus remarquable sur le plan militaire. issus d'une tradition cavalière, les mamelouks continuent de tenir la cavalerie comme essentielle pour le harcèlement et pour le choc.

Ils donnèrent le coup de grâce aux Etats latins créés par les Croisés. Ces derniers, déjà affaiblis et démographiquement pauvres, succombèrent sous leurs coups. Les mamelouks essayèrent aussi d'imposer leur contrôle sur la petite Arménie et sur l'Anatolie orientale. Afin de consolider leur pouvoir et de se garder des arrières, ils s'efforcèrent de renforcer leurs positions en Nubie (sud de l'Egypte).

Lorsque les Mongols se rendirent maîtres de Bagdad (1258), ce furent les Mamelouks qui devinrent les champions de l'Islam en installant le calife - privé de pouvoir - au Caire. En 1260, à la bataille d'Ain Jalut, une armée mamelouk remporte une victoire contre un contingent de Mongols jusque là invaincus. Cette bataille est considérée comme marquant un coup d'arrêt à l'expansion mongole au proche Orient. Bien que le contingent mongol fû seulement une unité réduire en nombre, l'impact de la bataille est considérable, et il est intéressant de noter que les Mongols rencontraient une troupe hautement disciplinées et fondée sur des traditions nomades similaires. Comme à d'autres moments dans l'Histoire, des troupes auparavant inférieures se mettent à se battre selon les méthodes de leurs adversaires et l'emportent, c'est le cas des Mamelouks qui se battent "à la mongole", comme cela avait été le cas auparavant des troupes barbares qui se mirent à se battre "à la romaine". 

Les plus glorieux des sultans mamelouks sont BAYBARS (1260-1277), qui est l'objet d'une geste célèbres écrite au XVe siècle, et ALI-MALIK-AN-NASIR (1293-1341). Par la suite, les conditions économiques de l'Egypte, les factions entre mamelouks et les épidémies concourent à l'affaiblissement de la dynastie, marquée par la montée au pouvoir des Circassiens. 

Les mamelouks, comme tant d'autres, sont défaits par TAMERLAN (1400). Mais le sultan BARSBAY (1422-1438) restaure la stabilité du pays et entreprend une politique d'expansion. Chypre est conquise en 1426. A cette date, l'Empire mamelouk continue d'englober, outre l'Egypte, la Palestine et la Syrie. Partiellement ruinés par le commerce aux mains des Portugais en mer Rouge, les mamelouks subissent d'abord la pressions de Ottomans en Syrie avant d'être définitivement vaincus en 1517 par l'artillerie ottomane, arme dont ils méprisaient l'usage et à laquelle ils ne peuvent opposer que leur traditionnelle cavalerie. Le sultanat mamelouk est aboli, mais les mamelouks continuent d'exercer une influence importante comme force militaire. Peu à peu, ils pénètrent la caste dirigeante ottomane et la dominent. Avec la période ottomane, une importante rupture apparait dans l'institution mamelouk. Celle-ci, contrairement à la période de la dynastie mamelouk, devient héréditaire. Par voie de conséquence, les différentes grandes maisons se concurrencent pour essayer de dominer le pays, provoquant ainsi une instabilité politique supplémentaire. Néanmoins, les mamelouks, bien que coiffés par une gouverneur ottoman, détiennent encore aux XVIIe-XVIIIe siècles la réalité du pouvoir. Ce qui tend à montrer qu'il faut toujours distinguer la forme officielle des Empires de leur réalité effective. Si les Mamelouks détiennent la réalité du pouvoir jusqu'à très tardivement, la façon dont fonctionne l'Etat-Empire se distingue nettement du reste de l'Empire ottoman qui, du reste, ne fonctionne pas comme un Empire unifié politiquement, mais assure néanmoins l'essentiel de ce qu'en attendent les forces économiques, la circulation sécurisée des marchandises et des esclaves... 

   Lorsque BONAPARTE entreprend son expédition d'Egypte, il rencontre la cavalerie mamelouk (1798) qui, certaine de l'emporter, livre une bataille frontale mais est décimée par le feu nourri des carrés français. C'est que l'ensemble de l'organisation militaires des Mamelouk méprise toujours l'artillerie, alors que, précisément, les troupes napoléoniennes en font un usage décisif. 

Quelques années plus tard, cette caste militaire dépassée est, de façon classique, massacrée par le nouveau maître de l'Egypte, Mohamed ALI, en 1811. (BLIN et CHALIAND)

   Ce rappel historique, utile pour les Occidentaux peu familiarisés avec les chronologies des empires orientaux de ces siècles-là, n'épuise pas bien entendu l'explication des fondements de l'Empire Mamelouk.

Bien entendu, les périodes de calme sont d'une longueur toute relative dans cet Empire, et cela commence par les conditions mêmes de leur accession au pouvoir. Grisés par leurs victoires (sur les Francs et sur les Mongols) ces spécialistes militaires, au recrutement bien spécifique, les dirigeants Mamelouks se fondent sur leur prestige militaire pour prendre le pouvoir et ce qui se passe au tout début - AY BEG, le prince Lune, renverse son souverain en 1250 - se renouvelle à chaque fois qu'une victoire militaire porte aux nues un chef militaire. Le prince Panthère, BAY BARS assassine son prédécesseur pour régner de 1260 à 1277. 

BAY BARS (OU BAIBARS) est l'une des grandes figures du Moyen Âge musulman et un vaste cycle épique populaire, le Roman de Baïbars, s'est constitué autour de lui. De toutes ses actions politiques, économiques et militaires couronnées de succès, la plus importante est, en 1261, l'intronisation comme calife d'un transfuge de la famille abaisse échappé aux Mongols. Le califat, malgré ses échecs et sa faiblesse, conserve un immense prestige, notamment dans les populations des grandes villes, et l'Egypte en bénéficie. C'est pour elle un troisième triomphe. Elle va en connaitre un quatrième en canalisant l'essentiel du commerce avec l'Inde et la chine d'une part, l'Europe de l'autre, renouant ainsi avec le bénéfice - quand c'est relativement calme - de sa position toute stratégique au Moyen-Orient. Les circonstances le permettent car l'empire Mongol ne tarde pas à se diviser en Etats souvent rivaux. L'Egypte noue des relations avec la Horde d'or, le khanat mongol de Russie qui lui fournit ses mamelouks, lesquels ne vont pas tarder à remplacer leur "confrères" d'origine turcophone, et prend à revers ses ennemies le Ilkans ou Mongols d'Orient, avec Byzance et le Saint Empire, et surtout avec Venise dont la marine lui est indispensable en Méditerranée pour écouler les marchandises. Elle tente même, cette Egypte mamelouk, d'établir des relations commerciales avec la Chine... Durant son règne, il met en place - de manière un peu défectueuse il est vrai - des postes frontières, mais c'est difficile avec des foncières aussi grandes...) et un système d'information (un service postal qui fonctionne plus ou moins bien) qui permet au souverain d'avoir connaissance de renseignements de toutes les parties de l'empire et d'y envoyer si nécessaires des troupes. Il constitue un gouvernement fort par la suppression des derniers restes des principaux ayyubides et annihile toutes les vélites d'indépendance et consolide son pouvoir dans le versant religieux islamique en restaurant le mosquée de Médine, avec des a-côtés commerciaux : il s'octroie ainsi le monopole de l'envoi annuel du voile qui recouvre le Temple de la vieille ville. Il joue sur la symbolique, intitulant son Empire dans les pièces officielles d'"empire islamique". 

Mais dans la seconde moitié du XIIIe siècle, l'Egypte doit fournit un grand effort militaire. Après avoir assuré ses frontières en Nubie et en Libye, elle doit reconquérir la Syrie. Elle doit aussi repousser les assauts mongoles. Au XIVe siècle, malgré la Grande Peste de 1348, elle connait une période de paix et d'extraordinaire prospérité. Les Mamelouks, venus de tous les horizons - on voit même à leur tête un Allemand en 1296 - n'ont pas entre eux ce lien tribal qui ailleurs, fait la cohésion des Turcs en terres d'Islam, et ne peuvent établir une véritable dynastie. Les violences qui ont marqué l'avènement des premiers souverains ne cessent guère et le sabre tient lieu de droit. Même si cela n'empêche pas le règne de quelques grands princes, QALAWUN entre 1279 et 1290, Nasir IBN QALAWUN entre 1293 et 1340), la plupart des souverains n'ont qu'une compétence militaire et sont incapables, eux et leur entourage, d'organiser véritablement l'Empire. 

Le changement de dynastie, en 1382, est concomitant avec une nouvelle stabilité. L'Empire domine la Syrie, l'Arabie, toute la mer Rouge et continue de drainer les richesses. Le Caire est alors une ville énorme, avec son demi-million d'habitants et est la première du monde musulman. Des monuments, des temples, des mosquées s'y multiplient, ainsi que des couvents et des mausolées. Un artisanat puissant se développe au Caire et dans les villes moyennes (verreries à l'origine des ateliers de Venise, dinanderies...). Cette longue période de paix, celle qui laisse les plus grandes traces par la suite, est interrompue par les troupes de TAMERLAN qui ravagent et occupent la Syrie en 1400. Et c'est le début d'un long déclin, d'autant que cette perte de territoires, perte de routes commerciales donc, s'accompagne d'une crise économique interne. On assiste à une inflation, à des dévaluations et à l'intervention de plus en plus marquée de l'Etat dans les affaires commerciales, qui s'octroie monopole sur monopole. Le commerce des épices est soumis à des impératifs stratégiques de plus en plus pressants, restreignants du coup les débouchés commerciaux. Et ceci à un moment où de nouvelles routes maritimes (1496 : route des Indes en doublant le Cap de Bonne-Espérance) créant de nouvelles concurrence, renchérissant les prix des épices (égyptiennes ou transitant par l'Egypte), au profit notamment des produits indiens. Les Portugais préfèrent par exemple faire un long détour plutôt que de risquer les navires en Méditerranée orientale ou sur le mer Rouge de moins en moins sécurisés... (Jean-Paul ROUX) D'autant, mais il faudrait vérifier dans les Histoires de piraterie, que les navires pirates écument dans la grande Mer intérieure depuis la fin des Empires romains... 

   Une des raisons politiques de l'instabilité de l'Empire Mamelouk réside dans les tentatives avortées d'établir des fonctions héréditaires à la tête de l'Etat. En fait, cela va à l'encontre d'un des principe mamelouk du primat de la compétence militaire sur toute autre considération. Même si le souverain est loué pour ses réalisations administratives, économiques, politiques, c'est en dernier lieu la victoire militaire qui légitime l'arrive à la tête de l'Empire, ce qui n'est pas le propre de l'Empire Mamelouk, mais du fait des hostilités autour de l'Egypte à l'origine de nombreuses batailles le marque tout-à-fait. L'origine sociale (l'esclavage) de chaque Mamelouk en fait l'égal des autres et du coup il est difficile d'établir des dynasties à fondement héréditaire...

    

     Une des forces de l'Empire Mamelouks réside dans l'existence d'une classe de fonctionnaires très ouverte sur le monde extérieur, dévouées au souverain du moment, à l'écart souvent des luttes entre factions armées qui déclenchent souvent des révolutions de palais. Ce qui ne les empêche de subir, à l'instar des proches des souverains successifs, ascensions et chutes rapides...  Parmi eux, IBN FADL ALLAH AL'UMARI (1301-1349) est l'un des écrivain arabe et et l'un des plus importants représentants de l'encyclopédisme qui se développe dans le cadre de l'Etat et du domaine mamelouk. Il représente le type de ces grands commis du pouvoir mamelouk, qui reprennent à des siècles de distance, la tradition des scribes du califat abbasides de Bagdad. Soucieux de la formation technique du fonctionnaire, ils prétendent aussi à celle, plus générale, de l'honnête homme. Dans l'un et l'autre cas, le souci du langage, de la connaissance parfaite de l'arabe et de ses moyens d'expression va de pair avec leurs préoccupations. Langue des actes administratifs ou langue de l'encyclopédie, l'arabe se doit, à leurs yeux, d'allier la clarté à la rhétorique, la nécessité de traduire un contenu à la forme même de l'exposition de ce contenu. Connu par une sorte de manuel descriptif de l'administration mamelouk, par une histoire consacrée à sa famille, qu'il fait remonter - mais c'est une tradition de faire remonter sa famille aux temps prestigieux... - au second calife musulman, UMAR, et par quelques essais en vers, UMARI est surtout, pour la postérité, l'auteur d'une vaste encyclopédie de plus de 20 volumes, intitulée Voies des regards sur les royaumes des grandes villes (traduction Le Caire en 1924, traduction partielle par M; GODEFROY-DEMOMBYNES, Paris, 1927). Bien informé, le fonctionnaire rassemble pendant toute sa carrière, d'immenses lectures, puisant aux pièces d'archives. Non dépourvu d'esprit critique, il effectue là une synthèse bien présentée, source d'informations pour les historiens contemporains. (André MIQUEL)

    Julien LOISEAU parcourt bien les divers aspects de l'Empire Mamelouk : l'organisation économique et géographique du circuit d'esclaves, la question de la transmission du pouvoir politique, les spécificités d'un système d'exploitation foncière sans vassalisait nu aliénation des terres, l'obsession des guerriers pour les fondations pieuses et mémorielles, tout cela entre en jeu dans l'explication de son fonctionnement, de son instabilité et aussi de la pérennité d'une façon de vivre et d'exister. Après tout, cet Empire a duré quand même trois bons siècles, ce qui est à comparer avec la longévité de bien de califats arabo-musulmans... 

Les Mamelouks ont gouverné un territoire important, des Cataractes du Nil aux contreforts de l'Anatolie (dans sa plus grande extension), pendant 267 ans. Le plus remarquable, alors que le pouvoir politique change souvent de mains, au gré des victoires des chefs militaires, est que le mécanisme d'élévation sociale et militaire qui a produit cette caste de cavaliers a perduré, au moins dans ses grands traits, non seulement à travers ces trois siècles d'histoire, mais également après, même si la réalité du pouvoir lui échappe peu à peu. S'appuyant symboliquement sur les Califes, rapatriés au Caire dans les années 1260 et privé de tous leurs pouvoirs politiques, les sultans mamelouks ont constitué la principale force de l'islam arabe oriental des XIIIe, XIVe et XVe siècles. Dans cette période, le passage des Bahrites (Turcs Coumans) aux Burjites (Circassiens venus du Caucase et d'Anatolie) constitue moins une rupture qu'une continuation, sous des formes légèrement dissemblables, d'une même pratique du pouvoir. Elite militaire continuellement renouvelée par de jeunes esclaves achetés dans des zones périphériques et peu civilisés, les Mamelouks ont su garder le pouvoir sans renoncer à leur caractère premier, celui d'une caste de carrière, où le pouvoir se détient à titre viager. Il n'y a pas, malgré quelques transmissions héréditaires du pouvoir du sultan ou de ses émirs vers leurs descendances, de véritable "succession mamelouk". C'est-à-dire qu'un chef militaire se voit accorder par le sultan des fonctions et des revenus - par le biais d'exploitations foncières dispersées - mais uniquement à titre viager. A sa mort, une partie de sa fortune fiduciaire va à ses enfants, ou à des fondations pieuses, mais le pouvoir, ainsi que l'essentiel des revenus fiscaux, sont, eux, remis à d'autres Mamelouks. La documentation écrite qui nous est parvenu, dans le domaine des successions et des inventaires de biens, est relativement abondante, sans doute parce que la très grande majorité des écrits d'alors concernent le commerce, la fiscalité et la propriété.

Par ce mécanisme (viager), les Mamelouks ont trouvé, sans le savoir, une formule permettant de lutter contre ce que IBN KHALDÛN identifie comme la tendance première du pouvoir en terre d'Islam, ce cycle continuel de conquêtes puis d'épuisement inter et rapide des dynasties, dévirilisées par leur assimilation dans un monde urbain. Les descendants des conquérants mamelouks ne peuvent gâcher les conquêtes de leurs aïeux, puisqu'elles ne leur sont jamais confiées. Le pouvoir est donc, en principe, attribué par décision collégiale des principaux émirs à celui qui présente le plus de garanties pour maintenir l'Etat (au plus fort...). fréquemment renouvelée, la strate dirigeante vit à part dans des quartiers cairotes bien délimités, et ne peut donc, comme les élites conquérantes traditionnelles dépeintes par KHALDÛN, s'amollir au contact prolongé de la civilisation urbaine. En réalité, des successions dynastiques se sont bien produites à de multiples reprises, comme pour les 71 années consécutives de règne des sultans Qalahunides au XIVe siècle. Toutefois, n'étant ni systématiques  ni légitimes par principe, elles n'ont pu déboucher que sur des luttes récurrentes et violentes pour le pouvoir. la plupart du temps, dans des cas de transmission familiale du pouvoir d'état, l'héritier dynastique n'était qu'un prête-nom, sans pouvoir effectif, contrôlé par un puissant émir et supprimé s'il cherchait à s'émancipé. Seules quelques figures peuvent alors se maintenir, celles qui possèdent un très grand sens des opportunités... 

Les avantages d'un tel système de renouvellement sont nombreux : l'élite, composée d'étrangers nés ailleurs, pratiquant mal l'arabe, ne peut jamais s'assimiler culturellement et se dissoudre dans l'émolliente urbanité cairote, elle reste donc très cohérente, à moitié extérieure à la société qu'elle domine par la force, ce qui garantit son esprit de corps ; étant néanmoins convertie et musulmane, elle se plie au pouvoir coranique, dont elle respecte l'essentiel des préconisations, garantie de paix sociale et civile (notamment le système de charité publique...) ; le pouvoir va, dans une forme de compétition presque méritocratique, au meilleur ; le pouvoir est de ce fait, toujours détenu par des soldats, sans qu'aucune aristocratie puisse émerger. C'est la valeur militaire qui a permis l'ascension des Mamelouks, c'est elle qui permet leur maintien, et c'est son érosion que le leur a fait perdre.

Les défauts, cependant, d'un tel système de compétition militaire permanente pour le pouvoir sont nombreux. Pendant ces 257 ans, 51 sultans se sont succédés. L'instabilité du sultanat mamelouk, à part quelques années magnifiées par les chroniques, le dessert en définitive sur le long terme. La plupart des sultans ont fini renversés, vaincus, assassinés, par leurs propres émirs, leurs propres troupes. La dureté du pouvoir mamelouk, sa brutalité, sa violence, découlent aussi des origines de ces hommes. A peine achetés, les esclaves sont formés militairement et jetés dans les batailles, et ne connaissent d'autres comportements que ceux auxquels ils ont été soumis. Le Mamelouk, fondamentalement, est un être arraché et transplanté, sans possibilité d'affranchissement. Transposés dans une société étrangère, qu'ils dominaient par la force sans pouvoir la gouverner par l'esprit, ne possédant pas les capacités culturelles et intellectuelles de la plupart des classes possédantes d'alors, ils se voyaient maintenus dans une étrange et définitive position de sujétion spirituelle et de domination culturelle. de là vient probablement leur décalage permanent avec la société égyptienne, et plus largement arabe, ainsi que leur relative détestation par l'historiographie locale ultérieure.

Cette position explique aussi leur posture pieuse et leur obsession des mausolées et des fondations religieuses, seuls éléments capables à leurs yeux de s'ancrer dans le continuum de la société arabe. A un tel point que les dépenses consacrées à l'entretien de leur mémoire mettent plus d'une fois les finances de l'Empire en péril, ce qui est sans doute résorbables de par les bénéfices du commerce permis par son existence, mais dans les cas d'épidémies ou de défaites militaires sur des points stratégiques économiquement, impossibles à redresser. L'étude de l'urbanisme de cette époque au Caire montre comment, pour se prémunir des visées des émirs, les sultans mamelouks, tous installés avec leurs hommes dans la capitale, ont fini par nourrir, dans leurs propres maisons, des troupes plus nombreuses et donc potentiellement dangereuses en cas de défaite ou d'affaissement économique brutal. Excepté les gouverneurs de province, les Mamelouks demeuraient à la capitale et se contentaient des revenus fiscaux, sans porter le moindre intérêt à l'exploitation des terres. Comme partout dans le monde médiéval, ils manifestaient, par leur prédation fiscale, une complète incompréhension devant des baisses de revenus subites, conséquences de moindres rendements, de dépopulations lente ou rapide ou encore de sécheresses. Le déclin et la disparition (politique) des Mamelouks ont probablement des raisons structurelles plus économiques que politiques. tenant un pays éprouvé fréquemment par la peste, affaibli par la lutte perpétuelle entre les émirs et le sultan, fragilisé par les révoltes des jeunes affranchis mal rétribués, rendu moins indispensable par l'effacement des menaces païennes (les Mongols se sont islamisés) et chrétiennes (il n'y a plus de Croisades), le pouvoir mamelouk s'effondra en quelques années sous les coups d'une force plus moderne, plus jeune, plus puissante, au fond plus adaptée : les Ottomans. (LOISEAU). Même si cette vision des choses est un peu trop tributaire des visions d'IBN KHALÛN (virilité...), elle constitue une explication raisonnée de la situation de l'Empire Mamelouk, qui fait tout de même la part belle aux problématiques sociologiques et économiques.

 

      Du XIIIe au XVIe siècle, l'Egypte des Mamelouks produit de nombreux traités d'armurerie, qui touchent à la tactique et parfois à la stratégie, comme les Instructions officielles pour la mobilisation militaire d'IBN AL-MANQUALI (MANGLI) (XIVe siècle), qui traite de tous les aspects de la campagne terrestre et aborde brièvement la guerre navale. (COUTEAU-BÉGARIE)

 

André CLOT, L'Egypte des Mamelouks (1250-1517), L'empire des esclaves, tempus, Perrin, 2009. Julien LOISEAU, Les Mamelouks : XIIIe-XIVe siècle, Seuil, 2014. Arnaud BLIN et Gérard chaland, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2001. André MIQUEL, Ibn Fadl Allah Al-Umari, Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-Paul ROUX, Clio, mai 2002.

https://brumes.worldpress.com.

 

STRATEGUS

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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 05:46

   Discuter de l'Empire moghol (et non mongol, donc de celui qui domine l'Inde de 1526 à 1858 enfin réellement jusqu'en 1756...), revient sans doute à discuter d'un anti-modèle si l'on considère les instabilités violentes d'un empereur à un autre ainsi que les changements de configuration de la domination des territoires, de même que les pertes puis les regains de portions importantes des terres, sauf à considérer que l'on a plutôt affaire à une succession d'empires moghols, chacun d'entre eux pouvant être considérés comme un modèle...  Toutefois, vu les changement fréquents de stratégie religieuse, notamement sur le plan fiscal, on peut se le demander. Notamment parce que précisément la question des relations entre populations islamisées et populations à autres religions n'a jamais trouvé de solution satisfaisante, à tel point que la fin de l'Empire moghol provient précisément des révoltes permanentes des ensembles non islamiques, ce qui laisse le champ libre aux colonisateurs occidentaux.

    Difficile de parler d'organisation politico-juridique continue de l'empire, même s'il est à dominance islamique, l'essentiel de son fonctionnement dans la guerre, la politique, l'administration agraire, la justice criminelle et même civile, reposent sur des notions extra-islamiques, iraniennes, mongoles et hindoues (Marc GABORIEAU, Les oulémas/soufis dans l'Inde moghole : anthropologie historique de religieux musulmans, dans Annales. Economies, sociétés, Civilisations, 1989, n°5, voir également à www.persee.fr).

      Il faut réellement prendre en compte des fondements politiques, économiques, notamment fiscaux fluctuant suivant les dirigeants successifs de la dynastie. En fait, le rôle des oulémas/soufis, recrutés parmi les classes supérieures musulmanes reste limité : leur fonction étatique se restreint à l'administration des cultes et de ce domaine limité de la justice qui était régi par la Loi islamique. De classe noble, ils s'intéressent peu aux basses castes. Ainsi, nous avons affaire à des types de stratégie d'Empire différents suivant que l'on considère le fondateur BABUR (1526-1530), HUMAYUM (1530-1540 et 1555-1556), AKBAR (1556-1605), JAHANGIR (1605-1627), SHAH JAHAN (1927-1658), AURANGZEB (1658-1707), les autres souverains étant considérés comme régnant dans un Empire entré en décadence et en déclin. Si l'on regarde l'ensemble de l'histoire de l'Empire moghol, on ne peut s'empêcher de penser que s'il se "maintient" ainsi pendant 250 ans environ, c'est surtout à cause de la faiblesse des diverses principautés concurrentes.

 

     BABOUR (1483-1530), d'origine mongole mais turquoise en Asie centrale, appartient à une famille du clan Djagatai. Par son père, BABOUR est un descendant de TAMERLAN, et par sa mère, un descendant lointain de GENGIS KHAN. Le père de BABOUR est à la tête d'une modeste principauté (dans la région de l'Ouzbékistan actuel). Le père comme le fils cherchèrent en vain à se rendre maitre de Samarcande (1494-1500). L'irruption des Ouzbeks chasse BABOUR de son fief. En 1501, il se replie sur Kaboul (Afghanistan) et cherche sans succès à regagner ses possessions perdues (1511-1512). Il renonce alors à cette reconquête et se tourne vers le sud. Il s'empare alors de Kandahar (1522). Deux ans plus tard, il envahit le Pennjad où règne le sultan Ibrahim Lodi et dont la capitale est Delhi.

Depuis le XIe siècle, un sultanat musulman y avait été imposé. A plusieurs reprises, les tentatives de BABOUR de se rendre maitre du sultanat échouent et il doit même retourner défendre Kaboul conte une incursion des Ouzbeks. Mais il s'obstine et, en 1525, dans la plaine de Delhi, à Panipatn grâce à quelques pièces d'artillerie acquise des Ottomans et à sa cavalerie, il parvient, malgré une infériorité numérique considérable, à défaire le sultan Ibrahim Lodi, ses éléphants et ses troupes nombreuses mais sans cohésion. La victoire est totale et le sultan est tué pendant la bataille. Trois jours plus tard, BABOUR est déjà à Agra. Il parvient, par un mélange de promesses et de menaces, à convaincre ses troupes de rester en Inde du Nord. Celles-ci, compte tenu du climat, d'un environnement hostile, et fort éloignée de leurs bases, souhaitaient en retourner. Voyant qu'il ne s'agit plus d'une incursion, le souverain d'une puissante confédération du Rajasthan décide de marcher sur Agra. Une fois encore, la petite troupe de BABOUR (12 000 hommes environ) est confrontée à un ennemi largement supérieur sur le plan numérique. La rencontre a lieu en 1527, non loin d'Agra, à Khanua.

BABOUR use de sa formation habituelle et des tactiques qui lui sont coutumières : au centre, son train de chariots, entrecoupé par son artillerie et des espaces pour ses sorties de cavalerie ; aux ailes, de la cavalerie encore, utilisant, dans la tradition nomade, une tactique de harcèlement sur les flancs sans rechercher le choc. Effrayés par l'artillerie, les éléphants, comme à Panipat, se retournent contre l'armée dont ils étaient l'élément de choc. Les manoeuvres d'enveloppement et de harcèlement sur les flancs de BABOUR finissent par rompre la cohésion des Rajpouts. Restait un dernier adversaire, une coalition de chefs afghans qui s'étaient rendus maitres de Lucknow. Par une série de marches rapides, BABOUR frappe ses adversaires séparément et parvient à se défaire du frère du sultan, Mahmoud Lodi, à la bataille de Ghaghara, non loin du Gange (1529). Une fois de plus, son artillerie se révèle décisive. En quatre années, BABOUR s'est rendu maitre de l'Inde du Nord, du Sind aux marches du Bengale.

BABOUR (ou BABUR ou BABER) est indiscutablement le fondateur de l'Empire moghol, même si son oeuvre, à sa mort (1530), est encore largement inachevée, le pays conquis devant encore être pacifié, ce à qui s'attelle son petit-fils AKBAR. Il est l'auteur, par ailleurs, de Mémoires, remarquables de sobriété, à une époque où la tradition se complaisait à la rhétorique la plus encombrée d'images. Ecrit en turc djagatai, Le Livre de BABOUR est considéré aujourd'hui comme un classique. (Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND)

   BABOUR insiste bien plus sur son héritage turc que sur la religion, mais n'a de toute façon pas le temps d'organiser l'empire, tout occupé à ses conquêtes, menées de manière méthodique, attaquant ses ennemis séparément.  

 

    HUMAYUN (1508-1556) succède à BABUR et hérite d'un empire pris en tenailles entre deux généraux en pleine ascension. Il doit garder son empire et le regagner après l'avoir perdu et avoir été obligé de s'exiler. S'il rapporte de son exil de perse un art d'essence impériale ainsi que le persan comme langue officielle qui sera parlé à la cour jusqu'en 1857, il ne peut, lui non plus organiser réellement l'Empire et lui donner des bases stables. Ce n'est que sur le plan de la langue qu'il exerce une certaine influence sur l'empire à long terme : le hindî parlé par le peuple se teinte de connotations perso-arabiques, qui apparaissent surtout dans les camps militaires.

Rigoureux musulman, HUMAYUN rétablit la jizya. Mais la tendance de l'Empire est de garder des juridictions hindoue et musulmane selon la nature des territoires conquis. Seul l'élément fiscal varie, avec exemption ou non du service militaire, pour les non-musulmans lorsque l'impôt islamique est appliqué. 

 

    AKBAR, qui succède lui aussi à son père très jeune et son tuteur Bairam HKÂN assure sa régence. En 1560, AKBAR s'empare du Mâlvâ et épouse la princesse hindoue d'Amber en 1562. Par de multiples guerres, il agrandit l'Empire. 

Sous son règne, la jizya, l'impôt sur les non-musulmans, traditionnel dans les pays à dominance islamique, est abandonné, et le calendrier musulman lunaire fait place à un calendrier solaire, plus utiles pour l'agriculture. C'est un signe de détente dans l'Empire - l'instauration ou non de la jizya, suivant que les finances pâtissent ou non du coût de campagnes militaires, d'autant plus que l'usage de l'artillerie est souvent prohibitifs (mais réalisé car essentiel à la manière de se battre des empereurs moghols). Ce signe de détente ne dure guère que le temps du règne d'AKBAR. 

En tout cas, de 1556 à 1605, c'est la seule période "pacifiée" entre hindous et musulmans, quitte à ce que précisément du côté musulman et du côté hindou des oppositions s'affirment. Ses victoires militaires et son prestige empêchent longtemps ces forces centrifuges de l'emporter. En 1581, AKBAR promulgue la Dîn-i-Ilâki, religion des lumières sous entendant une religion universelle et philosophique du Dieu unique, un syncrétisme unifiant le Coran, la Bible et les textes hindous. Un livre, le Granth, livre saint des sikhs est compilé en 1604 par Gûru Arjun Dev. 

"N'ayant, dit-on, rapporte Jean-Paul ROUX, jamais appris à lire, il n'en est pas moins, avec Asoka peut-être, le plus remarquable souverain des Indes. Héritier à treize ans d'un empire encore chancelant, il laissera à sa mort, quarante-neuf ans plus tard, un pays solide. Des Indes, mosaïque de peuples que rien ne rassemblait, il fait l'Inde, pays presque entièrement unifié ; fruit de ses conquêtes du Malvwa, du Gujarat, du Cachemire, du Sind, du Baloutchistan et de ses campagnes au Deccan - la grande affaire de son règne et de ses descendants- un pays de quelques cent à deux cents millions d'âmes, doté d'une industrie et d'un commerce florissants ; tout l'or du monde s'y accumule, les villes sont plus peuplées que Naples et Paris, les hautes classes jouissent de moyens illimités et le peuple, sans être riche, ne souffre pas de la faim. Akbar a d'ailleurs souci d'améliorer les conditions de vie de ses sujets. Il met fin au "règne du cimeterre", abolit l'impôt sur les non-musulmans, essaye d'interdire les mariages précoces et l'immolation de la veuve sur le bûcher. Il a conscience que rien ne peut être construit durablement si la haine perdure entre musulmans et hindous. Il est, comme tous les Turco-Mongols, curieux des choses religieuses, soucieux d'organiser les églises et animé de cette tolérance dont son peuple a donné la preuve, notamment au Xinjiang avec les Ouïdours ou dans les steppes avec les Khasars. Il fait d'ailleurs de la liberté de culte la pierre angulaire de sa politique. Il veille à ce que les conquérants n'imposent pas leur religion. Il accueille et même attire les Jésuites - Jérôme Xavier qui vécut en Inde de 1595 à 1619 en porte témoignage - et organise conformément à la tradition de ses aïeux, des débats théologiques dans la "Maison d'adoration" qu'il fonde en 1575 à Fatehpur Sikri : prêtres hindous, jaïns, parsis, ulémas musulmans, missionnaires chrétiens y son invités à débattre en sa présence de leurs diverses fois. A son entourage musulman, il donne des gages en faisant construire partout des mosquées dont celle, immense, de Fatehpur Siri, à laquelle on n'accède par un véritable arc triomphal, le Béland Darwaza. 

Las des conflits idéologiques et des divergences inconciliables des points de vue, Akbar fait un nouveau pas en proclamant l'extraordinaire dogme de son infaillibilité, puis en fondant la "religion divine", Din-i ilahi, très syncrétique. C'est ajouter à son pouvoir politique absolu un absolu pouvoir religion, réunir dans sa main plus d'autorité qu'un pape ou un calife. Si peu de gens semblent s'y être ralliés, elle devait cependant alimenter les discussions des historiens sur ce qu'ils ont nommé l'apostasie du macula Akbar."

       JAHANGIR succède également à son père et sous son règne, l'empire reste en état de guerre, de façon à continuer son expansion. L'ennemi le plus sérieux est Amar SINGH, le râla du Dewar, qui capitule finalement en 1613 devant les forces de KHURRAM, le futur SHAH JAHAN. Au nord-est, les Moghols affrontent les Âhoms, dont la tactique de guérilla les met en difficulté. En Inde du Nord, sous le commandement de KHURRAM, ils défont le raja de Kângrâ en 1615. Dans le Dekkan, ses victoires permettent le consolider l'empire. L'art, la littérature et l'architecture prospèrent et il commence ses mémoires, le Jahângîr Mâna et fait construire des jardins à Srinagar. 

 

       SHAH JAHAN (1592-1666), succède lui encore à son père en 1627, pour être proclamé empereur l'année suivante. C'est sous son règne (1592-1658) qu'est construit le fameux temple Taj Mahal. Bâtisseur insatiable, il construit mosquée sur mosquée. Les auteurs indiens le décrivent comme l'idéal même du monarque musulman. Bien que la cour mongole, pendant son long règne, que la cour moghole atteigne le sommet de sa magnificence, les expéditions militaires mènent l'Empire au bord de la faillite. Bien qu'on dit souvent que SHAH JAHAN pratique un islam plus orthodoxe que JAHANGIR ou AKBAR, l'existence de l'impôt islamique pour les non-musulmans doit bien plus aux difficultés militaires : il faut financer ces guerres - notamment les fournitures d'armements - qui n'en finissent pas... Il entreprend des guerres de conquête difficile car toujours remise en cause par des raids des différents ennemis.

Entre 1630 et 1632 se produit une des pires famines qu'ait connues l'Inde, dans la région de Deccan et du Gujarat, dû à un retard de mousson et qui aurait entrainé la mort de 2 millions de personnes.

C'est sans doute sous son règne que se précipite l'échec du rassemblement des Indiens dans une même communauté. "Il faut donner, écrit encore Jean-Paul ROUX, de nouveaux gages aux musulmans. Si JAHANGIR continue à converser avec les représentants de toutes les confessions et n'hésite pas à serrer contre son coeur des fakirs pouilleux, SHAH JAHAN, au cours d'une brève crise de fanatisme, amené à sévir contre les Hindous, fait détruire des temples nouvellement édifiés à Bénarès, brûle une église pendant la guerre contre les Portugais et réduit hommes, femmes et enfants en esclavage. le reconquête de l'Asie centrale - de l'héritage de Tamerlan - coûter cher, échoue et s'achève par un désastre, malgré la prise de Bactres et de tenez. La progression dans le Deccan est presque nulle ; tout au plus soumet-on quelques principautés et oblige-ton Bijapur et la fabuleuse Golconda à se reconnaître vaseuse (1635). Enfin, il y a la guerre incessante contre l'Iran, les jalousie et les rivalités des princes impériaux qui annoncent les événements du règne d'AURANGZEB."

      AURANGZEB est nommé vice-roi du Dekkan en 1636 et emprisonne son père SHAH JAHAN, prenant le pouvoir en 1658. Il étend les limites de l'Empire aussi bien à l'Est, en soumettant l'Assam et en s'emparant du port de Chittagong, qu'à l'Ouest, où il exerce un certain contrôle de l'Afghanistan, et au sud du Dekkan, où les Etats de Tanjore et Tiruchirapalli deviennent ses tributaires. Mais l'Empire ainsi étendu ne connait pas la paix ; il n'y a jamais eu d'ailleurs de "paix mongole" comme il y a eu une "paix romaine".

En 1669, AURENGZEB adopte, en rupture avec ses prédécesseurs, une politique de prohibition de la religion hindoue et de destruction des temples hindous, rétablissant le jizya en 1679. Les révoltes dues à cette politique se succèdent alors sans fin... De nombreux Etats tentent de construire un empire marathe, s'opposant au pouvoir moghol. En 1707, avec le décès d'AURENGZEB, disparait le dernier grand Moghol.

 

Jean-Louis BACQUÉ-GRAMMONT, Le Livre de Babur, Publications orientalistes de France, UNESCO, 1980. Louis FRÉDÉRIC, Akbar le Grand Mogohl, Denoël, 1986. 

Jean-Paul ROUX, L'Empire éblouissant des Grands Moghols, Clio Voyages culturels (www.clio.fr), auteur de plusieurs ouvrages de référence : Babur. Histoire des Grands Mogohls (Fayard, 1986), Histoire des Turcs (Fayard, 2000). Babour, dans Dictionnaire de la stratégie, Sous la direction de Arnaud BLIN et de Gérard CHALIAND, tempus, 2016. 

 

    

 

 

 

 

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