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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 09:49

     Le rapprochement entre le Moyen-Âge et l'époque contemporaine à propos du mercenaire n'est ni une provocation ni une spéculalation. Dans les deux cas d'expansion des entreprises militaires privées, c'est à une même dynamique de conflit entre État et mercenaires à quoi nous avons affaire. Dans les deux cas cette expansion nuit à l'État tel qu'il soit présent dans le monde féodal ou post-féodal ou dans des guerres qui opposent des État occidentaux à des pseudos-Etats ou des groupes terroristes ou toujours dans ce dernier cas dans maints coopérations militaires entre États. L'expansion moderne des compagnies privées militaires, qui mêlent compétences en armement et en tactique s'inscrit dans ce que nous appelons une (tentative ou réalisation) reféodalisation du monde.

Corollaire de l'accroissement du rôle des entreprises militaires privées, parallèlement à la dissémination de quantités d'armes de tout genre, la difficulté d'établir ou de rétablir une relative paix sur des territoires de plus en plus étendus. Qu'ils participent directement ou qu'ils soient seulement conseillers, ces entreprises vivent de la guerre, que de la guerre, que de la préparation de la guerre, à l'image de ces grandes compagnies qui ont sévi, en Europe de l'effondrement de l'Empire Romain à la Renaissance ou bien ailleurs, qui entretenaient un désordre violent autant en période de guerre qu'en période de trêves...

        Pascal LE PAUTREMAT, géopolitologue français, chargé de cours dans l'Enseignement supérieur et Conférencier, fondateur et président de la société Actiongeos, spécialisée sur les questions géopolitiques et géoéconomiques, fait bien ce rapprochement. Après avoir défini le mercenariat comme "une fonction militaire ou paramilitaire assurée en contrepartie d'un salaire (au sens latin de merces, salaire)", lequel salaire peut prendre bien des formes, il date son apparition dès l'Antiquité, pour connaitre son âge d'or en Occident, de la fin du Moyen-Âge jusqu'au XVIIe siècle, même si d'autres auteurs indiquent d'autres époques. En tout cas, "à cette époque, les mercenaires, souvent issus de pays relativement pauvre ou morcelés, représentent la principale force armée pour le pouvoir politique. Ces professionnels de la guerre lui sont indispensables lorsque de véritables armées permanentes font défaut. Leur fidélité repose essentiellement sur un contrat par lequel un salaire leur est versé en échange de leurs services. Leur rôle est par conséquent d'une importance capitale avant la consolidation des États-nations et la constitution d'armées nationales qui ont entrainé leur quasi-disparition à la fin de l'époque moderne. En effet, la conscription et le développement de l'idéal patriotique, à partir des révolutions américaine et française, ont permis de recourir à des effectifs militaires de plus en plus importants. La formation de contingents, le maintien de conscrits sous les drapeaux offrent, en permanence, les éléments armés destinés à la protection du territoire national et des intérêts de l'État."

"Pourtant, ajoute-il, après une éclipse de près de deux siècles, le mercenaire reparait dans la seconde moitié du XXe siècle sous une forme entrepreneuriale, par le biais des sociétés militaires privées (SMP). il devient récurrent dans les crises inter- ou intra-étatiques, dans un monde où les frontières entre guerre ouverte et guerre secrète sont de plus en plus floues. cette résurgence invite à porter sur le phénomène un regard historique large, des âges antiques jusqu'à l'actualité tumultueuse du début du XXIe siècle."

 

Les grandes compagnies

    Pascal LE PAUTRENAT toujours, indique que "les grands empires, tout au long de l'Antiquité, ont recours aux services de mercenaires qui sont plus ou moins confondus avec les troupes auxiliaires. On leur reconnaît compétences techniques et prouesses dans le maniement des armes les plus récentes. Souvent, ils deviennent indispensable pour les souverains soucieux d'asseoir leur puissance."

Employés au gré des guerres de conquêtes par différents Empires, les mercenaires remplacent ou complètent les troupes, par exemple de Carthage pendant les guerres puniques (264-238 av JC), de Rome (avec des troupes composées majoritairement de Gaulois et de Germains à la fin de l'Empire), de Byzance qui fait appel de manière répétée à des Nordiques, des Germains, des Francs et des Normands d'Italie... A l'époque médiévale féodale, les forces mercenaires se mettent fréquemment au service des puissances qui se veulent souveraines. Les rois capétiens ont recours à des chefs mercenaires renommés, par exemple le Brabançon Lambert CADOC, LUPICARE ou BRANDIMER, tout comme leurs rivaux les rois plantagenêts. 

Pendant la guerre de Cent ans (1337-1453), le recours au mercenaires s'intensifie tant du côté anglais que du côté français. Faute de finances suffisantes pour constituer une armée nationale, le roi Charles VII (1422-1461) ne peut éviter l'emploi d'un nombre croissant de mercenaires. Qui devant l'abondance des rapines possibles ou des rémunérations de plus en plus fortes (rendues possibles par le commerce des otages nobles capturés...), se structurent en véritables unités, dénommées Grandes Compagnies, représentées par leurs capitaines qui louent leurs services aux princes d'Europe. Sans autres critères de fidélité que l'importance des profits à en tirer. 

      Ces grandes compagnies deviennent puissantes, en temps de guerre comme en temps de paix où elles se transforment en bandes redoutables de brillants. Ces mercenaires sont désignées comme "routiers" (routes, troupes à l'époque).

On peut repérer plusieurs vagues de compagnies de routiers qui apparaissent dès le XIIe siècle.  Une première vague apparait au XII et XIIe siècles. Ils participent à la guerre civile en Angleterre avant d'être intégrés de façon permanente à l'armée du roi Henri II à partir de 1159. Dans les années 1180, on constate le même phénomène en France dans les troupes du roi Philippe Auguste. Mais cette intégration restent soumises aux conditions favorables pour l'entretien des troupes et la fidélité va surtout aux grands capitaines, parfois en conflit direct avec les représentants du roi notamment après la réussite du siège d'une ville. Si le capitaine entend récompenser ses troupes avec le fruit du sac de la ville, la royauté ne peut espérer tirer profit d'un cité en ruine... La fidélité volatile des troupes de mercenaire par rapport à la royauté trouve sa parfaite réciprocité dans la mauvaise habitude que certains souverains ont de ne pas payer ces troupes après victoire. C'est ainsi que Jean sans Terre, le plus riche et les puissant roi, même devant le roi de France ne paye plus à un moment donné ses mercenaires : ceux-ci passent alors à l'ennemi...

Au XIIe et XIIIe siècles, les routiers proviennent de nombreuses régions et se situent souvent, et parfois très précisément dans la transmission des capacités de capitaine à fils ou neveu de capitaine, dans la continuité des générations précédentes. Ils sont désignés suivant leurs origines géographiques, puisqu'ils ont tendance à se regrouper entre Allemands, Aragonais, Breton, Catalans, Navarrais, et parfois suivant des signes distinctifs, Paillers par exemple, ou une certaine réputation, comme les Ravisseurs.

Au XIVe siècle, les grandes compagnies sont des troupes d'aventuriers, qui, financés par les princes en temps de guerre, vivent de pillage et de rançons en temps de paix ou de trêves. Les royautés comprennent alors que loin de pourvoir à leurs appêtits de puissance, les grandes compagnies sont plutôt source de multiples désordres, allant jusqu'à contrecarrer leurs efforts pour constituer un sentiment national. Tendant à veiller à ce que les grandes compagnies restent contrôlables, payées pour se faire, les rois les rapatrient et les déplacent à leur gré, surtout après le traité de Brétigny de 1360 qui suscite alors bien des espoirs. Régulièrement après des traités conclus en bonne et due forme (par exemple celui plus tard d'Arras de 1435), les grandes compagnies constituent un réel problème pour les monarchies. 

   C'est un jeu complexe qui souvent alors se met en place, mettant aux prises non seulement les troupes royales contrôlées entre elles, mais également les grandes compagnies, qui peuvent passer d'un camp à l'autre.

Dès 1364 en France, à l'avènement de Charles V, il devient évident que le rétablissement de l'autorité royale et de l'économie passe par l'éradication de ces grandes compagnies. Ce souverain refuse de négocier (notamment les otages...) avec les capitaines, réorganise l'armée en déléguant à ses frères l'organisation de la réponse militaire au sein de chaque principauté. Et rapidement, avec notamment l'appui des Villes et d'une grande partie de la paysannerie, les chevaliers du roi combattent avec de plus en plus de vigueur et de persévérance les routiers. En dehors des possessions royales, les ducs et les troupes d'autorités religieuses (en Lorraine et sur les bords du Rhin par exemple) s'organisent elles-mêmes pour les combattre et cessent de faire de ces bandes armées des auxiliaires de leur troupe, sauf à les y intégrer complètement.

Il faut de nombreuses péripéties et diverses trahisons avant que l'emporte ce grand mouvement européen d'expulsion des grandes compagnies, parfois à coup d'opérations militaires contre elles. Certains éléments alimentent plus tard cette nouvelle génération de mercenaires que sont les condottiere dans la péninsule italienne du cours des XIVe et XVe siècles si décriés par MACHIAVEL. 

Ces troupes aguerries, en roue libre ou rattachée aux armées royales, bien organisées et très mobiles pour l'époque constituent un élément décisif de bien des batailles. C'est pourquoi les différents monarques hésitent longtemps avant de s'employer à les disperser, à les détruire ou à les mettre hors de leur territoire. 

 

Un mercenariat persistant

    Mais comme le rappelle d'ailleurs Pascal LE PAUTREMAT, l'appel aux mercenaires perdure très longtemps après la constitution des armées nationales permanentes. La transformation progressive de l'armée féodale en armée de métier se fait souvent par apport d'éléments mercenaires "nationalisés", et parfois, à côté du principal corps armé subsiste des éléments mercenaires, mais qui n'ont rien à voir avec leurs lointains ancêtres. Ils sont eux disciplinés, régulièrement payés, et parfois mis à la disposition, de manière quasi permanente, du roi par des alliés (les fameux gardes suisses de l'armée française par exemple). Mais cette transformation est lente, même si elle aidée par un certain nombre d'applications techniques (armes à feu, fortifications méthodiques...), et subsiste longtemps l'emploi de formations mercenaires ad hoc, comme lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648) ou encore au XVIIIe siècle (Maurice de Saxe (1696-1750) avec son armée offre ses services... appréciés).

C'est surtout au XIXe siècle que les activités des mercenaires déclinent, ceux-ci étant dévalorisés sur le plan de la technique (les armées mettent plus en avant la maitrise du feu et du fer que le courage) et des valeurs (le  nationalisme et le patriotisme prime sur la vie apatride). Si les armées ont toujours besoin de soldats faisant de la vie militaire leur manière d'être, à l'inverse des conscrits qui offrent à la Nation plusieurs années de leur existence par devoir et par obligation, ce ne sont plus des groupes qu'elles recherchent, mais des individus volontaires, tant elles se méfient de ce qui peut ressembler à une allégeance extérieure à la leur. Des officiers ou des soldats volontaires servent dans les différentes armées européennes, souvent sous des contrats très longs et surtout sur des théâtres d'opération extérieur aux territoires métropolitains, dans les guerres de conquête coloniale notamment.

Il est difficile de trouver la filiation mercenaire au XXe siècle - mais elle peut exister - dans les différentes brigades internationales comme celles qui combattirent lors de la guerre civile espagnole de 1936-1939. Pour des raisons idéologiques opposées, divers volontaires européens rejoignent alors, pendant la seconde guerre mondiale, les rangs de l'armée allemande du IIIe Reich pour combattre le bolchévisme sur le front de l'Est.

Dans la seconde moitié du XXème siècle, la guerre froide constitue le cadre pour des activités de volontariat et de mercenaires, notamment à travers les guerres et crises de la décolonisation. D'anciens militaires, issus souvent de troupes d'élites des guerres d'Indochine  (Français et Américains) et d'Algérie (Français) se retrouvent officiellement ou très souvent clandestinement dans des opérations sur tous les continents, en liaison avec des services discrets ou secrets, souvent comme conseillers militaires. On retrouve le phénomène des deux côtés du "rideau de fer".

 

Des sociétés militaires privées.

   C'est surtout à partir des années 1980, si l'on excepte le cas particulier de l'Amérique Latine et Centrale, que le milieu du mercenariat ou des professionnels de la guerre connaît une nouvelle mutation. Avec la fin de la guerre froide, les restrictions budgétaires dans les armées, les diminutions d'effectifs, de nombreux soldats, proprement démobilisés alors que la vie est surtout militaire pour eux, se trouvent dispersés dans le monde; Souvent, dans les conflits limités qui se multiplient alors, des sociétés militaires se constituent, attirant une nouvelle génération d'hommes prêts à louer leurs services. Issus de divers milieux, anciens militaires en fin de contrat, aventuriers ou idéalistes, amateurs ou individus en déshérence, ils intègrent divers département de ces sociétés, entre démonstrateurs d'armement, conseillers militaires ou supplétifs de division d'armée. 

Dans les années 1990, c'est en ex-Yougoslavie qu'on mesure le mieux la pérennité du phénomène d'attraction exercé par les conflits armés. Dans un territoire où pénètrent plusieurs marchés d'armements divers, où plusieurs groupes militaires, issus souvent des rangs de l'Armée Populaire Yougoslave, "choisissent" un camp ou un autre, chez les Bosniaques ou les Croates ou encore chez les Serbes. 

Au sein des SMP, les actifs mobilisables se répartissent en deux catégories, si l'on suit notre auteur : ceux qui sont en mesure d'effectuer une opération armée et ceux qui accomplissent des missions de formation, d'instruction et d'encadrement au profit d'États demandeurs; Souvent en liaison, non officielle, avec différentes filières du commerce des armements, ces SMP interviennent de plus en plus souvent dans des conflits dites de "basse intensité". Certaines SMP y interviennent de manière à peine voilée pour des entreprises de lobbying, d'extraction minière, diamantifère ou pétrolière, dans des pays instables, comme le Sierra Leone, l'Angola ou la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) et la liste de ces pays a plutôt tendance à s'allonger à l'orée du XXIe siècle. Ce sont surtout les SMP américaines qui dominent ce qui constitue maintenant de véritables marchés, véritables multinationales de la sécurité - lesquelles peuvent parfois intervenir aussi, directement ou par l'intermédiaire de filiales, sur des territoires européens ou états-uniens. L'activité de ces SMP explose littéralement pendant les interventions américaines des années 2000 dans le Golfe et en Irak.

Si dans de nombreuses contrées et dans de nombreux pays, où le libéralisme touche - ils ne verraient d'ailleurs pas pourquoi il en serait autrement - les problématiques militaires, comme aux Etats-Unis ou au Royaume Uni, l'attitude officielle est plutôt bienveillance envers le développement de ces SMP, d'autres pays, au sein de l'Union Européenne notamment, en France particulièrement, manifestent une approche plutôt réservée. Pour des raisons éthiques et culturelles surtout, pas encore pour des problèmes de pouvoir économique ou politique. Plusieurs Etats, de la France à l'Afrique du Sud mettent en place une législation qui interdit ou restreint la pratique du mercenaires et l'activité de ces SMP. L'inquiétude grandit d'ailleurs dans certains milieux politiques et militaires, sans compter l'opinion publique, sur l'ampleur de leurs activités, qui croisent souvent entre le légal, le non-contrôlé et l'illégal, via des réseaux parfois opaque où la grande criminalité n'est jamais absente. 

      L'ONU concrétise cette inquiétude en condamnant le mercenaires par diverses résolutions, dont la première date du 29 novembre 1968 (assez tôt donc). D'autres instruments juridiques prohibant le mercenaires sont l'article 47 du premier protocole additionnel (1977) aux conventions de Genève, la convention de l'OUA pour l'élimination du mercenaires en Afrique (1977) et la convention international contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'entraînement de mercenaires (1989). Pour l'instant, les législations ne sont pas parvenues à freiner le développement des SMP, qui ne sont souvent pas l'objet précis de celles-ci.

   En dépit d'une condamnation de principe, et surtout face à la multiplication d'abandon progressif de la part des États de fractions de leurs pouvoirs régaliens en matière de sécurité, les soldats privés, qui ne relèvent pas du mercenaires dans son expression traditionnelle, trouvent encore facilement des emplois attractifs et variés. Ils représentent un outil militaire fiable pour nombre de services spéciaux des grandes puissances guidées par leurs intérêts géopolitiques. Les SMP constituent de véritables outils géostratégiques, qui s'immiscent dans les crises et conflits armés. Plus de 15 000 de leurs employés opèrent ainsi en Irak en 2005. Les Etats membres de l'ONU se montrant de plus en plus réticents à fournir des unités par ses multiples opérations, l'organisation étudie sérieusement la possibilité de courir à de telles entreprises. 

   Comme l'écrit Pascal LE PAUTREMAT, "il reste que la frontière pluriséculaire entre soldat, au sens strict, et mercenaire est remise en cause : le mercenariat et le service armée sont devenus les expressions d'un milieu paramilitaire particulièrement complexe".

   Plus les Etats obéiront à des impératifs financiers qu'ils se refusent en définitive à maitriser - voulant laisser faire les marchés - plus ils sont soumis à des impératifs budgétaires de réduction du format de leurs armées, alors même que les dangers peuvent se multiplier dans diverses régions du monde, plus ils laisseront à des entreprises militaires privées entamer leurs pouvoirs régaliens et par là, une grande partie de leur légitimité même. La mémoire historique devrait pourtant leur indiquer que cette évolution est des plus dangereuses. 

 

Pascal LE PAUTRAMAT, Mercenaires, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

 

STRATEGUS

    

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15 mars 2018 4 15 /03 /mars /2018 08:25

       De la fin de l'Empire Romain d'Occident à la fin du Moyen-Âge, si on peut encore se permettre ce genre de découpage historique commode, soit du début du fractionnement du pouvoir politique au commencement de la fin de l'ordre féodal, c'est en France que se réalise, bien plus qu'Italie ou en Espagne, en encore plus qu'en Allemagne et en Grande-Bretagne le rassemblement de territoires sous une autorité consentie, à défaut d'être encore stable et centralisée (ce qui n'est le cas que plus tard sous les quatre Louis). Si le rassemblement de ces terres ne relève pas complètement (ou seulement en pointillé suivant les règnes et la volonté des responsables d"une Église soucieuse de son autonomie) d'une stratégie mise en oeuvre tout au long de ces siècles, la maison capétienne est mue, par nécessité ou par ambition, dans il faut le dire une sorte de chaos qui mêle guerres, épidémies et famines endémiques, par un mouvement d'expansion qui ne se dément pas. Face à ses rivales, elle manifeste non seulement une ambition tenace, mais également une croyance en sa destinée, soutenue par tout un ensemble de groupes culturels très divers, soucieux à la fois de stabilité (qui permet le commerce) et las d'autorités éclatées incapables d'assurer à la fois paix et prospérité. Le souvenir de l'Empire Romain, perpétué sur le plan politique par la fiction relative du Saint Empire Romain Germanique, l'unification progressive de populations sous la même foi catholique, d'heureuses conjonctures militaires, la position géographique centrale de l'Ile de France, une terre propice à toutes sortes d'agricultures, sont quelques éléments qui permettent à des familles ambitieuses, possédées parfois par la foi de leur destin, regroupées sous une même généalogie de coeur et d'esprit, celle des Capétiens, d'amalgamer au fil des siècles allégeances et propriétés.

 

Une même hantise au long des siècles : accroitre les territoires et affermir l'autorité

      La dénomination de dynastie capétienne, des Capétiens directs, puis des Valois et enfin des Bourbons est une commodité d'historiens, mais pas seulement. L'emblème de la fleur de lys est le ralliement de toutes ces lignées, dominées et dominantes, et elle est la marque d'une véritable famille royale. Sans pour autant décrire les différentes luttes politiques et militaires comme des conflits, armés souvent, entre frères, cousins et atterra (sans compter les soeurs et les cousines...), il existe entre tous ces personnages aux moyens légaux et financiers qui s'accumulent au cours des siècles de véritables accointances qui les distingue définitivement d'autres lignées, comme celles de Plantagenêts ou des Hohenzollern. Il n'y a pas pour autant identité parfaite entre ces lignées capétiennes et le sentiment protonational français partagé par tant de féodaux, d'ecclésiastiques, d'artistes, de nobles. Des Bourbons pourront au fil des siècles s'opposer à d'autres lignées capétiennes, de même que les Valois. Il existe toutefois une véritable durée sur le long terme, et après les Mérovingiens et les Carolingiens, du règne de cette dynastie, dont on a pu écrire qu'elle était la plus longue du monde, d'Hugues Capet (987) à Louis XVI (1793), prolongée par intermittences ensuite avec Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe Ier (1814-1848). Non seulement, cela fait plus de 35 têtes couronnées (37), mais nombreux ont en tête d'accroitre de manière ferme leurs possessions, avec atout idéologique majeur qui importe à ces époques, d'être sacré, oint du Seigneur, reconnu par l'Église, garants de l'extension et de la sauvegarde de la Chrétienté en Occident. La hantise des souverains les plus en pointe dans cette lignée qui ne compte pas que des lumières (!), et ils furent assez nombreux, les familles étant capables se se repassés le flambeau soit directement soit dans un premier temps par l'intermédiaire de conseillers privés du Roi inamovibles la plupart du temps, est de notre vassal de personne et d'accumuler en revanche les allégeances féodales, dans le cadre d'un ordre féodal qu'ils ne contestent d'abord pas (ils le confortent plutôt) avant de le transformer en monarchie directement responsable devant Dieu. Le grand problème de cette dynastie, dynastie d'abord militaire, qui finira d'ailleurs de la faire tomber au XVIIIe siècle, est d'être obligée de s'endetter de plus en plus pour soutenir ses guerres, et d'être obligé soit de ne plus les payer (en s'en prenant physiquement aux finances, Juifs, Templiers, Italiens...), soit de recourir à des assemblées plutôt turbulantes, parfois en États-généraux décisifs pour l'avenir de la monarchie. 

     On peut constater deux phénomènes majeurs qui contribuent à conforter les acquisitions territoriales directes et indirectes au fil du temps : l'organisation d'une fiscalité efficace supportée par une organisation administrative (avec un monopole de la frappe de la monnaie) (chapeautée par des responsables directement auprès du Roi) et la constitution progressive d'une armée permanente qui permet - sans que l'analyse en soit faite sur le moment - de rejeter des territoires les mercenaires de tout type, parallèlement d'ailleurs à l'établissement d'un monopole royal (personnel) sur des fabrications d'armes et sur les mines). De plus le sentiment national, à coup de propagandes, religieuses ou non, se diffuse dans des parties des populations, notamment urbaines (parallèlement au progrès de l'intruction scolaire) qui au départ ne reconnaisse comme autorité que celle des princes, comtes, barons, à la tête d'un système féodal ou post-féodal (féodalité bâtarde)... Les gens d'armes clament pour exécuter les sentences de justice, progressivement, Au nom du Roi! alors qu'auparavant résonnaient au nom du Prince!, au nom du Comte!, voire au nom de Dieu!

     Ce qui tranche progressivement le caractère de cette dynastie capétienne d'avec celles qui l'ont précédée, c'est une sorte de déplacement (déjà amorcée au cours de l'héritage de Charlemagne) de l'attention et des énergies de ses rois et reines, du Saint Empire Romain Germanique vers le territoire devenu français. La polarisation du conflit avec l'Angleterre s'opère de l'intérieur même de la dynastie. Si après 1066, le duc de Normandie devient roi d'Angleterre, certains rois d'Angleterre parlant un français plus "correct" que ceux qui règnent en Ile de France, c'est dans la foulée des rivalités qui s'expriment durant les Croisades que s'affirment les allégeances différentes entre ceux-ci. Philippe AUGUSTE qui se sert encore du prestige de la Rome antique pour se faire acclamer à Paris, Louis IX (Saint Louis) qui intervient sur les conflits entre Papauté et Empereur germanique et Philippe IV le Bel qui organise  le domaine royal jusqu'aux parlements des régions ont tous cette hantise d'accroitre et leur territoire et leur pouvoir à l'intérieur de ce territoire, et même sur ceux de leurs vassaux. C'est à l'occasion de la jonction, à la suite des conflits intérieurs aux Capétiens directs, dans une conjoncture qui rend difficile la succession directe, seul mode reconnu de transmission du pouvoir royal, entre Capétiens Directs et Valois, en 1328, que s'affirme de manière un peu définitive la ligne de fracture entre prétendants aux deux Couronnes (de France et d'Angleterre) et prétendants de la Couronne de France. L'avènement de Philippe VI de Valois en mai 1328 signe le début des hostilités, les membres mêmes de la famille des Capétiens (celle des Bourbons contre les Valois par exemple), répartissant leur préférence entre les deux sortes de prétendants.

Même si par la suite l'historiographie favorise la vision d'un conflit entre la France et l'Angleterre, durant la guerre de Cent Ans par exemple, il faut bien voir, et quand on raconte l'histoire d'Angleterre aux Anglais, on s'en aperçoit bien, que s'opposent réellement barons, princes... en faveur d'un Royaume qui unissent le Continent aux grandes iles contre illustres chefs de contrées en faveur d'un seul Royaume de France. C'est en cela, même si l'on a la vision d'une dynastie qui construit peu à peu un sorte de France aux frontières "naturelles" comme on l'écrira beaucoup plus tard, rien n'est réellement joué à cette période de l'histoire. On parle, on pense en Français des deux côtés de la Manche, dans une même culture globale, avant cette séparation définitive issue de la guerre de Cent Ans précisément, qui se double plus tard encore d'une fracture religieuse. Et que s'établit, au XVIe siècle, une séparation proprement linguistique aux redoutables conséquences...

     La stratégie des Capétiens Valois dont on parle n'est pas d'une même nature, car ce ne sont pas les mêmes branches de la famille qui pilote versant français, entre les deux branches qui se succèdent, mais on voit bien, que, parce que les souverains Anglais d'une part sont aux prises avec des problèmes féodaux d'une autre nature dans les îles (Angleterre-Ecosse-Pays de Galle-Irlande...), que les souverains d'Ile de France, qui parfois sont éjectés d'ailleurs de ce domaine, qui sont aux prises avec des rivalités normandes, bretonnes, aquitaines, provençale, qui s'additionnent ou se conjuguent dans le temps... Entre 1328 et 1589, cette maison des Valois, avec leurs branches (Valois direct, rameau d'Orléans, Rameau d'Orléans d'Angoulême), met en oeuvre les mêmes moyens en vue des mêmes fins, dans des conflits divers dont la matrice est constitué par la rivalité entre une maison qui se veut de plus en plus anglaise plutôt que française et une maison française qui se revendique seule la possession de territoires de plus en plus étendu autour de l'ile-de-France. Le grand jeu s'opère à trois au minimum, Bourguignons, Armagnacs et Plantagenêts se heurtent tour à tour ou en même temps dans des réseaux d'alliance où leurs vassaux peuvent faire parfois la différence. Chaque protagoniste emploie pro domo les mêmes expédients dans leurs guerres : impôt, frappe de monnaie, manipulation de leur valeur, emploi de mercenaires. On peut en venir à opposer plus des troupes 'françaises" entre elles que des troupes issues des deux rives de la Manche, étant donné que les ravages stratégiquement opérés en temps de guerre continuent en temps de paix. Les mercenaires n'arrêtent pas leurs déprédations et les souverains emploient beaucoup d'énergie à lutter autant contre ceux-ci que les uns contre les autres... La guerre de Cent Ans, baptisée ainsi très tardivement (1337-1453) constitue une suite de guerres interrompues de trêves, dans une conjoncture économique obérée par la Grande Peste (1347-1352), ses effets qui semblent faibles sur le déroulement de la guerre, opèrent une saignée sans équivalent du haut en bas de l'échelle sociale des populations, ce qui montre le caractère terriblement contingent (ces contingences, sans jeux de mots, sont au sens propre terribles) des péripéties successorales. 

  La stratégie des Bourbons enchaine sur celle de la branche dynastique précédente, au hasard des successions, dans un contexte nouveau, celui de guerres de religions qui sont également une conséquence à moyen terme de la Grande Peste avec la remise en cause de l'ordre religieux établi. Le règne de ses Rois correspond à l'apogée de la monarchie absolue et la prépondérance française en Europe. L'ensemble des moyens revendiqués et mis en oeuvre de manière intermittente les siècles d'avant constitué les bases matérielles et morales solides de la monarchie : fiscalité régulière, armée permanente avec recrutement contrôlé, même si des éléments non français peuvent en constituer une partie, contrôle de l'instrument monétaire, monopole sur les mines et les fabrications d'armement, contrôle des arts et des métiers (sous forme de privilège sur territoire étendu souvent), mise à la disposition de la monarchie d'un ensemble de moyens d'information et de divertissement, alliance forte avec l'Église gallicane, sentiment national et d'allegeance à la monarchie... Avant les quatre Louis qui allient,  par leurs conseillers, pensée stratégique globale et mise en oeuvre de la défense d'un territoire, Henri IV met en place le système de consensus entre protestants et catholiques, entre les nobles et entre l'Eglise et l'Etat, qui fonde les conditions de l'existence d'une monarchie puissante et stable. 

Parmi tous ces moyens, la manière dont cette dynastie s'efforce de rendre la justice, sur le fond et en pratique, constitue une sorte de fil rouge qui compte beaucoup dans le ralliement des nobles et des populations, tant urbaines que rurales. Cet élément compense dans l'esprit de beaucoup le poids de l'impôt toujours plus important demandé. Dans la démarche idéologique, il s'agit - ce qui est théorisé assez tôt au XVe siècle, notamment dans les milieux religieux - d'un contrat qui lie sécurité, prospérité et soutien (moral et matériel) à la monarchie. 

   Tant dans la guerre de Cent Ans qu'auparavant se forge le sentiment national français, où l'activité des menestriels et des prêcheurs de toute sorte joue un très grand rôle. Le développement des foires commerciales va de pair avec le développement d'une activité artistique, cette dernière exaltant souvent les espoirs de paix et de prospérité porté sur la monarchie proto-française puis française. Les épopée de DU GUESCLIN et de JEANNE D'ARC constituent, mais il y en d'autres moins connues, deux pôles culturels qui cimentent ce sentiment national, en dépit de toutes les infortunes militaires. C'est d'ailleurs par l'étude de ces épopées comme des faits historiquement établis qui les ont fait naître que l'on perçoit le mieux le plus important ciment du pouvoir royal : l'adhésion de multiples pouvoirs politiques au départ pourtant fortement antagonistes et de multiples éléments des populations en général. Jusqu'à la fin toutefois, révoltes (urbaines, rurales, provinciales) et menaces de révolution parsèment la vie de cette monarchie, qui n'assure parfois son pouvoir qu'au prix de terribles répressions qui marquent d'ailleurs plus tard populations et pouvoirs locaux, dont la mémoire est utilisée, et ce jusqu'à l'époque moderne, pour d'autres combats. 

   Il n'empêche que la stratégie capétienne, avec cette transmission remarquable des connaissances (civiles et militaires) et de la culture d'une génération à l'autre, d'une branche dynastique à l'autre, dans laquelle l'Eglise catholique joue d'ailleurs un grand rôle, parvient à faire considérer ses membres comme les maître en leur Empire, les opérations de police étant là pour maintenir leur ordre chez eux, à l'intérieur de frontières de plus en plus garanties par des traités entre Royaumes et/ou Républiques. 

 

Une transformation progressive qui traverse toute l'Europe

     Jean-Philippe GENÊT décrit bien cette évolution multi-séculaire dont le pivot se situe lors de la transformation entre 1270 et 1360 de la monarchie féodale. C'est en France plus qu'ailleurs que cette évolution donne ses fruits les plus féconds. Pour une raison un peu simple, voire primaire : elle se situe à l'extrémité d'un continent où nombre de populations s'entassent après s'être déplacées d'Est en Ouest, sans pouvoir aller plus loin... Ces peuples n'ont pas grand choix, soit ils s'entendent ou meurent, sous le coup des guerres, des épidémies et des famines.

Entre 1270 et 1360, "la monarchie féodale, écrit-il, se transforme. Ce n'est pas une révolution ; mais une série d'évolutions, amorcée depuis longtemps, souvent dans l'Eglise ou les villes plus que dans les États, se cristallise pour donner naissance à une structure politique nouvelle : dans ses caractéristiques essentielles, elle préfigure l'Etat moderne. En quelques années, la fiscalité féodale (fondé sur l'aide du vassal au seigneur) devient une fiscalité consentie, une contribution. Ce consentement est, selon des modalités variables, exprimée par des assemblées représentatives (...) plus ou moins issues de la curie féodale. Du gouvernement effectué par un petit groupe de fidèles, on passe à des administrations de fonctionnaires et d'officiers ; de même, les armées constituées par la levée féodale des vassaux deviennent des armées professionnelles contractuelles, puis permanentes. L'espace imprécis dominé par les personnes se mue en un territoire, espace circonscrit et défini par des frontières. Le concept d'État (le mot apparait dans son acception moderne au XVe siècle) s'approfondit au plan juridique et théorique, avec des notions comme celles de des publics et de Couronne distincte de la personne du roi, avec la généralisation des raisonnements dérivés du droit romain, et l'idée que le roi est à la fois source de la loi et soumis à la loi. Enfin, la notion de sujet se superpose peu à peu à celle de vassal.

D'autres changements, poursuit-il, sans être d'ordre strictement politique, sont étroitement liés à cette évolution : ainsi la "naissance de l'esprit laïc", mais aussi ces hérésies qui, cherchant à circonscrire précisémennt le rôle de l'Eglise, sont en fait les premières manifestations de la réforme (...) et surtout - sans doute l'aspect le plus difficile à mettre en lumière - le développement du concept d'individu-ujet, qui, au-delà du politique, se traduit sur les plans de la littérature (avec la généralisation de la notion d'auteur), de la religion (avec la valorisation de l'expérience individuelle du chrétien, autre racine de la réforme) ou de l'art (idée d'artiste). Les historiens résument souvent ce bouleversement de la civilisation occidentale par le nom de Renaissance, associée plus précisément à l'Italie du Trecento et du Qattrocento, mais le phénomène culturel ne peut être coupé de la société dans laquelle il se produit : le substrat politique et social de la Renaissance est précisément cette genèse de l'État moderne, ou plutôt ses contrecoups, qui affectent toute l'Europe. les formes les plus achevées de la culture de la Renaissance se développement en effet hors des monarchies d'Occident, dans les cité de Flandre et d'Italie.

Le moteur de la genèse de l'État moderne est le couple infernal formé par l'impôt et la guerre : non la guerre féodale, limitée par la nature même des forces en présence, mais la guerre d'État à État, impliquant non seulement des armées et des financements d'une ampleur nouvelle (qui par exemple dépassent le fruit des prises et libérations d'otages...), mais aussi des ravages et des destructions à une échelle encore jamais vue. La guerre, qui permet d'exiger l'impôt, est à la fois cause et conséquence du développement de ce type d'État. Car, car l'effort d'organisation et de mobilisation rend l'appareil d'État de plus en plus efficace ; conséquence, car elle est l'instrument de la concurrence entre les États, départagés non par leur richesse ou leur puissance intrinsèques, mais par leur capacité à mobiliser des ressources toujours plus grandes pour la guerre. Les XIVe et XVe siècles sont des siècles de guerre permanente (...). Un cortège ininterrompu de conflits menés par les grands royaumes d'Occident, France, Angleterre, Aragon et Castille finalement unis : États héritiers des monarchies féodales qui se disputent les régions où celles-ci n'ont pu s'imposer, comme l'Italie et les Pays-Bas, où l'État bourguignon s'effondre à la fin du XVe siècle. La guerre n'est plus un événement, elle est une structure."

Mais comment les sociétés politiques des royaumes d'Occident ont-elles pu accepter cela? se demande Jean-Philippe GENÊT, car les conjonctures militaires ne peuvent réellement expliquer cette évolution générale. "L'arrière-plan économique fournit un commencement d'explication : la croissance pluriséculaire qui soutient l'affirmation politique de l'Occident de la fin du Xe au XIIIe siècle (et qui supporte les autorités féodales), s'essouffle dans la seconde moitié du XIIIe siècle : bientôt, la famine reparaît, la population stagne. En 1348, la Peste Noire fauche au moins le tiers de la population européenne (40% en France, 60% en Angleterre..). Les classes dirigeantes sont durement frappées ; les terres restent souvent incultes ; la noblesse féodale, dont largesse, générosité et munificence marquent le statut, voit son genre de vie et son existence même menacée par la baisse du prélèvement seigneurial. L'État, s'il menace l'indépendance nobiliaire par le monopole de la guerre et de l'ordre public qu'il s'arroge, apparaît comme un recours : sa justice impose le respect de l'ordre seigneurial, sa fiscalité crée un prélèvement supplémentaire. Prélèvement certes concurrent de celui du seigneur, mais dont celui-ci tire profit s'il bénéficie de sa redistribution. Les aristocraties féodales tolèrent donc, mais non sans conflits, la genèse de l'État moderne. Les bourgeoisies, grandes pourvoyeuses de fonds, ont elles-aussi leur mot à dire : leur rôle déterminant dans la gestion des finances et du crédit de l'État, les opportunités offertes par les services de l'État et qui leur ouvre la noblesse de robe ou la gentry, comptent autant que la reconnaissance de leur légitimité politique dans le cadre des institutions représentatives. Mêmes les paysanneries, principales victimes du surélevèrent d'État et exclues en général des institutions représentatives, sont sensibles à leur intégration dans le corps politique ; mais la révolte reste leur principal mode d'expression." On conçoit que dans les appels aux ralliements des Capétiens et des Plantagenêts par exemple, mélanges de menaces et de séductions, se trouve des capacités différentes de mobilisation des énergies morales et financières pour l'offre des situations dans les royaumes en gestation. Il s'avère que les Capétiens ont pu concentrer un "capital culturel" plus fort que leurs adversaires ou partenaires dans ces appels. La transmission héréditaire directe, et pas seulement des attributs familiaux, mais des connaissances sous la vigilance souvent de membres d'Église, qui à ces époques concentrent entre leurs mains l'essentiel du capital intellectuel bénéficie plus aux Capétiens qu'aux autres prétendants. 

"le processus de genèse de l'Etat moderne, écrit-il encore, ne s'enclenche donc que là où apparait un consensus social entre aristocratie féodale, bourgeoisie et monarchie : et il se dégage à travers une structure sociale nouvelle que les historiens anglais (puisque c'est là qu'elle se manifeste avec le plus de clarté) appellent la féodalité bâtarde. le système des liens d'homme à homme et les valeurs de fidélité, de service et de protection caractéristiques de la féodalité subsistent : mais la terre n'occupe qu'une place marginale dans la structure, remplacée par l'argent et surtout le patronage qu'offre dans ce cadre le seigneur à son retainer (celui qui retient par un contrat : cas anglais) ou son "allié (avec lequel il a conclu une alliance : cas français) et qui inclut l'accès au service du prince, à la redistribution de la levée fiscale et la protection contre l'ordre d'État (justice, etc). Ce patronage ne fonctionne donc que si le seigneur a accès, soit directement, soit indirectement (en étant à son tour retenu par plus puissant que lui) au lieu de la redistribution de l'impôt et du patronage suprême (celui du roi), en l'occurrence le conseil royal. D'où la constitution de factions et de partis aristocratiques qui se déchaînent dans une concurrence sauvage pour se réserver la part du lion dans la redistribution. Lorsque la structure se bloque, il y a rupture et tendance au fractionnement en unités plus petites : des principautés essaient ainsi de se dégager du carcan monarchique pour accéder à leur tour à l'autonomie. Temps de la guerre entre États, la fin du Moyen-Age est aussi le temps de la guerre civile."

Le passage de cette féodalité bâtarde à une monarchie qui n'est en définitive plus féodale, se réalise surtout sur la ténacité de la dynastie capétienne, dont les membres refusent précisément cette écheveau d'allégeance pour une autorité sans partage, sous l'égide de l'Eglise, elle aussi tenace, mais d'une Église qui devient gallicane, et qui refuse la perspective d'ensemble de Rome. Il se trouve que la conjoncture a aidé grandement les Capétiens dans leur visée stratégique à long terme.

 

Jean-Philippe GENÊT, Le monde au Moyen Âge, Hachette, 1991.

 

STRATEGUS

 

 

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:10

   Les activités humaines sont emplies d'erreurs stratégiques et tactiques dans tous les domaines. Pourtant c'est peut-être dans le domaine de la guerre qu'ils portent le plus à conséquence, qu'elles soient issues de défaites ou de victoires armées. S'il est notoire pur l'historiographie, notamment l'historiographie étatique, qu'à une défaite militaire correspond des reculs sur bien des domaines, toutes les défaites n'ont pas la même portée et de plus toutes les victoires ne sont pas porteuses de lendemains qui chantent, et même parfois, ils chantent faux, c'est-à-dire que les espoirs fondés sur une victoire militaire ne se réalisent pas toujours, et parfois même apportent plus de conséquences négatives que positives... Si l'activité militaire porte plus à conséquence, c'est que la violence exercée à l'occasion d'une guerre - civile ou pas, étatique ou non - entraine des destructions à la mesure des moyens employés.

De plus, l'armée étant un système hiérarchique fermé (même si des évolutions la forcent à s'ouvrir), où l'expérience compte moins que le respect aux règlements, elle est plus sujette à des erreurs. Parmi celles-ci, celles causées par la préparation à des guerres passées sont les pires. Et même à notre époque. Il existe encore des officiers supérieurs et des spécialistes qui préparent encore les armées à refaire la Seconde guerre mondiale... Des spécialistes, il est vrai aiguillés par des firmes d'armement, s'acharnent à préparer des guerres en batailles rangées, à force de manoeuvres de chars ou de porte avions...

   De manière générale, le discours voulant préserver des désastres stratégiques se focalise sur les possibilités de défaite militaire. 

Une défaite militaire (ou politico-militaire, ce qui n'est pas la même chose d'ailleurs) est généralement qualifiée de désastre lorsqu'elle prend des proportions démesurées ou lorsque les combats produisent un résultat disproportionné et inattendu. La notion de désastre implique donc souvent la surprise. Un désastre stratégique provoque un choc psychologique important, et dont il est difficile de se relever à court terme, sur l'armée ou sur la nation qui le subit. En revanche, l'humiliation nationale qui résulte d'un désastre stratégique produit souvent des effets à long terme : soif de revanche (France après 1870, Allemagne après 1918), effort de reconstruction militaire (Prusse après Iéna) et économique (Allemagne et Japon après 1945), refus de s'engager (Etats-Unis et le "syndrome du VietNam").

Une défaite militaire apparemment sans grande importance peut se transformer en un désastre politique car les effets d'une telle défaite sont parfois multipliés, notamment dans les sociétés où l'opinion publique et les médias occupent une place de choix.

Désormais, les historiens et les spécialistes de stratégie se penchent sur ce phénomène et tentent d'en comprendre les causes et les conséquences. Les désastres stratégiques sont provoqués par une incapacité à prévoir (souvent) par sous-estimation de l'adversaire, à s'adapter (par manque de souplesse stratégique) ou à apprendre (erreurs répétées). L'arrogance militaire, culturelle ou raciales, qui empêche une évaluation correcte de l'adversaire est souvent cause de déboires sérieux, depuis les Romains qui succombent aux troupes parties, qu'ils méprisent, à la bataille de Carrhes jusqu'aux soldats français qui se laissent enfermer dans la cuvette de Diên Bièn Phû lors de la guerre d'Indochine. Les désastres politiques sont souvent disproportionnés par rapport aux défaites tactiques qui sont leurs causes. Toujours au Viêt-Nâm, l'offensive du Têt (1968) contre les Américains cause de grosses pertes parmi les forces insurrectionnelles pour un résultat tactique pratiquement insignifiant. En revanche, les effets politiques en seront désastreux pour les Américains qui, sûrs de leur supériorité militaire et technologique, comprendront trop tard les effets que provoque la stratégie de leur adversaire sur l'opinion publique américaine. Erreur fatale : les Américains se sont laissés entrainer dans une guerre sans avoir su tirer les leçons de la défaite des Français dans des circonstances analogues, face au même adversaire, peu d'années auparavant.

Les exemples d'armées incapables d'apprendre et de s'adapter ont été de tout temps la cause de désastres militaires retentissants. A Crécy en 1346, face aux archers gallois, les cavaliers français subissent l'humiliation contre un adversaire théoriquement plus faible. Ils sont défaits de la même manière à Agincourt (1415) par une armée de taille inférieure alors qu'ils persistent à combattre selon des principes de guerre désormais dépassés. Sans l'adaptation rapide aux nouveaux modes de guerre et sans l'assimilation de nouvelles techniques, une armée est vouée à l'échec. Ainsi, l'armée de Prusse, pourtant la meilleure d'Europe avant 1789, est anéantie à Iéna en 1806 par la Grande Armée. L'adhésion origine à une doctrine de guerre particulière est souvent cause de déboires sérieux, à l'image de la France de 1940, dont les autorités politiques et militaires avaient tout misé sur une doctrine de guerre reposant de manière disproportionnée sur la défensive.

L'explication théorique du désastre stratégique est complexe. Son laboratoire expérimental réside dans l'étude de cas historiques, mais la compréhension des relations de cause à effet nécessite une connaissance parfaite des faits que l'historien ne possède que rarement. De plus, l'interprétation de ces faits est rendue difficile par la nature compliquée de la guerre et par son évolution permanente. La multiplication des types de conflits risquant de survenir au présent accroît cette difficulté. L'utilisation de cas historiques est donc à double tranchant : asseoir sa stratégie sur un exemple antérieur sans aucune flexibilité peut mener une armée au désastre. Pour les stratèges et les théoriciens de la guerre, l'étude des désastres stratégiques est importante dans un but préventif. Malgré les progrès techniques en matière de renseignement et la prolifération d'analystes de plus en plus spécialisés (et parfois auto-proclamés avec la bénédiction des médias), la prévention du désastre stratégique reste toujours aléatoire, même pour les plus forts et les plus riches. la capacité à anticiper, à apprendre et à s'adapter relève du jugement humain, qu'il soit individuel ou collectif, et reste la meilleure arme pour éviter la catastrophe. Ceux qui prônent l'usage intensif de moyens informatiques de déduction à partir d'accumulation de données devrait s'en souvenir. 

La menace nucléaire donne une dimension nouvelle à la notion de désastre stratégique, dans des proportions et dans ses conséquences, qui demeurent hypothétiques. Le désastre nucléaire ne concerne pas seulement les cibles militaires mais la population civile tout entière. Surtout, les causes d'un tel désastre peuvent être accidentelles. La prolifération nucléaire peut théoriquement permettre à une nation de puissance plus que modeste de s'attaquer à une nation beaucoup plus forte. Les conséquences sont hypothétiques, mais le danger est réel. La prévention du désastre nucléaire requiert donc une approche nouvelle étant donné l'absence de précédent historique. L'outillage technique afférent à cette prévention ne relèvent plus des sciences techniques mais plutôt des science sociales comme l'économie ou le management. (BLIN et CHALIAND)

Il est frappant de constater qu'on en reste souvent face à ces possibilités de désastres à une pensée toujours confiante de résolutions des problèmes par la violence armée. En plus de rester cantonner à un raisonnement militaire, la réflexion ne s'étend que rarement aux conséquences désastreuses sur le long terme de certaines victoires. On reste très souvent sur une échelle de temps très courte, poussé par la certitude de l'accélération de l'Histoire, qui, chez certains, confine à la panique intellectuelle.

       D'autres approches depuis un moment font l'objet de travaux sur différents aspects. A côté d'études sur l'histoire comme celles de Charles-Théodore BEAUBAIS, sur Victoires, conquêtes, Revers et Guerres Civiles des Français de 1792 à 1815 (Classic Reprint Series, Forgotten Books) ou de Michael HASKEW (Les plus grands désastres militaires, Parragon, 2012), figurent des études plus théoriques comme celles d'Elie BARANETS (Comment perdre une guerre, CNRS Editions, 2017). Cette dernière étude porte sur une théorie du contournement démocratique : les responsables politiques et militaires qui accroissent leur pouvoir au dépend des peuples voient leurs pratiques se retourner contre eux. Alors qu'il est courant d'affirmer que la démocratie nuit à la conduite des opérations militaires et les conduit au désastre, l'auteur démontre au contraire qu'à terme son déni conduit à la défaite. 

Pour comprendre les désastres stratégiques, il ne faut pas s'arrêter au caractère de l'aboutissement à court terme d'une guerre, défaite ou victoire. Ainsi la constitution d'un immense Empire espagnol, initié au départ par la Couronne finit par nuire à toutes la gestion d'un royaume dont les ressources et les investissements se trouvent trop excentrés par rapport à la métropole, même si les classes dirigeantes politique et économiques y trouvent leur profit. Cela rappelle le grand débat sur les colonies françaises, où Raymond CARTIER, entre autres, et d'autres avant lui, soutiennent pendant de longues années que l'existence d'un Empire français en Asie et en Afrique nuit aux intérêts généraux de la métropole. Les victoires incessantes des armées françaises sur les royaumes rencontrés dans ces continents aboutissent ainsi à un désastre proprement stratégique, où les ressources manquent pour la défense nationale pendant la colonisation, et  ce qui est plus apparent, pendant les guerres de décolonisation.  

 

 

Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre : chronique de la conquête espagnole d'Amérique, Paris, 1990. Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Paris, 1955. Eliot COHEN et John GOOCH, Military Misfortunes : The History of Failure in War, New York, 1990. John KEEGAN, Anatomie de la bataille, Paris, 1993. 

Arnaud BLIN et gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATÉGUS

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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 10:51

   S'il existe bien un corpus de connaissance en matière de stratégie et de tactique acquis et utilisés de manière adroite par les Conquistadors qui fondent la Nouvelle-Espagne en Amérique qui s'appelle du coup latine, leurs entreprises résultent souvent d'ambitions souvent à court terme, sauf pour les plus importants d'entre eux (CORTÈS...). Aventuriers, mercenaires, voire hors-la-lois (d'ailleurs dans la marine de ces temps, l'engagement vaut souvent absolution...) débarquent sur des territoires pleins de surprises sur de nombreux plans.

Pour survivre et vivre, beaucoup de nobles, notamment parmi les malchanceux des luttes autour de la Couronne espagnole, fondent véritablement un Empire. Il ne faut pas longtemps pour les plus expérimentés d'entre eux pour organiser des territoires riches à plusieurs égards, malgré les ravages des épidémies qui vident ces même territoires de la majeure partie de leurs habitants. Par de nombreux aspects, cette stratégie d'Empire réunit beaucoup d'éléments de l'expérience européenne, d'ailleurs véritablement mis en oeuvre après la fin des Conquistadores, même si des projets en ce sens existent déjà dans la tête des plus prestigieux d'entre eux : organisation des pouvoirs, contrôle des mouvements de population, établissement d'un partage des richesses puis d'une fiscalité, formation d'une armée fidèle, élaboration d'un tissu d'institutions éducatives qui va de pair avec "l'action missionnaire" de l'Eglise catholique, homogénéisation culturelle favorisée par l'importation contrôlée de nouveaux immigrants et de main d'oeuvre servile...

Plus que dans d'autres processus de colonisation, les conquêtes des territoires soumis aux empires aztèque, inca et de l'aire de civilisation maya (au système politique des cités-Etats déjà entrés dans une profonde décadence), sont brutales et rapides. C'est qu'il existe des asymétries profondes entre les sociétés qui entrent alors en contact, tant sur le plan social, militaire que religieux. Les conquistadores débarquent dans des terres où les conflits politiques souvent violents mettent en danger les Empires péniblement construits. De plus, cette conquête met en contact des populations aux hygiènes très différentes, porteurs de systèmes immunitaires différents : l'hécatombe des populations indigènes constitue une des plus impressionnantes de l'Histoire. On a pu parlé de génocide tant la variole et autres maladies infectieuses trouve sur ce continent les moyens de se développer de manière foudroyante. Les tactiques militaires ibériques font le reste : les sièges des villes sont l'occasion de massacres par la faim, la soif et la maladie. De plus, les conquistadores, véritables bandits armés issus d'un petite noblesse n'ayant pu s'enrichir dans la Reconquista, recherchent des trésors "immenses" (les récits et les rumeurs ont stimulé l'imagination) tout en étant guidés par la volonté d'évangélisation propre à leur foi et à la puissante Eglise catholique.  Les chefs des expéditions ont autant de conflits à régler avec leurs propres troupes qu'avec les indigènes qu'ils rencontrent, sans compter les rivalités entre diverses familles ayant réussi à s'installer d'abord dans les îles plus ou moins grandes, des Antilles, du Golfe du Mexique ou à Cuba. 

 

Une asymétrie militaire marquée.

L'asymétrie militaire entre Conquistadores et Indigènes est double, technique et stratégique : technique de par les armements des deux côtés et côté des buts stratégiques, car si pour les Européens, il s'agit de conquérir en tuant, violant et détruisant, pour les Indigènes, il s'agit de neutraliser, et capturer (à plusieurs fins diverses...). Très inférieurs numériquement (pas plus d'un millier, souvent la centaine de combattants espagnols contre des dizaines de milliers de guerriers indigènes), les Conquistadores possèdent l'avantage (non recherché d'ailleurs dans un premier temps) de l'armement et de la (toute petite) cavalerie. 

Les batailles des Conquistadores ont été peu étudiées, et pourtant elles constituent tout un type, sous-type des batailles coloniales, qui mettent aux prises des combattants armés et dotés d'une tactique asymétriques. Les troupes coloniales s'efforcent de manière générale de garder cette asymétrie d'armement et de tactique afin d'être toujours assurée plus ou moins d'être victorieuse. De manière générale aussi, pour tout un tas de raisons (financières, d'approvisionnements...), les théoriciens cherchent à tirer le maximum d'effet du minimum de troupes.

La conquête de Mexico (1521), emblématique mais aussi rare bataille.

Il est d'ailleurs étonnant, comme le constatent CHALIAND et BLIN, que dans la conception de la bataille, qu'on dénomme "décisive" chez les historiens des XIXe-XXe siècles, aucun, ni le Français COLIN au tournant du siècle, ni, plus récemment FULLER, ne mentionne, parmi ce qu'ils considèrent comme des "batailles décisives", la conquête de Mexico-Tenochtitlan. Pourtant, la chute de l'empire aztèque dont triomphent les Espagnols est un événement historique considérable et, de surcroit, sur le plan militaire, une très remarquable victoire. Celle-ci a été sous-estimée parce que CORTÈS disposait d'une petite troupe, comme si seuls les gros bataillons dans l'Histoire avaient mené des campagnes conséquentes -, et sans considérer que celui-ci avait été diplomatiquement capable de trouver des alliés locaux nombreux : environ 75 000 hommes d'après les évaluations, pour 925 Espagnols (en fait pas seulement Espagnols, mais de différentes nationalités européennes), dont 90 cavaliers et 118 arbalétriers et arquebusiers, plus trois gros canons, quinze petites pièces et dix quintaux de poudre. 

La conquête de Mexico est également sous-estimée parce qu'on n'a généralement pas remarqué à quel point la stratégie utilisée et la logistique, répondaient aux conditions du siège. En effet, celui-ci est une opération combinée terrestre et navale. Mexico-Tenochtitlan était une cité lacustre aux dimensions importantes et fort peuplée (peut-être le demi-million d'habitants). Même après la grave épidémie de variole de 1520, il est probable que la cité avait au moins 300 000 habitants.

L'année précédente, CORTÈS, bien qu'ayant un moment pénétré la cité sans coup férir - les étrangers venus de la mer ayant sans doute été considérés comme divins -, a subi un désastre. Au cours de la noche triste (retraite) du 30 juin 1520, en quittant la ville insurgée, les Espagnols ont perdu une importante partie de leurs effectifs. loin de se décourager, CORTÈS, après avoir reçu des renforts, prépare son retour, et neuf mois plus tard après la désastreuse retraité, reprend la route de Mexico à partir de sa base de Tlaxcala. Treize petits navires ou brigantins sont construits par les Espagnols avec du matériel souvent trainé à dos d'homme depuis Tlaxcala. Un canal de deux km est creusé et les brigantins sont mis à flot avec pour mission d'imposer un blocus total. CORTÈS prend le commandement de cette flottille qui comprend 325 hommes. Trois routes terrestres qui relient par des chaussées la cité lacustre à la terre ferme sont investies par trois détachements espagnols qui s'efforcent de prendre la ville en tenaille. En face de ces détachements, dont chacun est soutenu par 25 000 Tlaxcalans environ, sous les ordres du nouveau souverain aztèque, CUAUHTEMOC, peut-être 100 000 hommes. Une quatrième issue vers Telpeyal est volontairement laissée libre afin que les assiégés puissent fuir. Le siège commence par la destruction de l'aqueduc principal qui alimente la ville en eau potable le 26 mai 1521. Au cours du mois de juin, le blocus commence à porter ses fruits tandis que l'étau se resserre. Cependant, pendant le siège, CORTÈS doit faire face à une conspiration (chaque chef conquistadore conspire alors contre l'autre, gênant souvent la manoeuvre militaire...) des partisans du gouverneur VELASQUEZ qu'il déjoue et à une défection en masse des auxiliaires indiens découragés (ce qui est encore plus fréquent!). Mais les Espagnols, malgré les pertes, tiennent bon (de toute façon ils n'ont pas trop le choix, les vaisseaux sont hors d'usage et le sacrifice humain les guette...) ; la famine s'étend dans la cité et les auxiliaires, un moment ébranlés, reviennent à la charge. Le 25 juillet, la partie sud de la ville est conquise. Trois jours plus tard, la colonne de l'un de ses lieutenants le rejoint et le 13 aout, l'ultime assaut est donné : la défense aztèque s'effondre. Après un peu plus de deux mois et demi de siège, la capitale est réduite et l'Empire aztèque s'écroule. 

Malgré leur supériorité numérique, et le scénario se renouvelle grosso modo dans tous les territoires conquis par les Conquistadores, les Aztèques ont été vaincus pour plusieurs raisons. Leur handicap ne se réduit pas à une infériorité dans l'armement. Il provient de causes conceptuelles. Leur univers est menacé de destruction (d'où leur course effrénée aux sacrifices...). Autre mondes, d'après la cosmogonie aztèque, avaient précédé le leur et avaient été détruits de façon violente. L'arrivée des Espagnols semble avoir été interprétée comme celle d'une immense catastrophe, ce qui explique pourquoi ces derniers ont pu, une première fois, pénétrer dans Tenochtitland sans coup férir. Par ailleurs, la guerre pratiquée par les Aztèques reste essentiellement rituelle. Il s'agit de faire le maximum de prisonniers afin d'immoler ceux-ci en offrande au Soleil pour que ce sacrifice nourrisse l'astre solaire. Les Espagnols, au contraire sont détenteurs d'une foi conquérante et mènent une guerre à mort. Les chevaux, inconnus dans le Nouveau Monde, leur confèrent une agressivité certaine dans les chocs, et leurs armes d'acier sont infiniment plus robustes que les lames d'obsidienne qu'utilisent les Aztèques, dont la cohésion et la discipline sont loin d'égaler celles des Espagnols. Sans compter les cuirasses, même si elles ne couvrent pas tout leur corps, des soldats espagnols qui brillent et réfléchissent la lumière... Enfin, ces derniers, grâce au génie politique de CORTÈS qui dispose d'interprètes, font alliance avec tous les peuples opprimés par les Aztèques qui se rangent volontiers du côté des nouveaux venus afin de mettre fin au joug. (BLIN et CHALIAND)

 

Une asymétrie culturelle.

Du côté Espagnols, la cohésion culturelle et politique reste forte tant que l'on reste avec un seul leader en pays hostile, avec des habitus vestimentaires et comportementaux très précis et une volonté d'évangélisation aiguillonnée par la présence de prêtres dans les corps expéditionnaires. La condition sociale des Espagnols entre eux, du fait de leur faible nombre, est relativement homogène.

Du côté inca et aztèque, les inégalités sociales sont bien plus fortes. Les rivalités politiques sont toujours au niveau des luttes violentes pour le pouvoir. Les habitudes vestimentaires tranchent par une attitude complètement différente par rapport au corps (nudité fréquente). Les attitudes sont dictées par des superstitions fortes, jusqu'à faire apparaitre les envahisseurs blancs comme les demi-dieux des légendes. Cette asymétrie culturelle provoque une véritable aversion des Espagnols devant ces "Sauvages incroyants", qui se double d'un mépris réel.

D'autres éléments différencient les indigènes et les espagnols, des pratiques agricoles aux habitude alimentaires. Des découvertes techniques appuient la supérieures des seconds sur les premiers, des techniques de transports aux pratiques de l'écriture. Que ce soit pour l'absence de roue chez les aztèques ou un système d'écriture bien plus efficace chez les espagnols, cela joue dans l'emprise d'une culture sur l'autre... 

 

 

Les Conquistadores face à des civilisations déclinantes.

Même si cela fait partie aussi de la propagande monarchique espagnole plus tard pour justifier la conquête des Amériques, il faut constater que les Empires aztèque et inca étaient déjà entrés en décomposition politique et que la civilisation maya n'est plus que l'ombre de puissantes cités-Etats alors presque disparues. Les Conquitadores se trouvent alors dans une conjoncture extrêmement favorables : ils peuvent jouer pratiquement sur tous les tableaux pour diviser les populations rencontrées : rivalités ethniques fortes, conflits politiques violents, vulnérabilités socio-politiques (il suffit de tuer l'Empereur pour que l'Empire tombe...). 

 

La renommée des Conquistadores....

    Les Conquistadores n'ont pas usurpés leur renommée, pourtant multipliée dans les récits faits sur eux en Europe. Ils donnent à la Couronne espagnole (mais donner est peut-être un trop grand mot pour ce qui s'est passé...) son empire américain. Avec quelques milliers d'hommes agissant souvent de manière dispersées et même parfois antagonistes, ils amorcent les fondation d'un Empire qui apparait avant même la conquête tellement grand qu'en Europe il faut l'intervention du Pape en 1494 pour départager Espagnols et Portugais (sur la base de mauvaises cartes d'ailleurs. Sans doute confond-t-on les distances, certains ne voyant pas que les Indes sont vraiment beaucoup plus loin...) afin d'éviter de graves conflits et de coordonner son évangélisation. Entre la découverte du Pacifique par BALBOA (1513) et le triomphe de PIZARRO au Mexique (1535), il ne leur faut pas plus d'un quart de siècle pour accomplir les conquêtes décisives. Avec les moyens singulièrement limités de leur époque - des navires de faible tonnage, quelques chevaux, de rares canons et plus d'armes blanches que d'arquebuses -, des bandes d'aventuriers opérant pour leur compte ont vaincu et détruit des empires indigènes parvenus à un très haut degré d'organisation (même s'ils sont tout de même sur le déclin) et de puissance et surmonté de formidables obstacles naturels (qui ont coûté d'ailleurs plus d'hommes que les combats). 

     Les Conquistadores sont peut-être plus célèbres que connus, comme le fait remarquer Jean-Pierre BERTHE, en dépit, ou à cause, de quatre siècles de polémiques. L'historiographie conservatrice espagnole les idéalise en paladins de la croisade outre-mer tandis que les pamphlets des adversaires de l'Espagne en font des soudards assoiffés de sang et de pillage. Il convient de tenir compte des réalités sociales du XVIe siècle pour ramener aux dimensions du réel une image déformée par les mythes antagonistes de l'épopée chevaleresque et de la légende noire. Il ne faut pas non plus que le destin exceptionnel des chefs fasse oublier le plus grand nombre : pour quelques capitaines heureux à qui l'aventure rapporte des titres de noblesse et de grasses seigneuries, les malchanceux sont légion qui moururent de faim ou d'épuisement dans la steppe et la forêt ou périrent sous les flèches des Indiens de Floride et du Venezuela, ou sous le couteau d'obsidienne des sacrificateurs aztèques. D'autres se retrouvent les mains vides après dix ou vingt ans de campagnes. C'est pourtant cette piétaille qui porte le poids de l'entreprise, comme le rappelle Bernal Diaz del Castillo, un de ces soldat du rang (Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle-Espagne) qui répond à la chronique de Gomara, qui exalte avant tout le rôle personnel de Cortes.

 

Des entreprises individuelles qui permettent plus tard de véritables stratégies impériales.

L'action des conquérants n'obéit pas à un dessein de l'Etat. Elle est le fait de multiples initiatives particulières aux formes très variées, initiatives toutefois surveillées de près ou de loin par la Monarchie espagnole (dont d'ailleurs l'aide ou la bénédiction est souvent sollicitée...), tout de même déjà avertie depuis les entreprises de Christophe COLOMB (dans les années 1480) du potentiel fabuleux que recèle ces expéditions. 

Une bande d'aventuriers peut ainsi mettre en commun de maigres ressources, en s'endettant pour l'achat d'un navire, dans l'espoir d'aller razzier de l'or et des esclaves : ces entradas (pénétrations) ou cabalgadas (chevauchées), fréquentes dans l'isthme de Panama et sur les côtes de Terre-Ferme, ont donné lieu à des terribles excès envers les populations indigènes. De plus amples entreprises visant à conquérir et à coloniser une province : l'ambitieux qui en prend l'initiative est titulaire d'une capitulation royale qui lui en assure l'exclusivité. Mais c'est à lui de financer l'expédition : bien qu'il y engage sa propre fortune et y associe ses hommes, qui servent sans solde et s'équipent à leurs frais, il lui faut faire appelà un riche bailleur de fonds, banquier italien ou sévissent, haut fonctionnaire des Indes. Diego VELASQUEZ et Pedraria DAVILA ont ainsi financé la conquête du Mexique et du Nicaragua, et le licencié Gaspar de ESPINOSA, à la fois magistrat, commerçant et grand propriétaire, l'expédition de PIZARRO et d'ALMAGRO au Pérou. Le cas limite est celui du Venezuela, dont la conquête et l'exploitation sont concédées à la firme allemande des WELSER.

Bien des épisodes de la conquête trouvent leur origine dans son caractère d'entreprise privée. Associés plus que subordonnés à leur chef au sein de la bande, les hommes d'armes dont preuve d'un redoutable esprit d'indiscipline. L'autorité d'un capitaine tient à son prestige personnel, à son habileté, à sa chance aussi et au succès de ses entreprises. Chaque lieutenant est tenté de se rendre indépendant et les rebellions sont nombreuses. Elles interfèrent d'ailleurs dans les opérations militaires, même si sur le terrain pendant la bataille, ces soldats savent faire preuve d'un esprit de coordination redoutable pour leurs adversaires. Cette indiscipline existe aussi envers la Couronne, malgré leurs protestations de loyalisme. S'il n'y avait pas parmi eux un représentant direct de l'Eglise ou de l'Etat (il n'y est pas toujours!), sans doute celle-ci se serait-elle manifestée avec plus de flagornerie et d'intensité... C'est seulement une fois la conquête acquise que la Couronne se décide à intervenir. Et lorsque CHARLES QUINT, de sa volonté même ou parce que les financiers s'inquiètent, décide d'intervenir, les Conquistadores montrent des oppositions vigoureuses, d'où l'envoi parfois nécessaire de corps expéditionnaires punitifs. Ainsi, lorsqu'il ordonne la suppression progressive des encomiendas, ces Leyes Nuevas sont accueillies en Amérique (1543-1544) par de violentes protestations qui dégénèrent au Pérou en insurrection ouverte, les révoltés prétendant ériger un royaume indépendant.

 

Un enracinement du pouvoir des Espagnols avant même la fin des Conquistadores.

Si les conquistadores sont autant attaché à la possession des encomiendas, c'est parce qu'elles sont le seul véritable bénéfice qu'ils aient tiré de la conquête. Leur part de butin a toujours été au-dessous de leurs espérances (sans compter les autres profits, autant de mirages colportés déjà en métropole avant leur départ, comme la fontaine de jouvence...), ou dilapidée (ce ne sont pas des gestionnaires!) rapidement. Ce sont les plus avisés d'entre eux qui se glissent dans les conditions nouvelles imposées par la Couronne. Sans doute heureusement pour les Espagnols en général, car aussitôt une ville construite, elle est parfois abandonnée pour de nouvelles conquêtes... L'obligation de résidence faite aux encomenderos et le contrôle de plus en plus étroit de l'administration royale sur les expéditions contribuent à fixer peu à peu les conquistadores dans les nouvelles villes d'Amérique. Ceux qui possèdent quelques notions de gestion de domaine, à l'exemple de CORTÈS, emploient "leurs" indiens à de fructueuses affaires : mines, élevages, commerce des produits du tribut ou obtiennent de la Couronne des charges publiques et des pensions. Maris à des Espagnoles ou à des femmes du pays, ils se transforment progressivement en colons (probladores) et, s'ils gardent leur prestige au sein d'une population blanche toujours plus nombreuse, ils perdent leur primauté politique initiale au profit de la bureaucratie royale. Mais s'ils sont définitivement enracinés dans les terres conquises, on les considère comme les fondateurs de nouvelles sociétés créoles et métisses des Indes de Castille. (Jean-Pierre BERTHE)

Pour les autres conquistadores qui refusent les contraintes de la Couronne, leurs aventures se concluent souvent dans des épisodes sanglants, les uns contre les autres, occasionnant des désordres auxquels ceux qui se fixent et les administrateurs royaux veulent remédier. Non seulement, aucune capitulatione n'est plus délivré par la Monarchie, mais ceux qui ne se plient pas aux nouvelles règles sont considérés comme des rebelles et pourchassés. 

La formation d'un nouveau tissu économique, ouvert sur l'extérieur, par les nouveaux arrivants européens, transforme profondément la physionomie du pays où ils s'installent. Et, de fil en aiguille pour protéger ou pour étendre leur emprise, ils organisent sur place toute une administration, une police, un tissu d'institutions religieuses et éducatives (souvent les mêmes...), une fiscalité, des douanes, des tribunaux, bref tout ce qui fait un Etat d'allure européenne. Va de pair avec cette modification, la formation d'une société aux caractères racistes marqués, où seuls chrétiens catholiques confirmés et blancs bénéficient de tous les privilèges.

     Les conquistadores, en dépit des agissements uniquement kleptocrates de la majorité d'entre eux, ont amorcé le système de colonisation espagnole en vigueur ensuite pendant près de trois siècles.

Le système de l'encomendia, regroupement sur un territoire de centaines d'indigènes à des fins d'exploitation économique et d'évangélisation, est une forme rajeunie du régime seigneurial bien familier aux aristocrates espagnols. Les propriétaires confient à des colons espagnols la gestion d'ensemble plus ou moins vaste, plus ou moins riche, en terme agricole ou minier. Ce système se met en place dans les territoires découverts pratiquement juste après l'installation des premiers Européens, en 1492, avec la bénédiction de la Couronne. Les indigènes ne sont pas réduits en esclavage, ce qui sera réservé plus tard aux populations noires importées, mais au travail forcé. Comme la discipline et les conditions de travail y étaient dures, beaucoup d'indigènes cherchent à fuir, et diverses réformes appuyées par la Couronne et l'Eglise mais combattues par les colons, établissent un équilibre en faveur des indigènes plus protégés socialement mais restant sous l'autorité des propriétaires.

Tout le système administratif, politique, fiscal, social, juridique, militaire, bref tout ce qui fait un Empire qui garantit la sécurité et les profits à une minorité politique héréditaire s'établit dans la foulée, avec des variantes différentes suivant les pays, au Pérou et au Mexique par exemple, autour du système de l'encomendia. Ce qui motive la Couronne, c'est principalement l'approvisionnement du pays en or, en argent, en minerais des colonies. Et après l'épuisement des ressources minières, l'encomienda se transforme peu à peu en hacienda, via une concentration des propriétés, qui ne repose plus que sur l'agriculture. Et s'établit un autre équilibre des pouvoirs entre les différents éléments de la population. Mais déjà, il s'agit d'une autre histoire et pratiquement, d'un autre Empire. 

 

 

Bernard DIAZ DEL CASTILLO, La conquête du Mexique, Arles, 1996 ; Histoire véridique de la conquête de la nouvelle-Espagne, deux volumes, La Découverte, 2003. Jacques SOUSTELLE, La Vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole, Paris, 1996. Gérard CHALIAND, Miroir d'un désastre, La conquête espagnole de l'Amérique, Paris, 1990. M.H. FRAISSE, Aux commencement de l'Amérique (1497-1803), Actes Sud, 1999.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016. Jean-Pierre BERTHE, Conquistadores, dans Encyclopedia Universalis, 2014. 

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:47

    On ne peut discuter de l'insurrection avant de faire d'abord une mise au point de vocabulaire. Les révoltes serviles, rurales ou urbaines, les émeutes de la faim, bref tous ces mouvements de rejet d'injustices et/ou de systèmes, ont depuis la nuit des temps préoccupés les pouvoirs politiques, économiques, religieux... Ces insurgés inquiètent tellement les classes sociales au pouvoir qu'elle leur ont accolé des hypothèques censées péjoratives et stigmatisantes.

Traiter des insurrections, mot attrape-tout en vérité, est devenu au fil du temps une compétence requise à des troupes, toujours armées, plus ou moins spécialisées dans la répression de ce genre de manifestations populaires. Au point, dans les temps modernes de donner un statut quasi scientifique aux tactiques ou/et aux stratégies anti-insurrectionnelles, en tout cas un statut technique très élevé, censé éloigné de toutes préoccupations idéologiques. Depuis que les classes possédantes savent qu'une révolte peut déboucher sur un changement voire une révolution, elles accordent à celles-ci une attention toute particulière. Il n'est pas anodin de remarquer que le regain d'intérêt dont elles bénéficient, ces tactique et stratégies, intervient au moment des guerres de décolonisation entre les années 1950 et 1970. Les différentes manifestations presque simultanées dans le monde, dans les années 1960, de la jeunesse ont même donné à celles-ci un statut entre techniques de police et techniques militaires. 

    Soulèvement armé ou révolte contre le pouvoir en place, une insurrection est menée par des insurgés, peut-on lire en guise de définition dans maints dictionnaires. Souvent, Histoire oblige, elle est accompagnée d'une considération sur le fait que le droit à l'insurrection figure dans certaines Constitutions ou Déclarations. Ainsi dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, on peut citer l'article 35 : "Quand le gouvernement viole les droits des peuples, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs", notion qui disparait dans la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen de 1795, qui n'est la référence en droit français. L'insurrection en France est un crime sanctionné par les articles 412-3 à 412-6 du Code Pénal, et puni de 15 ans d'emprisonnement jusqu'à perpétuité. Heureusement pour les insurgés de tout bord, ces articles ne sont guère appliqués, sinon gare aux insurgés de la Libération de Paris en août 1944... Qu'entend la loi par insurrection : coup d'Etat, Désobéissance civile, Émeute, Guérilla, Mutinerie, Révolte? Elle ne le précise pas, tant la gamme est large... et de tout bord politique. L'usage de la légalité en cas d'"insurrection" est très délicate car il faut remonter  aux différentes révoltes nobiliaires de l'Ancien Régime (en Angleterre notamment), pour y découvrir des justifications morales, lesquelles d'ailleurs sont supportées par des considérations tangibles et matérielles particulièrement puissantes. 

   C'est du côté du déploiement des théories anti-insurrectionnelles que l'on peut bien discerner ce qui relève réellement du possible légal (en matière d'insurrection) et ce qui relève du conflit politico-militaire. Tant que l'on reste dans le domaine de conflits inter-étatiques (entre Etat établi et Etat futur), des révolutions et luttes de libération nationale, les statuts de l'insurrection et la contre-insurrection s'éclairent, mais tout redevient flou dès que l'on se situe dans le contexte d'un conflit à l'intérieur d'un Etat, notamment lorsque s'expriment des insurrections régionalistes, ouvrières, paysannes... Même dans le cadre de la guerre de Sécession des Etats-Unis d'Amérique, surtout après la victoire militaire du Nord sur le Sud, le terme d'insurrection (pourtant bien mis en évidence lors de la guerre) fait partie des langages tabous, obstacles des réconciliations et des reconstructions.

     La contre-insurrection, aussi appelée par certains auteurs guerre contre-subversive, guerre contre-révolutionnaire, guerre anti-insurrectionnelle, contre guérilla ou COIN (de l'anglais Counteo-Insurgency) - le tout amalgamé révélant fortement des acteurs sociaux, souvent conservateurs de l'ordre établi, mélangeant insurrection et subversion - est essentiellement une doctrine militaire gouvernementale visant à la fois à réprimer les insurgés et à obtenir le soutien de la population, objectifs parfois assez contradictoires. Elle se base sur des actions civils-militaires ou civils-policières ou encore militaro-policières, des activités de renseignement, de guerre psychologique et parfois mais pas toujours sur le quadrillage par des patrouilles mobiles afin de mailler le territoire (encore faut-il en avoir les moyens...).

 

Des théories de contre-insurrection souvent a posteriori toujours difficiles à mettre en pratique.

      Dans tous les cas, la contre-insurrection n'a d'abord pas l'initiative. Toute l'intelligence de la contre-insurrection consiste à ravir l'initiative à l'adversaire.

Il s'agit d'abord de le comprendre, de comprendre la nature de la lutte, la stratégie de l'insurrection. Ces questions peuvent paraitre des évidences, mais elles rebutent souvent les responsables des armées régulières. La faiblesse de certains dirigeants, comme Tchang Kaï-Chek (Jiang Jieshi) dans la guerre civile chinoise par exemple, est une incapacité à comprendre la nature du défi posé par l'adversaire, là les communistes. Au moins avait-il l'excuse de la surprise historique. Mais après lui, la guerre d'Indochine, menée par la France, n'a pas été, par sous-estimation de l'adversaire, comprise par l'état-major français. Le leçons de la guerre d'Indochine ont été tirées a posteriori.

Malgré l'absence d'initiative, l'Etat, au début, a nombre d'avantages : armée, police, administration, aide extérieure, ressources financières, contrôle de l'information. Et, par dessus tout, il bénéficie presque toujours de la passivité de la majorité de la population. Une fois déterminée la nature de l'insurrection et connues ses structures, ses méthodes, l'Etat lutte contre la subversion politique au moins autant que contre les insurgés en armes. 

La mise en place d'une contre-insurrection adéquat requiert une stratégie, une coordination politique, militaire, policière et administrative, qui fait défaut souvent dans les colonies des Etats impliqués. Deux facteurs sont capitaux : la détermination, la vigueur et le savoir-faire de l'Etat d'une part, et, d'autre part, un minimum de base sociales.

C'est une erreurs de croire que l'Etat doit forcément avoir le soutien de la population pour gagner. Tant que la guérilla n'a pas le contrôle d'une partie de la population, l'Etat peut, à condition de mener la contre-insurrection avec énergie, comme l'a fait la plupart des dictatures latino-américaines des années 1960 à aujourd'hui. Il peut s'appuyer sur une base sociale relativement réduite, comme c'est le cas souvent dans les dictatures et l'emporter militairement. Cependant, d'une manière générale, l'Etat a intérêt à apporter aux secteurs sociaux défavorisés qu'il veut gagner des améliorations concrètes, même si elles sont limitées (dispensaires, écoles, programme alimentaire). Mais parfois, c'est la nature même de ces dictatures ou de l'action des métropoles coloniales qui s'y opposent, soit mentalement (populations jugées inférieures), soit matériellement (problème de ressources).

Les théoriciens estiment de manières générales que les tâches les plus urgentes sont ailleurs. Il faut, d'une part, réduire autant que faire se peut la subversion politique, et cela n'est possible que grâce au renseignement. Le renseignement est vital. Ce qui amène les responsables en charge à souvent agir en dehors de toutes préoccupations de la légalité (ce qui peut choquer les populations des métropoles...). L'Etat cherche à ravir l'initiative aux insurgés en les harcelant avec des forces mobiles, en les forçant à employer leur énergie à se défendre et à survivre : attaquer la guérilla dans les zones où elle est implantée, traquer, dresser des embuscades de nuit grâce à des commandos de chasse. Surtout, d'une part, menacer et détruire - après une longue période de reconnaissance - leur logistique (voies de communication, approvisionnements).

Les offensive contre la guérilla ne peuvent être menées qu'avec des troupes mobiles, spécialisées, motivées et conduites par des officiers compétents et respectés. Il va de soi qu'en pays sous-développé, on touche là une contradiction, l'armée, dans de nombreux pays, étant, pour les officiers, l'occasion d'une promotion sociale ou d'une sinécure fondée sur la corruption et le refus du risque. On ne compte plus les cas où, devant la résistance des insurgés, en milieu hostile, les édifications de fortins ou de place-fortes où les troupes restent la plupart du temps encasernées, et où la sécurité intérieure devient, par habitude, le souci majeur... La police et la justice sont parfois mises au service de la contre-insurrection, au prix d'une modification de la législation et de la réglementation.

Il est vain pour la contre-insurrection de chercher à imiter les méthodes politiques de la guérilla. Mieux vaut user le plus efficacement possible des moyens très supérieurs dont elle dispose. Tenter, par exemple, de faire en partie les réformes préconisées par l'adversaire (ou celles jugées indispensables) pour le priver du soutien de la population, est souvent, pour des raisons politiques et sociales, une impossibilité pratique, sauf... précisément à appliquer la politique de insurgés et à faire admettre du coup (ricochet souvent observé) la justesse des motifs de l'insurrection... Les résultats des tentatives de "pacification", par exemple en Algérie ou en Indochine françaises, sont parfois immédiats, permettant un court instant d'infliger le mouvement insurrectionnel et de renforcer la machine répressive. Mais beaucoup d'obstacles se dressent devant ces tentatives : motivations multiformes des soutiens du mouvement insurrectionnel, coût de plus en plus important de poursuite des amélioration du sort des populations indigènes, pouvant contrarier les calculs économiques de la métropole, barrières entre les mentalités...

L'infiltration est cependant efficace lorsqu'elle est faite au début de la constitution de ce mouvement, alors que celui-ci est encore numériquement faible. Mais elle est infiniment plus facile un peu plus tard, lorsque le recrutement tend à devenir massif,à condition qu'il... se réalise... Car le mouvement insurrectionnel a aussi sa parade dans les méthodes d'infiltration. Même si la contre-insurrection cherche, sur le plan politique, à diviser autant que faire se peut la clientèle de l'adversaire, il existe des constantes religieuses, "ethniques". Il est difficile de faire dans le combat insurrectionnel ce qui a été fait lors des conquêtes coloniales. L'histoire de  cette conquête coloniale est fondée sur l'utilisation d'antagonismes locaux et précisément l'insurrection rassemble parfois des populations locales jusque là divisées. Même si les pays décolonisés doivent à un moment ou à un autre se confronter à ces constantes, dans le temps insurrectionnel, il y a comme une suspension historique de ces antagonismes, au profit d'un idéologie rassembleuse, qui peut être d'ordre religieux (les musulmans contre les chrétiens), social (les ouvriers de toute "nationalité" contre les capitalistes ou encore les paysans opprimés par les féodalité alliées au colonisateur)... Même dans les moments de répression féroce, où la discrimination entre l'ennemi et l'indifférent est difficile à opérer, et où il semble sur le plan militaire que le terrain est "nettoyé", soit l'ampleur des destructions, soit l'horreur suscitée par les massacres entrainent des effets contre-productifs maintes fois vérifiés. Ainsi, les opérations anti-insurrectionnelles réalisées par l'armée française en Algérie ou par les forces marocaines (1978-1984) sont militairement efficaces, mais politiquement ambigües. 

Pour les théoriciens de la contre-insurrection, empêcher l'utilisation du sanctuaire de l'ennemi, ou d'en réduire considérablement l'importance est vital. Des efforts sérieux sont alors entrepris pour localiser les voies d'acheminement habituelles des convois, pour les détruire, pour obliger l'adversaire à chercher d'autres voies accès plus difficiles afin de ralentir ses approvisionnements. Pour la guérilla, toute opération de jour doit être hautement risquée, surtout lorsqu'il s'agit de convois ou groupes importants. La chasse avec des éléments aéroportés chaque fois que cela est possible, telle est la technique de la contre-insurrection sur le plan militaire.

Contrairement à une idée largement répandue, le temps ne travaille pas nécessairement en faveur de la guérilla. S'il est exacts que le facteur temps, en principe, est essentiel pour permettre au faible de progressivement se renforcer, il ne suffit pas de laisser le temps s'écouler. Le temps appartient à ceux qui en font un usage productif. D'ailleurs, la contre-insurrection aussi a besoin de temps : pour organiser l'administration, la police et l'armée en fonction de la guerre, quadriller, obtenir du renseignement, essayer de démanteler l'infrastructure politique clandestine de l'adversaire, saigner les forces des insurgés par des offensives sérieusement préparées.

Une offensive qui s'est rendue maîtresse d'un territoire tenu par l'adversaire et qui lui a coûté des pertes sensibles est en soi pour l'armée un excellent résultat. Mais il est insuffisant. Une fois "nettoyée" la zone, en général l'armée la quitte car il n'est pas toujours possible de tenir toutes les régions du pays. les insurgés peuvent revenir - et reviennent souvent! - et retrouver chez la population un soutien (parfois renforcé à cause de l'étendue des destructions ou des exactions...) qui leur permette de reconstituer plus ou moins (mais parfois plus!) ce qui vient d'être perdu. Dans de nombreuses guérillas, le processus de pourrissement renouvelé de zones pacifiées" est sans doute un des phénomènes les plus débilitants pour l'armée.

La population reste l'enjeu de la lutte, et l'armée cherche sinon à la gagner, du moins à la contrôler. Lorsque cela est possible, elle s'appuie sur une minorité active favorable à l'Etat. Cela implique que l'insécurité ne soit pas trop grande pour ces éléments, sinon ils seraient physiquement éliminés de façon systématique par les insurgés. La terreur marche dans les deux sens...

Si l'Etat estime qu'il peut gagner le soutien de la population - encore qu'il soit toujours possible d'avoir le soutien d'une partie de celle-ci, pour des raisons ethniques, religieuses ou sociales - il peut utiliser d'autres méthodes. Le regroupement forcé en zone rurale par exemple, processus délicat mais qui a fait ses preuves, dans le succès comme dans l'échec (non résultats en Malaisie, beaucoup mois au VietNam). tout dépend de l'organisation du regroupement, du savoir-faire de ceux qui le mettent en place - c'est un dur choc pour une population de quitter son village. Psychologiquement, le nouveau hameau devrait offrir la sécurité et, matériellement, un mieux-être sensible. A condition bien entendu que les ressources utilisées auparavant soient de nouveau disponibles avec les mêmes efficacités du travail, ce qui est loin d'être gagné... Même dans le cas de succès, la production change, la productivité aussi, et il n'est pas sûr, souvent parce que les troupes s'approvisionnent sur place, que même l'armée y trouve son compte... De plus, leur constitution tardive, si l'adversaire y a déjà structuré son organisation politique clandestine, n'a plus de sens (Sud-VietNam). Souvent, si la population est nombreuses, ces regroupements ressemblent surtout à de vastes camps d'internement, dont il faut assurer l'entretien, l'approvisionnement, la sécurité.. (comme en Afrique du Sud sous l'occupation anglaise, en 1899-1902). 

La "production de réfugiés" est une des méthodes classiques et anciennes de la contre-insurrection. Ces réfugiés peuvent être dirigés vers les villes (Saïgon, entre 1965 et 1973, passe en un peu plus d'un million à quatre millions d'habitants). Ils peuvent également être poussés à quitter le pays (réfugiés afghans, surtout du sud-est du pays, au Pakistan : environ 3 millions en 5 ans).

Empêcher ou gêner l'organisation politique est à la base par les insurgés est une des tâches majeures de la contre-insurrection. Parallèlement, l'armée essaie de se gagner ou de neutraliser, la population en introduisant (si cela est jugé utile) des réformes. Les actions politiques sont précédées par des opérations militaires destinées à la fois à évincer les insurgés de la région et à démontrer la puissance de l'armée et sa volonté d'occuper le terrain de façon permanente. Une telle politique n'est possible que dans des zones choisies pour être favorables aux gouvernementaux, soit socialement, soit géographiquement.

L'articulation des diverses phases de la contre-insurrection dépend de facteurs spécifiques à chaque situation. Cependant, d'une manière générale, les tâches les plus importantes consistent a :

- Obtenir du renseignement.

- Harceleer l'adversaire dès qu'il est localisable.

- Briser ou réduire sa logistique.

- Contrôle la population et lui créer des conditions viables.

- Détruire autant que faire se peut l'infrastructure politique clandestine de l'insurrection.

- Concentrer suffisamment de forces pour détruire le gros des forces ennemies.

- Jouer de toutes les divisions possibles, y compris au sein du mouvement insurrectionnel.

La Contre-insurrection peut avoir l'initiative en sélectionnant les régions et le moment où elle veut porter ses coups en bénéficiant de la surprise. C'est le cas, par exemple, pour les opérations aéroportées contre les bases ou les régions tenues par les insurgés, l'important étant de laisser le moins de répit possible à l'adversaire après que l'offensive a été lancée.

Une fois les forces insurgées expulsées d'une zone donnée, des mesure sont prises pour éviter leur retour : établissement des garnisons qui patrouillent et contrôlent la population ; identification et élimination des agents de l'insurrection.

Ce processus est répété dans d'autres zones afin de réduire au maximum les régions tenues par les insurgés. De bout en bout, les efforts seront coordonnés et la primauté du politique sur le militaire maintenue même si des décisions sont prises à l'échelle locale lorsque les circonstance l'exigent. C'est là qu'est le problème principal : cette réduction est un véritable travail de Sisyphe et étant constamment à refaire, le politique est bien oublié par les artisans de ce processus. Sans compter les problèmes d'information entre ces troupes et le commandement central parfois énormément éloigné, le maître mot des soldats engagés, c'est l'urgence, le court terme, l'efficacité immédiate comme prix de la survie... Et cela coûte cher...

Militairement, si on lutte contre une guérilla classique n'ayant pas constitué une véritable armée partisane, les unités mobiles de l'armée régulière n'ont besoin que de forces mobiles et légères soutenues par les hélicoptères. L'armée a, en général, l'avantage de disposer d'un système de télécommunications qui renforce la mobilité et son efficacité. Le plus difficile paraît être l'adaptation à ce type de guerre (ce qui constitue une sorte de litote).

Lorsque les conditions le permettent, l'armée s'attaque aux place fortes des insurgés. Une défaite sur le terrain peut contribuer à démoraliser l'adversaire et surtout montrer aux populations que, militairement, l'armée est la plus forte. Mieux vaut cependant pour l'armée, attaquer une région moins bien tenue que de ne pas l'emporter, un échec ayant le résultat inverse : c'est-à-dire qu'il renforce le moral de l'adversaire et lui attire l'admiration des populations. De toute façon, aucune opération n'est décisive ; ce qui compte, c'est de briser la capacité offensive de la guérilla et de la saigner ; l'obliger à la défensive, ou mieux à la fuite chronique. Chaque région investie par les unités mobiles est ensuite  contrôlée par des unités qui y stationnent. (BLIN et CHALIAND)

 

Des théories au service du prince

     Il n'existe pas de corpus théorique unifié, car les différents auteurs discutent surtout à partir de leurs propres expériences. A l'intérieur des armées, les éléments divers et variés de tactiques sont souvent transmis dans le cadre d'une collaboration officielle entre pays mais également par le travail des "conseillers militaires" détachés par certaines grandes puissances auprès de pays alliés ou amis. Parfois ils circulent à titre officieux et semi-clendestinaux, via des services discrets voire secrets non seulement théoriquement mais pratiquement, la logistique et des matériels étant parfois transmis en même temps. Ce sont les "guerres subversives" qui sont l'occasion de telles transmissions de savoir. On peut citer un certain nombre d'auteurs :

- le colonel Charles LACHEROY contribue à doter l'état-major des armées françaises d'un concept de guerre subversive. Lui-même, Jacques HOGARD et Jean NÉMO élaborent différentes versions de la "doctrine de guerre révolutionnaire" (DGR), mise en oeuvre lors de la guerre d'Algérie, notamment pendant la bataille d'Alger. Cette bataille devient par la suite un cas d'école très étudié dans les écoles de guerre. David GALULA contribue à la conceptualisation de ce domaine de guerre à Harvard en 1964. Grosso modo, ils reprennent les quatre phases de la guerre révolutionnaire de LACHEROY : période de paix apparente, passe de terrorisme, apparition d'une guérilla organisée avec l'appui de populations et mise en place d'une organisation politico-administrative clandestine, et si possible formation de troupes régulières.

- la théorie est enseignée ensuite aux officiers des forces militaires sud-américaines qui en ont été des élèves exemplaires, à l'Ecole nationale militaire de Paris. De nombreux attachés diplomatiques, pour la plupart officiers français ayant participé à la guerre d'Algérie, sont envoyés dans les pays d'Amérique Latine former des troupes contingentes. A l'intérieur de l'armée française, pourtant, la DGR est interdite par De GAULLE en 1961, en partie à la suite de l'intégration dans l'OAS d'un certain nombre d'officiers acquis à la DGR, bien qu'elle continue de garder une certaine influence. En 1960, De GAULLE reprend en main le Centre d'instruction pacification et contre-guérilla (CIPCG) situé à Arzew, qui diffusait ce genre d'enseignement. Il faut dire que nombre d'officiers acquis à la DGR avait un profil anti-communiste et anti-gaulliste marqué, sans compter des affinités avec des forces conservatrices et d'extrême droite. Avec parfois un passé qui remonte pour certains à Vichy (donc contre la Résistance...). 

- le succès des Français en Amérique Latine éveille l'intérêt des Etats-Unis, qui reçoivent peu par§s nombre d'attachés militaires, dont le général AUSSARESSES, à l'Ecole Militaire des Amériques (School of America, SOA, au Panama) (voir Marie-Monique ROBIN, Escadrons de la mort, l'école française, La Découverte, 2004). Le passage à la pratique du renseignement est réalisé dans un premier temps sur des prisonniers de droit commun incarcérés au Panama. AUSSARESSES travail ensuite au Centre d'instruction de la guerre dans la jungle de Manaus au Brésil. Ce centre est créé en 1964 par le maréchal Castelo BRANCO, qui prend le pouvoir la même année par un coup d'état, renversant Joao GOULART. De nombreux officiers latino-américains, notamment chiliens (dont des membres de la DINA, la police politique de PINOCHET), argentins ou uruguayens, se forment à l'école de Manaus.

- de nombreux instructeurs, français puis américains (lesquels vont beaucoup plus loin et sont  très écoutés pendant les guerres du Golfe), produisent des manuels à l'intention de leurs élèves de dictatures diverses et c'est ainsi que la doctrine de guerre révolutionnaire se diffuse dans de très nombreux états-majors. A l'image de ces mercenaires et de ces vendeurs d'armes légères que l'on trouve maintenant un peu partout, ces conseillers militaires, qui n'ont pour la plupart plus de fonctions officielles, propagent les savoir-faire anti-insurrectuels. 

- autant dire que la littérature que l'on retrouve ensuite sous forme parfois de livres tout public ne constitue qu'un faible écho de la masse de documents qui circulent dans les milieux militaires, et dont certains journalistes se procurent parfois. 

 Il faut signaler le théoricien Roger TRINQUIER, pour lequel la stratégie anti-insurrectionnelle repose sur trois principes simples :

- Séparer la guérilla de la population qui la soutient ;

- Occuper les zones d'où la guérilla opérait auparavant, en les rendant dangereuses pour celle-ci et en en retrouvant la populations contre celle-ci ;

- Coordonner  ces actions sur une large étendue géographique et sur une longue durée, afin que la guérilla n'ait plus aucun accès aux centres de population qui la soutiennent.

 

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Stratégies irrégulières, Paris, 2009. DIXON & HEILBRUNNER, Communist Guerilla Warfare, New York, 1954. David GALULA, Contre-insurrection, Théorie et pratique, Paris, 2007. Frank KITSON, Low Intensité Opérations, Londres, 1971. Julien PAGET, Counter-Insurgency Campaign, Londres, 1963. Robert THOMPSON, Defeatign Communist Insurgent ; Malysa und VietNam, Londres, 1966. Robert TRINQUIER, La Guerre moderne, Paris,  La Table ronde, 1961. Revue militaire d'information, Paris, mars-avril 1957. Sous la direction de Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection? Choiseul éditions, 2010.

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

 

 

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 08:45

      Utilisés parfois à tout crin par certains média sur tel ou tel conflit armé, ce terme est d'abord utilisé dans les années 1960, par des stratèges ou stratégistes occidentaux, pour décrire certains types d'opérations spécifiques. Rapidement, ce terme est érigé en concept et remplace progressivement, surtout dans les pays anglo-saxons (Low-Intensité Conflict), puis ailleurs, les doctrines de la "contre-insurrection". Ce nouveau concept ne prétend pas décrire un type de guerre inédit mais sert plutôt de notion fourre-tout, permettant de grouper en une seule catégorie tous les conflits se distinguant des guerres classiques (entre États notamment). Ainsi définie, la guerre peut être interprété en fonction du degré de violence des affrontements.

    Outre une confusion entre conflit, conflit armé et guerre, cette expression comporte une part d'humour noir involontaire, les guerres de faible intensité, notamment pour les populations touchées, ne l'étant pas pour tout le monde. A moins qu'il y ait de morts de basse intensité...

     Il est généralement entendu (si l'on prend pour base les définitions de différents états-majors et spécialistes) qu'un conflit est de faible intensité lorsque ses limites se situent au-delà d'une relation pacifique et en deçà d'une guerre de type classique opposant des armées régulières. Le conflit de faible intensité se définit donc surtout à travers les moyens employés par les pays ou groupes qui s'affrontent, moyens qui sont limités par des contraintes diverses - économiques, sociales ou politiques - dictant les choix stratégiques. Ces moyens comprennent d'abord d'abord la lutte armée, puis tout un arsenal d'instruments destinés à exercer une pression diplomatique, psychologique et politique sur l'adversaire désigné. Les conflits de faible intensité sont généralement des conflits de longue durée. Souvent fondés sur une tactique de harcèlement, ils ont la préférence des groupes qui souffrent d'un rapport de forces défavorable et souhaitent éviter un affrontement direct avec un adversaire militairement supérieur. Les conditions particulières de la guerre froide motivèrent les deux superpuissances, elles aussi, à choisir de s'affronter de manière indirecte, sur des théâtres éloignés, avec des moyens limités, qu'ils soient ou non militaires. Les conflits de faible intensité prennent des formes très variées : guerres révolutionnaire, guérilla, combats insurrectionnels et anti-insurrectionnels, attentats terroristes, opérations clandestines en tout genre. Les moyens varient selon la nature, la volonté et la taille de ceux qui y ont recours, depuis les petits groupes clandestins jusqu'aux superpuissances, en passant par les guérillas urbaines, les armées révolutionnaires ou les Etats de moyenne importance, dont les objectifs sont forcément  distincts les uns des autres. Les guerres d'Indochine, du VietNam et d'Afghanistan ont contribué, généralement après coup, à une meilleure connaissance de ce genre de conflits dans les pays - France, Etats-Unis, Union Soviétique - qui avaient subi des échecs face à des armées révolutionnaires de libération nationale. Les conclusions auxquelles aboutissent les stratèges ne sont pas nouvelles. Dans leurs grandes lignes, elles sont identiques à celles que formulèrent, à travers les siècles, les spécialistes de la "petite guerre" : la stratégie doit être adaptée aux circonstances et user des tactiques et des moyens adéquats, c'est-à-dire semblables à ceux de l'adversaire. 

Ces leçons, apprises à un prix souvent exhortant, ont eu pour effet de transformer les politiques militaire de nombreux pays, notamment ceux-là même qui avaient été naguère paralysés par leur propre puissance. L'approche qui consistait à croire aveuglément en la supériorité numérique et technologique, comme garantie de la victoire, dans n'importe quel type de conflit, est désormais révolue. La distinction entre objectifs politiques et militaires est elle aussi mieux comprise. Il est désormais entendu (pas pour tout le monde toutefois, à en croire maintes déclarations belliqueuses...) qu'une victoire militaire n'assure pas nécessairement une victoire politique et que celle-ci peut être accomplie sans victoire militaire. La fin de la guerre froide a entrainé le recul ou l'élimination des affrontements qui opposaient les deux blocs. Toutefois, d'autres problèmes ont surgi des décombres de la chute de l'Empire Soviétique : recrudescence des conflits de moyenne intensité (guerres classique) et interventions limitées des grands pays industrialisés, soit dans des guerres civiles (Bosnie), soit dans des actions de type humanitaire (Somalie) ou stabilisatrice (Haïti). Dans tous les cas, il est très difficile de résoudre des conflits complexes - et potentiellement dangereux - avec des moyens et des objectifs limités. Il semble que la tendance générale soit, depuis la fin de la guerre froide, à la confrontation directe entre petites et moyennes puissances, et que cette confrontation se situe à un seuil de violence limite entre faible et moyenne intensité. Les conflits de faible intensité continuent d'affecter un certain nombre de pays, principalement dans le cadre de conflits intérieurs (Algérie, Israël-Palestine, Colombie, Irlande du Nord) qui ont parfois une connotation religieuse. (BLIN et CHALIAND)

On voit bien que cette notion de conflit de basse intensité est à échelle variable.  Parfois, l'imprécision des termes utilisés abouti à des confusions. A ce compte, les événements de Mai 1968 en France et dans le monde peuvent être considéré comme des conflits de basse intensité. A ce compte aussi, la guerre contre l'Etat islamique, de même que les divers attentats   revendiqués plus ou moins dérisoires... On peut se poser la question sur l'opérationalité - autre qu'idéologique - de cette expression. La guerre du VietNam, conflit de basse intensité? Les régulières émeutes de la faim?

La question, précisément, est sans doute plus idéologique, avec des messages différenciés suivant les publics, que véritablement stratégique. De plus qu'en est-il des activités plus ou moins violentes de différents groupes sans réelle stratégie?

 Il vaut mieux sans doute revenir à des notions plus manipulables et plus précises : insurrection, contre-insurrection, "petite guerre", c'est-à-dire guérilla, guerre d'usure, guerre psychologique....

 

Michael KLARE et Peter KORNBLUH, Low-Intensity Warfare, New York, 1988. Lowen THOMPSON, Low-Intensity Conflict, Lexington, 1989.

 

Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 16:28

    Dans l'historiographie moderne, l'Empire suédois se situe entre 1611 et 1718, période dans laquelle la Suède est l'une des grandes puissances de l'Europe. caractérisée par une croissance du pouvoir politique du royaume en devenant l'un des deux puissance, avec la France, garantissant la paix de Westphalia. et par un élargissement du territoire national qui permet presque d'atteindre le vieux rêve du pays de faire de la mer Baltique une mer intérieure. 

   Il s'agit là du résultat d'une véritable stratégie, celle menée par Gustave II Adolf, qui débute en 1611. Handicapé par une faible population et une industrie limitées, le pays s'est créé de nombreux ennemis en même temps qu'il prenait possession des territoires voisins. La Suède profite là d'une faiblesse passagère de ses voisins, à commencer par la Russie qui n'entame sa modernisation que sous Pierre le Grand. Lorsque Charles VII est tué en 1718, les caisses du royaume sont vides et la grande armée, celle qui a permis l'édification de l'Empire est dissoute. Après une courte et intense guerre de succession, et des accords avec ces différents ennemis, le temps de l'Empire est terminé. Et surtout, la monarchie suédoise n'a plus ni projet ni stratégie d'Empire. Il reste un modèle suédois sur le plan social et institutionnel, car pendant cette période d'un peu plus d'un siècle, sur la lancée Gustave II Adolf d'autres relations sont tissées entre les diverses forces du pays, d'autant plus que la Suède est sortie des conflits en sauvegardant la liberté spirituelle protestante et acquis une solide expérience diplomatique. 

   La modification de l'ordre institutionnel se réalise en même temps que l'expansion du royaume. Alors que l'outil militaire devient l'un des plus performants d'Europe, la monarchie n'y concentre pas tous ses efforts, même si dans l'ensemble Gustave II Adolf est un guerrier (qui se fait tuer sur le champ de bataille d'ailleurs). Toute l'autorité passe du Conseil royal, reste de l'ancienne organisation féodale, à la Couronne, le premier devenant une bureaucratie détenant au bon plaisir du roi les offices principaux. Son rôle, alors que dans tous les autres pays européens, à l'exception du Royaume de Pologne-Lituanie et de l'Angleterre rabaissent leur Parlement, se modifie, s'inscrit dans la Constitution. L'ordonnance de 1617 transforme une assemblée turbulente et brouillonne en une véritable assemblée nationale, ses membres se rencontrant et délibérant régulièrement selon les règles précises. L'une des charges nobiliaires (maréchal de la Diète) est désormais attribuée régulièrement et son titulaire devient le porte-parole de la Chambre des Nobles, alors que le primat assuma la présidence des trois autres chambres, celles du clergé, de la bourgeoisie et des paysans. La classe marchande pèse d'un point suffisamment fort, ayant par exemple un grand rôle dans l'alliance (même si elle est changeante et versatile) avec les autres puissances maritimes de la région, pour avoir déjà voix officiellement au chapitre. Un fonctionnement, qu'on ne peut appeler toutefois démocratique, s'expérimente. La consultation la plus large, suivant le type de décisions à prendre, devient une habitude, le rôle d'arbitre en cas d'impasse étant dévolu au Roi.

Durant le règne de CHRISTINE (1632-1654) et des rois de la dynastie palatine (1654-1718), ces instances assurent une réelle continuité, malgré l'instabilité dynastique et la guerre avec le Danemark, la Pologne et la Russie (les vingt dernières années : la Grande guerre du Nord). D'ailleurs, après l'Empire, on entre au XVIIIe siècle dans ce qu'on appelle l'ère de la liberté (1719-1772) où le Parlement, toutefois dominé par la haute noblesse, prend l'essentiel des pouvoirs. 

      La réforme en profondeur de l'armée par Gustave II Adolf permet à la Suède de conserver une puissance hors de proportion avec sa force économique. Elle constitue d'ailleurs un modèle que suivent plus ou moins ensuite les autres puissances.

    La situation géopolitique de la Suède permet à ses dirigeants de concevoir le projet de mer suédoise. Articulée sur les détroits qui permettent le passage de la Baltique à la mer du Nord, la Suède débute son expansion territoriale lorsqu'elle sort de l'hégémonie danoise imposée par l'Union de Calmar. Aspirant à devenir la grande puissance de la Baltique, la Suède dirige d'abord son expansion vers les régions finnoises à l'Est du bassin de la mer Baltique : la Carélie, dont la Suède se sert comme base de conquête, et dont le territoire correspond à la Finlande méridionale actuelle ; l'Ingrie, base de la future Estonie ; la Pivoine, partie anciennement finnoise de l'actuelle Lettonie. Cette poussée orientale se heurte cependant rapidement à la puissance russe, dont l'un des objectifs repose sur la volonté d'accéder à la mer baltique. Les Etats baltes sont d'ailleurs une manière plus tard pour la Russie de placer des Etats tampons entre elle et la Suède.

C'est par un second axe que la Suède s'étend au XVIIe siècle. Sa stratégie a pour objet de désenclaver le pays de la mer Baltique en trouvant un débouché sur le mer du Nord. Pour parvenir à cet objectif, la Suède doit annexer la Scanie danoise, ce qui lui permet de devenir riveraine des détroits du Sund.

Le dispositif stratégique de la Suède est alors posé :son caractère fondamentalement anti-russe et anti-danois, explique les affinités qui perdurent entre la Russie et le Danemark au moins jusqu'en 1917. 

Soucieuse de compléter ce dispositif en Baltique, la Suède s'empare de régions côtières situées dans l'actuelle Pologne. Au XVIIe siècle, s'est mis en place un Empire de la Baltique recouvrant l'Estonie, la Carélie, la Pivoine, la Poméranie occidentale, la ville de Wismar ainsi que les évêchés de Brême et de Verden.

Au XVIIIe siècle cependant, le renforcement de la puissance de l'Empire russe sonne le repli de la Suède, qui est progressivement refoulée vers l'ouest de la mer Baltique. La phase finale de la contraction suédoise est réalisée en 1809 par la perte de la Finlande, annexée par la Russie. La tradition de neutralité ou de non-engagement se met en place plus tard, sous la nouvelle dynastie inaugurée par le général français BERNADOTTE, devenu roi sous le nom de Charles XIV (1815). Tout le savoir-faire de l'appareil diplomatique suédois est alors mis en pratique  désormais dans le cadre d'une politique de neutralité, dans un cadre géopolitique d'insularité, dans de nouvelles relations avec les pays voisins, la Norvège notamment.

Aymeric CHAPRADE et François THUAL, Dictionnaire de géopolitique, Ellipses, 1999.

 

STRATEGUS

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9 février 2018 5 09 /02 /février /2018 12:23

    Durant la longue période en France, qui va de la fin des guerres de religion à la fronde pendant la minorité du roi Louis XIV, mature le modèle français, celui d'un Empire, dans le sens que le Roi est maître dans son royaume, c'est-à-dire d'un ensemble cohérent d'institutions, de fiscalités, de mentalités... S'il existe une stratégie d'Empire, c'est plus par les buts d'une monarchie que par ses actions. En effet, l'activité des ministres du Roi ou/et du Roi relève plus du combat au jour le jour, pour faire face aux ennemis de la Monarchie. Le fait est que, même si le résultat à long terme dénote bien une certaine constance stratégique, les préoccupations sont parfois inversées : ainsi la stratégie interne d'Empire est souvent au service des guerres extérieures, et le poids des impôts, leur impopularité et leur impact négatif sur l'activité économique peuvent avoir l'effet inverse que celui désiré. Les frondes, puis la Révolution sont aussi le produit de ces guerres incessantes au XVIIe siècle. On voit à chaque fois la noblesse tenter de profiter des révoltes parlementaires et/ou populaires pour contrer la Monarchie, de manière très maladroite (et brouillonne, de par ses rivalités internes réciproques) d'ailleurs... 

    Avant cette période, ce qu'on appelle la France n'est pas réellement le pays qu'elle va devenir, malgré toutes les reconstitutions téléologiques (dont Jeanne d'Arc constitue une figure emblématique) ultérieures. Les peuples ne se disent pas encore Français, à part sans doute une partie de ceux d'Ile de France : Bretons, Normands, Aquitains, Occitans par exemple, ne se pensent pas encore comme faisant partie d'un même ensemble et ne le sont pas effectivement. Après cette période, on rentre dans un renforcement continu de l'empire-emprise de la monarchie capétienne sur un ensemble de plus en plus vaste, quitte à être obligée souvent de reculer, sur des sujets de plus en plus nombreux et de plus en plus assujettis physiquement, mentalement et moralement, établissant une homogénéité catholique officielle (même si elle peut être largement fictive dans certaines régions). Administrativement, économiquement, politiquement, culturellement, avec notamment le renforcement des appareils religieux, judiciaires, policiers et militaires, la France devient et ses habitants se conçoivent de plus en plus fidèles à une monarchie pourtant parfois comme venant de l'étranger. Tout ceci au détriment des divers centres de pouvoir pré-existants et encore puissants avant la fronde : Parlements, Villes, Comtés... Bien entendu, toute chronologie de la naissance d'un pays peut-être vue de bien de diverses façons, mais dans cette période, on voit bien se mettre en place un État centralisé sur lequel il sera par la suite de plus en plus difficile de revenir. Toute une mythologie, aux diverses éclosions intellectuelles et de diffusion des écrits, nait, se développe, s'édifie en une véritable toile d'araignée idéologique qui fait penser à la France éternelle. Des doutes quant à ces mythes surgissent aux moments de révolutions, qu'elles soient politiques, culturelles ou idéologiques. Et lorsque le mouvement de régionalisation comme aujourd'hui se développe et se justifie, les recherches historiques peuvent permettre de briser ces images qui ont fait cette France éternelle, jusqu'aux aspects les plus absurdes historiquement de celles-ci, comme celles de "nos ancêtres les Gaulois"...

   Même si c'est tout un ensemble de forces, économiques, politiques et religieuses pour tirent dans le même sens, on ne peut que constater l'action perçante de toute une administration, portée par un projet - souvent celui d'une pacification - emmenée par des serviteurs d'un Etat à construire, dont RICHELIEU et MAZARIN. Mais la stratégie d'Empire va au-delà d'eux. On peut considérer que les quatre Louis (de Louis XIII à Louis XVI), qui se suivent dans une stabilité dynastique, poursuivent cette même lancée, sans compter bien entendu un approfondissement lors de la Révolution, du Premier Empire, et même sous les monarchies et les républiques suivantes, jusqu'à l'orée de la seconde guerre mondiale. Mais déjà à ces époques, il ne s'agit plus de la même histoire.

Une stratégie de pouvoir intérieur

    On peut considérer que l'ensemble de la dynamique amorcée sous RICHELIEU trouve sa source surtout sur le plan intérieur, tant les bases de la monarchie semble encore fragiles au début de son action de "principal ministre". Fragiles sur plusieurs plans : par rapport aux Parlements, par rapport aux Villes, par rapport aux autres familles nobles qui peuvent prétendre à l'hégémonie elles aussi, se fondant sur une histoire politique parfois presque aussi riche que celle de l'ile-de-France et de Paris. Car si le territoire français est pratiquement déjà bien "constitué" dans des frontières qui ne vont plus beaucoup varié vers le milieu du XVIe siècle, par vassalisations successives et agglomérations de duchés et de comtés qui se déclarent régulièrement fidèle à la Couronne (suivant d'ailleurs des modalités hétéroclites) ayant établi sa capitale à Paris, il reste à effectuer une homogénéisation loin d'être acquise, tant les particularismes régionaux et même locaux peuvent mettre à mal, sous une crise ou une autre (notamment religieuse) le royaume dans sa substance. Aussi la stratégie d'Empire dont on parle ici n'est pas une stratégie de conquête militaire territoriale (militairement, on en est plutôt à la défense d'un vaste territoire), mais une stratégie de conquête intérieure, qui permet à terme de dire que réellement on a affaire à des Français loyaux,... qui paient impôts, qui acceptent de servir, qui prêtent régulièrement allégeance (surtout sous forme de fêtes d'ailleurs), qui ne se détournent pas du pouvoir royal ni de la religion officielle au gré des tentations extérieures ou régionales...

Par conquête ici, il faut entendre celle des coeurs et des esprits, ce qui sont encore loin d'être acquis aux Capétiens. Loin de se satisfaire d'une adhésion par défaut, car on meurt beaucoup dans les généalogies princières des provinces, mais une adhésion réelle. Et pour cela, il faut que l'Etat réalise (et apparaisse comme le faisant) la paix et la tranquillité partout sur le territoire royal. Les conflits d'allégeance (français et anglais par exemple), les conflits religieux et également les conflits commerciaux ont mis à mal jusque là, malgré la mise en place d'armées permanentes (un temps) et d'une fiscalité royale, cette capacité. La lassitude des peuples devant les ravages des guerres et l'insécurité endémique sur de nombreuses routes, qui n'a d'égale d'ailleurs que l'insécurité des mers, la volonté de puissance d'une dynastie millénaire ou presque, le désir d'autorités religieuses de régner sur les âmes sans partage, la diffusion d'une culture et d'un parler commun sont parmi les facteurs les plus sûrs pour qu'une autorité dotée d'une force militaire et de finances sûres s'affirme.

Si l'intention et la stratégie d'Empire existent, ses résultats restent mitigés : à l'homogénéisation culturelle (effet de cours, développement du théâtre et de la création artistique en général, propagande royale) ne correspondent pas encore le décloisonnement économique (existence persistante des douanes intérieures, des péages, des droits d'entrée dans les villes...), l'unification politique (résistance encore des Parlements, résistance des noblesses dont la fronde est une manifestation paroxysmique et... brève), judiciaire, fiscale (droits particuliers suivant les localités), sans compter les actions ambiguës de la Couronne elle-même : distribution des privilèges de toute sorte, distributions de terres et de titres ou carrément contre-productives (exclusion des protestants, qui conduit à des rebellions ouvertes ou larvées). Tant que la famine ou les épidémies ne guettent pas, le processus suit toutefois son cours, mais précisément, il suffit de plusieurs années de disettes (comme celles qui précèdent la révolution de 1789) pour que (au moins) les luttes politiques redistribuent toutes les cartes et de manière radicale.

   Cette stratégie de pouvoir intérieur, appuyée sur l'idéologie de la Raison d'Etat est donc menée de manière ferme dans ses débuts par RICHELIEU et MAZARIN sur plusieurs plans :

- Abaissement de la noblesse au profit du pouvoir royal : RICHELIEU estimant que les Grands abusent des biens et les utilisent de manière criminelle, notamment par ses prises d'armes régulières, supprime les hautes charges de seigneurs auprès du roi et fait raser plus de 2 000 châteaux forts qui ne sont plus utiles à la défense du royaume.

Il donne d'avantage de pouvoir aux Intendants nommées directement par la Couronne pour faire appliquer les décisions royales dans les provinces. Les assemblées provinciales (les Etats) sont parfois supprimées. L'institution de cette intendance de police, justice et finance, permet d'imposer à partir de 1635 le "tour de vis fiscal" qui suit l'entrée de la guerre de la France. Même si celui-ci est considéré comme abusif (et il est considéré comme abusif parce qu'il est effectif!) accroît l'impopularité de RICHELIEU à cette époque. Pendant de ces nouveaux pouvoirs de Intendants, les gouverneurs de province, parfois de puissants notables, sont surveillés et réprimés si besoin est. Il n'hésite pas à se servir de réseaux d'alliances et de factions locales à cette fin, même si en agissant ainsi, il provoque une redistribution de pouvoirs locaux qu'il ne peut contrôler.

Un jeu complexe s'instaure entre parlements, noblesse de robe, noblesse d'épée et pouvoir royal. RICHELIEU passe une grande partie de son temps à déjouer de nombreuses intrigues organisées par tous ceux que son action gène. Il lui faut agir également sur les moyens de violence (armes diverses et très variées) qui circulent sur l'ensemble du territoire royal. Il prend prétexte de la mort de son frère Henri lors d'un duel pour les interdire. Alexandre Dumas en fait plus tard un enjeu-prétexte des "barrages" entre mousquetaires du Cardinal et mousquetaires du Roi...

MAZARIN doit poursuivre les efforts de son prédécesseurs, notamment déjouer tous les complots. Contre les nobles, animant une brillante opération de communication politique, les mazarinades (cardinal de Retz et parti aristocratique), il combat les frondes (parlementaire et parisienne) et, par ricochet pourrait-on dire, rétablissant la paix civile en donnant encore plus de pouvoir au Roi. MAZARIN est considéré comme l'accoucheur de l'absolutisme. Dans ce combat, il n'oublie pas l'Église dont la haute hiérarchie joue un rôle trouble. Le contrôle qu'il instaure se dirige plus qu'avant sur ces évêques qui possèdent parfois de grandes richesses et des moyens militaires. Avec les règnes de Louis XIV à Louis XVI, le rôle des Intendants s'accroit et la bureaucratie parisienne s'améliore notablement (ce qui n'exclut pas les corruptions au passage) pour exploiter les ressources des provinces. 

- Abaissement de la maison d'Autriche (les Habsbourg qui règnent sur de nombreux Etats aux frontières communes avec la France) : RICHELIEU entreprend de rabaisser les prétentions de la maison d'Autriche en Europe, pas seulement dans le cadre de sa politique internationale, mais aussi parce qu'elle intervient souvent dans les affaires franco-françaises. Provocation de sécession (Catalogne, Portugal) ravage de certains territoires, exploitation des divisions au sein de la monarchie espagnole, grignotage de territoires avoisinant le royaume : Alsace, Artois, Roussillon... Il est difficile à RICHELIEU de mener de front les deux facettes de son entreprise stratégique, car pour affaiblir le maison d'Autriche, il faut constamment payer des troupes, augmenter les impôts, ce qui peut détruire la popularité acquise par ailleurs... Malgré la fin de la guerre de trente Ans (traité de Wesphalie de 1648), les difficultés financière s'aggravent, rendant les lourdes mesures fiscales de plus en plus impopulaires.  C'est l'une d'elles qui déclenche le première fronde, la Fronde parlementaire (1648-1649). 

- Contrôle des pouvoirs des Villes. Robert DESCIMON fait une lecture sociologique des changements opérés. 

C'est surtout pendant la fronde que changent les rapports de force entre le Roi et les villes. Alors que l'idée de royauté absorbait l'idée de bien public, alors que leur union consubstantielle avait constitué le mystère de la monarchie tempérée et de l'alliance des "bonnes villes" et de la royauté, les désordres compromettent ce système de ville ancienne, laissant la place au système de la monarchie en mal d'absolutisme. L'ancien équilibre se rétablit en faveur de la maison royale. Les barricades se situent à l'origine du processus d'engouement qui se termine en septembre 1652, et plus encore, en 1661, par la victoire de "Fronde royale". Durant la Pré-Fondre, le conflit s'était fixé sur la confrontation entre le fisc et le privilège. Les barricades faisaient apparaitre les persistances de l'ordre ancien où les cohésions communales, n'ayant pas besoin de l'État, s'affirmaient pour combattre ses intrusions. La guerre de Paris scelle l'accaparement parlementaire du mouvement, tandis que l'arrestation des princes fit rentrer cette "révolution manquée" dans la logique de la politique courtisane, puisque, dés l'hiver 1649, la guerre civile avait donné la parole aux professionnels des armes. Ce mouvement s'accompagne de l'exacerbation des conflits sociaux à l'intérieur de la population parisienne. La récupération sociale de la Fronde tend à lui faire perdre toute signification politique. C'est sans doute que si le peuple "donne le plus grand branle à tout ce qui se fait dans l'État", il faut entendre que (sous la monarchie absolue), "la force gît toujours de son côté" à la façon de cette souveraineté du peuple que (dans la République) il n'exerce que par ses représentants : les représentants de la force populaire, ce sont les Grands. Cette vision des choses rejoint celle de Bertrand de JOUVENEL (Du pouvoir) pour lequel la monarchie française a toujours "jouer" le "peuple" contre les seigneurs...  A ce jeu, les magistrats eux-mêmes sont le peuple, donnant raison à un postulat provocateur cher aux libertins érudits. "Le peuple se définit d'abord comme une catégorie intellectuelle, celle des esprits faibles". La "théorie baroque" peut passer à bon droit pour le fer de lance de la pensée absolutiste en ce qu'elle répudie l'idéal communautaire urbain et congédie les privilèges fondant l'essence corporative de la société. Dès lors, on laisse jouer des fractures purement sociales. (...).

Ce sont en apparence succédé, toujours pour Robert DESCIMON, une Fronde bourgeoise, une Fronde parlementaire et une Fronde princière que vient terminer la "Fronde royale". Structurellement, la crise recouvre trois enjeux : le premier regarde le maintien de la communauté bourgeoise face à l'affirmation des luttes de corps et de classes qu'encourageait la monarchie pour achever sa quête d'un absolutisme. Le second concerne la pratique monarchique à travers le combat entre le Parlement de Paris et le Conseil. Le troisième révèle la compétition entre deux modèles générateurs de sens politique, dans l'histoire, en raison du mouvement de récupération, et dans l'historiographie, en raison de la tradition parlementaire, qu'ont retrouvée les penseurs libéraux du XIXe siècle. le premier enjeu, instrumental, forme le levier grâce auquel la monarchie intervient sur le cours des événements. L'armature initiale du conflit, telle qu'elle apparait encore lors du tumulte de la rue Saint-Denis en janvier, est bâtie sur le troisième enjeu, la compétition entre le système central de l'Etat courtisan et le système local du corps de ville parisien, synthèse et expression des structures corporatives et confraternelles. Au moment des barricades, après l'arrêt d'Union et les propositions de la chambre de Saint-Louis, le second enjeu, celui de la pratique monarchique, a rejoint le troisième qui se perd alors durant la guerre de Paris, comme finit par le faire le deuxième enjeu, après l'arrestation des princes. 

On touche le concret de ces enjeux en regardant comment fonctionnait avant la Fronde la ville de Paris, les autres villes suivant grosso modo le même schéma. Ce fonctionnement qui influe sur la formation même de la ville est basé - lieux de vie et lieux de circulation, différents types de quartiers parfois très délimité par fonction (marchands, justice, entrepôts, ateliers, universités, églises...mais aussi par affinités territoriales et "ethniques", juif, anglais, breton...) - sur une triple ligne de défense. Car la ville s'est construit beaucoup autour de l'idée de sécurité et de commerce... La maison est fermée par ses portes et gardées par ses habitants. la rue est fermée par ses chaînes et gardée par ses bourgeois, la cité est fermée par ses remparts gardés par les mêmes. Cette structure constitue autant une défense contre les maraudeurs et les pilleurs que contre les autorités extérieures, y compris les seigneurs et la royauté. Il est difficile pour la monarchie de faire appliquer ses lois ou même de garder des alliances sans conférer d'importants privilèges à telle ou telle ville. Il est difficile pour elle de faire entrer des impôts dans ses caisses sans l'assentiment des autorités bourgeoises... Et il faut un "bout" de guerre civile pour changer cette situation. Les "tours de vis fiscaux" ne peuvent être effectifs sans la mise au pas d'une ville organisée ainsi... En voulant faire entrer l'argent pour financer les guerres, il faut briser cette organisation coutumière et la remplacer par un tout autre ordre... Si le pouvoir royal gagne la "guerre" des frondes, il ne s'impose jamais totalement, mais il suffit d'un changement de rapports de force, surtout symbolique, mais aussi terriblement pratico-pratique pour que l'objectif qu'il se fixe, financer son train de vie et ses guerres, soit atteint. Pour cela, il faut et il suffit d'avoir la main sur l'organisation de tout le système sécuritaire de la Ville, d'une manière ou d'une autre, soit la police, la justice, le guet, la lutte contre les incendies et la luttes contre les épidémies et c'est essentiel le contrôle des approvisionnements de la ville. C'est fait sous Louis XIV avec des intendants qui contrôlent non seulement l'activité des milices urbaines mais également leur recrutement. C'est fait toujours partiellement, mais le pouvoir royal n'ira jamais plus loin que l'affirmation de sa suprématie, que l'acquiescement affiché et célébré de la loyauté entre le Roi. 

- Consensus idéologique autour du Roi, selon deux modalités : censure des oeuvres "inconvenantes" et "troublant l'ordre public" ; Développement des activités artistiques et littéraires en faveur de la bonne image du Roi. RICHELIEU met en place tout un système de libelles et de journaux officieux, destiné entre autres à contrecarrer la prolifération, notamment dans les grandes villes de feuilles contestataires de toute sorte.

C'est pendant le "Grand Siècle" du roi Louis XIV que se développe tous les progrès en la matière. Progrès poursuivi jusqu'au coeur des Lumières auxquelles adhèrent, on l'oublie parfois, les monarques eux-mêmes. Quitte à ce que cette floraison de talents leur échappe. Ces développements, sous les trois derniers Louis notamment, déteignent sur l'ensemble de l'Europe, jusqu'à établir dans les cercles intellectuels la suprématie du Français.

La machine judiciaire est mise au service de la stratégie d'information du pouvoir royal. 

- Mercantilisme et dirigisme économiques (COLBERT entre autres)

- Un système fiscal qui cherche sa cohérence. Malgré la création de nouveaux impôts, malgré une amélioration des rentrées et un progrès réel dans leur effectivité, effectivité freinée par l'existence de foyers de révoltes et de résistances, les masses nécessaires d'argent obligent le roi à recourir à des expédients. Parmi ces expédients, la vente des charges officielles finit par occuper une grande place. Elle réintroduit une grande partie de la noblesse dans l'appareil d'État, même si cela se paie (à commencer par la petite noblesse rurale) par un appauvrissement de celle-ci. Alors que RICHELIEU et MAZARIN oeuvrent pour que ces charges (civiles et militaires) ne soient plus aux mains des Grands, elles peuvent dans les années qui suivent repasser dans la classe des nobles qui, conjointement avec leur action dans les Parlements, freinent plus tard, notamment sous Louis XV et Louis XVI, toutes les réformes qui permettraient une meilleure répartition des richesses et des pouvoirs, notamment celles qui touchent à... l'impôt. Malgré tout l'apparat idéologique dont s'entoure l'absolutisme du Roi, apparat d'ailleurs de plus en plus coûteux, le pouvoir absolu tant désiré par ses initiateurs (voir le Testament de RICHELIEU, désirant de mettre en place une politique de salut public) a tendance à se déliter...

 

Une stratégie de pouvoir extérieur

Tous les éléments cités auparavant sont dans l'esprit de ceux qui la pensent et la pratiquent  au service de la puissance du royaume de France en Europe, même si les effets majeurs sur la suite de l'Histoire se situent plus à l'intérieur des frontières. L'issue de la guerre de Trente Ans, la paix de Westphalia, qui ne clôt pas pour autant le cycle des guerres en Europe, conforte la France dans un rôle européen majeur. Cette stratégie est permise par tout un ensemble de réformes dans les armées et dans la tactique, conduites entre autres par TURENNE et CONDÉ (voir à ces noms dans le blog). Les grands capitaines peuvent compter sur le fait que leurs adversaires sont souvent dans des alliances intermittentes et mal coordonnées.  

 

   La combinaison, même si cela relève d'une analyse après-coup, des deux stratégies donnent un modèle français de monarchie absolue, qui fait contraste avec de nombreux pays protestants. Si ce modèle est tant admiré par ailleurs, c'est parce qu'il assure un temps la paix civile à l'intérieur des frontières, même si en fin de compte le système économique, même supporté par de bonnes conjonctures, ne parvient à compenser les effets des ponctions fiscales royales. Et surtout le poids démographique d'un ensemble si vaste, par rapport à ses voisins, constitue un atout tant civil que militaire.

Mais c'est un modèle sous pression et de plus en plus fragile, qui ne se maintient que parce que l'accroissement des doléances, des impopularités - causé par des pauvretés et des misères sociales et des injustices flagrantes - est en partie contenue à la fois par l'espoir du peuple dans son ensemble envers le Roi (notamment grâce à une Eglise gallicane forte) et une censure impitoyable, même si elle se délite et se contourne, de toutes les expressions contestataires.

Robert DESCIMON, Les barricades de la Fronde parisienne, Une lecture sociologique, dans Annales, Economies, Sociétés, Cvilisations, 45ème année, n°2, 1990, www.persee.fr. Christian JOUHAUD, Les libelles en France au XVIIe siècle : action et publication, Cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique, n°90-91, 2003, www.revues.org.

 

STRATEGUS

 

 

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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 09:10

   L'épaisseur historique de l'empire interdit de voir dans l'ensemble des moyens de conquête et de conservation des territoires et des sociétés une seule stratégie. Il existe une stratégie employée par Jules CÉSAR qui sert de modèle au développement de l'Empire pour plusieurs décennies de règnes d'Empereur, mais surtout à partir du IIIe siècle trop de choses changent pour considérer qu'il s'agit de la même stratégie, ou même du même esprit stratégique, et encore plus lorsque l'Empire Romain se scinde en Empire d'Occident et en Empire d'Orient. 

    En revanche il existe des différences fondamentales entre les stratégies de la Réplique et celle mise en oeuvre par Jules CÉSAR, si bien que l'on peut discuter d'une stratégie césarienne même si celle-ci est amorcée bien avant lui.

    Dans sa réflexion sur les formes de conquête et sur le "azimuts politiques symboliques", Alain JOXE visite les "itinéraires fondateurs est-ouest et ouest-est de l'Empire romain".

Alors qu'Alexandre le Grand "partait de Macédoine et de Grèce pour fonder un Empire en envahissant l'Orient, mais il s'agissait finalement de reproduire l'empire perse sous forme d'empire grec, les romains partent d'Italie, cette réserve de semi-barbarie qu'alcibiades avait voulu sans doute annexer à l'hellénisme par l'expédition de Sicile pour l'utiliser comme masse de manoeuvre à l'assaut de l'Asie", pour s'étendre tout autour de la Méditerranée. Atout premier de Rome, "la supériorité militaire (...) reconnue à tel point que l'Orient se donne à Rome au moins autant que Rome s'en empare". "Mais la supériorité économique, poursuit-il de l'Orient est non moins visible. (...) On ne peut s'empêcher de penser (vu l'accueil réservé aux invasions romaines) que la prise de l'Asie est le résultat d'un équilibre militaire en faveur de Rome, usine à citoyens-soldats, mais aussi d'un accords profonds des élites asiatiques avec Rome, matrice de l'esclavage latifundaire."

La manière d'interpréter d'Alain JOXE, si particulière et très érudite, puisant sur ses sources en latin notamment, et surtout parce qu'il veut réaliser une analyse pas seulement de stratégie militaire, vaut qu'on reproduise largement ce qu'il en écrit. Bien entendu, avec lui, il vaut mieux posséder pleinement l'histoire, celle de Rome dans ce cas.

"C'est bien entre la paix d'Empamée et le testament d'Attaque qu'a lieu la première guerre servile (136-132 avec J.C.), soulèvement de 200 000 esclaves des latifundia de Sicile, ex-mêmes "produits" non seulement des victoires, mais des achats romains sur les marchés orientaux. Ces 200 000 soulevés peuvent être matés par des troupes suffisantes et la crucifixion pour l'exemple de 20 000 esclaves est la cérémonie d'ouverture du nouveau système de production "esclavagiste en grand" proposé à l'économie-monde." (au sens de BRAUDEL). La République romaine, avant de se transformer en Empire possède une technologie de la répression et de la servitude renommée dans tout le monde connu, véritable élément d'attraction pour des élites orientales soucieux d'exploiter avec tranquillité les ressources de leurs domaines. 

"L'Orient,et son or, poursuit-il, est partie prenante du projet romain. Mais qui sera maître d'oeuvre? On voir s'esquisser en plus grand le paradigme relationnel du couple Véies-Rome. Véies, payant tribut à Rome, la transformait en agent mercenaire de sa défense contre les tribus montagnardes. La Rome archaïque a dû détruire Véies pour affirmer sa souveraineté. Au IIIe siècle, elle cherche à affirmer aussi par sa victoire militaire et le pillage, équivalent du siège de Véies, que l'Orient, malgré son or, n'est pas le pouvoir vainqueur mais le vaincu. La "conquête" de l'Orient des temples par l'Occident esclavagiste est un "résultat instable" dont la structure doit être reproduite par des opérations militaires répétées. Pour rester vainqueurs de l'Orient et non pas glisser insensiblement au rang de "mercenaires" du vieux monde, les Romains doivent accumuler des forces militaires autonomes en s'assurant la gestion de gisements de recrutement barbares et en augmentant même cette assiette par des conquêtes occidentales nouvelles.

Dès lors, tout conquête de l'Orient par un Romain, même si elle correspond à un "appel des Orientaux", doit commencer par la conquête du bassin occidental de la Méditerranée. Les conquêtes purement orientale ont ceci de particulier qu'elles entraînent un risque "d'orientalisation" de leur conquérant." Risque et tentation dans lesquels est tombé d'ailleurs Alexandre le Grand et a failli tomber César, après avoir fait tomber Marc Antoine (voir l'épisode de Cléopâtre). Voilà des régions dont la bonne administration est réglée par des rois qui sont bien autre chose que des chefs tribaux ou des chefs de lignées, ou des chefs de guerre, et si l'on voulait y détruire la royauté, on détruirait également le système de production. Il faut donc devenir roi pour les conquérir sans trop d'efforts et recevoir l'agrément des temples. Tous les imperatores qui n'auraient pas mobilisé à partir de l'Occident une puissance militaire telle qu'ils puissent apparaître comme conquérant violemment l'Orient et le pillant sans compromis, pourraient, au contraire, paraitre vouloir reconquérir l'Occident à partir de la puissance économique de l'Orient dont ils seraient devenus rois. Ce seraient de "mauvais empereurs" pour l'aristocratie sénatoriale."

"Le descriptif de quelques-uns de ces itinéraires Est-Ouest ou Ouest-Est permet de qualifier stratégiquement les moments tournants de l'Empire.

Le code des itinéraires impériaux romains est, en effet, assez simple : plus simple que ceux de l'espace alexandrin. Il se met en place dès l'époque de Sylla, dictateur précurseur du régime impérial, par l'homogénéisation politique de la pénincule, point de départ de la conquête. C'est Sylla qui a unifié le statut des Italiens (Gaule cisalpine exclue), en accordant la citoyenneté romaine à tous ces peuples naguère hétéroclites (Grecs, Ombriens, Étrusques). Ni Athènes, ni Alexandre n'avaient opérer une telle homogénéisation de la Grèce. En tout cas, ce noyau énorme de "citoyens d'une même ville" structure le code de la prise de pouvoir militaire en Méditerranée en le simplifiant ; la fondation du code de la prise de pouvoir politique, par ajouts et corrections successives avec Pompée, César et Auguste, prend la forme de guerres civiles autant que de guerres de conquêtes ; il est en parce dès le premier triumvirat (Pompée, César, Crassus). Il oppose de manière stéréotypée l'itinéraire Ouest-Est (légitime) à l'itinéraire Est-Ouest (illégitime) ; la reproduction sans heurt du code est institutionnalisée par l'épreuve de la crise de 68-69, à la mort de Néron, qui rend légitime l'itinéraire Est-Ouest dans certaines conditions. Après les invasions du IIIe siècle, il y aura refondait sur des bases entièrement nouvelles par la conversion de Constantin au christianisme. Dans ses conditions, l'histoire romaine paraît parfois bégayer. C'est visiblement le cas de l'opposition entre Pompée (et Cléopâtre) en Orient et César en Occident, dont le doublet surgit une génération plus tard quand Antoine (et toujours Cléopâtre) en Orient, s'oppose à César en Occident."

Dans cette dynamique, la conquête de la Gaule par CÉSAR est décisive. Elle permet de fonder ce qu'Alain JOXE appelle le code fondateur, un des "pôles possibles de surgissement du pouvoir impérial autonome en Occident" étant que pour être empereur en occident, et donc en Orient, il faut d'abord que l'Empereur soit empereur en Gaule. Octave qui devient ensuite Auguste, devenu personnage à la fois religieux et politique, institue, à la suite directement de l'action de César, le code reproductible de domination de l'Occident sur l'Orient. 

Pour Alain JOXE toujours, ce code marque aussi les limites de l'Empire Romain. "Pompée, César, Antoine et Auguste ont parcouru les mêmes routes. On peut dire que l'espace romain a été piétiné par leurs légions, et si l'on voit ces grands conquérants renoncer successivement à la conquête de l'Orient perse, ce n'est certes pas faute d'avoir essayé. le système qui s'instaure à partir du noyau conquérant italien ne parviendra jamais à dépasser durablement la Syrie et à reprendre la Babylonie et l'ensemble des conquêtes d'Alexandre, sans prendre le risque d'une rupture interne invitant aux invasions. 

Ce temps d'arrêt définitif s'explique par la grande faille qui divise l'Empire en deux domaines bien distinctes. Les conquêtes occidentales latinisées, où Rome a réellement créé une civilisation de l'esclavage en grand et de la domination militaire sur les barbares frontaliers. La partie orientale où elle n'a fait que recueillir l'espace méditerranée de l'Empire d'Alexandre, espace plus riche, beaucoup mieux organisé par la production que l'espace occidental, et qui sait se défendre contre les invasions par la corruption et l'assassinat autant et plus que par la guerre. Dans ces conditions, un déficit structurel de l'Occident attire régulièrement les disponibilités monétaires de l'Empire vers l'Orient qui le thésaurise, dans ses temples, de façon récurrente. Ce déséquilibre peut être compensé par la violence : périodiquement, l'Empire doit se "restaurer" par le pillage des temples de l'Orient : c'est l'itinéraire Ouest-Est. Légitime, guerrier, césarien, sénatorial ; dans le cas inverse, l'or peut "faire un empereur" plus pacifique; appuyé sur les légions d'Orient mais surtout ralliant les légions danubiennes, qui se fera propagateur des croyances et des temples orientaux. C'est l'itinéraire Est-Ouest, en principe illégitime, "mou", féminin, non guerrier, non sénatorial, non esclavagiste, qui ne produit en tout pas d'esclaves par la guerre, mais seulement par la traite et qui ne produit pas de soldats par la conquête mais seulement par le mercenaire. Pour se racheter de venir d'Orient, un empereur doit du point de vue du Sénat être en tout cas "généreux" avec le Sénat plutôt qu'avec le peuple, c'est-à-dire redistribuer en Occident ce fruit du pillage, et/ou de la subvention orientale. Dans tous les cas, la capacité financière de Rome de lever des troupes capables de se lancer à l'assaut de la zone perse est insuffisante ou sourdement freinée par les sociétés orientales. Il faut bien en effet que les légions veillent aux frontières gallo-germaniques et conservent des forces pour faire face aux Germains, cet adversaire qu'Auguste a dû renoncer à englober dans l'Empire et qui sont, dès le premier siècle, la "négation concrète" du système esclavagiste romain, mais aussi du système oriental."  Pour Alain JOXE, ce n'est qu'après la crise de 68-69, qu'est évité pour longtemps la décomposition du système occidental. Le règne des Antonins et l'épanouissement de la Paix romaine, qui suit la crise négociante, qu'un équilibre s'établit entre le code de l'itinéraire Ouest-Est et celui de l'itinéraire Est-Ouest, qui "exprime une articulation harmonieuse du critère militaire et du critère économique".

    Si l'on discute d'un modèle césarien, il s'agit, c'est souvent le cas, d'une reconstruction de l'histoire romaine à partir de l'ensemble de son existence, qui explique la longévité et la solidité de l'Empire Romain. Dans l'Empire Romain, qui foisonne d'historiens, il n'y eut guère de stratégiste pour voir la stratégie d'ensemble sans laquelle on ne peut guère se l'expliquer. 

Comme COUTEAU-BÉGARIE le rapporte, les Romains n'ont pas produit, à quelques exceptions près, l'équivalent d'une pensée stratégique. La supériorité tactique et stratégique des légions romaines pendant des siècles n'aurait pas été possible sans une doctrine militaire structurée, mais celle-ci est d'abord le fruit d'une pratique : POLYBE rapporte que les candidats à des fonctions publiques devaient avoir participé à dix campagnes avant de solliciter les suffrages de leurs concitoyens. l'expérience ainsi acquise est restée longtemps informelle et sans doute n'a t-elle été transmise qu'au sein des différentes familles qui dominent l'Empire. Et c'est en ce sens que nous pouvons mieux comprendre cette stratégie : elle n'est pas le fruit, ainsi celle de CÉSAR, de visions à long terme sur l'extension indéfinie de l'autorité de Rome sur de plus en plus de territoires (même si l'accumulation de richesses fait partie de leur "logiciel" d'action), mais surtout sur la délimitation (les Romains sont des maniaques des bornes, des mesures de terrain, indispensables par ailleurs pour leurs réalisations architecturales et routières) de possessions familiales, à l'intérieur d'un système clientéliste dont chacune, ce sui explique l'abondance de guerres civiles, veut en être le centre. 

Plutôt que des traités stratégiques, les Romains accumulent les pensées tactiques adaptées à toute sorte de situation, notamment, il ne faut pas le perdre de vue, que les guerres menées sont plus des guerres de sièges de villes ou de place-fortes que de batailles en rase campagne, lesquels si elles sont recherchées sont plutôt minoritaires. Ce n'est en Occident qu'à partir de la fin du IVe siècle un véritable essai militaire est rédigé, le De Re militari, dit aussi Epitomé Rei militaire, qui est encore une compilation, par Flavius Vegetius Renatus, dit VÉGÈCE. il intervient d'ailleurs, sur commande de l'empereur, à un moment où l'art des légions est largement perdu.

Les transmissions familiales, au sein d'écoles publiques auxquels ont accès surtout les classes dirigeantes, sont surtout le fait d'historiens : POLYBE, CÉSAR, TACITE, TITE LIVE, TRAJAN  en forment une lignée très discontinue. Bien entendu, les destructions de la fin de l'Empire Romain empêche d'avoir réellement une bonne vue d'ensemble de la réalité de cette transmission de principes stratégiques, qui ne sont pas seulement des principes militaires, d'armée, de campagnes, mais surtout des technologies de pouvoir. CÉSAR en tout cas est considéré de la part de bien des auteurs qui le citent et qui citent bien des oeuvres perdues ou dont nous n'avons que des lambeaux, comme un exemple en la matière. Et la lecture des ses Commentaires sur la guerre des Gaules ou sur la guerre civile, mélanges de considérations de tout ordre donne un ordre d'idée de ce qu'a pu être l'enseignement prodigué. Il s'agit non seulement de bien comprendre une situation militaire, mais également une situation politique.    

     Modèle du général romain suivant une stratégie, CÉSAR est aussi le modèle du chef d'Empire. Même s'il s'appuie sur un héritage politico-militaire précis, le système stratégique césarien qu'il amorce perdure longtemps.

Hervé COUTEAU-BÉGARIE, Traité de stratégie, Economica/ISC, 2002. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.

 

STRATEGUS

 

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 12:27

     Si les vétérans en tant que tels, et pas seulement officiellement, ont toujours existé au sein d'une armée : soldats ou guerriers ayant une longue (longue étant relatif suivant les époques) expérience de la guerre, ils constituent un atout pour une armée qui a toujours besoin de troupes aguerries et expérimentées. Lorsque les vétérans sont trop âgés pour se battre ou s'ils ont effectué une durée réglementaire dans les armées, chaque régime et chaque époque a une manière particulière de les employer ou pas. Récompensés notamment par l'octroi de terres, ils peuvent poursuivre une activité militaire ou de défense sous une autre forme, notamment lorsqu'ils sont installés dans des territoires conquis ou aux frontières d'un Empire.

Tant que la guerre perdure, les vétérans peuvent souvent s'enrôler jusqu'à usure, mais lorsque la paix s'installe, ils peuvent devenir pour l'Empire ou l'Etat une charge. Un Empire peut y trouver son compte et poursuivre de les utiliser dans sa stratégie d'ensemble, comme l'a fait pendant longtemps d'Empire Romain, ou même les États américains qui favorisent leur installation de manière parfois massive pour la poursuite à l'Ouest de leur expansion (ce qui ne va pas sans quelques inconvénients...).

Un Etat également, mais si celui-ci n'a pas de vocation impériale ou coloniale de quelque manière que ce soit, la présence de vétérans sur son territoire  en temps de paix constitue alors une charge, comme elle l'est pour les Etats-Unis  d'aujourd'hui après les guerres du Golfe. Et une charge dont l'Etat fédéral s'acquitte plus ou moins bien. Plus mal que bien si l'on en croit les divers mouvements de vétérans aux Etats-Unis et au Canada. Leur poids psychologique (leurs problèmes personnels dus directement aux conditions des combats et le "problème" qu'il peut représenter pour des citoyens peu favorables à leur présence) et financier (les pensions et les aides diverses auxquels ils ont normalement et humainement droits) marque l'ensemble d'une nation.

Et sa capacité à s'occuper d'eux, des citoyens en fait tout-à-fait ordinaires, mais "spéciaux", donne un idée du niveau de justice qui y règne. Le sort qui leur est réservé était habituellement en fonction de la victoire ou de la défaite à la guerre à laquelle ils ont participé. Mais pas seulement : lorsqu'un Etat est en difficulté économique, les vétérans font partie des premiers sacrifiés. 

Mais les vétérans ont pour eux (ou contre eux, du coup) de maitriser en partie l'usage de la violence, ce qui en fait réellement des sujets "spéciaux", sujets à suspicion, à surveillance et à méfiance, notamment dans une société qui ne se déclare pas ou plus guerrière, et dont les lois confient à l'Etat le monopole de la violence. La question peut devenir "virale" lorsqu'en vertu de ces même lois (par des dispositions particulières), le port d'arme est très toléré sur un territoire. De nombreux "dérapages" peuvent alors avoir lieu, surtout si les aides et à l'assistance (familiale, locale ou étatique) auxquels ces vétérans peuvent s'attendre au fois "retourner au pays" ne sont pas au rendez-vous... Ces vétérans, auxquels parfois le seul métier est de faire la guerre, faisant encore partie de la culture "pacifique" de leur pays peuvent être amenés à se suicider, et ils le font parfois en série. 

On le voit, la question des vétérans ne se résume pas au fait qu'ils savent "bien" faire la guerre ou qu'ils soient trop usés pour la faire ou à des questions reléguées dans la sphère sociale ou individuelle.  La présence de vétérans sur un territoire peut constituer un problème s'ils n'entrent pas dans une stratégie globale, que celle-ci soit de conquête ou d'expansion, ou qu'elle soit objet et sujet d'une stratégie économique et sociale. Cela va bien plus loin que la problématique du traumatisme individuel subi lors des combats. 

 

       Jean-Pierre BOIS, docteur ès lettres, professeur au lycée Joachim-du-Bellay (Angers) et auteur d'une thèse sur la question (Les anciens soldats dans la société en France au XVIIIe siècle, Paris-Sorbonne, 1986), définit le vétéran comme "un vieux soldat, retiré des armes après avoir obtenu son congé." Mais il indique que "le terme est très général et désigne parfois simplement les corps formés de soldats aguerris par l'âge et la durée de leurs services, ou tout simplement des soldats âgés à condition qu'ils aient fait une ou plusieurs campagnes. Dans tous les cas, le vétéran est un soldat qui a combattu. Dans l'histoire, le mot a également reçu des significations très précises, bien différentes les unes des autres."

     L'auteur s'étend ensuite sur l'époque romaine et à l'époque moderne, sur la révolution française et l'empire français, n'abordant pas l'histoire des Etats-Unis, pourtant très riche en ce domaine. 

     A l'époque romaine, écrit-il "le mot vétéran, employé dans la langue latine (de vetus, veteris, vieux), n'avait qu'un sens vague au temps de la République." "L'armée, composée de citoyens non prolétaires, était convoquée au début de chaque campagne, et les soldats rentraient chez eux après la guerre. Le vétéran apparait vraiment après les réformes de Marius qui étend aux prolétaires le recrutement des légions, et crée ainsi une armée de métier, faite d'une classe d'hommes vivant de la guerre, combattant pour le butin, et dévoués à leurs généraux plus qu'à la République. Au terme des hostilités, le général devait récompenser ses soldats de leur fidélité, et leur donner les moyens de vivre. Il distribuait des terres à ses vétérans, qui devenaient alors des colons. Ainsi agirent Marius, Pompée, César. Organisant l'armée impériale, Auguste s'inspira de ses prédécesseurs et établit un statut officiel de la vétérance. Les vétérans (veterani) devaient avoir servi au moins seize ans pour les soldats des cohortes prétoriennes, vingt ans pour les légions, et 25 ans pour les corps auxiliaires. Ils pouvaient rester à l'armée, servant alors sous le nom de vexerai (porte-étendards), ou rentrer dans la vie civile. Ils recevaient comme retraite une somme d'argent, un certain nombre de privilèges (par exemple, le droit de cité romaine pour les soldats des troupes auxiliaires), mais aussi des terres (un lot) pour leur permettre de vivre. Ils étaient parfois dotés d'une concession individuelle ; on les installait plus souvent en grand nombre sur le territoire d'une ville provinciale. Plus fréquemment encore, ou au moins de manière plus spectaculaire, ils pouvaient être chargés de fonder une colonie nouvelle (par exemple Fréjus au temps d'Auguste), que l'on pris vite l'habitude d'établir aux frontières de l'Empire, autant pour romaniser les régions lointaines que pour en assurer la défense (par exemple Cologne au temps de Claude, ou Trinidad au temps de Trajan). les difficultés de l'Empire à partir du IIIème siècle entraînèrent le déclin puis la disparition de cette institution."

    A l'époque moderne, le vétéran "fait sa réapparition dans l'armée française avec une ordonnance de 1771, qui accorde une haute-paye, un uniforme, et un médaillon honorifique, aux soldats qui ont servi 24 ans (3 engagements), mais sans condition d'âge. C'est donc une retraite, accompagnée d'une distinction (chose que l'on retrouve souvent par la suite dans les armées européennes et états-uniennes). (...) La création de cette retraite mettait un terme aux hésitations de la politique royale en faveur des vieux soldats, mais ne réglait pas la question générale du sort des anciens soldats qui n'avaient pas tous servi aussi longtemps. Au reste, la monarchie n'avait plus les moyens financiers de sa politique. En 1776, sans supprimer le médaillon de vétérance, le comte de Saint-Germain remplace la haute-paye et les autres pensions (soldes et invalidité) par une pension unique de récompense militaire. En 1790, la loi sur les pensions fait disparaitre la vétérance."

     A l'époque que l'auteur appelle "contemporaine", le mot "est repris aussitôt pour désigner les 100 compagnies de 50 hommes (...) créés par la loi de 16 mai 1792 sous le nom de compagnie de vétérans nationaux. Ces compagnies, établies dans les chefs-lieux des départements et sur les côtes, remplacent les anciennes compagnies détachées de l'Hotel royal des Invalides, mais remplissent la même fonction. Plus que d'une activité militaire comme la garde d'une place-forte, il s'agit surtout d'assurer les vieux jours de soldats mutilés ou fatigués, incapables de vivre sans secours, mais que les dimensions exigües de l'Hotel ne permettaient pas d'accueillir, et que la débâcle financière de la République interdisant de pensionner. Les guerres révolutionnaires créèrent de tels besoins que le corps des vétérans nationaux fut porté à 15 000 hommes par une loi de fructidor an V. On songea même à placer un dans chaque commune, avec les fonctions de garde champêtre. Réduit sous le Consulta à 13 680, puis 11 500 hommes, le corps des vétérans subsiste sous l'Empire, sous le nom de vétérans impériaux, et reste formé d'hommes ayant au moins 24 ans de services, ou blessés des suites de leur service ou de la guerre."

"Napoléon, poursuit-il, avait un instant imaginé de restaurer la vétérance antique, et le vieux mythe du mariage de l'ancien soldat et de la terre, en établissant des vieux soldats dans des colonies militaires fondées sur les territoires nouvellement conquis. Ces colonies, appelées camp de vétérans, affermiraient la conquête en affirmant la présence française, et seraient un moyen de récompenser et de rendre utiles ces vieux soldats qui mettraient ces terres en valeur. La terre reviendrait en propriété au vétéran ou à ses héritiers après 25 années d'exploitation. Deux camps ont été effectivement installés (...) Mais ces camps éphémères disparaissent en 1814. Cette institution ne reverra pas le jour en France. Mais l'Empire d'Autriche-Hongrie installait au XIXe siècle des colonies comparables sur ses confins, surtout pour affirmer la présence austro-hongroise parmi les nationalités minoritaires qui constituaient l'Empire.

Les anciennes compagnies de vétérans, réorganisées dès 1814, sont devenues en 1818 des compagnies de canonniers et fusiliers sédentaires. Comme sous l'Ancien Régime, elles tiennent des garnisons sur les frontières. Mais, d'autant plus inutiles qu'existaient alors des pensions de retraite, ces campagnes sont réduites à partir de 1848, puis sous l'Empire, et finalement supprimées par la loi de 1875 relative à la constitution des cadres de l'armée active et de l'armée territoriale. Seule subsiste, jusqu'en 1892, la compagnie de canonniers sédentaires du département du Nord.

La loi Gouvion-Saint-Cyr avait repris le mot vétéran pour qualifier les sous-officiers et soldats ayant achevé leur service, mais astreints à 6 années de service territorial en temps de guerre. Cette appellation disparait en 1824. Au même montant, le service territorial apparaissait sous une forme comparable dans la nouvelle armée prussienne, mais encore sous une autre dénomination. (...).

Vidé de son contenu traditionnel, le mot reçoit maintenant des acceptions civiles dans lesquelles ne subsiste plus que la notion d'ancienneté. Seules, les armées anglo-saxonnes ont conservé le mot avec un sens précis. Dans l'armée des Etats-Unis, le vétéran est un ancien combattant quelle que soit la durée de ses services et qu'il soit mutilé ou non."

 

   En France toujours, les vétérans de l'"ère napoléonienne" ont formé un ensemble de citoyens qui pèsent sur l'opinion publique, défavorables notamment aux diverses tentatives de restauration de la monarchie. Que ce soit pour peser dans un sens militariste ou un sens pacifiste sur les orientations politiques du moment, ils jouent un rôle certain, surtout à l'intérieur de certaines formations politiques. On en voit participer aux événements liés à l'affaire Dreyfus (dans un sens militariste surtout) et plus tard, beaucoup jouent un rôle non négligeable en liaison avec certaines fractions présentes dans les armées. Ils restent jusqu'au abord de la Première Guerre Mondiale, des acteurs de ce qu'on peut appeler une société militaire, active au sein même des institutions politiques, sociales et économiques. A côté d'une fonction de mémoire exercée à propos de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale, puis de la guerre d'Indochine, puis de la guerre d'Algérie, ils sont présents bien ailleurs que dans les commémorations militaires. Mais surtout au fur et à mesure qu'on avance dans le temps vers nos jours, ils jouent un rôle de moins en moins actif, leur nombre décroissant, sauf dans le cadre des politique d'Anciens combattants, où il s'agit pour de préserver leurs pensions. 

     Aux Etats-Unis, où le vétéran jouit d'une place particulière dans l'imaginaire collectif, parfois biaisée par une représentation très guerrière (notamment dans le cinéma américain), notamment à partir de la Guerre de Sécession, il participe souvent en tant que tel aux débats sur les opérations militaires ou les guerres en cours et a un point non négligeable dans l'opinion publique. Howard ZINN, dans son Histoire populaire des Etats-Unis, évoque l'activité des vétérans lors de la guerre du VietNam.

De nos jours, ce sont surtout les effets traumatiques des soldats du Moyen-Orient des années 1990-2000 qui sont l'objet d'articles et d'enquêtes récurrentes. Parce qu'ils sont mal pris en compte, parce que les vétérans sont plus que tout autre partie de la population dans le chômage et la misère matérielle, parce que l'armée américaine a longtemps refusé de les prendre en compte, notamment parce que cela révélait l'emploi de matériels (à uranium enrichi ou chimiques) dans les combats, ils se constituent en puissantes associations relayées dans les médias, pour témoigner des réalités de la guerre "moderne". Surtout parce qu'ils sont, soldats aguerris ou non, dans une société très loin d'être guerrière, mal pris en compte, à cause précisément de cette tendance à l'oubli bien ancrée dans celle-ci (que l'on avait déjà constatée lors de la guerre du VietNam), et qu'ils par rapport à leur propre engagement ou "métier" une attitude plutôt critique, notamment à propos des agissements de l'establishment militaire américain, les vétérans se constituent en des associations fédérales relativement influentes. Maintenant, l'on manque d'études sur le temps long sur leur rôle dans la société américaine : l'on trouve tout de même dans plusieurs Etats, de puissantes associations, bien pourvues en vétérans, d'entrainement aux armes, de chasseurs, de défenseurs de la détention d'armes par tout citoyen, utilisées notamment par différents lobbies d'armements. On doit certainement distingués la masse des vétérans présentes dans ces associations de multiples officiers qui se réinvestissent parfois dans des écoles militaires privées.

    En tout cas, partout dans le monde, le vétéran n'est guère pensé en matière de stratégie, comme il a pu l'être sous l'Empire romain ou sous Napoléon. Il est présent plutôt sous une double forme, souvent individualisée, de charges (pensions diverses, aides multiples) pour les Etats, et c'est très variable et parfois très diffus, d'influences dans un sens ou dans un autre à propos de la politique étrangère. 

 

Jean-Pierre BOIS, Vétéran, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988

 

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